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Abstract:
A lengthy early account of Babi history by French Orientalist and diplomat Comte de Gobineau, who served as France's envoy to Iran in 1855-1863.
Notes:
This book is online in a variety of formats at archive.org.

See also a translation of one section of this book, Gobineau's Account of the Beginnings of the Bahá'í Revelation.

Written in French.

Les religions et les philosophies dans l'asie centrale

by Joseph Arthur Gobineau (published as Comte de Gobineau)

1866/1900

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LES RELIGIONS ET LES PHILOSOPHIES DANS L'ASIE CENTRALE 

PAR 

M. LE COMTE DE GOBINEAU 

ANCIEN MINISTRE DE FKANCE 
EN PBRSE, EN GRÈCE, AU BRÉSIL ET EN SUÈDE 

TROISIÈME ÉDITION 

PARIS 
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 
28, RUE BONAPARTE, 28 
1900 

Tous droits réservés 
1900 
LES RELIGIONS PHILOSOPHIES  DANS  L'ASIE CENTRALE 

GOBINEAU 

DEUXIÈME ÉDITION 

PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 
DIDIER ET O, LIBRAIRES-ÉDITEURS 
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS 
1866 

Tous droits réservés. 
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR 

Depuis une série d'années l'ouvrage du comte de Go- 
bineau sur Les religions et les philosophies dans l'Asie 
centrale est épuisé sans qum de ses compatriotes ait 
eu la pensée de le remettre sous les yeux du public. 
C'est un auteur allemand qui réédite aujourd'hui le livre 
de l'illustre Français. 

Le fait est assez extraordinaire pour mériter une 
explication. 

Si je disais que le génie est de tous les pays et dé- 
passe de beaucoup les frontières nationales, je n'aurais 
donné de mon entreprise qu'une raison banale et insuf- 
fisante. Mon désir est de justifier mon intervention dans 
l'accomplissement d'un devoir dont j'eusse laissé volon- 
tiers l'initiative et l'honneur à un Français. Je dirai donc 
ce qui m'oblige à l'assumer. 

Il y a dix ans que je commençai à m'occuper sérieu- 
sement du comte de Gobineau. Au premier coup d'œil, 
je reconnus en lui un des plus éminents penseurs de 
notre époque. Je m'imposai donc la tâche de répandre ses 
idées et ses écrits par tous les moyens dont je pouvais 
disposer. Je publiai successivement une traduction aile- 

VI PRÉFACE DE L'ÉDITEUH 

mande des Nouvelles Asiatiques^ de la Renaissance et de 
VEssai sur tinégalité des races humaines. Ces livres 
obtinrent en Allemagne un succès rapide. La sympathie 
chaleureuse, l'admiration profonde que leur témoignè- 
rent mes compatriotes furent une première récompense 
de mon effort. Beaucoup d'entre eux rangèrent M, de 
Gobineau parmi les premiers écrivains du xix" siècle. 
J'eus même la satisfaction de voir cette opinion partagée 
par quelques étrangers de marque. Le désir de con- 
naître un tel homme tout entier et d'étudier tous ses 
ouvrages se faisait de plus en plus sentir, mais plusieurs 
de ses livres étaient épuisés et introuvables. Pendant 
un séjour à Paris, je fis même la découverte attristante 
que le comte de Gobineau était, sinon oublié, du moins 
complètement délaissé par la France d'aujourd'hui. 
Sauf quelques exceptions honorables, on ne l'avait pas 
lu, on le connaissait à peine. Il était dédaigné par la 
science officielle, inconnu du grand public Ses ou- 
vrages encore en vente ne trouvaient que de rares 
acheteurs et aucun éditeur ne se souciait de réimpri- 
mer les autres. 

C'est à cette époque que je résolus d'avoir recours à 
la Société Gobineau que j'avais fondée en 1894. Le pre- 
mier but de cette association fut de rassembler les fonds 
nécessaires pour les éditions allemandes; le second — 
celui dont je m'occupe présentement — est laréimpres- 

1. La littérature sur le comte de Gobineau est malheureusement 
très pauvre en France. Je tiens néanmoins à signaler deux excellentes 
esquisses biographiques, l'une en tête de la 2® édition de VEssai sur 
l'inégalité des races humaines (Paris, Didot, 1884), l'autre en tête de 
l'édition posthume d'Amadis (ib.,Plon, 1887). 

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR VII 

sion des œuvres épuisées et la publication des œuvres pos- 
thumes du comte de Gobineau. 

J'ajoute en passant qu'il m*a été donné, il y a quelques 
années, de feuilleter et de mettre en ordre ses papiers 
inédits et sa correspondance. J'ai pu m'assurer que là 
encore il y avait de grandes richesses à exploiter. Mais 
la question principale qui se pose aujourd'hui est celle- 
ci : La France veut-elle abandonner à tout jamais un de 
ses fils les plus glorieux? J'aime mieux croire à la pré- 
diction d'un de mes amis français qui me disait un jour: 
So7i heure viendra ! 

Si Gobineau est aujourd'hui presque oubHé dans son 
pays, il n'en fut pas toujours ainsi. Des juges autorisés 
lui ontrendu justice jadis. L'Académie Française a cou- 
ronné son chef-d'œuvre, la Renaissance^ en lui accor- 
dant le prix Bordin. Le livre que nous republions en ce 
volume fut accueilli en son temps avec un véritable en- 
thousiasme. Les deux premières éditions s'épuisèrent 
rapidement et M. Barbier de Meynard fut l'interprète 
de la vraie science et de l'éHte littéraire en disant : « Je 
ne connais pas d'écrivain européen qui ait aussi bien 
compris l'Orient moderne et qui le représente avec 
un coloris aussi puissant » [La poésie en Perse., 
p. 70). 

Regardez-y de près, hsez les œuvres de cet homme, 
et vous reconnaîtrez que le mot si juste de M. Barbier 
de Meynard peut s'appliquer, mutatis mutandis, tout 
aussi bien au penseur et à l'écrivain qu'à Torientaliste. 

Gobineau fut un voyant qui, par sa pénétration, a 
compris mieux que tant d'autres la vie et l'histoire de 

vin PRÉFACE DE L'ÉDITEUR 

rhumanitê et dont les idées et les découvertes sont des- 
tinées à éclairer l'avenir. 

Si certaines de ces idées et certaines de ses œuvres 
sont en opposition avec les tendances politiques et so- 
ciales qui prédominent dans la France actuelle, il en 
est d'autres qui sont homogènes à l'esprit français et en 
pleine harmonie avec ses plus hautes aspirations. A ma 
grande joie, plusieurs savants français de premier ordre 
m'ont confirmé dans cette opinion et m'ont promis leur 
concours pour rendre une justice tardive à cet homme 
qui est resté pour la masse des lecteurs un grand mé- 
connu ou un grand inconnu. Rendre cette justice aussi 
complète et aussi éclatante que possible serait une 
belle tâche pour les meilleurs esprits de la France. 
L'Allemagne ayant pris les devants, ce mouvement éta- 
blirait une sorte d'émulation généreuse entre les deux 
pays dans laquelle la France ne voudra pas rester en 
arrière. 

Il ne me reste que peu de mots à dire sur l'ouvrage 
qu'il nous est permis de présenter aujourd'hui au public 
grâce à la libéralité de quelques-uns des membres fran- 
çais de notre société. 11 se recommande au premier 
abord par la grande autorité de l'auteur dans le sujet 
qu'il traite et par sa verve entraînante. La Perse est en 
effet le domaine propre de M. de Gobineau et une de 
ses plus belles conquêtes intellectuelles. Les années 
qu'il y passa (de 1 855 à 1 858 et de 1 862 à 1 864) comptent 
parmi les plus fécondes de sa vie si riche et si variée. Il 
est vrai qu'on ferait mieux de lire le livre sur VAsie cen- 
trale ai^rhs son précurseur Troi^ a?is en Asie dont il n'est en 

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR IX 

quelque sorte que le complément. Sans cela, on le trou- 
verait peut-être un peu disproportionné, certaines ma- 
tières y étant traitées avec plus d'exubérance que les 
autres. Mais on ne doit pas perdre de vue que Gobineau 
a été le premier qui ait parlé de ces matières-là, comme 
par exemple des bâbys et du bâbysme. La manière 
quelquefois un peu légère dont il les traite s'accorde 
très bien avec le milieu oriental où, d'après ses propres 
paroles, « des historiettes sont aussi des documents ^^ 
D'ailleurs de tels détails ne diminuent en rien la grande 
portée de l'ensemble. On ne sait même pas ce qu'il faut 
le plus admirer dans cette œuvre, ou l'ampleur des vues, 
la profondeur des observations, l'abondance et la soli- 
dité des connaissances ou le charme des tableaux et des 
causeries nonchalantes. Grâce à ces quahtés, le livre a 
conservé toute sa fraîcheur. Quant à son actualité, elle 
est aujourd'hui plus grande qu'au moment de son appa- 
rition. La pénétration croissante des nations de l'Eu- 
rope en Asie, leur curiosité pour cette mère de nos reli- 
gions et de nos philosophies ont confirmé de plus en 
plus les paroles du comte de Gobineau : 

« Si l'on réfléchit que nos rapports de toute nature 
avec les peuples qui occupent les parties orientales de 
notre globe deviennent chaque jour plus nombreux, 
plus féconds, et que nos intérêts, les matériels comme 
les politiques, les plus relevés comme beaucoup de ceux 
qui le sont moins, sont engagés et le deviendront chaque 
jour davantage dans de telles questions, on admettra 
tout à fait non plus seulement l'opportunité, mais bien 
l'utilité directe et pratique de connaître le mieux pos- 

X PRÉFACE DE L'ÉDiTEUR 

sible la conscience intellectuelle et morale de ces 
peuples... Je ne crois donc pas me placer en dehors des 
nécessités générales de ce temps, ni faire un livre de 
pure spéculation en venant analyser d'aussi près et 
aussi, bien que je le pourrai les notions religieuses, 
philosophiques, morales et même les habitudes htté- 
raires actuelles des peuples de l'Asie centrale. » 

Au plaidoyer éloquent de l'écrivain pour son œuvre 
me sera-t-il permis d'ajouter un vœu personnel? Ce 
livre, en son temps, a frayé aux savants et aux penseurs 
de l'Occident une large voie dans un domaine presque 
inconnu. Puisse-t-il maintenant frayer à son auteur un 
chemin pareil dans Tâme et dans l'esprit de ses com- 
patriotes et puisse la France rendre enfin à l'un de ses 
enfants le juste tribut d'une sympathie et d'une gloire 
qu'il a méritées comme peu d'autres. 

Fribourg, Grand-Duché de Bade^ 
30 octobre 1899. 

L. SCHEMANN. 
[no "editor's preface"]
LES RELIGIONS ET LES PHILOSOPHES DANS L'ASIE CENTRALE 

CHAPITRE PREMIER 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES 

Tout ce que nous pensons et toutes les manières dont 
nous pensons ont leur origine en Asie. Il est donc inté- 
ressant de savoir ce que l'Asie pense encore et comment 
elle le fait; une curiosité de ce genre se trouve déjà assez 
justifiée par les motifs que j'en allègue, du moins pour 
les hommes qui aiment à ne pas perdre de vue les traces 
de l'histoire. Mais si l'on réfléchit que nos rapports de 
toute nature avec les peuples qui occupent les parties 
orientales de notre globe deviennent chaque jour plus 
nombreux, plus féconds, et que nos intérêts, les matériels 
comme les politiques, les plus relevés comme beaucoup 
de ceux qui le sont moins, sont engagés et le deviendront 
chaque jour davantage dans de telles questions, on ad- 
mettra tout à fait, non plus seulement l'opportunité, mais 
bien l'utilité directe et pratique de connaître du mieux 
possible la conscience intellectuelle et morale de ces 

2 CARACTERE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

peuples, que, bon gré mal gré, nous voulons instituer nos 
associés. 

Avoir affaire aux nations sans les connaître, sans les 
comprendre, c'est bon pour des conquérants; moins bon 
pour des alliés et même pour des protecteurs; et rien 
n'est plus détestable et plus insensé pour des civilisateurs, 
ce que nous avons la prétention d'être. 

Je ne crois donc pas me placer en dehors des nécessités 
générales de ce temps, ni faire un livre de pure spécula- 
tion en venant analyser d'aussi près et aussi bien que je 
le pourrai les notions religieuses, philosophiques, mo- 
rales et même les habitudes littéraires actuelles des habi- 
tants de l'Asie Centrale. Peut-être les résultats que je vais 
présenter et les considérations auxquelles ees résultats 
donneront lieu pourront-ils fournir l'explication de beau- 
coup de faits qui, jusqu'à présent, semblent être impar- 
faitement compris, en admettant même qu'ils le soient un 
peu. 

Ce qui importe avant tout, dans cette étude, c'est de 
considérer la vraie nature du génie asiatique. 

Lorsqu'un Européen embrasse une doctrine, son intel- 
ligence se porte assez naturellement à renoncer à tout ce 
qui n'y appartient pas, ou du moins à ce qui produirait 
un contraste trop marqué. Ce n'est pas qu'une telle opé- 
ration soit chose facile ni simple. Si l'on parvient assez 
aisément à reconnaître que le noir et le blanc sont incom- 
patibles et que, pour conserver l'une ou l'autre de ces 
couleurs dans un état désirable de pureté, il importe de 
l'isoler et de supprimer sa rivale, l'esprit possède rare- 
ment l'énergie suffisante pour rendre la séparation aussi 
absolue qu'elle devrait être, et il conserve le plus sou- 
vent un peu de l'opinion qu'il n'a plus, ou même encore 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DKS ASIATIQUES. 3 

de l'opinion qu'il n'a pas. 11 est possible dans des décla- 
rations claires, nettes, de rejeter tels ou tels dogmes, mais 
il ne Test pas autant de se soustraire à telles ou telles 
conséquences de ces mêmes dogmes, à des notions qui 
n'existeraient pas sans eux : en un mot, le nombre des 
consciences résolument blanches ou noires est rare par- 
tout ; ce sont les grises qui se rencontrent le plus fréquem- 
ment. 

Toutefois, je le répète, il faut convenir que, de tous les 
peuples qui furent jamais, ceux de notre partie du monde, 
je dis nos contemporains, sont encore ceux qui ont 
réussi davantage à se donner des croyances d'apparence 
homogène. Il n'en va pas de même des Asiatiques. Ils 
sont tellement loin d'un pareil résultat, qu'ils n'en con- 
çoivent même pas l'utilité; ils lui tournent le dos et 
leur préoccupation est moins de chercher^ ainsi que 
nous, un état de vérité bien circonscrit, bien déterminé, 
clos de murs, garni de sauts de loups infranchissables à 
Terreur, que de ne pas laisser échapper une seule forme, 
une seule idée, un seul atome de forme ou d'idée percep- 
tible à l'intelligence; voilà ce qu'ils estiment être la 
vérité; les antinomies ne les effarouchent pas^ l'immeu- 
sité des terrains les ravit, le vague des délimitations ou 
plutôt l'absence de bornes leur semble de première obliga- 
tion, si bien que, quelle que soit la thèse soutenue devant 
eux, cette thèse sera importante et digne de leur sym- 
pathie, non pas suivant la mesure de l'élan qu'on y re- 
marquera vers l'exactitude, mais suivant la minutie de la 
recherche attachée à quelque point négligé jusqu'alors, 
et que sa subtilité permet de faire, sinon même entrevoir, 
au moins rêver. 

C'est l'usage immodéré de la méthode inductive qui a 

4 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

amené celte disposition morale. Elle a aiguisé les intelli- 
gences très finement, mais, en même temps, elle les a 
trempées d'une sorte de scepticisme inconscient qui 
résulte du besoin même de ne pas mettre de bornes à la 
curiosité métaphysique. Elle a montré tant de choses 
diverses, elle promène si bien les imaginations au milieu 
des paysages les plus variés, elle est toujours si disposée 
à les conduire au fond des abîmes après les avoir fait 
planer au plus éthéré des hauteurs^ qu'il ne reste plus 
ni Tenvie, ni le besoin, ni le temps de s^attacher défini- 
tivement à aucun des résultats qu'elle présente. On se 
laisse bercer dans cette vague atmosphère, ou mieux, l'on 
éprouve sans cesse le sentiment qui fait marcher avec 
joie les voyageurs dans certaines contrées de montagnes; 
le chemin est étroit, sans horizon, la route invisible ; 
les rochers s'élèvent à droite et à gauche, menaçant de 
dérober la vue du dernier lambeau d'azur qui domine 
leur sommet; on ne sait comment on sortira; on avance 
pourtant, et enfin le passage se montre; puis nouveaux 
doutes, nouvelle issue, et bientôt Ton ne marche plus 
pour avancer, mais seulement pour le plaisir de dénouer 
la perpétuelle énigme de la route. 

Ainsi des Orientaux et de leurs horizons philosophi- 
ques. Nous dirions, et non sans justesse, que l'habitude oii 
est leur jugement de se livrer sans fin ni trêve à une 
gymnastique aussi exagérée a dû le disloquer. C'est la 
vérité pure; ils sont pleins de feu et d'une facilité d'in- 
tuition la plus alerte et la plus adroite du monde ; ils 
excellent, comme on dit, à fendre un cheveu en quatre^ et 
de ces quatre intangibles ils feront un pont qui portera 
voiture; ils verront matière à des méditations sans li- 
mites, non sans valeur, sur la notion la plus minuscule; 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 5 

mais il est certain, en même temps, que cette faculté 
morale que nous appelons le bon sens et qui, soit dit en 
passant, nous déprime pour le moins aussi souvent 
qu'elle nous guide, n'est pas chez eux en équilibre par- 
fait avec leur puissance Imaginative et leur rapidité de 
conception ; à vrai dire, le bon sens manque chez eux ; 
aussi n'en aperçoit-on guère la trace dans leurs affaires de 
quelque ordre que ce soit. Tout ce qui les mène et les 
pousse y est généralement étranger. Leur vie entière s'é- 
coule à n'en faire presque aucun usage. Les grandes 
choses, peu communes partout, leur sont cependant plus 
accessibles et plus familières que les choses raisonnables. 
Certes, rien n'est fâcheux dans la conduite des affaires 
positives comme ce vacillement perpétuel du jugement. 
Aussi voit-on, dans les siècles actuels, les Orientaux, qui 
ne manquent, assurément, pas plus de courage et de réso- 
lution que d'esprit, devenir, à tous les degrés, les vic- 
times d'aventuriers européens coulés dans un métal bien 
inférieur au leur, mais plus rigide. Ce qui n'est pas moins 
digne de remarque, c^'est que cette infériorité, si fâcheuse 
pour eux^ à notre avis, ne les affecte pas autant que nous 
serions portés à le supposer. Ce n'est pas dans les avan- 
tages de la vie matérielle, de la vie sociale ou politique 
que les Asiatiques ont placé l'idéal du souverain bien. 
La première de toutes les affaires, à leur sens, et je parle 
ici de la disposition générale parmi eux, c'est de con- 
naître le plus possible et avec le plus de détails possible 
les choses supernaturelles. Toutes les nouvelles qu'on 
leur en apporte, quelle qu'en soit la source, ont du prix 
à leurs yeux. Pour peu qu'ils aient acquis en vous un 
certain degré de confiance, les Asiatiques sont disposés à 
vous livrer ce qu'ils savent de cet objet de leur souci en 

6 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

échange de ce que vous savez vous-mêmes. Ils ont be- 
soin du monde qu'on ne voit pas ; ils le sentent peser 
sur eux ; ils se débattent contre l'impression perpétuelle 
du mystère ; ils cherchent quelque chose au-dessus de la 
vie courante et, dans une agitation, dans une attente, 
dans un désir, dans une fièvre qui ne se calme pas, on 
les voit en alerte, leurs yeux cherchant à s'ouvrir sans 
mesure, regardant en Tair et partout, inquiets de la vie à 
venir bien plus que de tout ce qui est au monde. Ils ont 
peur de manquer Dieu ou même que Dieu les manque. 

Si certaines classes de leur société étaient seules ainsi 
disposées, ce ne serait pas une grande merveille. Mais, 
encore une fois, le trait important, c*est que toutes les 
classes sont livrées au mê me démon, et on le sent aussi 
vif chez le dernier des muletiers que chez le premier des 
mouUas. Chacun, à vrai dire, en Asie, a l'esprit ecclésias- 
tique ; chacun aime à exposer, à démontrer, à prêcher et 
à entendre prêcher. Il n'est là personne, pas même tel 
mauvais garnement qui, à certains moments, ne sache 
prendre, non pas tant pour tromper autrui que pour s'édi- 
fier lui-même, un ton de nez fort dévot et déduire des 
considérations dogmatiques dont on ne se serait pas 
attendu à trouver même l'instinct le plus superficiel uni 
à cette chemise déchirée au cabaret, à ce poignard fan- 
faron et à ce bonnet de travers. Il ne faut pas non plus 
méconnaître qu'il ne s'agit pas ici de tels ou tels reli- 
gionnaires, mais bien de tous les Asiatiques : les obser- 
vations qui précèdent s'appliquent à la généralité, sans 
distinction de culte. Voilà donc que ces cultes, sans dis- 
tinction, je le répète, sont rapprochés les uns des autres, 
en dépit de leurs divergences, par ces trois premières 
causes de sympathie : usage commun des méthodes in- 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 7 

ductives poussées à l'excès, curiosité exagérée des faits 
théologiques, habitude de divaguer. 

Il n'est de vraiment haineuse que l'opinion qui, pétri- 
fiée en elle-même, ne parle pas. Les Indépendants de 
Cromwell, les Puritains de la Grande Rébellion étaient 
fort dangereux pour les catholiques, parce qu'aucune con- 
sidération n'aurait pu amener ces sectaires à raisonner 
avec des gens condamnés une fois pour toutes. Mais quand 
on dispute, on discute et, quand on discute, on cause, et 
c'est ici le cas de répéter après le Maréchal de Montluc 
que ville qui parlemente et femme qui écoute sont près 
de se rendre. La passion des Orientaux pour les entre- 
tiens de philosophie et de religion les a accoutumés à 
tout entendre, et quand il est arrivé deux fois que le 
moulla le plus disposé à l'intolérance s'est rencontré avec 
des juifs, des chrétiens ou des guèbres, voire même avec 
des Banians hindous, il se sent disposé à un certain calme, 
d'autant qu'avec la mobilité naturelle de son esprit il n*a 
pas manqué de conserver en sa mémoire une partie des 
arguments contraires à son opinion qu'il a entendu four- 
nir, et il les garde moins pour réfléchir sur leur perver- 
sité ou leur débilité que pour chercher à en tirer quelque 
quintessence qu'il puisse mêler aux notions qu'il possède 
déjà. Ces sortes de combinaisons constituent un arrange- 
ment des plus usités. Les musulmans albanais se font 
un devoir de brûler des cierges à saint Nicolas. Les chré- 
tiens mirdites consultent avec respect les derviches. Les 
femmes de Khosrova, en Chaldée, font des offrandes à 
Notre-Dame pour obtenir des enfants et, si leur vœu a 
réussi, elles ne manquent pas de se présenter à l'église, 
afin de remercier, et elles prennent soin de s'informer 
des rites qu'il leur faut accomplir afin de faire leurs 

8 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

prières à la mode chrétienne, ce qui, suivant elles, 
montre mieux leur déférence et leur bonne volonté. A 
Pondichéry, le territoire n'étant pas très étendu, la con- 
ciliation est allée encore au delà ; non seulement les mu- 
sulmans ont adopté des Hindous et des chrétiens l'usage 
des processions, qui leur est primitivement étranger et 
qu'ils ont pourtant rattaché tant bien que mal au culte 
parfaitement hétérodoxe de leurs saints, mais de plus les 
trois communions se font un devoir et un mérite d'ob- 
server leurs fêtes en commun et d'assister avec un égal 
recueillement à leurs solennités mutuelles. Dans le goût 
qui les rapproche, les communautés n'ont pas borné leur 
éclectisme à la pompe de processions absolument sem- 
blables. Les catholiques ont ajouté à leurs rites la repré- 
sentation de drames religieux interminables qui, par le 
système dramatique dans lequel ils sont composés, ne 
permettent pas de méconnaître des copies des taziehs 
shyytes et surtout des représentations brahmaniques. 
Toutefois^ ce que j'ai vu de plus complet, en fait de mé- 
langes de dogmes, s'est présenté à moi au temple du feu, 
à Bakou. Ce sanctuaire, soit dit en passant, n'est nulle- 
ment ancien comme on le suppose généralement. Il ne 
remonte pas au delà du xvn« siècle, époque à laquelle 
de nombreux marchands indiens fréquentaient les cours 
des khans tatares de Derbent, de Goundjeh, de Shamakhy 
et de Bakou. Ce sont ces négociants qui se sont avisés de 
créer là des lieux de dévotion à leur usage. Les pénitents 
par lesquels ces lieux sont habités aujourd'hui n'ont plus 
aucune notion de religion positive. Tout s'est fondu, pour 
eux, dans la pratique d'une complète insouciance ascé- 
tique résultant d'un syncrétisme plus sceptique que 
croyant. Je retrouvai là un ancien ami que j'avais connu 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 9 

plusieurs années auparavant, parcourant en pèlerin des 
contrées assez distantes. Mostanshah me fit assister à une 
sorte de service divin qui fut célébré dans une des cel- 
lules du temple avec accompagnement des petites cym- 
bales guèbres ; sur l'autel, à côté des divinités sivaïques, 
se montraient des vases appartenant au culte parsy, des 
images russes de saint Nicolas et de la Vierge et des cru- 
cifix catholiques; ces reliques si diverses étaient traitées 
avec un respect égal. Les pénitents, tous tant qu'ils étaient 
dans le temple, à cause de la chaleur des feux de naphle, 
se promenaient à peu près nus, bien qu'on fût à la fin de 
décembre. Mais leurs corps maigres ou plutôt décharnés 
ne paraissaient pas plus sensibles aux influences physi- 
ques que les âmes qu'ils renfermaient aux suggestions du 
sens commun. Mon ami ne me cacha pas que la qualifica- 
tion qui lui convenait, ainsi qu'à ses compagnons, était 
celle de padri, qu'il m'assura être le mot anglais signi- 
fiant « brahmane. » Il regrettait seulement que, depuis plu- 
sieurs années, il ne fût pas venu à Bakou un homme 
versé dans la science pratique des austérités, ce qui 
m'expliquait pourquoi je n'apercevais pas de martyrs 
volontaires. Du reste, il en prenait son parti comme de 
tout au monde. Son langage était devenu aussi bigarré 
que sa foi. Depuis que nous ne nous étions vus, il ne se 
contentait plus de parler persan avec un mélange de plu- 
sieurs dialectes hindous, il y avait ajouté un peu d'an- 
glais_, un peu de français, un peu de russe et beaucoup 
d'allemand, que lui avait appris un ouvrier livonien au- 
quel il avait loué la moitié de sa chambre dans le temple, 
car il y a en face une fabrique de bougies dont les ascètes 
ne se montrent ni scandalisés ni importunés. On jurerait 
qu'ils ne l'aperçoivent pas. 

10 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

Dans les classes plus lettrées que celles auxquelles 
appartiennent les exemples que je viens de citer, les 
mélanges d'idées sont, sans doute, d'une nature moins 
franche, mais ils y sont portés jusqu'à la complication la 
plus illimitée. C'est là que l'on entre dans un véritable 
pandémonium oii tout pénètre, s'embrasse, se mélange, 
s'accepte, et n'expulse rien que le doute philosophique ; 
il y a des natures de scepticisme qui s'en passent. L'his- 
toire portant témoignage que, dès les âges les plus reculés, 
l'Asie a ouvert l'oreille à toutes les assertions du super- 
naturalisme, on peut comprendre quelle richesse effroyable 
de théories s'y est produite, combien elle en a mariées et 
que de générations de systèmes mixtes sont sorties de 
pareilles alliances ; et rien de tout cela n'a été oublié, rien 
perdu. Des transformations, moins importantes qu'on ne 
saurait le supposer, ont à peine travesti les plus antiques 
théories. C'est ce que j'ai montré déjà dans un autre 
ouvrage^; on en verra dans ce livre la preuve la plus 
éclatante, et sans cesse, à côté de ces ancêtres, sont venus 
et viennent se placer leurs enfants et les enfants de leurs 
enfants. 

Si toutes ces doctrines et nuances de doctrines s'étaient 
isolées, renfermées en des cercles définis de croyants, 
il n'y aurait, dans un tel milieu, ni religions dominantes 
ni religions d'État possibles. Telle est leur multitude que 
le tableau en présenterait une série de petits groupes 
insignifiants, au point de vue du nombre des sectateurs. 
Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut les concevoir et Ton peut 
établir comme un fait incontestable que chaque tête 
d'homme contient et fait vivre, en suffisante harmonie, 

* Traité des Écritures cunéiformes, Didot, 1864. 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. H 

une troupe plus ou moius considérable de conceptions 
contendantes et que, au fond d'un même esprit, ces con- 
ceptions, toujours en mouvement, toujours en procès, 
dominent tour à tour ou s'éliminent les unes les autres, 
de telle sorte que, pendant le cours de sa vie, leur ingé- 
nieux appréciateur parcourt une gamme fort étendue de 
croyances peu compatibles et souvent directement oppo- 
sées. 

Ceci n'empêche point que chacun possède en propre 
une religion positive. On est musulman, juif, chrétien, 
guèbre, Hindou, et tel on est né, tel on meurt. Les con- 
versions proprement dites, d'une foi à une autre, sont 
des plus rares el tellement onéreuses au petit nombre de 
ceux qui s'y laissent aller que l'on voit généralement 
leurs enfants, sinon eux-mêmes, revenir à la religion des 
aïeux. On peut citer à cette occasion l'exemple de beau- 
coup de juifs de Perse devenus musulmans, dont les uns 
ont fait retour purement et simplement au mosaïsme, 
tandis que les autres y ont ramené leurs enfants, tout en 
restant dans leur foi nouvelle, et, ce qui est digne de 
remarque^ c'est qu'il n'en est résulté, pour ces apostats, 
aucune querelle avec les autorités du pays, bien que le 
Koran édicté des peines mortelles contre un pareil crime. 
Mais les raisons politiques qui ont amené le Prophète, 
sans beaucoup de succès, à ne vouloir que des musul- 
mans dans l'Arabie, et qui ont, de même, porté les Turcs 
à se montrer sans pitié pour ce qui constitue chez eux 
une désertion civile, n'existent pas ailleurs. La tolérance 
pratique des idées l'emporte donc et on laisse chacun 
libre de faire ce qu'il entend, à moins que des causes 
toutes mondaines ne s'y opposent. Ainsi, il faut consi- 
dérer, en général, la conscience d'un Asiatique comme 

12 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

composée des ingrédients religieux et philosophiques 
suivants : 

1° Un titre à peu près nu de religionnaire ; 

2° Une foi plus ou moins vive dans certains des pré- 
ceptes du culte avoué ; 

3° Une opposition résolue à beaucoup de ces préceptes, 
fussent-ils des plus essentiels ; 

4*" Un fonds d'idées tenant à des théories complètement 
étrangères et qui prend plus ou moins de place ; 

5° Une disposition constante à favoriser la pérégrina- 
tion de ces idées et de ces théories et à remplacer les 
anciennes par des nouvelles. 

