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Written in French.

Revolutions de la Perse:
Les Provinces, Les Peuples et le Gouvernement

by Victor Berard

pages 302-307
Paris: Librarie Armand Colin, 1910

1. Text

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LE GOUVERNEMENT DU KADJIAR

... assise, l'opinion publique trop nettement déclarée en faveur du plaignant; encore auprès d'eux faut-il que le droit soit appuyé de pièces sonnantes; si bien qu'en Perse on peut dire que la justice n'existe pas, bien qu'il existe deux juridictions. L'orfi, sous couleur de police et d'administration financière tyrannise toutes les affaires de la communauté citadine et tranche les litiges, réprime les écarts ou punit les crimes suivant le seul bon plaisir de la puissance laïque, tandis que la voix du cheri, du droit continue de se faire entendre par les mille organes de la jurisprudence religieuse.

Le Kadjiar a rencontré la formidable opposition de ces justiciers en chambre, chaque fois qu'il ne pas voulu faire très large la part de leurs préjuges et de leurs intérêts. La dernière révolution préparée par le mécontentement des marchands, a été décidée par les grèves des mouchteheds. Les uns et les autres, en leurs cœurs d'Iraniens, n'avaient jamais eu que haine contre le Kadjiar touranien, que mépris pour ce Barbare sans lettres ni délicatesse, que feinte soumission à ce conquérant avaricieux, qui ne savait parer ni son orfi de l'appareil du droit, ni son avidité de prétextes honnêtes. Les uns et les autres pourtant s’accommodèrent, durant un siècle (1796-1896), de cette obéissance.

Il put sembler au bout de cinquante années en 1848, que la conscience nationale allait se rebeller. En l'un de ces mouvements religieux qui seuls groupent un instant cette bourgeoisie anarchique, un prophète se leva, qui se disait l'annonciateur « la Porte », le Bâb, des temps nouveau, non pas encore l'Imam Mehdi ressuscité, mais son precur-


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seur. Une religion nouvelle semblait éclore a la façon des religions persanes.

Reprenant dans le plus vieux fonds des idées nationales et empruntant de toutes mains aux idées étrangères, le Bâb insufflait a l'islam iranien les extatiques conceptions de l'Inde, les mystiques tendresses du christianisme et quelques théories ou hypothèses de l'Europe moderne. Surtout, ayant revêtu la robe et la pauvreté du moine mendiant, ce François d'Assise prêchait la morale de franchise et de désintéressement, dont les nobles cœurs finissent toujours par être assoiffés au contact de ces arides et perfides marchands, de cet hypocrite clergé et de ces fonctionnaires corrompus. Les bâbistes avaient l'ambition de « faire couler à nouveau l'onde de la charité, l'eau de la vie à travers les mares stagnantes où se corrompt l'âme persane »; à la scolastique empoisonnée des mouchteheds, ils voulaient substituer la vivifiante parole de Dieu:

L'onde pure de la loi islamique, disait le Bâb, a été tellement souillée par les disputes et les contradictions des mouchteheds, que le nom seul en est resté. Ils ne discutent plus que menstrues et suites d'accouchement, pureté rituelle et impureté. Cette religion rafraîchissante, que Dieu a fait couler comme une pluie bénie afin que l'humanité pût venir se désaltérer à cette onde de sa connaissance et se délivrer du feu de l'ignorance, voici que les grenouilles y sont venues demeurer et y procréer des enfants. Chacune s'est considérée soit comme propriétaire, soit comme prince d'une partie de ce lac; puis ce fut la lutte a qui serait le chef, le souverain1 Las du mensonge clérical, les Persans - disaient

  1. Voir dans le livre de A.-J.-M. Nicolas, Seyyed Ali Mohammed le Bab, p. 170 et suivantes.


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les Bâbis - doivent chercher en eux-mêmes le salut de leurs âmes et le relèvement de leur nation.

Les Persans doivent se débarrasser des vices cachés dans les fibres les plus profondes de leur être, s'ils veulent être agréables à Dieu, retrouver le progrès de leur religion, la prospérité de leur pays, la liberté de leur nation, l'augmentation de la puissance et de la majesté de leur gouvernement. Mais ces vices sont devenus pour eux une seconde nature !

Le vice, qu'on doit flétrir avant tout et qui est la tête de tous les vices, c'est le mensonge. Or, le mensonge est le souverain maître en Perse. C'est la cause qui fait abandonner la loi religieuse, la cause que les affaires du gouvernement et de la nation sont dans le plus profond désordre. Le mensonge des chefs et des fonctionnaires désorganise I'empire, sape les bases de la grandeur du souverain et ruine le crédit de l'Etat. Le mensonge des docteurs et des oulémas détruit les assises de la religion et des lois. Le mensonge du vulgaire s'oppose au progrès et avilit la nation. C'est parce qu'ils sont débarrassés du mensonge que les autres peuples, qui vivent en Europe ou aux Indes voient croître chaque jour la prospérité et la liberté dans leurs patries, la tranquillité de leurs peuples, le commerce, la richesse et I'honneur de leurs nations.

On comprend que tous les exploiteurs de la Perse, Roi, Prêtre et Marchand, aient fait cause commune contre ce réformateur, que les uns traitaient d'anarchiste et les autres de libertin.