Le remplacement est d'autant plus assuré que théories 
et idées auront davantage la saveur du contraste. Alors 
l'heureux penseur suppose qu'il vient de s^ouvrir sur 
l'infini une porte inaperçue jusque-là par lui et par les 
autres. 

Pareille organisation, ou, si on le préfère, pareille 
désorganisation intellectuelle serait impossible chez nous, 
et par plusieurs causes. D'abord, la méthode expérimen- 
tale en laquelle les Européens ont une confiance absolue 
et de routine laisse subsister un si faible goût pour le 
supernaturalisme que la plupart des esprits l'excluent 
absolument ou du moins n'en admettent que la plus pe- 
tite dose. En outre, la discussion, chez nous, est ferme, 
un peu brutale, et la plupart du temps sans réticences 
essentielles, de sorte que le partisan d'une idée, à moins 
de la garder pour lui seul, ce qui constitue un tête-à-tête 
de difficile durée, est contraint de la risquer au milieu 
du combat, et, par conséquent, de veiller à ce qu'elle 
donne peu de prise sur elle. Il sera forcé souvent, bien 
loin de lui permettre trop de licence, de la traiter en 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 1 

chien de basse-cour, lui coupant la queue et les oreilles 
pour laisser moins de prise à l'assaillant. C'est en cet 
état qu'il la présente, et le résultat inévitable de ce 
genre d'armement en guerre, c'est que le promoteur 
d'une théorie, contraint d'avance à examiner ce cham- 
pion avec sévérité pour ne pas le voir étranglé du pre- 
mier coup, le traite sans complaisance, et lui-même se 
refuse, autant qu'il en est capable,, à divaguer avec lui. 
Si ridée ne concorde pas assez avec les notions aux- 
quelles il est attaché, avant de la produire il Taura répu- 
diée. Ces motifs de sévérité, ces garanties, ces barrières 
n'existent pas pour l'Asiatique ; on peut dire, tout au 
contraire, qu'il s'est arrangé de façon à ce que rien ne 
pût gêner l'essor de sa fantaisie, et rien, en effet, ne le 
gêne. 

C'est une règle de sa sagesse antique, comme de celle 
des philosophes de la Grèce, que toute opinion sur les 
entités supérieures doit être environnée de mystère. En 
premier lieu, le respect qu^on doit aux choses saintes 
l'exige. Il n'est pas raisonnable (je parle ici le langage 
des gens que j'observe) de jeter des vérités élevées devant 
des esprits indignes de les concevoir^ et l'indignité résulte 
tout aussi bien de la non-préparation et de la seule igno- 
rance que de l'hostilité et du mauvais vouloir. Pour 
mériter la participation à une doctrine quelconque, il faut 
une initiation dont le caractère et les épreuves varient 
suivant les bonnes ou mauvaises dispositions, connues 
ou supposées, du néophyte. Quant à la divulgation in- 
discrète, l'antiquité, par les accusations si fréquentes de 
profanation des mystères dont elle a poursuivi plusieurs 
de ses grands hommes, nous a fait assez voir combien 
elle en était révoltée. Cette façon de penser, venue 

14 CARACTÈRK MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

d'Asie, s'y est conservée tout entière. C'est une des 
causes latentes, mais certaines, qui justifient la répu- 
gnance des musulmans à laisser les chrétiens ou les juifs 
entrer dans leurs temples. Il en est de même pour ceux- 
ci quant à leurs lieux de prières, et pour les guèbres 
quant à leurs ateshgâhs. Chez tous, la raison de la dé- 
fense est la même que chez le prêtre de la grande Diane 
des Ephésiens. 

Ensuite, il n'est pas bon d'exposer sa foi à l'insulte des 
incrédules, attendu que l'on peut rencontrer un sophiste 
qui profitera de sa supériorité d'adresse pour ébranler 
chez le fidèle des idées, en elles-mêmes incontestables, 
mais que leur partisan ne saura pas défendre. De sorte 
que le malheureux, frappé par son imprudence, déchu 
des augustes prérogatives du croyant, se trouvera dans 
la même position qu'un voyageur dépouillé de son or 
par des bandits. L'or et la foi n'auront rien perdu de 
leur valeur; mais, dans les deux cas, la victime n'y sera 
plus participante. Il est donc de prudence élémentaire de 
ne pas affronter des argumentateurs trop retors ; et, dès 
lors il est nécessaire de ne pas avouer ce qu'on pense et 
de cacher avec soin ce qu'on croit. 

En outre, une raison forte, bien que d'un tout autre 
ordre, milite dans le même sens. Le possesseur de la 
vérité ne doit pas exposer sa personne, ses biens ou sa 
considération à l'aveuglement, à la folie, à la perversité 
de ceux qu'il a plu à Dieu de placer et de maintenir dans 
Terreur. En tant que sage et marchant dans la bonne 
direction, il est précieux à Dieu; sa prospérité, son salut 
importent au monde. Parler à la légère ne pourrait ja- 
mais produire d'avantages; car Dieu sait ce qu'il veut, 
et s'il lui convient que l'infidèle ou l'égaré trouve la vraie 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 13 

ioiiLt% il n'a besoin de personne pour opérer ce miracle. 
Il faut donc considérer le silence comme utile, et savoir 
que parler, en exposant la personne du croyant et sou- 
vent la religion même, est inopportun et devient quel- 
quefois impie. 

Pourtant il est des cas où le silence ne suffit plus, où 
il peut passer pour un aveu. Alors on ne doit pas hési- 
ter. Non seulement il faut alors renoncer à sa véritable 
opinion, mais il est commandé d'accumuler toutes les ruses 
pour que l'adversaire prenne le change. On prononcera 
toutes les professions de foi qui peuvent lui plaire, on 
exécutera tous les rites que l'on reconnaît pour les plus 
vains, on faussera ses propres livres, on épuisera tous 
les moyens de tromper. Ainsi seront acquis la satisfaction 
et le mérite multiples de s'être mis à couvert ainsi que 
les siens, de n'avoir pas exposé une foi vénérable au 
contact horrible de l'infidèle, et enfin, d'avoir, en abu- 
sant ce dernier et en le confirmant dans son erreur, 
imposé sur lui la honte et la misère spirituelles qu'il 
mérite. 

C'est là ce que la philosophie asiatique de tous les 
âges et de toutes les sectes connaît et pratique, et que 
l'on appelle le Ketmân. Un Européen serait porté à voir 
dans ce système, qui ne rend pas seulement la réticence 
indispensable, mais qui détermine l'emploi du mensonge 
sur la plus vaste échelle, il y verrait, dis-je, une situa- 
lion humiliante. L'Asiatique, au rebours, la trouve glo- 
rieuse. Le Ketmân enorgueillit celui qui le met en prati- 
que. Un croyant se hausse, par ce fait, en état permanent 
de supériorité sur celui qu'il trompe, et fût ce der- 
nier un ministre ou un roi puissant, n'importe; pour 
rhomme qui emploie le Ketmân à son égard, il est, avant 

16 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

tout, un misérable aveugle auquel on ferme la droite 
voie, qui ne la soupçonne pas; tandis que vous, dégue- 
nillé et mourant de faim, tremblant extérieurement aux 
pieds de la force abusée, vos yeux sont pleins de lumière; 
vous marchez dans la clarté devant vos ennemis. C'est 
un être inintelligent que vous bafouez; c'est une bête 
dangereuse que vous désarmez. Que de jouissances à la 
fois! 

Voilà le système. Mais il ne faudrait pas ici se tromper. 
L'Asiatique n'a en lui ni l'énergie active^ ni surtout l'im- 
perturbable suite dans les idées qui lui seraient indis- 
pensables pour appliquer le Ketmân dans toute sa ri- 
gueur. Je viens de tracer la théorie; la pratique ne se 
pique point de la suivre pas à pas. 

Il existe aux environs de Trébizonde et d'Erzeroum des 
communautés de religionnaires qui professent extérieure- 
ment, disent-ils, l'islamisme sunnite. Dans leurs villages 
ils ont des mosquées qu'ils fréquentent le vendredi; ils 
entretiennent des moullas pour leur lire le Koran et 
leur commenter les traditions du Prophète. Et, cependant, 
ajoutent-ils tout bas, nous ne sommes pas musulmans; 
nous allons aux églises, nous entendons la messe, con- 
fessons la divinité de Jésus-Christ et vénérons les images 
des saints. 

Tout cela est rigoureusement vrai et, à force de le dire 
en confidence à quelques personnes sûres, personne ne 
l'ignore en Anatolie, et c'est aussi public que le son des 
cloches. Il semblerait dès lors que la feinte est inutile : 
nullement. A Toccasion, ces hommes paraissent devant 
les kadys, et on ne leur dispute pas les prérogatives des 
musulmans fidèles. Ils prêtent serment sur le Livre de 
Dieu; leur serment est aussi valable que celui du shérif 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. il 

de la Mecque. Chacun sait quelle est leur opinion; mais 
chacun feint d'ajouter foi à leur mensonge. Il a tous les 
eflets civils qu'on peut s'en promettre, et, en réalité, 
l'injustice n'est pas trop forte ; car ces paysans sont 
beaucoup moins fourbes qu'ils ne le croient eux-mêmes. 
Voulussent-ils demain se débarrasser de leur hypocrisie, 
ils ne pourraient plus abandonner des croyances qui sont 
devenues des leurs, par cela seul qu'ils en ont fait la co- 
médie, et, à la fois musulmans et chrétiens^ la mosquée 
ne leur est guère devenue moins indispensable que 
Tégiise. 

En Perse, les Nossayrys, qui ne croient pas au Dieu 
individuel ni à la détermination fixe des existences, se 
donnent aussi pour musulmans, sont admis sans diffi- 
culté à tous les droits des croyants, sont reçus dans les 
mosquées et peuvent, en même temps, sans qu'on les in- 
quiète, user de leurs droits d'incrédules pour rompre 
assez publiquement le jeûne du ramazan. Ces Nossayrys, 
avec une apparence beaucoup plus musulmane que les 
chrétiens dont je parlais tout à l'heure, se tiennent ce- 
pendant plus loin de l'islam pour lequel ils n'éprouvent 
qu'antipathie. D'ordinaire, outre qu'ils sont Nossayrys, 
ils sont soufys. Une des inconséquences remarquables 
qu'on peut relever en eux, c'est leur attachement à la 
circoncision. Ils n'ont pas, dans leur magasin propre 
d'idées et de notions^ une seule raison pour justifier celte 
pratique, et ils conviennent qu'elle est parfaitement inu- 
tile. Néanmoins tous sont circoncis, et ils ne manquent 
pas de circoncire leurs esclaves noirs, même quand ils 
les achètent à Tâge adulte ou même plus tard. Les femmes 
surtout attachent une grande importance à l'observation 
de cet antique usage. Un Nossayry, fort intelligent, pressé 

2 

18 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

sur ce sujet, avouait que c'était l'influence conjugale qui 
le contraignait à faire circoncire ses enfants. Au fond, 
l'habitude impose cette inconséquence; elle est en Asie 
non moins puissante qu'ailleurs, sinon plus. 

Les guèbres assurent que l'auteur de leur religion, 
Zerdusht, n'était autre que le patriarche Abraham ; ils 
veulent ainsi que leurs livres sacrés, provenant d'un des 
prophètes reconnus par Fislam, soient admis par les 
musulmans comme saints. Au moyen de cette inter- 
prétation, ils seraient classés parmi les gens des livres, 
et jouiraient des avantages assurés par Mahomet aux juifs 
et aux chrétiens. Personne n^ignore que la prétention des 
guèbres est fausse et qu'eux-mêmes n^en sont nullement 
dupes. Cependant, on l'accepte officiellement, et j'ai en- 
tendu des musulmans, affectant une grande rigidité, m'ex- 
primer, sans y croire, l'opinion la plus flatteuse sur son 
Altesse Zerdusht, en m'assurant que c'était un des noms 
d'Abraham. Les guèbres tendent, du reste, fortement, en 
dehors de toute autre considération, aux méthodes isla- 
miques, et, à force de chercher à se concilier l'estime 
des docteurs unitaires, ils ont souscrit à des concessions 
telles qu'on peut considérer aujourd'hui ces dualistes 
comme des espèces de déistes superstitieux. Leur ancienne 
foi proprement dite est bien malade dans leurs esprits. 
Ce n'est, du reste, pas si nouveau qu'on pourrait le croire. 
Dès avant le temps de la réforme sassanide, arrivée sous 
Shapour, l'esprit unitaire était insufflé par l'araméisme 
dans le sein des prêtres zoroastriens. 

On pourrait multiplier indéfiniment les exemples de 
Ketmân en matière religieuse ; il n'est pas une commu- 
nion, pas une secte qui ne s'en donne la gloire ou le 
plaisir, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, sur 

CARACTÈRE MORAL ET I5ELIG1EUX DES ASIATIQUES. 19 

Tensemble ou sur les détails. Mais^ précisément pour 
cette cause, je serai si souvent ramené à parler du Ket- 
mân et à en montrer l'action et les effets, qu'il est inutile 
d'y insister ici davantage. En ce qui concerne les opi- 
nions philosophiques, on conçoit aussi que ce principe a 
mille occasions de s'appliquer. 

D'abord, la disposition de tout le monde à changer fré- 
quemment d'avis et à accoupler les opinions les plus 
adverses rend le Ketmân particulièrement commode. 
Quand on cache ce qu'on pense, on n^a pas l'inconvé- 
nient d'avoir à s'expliquer nettement vis-à-vis de soi- 
même, et quand on ne livre que par petits morceaux et 
avec des réticences ou des déguisements ce qu'on admet, 
on n'est pas aisément pris en flagrant délit de contradic- 
tion. Or, c'est ainsi que les Asiatiques se communiquent 
leurs idées. On devine, sans doute, la direction générale 
de la pensée de quelqu'un que l'on connaît bien; mais on 
n'est jamais sûr que cette direction ne soit pas modifiée 
par l'action de quelque croyance nouvelle ou ancienne 
dont il ne nous a jamais été fait confidence, et si, par 
hasard, une déviation se révèle et qu'on la signale, 
l'ami, par crainte^ par fausse honte^ par caprice, par or- 
gueil ou par moins que tout cela, par un sentiment qu'il 
ne s'explique pas à lui-même, s'empresse de vous prou- 
ver que vous vous trompez, en vous démontrant que 
l'idée que vous lui supposez est absurde, inadmissible, 
coupable au premier chef^ et en vous avouant que sa 
vraie façon de voir y est diamétralement opposée. Un 
mois après il aura oublié sa belle défense, et, de lui- 
même, vous exposera dans tous ses détails le sentiment 
contre lequel il s'était tant révolté. 

Car, avec les Orientaux, nul secret n'est gardé long- 

20 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

temps. Un des faits qui étonnent davantage quand on vit 
au milieu d'eux, c'est de s'apercevoir que cette grande af- 
fectation de mystère qui entoure la vie de chacun n'est 
qu'un voile suspendu par en haut, non attaché par en 
bas, voile léger, que le moindre souffle d'air dérange et 
qui s'écarle à chaque instant pour laisser voir même les 
choses les moins nécessaires à rendre accessibles au pu- 
blic. Du temps de Felh-Aly-Shah, les scènes de son ha- 
rem défrayaient de leurs détails un peu singuliers toutes 
les «conversations des bazars, et l'on se disait publique- 
ment, librement, le nom du marchand géorgien^ du bril- 
lant cavalier nomade ou de l'élégant mirza qui avait 
trouvé, la veille au soir, l'accès libre et de quelle façon 
il était entré. Si ces indiscrétions se commettent avec un 
laisser-aller bien étrange en matière si délicate, on peut 
aisément croire que la chronique scandaleuse des parti- 
culiers n'est pas plus soustraite aux commérages. En effet, 
rindiscrélion va loin sur ce chapitre, et l'on est forcé 
de conclure bien vite que la clôture des maisons et la voi- 
lure des femmes ont, pour conserver les secrets, juste- 
ment TefTet contraire à celui que l'on suppose d'abord. 
Puisque les Asiatiques parlent avec tant d'ingénuité de 
choses qui les touchent de si près, il n'y a pas à s'étonner 
qu'ils aient autant d'intempérance d'imagination et de 
langue dans le domaine des idées. Le Ketmân leur sert 
plus à en faire un carnaval perpétuel, à se rendre insai- 
sissables à force de déguisements et de mobilité, qu'à dis- 
simuler réellement leur pensée, Un musulman soufy, 
très avancé, me confiait que la Perse, à son avis, ne con- 
tenait pas un seul musulman absolu. Je suis tenté de 
croire que la proposition doit s'étendre et se transformer 
ainsi : L'Asie Centrale ne contient pas un seul religion- 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 21 

naire qui ne reconnaisse que les seuls préceptes de sa foi 
et qui les admette tous. 

Maintenant, on peut comprendre sans difficulté pour- 
quoi j'ai affirmé dans un autre ouvrage que le fanatisme, 
en tant que représentant une persuasion exclusive d'une 
religion quelconque, était un phénomène antipathique à 
l'esprit des Orientaux et n'existait pas chez eux'. Gomme 
il n'y a pas là de foi entière, il n'y a pas non plus de 
préoccupation exclusive. Gomme il n'y a pas de groupe 
suffisamment considérable uni par les liens d'une doctrine 
strictement acceptée, il n'y a pas non plus d'enthousiasme 
collectif, ni de haine commune déterminée. Ge qui existe, 
ce sont des individualités ou de petites réunions dans 
lesquelles on entre et d'où l'on sort sans éclat et sans 
bruit, qui se considèrent comme sachant la vérité en 
toutes choses et ne voulant pas la dire, mais la laissant 
échapper malgré elles, méprisantes pour ce qui ne cadre 
pas avec leurs idées du moment, contribuant ainsi à pro- 
pager l'esprit de secte et de personnalité égoïste, grande 
raison d'être de la débilité politique des Orientaux, et ne 
présentant à l'œil de l'observateur qu'un bouillonnement, 
une ondulation incessante des doctrines les plus diverses, 
ballottées, mélangées par des influences ambiantes, et, en 
somme, beaucoup trop faibles et trop occupées de se dé- 
fendre pour avoir le loisir, les grands desseins, la témé- 
rité et la résolution implacable qui constituent le fana- 
tisme. 

' V. mon ouvrage intitulé : Trois Ans en Asie. 

CHAPITRE II 

L ISLAMISME PERSAN 

L'islamisme, mélange à peine déguisé de religions anté- 
rieures, est par sa structure très disposé à subir et même 
à servir les dispositions naturelles que j'ai observées dans 
les pages précédentes. Il convient donc à merveille à l'es- 
prit des Orientaux et à toute nature d'intelligence qui 
s'en rapproche. C'est à ce fait qu'il faut attribuer les 
succès vraiment remarquables que les missionnaires ma- 
hométans obtiennent aujourd'hui sur tous les points du 
continent d'Afrique. Naturellement, les conversions nom- 
breuses qui semblent les y attendre et qui éclatent à leurs 
premières paroles, les encouragent singulièrement à se 
porter vers ces régions si bien disposées pour eux. Ils y 
vont en nombre assez notable. Ils offrent ainsi le spec- 
tacle d'une sorte de jeunesse et d'énergie de prosélytisme 
fort curieuses surtout en ce qu'elles contrastent avec la 
situation de l'islam dans d'autres contrées. Yis-à-vis des 
races européennes, ce culte s'est toujours trouvé dénué de 
séductions. Il a du se contenter de quelques recrues alba- 
naises ou bosniaques. Dans l'Inde, les conquérants arabes, 
^aznévides, mongols, afghans n'ont réussi qu'avec beau- 

24 L'ISLAMISME PERSAN. 

coup do peine à se créer un certain nombre de coreligion- 
naires parmi leurs sujets. Pour amener ce nombre au chiffre 
respectable qu'il montre aujourd'hui, il a fallu infiniment 
de violences, de temps et aussi d'immigrations. En Chine, 
il semble que tous les musulmans indigènes descendent 
des artilleurs persans de Djynghyz et de Koubilay, et 
que la population locale proprement dite n'a jamais 
beaucoup goûté leurs enseignements. Partout ailleurs, 
rislam est resté à peu de chose près ce qu'on Ta vu au 
x° siècle, et il ne paraît pas avoir fait aucune conquête 
qui, du moins, soit de quelque marque. 

Si l'on sépare la doctrine religieuse de la nécessité po- 
litique qui souvent a parlé et agi en son nom, il n'est 
pas de religion plus tolérante, on pourrait presque dire 
plus indifférente sur la foi des hommes que l'islam. Cette 
disposition organique est si forte qu'en dehors des cas 
oii la raison d'Etat mise en jeu a porté les gouvernements 
musulmans à se faire arme de tout pour tendre à l'unité 
de foi, la tolérance la plus complète a été la règle fournie 
par le dogme. Qu'enseigne le Koran? Que la reconnais- 
sance de la vérité ne dépend en aucune façon de la vo- 
lonté de l'homme ; c'est Dieu qui, à son gré et sans que 
nul puisse apprécier ses motifs, accorde ou refuse la lu- 
mière à l'esprit de sa créature. Tel personnage est élu 
dans les plus profondes ténèbres. Tout lui est révélé. Tel 
autre, non seulement ne voit pas la vérité posée devant 
lui, il ne l'apercevra jamais, et cette vérité l'aveugle, on 
pourrait dire avec malice, et c'est ce que déclare le Koran 
quand il affirme que la ruse de Dieu est supérieure à 
toutes les ruses. Ainsi cet homme né pour être croyant, 
mais ainsi repoussé, Dieu le mène d'erreurs en erreurs 
jusqu'au but marqué d'avance, c'est-à-dire jusqu'à la 

L'ISLAMISME PERSAN. 25 

damnation éternelle. Toutes les prédications du monde 
n'y peuvent rien faire, et, en conséquence, il est inutile 
de se jeter en travers du droit et des voies de la Provi- 
dence en cherchant à amener à elle un néophyte dont, 
sans doute, elle ne se soucie pas, puisqu'elle ne l'a pas 
marqué de son sceau. Aussi a-t-il toujours été de règle 
dogmatique que les chrétiens et les juifs ne peuvent être 
contraints à changer de religion. Si on leur demande un 
tribut particulier, c/est que, n'étant pas musulmans, ne 
prenant point part aux charges générales de TÉtat, 
comme, par exemple, le service militaire, il est cepen- 
dant juste qu'ils contribuent en quelque chose au service 
public. Pour ce qui est des idolâtres, le Prophète a été 
plus dur en théorie; mais, dans la pratique, la loi s'est 
immédiatement adoucie et a accepté ce qu'elle prétendait 
vouloir détruire sans rémission. Qu'on ne s'arrête pas 
aux violences, aux cruautés commises dans une occasion 
ou dans une autre. Si on y regarde de près, on ne tar- 
dera pas à y découvrir des causes toutes politiques ou 
toutes de passion humaine et de tempérament chez le 
souverain ou dans les populations. Le fait religieux n'y 
est invoqué que comme prétexte et, en réalité, il reste en 
dehors. Ce que l'islam a eu en vue, presque uniquement, 
c'est de recommander la notion d'un Dieu unique, se 
révélant par des prophètes. Voilà l'alpha et l'oméga de 
sa théologie. Pourvu qu'on reconnaisse ces deux points, 
l'islam est satisfait et la plus grande liberté est laissée à 
la conscience de l'homme qui les a confessés; cet homme 
eùt-il d'ailleurs les opinions les plus différentes de 
celles des autres musulmans, il est toujours considéré 
comme fidèle, tant qu'il n'abjure pas officiellement. La 
conséquence de ce principe a été double et considérable : 

26 L'ISLAMISME PERSAN. 

d'abord, l'acceptation facile, rapide du culte nouveau par 
un très grand nombre de gens appartenant aux autres re- 
ligions et qui ne trouvaient pas que ce fût payer bien cher 
l'honneur et le profit de faire partie d'une nation conqué- 
rante que de prononcer une formule de foi compatible 
avec leur façon de voir antérieure; ensuite, second résul- 
tat : sous la garde de ce voile très léger, les opinions, les 
doctrines, les théories anciennes se sont très aisément 
maintenues et n'ont absolument rien perdu ni de leur 
force ni de leur crédit*, et de plus, toutes les opérations 
intellectuelles tendant à créer de nouvelles combinaisons 
philosophiques ont été plutôt favorisées que desservies. 
L'islam n'a pas arraché une seule des plantes vénéneuses 
ou utiles qu'il a trouvées en floraison avant lui; il n'en 
a empêché aucune de naître après son avènement. La 
preuve en est que si les hérésies ont commencé de bonne 
heure pour le christianisme, elles ont été plus précoces 
encore pour l'islam ; Mahomet lui-même les a vues se 
produire et elles se sont montrées bien fécondes. 

Il est difficile de partager l'opinion de ceux qui veu- 
lent montrer dans le dogme mahométan un empêchement 
direct au développement intellectuel. Le contraire sem- 
blerait plus soutenable. Une religion qui a prononcé cette 
formule : « L'encre des savants est plus précieuse que le 
sang des martyrs, » qui assure que chaque homme, au 
jugement dernier, sera examiné sévèrement sur l'usage 
qu'il aura fait de l'intelligence à lui départie, qui a vu 
depuis sa naissance au vii° siècle jusqu'à la fin du xvi% 
pour ne pas descendre plus bas, une telle prospérité ma- 
térielle soutenue et entretenue par un tel état scienti- 

* Traité des Écritures cunéiformes, t. 11, p. 327, 

• L'ISLAMISME PERSAN. 27 

fique et littéraire dont nous ne connaissons en réalité 
pas tout, cette religion ne saurait passer avec justice 
pour contraire aux labeurs de l'esprit. Que si, depuis la 
dernière date que j'indique, l'Asie Centrale a souvent 
été déclinant, ce phénomène s'explique assez sans qu'on 
ait besoin de s'en prendre à Tislani. Qu'on suppose, 
dans un pays européen quelconque, la prédominance 
absolue de la discipline militaire et administrative, pen- 
dant une période de deux cent cinquante ans, comme 
cela a eu lieu en Turquie ; qu'on y conçoive quelque chose 
de pareil à l'anarchie guerrière de l'Egypte sous une 
conscription d'esclaves étrangers, Circassiens, Géorgiens, 
Turks, Albanais; qu'on s'y figure, comme dans la Perse 
postérieurement à Tannée 1730, une invasion afghane, la 
tyrannie soldatesque de Nadôr-Shah, les cruautés et les 
ravages qui ont marqué l'avènement de la dynastie ac- 
tuelle des Kadjars; que l'on réunisse cet ensemble de 
circonstances, avec le concert de causes secondaires qu'il 
amène tout naturellement, on concevra alors ce que le 
pays européen que j'imagine, tout européen qu'il sera, 
aura pu devenir, et je ne trouve pas nécessaire de cher- 
cher d'autre explication à la ruine des pays orientaux ni 
de charger l'islam d'une responsabilité injuste. Je me re- 
fuse tout à fait à accuser d'obscurantisme une foi religieuse 
à laquelle on pourrait ^beaucoup mieux reprocher de res- 
sembler plutôt à une philosophie assez vague qu'à une 
observance définie, et qui, d'ailleurs, soit dit encore une 
fois, a, sinon créé, du moins laissé créer d'assez belles 
périodes d'intelligence pour qu'on lui épargne des repro- 
ches que les faits démentent. Je ne suppose pas nécessaire 
d'élaborer ici une apologie pour expliquer l'existence 
d'un nombre quelconque de moullas plus ou moins igno- 

28 L'ISLAMISME PERSAN. 

rants et grossiers. Il en est, sans cloute, et des plus gro- 
tesques, mais il faut avouer de même qu'il a existé de 
tout temps, partout, et même en Europe, des philosophes 
et des savants qui n'étaient pas des modèles de raison 
et de bons sentiments, ce qui n'est pas plus à la charge 
de la science que les sottises de prêtres ineptes ne sau- 
raient l'être à celle de l'islam. 

Ce qui reste certain, c'est que l'esprit de critique, de 
recherche et de discussion suscité, dès les premiers jours, 
par Mahomet lui-même, ne s'est jamais perdu. C'est là 
de la vie plus ou moins bien employée, mais c'est de la 
vie. On en voit aujourd'hui, en Perse, des manifesta- 
tions fort accusées dans les contestations des trois partis 
principaux qui se divisent le clergé et les iidèles, et se 
partagent l'orthodoxie shyyte. Il s'agit des Akhbarys, des 
Moushtehedys et des Sheykhys, discuteurs de trois opi- 
nions nouvelles, au moins quant à la forme qu'on leur 
voit 'actuellement et qui leur est imposée par les ten- 
dances, les besoins ou les résistances du milieu social 
dans lequel elles se produisent. 

Les Akhbarys acceptent, à titre également authentique, 
toutes les traditions courantes soit des prophètes, soit des 
Imams. Cette théorie, respectueuse en apparence et 
beaucoup moins en réalité pour les sources de l'islam, 
permet à ceux qui la suivent d'admettre, sous couleur 
d'opinions professées par Aly et ses onze successeurs, une 
quantité notable d'idées et de principes qui, bien évi- 
demment, n'ont rien de commun avec les doctrines du 
Koran. Mais du moment qu'on réussit à placer ces idées 
et ces principes sous le patronage d'un nom révéré, on 
se tient pour dispensé de les comparer avec des prescrip- 
tions définies qui, sans nul doute, les repousseraient. Il 

L'ISLAMISME PERSAN. 29 

suffit de les justifier par un hadySy une tradition venue 
juste à point au moment où un secours était nécessaire. 
Cette tradition ipso facto devient authentique de plein 
droit et l'opinion qu'elle appuie se trouve du même coup 
orthodoxe. 

C'est une façon de procéder un peu large sans doute ; 
je ne crois pas, cependant, qu'on puisse, à proprement 
parler, accuser les Akhbarys de mauvaise foi déclarée et 
encore moins d'avoir inventé la masse énorme de docu- 
ments dont ils se piquent de disposer. On en trouverait 
rétoiïe, sinon toujours la forme, dans les Acjoual aU 
Eoukkema ou « Dires des philosophes, » « formules, » qui 
sont presque absolument d'origine sassanide ou perse, 
mais traduites, retraduites et remaniées. Je ne cite ici que 
la principale source ; sans aucun doute on doit en indi- 
quer d'autres^ comme, par exemple, les doctrines judaï- 
ques et une dérivation notable des enseignements indiens. 
A la faveur de ces autorités si variées, toutes ramenées, 
quand il le faut , à n'être que l'opinion officiellement 
exprimée de quelqu'un des Imams, les Akhbarys se don- 
nent comme les plus purs des Shyytes, parce qu'ils dé- 
montrent sans peine qu'ils sont les plus éloignés d'ac- 
cepter les notions rigoureuses des Arabes et des Turks 
sunnites sur la critique de la tradition. En conséquence, 
ils se vantent d'être les hommes de la religion nationale 
par excellence, ce qui implique, suivant nos façons de 
parler, la prétention à un patriotisme plus exalté que 
celui de leurs contradicteurs. 

Ainsi, se proposant de haut à la sympathie publique, 
les Akhbarys croient pouvoir entretenir et professent, 
en toute sécurité de conscience, des maximes peu mu- 
sulmanes. Ils n'acceptent pas la résurrection effective 

30 L'ISLAMISME PERSAN. 

des corps et assurent qu'après le dernier jugement les 
hommes revêtiront de pures apparences. Rien qui ne 
soit complètement immatériel ne subsistera ni dans les 
élus ni dans les damnés. Les jouissances des uns, les 
souffrances des autres seront d'une nature purement 
idéale. 

Les Akhbarys se montrent faciles à vivre et ils comp- 
tent parmi leurs sectateurs un grand nombre d'hommes 
du peuple et de petits fonctionnaires; c'est à peu près 
l'opinion bourgeoise. Pourvu qu'une idée soit placée 
sous le couvert du nom d'un des Imams, elle est assurée 
de leur plaire et accueillie sans qu'on l'examine de plus 
près. Ce système ne s'accorde pas avec une érudition un 
peu sévère. Si, pourtant, les théologiens sérieux, surtout 
dans le haut clergé, surtout à Téhéran, réprouvent les 
Akhbarys et se font gloire de réfuter leurs doctrines, il 
est cependant des villes, comme Hamadan, par exemple, 
oii la majeure partie du clergé et son chef, Tlmam-Djumê 
lui-même, sont des Akhbarys déclarés. 

Les Sheykhys ont bien un point de contact avec les 
opinions que je viens d'indiquer. Bien que ne repoussant 
pas tout à fait l'idée de la résurrection des corps, ils ont 
repris une ancienne opinion d'Avicenne au sujet de l'en- 
lèvement au ciel de Mahomet et du miracle que le Pro- 
phète accomplit lorsqu'il fendit la lune en deux avec son 
doigt, le shekk el-Kamar, Ils prétendent que, dans ces 
deux cas, comme lorsqu'il s'agit des nombreux miracles 
inconnus au Koran, mais prêtés à Mahomet par le 
shyysme, il ne faut pas songer à l'admission d'une réa- 
lité matérielle, mais, au contraire, recourir à un sens 
figuré. Ainsi, pour le premier fait, ils proposent l'hypo- 
thèse d'une vision ; pour le second, celui d'une interpré- 

1/lSLAMiSME PERSAN. 31 

talion parabolique, el do même, dans chacun des autres 
faits de ce genre, l'explication rationnelle la plus conve- 
nablement indiquée par le sujet lui-même. 

Hadjy-Sheykh-Ahmed, qui passe pour l'auteur de cette 
théorie, était un Arabe de Bahreyn. Il professait, il y a 
une quarantaine d'années, à Tebryz et est mort à Ker- 
bela. Bien qu'il ait laissé plusieurs ouvrages -de théo- 
logie, il n'a jamais avancé ouvertement dans ces livres, 
de l'aveu même de ses disciples les plus passionnés, rien 
qui puisse mettre sur la voie des idées qu'on lui prête 
aujourd'hui. Mais tout le monde assure qu'il pratiquait 
le Ketmân et que, dans l'intimité, il était d'une extrême 
hardiesse et d'une grande précision dans l'ordre de doc- 
trines qui porte aujourd'hui son nom. Ce qui est cer- 
tain, c'est que la croyance sheykhye compte de nombreux 
partisans parmi les personnages les plus instruits du 
clergé. Ce sont les principaux adversaires des Akhbarys. 
Ils s'élèvent avec force contre le nombre immodéré de 
traditions et le peu de critique ou plutôt l'absence com- 
plète de critique avec laquelle on les adopte. Ils ne 
manquent pas de rappeler à l'observation des règles 
prescrites par les anciens exégètes et qui sont, en effet, 
sévères; bref, ils se rapprochent,, à cet égard, de la façon 
de raisonner et d'agir des Sunnites. Ils n'accepteraient 
cependant pas ceci comme un compliment, car ils se 
piquent, à leur tour, d'être les plus zélés comme les 
plus scrupuleux des Shyytes. Se tenant dans une position 
moyenne entre le puritanisme des Sunnites et le laisser- 
aller un peu fantasque des Akhbarys, ils ne ressemblent 
^, pas mal aux Puséytes anglais, d'autant plus hostiles au 
catholicisme qu'ils s'en rapprochent davantage. Les Shey- 
khys, généralement savants, sont un peu pharisiens. 

32 L'ISLAMISME PERSAN. 

L'orgueil scholastique est leur grand péché. Quant aux 
Moushtehedys, ils s'arrangent de façon à se faire tout à 
tous. 

Ils n'approuvent pas la légèreté des Akhbarys en ma- 
tière de traditions et reconnaissent volontiers qu'un 
document de cette nature, pour être authentique ou du 
moins considéré comme tel, doit avoir subi victorieuse- 
ment l'épreuve des quatre ordres de témoignages indi- 
qués dans les écoles. Sur ce point ils ne faiblissent pas, 
quant à la théorie; mais, dans la pratique, ils s'humani- 
sent. Leur cœur se fend à refuser ce qu'on leur offre 
comme venant de l'héritage des Imans, et, alors^ sans se 
faire trop prier, ils ferment les yeux sur les démonstra- 
tions qu'on ne leur donne pas. Sur le point des miracles 
du Prophète et des Imans, ils se montrent surtout pleins 
de laisser-aller et de bon vouloir. Ils n'acceptent pas les 
interprétations latitudinaires des Sheykhys et préfèrent 
s'en tenir au fait brut. L'examen porté sur de pareils su- 
jets leur semble d'un exemple mauvais et de conséquences 
fort dangereuses. Ils entrevoient au bout quelque chose 
comme la ruine de la religion et comme un rationalisme 
qui, pour être rigoriste d'apparence, n'en est pas moins 
au fond très hostile à la foi. Puis, en tant qu'Asiatiques, 
ils tiennent aux miracles. En général, les Moushtehedys 
se recrutent parmi les mondains, les ecclésiastiques qui 
s'accupent plus d'affaires judiciaires ou administratives 
que de questions théologiques, les grands officiers de 
l'État, les hommes importants de l'administration. 

Il ne faut pas perdre de vue que si l'on peut, approxi- 
mativement, classer les trois opinions ainsi que je le 
fais, il est nécessaire pourtant d'ajouter qu'il est rare 
que, dans le cours de sa vie, un Persan n'ait point passé 

L'ISLAMISME PERSAN. 33 

de Tune à l'autre et ne les ait point toutes les trois pro- 
fessées. 

Je laisse ici de côté les fractions et les nuances et m'en 
tiens à ces trois grandes divisions du shyysme. L'opinion 
sunnite, bien plus partagée encore en elle-même, existe 
peu en Perse, oi:i le sentiment national la repousse. De- 
puis les Seféwys, l'horreur un peu exagérée que l'on 
professe pour elle a toujours été en augmentant; mais la 
religion a moins à faire dans cette querelle que la poli- 
tique. Je n'en parlerai donc pas; ce qui suffit, c'est de 
montrer que, de toutes les religions existantes, l'islam est 
certainement la plus morcelée, et cela de deux manières : 
d'abord, par le nombre infini de ses sectes reconnues; 
ensuite, par l'habitude de tous ses fidèles, habitude que 
je m'efforce d'exposer et de faire comprendre, d'entre- 
tenir toujours dans les esprits, à côté des préceptes du 
Koran, un certain nombre de notions qui viennent des 
points de l'horizon les plus opposés. La cause de celte 
extraordinaire liberté critique, c'est^ sans doute, ainsi 
que je l'ai montré, le vague et la pauvreté originelle 
de la formule : « Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet 
est le prophète de Dieu, » formule qui, pourtant, au 
point de vue théorique comme au point de vue pratique, 
contient tout l'islam. Mais pourquoi ce vague ? pourquoi 
cette pauvreté ? C'est ce qu'on ne saurait comprendre 
qu'en sortant de l'islam et en remontant à ses origines. 

Dans la première partie de son existence^ le Prophète, 
singulièrement tourmenté de questions philosophiques 
et religieuses, n'était pas une exception parmi ses com- 
patriotes. C'était un homme de tribu, mais non un no- 
made. Issu d'un sang très noble, bien que de la branche 
la plus pauvre d'une grande famille, il était imarchand et 

3 

34 L'ISLAMISME PERSAN. 

avait nécessairement la nature de sentiments ordinaire à 
sa caste dans toute l'Asie. Qui dit là marchand, dit pen- 
seur, personnage dévot, occupé des problèmes supérieurs. 
Mahomet était donc, nativement, dans cette voie. Quatre 
séries d'idées se présentaient comme éléments de solu- 
tion pour toutes les questions qu'il pouvait agiter en lui- 
même : les pratiques de son peuple ; le judaïsme, pro- 
fessé par un nombre considérable d'Arabes ; le christia- 
nisme qui comptait aussi suffisamment de sectateurs ; 
enfin le chaldaïsme, ou pour me servir de l'expression 
même du Prophète, le sabysme. 

Les pratiques de son peuple s'offraient à lui comme 
dignes de considération, en général, mais inadmissibles 
sur certains points et insuffisantes sur d'autres. Le Pro- 
phète respectait le temple de sa ville natale, acceptait la 
vénération dans laquelle il avait été nourri pour la Pierre- 
Noire, le puits de Zemzem, etc. ; mais, comme chacun sa- 
vait que les idoles dont on avait rempli l'enceinte sacrée 
étaient là assez nouvellement; que, d'ailleurs, leur pré- 
sence s'unissait à des règles superstitieuses, grossières et 
répugnantes pour des natures un peu relevées, Mahomet 
trouvait à réformer dans les institutions qui avaient en- 
touré sa jeunesse. Cependant, il n'éprouvait aucun désir de 
supprimer l'essentiel de cette foi ancienne, même quant 
à la partie purement cérémonielle, et, en effet, il n'a 
rien tenté de semblable. Ainsi donc, vis-à-vis du culte 
ancien, Mahomet n'est qu'un réformateur, et encore un 
réformateur timide, modéré ; lui-même ne se donne pas 
pour autre chose. 

Comme moyen de reconnaître les côtés faibles du culte 
existant, comme instrument de critique, il est évident 
par le Koran que Mahomet eut recours au judaïsme, et 

L'ISLAMISME PERSAN. 35 

qu'il lui accorda une grande confiance pour établir son 
exégèse et appuyer sa polémique. Mais, en même temps, 
il n'est pas moins certain que ce judaïsme n'était point 
celui de la Bible, et que Mahomet n'a jamais vu ce livre. 
Toutes les sources oii le Prophète a puisé se retrouvent 
dans la Gemara et le Talmud, et peut-être plus bas en- 
core, c'est-à-dire dans les anecdotes traditionnelles cir- 
culant parmi les docteurs israélites ou forgées par les 
ouailles de ceux-ci au moyen de récits mal transmis ou 
mal compris. Mahomet avait acquis sa science plus par 
voie orale que par lecture, bien qu'il ne fût nullement 
resté étranger à ce mode d'études. Il avait beaucoup en- 
tendu, et de toutes sortes de personnes, les unes réelle- 
ment savantes dans la littérature, talmudique, les autres 
moins et se contentant des traditions populaires. Il a 
admis le tout,, à titre égal, comme opinion des juifs sur 
eux-mêmes. S'il n'a pas consulté la Thora, les livres 
essentiels et originaux de la foi israélit^, il ne semble 
pas qu'il l'en faille accuser. Les juifs avec lesquels il 
était en rapport devaient être hors d'état de les lui mon- 
trer, car, avec un respect profond pour l'Ancien Testa- 
ment, les juifs d'xsie^ à cette époque, ne le négligeaient 
pas moins qu'ils ne le font aujourd'hui, où les traditions 
des docteurs, les dires des savants et les sentences des 
saints personnages absorbent la totalité de leur atten- 
tion. Pour nous, qui ne connaissons aujourd'hui l'histoire 
des patriarches que par la Bible, la façon dont Mahomet 
la rapporte, le point de vue souvent si bizarre sous le- 
quel il envisage les faits bibliques qu'il raconte, nous 
causent un extrême étonnement; mais il faut observer que 
c'est précisément ainsi que les juifs d'Asie racontent et 
comprennent les mêmes faits et les modifient et les am- 

36 L'ISLAMISME PERSAN. 

plifient et les changent. Mahomet ne mérite aucunement 
le reproche qu'on lui a fait d'avoir hrodé sur le texte 
biblique et inventé des choses inconnues avant lui. D'a- 
bord, il y a peu de vraisemblance à ce qu'il ait pu en 
agir ainsi, parce que la contradiction eût été trop as- 
surée, trop certainement victorieuse. Les juifs remplis- 
saient les villes et les campements de l'Arabie, et singu- 
lièrement Yatrib, la ville du Prophète, Medinet-Enneby. 
Ensuite, on ne voit pas quelle eût été Futilité d'un sys- 
tème aussi grossier. Les passages où Mahomet se sert des 
traditions bibliques seraient tout aussi bons pour sa doc- 
trine s'ils étaient tirés directement de la Bible que cor- 
rompus comme on les voit. D'ailleurs, le fait seul que la 
plus grande partie de ces versions apocryphes se retrouve 
dans les livres talmudiques tranche la difficulté. Du petit 
nombre de ceux qu'on n'y voit pas, une certaine partie 
est cependant admise par les juifs comme vraie. Un faible 
reliquat reste, dont l'origine paraît perdue, mais cela ne 
valait pas la peine d'être inventé, et, j'en suis convaincu, 
ne l'a pas été plus que le reste. Les motifs qui ont porté 
Mahomet à se préoccuper de la tradition biblique devaient 
nécessairement l'obliger à prendre cette tradition là où la 
science de son époque la cherchait de préférence. Il lui 
fallait agir sur les savants de son pays, il fallait leur faire 
voir ce que c'étaient que les hommes du Vieux Testament, 
et comment Dieu leur avait parlé, ce qu'il leur avait dit, 
ce qu'il leur avait commandé. Assurément il ne pouvait 
remplir cette tâche que suivant les moyens avoués par 
la science d^alors. Prétendre retourner à la Thora, que 
personne ne connaissait et qu'on avait embaumée dans 
la vénération et dans l'oubli, c'eût été vouloir créer une 
science nouvelle, vouloir beaucoup étonner tout le monde 

L'ISLAMISME PERSAN. 37 

et se mettre sur les bras nombre d'affaires qui n'étaient 
pas les siennes, qui n'étaient surtout pas celles d'un pro- 
phète. Mahomet a donc suivi la seule voie ouverte, et, 
incontestablement, il l'a fait d'instinct, sans nulle idée 
qu'il aurait pu ou dû agir autrement, afin d'éviter les re- 
proches que les critiques chrétiens ne lui ont pas mé- 
nagés, et qu'en bonne foi il ne pouvait pas prévoir. 

On doit le défendre de même sur ses connaissances en 
matière de doctrine chrétienne. Je lui sais un certain gré, 
je l'avouC;, d'avoir posé en principe que les chrétiens de 
son temps corrompaient l'Évangile, reproche, du reste, 
qu'il adressait aussi aux juifs par rapport à leurs livres 
saints. Probablement, si on lui avait demandé de prouver 
cette allégation, il l'aurait spécifiée en la faisant tom- 
ber sur certains dogmes que nous reconnaissons comme 
fort authentiques; mais il n'en est pas moins vrai que 
dans la forme générale donnée par lui à son accusation, 
il a raison : les chrétiens de sa connaissance avaient fal- 
sifié les Évangiles. 

On ne voit pas que Mahomet ait jamais été en relation,, 
du moins en relation suivie, ni qu'il ait pu l'être, avec des 
catholiques. Au moment oii il vint remplir sa mission^ 
TArabie et les provinces environnantes n'en comptaient 
plus guère. Les hérésies aujourd'hui existantes dans ces 
contrées, appuyées d'autres hérésies désormais dispa- 
rues, y dominaient absolument, et les livres dont on se 
servait n'étaient autre chose que des commentaires sur 
les Écritures, infectés des hérésies de leurs auteurs et se 
réclamant de quelques-uns de ces nombreux évangiles ou 
actes apocryphes par lesquels l'Orient, dans les premiers 
siècles de l'Église, s'est rendu si célèbre. Toutes les fois 
que Mahomet cite le Nouveau Testament^ il le fait à faux. 

38 L'ISLAMISME PERSAÎS. 

suivant nous ; mais il cite très juste d'après un apocryphe 
quelconque, et en envisageant ainsi les choses, on peut 
mettre de côté; sur ce point encore, les accusations de 
supposition d'écrits. 

Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'appuyé sur des do- 
cuments hébreux et chrétiens également erronés, et s'ex- 
posant ainsi à faire pénétrer toutes les faussetés dont ces 
documents étaient chargés au sein de sa propre doctrine, 
Mahomet professe pour les deux religions qu'il appelle à 
son aide un respect profond et sincère. Il dénonce avec 
indignation ceux de leurs sectateurs qui les vicient ou les 
pratiquent mal; il proclame son estime pour leurs saints; 
il se fait leur champion, et, les prenant l'une et l'autre 
par la main, il les propose aux Arabes comme deux en- 
voyées célestes, comme deux manifestations divines, dont 
les ordres doivent être écoutés, qui, ayant fixé succes- 
sivement et possédant la tradition, doivent donner les 
moyens de la retrouver toute pure, et c'est pour accom- 
plir cette tâche que lui, Mahomet, a été suscité. Il n'est 
pas Dieu, il n'est même pas, comme Moïse, l'instrument 
direct de Dieu. Il n'a pas, comme le Christ, le don des 
miracles; mais il est l'homme ignorant et faible qu'il a 
plu à Dieu de choisir pour recevoir ses commandements 
par l'intermédiaire de Gabriel. Ces commandements, l'ar- 
change les lui apporte tout rédigés; ils ne contiennent 
aucune parole qui soit de lui, il donne tout « sans aug- 
mentation ni diminution; » en un mot, le livre est divin 
et le prophète ne l'est pas, et ce livre divin est le complé- 
ment nécessaire et la correction des livres juifs et chré- 
tiens corrompus par leurs sectateurs. 

Ainsi, au moyen de ces trois livres, la Thora, que le 
Prophète n'a pas lue, les Évangiles qu'il reconnaît pour 

L'ISLAMISME PERSAN. 39 

falsifiés, mais qu'il semble avoir pratiqués directement, 
enfin le Koran, apporté par Gabriel, que veut Mahomet? Pas 
autre chose que retrouver et rétablir dans sa pureté pri- 
mitive la foi des anciens Arabes, des anciens prophètes, 
des anciens patriarches, d'Abraham, de Noé, d'Adam et 
d'Eve. Pas d'innovation, rien qui accuse dans son esprit 
ridée de temps révolus amenant une ère plus heureuse 
pour rhumanité; il prétend revenir au passé le plus loin- 
tain, à la croyance de TEden bien purifiée et dégagée de 
tout ce que la série des siècles y avait ajouté de scories et 
mêlé de cendres. Or, le noyau de cette foi, ce n'était ni 
dans l'Evangile^ ni dans la Thora qu'il le cherchait et 
Tapercevait encore, puisque ces deux livres ne sont pour 
lui que des instruments de critique et de théologie com- 
parées; il est dans son point de départ môme, dans l'objet 
de ses plus vives préoccupations, dans la foi des Arabes, 
abstraction faite de l'idolâtrie qui s'y est mêlée. Considé- 
rons donc avec lui ce que c'est que la foi des Arabes. 

CHAPITRE III 

LA FOI DES ARABES 
ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU SHYYSME 

La foi des Arabes, c'est une branche fort maigre et 
très sèche du chaldaïsme. On comprend sans peine que, 
dans les siècles reculés, les hommes du désert n'avaient 
ni le loisir, ni le goût de se jeter dans toutes les recher- 
ches philosophiques des écoles do la Mésopotamie, mais 
ils n'avaient pas non plus la puissance intellectuelle de 
chercher ailleurs que là leurs opinions religieuses. Par le 
commerce, par les caravanes, par la politique, par les dé- 
prédations même, les Bédouins d'alors, tout comme ceux 
du Bas-Empire, tout comme ceux d'aujourd'hui, étaient 
en relations trop suivies avec les peuples les plus cul- 
tivés de leur sang et de leur race pour avoir pu s'en 
isoler, et ils ne l'avaient pas fait ni .voulu faire. Leurs 
mœurs étaient nécessairement différentes des mœurs des 
villes assyriennes ou babyloniennes, différentes dans le 
sens d'une austérité que la pauvreté et l'habitude guer- 
rière soutenaient; mais, parlant un dialecte des mêmes 
langues, voyant les faits des mêmes yeux, souvent tribu- 
taire des mêmes rois, l'Arabe du désert qui voulait croire 
à quelque chose avait dû se renseigner dans les grandes 

42 LA FOI DES ARABES. 

villes auprès des prêtres et des savants, et cela dès la 
plus haute antiquité. 

Aussi lui en voit-on les principales doctrines. Il ne 
connaît pas tous les raffinements des philosophes, mais 
il connaît les principes premiers, et, ce qu'il n'ignore pas 
davantage, ce qu'il sait peut-être mieux encore, ce sont 
les superstitions que professent les basses classes ou 
même les classes élevées dans les pays qui l'ont instruit. 

Il croit à l'unité divine, stricte, rigoureuse, sans mo- 
ralité définie, voulant le mal aussi souvent que le bien, 
et mettant sa justice dans le fait seul de sa volonté. Cette 
unité est respectable, assurément, parce qu'elle est toute- 
puissante, mais elle l'est encore bien plus parce qu'elle 
est toujours agissante, et que, toujours prête à frapper, 
elle peut atteindre partout. Se répandant dans le monde 
sous toutes sortes de formes, elle existe majestueuse 
dans les planètes; elle est aussi à reconnaître dans les 
autres manifestations cosmiques. Celles-ci sont fortes, 
celles-là sont faibles. Il s'agit de vénérer le tout, de ne 
pas se faire d'ennemis dans ces forces émanées de la 
force unique. Mais l'esprit de l'homme, malheureuse- 
ment, ne se prête pas à suivre avec aisance, dans toutes 
ses' diversités, un système aussi complexe; il aime à se 
r:xer. Le Bédouin Unira donc par vénérer théoriquement 
a force unique, ce qui n'a jamais cessé d'avoir lieu, et 
par se choisir, pratiquement, des protecteurs beaucoup 
plus souvent implorés parmi les forces émanées. C'est 
ce qui arrive à tout moment dans la vie mondaine aux 
solliciteurs de grâces. Ils estiment plus fructueux d'ob- 
tenir la bienveillance de quelques autorités subalternes 
que de rechercher celle d'un maître suprême. Ainsi les 
Arabes s'occupaient à discerner quelle était la divinité 

LA FOI DES ARABES. 43 

secondaire qui leur offrait le plus d'avantages, et ils s'at- 
tachaient presque uniquement à elle, sans nier le moins 
du monde le caractère auguste des autres. De là ces dis- 
cussions dont la Bible a gardé et transmis plus d'un sou- 
venir, où un dieu est opposé en mérite à un autre dieu. 
Ce genre de culte était renforcé par toutes les pratiques 
de la divination et de la magie, apprises aussi dans les 
villes syriennes avec le culte des planètes : celui de Hobal 
apporté de Belka, celui d'Asâf et de Nayelâh^ celui de 
Mény, de toute l'armée céleste, enlin. Naturellement, à 
cet ordre de notions se rattachait^ jusqu'à l'infmiment 
petite la longue série des superstitions domestiques*. 

Il est vrai que les Arabes du désert ont l'esprit moins 
tourné à cette sorte de recherche ténébreuse que les 
Arabes des villes, cependant ils n'en pratiquaient pas 
moins, dans bien des cas, l'immolation des enfants devant 
les idoles, à la manière des Ghananéens. En somme, tou- 
tefois, à l'exemple des autres peuples sémitiques, l'unita- 
risme en religion a toujours été pour eux une tendance 
assez forte, et qu'ils n'ont jamais perdue de vue entière- 
ment, même quand ils ont cédé à des influences diffé- 
renteSa Les allures indépendantes, qui leur sont chères dans 
la vie de ce monde, leur inspirent assez de propension à 
une critique négative ou du moins fort restrictive dans les 
choses de l'autre. C'est ainsi qu^ils ont contrarié absolu- 
ment le vœu de Mahomet et ses efforts pour faire de 
l'Arabie une terre d'une orthodoxie irréprochable. Même 
de son temps, et sous ses premiers et habiles successeurs, 
il fut impossible de gagner ce point. Aujourd'hui, il 
n'existe pas dans tout l'islam un seul pays qui soit moins 

* Traité des Écritures cunéiformes, t. II, pass. 

44 LA FOI DES ARABES. 

musulman. Certainement, les mêmes tendances à l'op- 
position existaient avant Mahomet contre la religion 
existante, et il ne fut pas le premier à s^'élever avec 
passion contre les idoles et contre les pratiques su- 
perstitieuses que leur culte entraînait. Le désir géné- 
ral était de trouver une forme de doctrine ramenant vers 
l'unitarisme, par des chemins agréables au genre d'esprit 
de la nation. On ne trouvait pas le judaïsme assez arabe; 
on ne voulait pas se soumettre à ses théories trop Israé- 
lites, précisément parce qu'on était porté, comme lui et 
par identité de sang, à faire ce qu'il avait fait, en voyant 
dans la famille arabe le centre du monde. On ne voulait 
pas non plus du christianisme, comme trop compliqué. 
Le dogme de la Trinité sonnait mal aux oreilles des lo- 
giciens du désert. 

En réalité, le passé qu'on regrettait était encore ap- 
préciable à tous les souvenirs, si, même, çà et là, il n'en 
restait pas de fortes traces, ce qui est le plus probable. 
C'étaient les débris des doctrines les plus élevées des 
écoles mésopotamiques, que l'on pouvait apercevoir au 
milieu de la littérature philosophique, théologique, as- 
trologique, médicale de^ Syriens, des Juifs, des Perses'. 
D'importantes universités étaient en possession sécu- 
laire de répandre et d'augmenter l'éclat de cette littéra- 
ture, plus certainement de corrompre la masse énorme de 
notions qui s'étaient concentrées dans les diverses scien- 
ces qu'elle embrassait. C'étaient Néhardéa, Bumbedita, 
Rishihr, d'autres villes encore. Là, affluaient des troupes 
nombreuses d'étudiants de toutes les races et de toutes 
les croyances, des chrétiens aussi bien que d'autres. Si 

* Traité des Écritures cunéiformes^ t. II, pass. 

LA FOI DES ARABES. 45 

célèbres que pussent être les écoles d'Antioche oud'Edesse 
pour l'enseignement de la foi catholique, il ne faut pas se 
dissimuler que leur éclat était loin d'effacer celui de ces 
centres scientifiques, et tout ce qu'il pouvait, c'était de 
soutenir^ sans trop pâlir, le rayonnement rival. La meil- 
leure preuve qu'on en peut donner, c'est que les disciples 
chrétiens qui allaient étudier les sciences sémitiques ne 
manquaient pas» lorsqu'ils continuaient à rester dans la 
foi^ triomphe assez rare, de rapporter avec eux un butin 
fâcheusement hétérodoxe, et qui aboutissait à étendre, à 
consolider, à animer d'une nouvelle ardeur ces innombra- 
bles sectes gnostiques presque jumelles de l'Eglise, et que 
l'esprit occidental a seul à peu près réussi à étouffer. 

Tant d'écoles célèbres que je viens de nommer exer- 
çaient donc une influence immense sur tout l'Orient. 
Elles représentaient, pour lui, et même en dehors de lui, 
la science par excellence. Elles se vantaient, et non sans 
raison, d'avoir recueilli l'héritage de cette érudition an- 
tique, nourrice des premiers philosophes de la Grèce, 
et qui, après avoir fourni des notions premières à Thaïes, 
à Pythagore et à leurs émules, n'avait pas été moins gé- 
néreuse pour Platon. Enfin, ce n'était l'objet d'aucun 
doute, que les doctes critiques d'Alexandrie, que les 
néoplatoniciens, dans toutes leurs nuances, s'étaient trou- 
vés en communion beaucoup plus étroite encore avec 
les écoles mésopotamiques, et n^itaient autre chose que 
des disciples restés plus ou moins fidèles dans la forme, 
mais, en tous cas, des disciples avoués de la doctrine 
sémitique. On conviendra qu'une science qui pouvait 
se parer de tels souvenirs et invoquer de tels témoi- 
gnages, non seulement n'était pas à mépriser, mais devait 
encore compter sur une vénération universelle. Il était 

46 LA FOI DES ARABES. 

difficile que sa répulalion n'eût pas pénétré dans les 
camps des tribus arabes, dont le contact avec les popula- 
tions urbaines était, en définitive, si fréquent; mais il 
serait plus extraordinaire encore qu'à la Mecque, oii ve- 
naient et revenaient tant de voyageurs et de gens curieux 
et même instruits, on n'eût pas su ce qui, depuis des 
siècles, faisait l'objet de la vénération enthousiaste de 
toute l'Asie. Surtout, il serait radicalement impossible 
que Mahomet, enfant d'une grande maison en possession 
de la grande charge de Gardien du temple de la Kaaba^ 
et où se devaient agiter souvent des questions religieuses, 
que Mahomet, marchand et voyageur^ ayant fréquenté 
les villes de Syrie et conversé avec tant de gens, que 
Mahomet, enfin, plein de curiosité pour apprendre et 
plein de zèle pour comprendre, et plein d'ardeur pour 
combiner des idées, n'eût pas été, de tous ses concitoyens, 
celui qui avait encore le plus de notions et la plus haute 
idée de la science araméenne. 

Tous ces motifs, qui semblent de poids, ne sont ce- 
pendant en eux-mêmes que des inductions raisonnables 
dénuées de preuves matérielles. Ils vont prendre la va- 
leur qui leur appartient devant certaines observations de 
fait. 