Le clergé voyait en lui I'incarnation du soufisme hérétique et athée, du libre examen et de la révolte contre les docteurs patentés. Et le clergé chiite sait combien son pouvoir officiel est fragile, quelles prises le soufisme a sur tout le peuple des citadins:

Parmi les populations des villes, tout homme appartenant a ce que nous appellerions la bourgeoisie peut être


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considéré comme soufy. 0n doit comprendre par cette expression ce que nous entendons nous-mêmes lorsque nous disons d'un homme qu'il a des opinions philosophiques: on indique par la qu'il n'a aucune religion positive; c'est en effet ce que sont les soufys persans.1

Dans ses confréries et sociétés secrètes, sous ses doctrines et mots de passe, le soufisme abrite dix formes d'organisations religieuses, ou plus exactement de partis religieux: ici encore, nous retrouvons un trait commun au Persan et a l'Hellène. Ce qu'ont toujours été les partis politiques dans les libres cités de la Grèce, les sectes religieuses le sont dans les villes esclaves de la Perse: de part et autre, sectes ou partis ne sont que petits ou grands syndicats d'intérêts et d'ambitions.

Le Bâb se faisait le porte-voix de toute cette Perse souterraine, que les tourbillons musulmans et touraniens ont pu couvrir, mais qui subsiste dans l'ombre de ses villes et qui, depuis douze siècles attend, son vengeur.

Les fonctionnaires du Kadjiar n'avaient pas tort de voir en cet homme du Sud la révolte du nationalisme persan. Apres quelques mois de prédications à travers les villes du Fars, après une tournée d'apostolat dans le Nord et quelques conversions éclatantes dans la plus haute société, même parmi les femmes de l'aristocratie, après un essai d'insurrection au Mazanderan et de barricades dans la petite ville de Zendjan, le Bâb2 fut pris et fusillé dans les fossés de Tauris.

  1. Gobineau, Trois Ans en Asie, p. 323.
  2. Voir le livre de A.-L.-M. Nicolas, Seyyed Ali Mohammed, dit le Bâb, Paris, 1905.


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La secte subsista, comme les milliers d'autre sectes et confréries qui prospèrent ou végètent sous le couvert de l'orthodoxie chiite; mais les partisans déclarés du Bâb, atrocement persécutés, durent s'enfuir de l'Iran sur les terres de l'Osmanli. Saint-Jean-d'Acre devint leur refuge d'exil. Durant les cinquante années du règne de Nasr-ed-Dine (1848-1896), la répression extirpa jusqu'aux dernières radicelles de cette plante dangereuse. Mais la balle bâbiste qui au bout de cinquante ans tua Nasir-ed-Dine (1er mai 1896) vint prouver la persistance de ces espoirs nationalistes, auxquels la politique russophile de Mozaffer-ed-Dine (1896-1907) allait donner l'essor.

Les emprunts russes, qui mettaient le Kadjiar à la solde de Petersbourg; les concessions de routes, de péages, de police et de Banque, qui ouvraient la "pénétration pacifique"; l'organisation des Cosaques persans, qui confiait la garde même du Roi à un général du Tsar; et les Cosaques russes sur les routes du Khorassan et de l'Azerbaïdjan; et les bateaux russes sur la Caspienne; et les postiers et télégraphistes russes dans toutes les provinces du Nord ; cet ensemble de mesures, dont le Chah touchait en argent sonnant la récompense, apparut comme un trahison aux yeux du peuple entier, comme un pacte infâme entre le Roi et l'Infidèle, l'héréditaire ennemi.

Mais ce n'était encore là que les moindres conséquences de cette politique et les villes peut-être eussent lâchement accepté cet abandon de l'intérêt public, si leurs intérêts particuliers y eussent trouvé quelque avantage, quelque garantie seulement.


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Les relations entre le Chah et les citadins commencèrent de se gâter quand, premier résultat de cette politique russophile, la réforme douanière apparut: il fallait au Chah de nouveaux revenus pour payer les coupons des emprunts contractés, pour gager I'émission d'emprunts toujours répétés. Les douanes seules offraient une matière d'impôts facile à surveiller et à comprimer: sur Ies conseils de Pétersbourg, le Chah confia ses douanes aux réformateurs belges, qui firent une admirable besogne et assurèrent au Trésor une régulière et abondante source d'argent liquide. Mais le bazar fit les frais de cette reforme.

Malgré la guerre russo-japonaise, qui survint alors (1904-1905) et qui réveilla dans toute l'Asie l'espoir d'en finir quelque jour avec la tyrannie russe; malgré les explosions de la révolution russe, qui accaparèrent l'attention de Pétersbourg; malgré les excitations des révolutionnaires caucasiens, qui déjà travaillaient les provinces du Nord de la Perse; malgré les excitations non moins fortes des diplomates, émissaires et commerçants anglo-indiens; que leurs jalousies exaspérées ou leurs intérêts que lançaient dans les mêmes prédications à travers les bazars du Sud: il est probable que la couarde bourgeoisie des villes eût encore courbé la tête et cherché dans la régularité des douanes nouvelles, dans l'amélioration de leurs entrepôts, dans l'honnêteté de leurs fonctionnaires, motifs à se consoler de ses débours accrus.

Mais, derrière les Russes, un autre Infidèle accourait: l'Anglais, qui si longtemps avait semblé l'irréconciliable ennemi de Pétersbourg, acceptait main ...

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