La science araméenne, comme toutes les sciences du 
monde, a donné naissance à une esthétique littéraire. Il 
lui a été indispensable de connaître, à son point de vue, 
et de fixer les règles et les conditions du beau en matière 
de compositions écrites. Les différentes sociétés civilisées 
ont vu se produire un phénomène analogue, et le ré- 
sultat obtenu pour elles par l'intelligence locale a été 
conforme aux conditions d'existence de la langue et du 
goût, ainsi qu'à l'expérience que cette intelligence avait pu 

LA FOI DES ARABES. 47 

acquérir. Il n'en a pas été autrement, dans les pays de 
langage sémitique, qu'en Grèce et en Italie. Seulement les 
conditions linguistiques se sont trouvées telles que la 
beauté littéraire s'est produite là d'une façon toute spé- 
ciale, et que le goût aussi bien que le genre des connais- 
sances ont rendu ce qui a passé pour être la perfection du 
style absolument inséparable des puissantes vertus se- 
crètes attribuées aux écrits. Ainsi un document bien 
composé, bien rédigé, suivant toutes les règles, n'a pas 
seulement eu le mérite d'être beau suivant les idées sé- 
mitiques; il a encore, par cette cause même, possédé une 
énergie mystérieuse qui, en l'assimilant aux forces de la 
nature, en a fait un redoutable instrument d'action ma- 
gique. Telle est la composition littéraire comme on la 
comprenait dans les universités fameuses que j'ai nom- 
mées tout à l'heure. Un docteur, un sage concevait et 
exécutait son œuvre de telle façon que, dans quelque di- 
rection qu'on en lût les lignes, il en devait sortir un sens 
religieux et théologique; en outre, en changeant, d'après 
des règles fixes, la valeur des lettres, de nouveaux sens 
également continus, se présentaient; ensuite, il fallait 
que toutes les lettres fussent allitérées les unes avec les 
autres; enfin, il ne suffisait pas que des sens multiples se 
rencontrassent dans le texte, il fallait encore que certains 
de ces sens fussent d'une nature favorable, certains au- 
tres d'une nature néfaste. De pareils tours de force n'é- 
taient assurément pas faciles à exécuter, et, par consé- 
quent, leur nombre n'était pas infini; mais il n'y a pas de 
doute que rien ne devait être plus glorieux que de trou- 
ver une Combinaison nouvelle dans ce genre; ce devait 
être le plus grand succès de la vie d'un savant, et l'œuvre 
la plus considérable que le temps pût enfanter. En effet, ces 

48 LA FOI DES ARABES. 

textes qui, à les lire, ne présentent guère que des com- 
binaisons de noms divins, renferment, ipso facto^ toute 
l'énergie de ces différents noms, en tant qu'ils manifes- 
tent tels ou tels attributs de la puissance divine. Ils exer- 
cent sur la nature une influence irrésistible; ce sont des 
formules médicales d'une force extrême; et, quanta la 
philosophie, que pourrait-elle trouver de plus profond et 
de plus auguste que ces écrits qui^ sous la couverture 
étroite d'un mot bi-syllabique ou même d'une seule 
lettre, offrent à la méditation du savant les secrets les plus 
variés et cela à l'infini? C'est ainsi que la science sémiti- 
que aboutissait à la production des talismans. Les talis- 
mans, maîtres de toutes les imaginations, se fabriquaient, 
à la vérité, en Asie, mais couraient le monde occidental 
tout entier. Les Mecquois avaient des talismans, ainsi 
que tout le monde, et n'en pouvaient ignorer le mode de 
production. Ainsi Mahomet devait savoir, et il savait 
aussi bien que personne, que l'unitarisme sémitique au- 
quel il voulait faire revenir son peuple n'allait pas sans 
cette certaine science, de certaine nature, qui en était 
déjà sortie et qui était la plus célèbre du monde d'alors, 
chez les Asiatiques, chez les Grecs, chez les Romains, 
et que cette science, pour être vraiment auguste, ne 
pouvait s'exprimer qu'au moyen d'un certain style qui 
faisait ressembler les œuvres de toute l'école aux talis- 
mans que l'on avait l'habitude séculaire de tant redou- 
ter et vénérer. 

Le Koran fut écrit suivant ce système. Il a plu au Pro- 
phète de se taxer lui-même d'ignorance, afin de bien établir 
qu'il aurait été incapable d'inventer la sublimité de forme 
et de fond qu'on trouve dans son ouvrage. Il attache tant 
de prix à la qualité de pauvre d'esprit qu'il fait remarquer 

LA FOI DES ARABES. 49 

plusieurs fois que Dieu seul était capable d'exécuter un 
chef-d'œuvre comme celui qu'il présente, et il met au défi 
ses contradicteurs de rien produire d'approchant. Sous ce 
rapport, je ne crois pas qu'il ait trop présumé de la por- 
tée de son argument; car, en arabe, aucune composition 
ne saurait se comparer, en effet, au mérite supérieur de 
la rédaction et des pensées de certaines parties du Koran; 
et, soit que les circonstances n'aient jamais été si favo- 
rables qu'au moment oii ce livre fut écrit, soit qu'il ne se 
soit jamais rencontré un second écrivain aussi habile à 
manier la langue, il est incontestable que tous les efforts 
pour produire quelque chose de beau en arabe n'ont ja- 
mais abouti, tant nombreux qu'on les ait vus, qu'à des 
essais de qualité inférieure et toujours à des copies. 
Aussi n'est-ce pas sérieusement qu'il faut discuter la qua- 
lification à'ignorant que se donne Mahomet et que des 
critiques chrétiens ont assez naïvement relevée pour 
s'en servir contre lui, il ne faut pas accepter cette pré- 
tention, sans quoi on serait obligé d'entrer avec le Pro- 
phète dans l'hypothèse du livre dicté par l'archange Ga- 
briel. Car, pour savant, au point de vue arabe, suivant 
les possibilités du temps et du pays, savant dans les apo- 
cryphes chrétiens, dans les traditionnalistes juifs, dans 
la philosophie araméenne, savant et rompu au manie- 
ment du style difficile de cette philosophie, savant par une 
connaissance inouïe du vrai caractère de la langue arabe 
et de ses ressources propres, et du genre de beautés qui 
ressort de son génie particulier, le Prophète Test à un 
degré supérieur et avec un génie qu'il serait puéril de 
nier ou de prétendre méconnaître. Il a su, notamment 
dans l'adoption du style talismanique, manier Tallitéra- 
tion et accumuler les sens multiples comme personne ne 

SO LA FOI DES ARABES. 

l'a jamais pu faire. De même qu'au dire de kabbalistes, la 
Bible renferme quarante-neuf sens purs et quarante-neuf 
sens impurs, de même, sur la déclaration d^El-Djahedh, 
le Koran présente d'une part la louange de Dieu, de Tau- 
tre le blasphème, antinomie absolument indispensable 
dans un livre sacré, suivant les idées chaldéennes. Ce ne 
sont pas là de ces résultats qui s'obtiennent par inspira- 
tion; il faut, pour les produire, des modèles parfaits, 
l'étude, la méditation^ le travail, la patience et le temps. 
Considérée sous cet aspect, la grande œuvre de Maho- 
met, l'islam, est une religion qui s'est donné pour but de 
remonter le cours des âges, afin de retrouver Funitarisme 
absolu des ancêtres arabes, c'est-à-dire des ancêtres assy- 
riens. Épurer l'arabisme de son temps, voilà donc ce que 
le Prophète se propose; pour instruments, il emploie les 
notions chrétiennes et juives, et il les choisit de préfé- 
rence parce que ces religions lui présentent une forme de 
l'unitarisme plus exacte que les productions contempo- 
raines de la même idée. Seulement, par les raisons que j'ai 
indiquées, il ne consent à accepter ni Tune ni l'autre reli- 
gion : elles se sont séparées de l'araméisme. Il se sert aussi 
et surtout de cet araméisme et avec une prédilection mar- 
quée; c'est là qu'il va chercher et la forme et même beau- 
coup de ses idées, sans compter ce que ce système avait 
déjà en commun avec le judaïsme et les dogmes chrétiens. 
L'araméisme est placé vis-à-vis de lui à peu près dans la 
même situation que l'arabisme, ou plutôt c'est identique- 
ment la même chose. Il y reconnaît la vraie foi, souillée 
par des accumulations d'erreurs idolâtriques successives. 
C'est ce terrain qu'il lui faut déblayer et sur lequel frap- 
pent ses colères les plus fortes. Mais, par cela même 
que c'est le terrain aimé, favorisé, celui qu'on doit ren- 

LA FOI DES ARABES. 51 

dre à la foi véritable, le terrain fécond où celle-ci ger- 
mait jadis et prospérait, il est aussi tout naturel que le 
Prophète accorde aux partisans de cette ancienne loi, 
qu'il appelle les Sabys, les mêmes prérogatives qu'aux 
chrétiens et aux juifs. Il voit en eux, bien qu'égarés, des 
adorateurs du Dieu unique. Enfin, de cent manières, il 
laisse apercevoir qu'il est au fond leur homme. Il admet 
leur magie, leur astrologie, leur algèbre, leur talis- 
manique, leur doctrine sur la puissance active des sons, 
des lettres, des mots combinés avec l'énergie des nom- 
bres; c'est là le milieu de connaissances qu'il accepte; 
et, pourvu qu'il détruise Tidolâtrie qui s'y est glissée, il 
ne prétend y rien changer ou bien peu de chose. 

Aussi sa morale est-elle très imparfaite. Elle reste 
absolument celle de Tancien sémitisme, et, en réalité, 
au point de vue oii se place Mahomet, il n'en peut être 
autrement. Personnellement, le Prophète était, parmi 
les Arabes et même entre tous ses contemporains, un 
homme de mœurs douces, graves, aimant la justice, 
d'une bienveillance étendue, d'une indulgence grande 
et d'un désintéressement sans bornes. Mais ce sont 
là, chez lui, des questions de tempérament, et non pas 
de principes. Il n'a cherché à rien changer, dogma- 
tiquement, au fond de la morale connue, reçue, prati- 
quée autour de lui, avant lui. Il a fait beaucoup de bien, 
assurément, mais sans esprit de suite, sans système, sans 
aucune notion nettement sentie, encore moins démontrée 
du droit. Il s'est opposé, avec une assurance généreuse, à 
la continuation des inhumations d'enfants naissants, usage 
qui, dans les tribus du désert, souvent menacées de fa- 
mine, remplaçait l'exposition usitée dans l'empire gréco- 
romain; il a étendu l'usage des compositions pécuniaires 

52 LA FOI DES ARABES. 

pour meurtre ; il a rendu presque impossibles dans la pra- 
tique les condamnations régulières pour adultère en exi- 
geant la présence de quatre témoins oculaires; dans les 
cas où il a dû subir l'action des préjugés un peu sangui- 
naires de son peuple, il n'a jamais manqué de faire re- 
marquer que Dieu aimait ceux qui pardonnent ; enfin, pour 
ne pas trop étendre la liste de ses bienfaits très réels et 
nous en tenir au principal^ il a créé la position légale des 
femmes dans le mariage, et elle est loin d'être aussi dure 
que nos idées nous portent à le croire. Mais, encore une 
fois, cette législation, toute louable qu'elle est, surtout si 
on la compare à celle qu'elle a renversée, présente de 
grandes lacunes, offre de nombreuses inconséquences, 
manque de sérieux, parce que c'est une œuvre du sang 
et des nerfs, et que l'essentiel, les principes logiques, y 
manquent^ comme à toutes les conceptions de l'esprit 
sémitique, et, en effet, l'unitarisme sémitique auquel le 
Prophète remonte et se rattache le plus étroitement qu'il 
peut, ne possède rien de ce genre. Dans sa notion de la 
nature divine, ce qui domine, c'est l'infini d'abord, la 
toute-puissance ensuite, et sur ces deux attributs, comme 
les rameaux d'un arbre sur les maîtresses branches, se 
ramifient les autres idées que les sectateurs d'un culte 
pareil se font des perfections appartenant à l'Etre souve' 
rain. La justice y reste dans un état d'indéfinition com- 
plet. On la compte, assurément, parmi les qualités de la 
Toute-Puissance; mais qu'est-elle, cette justice? Je l'ai 
déjà dit : rien autre que la volonté; et cette volonté de 
l'essence infinie, constamment présentée sous un aspect 
rébarbatif, contient autant le mal que le bien; elle n'a 
rien de pur, rien de net. 
r/est là un défaut considérable assurément, et qui 

LA FOI DES ARAHES. ri3 

exerce sur les esprits asiatiques la plus déplorable in- 
fluence. La justice n'est pas une de ces conceptions que 
les théologiens, après les fondateurs de religions, peu- 
vent laisser impunément aux siècles futurs à reconnaître 
et à déterminer. L'idée de mystère ne saurait s'adjoindre 
à elle ; on ne saurait la vénérer à l'état voilé, comme 
une Isis; il faut qu'elle se montre tout entière et toute 
nue comme la vérité, parce que le monde a soif de la 
justice, et il faut encore que la notion en soit si complète 
qu'on ne puisse se tromper sur son caractère sans le vou- 
loir. Le catholicisme a atteint sur ce point capital un de- 
gré de précision qui ne laisse rien à souhaiter; et, suivant 
l'exposition de saint Thomas, il a établi que, dans la défi- 
nition de cet attribut, il faut d'abord la volonté pour bien 
déterminer que l'acte juste est nécessairement libre; en- 
suite admettre la constance et la perpétuité, pour qu'il soit 
fort et bien établi. Ces points fondés, arrive la formule : 
« La justice est une habitude d'après laquelle quelqu'un, 
par une volonté constante et perpétuelle, rend à chacun 
son droit. » On ne voit pas que les âges modernes, dans 
leurs philosophies successives, aient ajouté beaucoup de 
choses à l'expression de l'Ange de l'École. 

Mais rislamisme n'a produit rien de semblable sur ce 
point capital. Partout le vague, Tincertitude ; la crainte 
infinie des jugements de Dieu, qu'il n'y a aucun moyen 
de prévoir, et la déférence absolue avec laquelle on dé- 
clare s'y soumettre, voilà tout ce qu'il sait dire. Encore 
une fois, le Prophète n'a modifié nullement l'ancienne 
conception de la morale, se bornant à adoucir les usages 
autant qu'il était en lui, par bonté et douceur naturelles 
plus que par un système réfléchi. En matière dog- 
matique, on a vu de même qu'il n'avait voulu que retrou- 

54 LA FOI DES ARABES. 

ver les anciennes bases, les antiques croyances de 
Taraméisme. On peut donc prononcer avec assurance 
que l'originalité manque essentiellement à son dogme, 
et que, s'il n'a pas fait avancer, au point de vue moral, les 
populations sur lesquelles il a étendu son influence, il a 
simplement voulu, au point de vue de la foi, leur faire 
rebrousser un peu chemin sur la route déjà parcourue. 

La conséquence de ce défaut de nouveauté a été natu- 
rellement ce que nous avons déjà observé ; Tislam n'a 
réussi qu'à jeter un instant d'incertitude dans les esprits 
de ses sectateurs, et bientôt on a pu s'apercevoir qu'au- 
cun des abus intellectuels du passé n'était vraiment dé- 
truit. Seulement, comme l'islam, avec ses formules 
vagues et inconsistantes, semblait inviter tout le monde 
à le reconnaître sans forcer personne à abandonner 
rien de ce qu'il pensait, il est devenu ce que nous le 
voyons^ le manteau commode sous lequel s'abritent, en 
se cachant à peine, tout le passé et les idées hybrides 
qui bourgeonnent chaque jour sur un sol qui contient 
tant de choses en putréfaction. 

La plus grande preuve qu'on en puisse donner, c'est 
l'existence môme du shyysme persan. 

Lorsque les Arabes eurent renversé l'empire sassa- 
nide, à la bataille de Kadessyeh, leurs succès furent ra- 
pides et, au premier abord, aussi inconcevables que ceux 
dont ils avaient à se réjouir du côté des provinces grec- 
ques. La raison en est la similitude parfaite de décom- 
position où se trouvaient les deux grands Etats qu'atta- 
quait le jeune mahométisme. Sans rien ôter de l'énergie 
sauvage, de l'enthousiasme belliqueux des arrivants, 
sans nier leurs vertus conquérantes : dévouement, so- 
briété, grandeur d'âme, intrépidité; sans méconnaître le 

LA FOI DES ARABES. 55 

génie de leurs chefs, il est manifeste que s'ils avaient eu 
en face d'eux en Orient, comme il est arrivé en Occident, 
des populations attachées à leurs maîtres et des chefs 
militaires capables d'user avec discernement des res- 
sources immenses que possédaient les contrées envahies, 
les résultats eussent été tout différents de ceux que Ton 
a vus, et les Amrou et les Khaled se fussent fait rudement 
et promptement rembarrer dans leurs déserts. Mais les 
contrées byzantines étaient pourries de vice, désarmées 
et disloquées par les hérésies, et les territoires persans 
ne Tétaient pas moins par des causes tout analogues. 

Les mages, en fondant, sous l'abri de la politique sassa- 
nide, une religion d'État qui prétendait ne tolérer aucune 
foi dissidente à côté d'elle, faute quelesArsacides s'étaient 
refusés à commettre, n'avaient pas pris garde que le sol 
était d'avance miné sous leur édifice. Dans le sud et 
dans tout l'ouest de la monarchie, les polythéismes grec 
et assyrien, fondus ensemble par le néo-platonisme, do- 
minaient chez les populations. Dans le nord, les tribus 
ne voulaient reconnaître et pratiquer le parsysme que sous 
les formes libres du culte primitif, qui n'admettait pas de 
clergé; elles repoussaient donc les emprunts nombreux 
faits par la nouvelle cléricature à Taraméisme, préten- 
daient que chaque chef de famille devait rester l'unique 
prêtre de l'autel domestique, et n'acceptaient pas d'autre 
autel. Et, par-dessus ces résistances ou par-dessous, ou à 
côté, se glissaient à travers mille fissures un groupe notable 
de sectes chrétiennes, un nombre considérable de com- 
munautés juives assez puissantes pour avoir leurs princes 
et leurs gouvernements particuliers, déployer des éten- 
dards, soudoyer des soldats, conduire des guerres pri- 
vées, et d'autres associations encore, plus modestes peut- 

56 LA FOI DES ARABES. 

être, mais non moins obstinées dans leur foi, des boud- 
dhistes, des manichéens, et aussi des brahmanistes, ces 
derniers dans le Kerman et les districts d'Hormouz. 

L'énerg-ie avec laquelle le parsysme renouvelé pro- 
voqua, accepta, soutint la lutte, n'est pas sans mériter 
quelque considération. Par le grand nombre d'emprunts 
que ses promoteurs firent au judaïsme, au christianisme, 
à la philosophie chaldéenne, il est clair qu'il se proposait 
la tâche qui a souvent séduit de grands politiques, mais 
qui n'a jamais réussi à aucun. Il voulait, en contentant tout 
le monde, en acceptant quelque chose de toutes les idées 
et, en remplaçant les anciens cultes par un syncrétisme 
habile, faire succéder une ère de concorde universelle à 
la discussion générale. Il est curieux que cette volonlé 
toute philanthropique, chaque fois qu'elle s'est produite 
avec une pareille netteté, n'a jamais manqué d'aboutir à 
des violences. Le parsysme fut, en effet, amené à être 
essentiellement persécuteur, et quand il n'en venait pas 
à une tyrannie ouverte, il se montrait taquin, agressif, 
oppresseur, odieux aux populations. Il Tétait d'autant 
plus que l'administration politique le soutenait, et toute 
la haine que celle-ci pouvait s'attirer, il ne manquait pas 
de la partager avec elle. 

La bataille de Kadessyeh fut un signal de délivrance 
pour les dissidents, et on vient de voir qu'ils étaient nom- 
breux. Les juifs, que l'on massacrait de temps en temps, 
et les chrétiens, que l'on déportait, respirèrent sous l'au- 
torité d'un prophète qui les déclarait vrais croyants quoi- 
que incomplets et n'exigeait plus d'eux qu'un impôt en les 
exonérant des obligations militaires. Les innombrables 
gens de métiers que frappait une réprobation légale 
fondée sur ce qu'ils souillaient le feu, l'eau, ou la terre 

LA FOI DES ARABES. 57 

par leurs professions et que l'on maltraitait en consé- 
quence, s'empressèrent de se convertir et allèrent grossir 
les rangs avides des vainqueurs. Voilà ce qui explique 
assez les prompts succès, l'extension subite de l'islam 
dans l'Asie Centrale. 

Cependant, le gouvernement n'était pas resté pendant 
plus de quatre siècles aux mains de religionnaires aussi 
savants et aussi fermes que les parsys sans que l'in- 
fïuence de ces derniers, impuissante à tout saisir, n'eût 
réussi du moins à s'étendre beaucoup. S'ils avaient d'ail- 
leurs été vaincus, c'était avec la monarchie nationale, avec 
la patrie elle-même. Ils se trouvèrent, au bout de quelque 
temps, quand bien des griefs furent oubliés, représenter 
cette patrie opprimée. Débris des anciens pouvoirs, ils 
avaient conservé richesses, honneurs, influence locale 
beaucoup plus qu'on ne le croit, car on a fort exagéré les 
instincts oppresseurs et surtout spoliateurs des musul- 
mans. Les chefs féodaux des tribus et des villages qui 
étaient parsys à l'ancienne mode, sous les Sassanides, et 
odieux au clergé triomphant, devinrent parsys à la nou- 
velle et chers au clergé opprimé. Quand des princes turks 
ambitieux voulurent se créer des royaumes dans les do- 
maines des khalifes, ils ne manquèrent pas de remarquer 
ces dispositions et, tout musulmans qu'ils étaient, souvent 
musulmans excessifs comme Mahmoud de Ghazny, ils les 
encouragèrent. La littérature, sauf quelques réserves de 
formes, se piqua d'être guèbre au fond parce qu'il lui était 
commandé d'être persane. Tout le monde devenu libre de 
maudire les Arabes s'en donna à cœur joie, même les 
petits-fils de ceux qui les avaient tant accueillis, et les 
souvenirs afl"aiblis de l'ancien mécontentement s'effacè- 
rent devant les souvenirs grandioses de l'ancien sacer- 

58 LA FOI DES ARABES. 

doce, qui devinrent autant de regrets. Ce fut cette puis- 
sance éclipsée qui devint désormais l'objet de tous les 
rêves. On n'avait plus de descendants de l'ancienne dy- 
nastie, mais on pouvait refaire la nationalité si l'on 
réussissait à reformer un clergé semblable à celui que l'on 
pleurait. A dater de ce moment, le patriotisme persan 
eut pour expression la recherche d'une formule religieuse 
qui lui fût propre et qui se rapprochât, autant que les 
temps le pouvaient permettre, des anciennes apparences. 

Car, de quitter brusquement l'islam, il n'en pouvait pas 
être question. Le monde entier, alors, était musulman 
pour un Oriental. C'était la puissance politique, c'était 
l'éclat, c'était la civilisation. Volontiers on réduisait 
l'islam à n'être qu'un mot; les philosophes y travail- 
laient à leur manière, avec non moins d'ardeur que les 
princes sassanides, gaznévides, bouydes, deylémites à la 
leur; mais ce mot, il le fallait; il en était, absolument 
comme nous^ oh les incrédules, sans tenir en aucune façon 
à la messe, font cependant un si grand éclat de ces termes : 
« civilisation chrétienne » — (f monde chrétien. » 

C'était à l'unité du khalifat qu'on en voulait. On étouf- 
fait sous cette domination unique, étendue de l'Espagne à 
rinde, et les Persans aspiraient à leur autonomie. Les 
Persans attaquèrent donc la légitimité des khalifes. Ils se 
firent les champions du droit méconnu des Alydes et se 
trouvèrent ainsi établis sur un terrain où, devenus maîtres 
d'une théorie légale plus exigeante que la légalité reçue, 
plus arabes que les Arabes, plus musulmans que leurs 
rivaux-, ils les assaillirent au nom de principes que ceux- 
ci avaient mauvaise grâce à nier et qui étaient tous contre 
eux. Ce fut le commencement du shyysme et, dès les 
premiers jours, cette levée de boucliers occasionna de 

LA FOI DES ARABES. 59 

g^rands troubles et causa de grands malheurs. Mais elle 
servit au delà de toute espérance la cause nationale 
et raviva merveilleusement les données morales et les 
croyances de l'ancien Iran. 

En apparence, il ne s'agissait que d'une opinion sur le 
droit des Abbassides à occuper le trône. En réalité, des 
habitudes absolument opposées aux dogmes de Mahomet 
reparurent et s'établirent graduellement. Chaque ville, 
de la réunion de ses docteurs, forma un clergé; ce clergé 
reprit une hiérarchie, s'attacha à couvrir de ses membres 
unis le pays tout entier et, avec le temps, y réussit. Il ne 
pouvait pas justifier son existence par le Koran, ni même 
par les traditions authentiques du Prophète, qui, au con- 
traire, avait voulu que chacun des croyants restât maître 
et libre dans sa foi. Il s'arma donc de maximes antiques 
et, les métamorphosant en dires du Prophète et des 
Imams, il établit dogmatiquement que le Koran, sous 
peine d'infidélité, ne pouvait être lu et commenté que par 
des moullas. Ces maximes antiques, auxquelles j'ai déjà 
fait allusion plus haut, furent prises un peu partout, dans 
les écrits des philosophes comme dans ceux des parsys, 
mais préférablement dans les derniers, et ainsi, graduel- 
lement, il arriva un jour oii la religion sassanide se trouva 
virtuellement ressuscitée, à peu de chose près, dans le 
shyysme. Ce jour suivit de peu l'avènement des Séfewys, 
qui se trouvèrent ainsi être à leur tour des espèces de Sas- 
sanides musulmans. 

En allant au fond des choses, voici aujourd'hui ce 
qu'est le shyysme : Dieu infini, éternel, unique, n'exerce 
pas sur le monde une action directe. Il en a posé les lois, 
il a établi les conditions de la damnation et du salut; on 
retournera à lui. Le Prophète est invoqué plutôt pour la 

60 LA FOI DES ARABES. 

forme qu'en fait. Il est la plus excellente des créatures. 
Est-il créature? On en peut douter, tant il se confond avec 
Dieu sur bien des points. En tout cas, le Koran est in- 
créé, il a existé de toute éternité dans la pensée divine. 
En somme, Dieu, le Prophète, le Koran reviennent assez 
bien à une unité enveloppante qui représente la notion 
du Zerwanè-Akerené, le temps sans limites^ d'où le par- 
sysme des derniers âges tirait tout le reste des existences 
et au moyen de laquelle il prétendait donner satisfaction 
à Tunitarisme araméen. 

Ce qui est vraiment actif, c'est le corps des Imams. 
Le monde n'est conservé, justifié, conduit directement 
que par eux et leur action. En dehors d'eux, il n'y a que 
ténèbres. Ne pas s'en tenir à eux, c'est courir au-devant 
de la Géhenne. Avec eux, tout est salut. Ils sont douze, 
mais en y regardant de près on aperçoit en eux deux faits 
bien distincts : chez Aly, le rôle tout divin, tout conser- 
vateur, tout sauveur d'Ormuzd, tandis que ses descen- 
dants ressemblent aux Amshaspands à s'y méprendre. Si, 
au contraire, on contemple l'imamat, réduit à une exis- 
tence concrète, c'est encore Ormuzd que l'on retrouvera. 
Quant au monde, à la matière, au Sheytan sémitique qui 
y préside et qui est en contention perpétuelle avec les 
Imams, on y aperçoit sans peine Aliriman et sa défaite 
assurée. Il n'est pas très extraordinaire qu'un pareil 
système soit odieux aux sunnites; ils n'ont pas grand 
peine à le reconnaître à travers ses déguisements et 
malgré ses habiletés de langage. S'ils lui donnent le nom 
qui lui appartient en l'accusant de parsysme, ils n'ont 
pas tort. Mais ce qu'ils méconnaissent à leur tour, c'est 
qu'une religion aussi vague que la leur, aussi inconsis- 
tante dans sa profession de foi, pouvait seule permettre 

LA FOI DES ARABES. 61 

une pareille intrusion. S'il y a scandale, c'est un scan- 
dale que l'islam rendait inévitable en prenant si peu de 
soin de l'écarter. En effet, l'islam, moins exigeant que 
le parsysme sassanide, semble avoir plutôt voulu fonder 
un empire terrestre qu'une religion proprement dite. 
On pourrait l'accuser d'avoir surtout tenu à enrôler, 
sous ses étendards, aux plus faciles conditions possibles, 
le plus do gens, le plus d'esprits différents. Réellement, 
cette foi n'est pas une foi dans l'idée d'un système bien 
défini; c'est un compromis, une cocarde, un signe de 
ralliement; on peut à peine y rien trouver d'obligatoire, 
et c'est pourquoi, favorisant la mobilité de Tesprit asia- 
tique, ne le gênant en rien, il lui est agréable en presque 
tout et ne menace aucunement de tomber en ruines de la 
façon dont nous l'entendons en Europe. Mais on verra 
tout à l'beure qu'une transformation de plus, après toutes 
colles auxquelles il s'est constamment prêté, est impos- 
sible. 

CHAPITRE IV 

LE SOUFYSME. — LA PHILOSOPHIE 

Quelque regret que j'en éprouve, on ne peut véritable- 
ment citer le christianisme que pour mémoire dans une 
revue des opinions vivantes de TAsie Centrale. Ne serait- 
ce que pour l'honneur du nom de chrétien, on voudrait 
avoir ici quelque chose de favorable à dire. Malheureuse- 
ment, je ne l'ai'pas trouvé. Tous les vices des musulmans 
se rencontrent chez les gens qui professent le christia- 
nisme, catholiques ou schismatiques. D'une ignorance 
effrayante, ils ne sauraient exercer aucune action sur leurs 
compatriotes, sinon sur la partie la plus basse et par les 
superstitions. Quand, par un grand hasard, il m'est arrivé 
de rencontrer un prêtre chrétien indigène qui s'occupât, 
outre le soin exagéré de ses intérêts temporels, de quel- 
ques questions plus élevées, j'ai constaté qu'il était soufy. 
Rien de plus simple. Dans le manque de contact avec les 
choses de l'Europe et ne lisant jamais de livres théologi- 
ques, n'en ayant même point et n'éprouvant aucun désir 
d'en posséder, ces ecclésiastiques n'ont d'autre reflet de 
science que ce qui leur est renvoyé par le monde musul- 
man qui les entoure, et comme le soufysme est adopté à 

64 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

peu près par tout le monde, ils en entendent forcément 
parler, se plaisent, en tant qu'Asiatiques, à ses subtilités, 
goûtent son panthéisme et le mêlent à leurs doctrines pro- 
pres. J'ai même connu un prêtre élevé à Rome, renvoyé 
sans ordination, consacré cependant^ par la suite, à Taide 
de quelque fraude, et qui était un soufy de la plus vul- 
gaire espèce. 

Cette dégradation est si réelle et si générale, la morale 
même, chose à peine croyable, se montre chez ces 
malheureux si inférieure de tous points à celle des mu- 
sulmans, qu'on ne sait comment s'expliquer des véri- 
tés si tristes. Pour moi, après y avoir réfléchi long- 
temps, je serais tenté de croire que la cause en est dans 
la bassesse originelle des classes sociales auxquelles ap- 
partiennent primitivement les chrétiens. Soit Koptes en 
Egypte, soit Chaldéens en Perse, ce sont des restes de 
populace urbaine ou agricole. Les classes supérieures 
n'ont pas résisté longtemps aux séductions du pouvoir, 
de la richesse, de la considération, et ont promptement 
embrassé une religion victorieuse qui ne leur demandait 
guère de sacrifices. Ce qui est demeuré chrétien, c'est ce 
qui ne valait pas la peine d'être converti. 

Les juifs ne méritent pas tant de dédain. La plus grande 
partie, à la vérité, s'occupe uniquement de soins maté- 
riels et présente ce laisser-aller extérieur, ce délabre- 
ment de visage et de vêtements qui ne leur ont valu nulle 
part ni beaucoup de sympathie ni beaucoup d'estime ; 
mais on leur retrouve, en Asie comme ailleurs, cette 
énergie morale, cet orgueil religieux qui les élève et les 
fait surnager sur tant de catastrophes, et cela uni à une 
préoccupation vive, chez quelques-uns d'entre eux, de 
leurs dogmes, de leurs livres, de leurs sciences. Ce que 

LE SOtJFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 65 

les presses européennes ont surtout envoyé à l'Asie de- 
puis cent ans, ce sont des livres hébreux. On rencontre 
ces volumes en nombre assez considérable, et il n'est 
si petite communauté, dans des villes insignifiantes, dans 
des villages de l'intérieur, qui ne possède les ouvrages 
essentiels en éditions de Venise ou de Livourne. On a vu 
toutàFlieure qu'on ne pouvait rien dire d'analogue des 
Eglises chrétiennes. Les juifs ont des docteurs dont quel- 
ques-uns, en fait de connaissances talmudiques et philo- 
sophiques, sont très savants. J'ai été frappé d'un étonne- 
ment véritable, le jour où l'un de ces érudits m'a parlé 
avec admiration de Spinoza et m'a demandé des éclaircis- 
sements sur la doctrine de Kant. Ces noms, ces idées, 
des lueurs d'autres idées qu'on devrait leur supposer in- 
connues arrivent jusqu'à eux dans les ouvrages qu'ils 
font venir surtout d'Allemagne et dont l'entrepôt est 
Bagdad. Du reste, ils entretiennent des communications 
les uns avec les autres sans que les distances les arrê- 
tent. Pour des intérêts dogmatiques, pour des points doc- 
trinaux, pour des questions de droit civil, ils se main- 
tiennent en rapports constants avec le grand rabbin de 
Jérusalem qui, qualifié, dans leur style officiel, de « Roi 
d'Israël, » décide souverainement sur toutes les ques- 
tions litigieuses. Son opinion fait loi et n'est jamais 
contredite. Très au courant des noms et de la façon 
de penser de leurs coreligionnaires européens les plus 
puissants, les juifs sont visités dans l'Inde et en Perse par 
des missionnaires ou plutôt des collecteurs qui recueillent 
parmi eux, pour les juifs de Jérusalem, des aumônes qui 
ne sont pas refusées. C'était par ces voyageurs qu'autre- 
fois les nouvelles circulaient. Aujourd'hui les juifs se ser- 
vent aussi à l'occasion des moyens de communication dont 

5 

66 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

disposent les Européens et qui sont plus fréquents et 
plus rapides, sinon plus sûrs. Non seulement ces corres- 
pondances traitent de questions d'intérêt ou de nationa- 
lité, mais elles ont aussi pour objet la discussion de 
points de doctrine et même l'échange de productions litté- 
raires, tantôt, mais rarement, en hébreu proprement dit, 
tantôt en chaldéen ou araméen, et avec des recherches 
d'élégance linguistique très raffinées. Ces compositions ne 
sont pas toujours d'un caractère sérieux. Il y a peu de 
mois, les juifs lettrés de Téhéran étaient occupés d'une 
satire en vers, déclarée par eux admirable et dont un rab- 
bin de Jérusalem était l'auteur. 

En aucun temps la hardiesse des spéculations philoso- 
phiques n'a fait défaut aux juifs. Rien parmi eux n'est 
changé sous ce rapport, et on cite principalement à 
Bagdad plusieurs savants qui, par la témérité de leurs 
objections, sont dignes de ce que leur nation a produit de 
plus hétérodoxe. L'esprit juif est chercheur de sa nature 
et aime à acquérir, dans les richesses de ce monde, aussi 
bien ce qui est science que ce qui esl or. 11 faut, en 
outre, observer qu'un nombre très restreint des juifs de 
Perse se prévaut d'une origine hébraïque. La masse des- 
cend de prosélytes, et il en résulte des prétentions à la 
noblesse qui ne sont point contestées aux familles que l'on 
reconnaît être venues de Terre-Sainte. Ceiles-çi , re- 
gardant leurs coreligionnaires comme d'un sang moins 
pur, ne s'unissent pas volontiers à eux par mariage. Mais, 
de leur côté, les descendants des prosélytes doivent à 
leur origine de posséder les qualités d'esprit actives et 
turbulentes de leurs concitoyens persans. Ils entrent vo- 
lontiers en discussion avec les musulmans et, en ce mo- 
ment même, des rabbins vont faire imprimer à Téhéran 

LE SOUFYSMK ET LA PHILOSOPHIE. 67 

une réfulation en règle d'un moulla qui a publié, il y a 
six mois, un livre contre certains points de leurs doctri- 
nes. Le soufysme leur plaît et les attire; mais il me 
semble à remarquer que les plus habiles d'entre eux sont 
surtout séduits par la philosophie proprement dite. Ce qui 
est l'objet de leurs études favorites, c'e^ la talismanique 
et tout ce qui s'y rattache^ et^ sur ces points, les musul- 
mans sont assez disposés à les reconnaître comme leurs 
maîtres et à accorder plus de confiance aux charmes com- 
posés par les juifs qu'à ceux dont ils sont eux-mêmes les 
auteurs*. 

En fait de doctrine courante, celle qui se fait le plus 
remarquer, c'est celle des Soufys. Il est indispensable d'en 
dire ici quelques mots. 

En Europe, on s'est intéressé particulièrement à cette 
face des idées persanes. D'habiles gens s'en sont occupés 
et ont donné des traductions et des appréciations fort 
exactes en soi, mais peut-être insuffisantes pour faire bien 
comprendre la nature, la portée et la raison du succès de 
cette philosophie. 

Elle a commencé de très bonne heure sous l'islam et 
en revêtant avec exagération quelques-unes de ses livrées, 
en vantant jusqu'à la folie la nature et le rôle du Pro- 
phète, elle s'est fait admettre, elle s'est fait même ad- 
mirer là où des doctrines cependant moins dangereuses 
qu'elle rencontraient l'exclusion et l'anathème . Elle 
était propre à séduire et à tromper l'esprit asiatique, et 
cela parce qu'elle le sert merveilleusement suivant ses 
goûts. Si elle est courtisanesque pour le Prophète, elle 
est, à la vérité, profondément, sincèrement unitaire. Elle 

' Traité des Écritures cunéiformes^ tome II. 

68 LE SOljFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

accepte avec joie tout ce que le Koran enseigne à cet 
égard; seulement, et là est sa particularité, elle l'exagère 
et profite du vague des formules pour aller bien au delà 
de ce que Mahomet a voulu. Sous des apparences de 
piété dévouée, elle pousse le principe jusqu'au pan- 
théisme le plus absolu, ne reconnaît d'être, d'existence 
qu'en Dieu, nie tout ce qui n'est pas Dieu, voit Dieu 
partout et en tout et rejoint par toutes sortes de détours 
et de faux-fuyants l'araméisme le plus condamné. Mais, 
je le répète, ses allures sont d'un islamisme irrépro- 
chable. Le soufysme pratique le Ketmân mieux qu'aucune 
autre secte. Il excelle dans l'art de dérouter les investi- 
gations menaçantes, et ce n'est que rarement qu'un de 
ses adeptes enivré se compromet au point de crier en pu- 
blic ce que tous les doctes pensent en secretj Dieu, c'est 
moi! 

Le soufysme, grâce à son Ketmân, grâce à son adresse, 
séduit toutes les classes de la société orientale. Il a per- 
fectionné à l'excès ses moyens d'action. Il a des chefs, 
des conseils, des moines , des missionnaires et une si 
grande multiplicité de degrés, qu'il est bien difficile qu'un 
esprit quelconque ne rencontre pas à s'y loger. Les sages, 
les ouréfas, mesurent la science à chacun suivant la force 
ou la faiblesse de son esprit. S'ils s'aperçoivent qu'une 
maxime scandalise leur néophyte, ils ont toujours sous la 
main un double sens qui leur permet de lui démontrer 
qu'il s'est récrié à tort. Si, au contraire, son estomac théo- 
logique est robuste, ils lui prodiguent les aliments de la 
plus difficile digestion. Les rêveurs sont communs en 
Orient. Pour les rêveurs, ils tiennent prêts les plus 
amples, les plus séduisants sujets de divagation, et ne se 
fiant pas encore assez aux puissances naturelles de l'ima- 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 69 

gination humaine surexcitée, pour aller aussi loin qu'ils 
le souhaitent, ils recommandent l'usage de l'opium et du 
beng, élevés ainsi à la dignité de véhicules religieux. On 
peut assez supposer ce que ces pratiques seules valent de 
popularité à une doctrine auprès d'un peuple qui a la pas- 
sion effrénée de l'ivresse physique aussi bien que morale. 

L'ivrognerie est, en effet, un vice général dans l'Asie 
Centrale. On ne se douterait jamais que la religion offi- 
cielle prohibe absolument l'usage même modéré des bois- 
sons fermentées, ni encore moins que la loi civile, sous 
cette inspiration, ait édicté et applique encore assez sou- 
vent, contre les contrevenants, des peines d'une dureté, 
on pourrait dire d'une férocité disproportionnée à l'objet. 
Rien n'y fait, et les délits que Mahomet a voulu prévenir 
sont de tous les jours, de tous les instants et de toutes les 
personnes. Les prêtres aussi bien que les princes passent 
les nuits à boire. Les dames de la famille royale, tout au- 
tant que les filles du bazar, tombent, vers le minuit, ivres 
mortes sur leurs tapis, et le thé froid, comme on appelle 
par décence Tarak, l'eau-de-vie d'Europe même, remplis- 
sent les théières et en coulent incessamment à flots. Ce 
n'est pas le plaisir de banqueter en compagnie ni de par- 
courir les degrés successifs de Texcitation et de la gaieté, 
c'est encore moins le goût du breuvage en lui-même qui 
amènent ces excès. Les Asiatiques n'aiment ni la saveur 
du vin, ni celle des spiritueux. Quand ils boivent, ils s'ar- 
ment d'un mouchoir, font, avant d'avaler, une grimace de 
dégoût, s'exécutent comme un patient qui s'administre 
une médecine, et s'essuient ensuite la bouche avec toutes 
sortes de démonstrations d'horreur. Si quelques-uns des 
grands achètent à grands frais des vins d'Europe, c'est 
affaire d'ostentation et pour que leurs hôtes admirent leur 

70 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

magnificence; en réalité, ils ne reconnaissent que deux 
classes de boissons : celles qui enivrent lentement et celles 
qui enivrent vite. Depuis quelques années, ils commen- 
cent à tenir le porter en haute estime, parce qu'ils le 
classent dans la seconde catégorie. Arriver le pluspromp- 
temônt possible à ne plus discerner la saveur de ce qu'ils 
avalent et à tomber dans la torpeur, voilà ce qui les 
charme, le sommeil de l'abrutissement est l'objet de 
leurs vœux. Je connais des hommes profondément ins- 
truits, avides de connaissances, g-oitant avec délices les 
jouissances philosophiques les plus raffinées, et qui ne 
sauraient se passer d'être ivres-morts tous les soirs. Ce 
qu'il faut admirer, c'est la façon dégagée dont ils portent 
un pareil régime; mais je reviens aux soufys, qui pa- 
raissent être, en grande partie, coupables d'avoir implanté 
ces habitudes dans les populations. 

Ce n'est rien dire de nouveau que de les déclarer pan- 
théistes; toutefois cette qualification, exacte si l'on con- 
sidère les tendances de leur doctrine, ne peut rigoureu- 
sement s'appliquer en réalité qu'à certaines classes de 
soufys. Les degrés inférieurs n'ont pas toujours une con- 
science nette de la conséquence dernière de leurs opinions 
et s'en tiennent, avec plus ou moins de discernement, à 
la lettre des déclarations de leurs grands docteurs Mah- 
moud Shébestéry, Djélaleddin, surnommé « le Moulla du 
Roum »^ on Féryd Eddyn, « l'Epicier. » Sur la foi des ap- 
parences qu'ils n'ont pas pénétrées^ ils reconnaissent le 
Dieu individuel du Koran, et ne supposent pas qu'après 
leur mort il leur soit réservé autre chose plus que de 
l'approcher dans une intimité supérieure à celle à la- 
quelle seront appelés les religionnaires qui n'ont pas le 
bonheur de partager leurs doctrines. On n'est donc pas 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 71 

tout à fait dans le vrai en prenant le panthéisnîe pour le 
dogme essentiel des soufys. Le plus grand nombre, au 
contraire, ne s'en doute pas. En réalité, le soufysme a 
pour caractère dominant d'offrir un enchaînement de doc- 
trine fort lâche qui place en échelons des notions de signi- 
fications très différentes, si différentes qu'elles n'ont entre 
elles qu'un seul et unique rapport, et ce rapport c'est un 
quiétisme adapté à chacune d'elles, une disposition d'âme 
passive qui entoure d'un nimbe de sentimentalité inerte 
toutes les conceptions imaginables de Dieu, de Thomme et 
du monde. D'union entre les soufys des différents grades, 
il n'en existe pas d'autre que cette disposition générale à 
tout faire passer en spectacle devant l'homme intérieur, 
quel que soit cet homme et quelque jugement qu'il porte 
des choses du dehors. Aussi la concorde et la bonne en- 
tente ne sont-elles nullement des vertus à l'usage des dif- 
férentes classes de soufys, dans leurs rapports récipro- 
ques. Elles se méprisent singulièrement. Les ouréfas, les 
hommes des hauts degrés, considèrent ceux des plus bas 
et même ceux des degrés moyens comme à peine supé- 
rieurs à la brute, et il n'y a pas de secte religieuse ou 
philosophique qui réduise plus complètement en système 
l'usage du mépris dogmatique. Un soufy de grade supé- 
rieur, arrivé à se considérer lui-même comme Dieu, admet 
sans peine et professe avec hauteur que la création au 
milieu de laquelle il se trouve momentanément et impar- 
faitement détenu, est tout entière digne de ses dédains. 
Il parle des prophètes comme d'avortons qui avaient en- 
core grand chemin à faire pour arriver jusqu'à lui. Il ne 
reconnaît aucune distinction-, quant à lui, entre le bien 
et le mal ; car_, au point de vue où il en est, toutes les 
antinomies se résolvent dans le fait unique de son exis- 

72 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

tence fintérieure. Qu'on ne suppose pas, toutefois, pour 
rester juste, que cette abrogation de toute règle morale 
ait de bien grandes conséquences pratiques. Les ouréfas 
sont des vieillards sans force, assez ascétiques de fait, 
sauf l'opium ou le beng, et qui se sont fait de longue 
main une nature de l'indifférence. Ce qui les persuade 
surtout de leur qualité divine et l'attribut qu'ils en pri- 
sent davantage, c'est l'immobilité de leurs sensations, 
Que le prototype originel de ces ouréfas des premiers de- 
grés se trouvent chez les bouddhistes, c'est, je crois, ce 
qu'il serait difficile de révoquer en doute. En tout cas, 
on peut prononcer hardiment que la vaste association^ 
qui, à parler rigoureusement, n'en est pas une, dont je 
viens de retracer les principaux traits, a été, est encore 
excessivement funeste aux pays asiatiques par la nature de 
ses influences. Le quiétisme, le beng et l'opium, l'ivrogne- 
rie la plus abjecte, voilà surtout ce qu'elle a produit. 

On a souvent reproché à l'islam d'avoir exagéré la 
croyance au fatalisme et partant propagé les principes 
délétères qui en sont la conséquence. C'est une erreur et 
une injustice. Il n'est facile à la logique d^aucun culte 
de faire concorder la prescience divine avec la liberté de 
rhomme^ et, cependant, pas de religion positive qui ne 
reconnaisse la nécessité de concilier ces deux termes^ et 
ne refuse d'admettre que Tun soit sacrifié à l'autre. Ma- 
homet devait avoir plus de peine que tous les autres 
législateurs religieux à opérer la fusion, parce que, 
préoccupé surtout du soin de déterminer, à part et d'une 
façon bien distincte, la personnalité divine, afin de sortir, 
une fois pour toutes, des pires conséquences du pan- 
théisme araméen, il avait exagéré tant qu'il avait pu 
l'expression de l'omnipotence, de l'omniscience, et de 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 73 

tous les attributs propres à mettre uq abîme entre le 
Créateur et la créature. Cependant, il n'avait pas méconnu 
non plus le péril que cette façon de parler pouvait provo- 
quer, et avait répété, en plus d'une occasion, — on le 
voit dans le Koran, on le voit dans les hâdys ou tradi- 
tions, — que l'homme est libre, qu'il répond de son salut 
et de sa damnation ; qu'il peut être fidèle et qu'il peut 
être coupable, et qu'en lui ouvrant le paradis ou l'enfer, 
Dieu ne fait qu'exercer sa justice et le rémunérer d'après 
ce qu'il a librement mérité. 

Que l'expression de deux ordres d'idées si différents 
offre ici des termes difficiles à concilier, cela, encore une 
fois, est incontestable. Il serait aisé, en opposant les uns 
aux autres, les passages que je rappelle, de les mettre en 
contradiction tlagrante. On parviendrait, peut-être^ à dé- 
montrer qu'en bonne logique l'une des thèses est plaidée 
avec une force supérieure, de sorte que l'autre reste anéan- 
tie ; peut-être aussi arriverait-on simplement à les détruire 
Tune par l'autre, de sorte qu'il ne resterait rien des deux 
propositions. Mais, en agissant de la sorte, on aurait 
prouvé seulement que le prophète arabe était un dialec- 
ticien assez faible qui ne connaissait pas les ressources de 
l'Ecole; je ne vois pas que ce résultat vaille la peine d'être 
recherché. Ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut démêler, c'est 
son intention, et elle n'est pas douteuse. 11 a voulu, incon- 
testablement, sauver le libre arbitre et donner, imposer 
à l'homme la responsabilité de ses actes. Les docteurs ne 
s'y sont pas mépris et ils ont appuyé dans le même sens. 
Aly, lui-même, a prononcé que tous ceux qui niaient le 
libre arbitre étaient des hérétiques. El-Ghazzaly n'est pas 
moins explicite et n'entend pas raillerie. Pour les shyytes 
comme pour les sunnites, il n'y a pas le moindre doute 

74 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

que c'est la doctrine orlhodoxe. Mais ceux qui Tont sapée, 
ceux qui la nient, ce sont les quiétistes, ce sont les diffé- 
rentes classes de soufys^ absolument comme, chez nous, 
les amis de Madame Guyon et les jansénistes auraient fait 
si on les avait laissés aller, absolument comme les calvi- 
nistes zélés font de nos jours. Ce quiétisme, et non l'islam, 
voilà la grande plaie des pays orientaux, et quand je dis 
orientaux, il y faut comprendre l'Inde musulmane d'une 
part et l'Afrique de l'autre, tout aussi bien que la Turquie 
et rÉgypte. Le malheur a voulu qu'il y eût, pour lui 
venir en aide, des secours de toutes les natures. J'en ai 
nommé quelques-uns ; en voici deux autres encore : le 
spectacle constant des révolutions politiques et Tattrait 
de la poésie. 

On ne comprend que trop avec quelle facilité devaient 
se laisser glisser dans l'atonie des gens qui voyaient se 
succéder sous leurs yeux, avec les dynasties différentes, la 
ruine des villes, la cessation du commerce, la dispersion 
des familles, le massacre des individus. Quand on a con- 
templé deux ou trois fois dans sa vie le cortège d'un 
prince tatare venant couper la tête à un prédécesseur 
mongol, turk ou arabe qui en avait fait autant à son de- 
vancier, et qu*à la suite de ces événements on a passé 
par autant de situations fort diverses; quand on a été, 
comme Sâdy, un grand personnage, puis un soldat, puis 
le prisonnier d'un chef féodal chrétien ; qu'on a travaillé 
comme terrassier aux fortifications du comte d'Antioche, 
et qu'enfin on a regagné le Fars et Shyraz à pied, on 
n'est pas loin de convenir que rien de ce qui existe n'est 
réel ou du moins ne vaut la peine qu'on s'y attache. C'est 
la solidité des attaches qui fait les deux tiers de leur prix ; 
l'instabilité, à la longue, amène l'indifférence. Un scepti- 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 75 

cisme immense a de bonne heure, pour ces causes, en- 
vahi l'Orient tourmenté, et le quiétisme, après tout, 
qu'est-ce autre chose qu'une forme du scepticisme, où 
l'âme croit conserver encore assez de vigueur pour trans- 
porter ce qui lui reste de foi au sein d'une abstraction? 
Une fois là, ce trésor, cette foi, prend vie, s'enfle, grandit, 
s'exalte, s'enfièvre dans l'impalpable, et d'autant plus 
énergique qu'elle ne travaille que sur elle-même, ne re- 
connaît plus la raison que dans ses rêves, et l'activité que 
dans le sommeil des facultés pratiques. Je le répète, voilà 
ce qu'a produit le soufysme ; et ce qu'il souffle aux Orien- 
taux, ce n'est pas l'annihilation de l'homme, c'est la dé- 
pravation de ses forces. 

Mais la séduction n'eût pas été aussi puissante, malgré 
tout ce qui l'appuyait, si, après s'être emparée de l'âme et 
du cœur et avoir détourné les tendances actives de leurs 
buts véritables, elle n'avait su également conquérir l'es- 
prit. Elle n'y manqua pas et le pouvait d'autant mieux 
que le soufysme, aux époques malheureuses, comptait 
dans ses rangs la plupart des hommes d'intelligence. Ces 
hommes, rebutés pab les maîtres militaires, et, en face 
de la brutalité du sabre, n'ayant pas l'emploi de leurs 
facultés, se sont repliés sur eux-mêmes, et ils ont produit 
des œuvres littéraires qui sont souvent d'une admirable 
beauté. Voilà donc la poésie qui achève de conquérir ceux 
que le quiétisme ne suffisait pas à prendre. Les vers et le 
désenchantement des poètes soufys sont dans toutes les 
mémoires et dans toutes les bouches. On les cite dans le 
bazar, dans la boutique du marchand, chez les grands, 
comme dans les réunions dévotes du clergé. Il serait ex- 
traordinaire que l'influence ne s'en fît pas sentir sur des 
hommes qui, dès l'enfance, bercés de ces maximes délé- 

76 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

tères^ sont accoutumés à en faire cas comme de la plus 
sublime sagesse. A force d'ouïr répéter que le monde ne 
vaut rien et même n'existe pas, que l'affection de la 
femme et des enfants n a rien que de faux, que l'homme 
sensé doit se renfermer en lui-même, se borner à lui- 
même, ne pas compter sur des amis qui le trahiraient, et 
que c'est dans son cœur seul qu'il peut trouver la féli- 
cité^ la sécurité, le pardon facile de ses fautes, la plus 
tendre indulgence, et finalement Dieu, il serait bien 
extraordinaire que le plus grand nombre de ceux qui 
reçoivent de pareilles leçons et qui les voient si uni- 
versellement approuvées, ne finissent pas par accepter 
comme des vertus l'égoïsme le plus naïf et toutes ses 
conséquences, dont la principale est le plus entier dé- 
tachement de tout ce qui se passe autour d'eux dans la 
famille, dans la ville et dans la patrie. 

C'est là qu'il faut chercher la source principale de ce 
qui frappe d'abord dans la contemplation des populations 
orientales : le dédain radical que ces nations éprouvent 
pour leurs gouvernements, quels qu'ils soient, et, en 
même temps, la facilité placide avec laquelle elles les ac- 
ceptent et les supportent. On peut penser et dire beau- 
coup de mal, en effet, du plus grand nombre des adminis- 
trations asiatiques, et l'on restera encore au-dessous de 
la vérité. Cependant il n'y a pas plus dans ce monde de 
choses absolument mauvaises qu'il n'y en a de parfaite- 
ment bonnes. Les sujets persans^ arabes, turks, hindous 
sont loin d'être aussi opprimés qu'on se le figure, et si le 
but de ce livre le permettait, il ne me serait pas mal aisé 
de montrer que la liberté pratique leur est, au contraire, 
assurée sur une grande échelle, que les spoliations sont 
surtout des grapillages, et que des obstacles, résultant 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 77 

du code religieux, des mœurs et de l'imperfection des 
moyens gouvernementaux, arrêtent à chaque inslant 
l'action môme légitime du pouvoir. Il s'en faut donc de 
beaucoup que les peuples souffrent à un degré qui expli- 
que leur dégoût de toute vie publique. En outre, si mau- 
vaise opinion que l'on puisse avoir de la masse des 
hommes qui conduisent d'ordinaire les affaires, il ne laisse 
pas de s'en trouver parmi eux, et plus souvent qu'on ne 
le croit, ayant à la fois capacité et bon vouloir. Règle gé- 
nérale, on ne leur sait gré ni de l'un ni de l'autre, et 
ce que Topinion publique est portée à leur reprocher le 
plus amèrement, ce sont encore les tentatives de réfor- 
mes; elle supporte ces essais plus impatiemment qu'elle 
ne fait les allures surannées, rapaces et souvent insen- 
sées, inhérentes aux vieux systèmes. C'est tout simple- 
ment parce que cette opinion publique s^ trouve moins 
dérangée dans sa somnolence. Son repos est troublé par 
les efforts d'une amélioration. Les novateurs lui deman- 
dent du travail, de la compréhension, un changement 
d'attitude. Les gens s'en indignent; mais, comme l'intel- 
ligence est vive en eux, elle s'éveille lorsque le ministre 
détesté est à peine tombé depuis deux jours; on lui rend 
justice, on analyse, on apprécie ses intentions, on le 
porte aux nues et les éloges servent à lapider ses succes- 
seurs. 

Je dis que, dans cet ordre, les populations supportent 
aisément le pire régime, et cela, sans aucun doute, pré- 
cisément par le même motif qui les mutine contre les 
réformes. Pour protester, il faudrait se lever et marcher, 
s'unir, s'entendre, agir; mais rester chacun dans son iso- 
lement, voilà ce qu'on est habitué à appeler sage. Un 
coup reçu de temps en temps est un inconvénient dont la 

78 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

douleur s'efface; quant aux coups qu'on voit distribuer 
à côté de soi, la sagesse quiétiste enseigne essentielle- 
ment à ne pas se mêler des affaires des autres. 

Tant que le soufysme, à ses différents degrés, régnera 
sur l'esprit asiatique, il n'y aura pas de ressources contre 
les maux qu'il engendre. Il est bien fort, il est bien an- 
cien, il est bien ancré dans les mœurs et singulière- 
ment servi par le climat, tout autant que par cette vieille 
expérience de la vie qu'on ne peut refuser à des sociétés 
qui, datant de si loin, ont vu tant de choses. Et, cepen- 
dant, comme rien n'est plus compliqué que cet esprit 
asiatique, comme rien n'obéit à des ressorts plus nom- 
breux, plus différents et agissant, Dieu sait comme, sous 
l'empire des causes les plus diverses et pour les buts les 
plus étrangers les uns aux autres, il ne faut pas mécon- 
naître, tout en avouant que le soufysme est un des élé- 
ments intellectuels les plus puissants et les plus géné- 
ralement agissant de ces pays, qu'il n'a réussi nulle part à 
supprimer, d'une façon aussi complète qu'il l'aurait voulu, 
les manifestations des autres instincts. Pas de soufy qui 
n'ait encore dans la tête, plus ou moins complètement, 
un, deux, trois systèmes ou fragments de systèmes agis- 
sant en sens inverse. De là celte agitation curieuse de 
tous les esprits, ce trouble dans la nonchalance, cette 
surexcitation dans la torpeur, cette passion de parler po- 
litique chez des gens qui posent en principe que la poli- 
tique ne doit pas les intéresser; de là, enfin, chez des 
sceptiques qui voudraient être somnolents, la continua- 
tion d'une recherche curieuse de la vérité ou pour mieux 
dire de la nouveauté. 

La religion qu'ils ont faite à leur image, le shyysme, 
oii ils ont transporté et ravivé les dogmes principaux des 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 79 

parsys ne donnait pas aux Persans une morale pratique 
appropriée suffisamment à leurs goûts. C'est pour cela 
qu'ils ont pris et développé le soufysme. Mais celui-ci ne 
saurait répondre non plus à toutes les questions que le 
shyysme a lui-même soulevées et laissées de côté. Il est 
bon de s'être ressaisi du dualisme, mais faut-il pour cela 
abandonner l'idée unitaire? Le voudrait-on, on ne le pour- 
rait pas. Cette idée est trop éclatante dans le Koran et, 
mieux que cela, trop inséparable des instincts sémitiques, 
et ces instincts, on les a en grande partie dans les veines. 
Il faut donc quelque chose d'autre que la religion de 
l'Etat et que le soufysme, et voici la philosophie. 

Elle est née en Asie, elle y est immortelle. Avant les 
temps historiques, elle s'y établissait toute puissante, et 
Ton peut bien admettre qu'elle y vivra autant que le monde. 
Si, dans des circonstances particulièrement contraires, il 
lui est arrivé d'y subir des éclipses, celles-ci ont été cour- 
tes; elle a toujours résisté aux plus violents orages et 
brûlant alors, comme une lampe abritée contre le vent, 
au fond de quelques chambres de savants, elle a bientôt 
remontré au monde sa flamme vacillante, diminuée, char- 
bonneuse, obscurcie, jamais éteinte. 

Les Mongols, au xni^ siècle, n'en purent venir à bout et, 
cependant, il n'y eut jamais d'adversaires plus acharnés et 
plus avides d'en finir avec elle. A leur arrivée^ ils avaient 
été pris à son égard de cette haine que Tignorance lui voue 
plus qu'à toutes les autres connaissances humaines. Quand 
un peu calmés, ils voulurent organiser et administrer, 
ils découvrirent que, faisant obstacle à la religion, elle 
n'entrait pas dans leur plan et ils la livrèrent volontiers 
à toutes les sévérités des moullas. Les persécutions furent 
grandes et elles échouèrent. Le temps passa, ces vio- 

80 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

leaces étaient usées et il vint un moment oii, dans l'im- 
patience de la fatigue qu'éprouvaient le public et même 
les rois de sentir trop pesamment le joug de la cléricature 
shyyte, on se rappela Avicenne, on voulut le relire^ et 
alors ses sectateurs,, qui n'étaient nullement morts, sor- 
lirént de leurs retraites pleins de ses doctrines. 

La dynastie des Séfewys commençait alors sa gloire. 
Les magnifiques collèges d'Ispahan participaient à la 
splendeur de l'Etat par l'activité de leurs éludes. On peut 
voir encore ces édifices, bâtis vers la fin du xvii^ siècle, 
et admirer leurs coupoles émaillées de bleu, leurs cel- 
lules alignées autour de jardins qu'encombrent les roses 
et les platanes. De nombreux et célèbres professeurs 
attiraient là des auditeurs de tous les âges et de tous 
les rangs, venus des différentes parties de l'Asie, et la 
maison régnante témoignait d'un zèle passionné pour les 
travaux de l'esprit, au point que la mère de Shah-Abbas 
le Grand s'était chargée elle-même d'aller toutes les se- 
maines avec ses femmes recueillir le linge des étudiants 
et le remplacer par du linge neuf. Elle ne voulait pas, 
disait-elle, que des préaccupations d'un ordre si misé- 
rable pussent détourner l'esprit des élèves et des maîtres 
des contemplations sublimes auxquelles il devait rester 
uniquement attaché. 

Dans une situation si favorable, au milieu des docteurs, 
des littérateurs de tout genre, des hommes de guerre et 
des hommes d'État, on ne tarda pas à distinguer un 
moulla, natif de Shyraz, qui se nommait Mohammed, fils 
d'Ibrahim. Adonné principalement aux recherches philo- 
sophiques, ce personnage devint assez tôt fameux. Tout 
le monde se pressa à son cours^ tout le monde voulut 
l'entendre; les rois lui prodiguèrent leur estime les 

LE SOUFSME ET LA PHILOSOPHIE. 81 

peuples leur vénération, et c'est encore lui qui, après 
avoir fourni à Fère des Séfewys, celte recrudescence phi- 
losophique indispensable à toute grande époque, a main- 
tenu jusqu'à nos jours son autorité sous le nom fameux 
de Moulla-Sadra, ou, comme on Tappelle plus couram- 
ment, Akhoiind, « le maître par excellence. » 

Moulla-Sadra n'a point seulement beaucoup enseigné et 
formé de nombreux élèves; il a aussi beaucoup écrit, et on 
ne l'estime pas moins comme théologien que comme phi- 
losophe. Son œuvre se compose d'environ une vingtaine 
de volumes^ dont plusieurs sont consacrés à des commen- 
taires sur différents chapitres du Koran. On lui doit encore 
une dissertation sur les traditions authentiques. Il a laissé 
environ cinquante traités sur la théodicée, où des recher- 
ches relatives à la nature divine l'entraînent plutôt vers le 
terrain philosophique qu'elles ne le soutiennent dans les 
domaines propres de la théologie orthodoxe. On a de lui 
quarante-quatre ouvrages sur des points obscurs de la 
doctrine, composés pendant un long séjour dans les mon- 
tagnes de Goûm, oii il s'était retiré pour vaquer sans dis- 
traction à l'étude. Il a écrit de plus quatre livres de 
voyages. Il fit sept pèlerinages à la Mecque, et, au retour 
du septième, il mourut à Basra. 

Son père avait été vizir du Fars et, s'étant vu longtemps 
sans enfants, avait adressé à Dieu de nombreuses prières 
pour en obtenir. Il eut Sadra comme récompense d'inces- 
santes aumônes et nommément pour avoir distribué un 
jour, à des passants, trois tomans qu'il avait sur lui. Dès 
son enfance, le philosophe fut surnommé Sadra, à cause 
de son mérite supérieur. Confié aux soins d'un précepteur 
habile, il ne tarda pas à faire de remarquables progrès. 
Un jour, son père lui ayant confié le soin et la surveil- 

6 

82 LE S0UFY8ME ET LA PHILOSOPHIE. 

lance de la maison et ayant, ensuite, voulu se rendre 
compte de la manière dont l'enfant s'acquittait de sa tâche, 
il remarqua qu'une somme de trois tomans figurait inva- 
riablement dans le compte de chaque jour au chapitre des 
aumônes. Surpris, le vizir demanda des explications. L'en- 
fant lui dit : Mon père, c'est le prix que te coûte ton fils. 

Devenu plus grand, il employait tout son argent à 
acheter des livres et était surtout avide d'apprendre ce 
que les Grecs avaient écrit. Étant venu de Shyraz à 
Ispahan, il fit connaissance, dans un bain de cette ville, 
avec le séyd Aboulkasscm-Fenderesky, un des métaphy- 
siciens les plus subtils de l'époque. Il n'était nullement 
connu de cet érudit, qui, en se voyant saluer, lui dit : 
Sans doute tu es étranger, mon enfant? — Oui, répondit 
Sadra. — Et de quelle famille es-tu? De quelle ville? 
Pour quel motif te trouves-tu à Ispahan? 

Sadra répondit : Je suis du Fars et venu ici pour suivre 
mes études. 

— Et quel est celui de nos savants dont tu prétends 
entendre les leçons? 

— Celui-là même que Vous me désignerez. 

— Si ce que tu souhaites est de dégourdir ta cervelle, 
adresse-toi à Sheykh Behay; mais si tu prétends dégourdir 
ta langue, prends pour maître Emyr Mohammed Bagher. 

Sadra répondit : Je ne me soucie point de ma langue, 
et, de ce pas, il s'en alla trouver Sheykh Behay et se mit 
à étudier, sous la discipline de ce professeur, les sciences 
philosophiques et théologiques, tant et si bien que celui- 
ci reconnut un jour n'avoir plus rien à lui apprendre. Il 
l'envoya donc, lui-même, trouver Emyr Mohammed Ba- 
gher sous prétexte d'un livre à emprunter. 

Sadra, sans aucun soupçon des intentions de son maître, 

LE SOCFYSMË ET LA PHILOSOPHIE. 83 

se présenta devant le dialecticien et s'acquitta de sa com- 
missi'on. Dans ce moment même, Myr Mohammed Bagher 
donnait sa leçon, de sorte que Sadra y assista. 

Lorsque le jeune étudiant revint auprès de Sheykh 
Behay, celui-ci lui demanda : Que faisait le professeur? 

Sadra répondit : 11 enseignait. 

— Ses leçons, reprit Sheykh Behay, valent mieux que 
les miennes. Je n'avais nul besoin du livre que lu rap- 
portes, mais je souhaitais que tu pusses juger par toi- 
même du mérite de l'homme. A dater d'aujourd'hui, 
quitte-moi et suis son enseignement. 

Sadra obéit et, en peu d'années, il arriva à la perfec- 
tion d'éloquence qu'on lui a connue. 

Mais, avant de se fixer définitivement à Ispahan et d'y 
devenir le maître des maîtres, le philosophe eut à tra- 
verser beaucoup de peines et de fatigues. Car si, depuis 
l'avènement des Séfewys, le développement philosophique 
était un besoin général des esprits et le desideratum des 
princes de la dynastie nouvelle, rien de solide n'avait 
réellement été fait et la science se contentait encore d'as- 
pirations assez stériles. Surtout elle redoutait le clergé, 
et cette peur la paralysait. On a vu qu'une pression si 
fâcheuse avait pris naissance à la suite des invasions 
mongoles. Je ne l'ai peut-être pas assez expliqué. 

Jusqu'au moment oii Djenghyz-Khan et ses succes- 
seurs vinrent renverser l'établissement politique en 
Perse, les grands instituteurs philosophiques avaient été 
Avicenne et Mohy-Eddin. Le premier, surtout, usant lar- 
gement de l'imposante situation qu'il s'était acquise, de 
son influence sur l'esprit des sultans, du respect qu'inspi- 
raient sa grande indépendance de fortune et sa célébrité, 
n'avait pas pris beaucoup de précautions avec l'islam et^ 

84 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

réagissant contre tout ce que la religion enseignait depuis 
quatre cents ans, s'était donné pour tâche de restaurer, 
au xi'^ siècle, la philosophie chaldéenne, en la déshabil- 
lant même un peu des voiles alexandrins sous lesquels 
les anciens philosophes la lui livraient. 11 y eut autour 
d'Avicenne une énorme éclaircie, une grande abattue 
dans le dogme mahométan. Les plus anciennes théories 
panthéistiques de l'Assyrie se réveillèrent. 

Mais quand les Mongols furent venus, au xiri'^ siècle, ce 
mouvement s'arrêta. Les conquérants voulaient de l'ordre 
et de la régularité politique. C'est une observation peut- 
être inattendue. On ne se fait pas, en Europe, une idée 
tout à fait juste de la domination mongole proprement 
dite, que l'on confond trop avec les premiers temps de 
la conquête. Ces maîtres prétendaient créer une orga- 
nisation civile aussi forte que possible, et quand, dans une 
préoccupation toute pratique, ils eurent embrassé l'islam, 
ils trouvèrent logique de soutenir fortement cette re- 
ligion et se montrèrent dès lors on ne peut moins favo- 
rables à la philosophie d'Avicenne et de ses continua- 
teurs. Ce n'est pas qu'à ce moment ils fussent restés 
insensibles aux sciences ni aux arts. Ils protégèrent 
activement certaines branches de connaissances ; ils 
n'eurent pas un goût exquis en littérature, peut-être, 
mais ils donnèrent beaucoup d'argent et accordèrent 
beaucoup d'honneurs aux poètes et aux écrivains, et 
quant aux artistes, ils en firent un cas tout particulier. 
Les constructions de l'époque mongole furent d'une ma- 
gnificence inouïe ; les mosquées de Tebriz, de Sultanieh, 
de Yéramin, en portent encore témoignage, bien qu'en 
ruines; mais pour la philosophie, rien de bon. Ils n'eu- 
rent à son endroit que des rigueurs et se firent forts de 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 85 

l'exterminer. On a vu plus haut qu'ils n'y avaient pas 
réussi. Ce n'est pas qu'à ce moment l'orthodoxie ait profité 
beaucoup de ces dispositions favorables et de la chute 
ou du moins de l'humiliation de sa rivale. Elle y poussa 
tant qu'elle put, il est vrai, mais ce fut pour être assaillie 
elle-même par un côté qu'elle ne songeait pas à défendre. 
Une erreur complète, abus désastreux de sa victoire, ve- 
nait d'être commise en son nom, et ici se montrait, dans 
tout son jour, le génie persan. Le chaldaïsme^ vaincu 
sous la forme avicenniste, garda le silence, et aussitôt ce 
fut le mazdaïsme qui prit la parole et le fit avec autorité, 
sous l'habit du clergé mahométan. Ce fut, en effet, pen- 
dant la période écoulée du xiii® siècle à la fin du xvi*^, que 
le sliyysme local, se développant de plus en plus, laissa 
le plus loin ses anciennes formes, ranima, restaura le 
magasin presque entier des idées, voire des habitudes guè- 
bres, et leur fit prendre la place des prescriptions moham- 
médiques. Ce fut alors que, sous des apparences discrètes, 
on vit renaître le véritable dualisme, dont j'ai déjà parlé. 
Avec le retour à ces idées fondamentales, avec la fabrica- 
tion illimitée des hadys ou traditions, qui fit rentrer l'an- 
cienne théologie dans le domaine que la foi arabe croyait 
avoir conquis, le shyysme alla chaque jour se développant, 
s'admira avec raison comme expression véritable de la 
nationalité persane et, en même temps que, en dépit du 
Prophète^ il rétablissait tout ce passé qu'on aurait pu 
croire à jamais décédé et qui se retrouva si vivant, il res- 
suscitait aussi l'institution d'un clergé hiérarchique dont 
Mahomet n^aurait jamais admis les constitutions. Les cho- 
ses avaient marché ainsi jusqu'à Tavènement des Séfewys. 
Le premier de ces princes était de tous les soufys le plus 
éloigné, non seulement de l'islam, mais même d'une reli- 

86 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

gion positive quelconque. C'était un panthéiste, et il est 
certain qu'il se proposa, pendant quelque temps, de 
laisser choir tout rétablissement islamique. Cependant il 
changea d'avis. Les dangers lui parurent trop grands et 
les avantages trop frivoles, et, voyant le shyysme si to- 
pique, lui et ses successeurs se prirent pour lui d'un 
amour sagace. Ils activèrent ses développements, lui don- 
nèrent toute l'ampleur et toute l'autorité qu'il pouvait 
prétendre. Alors la religion de l'État fut fondée et elle ne 
se soucia ni du véritable islam ni non plus de la philoso- 
phie d'Avicenne. 

Celle-ci remuait pourtant et donnait des signes d'exis- 
tence. Elle trouvait un peuple disposé à Taccaeillir, car, 
du moment que le shyysme était installé dans son triom- 
phe, il cessait d'être une philosophie, ne procédait que 
par décrets et ne satisfaisait plus à Timmortel instinct de 
méditation, de spéculation, de transformation intellec- 
tuelle, qui partout est le ressort principal du cerveau 
humain, partout, dis-je, on Asie comme ailleurs. Les an- 
ciennes théories spéculatives commencèrent de nouveau 
à attirer tous les regards. Elles attirèrent ceux de Moulla- 
Sadra comme ceux de la multitude, et c'étaient là des re- 
gards pénétrants au delà de l'ordinaire. 

Ainsi que nous l'avons vu tout à l'heure, le jeune 
homme avait renoncé au monde et aux dignités pour se 
consacrer entièrement à l'étude ; et comme Tétude, en 
Asie, repose essentiellement sur l'enseignement oral; 
que, d'ailleurs, les philosophes avicennistes étaient dis- 
persés, peu nombreux, craintifs devant le clergé à demi 
mage (car cette dernière restauration, à peine en jouis- 
sance, était fort animée à empêcher Tavènement de Tautre), 
Moulla-Sadra passa plusieurs années soit dans sa retraite 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 87 

au fond des montagnes de Goûm, soit à voyager dans 
toute la Perse, recueillant de bouche à oreille toutes les 
scholies que l'expérience et la confiance des sages lui pou- 
vaient livrer. Il commença lui-même bientôt à professer 
dans les villes où il passait, et comme il n'avait pas de 
rivaux ni pour l'éloquence, ni pour l'élégance de l'expres- 
sion, ni pour la facilité de l'exposition, on l'écoutait avi- 
dement, et il eut de nombreux auditeurs, parmi lesquels 
il choisit et distingua des élèves d'une valeur hors ligne. 
Mais, lui aussi, il avait peur des moullas. Exciter leur 
méfiance était inévitable, mais donner un fond solide, 
fournir une preuve à leurs accusations, c'eût été s'exposer 
à des persécutions sans fin et compromettre du même coup 
l'avenir de la restauration philosophique qu'il méditait. Il 
se conforma donc aux exigences des temps et recourut au 
grand et merveilleux moyen du Ketmân. Quand il arrivait 
dans une ville, il prenait soin de se présenter humblement à 
tous les moudjteheds ou docteurs du pays. Il s'asseyait au 
bas de leur salon, de leur talar, se taisait beaucoup, par- 
lait avec modestie, approuvait chaque parole échappée 
de ces bouches vénérables. On l'interrogeait sur ses con- 
naissances; il n'exprimait que des idées empruntées à la 
théologie shyyte la plus stricte et n'indiquait par aucun 
côté qu'il s'occupât de philosophie. Au bout de quelques 
jours, le voyant si paisible, les moudjteheds l'engageaient 
d'eux-mêmes à donner des leçons publiques. Il s'y met- 
tait aussitôt, prenait pour texte la doctrine des ablutions 
ou quelque point semblable et raffinait sur les prescrip- 
tions et les cas de conscience des plus subtils théoriciens. 
Cette façon d'agir ravissait les moullas. Ils le portaient 
aux nues : ils oubliaient de le surveiller. Ils désiraient 
eux-mêmes le voir promener leur imagination sur des 

88 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

questions moins placides. Il ne s'y refusait pas. De la 
doctrine des ablutions il passait à celle de la prière, de 
celle de la prière à celle de la révélation, de la révélation 
à l'unité divine, et là, avec des prodiges d'adresse, de 
réticences^ de confidences aux élèves les plus avancés, de 
démentis donnés à lui-même, de propositions à double 
entente, de syllogismes fallacieux dont les initiés seuls 
pouvaient trouver l'issue, le tout saupoudré largement de 
professions de foi inattaquables, il parvenait à répandre 
l'avicennisme dans toute la classe lettrée, et lorsqu'il 
croyait enfin pouvoir se livrer tout à fait, il écartait les 
voiles, niait l'islam et se montrait uniquement logicien, 
métaphysicien et le reste. 

Le soin qu'il prenait de déguiser ses discours, il était 
nécessaire qu'il le prit surtout de déguiser ses livres; 
c'est ce qu'il a fait, et à les lire on se ferait l'idée la plus 
imparfaite de son enseignement. Je dis à les lire sans un 
maître qui possède la tradition. Autrement on y pénètre 
sans peine. De génération en génération, les élèves de 
Moulla-Sadra ont hérité de sa pensée véritable et ils ont 
la clef des expressions dont il se sert pour ne pas expri- 
mer mais pour leur indiquer à eux sa pensée. C'est avec 
ce correctif oral que les nombreux traités du maître 
sont aujourd'hui tenus en si grande considération et que, 
de son temps, ils ont fait les délices d'une société ivre dé 
dialectique, âpre à l'opposition religieuse, amoureuse de 
hardiesses secrètes, enthousiaste de tromperies habiles. 
En réalité, Moulla-Sadra n'est pas un inventeur, ni un 
créateur, c'est un restaurateur seulement, mais restaura- 
teur de la grande philosophie asiatique, et son originalité 
consiste à l'avoir habillée d'une telle sorte qu'elle fût 
acceptable et acceptée au temps où il florissait. En Perse, 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 89 

on Iroiivo que le service est grand et vaut la gloire dont 
il a été payé. Cependant la sympathie qu'il a excitée et 
excite encore est telle qu'on ne se contente pas pour lui 
de l'éloge restreint que je viens d'en faire. On assure que 
l'Akhound a fait plus que de raviver la flamme d'Avi- 
cenne et de la faire brûler dans une nouvelle lampe; 
on prétend que, sur plusieurs points, il a exprimé une 
opinion indépendante de celle du grand homme et Fa 
même contredite. Il est difficile, en effet, que dans le long 
cours d'une existence philosophique très active et très 
savante, l'Akhound, vdvant d'ailleurs dans des temps et 
dans un milieu fort différents de ceux d'Avicenne, n'ait 
pas trouvé l'occasion de faire acte de personnalité doctri- 
nale. Je n'ai pourtant rien vu qui impliquât des diffé- 
rences bien sérieuses, et personne n'a jamais pu m'en 
indiquer qui valussent la peine d'être relevées. Presque 
tout ce qu'on cite ne consiste que dans des questions de 
méthode ou porte sur des points secondaires. Non; le 
vrai, l'incontestable mérite de Moulla-Sadra reste celui 
que j'ai indiqué plus haut : c'est d'avoir ranimé, rajeuni, 
pour le temps où il vivait, la philosophie antique^ en 
lui conservant le moins possible de ses formes avicenni- 
ques, et de l'avoir rétablie dans de telles conditions que, 
non seulement elle s'est répandue dans toutes les écoles 
de la Perse, les a fécondées, a fait reculer la théologie 
dogmatique, a forcé celle-ci, bon gré mal gré, à lui céder 
une place à côté d'elle, mais a, pour ainsi dire, réparé, 
au bénéfice de la postérité^ dont les générations actuelles 
font partie, toutes les ruines métaphysiques causées par 
l'invasion mongole . Surtout elle a fourni les moyens 
d'arriver au grand résultat que voici : depuis Moulla- 
Sadra, la trace de la science n'a plus été perdue, ni 

90 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

effacée; elle est constamment restée visible sur le sol, 
et, malgré des circonstances qui se sont montrées très 
défavoi^ables, la flamme de la torche a tenu bon; elle a 
vacillé sous le vent, mais ne s'est point éteinte. Rien de 
plus équitable que de conserver beaucoup d'estime et de 
reconnaissance pour le grand esprit qui l'avait su si bien 
allumer. 

Mais il ne faudrait pas se figurer Moulla-Sadra vivant 
à perpétuité en derviche et courant sans fin les villes et 
les déserts. Sans doute, il garda toute sa vie cet extérieur 
ascétique^ ces habitudes de détachement mondain qui 
sont les marques nécessaires de la haute science en Asie ; 
cependant, appelé par les rois, sollicité par eux avec res- 
pect, tour à tour vénéré et suspect , il devint le profes- 
seur le plus éminent du premier collège d'Ispahan, alors 
capitale de l'Empire, et tint un rang considérable parmi 
les grands du siècle. 

Il eut pour contemporains et pour élèves une série de 
philosophes plus ou moins connus aujourd'hui. Je me 
contenterai de nommer ceux qui ont acquis et conservé 
une certaine célébrité et dont les ouvrages sont encore 
dans les mains des étudiants, x^utant que possible je ré- 
duirai le nombre de ces célébrités exotiques. Pourtant je 
crois d'autant moins inutile d'en présenter la dynastie 
jusqu'à nos jours, qu'on n'est pas en Europe sans se faire 
une opinion beaucoup trop sévère, tranchons le mot, tout à 
fait inexacte, de l'état intellectuel des Asiatiques depuis 
deux cents ans. On les suppose tombés dans un état d'igno- 
rance qui n'est pas vrai. Voici donc la liste des philoso- 
phes les plus célèbres qui ont vécu depuis Moulla-Sadra. 
Il s'agit ici, bien entendu, de philosophes et non de théo- 
logiens. Les traités théologiques des hommes que je vais 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 91 

citer ne sont que des déguisements nécessaires et qui re- 
couvrent fréquemment l'expression d'idées métaphysi- 
ques fort hérétiques. 

Moulla-Mohsen-Feyz, élève de Moulla-Sadra, s'occupa 
particulièrement de la logique et de la métaphysique. Il a 
laissé sur ces matières près de trois cents traités, qui 
sont, pour la plupart, des commentaires sur différentes 
parties des travaux de son maître. 

Moulla-Abd-Ourrezâk a écrit des commentaires et des 
annotations. Il est à remarquer en passant que certains 
manuscrits portent sur les marges les scholies de Tun ou 
de quelques-uns de leurs possesseurs successifs. Quand 
ce possesseur est célèbre, ou seulement que ses opinions 
sont goûtées, les commentaires ainsi tracés par lui sont 
recueillis plus tard, forment un livre et entrent dans la 
circulation scientifique, sans qu'il y ait eu, à proprement 
parler, de la part de l'auteur, aucun effort pour en ame- 
ner la publication. Remarquons encore qu'au moyen de 
ces annotations, qui sont dans les habitudes de tous les 
savants orientaux, ceux-ci ont trouvé, pour se débarrasser 
du courant de leurs idées et de tout ce dont ils ne veulent 
ou ne pourraient pas faire un livre, un moyen qui leur 
tient lieu de ce que les revues et les journaux sont pour 
les savants d'Europe. Il est cependant probable que cet 
exutoire est moins épuisant et aussi moins frivole, par- 
tant moins menaçant pour l'avenir de la science que celui 
auquel nos érudits sacrifient aujourd'hui. Moulla-Abd- 
Ourrezâk marque une phase particulière dans l'emploi du 
Ketmân. Il semble que les soupçons des mouUas et leur 
antipathie pour cet enseignement aient augmenté après 
la mort de Moulla-Sadra. Ils firent, à cette époque, quel- 
ques démonstrations contre les élèves du maître et cher- 

92 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

chèrent à soulever contre eux Topinion des grands et du 
peuple, en les accusant d'hérésie. Moulla-Abd-Ourrezâk 
perfectionna alors l'arme ordinaire. Il multiplia les profes- 
sions de foi shyytes au-delà de ce que Moulla-Sadra avait 
jugé nécessaire. Il alla plus loin : il accabla d'injures 
Avicenne et Mohy-Eddyn, les traitant d'hérétiques impé- 
nitents et d'esprits diaboliques. Les convenances sociales 
le dispensèrent heureusement d'en faire autant à l'égard 
de Moulla-Sadra; on eût trouvé déplacé qu'il injuriât son 
maître; pour tout concilier, cependant, il eut soin de dé- 
plorer avec fracas « les erreurs de nos professeurs. » Les 
moullas furent ainsi mis sur la voie du nom qu'ils devaient 
supposer là-dessous. Quant aux livres nombreux du Moulla- 
Abd-Ourrezâk, ils ne présentent à l'œil du lecteur le plus 
curieux absolument rien qui puisse exciter le soupçon, et 
il faut tomber d'accord, quand on les a lus, de leur ortho- 
doxie parfaite. Cependant les disciples, aidés par la tra- 
dition orale, savent à quoi s'en tenir et reconnaissent, 
dans ces œuvres, la vraie doctrine de Moulla-Sadra, c'est- 
à-dire d' Avicenne - 

Kazy-Sayd-Goumy a laissé un renom véritable. C'était 
un jurisconsulte distingué. Il est l'auteur de trois ou- 
vrages philosophiques assez répandus. 

Dans la génération qui succéda à Moulla-Sadra et à 
son école on compte surtout : 

Aga Mohammed-Bydabâdy. — Ce savant a écrit sur la 
morale. Il a joui d'une grande réputation et d'un crédit 
considérable sui' le peuple d'Ispahan. Sa mémoire est 
encore respectée dans cette ville. 

Mirza Mohammed Aly, fils de Mirza Mozaffer, s'est sur- 
tout attaché à la métaphysique pure. Comme le précédent, 
il a vécu surtout à Ispahan. 

LE SOUFVSME ET LA PHILOSOPHIE, 93 

Mirza Alboulkassem Muderrès. — Ainsi que son titre 
l'indique, ce savant était attaché au collège royal à Is- 
pahan. Il s'est signalé par la popularité de son enseigne- 
ment et la grande variété de ses connaissances. 

Moulla Moustafa, natif du village de Goumshèh, aux en- 
virons d'Ispahan, et qui, de là, est appelé Goumshèhy, a 
moins brillé dans la philosophie proprement dite^ qu'il en- 
seignait cependant^ que dans l'étude des doctrines sou- 
fystes. 

Moulla Mehdy Naraghy a été également profond dans la 
métaphysique et la logique. 

A la seconde génération après Moulla-Sadra, on dis- 
tingue : 

Moulla Aly Noury. — Disciple d'Aga Mohammed Byda- 
bâdy, de Mirza Mohammed Aly, maître de peu de réputation 
parmi les élèves de l'Akhound, et de Mirza Aboulkassem 
Muderrès, Moulla Aly Noury s'attacha principalement à la 
métaphysique. Ses leçons étaient fort suivies. On cite 
parmi ses élèves plus de deux cents philosophes qui ont 
laissé un nom. 

Moulla Mohammed Aly Noury. —Élève de Mirza Aboul- 
kassem Muderrès, et parent très proche de Mirza Aly 
Noury, sinon son frère. La réputation de celui-ci est 
grande, mais la sienne l'est encore davantage, et je l'ai 
entendu traiter de penseur sans égal par un homme, Aga 
Aly Téhérany, pour lequel je professe une haute estime, 
et qui figurera à son rang dans ce catalogue. Il s'occupa 
également de métaphysique, de logique et d'éthique, et y 
excelJa. Il a formé un grand nombre d'élèves. Cependant, 
malgré le mérite de Moulla Mohammed Aly Noury, il ar- 
riva après lui des événements tels que les excellentes 
instructions qu'il laissa à ses élèves ne purent tout à fait 

94 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

prévaloir. La philosophie se trouva dans une crise ana- 
logue à celle qu'elle avait traversée sous la domina- 
tion mongole, bien que moins dangereuse et surtout 
moins longue. Les Afghans, ayant renversé la dy- 
nastie régnante, l'anarchie s'ensuivit, puis le régime 
militaire de Nader Shah, et les convulsions civiles ame- 
nées par la compétition des Zendys et des Kadjars, de 
sorte qu^à la fin du siècle dernier, les sciences spécula- 
tives privées de l'attention, et partant de la protection des 
princes et des grands, se trouvèrent en butte à toute 
l'animosité du clergé. Alors les précautions de MouUa- 
Abd-Ourrezâk ne furent pas trouvées de trop. On en eut 
grand besoin pour se soutenir contre les accusations pas- 
sionnées de mouUas malveillants, plaidant devant des 
chefs militaires grossiers. Pendant cette période difficile, 
on fit beaucoup usage, beaucoup abus du Ketmân, dans 
les livres d'abord, puis aussi dans l'enseignement oral, et 
les choses furent poussées si loin que le désordre se mit 
dans l'école; les uns crurent que la philosophie n'ensei- 
gnait.à peu près que ce qu'elle disait ; les autres admirent, 
au contraire, qu'elle en pensait beaucoup plus long qu'elle 
n'en divulguait sous le manteau et qu'elle dépassait Avi- 
cenne. On exagéra encore les principes panthéistes sous 
l'influence des idées soufytes. En somme, il y eut, en ce 
temps, un trouble marqué dans la discipline philosophique. 
Après Moulla Mohammed AlyNoury, Moulla Mohammed 
Hérendy passa pour exceller en métaphysique. Il avait 
étudié sous Mirza Aboulkassem Muderrès. Il s'occupa aussi 
de théologie et de jurisprudence. Il a laissé un livre très 
consulté sur ces matières ; mais les mathématiques l'ont 
surtout occupé, et il a composé nombre de traités sur 
cette science. 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 95 

Aga Seyd Jousêf, surnommé « l'Aveugle, » ne fut pas 
arrêté par son infirmité. Bien qu'occupé de jurisprudence, 
à titre spécial, il n'en devint pas moins professeur pour 
les sciences philosophiques, et jouit, à litre de métaphy- 
sicien, d'une grande considération. Il était élève de Mirza 
Aboulkassem Muderrès. 

Sheykh Mehdy Meshhedy n'a pas formé d'élèves qui aient 
fait parler d'eux. On le cite comme bon métaphysicien. 

Moulla Ahmed Yezdy, savant exercé, et avec cela hardi 
métaphysicien, a écrit des commentaires estimés sur 
les marges d'un grand nombre de livres. Il a exécuté le 
même travail pour beaucoup de poètes soufys. Il était 
élève de Moulla Moustafa Goumshèhy. 

Moulla Ismaïl a occupé une place considérable parmi les 
philosophes de son temps. Il a écrit quatre traités cités 
et consultés journellement. Il avait étudié sous Moulla 
Aly Noury. 

Hadjy Méhémed Djafer Lahedjy étudia pendant environ 
quarante ans, et professa ensuite pendant trente ans. Il 
a écrit des commentaires sur les poètes soufys. Il a été 
commenté lui-même par Aga Aly, actuellement profes- 
seur au collège du Sipèhsalar à Téhéran. C'était encore 
un élève de Moulla Aly Noury. 

Moulla Agay Kazwyny, célèbre par ses connaissances 
en philosophie, par sa subtilité à comprendre et à exposer 
les doctrines des soufys. x.ga Aly Téhérany a travaillé sur 
les livres de ce savant, qui sortait de l'école de Moulla 
Aly Noury. 

Moulla Abdoullah Zenvéry, Muderrès, ou le Professeur. 
— Il est le père d'Aga Aly Téhérany. Excellent théo- 
logien et métaphysicien profond, également versé dans 
l'éthique et dans les mathématiques, il s'est fait et a con- 

96 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

serve une grande réputation par rélévation de sa pen- 
sée et de sa pénétration. Il a composé un commentaire 
estimé sur les hadys. Un ouvrage de lui, plus célèbre en- 
core, et d'une orthodoxie fort scabreuse, c'est un traité 
sur l'unité divine. En théologie, il était élève d'Aga Seyd 
Mohammed Bydabâdy, et en philosophie il avait eu les 
leçons de Moulla Aly Noury. Tl lui est arrivé l'aventure 
suivante : Un jour qu'il donnait sa leçon, un de ses élèves 
entra précipitamment dans la salle et s'écria que les fer- 
rashs du roi remplissaient la rue. Moulla Abdoullah pour- 
suivit le raisonnement qu'il avait commencé. Mais, bien- 
tôt, un domestique paraît et annonce que les ferrashs et 
les officiers se dirigeaient vers la maison. En effet, quel- 
ques instants après, le roi lui-même, avec les grands de 
l'empire, arrêtait son cheval devant la porte. Il mit pied à 
terre, et entrant seul dang* la classe, alla s'asseoir dans un 
coin, après avoir engagé Moulla Abdoullah à continuer. 
Cependant lui-même ouvrait un livre, et prenait connais- 
sance du passage commenté. La leçon finie, le monar- 
que, qui l'avait écouté avec l'attention la plus soutenue 
(car Feth-Aly-Shah s'occupait personnellement de philoso- 
phie), demanda au professeur de lui indiquer les élèves 
les plus distingués. A tous ceux-là il fit distribuer immé- 
diatement une certaine somme à titre de récompense, 
alloua des traitements pour tous les élèves, afin qu'ils pus- 
sent suivre sans distraction leurs études, et ayant fait 
un beau cadeau au professeur, il le quitta après l'avoir 
salué avec beaucoup de respect. Il est admis, en Asie, 
par tout le monde, que la science est au-dessus de tout, 
et si la pratique est loin de toujours répondre à cette 
théorie, on n'est pourtant jamais que charmé, on n'est 
jamais étonné de voir les souverains y rendre hommage. 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 91 

En même temps que MouUa Abdoullah, enseignait Hadjy 
Mohammed Ibrahym Nakhshè-Fouroush, ou « le ven- 
deur de peintures. » Il a fait preuve de vivacité d'esprit 
en métaphysique. Il s'est aussi distingué parmi les sou- 
fys. Il a été particulièrement étudié et commenté dans ces 
derniers temps par Aga Aly Téhérany, dans ses leçons au 
collège de la Mère du Roi. Moulla Aly Noury et Moulla 
Ismaïl furent ses maîtres 

Aa Séyd Riza Laredjany. — Son enseignement a été 
fort suivi et estimé. Il était élève de Moulla Aly Noury. Il 
a été également l'objet des leçons et des travaux critiques 
d'Aa Aly Téhérany. 

Moulla Mohammed Taghy Khorassany. — Versé dans 
les études théologiques et dans la philosophie, il a con- 
sacré sa vie à l'enseignement. Il était élève de Moulla 
Aly Noury. 

Moulla Ibrahim Noudjoumabady. — Excellent dans les 
différentes branches de la théologie, et également accom- 
pli comme métaphysicien. Élève de Moulla Aly Noury. 

Moulla Bagher Feshendy, habile en théologie et en mé- 
taphysique, a surtout élaboré la théodicée, terrain dan- 
gereux pour les philosophes, et oii les guette l'œil du 
clergé shyyte. Moulla Bagher Feshendy s'est tiré d'af- 
faire en empruntant la phraséologie des soufys, et sur- 
tout en se couvrant de nombreuses citations de Djelaleddin 
Roumy, l'auteur du Mesnévy. Au fond il est avicenuiste 
déclaré^ comme son maître, Moulla Aly Noury. 

Aga Séyd Gawwam Kazwyny, très versé dans la méta- 
physique, et même assez hardi, écrivait sous Feth-Aly- 
Shah, et ce roi, comme on l'a vu, autorisait et protégeait 
beaucoup les travaux intellectuels. Aga Séyd Gawwam 
jouit aussi de beaucoup d'estime comme théologien. Il a 

7 

98 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

même écrit un commentaire sur le Koràn. Il s'était formé 
sous Moulla Aly Noury. 

Moulla Rizay Tebrizy était fort habile en métaphysique. 
Il connaissait à fond les doctrines de Moulla-Sadra, et les 
a enseignées avec éclat. Il était éloquent. Son maître 
avait été Moulla Aly Noury. Il professa à Ispahan, au col- 
lège de la Grande- Aïeule. 

Moulla Sefer Aly Kazwyny, habile traditionniste, a été 
aussi fort remarquable comme philosophe. Il a étudié 
sous Moulla Aly Noury. 

Sheykh Sadray Tenkany. — Estimé comme théologien, 
il étudia la philosophie sous Moulla Aly Noury. 

Mirza Selman Tebrizy. — Excellent métaphysicien et 
médecin très estimé, élève de Moulla Aly Noury. 

Mirza Mohammed Hassan Neway, fils de Moulla Aly 
Goury. — Très apprécié comme philosophe et comme 
soufy, d'un esprit pénétrant, il se forma sous son père, 
et sous Moulla Mohammed Aly Noury pour la philosophie ; 
mais dans toutes les autres branches de connaissances, ce 
fut son père seul qui l'instruisit. Aa Aly Téhérany a passé 
cinq ans à étudier auprès de lui le Ketab-è-Esfar, le She- 
wahed d'Avicenne, le Heyyat-esh-Shefa et le Ketab-Mefa- 
tih-algaïb. 

Moulla Mohammed Hamzé, de Balfouroush, très habile 
en théologie et en philosophie, a écrit un commentaire 
sur les opinions de Moulla-Sadra, et réfuté les idées de 
Sheykh Ahmed Akhshany. 

Mirza Aly Naghy Noury, fils de Moulla Aly Noury, élève 
en philosophie de son père et de son oncle^ a laissé une 
réputation de grand savoir. 

Moulla Abdoullah Goumshey, bon métaphysicien. Il a 
beaucoup enseigné. 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 99 

La cinquième génération après Moulla-Sadra a compté 
parmi les philosophes les plus éminents : 

Son Excellence le Hadjy Moulla Hady, de Sehzewar, 
qui vit encore aujourd'hui, âgé à peu près de soixante-dix 
ans. Il est tout à fait hors ligne. C'est un savant éminent, 
un érudit solide, un maître accompli dans les études mé- 
taphysiques, et dans tout ce qui tient aux hautes connais- 
sances. Il a composé un grand nombre de commentaires 
sur les œuvres diverses de Moulla-Sadra. ,11 est élève de 
Moulla Ismaïl. Ce personnage jouit en Perse d'une consi- 
dération sans égale, et il n'est pas de membres du clergé 
qui ne lui cède dans le respect qu'il inspire aux popula- 
tions et même au gouvernement. Sa réputation de science 
est tellement étendue, qu'il lui vient à Sebzewar, son lieu 
de naissance, où il est rentré depuis longues années, 
pour n'en plus sortir, des élèves et des auditeurs partis 
de l'Inde, de la Turquie et de l'Arabie. Il appartient à une 
famille modeste, mais non dénuée de fortune, et de ce 
qu'il a hérité de son père, il a toujours vécu fort hum- 
blement sans avoir jamais cherché, par aucun moyen, 
ni le commerce, ni la poursuite des emplois, à aug- 
menter son revenu. Il s'est absorbé dans l'étude. Sa cou- 
tume est, au commencement de chaque année, de rece- 
voir de son fermier ce qui lui revient en espèces et en 
nature du produit de sa terre. Il met à part une certaine 
somme pour son entretien, en ayant soin de le calculer 
sur le pied le plus modique. Le reste, il le donne immé- 
diatement aux pauvres, et ne reçoit jamais de cadeaux 
d'aucune nature ni de qui que ce soit. Chaque jour, à la 
même heure, avec une grande précision, rappelant en 
cela, comme sous d'autres rapports, la mémoire du pro- 
fesseur Kant,il se rend à la mosquée pour donner sa leçon 

100 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

à ses nombreux élèves. Quand il paraît à la porte de sa 
petite maison, appuyé sur son bâton, la foule, qui l'at- 
tend, le salue avec une vénération profonde et l'accompa- 
gne jusqu'à sa chaire. Il y monte et parle au milieu 
d'un silence respectueux. Tout ce qu'il dit est écrit à l'ins- 
tant par les auditeurs. On lui reconnaît une éloquence 
égale à la hauteur de sa doctrine. Sa leçon terminée, il 
rentre dans sa demeure, oîj, sauf quelques instants donnés 
au sommeil, et quelques instants plus courts encore em- 
ployés à ses repas, d'une frugalité ascétique, il travaille 
et médite. Le peuple ne doute pas qu'il n'ait le don des 
miracles. Parmi ceux en assez grand nombre qu'on lui 
attribue, je citerai celui-ci. Il y a peu d'années, des cava- 
liers du gouverneur du Khorassan, venant de Meshhed pour 
se rendre à Téhéran, demandèrent à Sebzewar de l'orge 
pour leurs montures. Comme on ne voulait pas leur en 
livrer, ou que le prix qu'on en demandait leur semblait exa- 
géré, ils prirent l'orge de force ; mais les chevaux refusè- 
rent de manger. La population ne manqua pas de redou- 
bler de clameurs contre les ghoulams, et de leur faire bien 
sentir que c'était le ciel qui châtiait leur brutalité. Les ca- 
valiers, très surpris et plus effrayés encore, se rendirent à 
la maison de Son Excellence Hadjy Moulla Hady, et le sup- 
plièrent d'intercéder près de Dieu en leur faveur. Le 
Moulla, après leur avoir vivement reproché leur méchan- 
ceté et leur endurcissement, leur imposa de payer immé- 
diatement l'orge volée, ce qu'ils firent sans hésitation. — 
Allez maintenant, leur dit-il, les chevaux mangent ! Et ils 
mangeaient, en effet. Le principal ouvrage de Hadjy Moulla 
Hady a été imprimé à Téhéran. C'est le Shereh-menzoumèh^ 
ou « Commentaire sur le Poème. » L'ouvrage est formé de 
trois parties distinctes. D'abord un texte poétique, où les 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. Q{ 

idées du philosophe sont exprimées avec une concision élé- 
gante mais serrée, par conséquent obscure; puis un com- 
mentaire perpétuel, où le sens de chaque vers est analysé 
mot par mot; enfin des scholies marginales qui renché- 
rissent sur les interprétations du commentaire et ne les 
rendent pas toujours plus saisissables, car, suivant la 
méthode commune, s'il s'agit d'éclairer les adeptes, il 
n'est pas moins important d'égarer les autres, de sorte 
qu'on peut se perdre aisément dans un réseau artistement 
disposé de contradictions voulues. Le grand mérite de 
Hadjy Moulla Hady est d'avoir repris l'œuvre de Moulla- 
Sadra. De même que celui-ci restaurait Avicenne dans la 
mesure possible, de même celui-là restaure à la fois et 
Moulla-Sadra lui-même et son auteur, usant de toute la 
latitude que peut lui donner la liberté plus grande du 
temps oii nous vivons. Il est, en effet, bien que voilé en- 
core, plus explicite que l'Akhound, et se rapproche du 
grand maître avec une plénitude de franchise qui n'avait 
pas été vue depuis des siècles. Là est la cause de l'en- 
thousiasme qu'il excite, et pour cette raison on ne peut 
nier qu'il marque un moment intéressant dans l'histoire 
philosophique du pays. Je connais plusieurs de ses élèves, 
et la pente de hardiesse sur laquelle il les a mis est des- 
cendue par eux avec un élan tout à fait remarquable, et 
qui ne saurait manquer d'avoir des résultats. C'est en 
vue de cette école principalement que j'ai traduit en per- 
san, avec l'aide d'un savant rabbin, Moulla Lalazâr Ha- 
mâdany, le Discours su?' la méthode de Descartes, que le 
roi Nasreddyn Shah a daigné faire publier. 

Au temps que Hadjy Moulla Hady commençait à étu- 
dier, on comptait encore d'autres célébrités. 

Moulla Abdoullah Ghylany était un érudit pénétrant 

102 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

et d'un jugement sain. Il a enseigné la philosophie à Kaz- 
wyn, et il y avait étudié sous le Moulla Agay. 

Moulla Jousèf de Kazwyn. — Aussi bien que le précé- 
dent, ce savant a contribué à donner aux écoles de sa 
ville la grande réputation qu'elles avaient conquise dans 
ces dernières années. Kazwyn a été et est encore un des 
goints principaux de la doctrine sheykhye, et les théolo- 
piens ont dû beaucoup de leurs arguments et de l'éclat de 
leurs leçons au voisinage immédiat des philosophes qui 
leur ont prêté un secours utile, dont ils ne se vantent 
pas. Moulla Jousèf était élève de Moulla Agay. 

Aga Séyd Aly| Tenkany. — C'était un homme d'une 
vaste instruction. Il a professé la philosophie à Téhéran, 
Il était élève de Moulla Abdoullah Muderrès. 

Moulla Housseyn Aly Thalegany. — Homme très labo- 
rieux et fort instruit dans les traditions et dans les choses 
philosophiques, il a enseigné à Téhéran et était élève de 
Moulla Abdoullah Muderrès. 

Redjeb Aly Kény, à peu près l'égal du précédent, a 
enseigné comme lui à Téhéran, et a eu le même maître. 

Aa Mahommed Rézy Goumshehy. — On lui reconnaît 
une intelligence de premier ordre et une grande science. 
Il a étudié sous Hadjy Mohammed Djaefer Laredjany et 
sous Mirza Mohammed Hassan Noury, quant à la philoso- 
phie et à la théologie; pour ce qui est des doctrines du 
soufysme, où il excelle, il a eu pour maître Hadjy Séyd 
Ryza. Il professe^ en ce moment, à Ispahan. 

Mirza Mohammed Hassan Djelyny. — Homme habile, 
professeur à Ispahan, où il occupait une chaire il y a peu 
d^années et commentait les poètes soufys, les traditions 
du Prophète et des Imams. Elève de Hadjy Mohammed 
Djœfer Laredjany. 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 103 

Aga Riza Kouly, de Kazwyn. — Il se distinguait par des 
connaissances élevées et un jugement sain. Etabli à Kaz- 
wyn, il avait été l'élève de Moulla Agay, de cette ville. 

Aga Séyd Sâdek Kashany. — Cet homme très distingué 
a professé à Kashan, sa ville natale. Il a laissé une grande 
réputation de dialecticien. 

Moulla Murteza Kouly Thalégany. — Très versé dans 
les sciences philosophiques, élève de Moulla AbdouUah 
Muderrès, il a professé k Téhéran. 

Mirza Mohammed Housseyn Kermany. — Soufy et, en 
même temps, profond dans la doctrine avicenniste. Il a 
étudié sous Mirza Mohammed Hassan Djelyny, à Ispahan, 
et il a travaillé aussi sous la discipline de Hadjy Moulla 
Hady, à Sebzewar. Pendant quelque temps, il a professé 
à Téhéran. Mais s'élant soustrait un beau jour aux opi- 
nions diverses qu'il avait acceptées jusqu'alors pour em- 
brasser les doctrines exclusives des Bâbys, il lui a fallu 
fuir, et il est aujourd'hui compté parmi les docteurs les 
plus éminents et les plus zélés de la secte nouvelle. 11 
a réussi à faire beaucoup de partisans à ses coreligion- 
naires actuels parmi les philosophes et les étudiants. 

Moulla Aboulhassan Ardestany est célèbre et con- 
sidéré parmi les philosophas et les soufys. Il enseigne 
en ce moment à Téhéran. 11 a étudié sous Mirza Mo-' 
hammed Hassan Djelyny et sous Mirza Mohammed Hassan 
Noury. 

Sheykh Aly Naghy Thalégany. — C'est un docteur 
d'un esprit vif, juste, perçant et d'une grande érudition. 
Excellent métaphysicien, élève de Moulla Agay Kazwyny, 
il professe actuellement à Téhéran. 

Moulla Zeyn-Alabedyn Mazendérany. — Il a écrit des 
commentaires estimés sur des ouvrages célèbres; il est 

104 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

également bon théologien. Son maître était Hadjy Mo- 
hammed Djaifer Laredjany. 

Mirza Mohammed Hady, séyd d'Ispahan, bon philo- 
sophe, élève de Moulla Ismaïl; il était estimé comme tra- 
ditionniste. 

Aga Hady Shyrazy. — Homme supérieur par les dons 
de rintelligence; habile, tout à la fois, en philosophie et 
en théologie. H était élève de Mirza Hassan Djelyny. 

Hadjy Mohammed Ismaël Ispahany, très docte en phi- 
losophie, est élève de Hadjy Mohammed Djaefer Lare- 
djany et de Mirza Mohammed Hassan Noury. C'est un 
homme d'une ferme intelligence. Il enseigne aujourd'hui 
à Ispahan. 

Aga Aly Téhérany, professeur au Collège de la Mère du 
Roi à Téhéran, est un personnage remarquable à tous 
égards. Faible de corps, petit, noir, maigre, avec des 
yeux de feu et une intelligence au-dessus de la portée 
moyenne. l a étudié sous son père Moulla Abdoullah 
Muderrès, sous Moulla Agay, de Kazwyn, sous Hadjy 
Mohammed Djœier Laredjany, sous Hadjy Mohammed 
Ibrahim, sous Seyd Rézy et, enfin, sous Mirza Moham- 
med Hassan Noury. On lui doit déjà un assez grand 
nombre de scholies sur des philosophes connus. La théo- 
logie, qu'il a d^abord enseignée, a été abandonnée par lui, 
et sa réputation est telle qu'ayant quitté le Collège de la 
Mère du Roi, où il professait, il a pu continuer ses cours 
dans sa propre maison^ sans rien perdre de sa popularité 
ni du nombre de ses élèves. 11 prépare en ce moment un 
livre sur l'histoire de la philosophie depuis MouUa-Sadra 
jusqu'à ce jour, et ce sera, je crois, le premier qu'on ait 
fait sur une pareille matière depuis Shahrestany. 

Il est à observer que le catalogue qui précède est ex- 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 105 

trêmement incomplet. D'abord il ne contient que les noms 
des hommes qui ont tenu ou qui occupent aujourd'hui 
les positions les plus éminentes dans la science en quel- 
que sorte officielle, c'est-à-dire les noms des professeurs 
de collèg-es depuis 1666 jusqu'à ce jour. Mais il y aurait 
erreur grave à ne pas remarquer qu'un très grand nom- 
bre des élèves de ces doctes personnages sont entrés dans 
la vie civile ou se sont renfermés dans la retraite, sans 
renoncer aucunement aux études qui avaient occupé plu- 
sieurs années de leur vie. Les disciples des philosophes 
persans n'ont pas d'âge ni d'état propres ; on en voit aussi 
bien de soixante ans que de vingt autour des chaires des 
mosquées, et aussi bien des cavaliers et des personnages 
administratifs ou politiques, des princes ou des gouver- 
neurs que de jeunes moullas. 11 en est aujourd'hui en Asie 
comme chez nous au moyen âge, quand, autour de la 
chaire d'Abélard, se pressaient des écoliers, mais aussi 
des docteurs, des chevaliers, des bourgeois, qui venaient 
écouter avec une égale passion les leçons du métaphysi- 
cien. 

En outre, on a pu observer qu'à l'exception du Hadjy 
Moulla Hady, de Sebzewar, personnage absolument in- 
comparable, et qu'il n'était pas possible de passer sous 
silence, les notes sur lesquelles j'ai travaillé ne s'occu- 
pent que des trois écoles d'Ispahan, de Kazwyn et de 
Téhéran. Mais il s'en faut que le mouvement intellectuel 
soit renfermé dans ce cercle. Il y a eu, il y a aujourd'hui, 
des philosophes considérés et savants à Hamadan, à Kir- 
manshah, à Tebriz, à Shyraz, à Yezd, à Kerman, à Mesh- 
hed et dans beaucoup d'autres localités. Si le voisinage 
des Turkomans inspire aux théologiens d'Asterabad une 
soif et une âcreté de polémique qui les rend aussi célè- 

/ 

106 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

bres qu'insupportables aux docteurs des autres villes, il 
est d'autre part certain que l'école de Nedjèf, qui, bien 
que située en pays turk, est toute persane, fournit, en 
général, des argumentateurs beaucoup plus doux, et que 
la théologie n'y est pas tellement et si exclusivement en 
honneur qu'on n'y rencontre des philosophes habiles. Il 
faut compter parmi eux pour le savoir, non moins que 
pour le rang, Séyd Murtéza, Imam-Djumê de Nedjèf, 
le personnage le plus considérable du shyysme et qui, 
de l'aveu unanime, est digne par Fascétisme de sa vie, 
la pureté de ses mœurs, l'étendue de ses connaissances 
philosophiques aussi bien que théologiques, d'être com- 
paré à Hadjy Moulla Hady de Sebzewar, bien que moins 
érudit. 

Comme, cependant, il faut être exact, on ne peut pas 
nier que l'école de Nedjèf a fourni dans ces derniers 
temps le modèle des théologiens emportés. Mais ce doc- 
teur doit à cette réputation méritée une existence si avan- 
tureuse et si agitée, qu'il porte avec lui la preuve que ses 
procédés d'enseignement et de discussion ne sont pas ce 
qu'ils devraient être pour cadrer avec le goût général. 

Ce polémiste si turbulent s'appelle Moulla Aga, et il est 
lesghy de nation, né à Derbend, sur les bords de la Cas- 
pienne. Cette origine est une circonstance atténuante 
assurément pour ses vivacités; mais si un Lesghy, de 
Derbend, est fort excusable de se montrer peu endurant, 
il l'est moins de s'être fait docteur. A la vérité, il est 
resté guerrier. On le voit monter dans sa chaire, le gama 
ou sabre droit au côté, le sourcil froncé et l'aspect, 
comme on dit, un peu loup-garou. Cependant, ses cours 
sont très suivis, parce que sa science est réelle et son 
habileté profonde. 11 se plaît même à traiter les questions 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 107 

les plus ardues et les plus épineuses, et on assure que, 
lorsqu'il n'est pas contredit, lorsqu'il ne suppose pas 
qu'il pourrait Têtre, lorsqu'il trouve son auditoire atten- 
tif à son gré et à son gré intelligent, il se laisse guider 
par les idées seules et devient fort éloquent, fort instruc- 
tif et très persuasif. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il est 
indispensable que tout marche à sa guise, et il suffit de 
bien peu de chose pour déranger l'équilibre très délicat 
de ses facultés. S'il s'aperçoit qu'un seul des auditeurs 
est inattentif, ou, ce qui est pire, que ses élèves n'ont 
pas l'air de comprendre ses déductions, il ne tarde pas à 
s'irriter. Il insiste avec emportement sur les points ma- 
lencontreux. Il commence à mêler d'assez gros mots à 
son argumentation, il s'emporte, se jette en bas de sa chaire 
et lire le gama sur son troupeau, qui crie et s'enfuit. 

C'est surtout dans la controverse contre les hétérodoxes 
qu'il est tenté violemment de recourir aux armes tempo- 
relles. Alors le zèle et la foi, très vifs chez lui, l'empor- 
tent irrésistiblement, et lorsque ses arguments intellec- 
tuels ne font pas tout l'effet qu'ils devraient, l'indignation 
le saisit, et il met encore la main au sabre. Mais il lui est 
arrivé de trouver dans ce genre de discussion des adver- 
saires aussi véhéments que lui-même, et d'une de ces 
conférences il est sorti avec une large cicatrice qui lui 
partage le visage en deux. 

Cet accident n'a nullement refroidi la passion du théo- 
logien lesghy. Il est venu il y a quelques mois à Téhéran ; 
et précédé comme il l'était de sa grande réputation, les 
plus grands personnages de l'empire se sont disputé 
l'honneur de lui offrir l'hospitalité. Le Moayyir-el-Mema- 
lek, grand trésorier, l'a emporté sur ses rivaux. 

Ce dignitaire est un homme dévot, mais c'est aussi un 

108 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

homme du monde qui a des goûts délicats, somptueux et 
variés. Il aime à bâtir. L'enceinte de son palais, ou plutôt 
de ses palais et de ses jardins, va bientôt avoir envahi 
tout un quartier. Il est célèbre pour ses collections d'an- 
ciennes porcelaines chinoises, qu'il fait rechercher et 
acheter partout. Il se procure à grands frais toutes sortes 
de produits de l'industrie européenne. Il veut avoir, dans 
ses serres, des arbres et des plantes de toutes les contrées 
de la Perse, et, malgré tant d'affaires, il trouve des loi- 
sirs pour des distractions d'une toute autre espèce, La 
chronique sbandaleuse du bazar s'occupe fréquemment 
de lui ; il est rare qu'une anecdote scabreuse se produise 
dans Téhéran sans que les beaux garçons qui le servent 
ou les dames qui habitent son enderoun n'y soient pour 
quelque chose. Enfin, c'est un homme fort occupé, très 
élégant dans ses mœurs, 1res poli, on ne saurait lui con- 
tester ce mérite; mais qui, malgré la grande piété dont 
il se pique, ne peut naturellement pas réunir des mérites 
si différents, sans prêter un peu le flanc à la médisance. 

Le premier jour où Hadjy MouUa Aga Derbendy vint 
s'installer chez lui, il fut facile de voir que l'austère phi- 
losophe ne serait pas longtemps satisfait. On l'avait logé 
superbement dans un pavillon à trois étages^ et on 
s'empressa, sur les ordres du Moayyir, d'apporter le thé. 
Le moulla crut remarquer tout d'abord que le samovar 
et les différents ustensiles étaient d'argent. C'est là ce 
qu'on peut appeler l'abomination de la désolation pour 
un musulman exact; car le Prophète a défendu, quoique 
sans succès, l'usage de ces superfluités, voulant expres- 
sément que les métaux précieux fussent réservés à l'usage 
exclusif du commerce. Le moulla en fit l'observation avec 
quelque sévérité. Sur quoi le Moayyir, un peu confus, 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 109 

répondit que son service à Ihé n'était qu'en plaqué. Le 
moiilla fronça le sourcil, et, jetant un coup d'oeil scanda- 
lisé sur les trop jolis serviteurs qui s'empressaient à le 
servir, demanda si ceux-là aussi étaient en plaqué? 

xprès un début pareil, il n'était guère possible que la 
bonne intelligence se maintînt longtemps entre le doc- 
teur et son hôte. Peu de jours s'écoulèrent et le moulla, 
prenant son bâton, déclara que ce n'était pas un séjour 
agréable pour lui qu'une maison où ses méditations étaient 
sans cesse troublées par le bruit ducentour et du dombek; 
que, d'ailleurs, il avait cru saisir dans l'air les émana- 
tions révoltantes du vin et de Tarak; que, dès lors, il 
s'en allait, et il s'en alla. 

Il vint se loger dans une petite maison, à l'aspect tout 
à fait ascétique, auprès de la Mosquée Royale. Les nou- 
vellistes et les mauvaises langues de Téhéran, qui s'é- 
taient beaucoup et joyeusement occupés de ses débuts, 
attendaient de lui plus encore, et leur espoir ne fut pas 
trompé. 

Hadjy Moulla Aga Derbendy ne tarda pas à monter en 
chaire, et il commença une série de sermons sur l'état 
moral du gouvernement. Il dit que l'islam n'existait pas 
dans la capitale de la Perse, ou bien que, s'il existait, il 
y était Chaque jour foulé aux pieds dans ses prescriptions 
les plus importantes. Il consacra un sermon spécial à 
peindre, en traits fort accusés, les rapines du Ministre 
des Travaux Publics, et comme son auditoire n'était pas 
moins plein de ce sujet que lui-même, il eut un succès 
énorme» A quelques jours de là, il continua la démonstra- 
tion de sa thèse, en prenant à partie les vertus du 
Ministre de l'Intérieur, et l'enthousiasme des auditeurs ne 
fut pas moins considérable. 

110 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

Le roi ne tarda pas à être instruit par les victimes des 
travaux apostoliques d'Hadjy MouUa Aga Derbendy. Il 
ne déteste pas, en thèse générale, que ses ministres soient 
vilipendés et il ne paraît tenir, en aucune occasion,' à ce 
que le public ait sur leur compte des illusions qu'il serait 
d'ailleurs difficile de lui imposer. Cependant, quand le 
prédicateur eut paisiblement raconté à un auditoire, aussi 
attentif que nombreux, pourquoi le Débyr-el-Moulk, se- 
crétaire généra] de l'Etat, n'avait pas d'enfants et ne ju- 
geait pas même à propos d'entrer jamais dans son ende- 
roun, trouvant ailleurs son plaisir, le roi parut trouver 
que les choses avaient été poussées assez loin et il fit 
prier l'Imam-Djumè d'interdire l'abord de la chaire au 
savant professeur. L'Imam-Djumê mit beaucoup d'égards 
dans l'accomplissement de sa mission et Hadjy Moulla 
Aga promit de ne plus prêcher. Mais il ne promit pas de 
s'enfermer dans la solitude. Il était devenu le personnage 
populaire de la capitale. Une foule d'admirateurs Tentou- 
rait sans cesse et l'entourait pour recueillir de sa bouche 
tous les jugements hardis dont on était devenu si friand 
et qu'il ne croyait pas devoir celer à ce qu'il voulait 
bien considérer comme son intimité. Ue sorte que les 
Colonnes de l'Etat, pour employer l'expression persane 
officielle, n'avaient presque rien gagné à l'intervention 
royale. Ces colonnes firent tant que le roi finit par nommer 
Hadjy Moulla Derbendy à un grand emploi ecclésiastique 
qui l'envoyait à Kermanshah et lui fixa^ dans cette rési- 
dence, de beaux appointements. Comme le moulla, dont les 
mœurs sont d'ailleurs austères et justifient Tâpreté de ses 
principes, n'est pas, tout à fait, à l'abri du soupçon d'ai- 
mer l'argent, il est parti pour se rendre à son poste. Le 
public se moque de lui et les dignitaires respirent. 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 111 

Je dois ajouter en finissant que Hadjy Moulla Aga peut 
être cité comme un exemple rare en Perse d'un théologien 
ouverlement hostile à toute étude hétérodoxe. Il n'est 
nullement soufy; il proteste avec emportement contre les 
idées des sheykhys ; il proscrit les akhbarys ; c'est un 
moushtehedy opiniâtre. En un mot, il se renferme avec 
soin dans les limites rigoureusement tracées de l'isla- 
misme shyyte. Aussi, faut-il observer, une fois de plus, 
que cet argumentateur si rigoureux est un Lesghy et qu'il 
portejsur un terrain mouvant et varié par excellence les 
habitudes raides et absolues de sa race. 

CHAPITRE V 

LES LIBRES PENSEURS 
LE CONTACT DES IDEES EUROPÉENNES 

Le moulla Nasreddin avait deux veaux. L'un tira telle- 
ment sur sa corde qu'il réussit à la casser et il s'enfuit dans 
le désert. Le moulla, fort en colère, prit un bâton et il se 
mit à frapper à coups redoublés sur le veau qui était 
resté tranquille à son piquet. — Vous n'y pensez pas, 
moulla! lui crièrent ses voisins. La pauvre bête ne vous 
a donné aucun ^nnui, vous feriez beaucoup mieux de 
courir après celle qui s'échappe. — On voit bien, répon- 
dit le moulla, que vous ne connaissez guère celle-ci ! S'il 
arrive jamais qu'elle rompe sa corde, elle me donnera 
bien autrement de mal que l'autre ! 

Le moulla Nasreddin, Marforio asiatique, n'aurait ja- 
mais pu mieux dépeindre, s'il l'avait voulu faire, le na- 
turel de ses compatriotes, de leur nature fort attachés aux 
idées religieuses et très préoccupés des questions philo- 
sophiques ; mais, s'il leur arrive de rompre la corde, 
ils vont plus loin au hasard que personne, et leurs diva- 
gations irrespectueuses ne connaissent pas de limites ni 
de points d'arrêt. 

Un ghoulam ou cavalier nomade en voyage rencontra 
un jour, à la porte d'une ville, et je crois me rappeler que 

8 

114 LES LIBRES PENSEURS. 

c'était Zendjan, dans le Khamsèh, un vieux prêtre courbé 
par l'âge qui, d'une main, s'appuyait sur son bâton, et, 
de Tautre, tenait tout près de son œil droit un livre que, 
tout en cheminant, il paraissait lire avec beaucoup d'at- 
tention. En même temps, il pleurait. 

Le ghoulam lui cria : Salut à vous^ séyd! 

— Et à vous le salut I répondit l'autre. 

— Pourquoi, séyd, vous en allez-vous ainsi pleurant? 

— Ah! mon fils'I c'est que je suis vieux et que je n'y 
vois plus du tout de l'œil gauche. 

— Yoilà, certes, un grand mal, dit le cavalier, mais 
puisque vous n'êtes plus jeune, n'avez-vous pas eu le 
temps de vous y faire ? Ce n'est pas pour cela que vous 
gémissez si fort. 

— Je pleure sans doute pour une autre cause encore, 
répliqua le séyd; c'est que je lis en ce moment le Livre 
de Dieu, et en considérant combien c'est beau, juste et 
bien dit, je ne saurais me défendre de verser des larmes 
de tendresse. 

— Vous en avez sujet assurément, repartit le cavalier; 
mais, à votre âge, sans doute ce n'est pas la première 
fois que le Koran est dans vos mains, et le connaissant 
de reste, votre admiration a eu le temps de s'émousser. 

— Vous avez raison, mon fils; mais c'est que, voyez- 
vous, à bien considérer plus d'un passage, on croit com- 
prendre que si l'apôtre de Dieu avait écouté plus attenti- 
vement la révélation de l'archange Gabriel, il nous y 
serait commandé tout le contraire de ce que nous y trou- 
vons. 

— Vous avez peut-être raison, séyd ; mais pourquoi en 
gémir? Ce qui est juste en soi, faites-le sans vous soucier 
des prescriptions maladroites. 

LES LIHRES PENSEURS. 115 

Ici le séyd se mit à sangloter beaucoup plus fort et, 
d'une voix entrecoupée, il s'écriait, tout en branlant les 
mains : 

— Si ce n'était encore que cet imbécile de Prophète ! Mais 
n'est-il pas évident, en plus de dix endroits, que Gabriel 
lui-même n'a pas compris le premier mot de ce que le 
Tout-Puissant lui dictait ! 

Ici le cavalier se mit à rire, et il allait encore chercher 
à presser le séyd de prendre ses propres réflexions en 
patience ; mais, tout en devisant, ils avaient dépassé la 
porte de la ville, et comme ils se trouvaient à l'entrée 
d'une ruelle, le vieillard, se détournant, y entra sans 
prendre congé de son compagnon qui l'entendit mur- 
murer : 

— Que le Prophète, que Tange Gabriel n^'aient pas su 
ce qu'ils disaient, il n'y aurait que demi-mal ; mais quand 
on voit que Tautre lui-même... 

Ici le séyd disparut derrière l'angle d'un mur et le ca- 
valier ne put savoir ce qu'au juste son interlocuteur avait 
prétendu insinuer. 

Il faut voir cette espèce de dialogue joué par deux 
esprits forts persans, avec les gestes, les grimaces, les 
attitudes, toute la mimique, enfin, qui s'y peut rattacher. 

Je raconterai encore quelque chose dans le même goût. 
De telles historiettes sont aussi des documents. 

Un homme aimable de ma connaissance était allé faire 
une visite chez un de ses amis. Il le trouva fort occupé 
d'une question qui le tourmentait grandement et non sans 
motif, car il ne cherchait rien moins que l'accord du libre 
arbitre et de la grâce, problème tout aussi délicat et non 
moins sérieux chez les musulmans que chez nous. D'une 
part, on ne saurait mettre de bornes à l'omnipotence di- 

116 LES LIBRES PENSEURS. 

vine ; d'autre part, il serait hérétique d'émettre le plus 
léger doute sur la responsabilité de l'homme; le Prophète 
Fa dit, Aly l'a affirmé, l'imam Djafer Sadek l'a confirmé. 
Incliner à droite, pencher à gauche, c'est sortir de l'or- 
thodoxie et verser on ne sait pas où. Comment donc faire ? 
Tel était le problème dont se tourmentait l'ami de mon 
ami. La conversation s^engagea sur cette thèse, avec pas- 
sion de la part du maître de la maison, complaisance 
du côté de son visiteur. Tandis qu'ils argumentaient de 
leur mieux, ce dernier, assis près de la fenêtre, crut aper- 
cevoir un homme qui se cachait et semblait vouloir péné- 
trer dans la maison sans être vu. 

Tout en suivant la discussion, il guettait les mouve- 
ments du personnage mystérieux et il les trouva si sus- 
pects qu'il interrompit son savant interlocuteur au milieu 
d'un dilemme de la plus intéressante obscurité, pour ap- 
peler son attention sur le manège de l'inconnu. 

Mais juste au moment où, avec impatience, le philo- 
sophe jetait un regard du côté que le doigt de son 
hôte lui indiquait, l'homme avait disparu et la disserta- 
tion tlambait plus brillante que jamais, quand, tout à 
coup, on entendit de grands cris, et les domestiques se 
précipitèrent dans la chambre, brandissant des bâtons et 
gesticulant : un voleur venait d'emporter plusieurs usten- 
siles de prix. * 

Là-dessus, mon ami partit d'un éclat de rire, et s'a- 
dressant à son disputeur contrarié : Vous me rappelez, 
lui dit-il, l'histoire d'un astrologue qu'un jeune homme 
s'était chargé d'entretenir et de distraire pendant que le 
camarade du jeune homme faisait la cour à sa femme. — 
Il lui disait : Seigneur astrologue, vous êtes un homme 
d'une science profonde, et je suis venu vous demander si 

LES LIBRES PENSEURS 117 

demain est un bon jour pour entreprendre un voyage que 
je médite. 

L'astrologue prit ses tables et son livre, jeta ses points 
et, plongé dans son calcul, se prit la barbe et laissa 
tomber ces paroles : Saturne est dans le bélier... En soi, 
ce n'est pas mauvais. Mais, quoi? Vénus est en opposi- 
tion avec Saturne? Oh! oh! cela ne vaut rien!... Ah! 
diable! Voici encore Mercure qui entre dans le Scorpion! 
Monsieur, renoncez à ce voyage, il vous serait assuré- 
ment funeste. 

Le jeune homme, pendant que l'astrologue parlait, le 
contemplait avec une profonde admiration, et quand il 
eut fini, il lui dit humblement : Tant de perspicacité me 
rend confus. Mais j'y vois des limites. 

— Et lesquelles donc? 

— Gageons que vous ne sauriez me raconter par le 
détail ce qui se passe en ce moment dans votre enderoun. 

— Ainsi, continua le narrateur, vous vous occupez du 
libre arbitre et de la grâce, de ce qu*a prétendu le Pro- 
phète, et si l'imam Djafer le Véridique nous a fait des 
contes ou non, et vous laissez voler vos tasses. Vous 
trouvez-vous bien raisonnable ? ^ 

On voit ainsi que, parmi les Persans, il existe aussi ce 
qu'on pourrait appeler Técole de la grosse raison, une 
théorie qui porterait les hommes à s'occuper uniquement 
des objets qui tombent sous leurs sens et à s'attacher, sans 
distraction, à leurs intérêts les plus matériels et les plus 
prochains. Pour les partisans de cet ordre d'idées, la reli- 
gion est une convention qu'il faut respecter de peur des 
inconvénients qu'entraînerait l'affectation contraire; mais 
la philosophie n'étant pas commandée, on doit la fuir 
avec soin, comme on fuirait un magasin de bombes. Ceux 

118 LES LIBRES PENSEURS 

de ces projectiles qui ne sont pas dangereux, sont creux. 
Il n'en existe pas dont il soit bon de s'approcher. 

On ne rencontre guère de ces sceptiques que dans les 
grandes villes, à Téhéran surtout. Ils se voient parmi les 
Mirzas et les membres de l'administration. Ce sont de 
bons compagnons, et je ne dirai pas des gens d'esprit, 
parce que les sots sont si rares en Asie qu'on ne saurait 
faire une catégorie de leurs contraires; mais ce sont des 
gens joyeux et d'entretien agréable. Après tout, leurs 
négations n'ont pas grande importance et n'exercent guère 
d'influence, parce que l'action irrésistible de la race les 
rend extrêmement intermittentes et incomplètes. 

On a souvent remarqué, en Europe, que les gens de 
l'humeur que je décris, tout en s'élevant contre des idées 
religieuses ou philosophiques coordonnées, entretiennent 
assez souvent des superstitions qui ne le sont pas. On les 
voit fortement contraires à toute doctrine précise et dé- 
finie, mais ils ont une peur terrible du hasard. Ils ne 
croient pas en Dieu ; mais ils voudraient que le ven- 
dredi n'existât pas dans le calendrier, ou, s'ils se sont 
glorieusement affranchis de cette inquiétude et s'ils la 
proclament puérile, c'est au lundi qu'ils en veulent. La 
statistique des voyageurs en chemin de fer porte cet irré- 
fragable témoignage, qu'à certains jours, comme le treize 
de chaque mois, une dépression de recette considérable 
se manifeste ; et les gens du métier considèrent le fait 
comme normal. On ne peut donc se soustraire à cette 
conclusion scientifique, que la population rationaliste 
des grands centres n'admet que sous bénéfice d'inven- 
taire l'autorité de l'Église, mais ne fléchit pas dans son 
respect profond pour l'influence astrologique du treizième 
jour. 

LES LIBRES PENSEURS 119 

Si cette inconséquence remarquable a lieu en Europe, 
on ne s'étonnera pas de la trouver en Asie. Les gens qui 
expriment les opinions que j'ai indiquées plus haut ne les 
ont pas à un égal degré à toutes les heures de la journée 
et surtout de la nuit, et quand ils voyagent en pays sus- 
pect, et quand ils craignent une disgrâce de leurs supé- 
rieurs, ou que la disgrâce est arrivée. Or, comme l'exis- 
tence des Orientaux est beaucoup trop agitée par leurs 
passions, leurs convoitises, leurs plaisirs, leurs indis- 
crétions, leurs audaces, leurs faiblesses, pour qu'une tran- 
quillité et une sécurité uniformes donnent tout à fait libre 
carrière à leur esprit d'opposition , on doit considérer 
l'état de présomptueuse confiance décrit tout à Theure 
comme exceptionnel dans la vie de tout homme qui en 
fait parade, comme une fanfaronnade qu'il n'aurait pas 
osé faire la veille et dont il se repentira le soir; enfin, 
très souvent, comme une exhibition hypocrite qu'il sup- 
pose de nature à plaire à un Européen, un Ketmân 
qui n'est pas dans son cœur, tout en courant sur ses 
lèvres. Vous retrouverez le même homme, à peu de 
temps de là, partant en pèlerinage pour Kerbela ou pour 
Meshhed. 

On ne saurait donc accorder aucune importance géné- 
rale à des façons de parler qui, si hardies qu'elles soient, 
et même d'autant qu'elles sont plus hardies, restent tou- 
jours sans portée. Seulement, telles qu'on les voit, on 
peut se demander si elles ne sont pas le résultat du con- 
tact des Étrangers, si la fréquentation européenne n'est 
pas de nature à en répandre, dès à présent^ le goût, et, 
plus tard, à leur donner du corps, de la solidité, une sorte 
de raison d^être qui lui manque aujourd'hui. Pour moi, 
je ne le pense pas. 

120 LES LIBRES PENSEURS 

Je sais bien que les Russes ont appris aux Persans 
l'existence de Voltaire. Les Mirzas dont je parlais tout à 
l'heure ont volontiers à la bouche le nom de cet écri- 
vain. Mais soit que les rapports qu'on leur en a faits aient 
été sing-ulièrement incomplets, ou qu'ils les aient eux- 
mêmes compris d^une façon fort étrange, le Voltaire que 
l'on connaît en Perse est un personnage absolument 
étranger à celui que le xvm* siècle appelait dévotement 
le Patriarche de Ferney. Je me suis fait décrire ce Vol- 
taire asiatique par un bon vivant, grand rieur, qui en fai- 
sait un cas extrême, et qui en parlait avec une telle assu- 
rance, qu'on eut juré qu'il l'avait connu et beaucoup 
fréquenté. 

— Valatèr, me dit-il gravement, était un écrivain fran- 
çais, mais quel homme! un vrai chenapan! Il se prome- 
nait dans les bazars, le bonnet sur l'oreille et la chemise 
déboutonnée, une main sur le gama, le poing sur la han- 
che. Il passait ses jours chez les Arméniens, à boire, et 
ses nuits ailleurs. Ce qu'il avait surtout en haine, bien 
qu'il fît des malices à chacun, c'étaient les Moullas! Oh! 
pour les Moullas, il n'était misères dont il ne les assommât! 
xAussi ne Taimaient-ils point et se plaignaient-ils toujours 
de lui au chef de police. Mais il était madré; il échappait 
sans peine à toutes les poursuites. Dans ses moments de 
bonne humeur, il a composé une quantité de chansons 
qu'on lit encore : les unes sont sur ces infortunés Moul- 
las, qu'il arrange de toutes pièces, et les autres sur le vin 
des Arméniens et les charmes des femmes qu'il fréquen- 
tait. C'était un terrible vaurien ! 

Voilà le Voltaire que Ton connaît en Perse, et, à ce su- 
jet, je remarquerai qu'on ne se rend peut-être pas assez 
compte de la difficulté extrême de faire voyager une idée, 

LES LIBRES PENSEURS 111 

de peuple à peuple, sans la casser, j'entends sans la modi- 
fier beaucoup, et, tellement, que lorsqu'elle est rendue à 
destination, elle n'a plus généralement de ressemblance 
avec ce qu'elle était à son point de départ. Je viens de le 
montrer pour Voltaire; je le montrerai maintenant pour 
Napoléon. 

On sait de quelle gloire le nom de ce conquérant res- 
plendit en Asie. On trouve des portraits du premier em- 
pereur partout, et chacun s'en entretient volontiers. Voici 
ce que m'en racontait un fonctionnaire supérieur d'une 
petite ville située sur le littoral de la Caspienne : 

« Naplyoun^ me disait-il, était un prince d'une valeur, 
d'une intrépidité, d'une sagesse et d'une science incom- 
parables! Jamais, dans les souverains des temps anciens, 
on n'en a connu un qui approchât de sa poussière. 
Alexandre aux Deux Cornes et Petry (Pierre le Grand), de 
qui sont-ils les chiens? Mais ce qui était surtout remar- 
quable en Naplyoun, c'était sa perspicacité. Je vais vous 
en donner une preuve : 

(c Un jour, un de ses domestiques résolut de gagner sa 
faveur. Pour cela, il se proposa, après y avoir beaucoup 
rêvé, de lui faire hommage d'un chapeau. Au fond, ce 
n'était que fourberie; car cet homme, scélérat consommé, 
cet homme ne cherchait rien moins qu'un moyen sûr 
d'assassiner son maître, et, par l'idée de ce chapeau, il 
crut ravoir trouvé. 

« Il se présenta devant Naplyoun, un jour que celui-ci 
était assis sur son trône, entouré de toutes les Colonnes 
de l'empire, c'est-à-dire de tous les Grands de TÉtat. Il 
s'approcha humblement, tenant dans ses mains un plateau 
d'argent, sur lequel était placé un chapeau magnifique, un 
chapeau tellement beau, que tous les assistants s'écrie- 

122 LES LIBRES PENSEURS 

rent en le voyant qu'un tel chapeau ne pouvait pas avoir 
été fait au bazar. 

(( Le traître domestique, voyant cet enthousiasme géné- 
ral, en éprouva un surcroît d'espérance pour l'accomplis- 
sement de ses ténébreux desseins, et s'agenouillant au 
pied du trône, il y déposa son plat et son chapeau, en 
murmurant d'une voix modeste : 

« Que je sois voire sacrifice! Je supplie l'Oratoire du 
monde d'accepter ce misérable chapeau, que je mets dans 
la poussière bienheureuse de vos pieds. ^ 

a Naplyoun, qui avait d'abord partagé Tadmiration uni- 
verselle soulevée par la beauté merveilleuse du chapeau, 
n'en était cependant pas aveuglé. Il se méfia de quelque 
chose, et d^une voix terrible, auprès de laquelle un 
coup de tonnerre eût pu à peine se faire entendre, il or- 
donna au domestique d'avoir à mettre immédiatement le 
chapeau sur sa propre tète. 

« Le misérable (puisse-t-il être maudit pendant toute 
l'éternité!) pâlit à cette proposition ; mais il dut obéir; il 
mit en frémissant le chapeau sur sa tête coupable. Aussi- 
tôt on entendit une détonation, et le monstre roula mort 
sur le tapis. Le chapeau contenait un pistolet chargé! 
Jugez, d'après ce fait, à quel degré Naplyoun possédait 
l'art de lire sur les visages et dans les cœurs! » 

Tous les Persans qui entendaient ce récit firent des ex- 
clamations enthousiastes, et ne parurent pas concevoir le 
plus léger doute sur la parfaite authenticité de l'histoire. 
Le narrateur se tourna de mon côté, et me dit négligem- 
ment que, sans doute, nos livres devaient avoir conservé 
le souvenir de l'anecdote, mais qu'il y en avait tant du 
même genre... Je m'échappai en phrases générales, et on 
parla d'autres choses. 

LES LIBRES PENSEURS 123 

Assurément, cette façon de représenter l'empereur 
Napoléon n'est pas absolument conforme à la réalité. 
Mais pour peu qu'on y réfléchisse, il est impossible qu'un 
Asiatique voie les choses sous un autre aspect. On lui dit 
que le premier empereur des Français était un souverain 
d'un génie extraordinaire. Immédiatement, son esprit 
commente ce qu'il y a de nécessairement vague dans ces 
expressions, au moyen des détails plus précis qu'il pos- 
sède lui-même sur ce qui constitue un monarque de cette 
qualité. Il s'explique alors un tel potentat comme posses- 
seur d'un pouvoir illimité et soumis aux conditions d'une 
telle situation^ c'est-à-dire, prodigieusement méfiant et 
impossible à tromper, d'une sagacité sournoise que rien 
ne saurait distraire et d'une équité expéditive qui n'hé- 
site pas plus sur les conséquences que sur les moyens. 
Yoilà pour ce qui concerne le grand homme. 

En ce qui est de Thomme proprement dit, l'Asiatique 
le plus blasé ne comprendrait pas que devant un objet 
quelconque, pour peu qu'il soil d'aspect agréable, le désir 
de la possession ne s'élevât pas chez le spectateur. Il est 
donc tout à fait naturel que les grands officiers de Napo- 
léon, que Napoléon lui-même, à la vue du plus beau 
chapeau que le bazar de Paris ait pu fournir, éprouvassent 
une admiration très vive. Les Asiatiques ressentent pas- 
sionnément le coup de foudre de la convoitise; tout les 
attire, et tout ce qui les attire leur fait étendre les mains. 
L'ascétisme religieux ou philosophique le plus élevé peut 
seul leur faire étouffer ces instincts, et c'est, précisément, 
parce qu'un tel résultat est contre la nature des Orientaux 
que, là où ils l'observeront, ils en éprouveront un étonne- 
ment si enthousiaste. On remarquera de plus que Napo- 
léon, étant le seul de toute sa cour qui résiste à l'aspect 

124 LES LIBRES PENSEURS 

séducteur du chapeau, pour conserver entière sa clair- 
voyance, en paraît bien plus grand, bien plus extraordi- 
naire. Tous les auditeurs asiatiques d'un tel récit sont 
d'autant plus stupéfaits du fait qu'on leur présente, qu'ils 
le trouveraient merveilleux chez un sage dont Dieu seul 
et la contemplation de la nature occupent toutes les pen- 
sées ; mais le rencontrer chez un conquérant, chez un 
maître, chez un homme que sa puissance investit du 
droit de s'abandonner sans scrupule à ses passions, voilà 
ce qui sort assurément de tout ce qu'on savait, et qui fait 
du prince dont on peut le raconter, le modèle désespé- 
rant non seulement du monarque, mais encore do toutes 
les créatures. 

Enfin, la couleur locale du récit ne reproduit pas très 
exactement la Cour des Tuileries en 1805 ou 1810, et lors- 
qu'on voit le domestique aller acheter son fameux chapeau 
au bazar, on ne se rend pas parfaitement compte du lieu oia 
ce bazar peut être situé dans Paris. Mais quel Paris veut- 
on qu'un habitant des rives de la Caspienne s'imagine? A- 
t-il seulement vu en rêve une bourgade européenne ? En 
connaît-il les mœurs? Sait-il comment on y vend, comment 
on y achète^ comment on s'y comporte? En aucune ma- 
nière. Napoléon est assis au milieu de sa Cour. Rien de 
mieux. Puisqu'il est l'Empereur, sa robe est d'une étoffe 
magnifique, assurément de soie brochée d'or ; les perles 
et les pierres les plus précieuses s'incrustent en dessins 
somptueux sur sa couronne, sur sa ceinture, son poignard 
et son sabre. Le sabre est de rigueur, il s'agit d'un con- 
quérant. Que si l'on disait au narrateur : Mais vous vous 
trompez du tout au tout ! Le maître de l'Europe était vêtu 
d'une redingote grise, d'un habit vert très simple'; il por- 
tait une épée moins redoutable, en elle-même, qu'un bâ- 

LES LIBRES PENSEURS 125 

ton. Au cas où l'auditeur daignerait vous croire, j'a- 
voue que je regarderais comme impossible de lui faire 
comprendre le long enchaînement de faits anciens et nou- 
veaux, de causes si variées, de raisons historiques, philo- 
sophiques, poétiques, morales et autres nécessaires à con- 
naître pour accepter, comme nous le faisons, que plus un 
homme est considérable, plus il est simple dans sa vie, et 
plus on admet et l'on approuve qu'il le soit. Pour triom- 
pher sur ce sujet des notions acquises par celui qu'on vou- 
drait corriger, il ne faudrait rien de moins que refaire son 
éducation de fond en comble, et comme un tel travail 
est impossible, à plus forte raison en est-il de même quand 
il s'agit, non plus d'un individu, mais de la masse entière 
de ceux qui admirent ou admireront Napoléon en Asie. Il 
faut donc bien accepter que Napoléon sur son trône était 
assis sur les genoux dans le milieu d'un séryr ou trône 
persan, en marbre de Maragha incrusté d'or, le tadj ou 
couronne à trois pointes sur la tête, et que ses maréchaux, 
rangés en files des deux côtés, se tenaient là debout, 
immobiles, les bras croisés sur la poitrine, dans un reli- 
gieux silence et affectant un léger tremblement de ter- 
reur, toutes les fois que Tœil terrible du conquérant ren- 
contrait les leurs. Et tout cela se passe dans un Paris 
ressemblant plus ou moins à Ispahan^ où l'on entrevoit 
bien , vaguement , que les constructions sont un peu 
différentes, où l'on sait qu'il y a des églises et point 
de mosquées, et pas davantage. C'est ainsi que la civili- 
sation d'un peuple reste, en définitive, incommunicable 
à un autre peuple. La raison principale de ce fait, la pre- 
mière et la plus décisive , n'est pas là, sans doute ; 
elle est dans la différence de la race, qui fait qu'une na- 
tion asiatique n'a pas le cerveau fait comme une na- 

126 LES LIBRES PENSEURS 

tion européenne et qu'elle ne perçoit pas les mêmes idées 
de la même manière, tellement qu'une même énonciation 
emporte, suivant les lieux, des compréhensions et des dé- 
ductions fort différentes. Mais cette vérité princeps n'exis- 
tât-elle pas , on voit que l'état des mœurs , des habi- 
tudes , des expériences , divers suivant les milieux et 
constamment interposé entre l'esprit et les objets de sa 
contemplation, suffirait à lui seul pour rendre plus que 
difficile toute fusion entre les idées. 

Le sujet est intéressant, je crois, et je veux apporter 
encore quelques faits à l'appui de mon sentiment . Je 
voyais un Persan, très novateur et très épris de ce qu'il 
croit être les idées de l'Occident^ en grande extase devant 
les journaux, et il exprimait ainsi son sentiment : 

« Quel peuple étonnant que le vôtre ! s'écriait-il. 
Vous n'oubliez jamais les intérêts capitaux de l'esprit, et 
quels esprits aveugles sont ceux de nos gens qui vous 
disent si ignorants de toutes sciences intellectuelles! Est- 
il une plus forte preuve du contraire que la quatrième 
page de vos journaux? Tandis que, dans la première, vous 
traitez à fond et avec une pénétration étonnante, de l'in- 
térêt politique de tous les peuples, vous avez décidé que 
dans la seconde vous raconteriez, pour détendre les ima- 
ginations, que trop de contention pourrait fatiguer , les 
histoires agréables et les faits singuliers que vous re- 
cueillez chaque jour dans tous les coins du monde. Dans 
la troisième, vous ne voulez plus qu'il soit question ni 
des grandes affaires d'État, ni de récits curieux; vous 
vous occupez des sciences qui ont trait à l'agriculture et 
au commerce ; mais c'est dans la quatrième que vous vous 
élevez le plus haut! J'imagine, quelque bonne opinion que 
j'aie de la science européenne, que les sages seuls peuvent 

LES LIKRES PENSEURS. 127 

comprendre cette quatrième pag^e. Vous y indiquez les 
moyens de conclure les mariages avec une prudence, une 
maturité que les intéressés ou leurs parents ne sauraient 
pas toujours avoir et qu'un homme entouré, depuis vingt 
ans, de la vénération publique, arrange avec toutes les 
garanties désirables. Ce n'est rien que cela! Vous prenez 
soin d'y indiquer des remèdes précieux et vénérables par 
le mystère dont ils sont entourés, pour venir à bout des 
plus redoutables maladies. Quels hommes vous êtes! » 

C'est ainsi que j'ai vu un homme d'une rare intelli- 
gence comprendre et expliquer le journalisme européen. 

On se flattait naguère à Londres et dans quelques sa- 
lons de Paris que la vaste distribution de Bibles organisée 
à si grands frais en Chine y avait enfin porté ses fruits, 
quand on apprit que les rebelles, les Taë-pings, instituant 
une religion, avaient proclamé l'unité divine et l'adora- 
tion du Christ. Mais, quelque temps après, on connut 
mieux ce que les novateurs avaient agréé de nos livres 
saints, et l'on s'en étonna. 

Dieu le père n^est plus qu'un roi constitutionnel. Le 
pouvoir réel réside dans ses fils ; car, puisqu'il a un fils, 
pourquoi n'en aurait-il pas plusieurs? Le fils aîné, qui est 
Jésus-Christ, a toute confiance dans le fils cadet, son 
frère, qui est le chef des Taë-pings, et celui-ci, en sa dou- 
ble qualité de fils et de frère de Dieu, Dieu lui-même, 
fait, refait, défait la morale et les lois, suivant qu'il le 
juge convenable. Et la preuve que les Taë-pings ont très 
bien lu et très bien compris l'Évangile, c'est que le 
baptême est devenu pour eux une cérémonie oii le thé 
joue le rôle principal. 

Les Persans n'ont pas été moins habiles que les Chi- 
nois. Depuis longtemps on leur parle de christianisme. 

128 LES LIBRES PENSEURS 

Je ne dis rien des chrétiens orientaux, qui ont toujours 
existé là; ceux-ci, à vrai dire,, ne sont pas des informa- 
teurs sérieux. Mais il y a longtemps aussi que les sociétés 
bibliques poursuivent les musulmans. Sans parler des mis- 
sionnaires américains établis à Ourmyah et qui s'occupent 
surtout des Chaldéens, une distribution de Bibles s'est 
établie à Ispahan, et à force de donner gratis à tout le 
monde la traduction de nos livres saints, elle a eu deux 
résultats : le premier, de rendre les Persans très avides de 
ces sortes de cadeaux, à cause de la couverture en veau 
qu'ils admirent. Ils arrachent le texte, s'en débarrassent 
et couvrent leurs propres livres de l'habit qu'ils ont ainsi 
gagné. Voilà l'usage premier et le plus fréquent. 

Le second résultat, c'est que quelques curieux lisent 
le livre, le trouvent, à bon droit, ridiculement traduit, et 
si dénué de toute élégance et de toute beauté de style, 
que, le plus souvent, ils le jettent avant d'être arrivés à 
la fin du volume. A leur place, j'en ferais tout autant. On 
ne s'imagine pas assez ce que deviennent les choses les 
plus belles quand elles ne sont pas dites comme il convient. 
C'est une profanation; et assurément, si les sociétés bibli- 
ques ne servaient pas à faire vivre dans l'aisance un grand 
nombre de familles anglaises et suisses, considérant les 
abominables rapsodies dont elles déshonorent notre foi et 
nos livres saints aux yeux des peuples étrangers, il les 
faudrait supprimer par acte du Parlement. 

Et voilà comment nos idées religieuses, non plus que 
nos idées sociales, ne gardent pas en entrant en Perse 
leur vraie physionomie. J'en donnerai encore d'autres 
motifs. 

Le nombre des Européens établis dans l'Asie centrale, 
et y entretenant avec les natifs des rapports suivis, est 

LES LIBRES PENSEURS. 129 

*loin d'être considérable. Aujourd'hui, toute la Perse n'en 
compte pas plus d'une centaine, hommes, femmes et en- 
fants^ et jamais on n'en avait tant vu. Ils vivent, pour la 
plupart et l'on peut dire presque tous, à Téhéran. Cette 
circonstance n^est pas propre à leur assurer un contact 
fécond avec une population de dix à douze millions d'indi- 
vidus. Le jour sous lequel les indigènes les considèrent 
et ce qu'ils sont par eux-mêmes vient diminuer encore 
l'influence de propagande que l'Europe est toujours por- 
tée à supposer à ses émigrants. 

Il y a une vingtaine d'années encore, les Persans se fai- 
saient à eux-mêmes un portrait moral des Européens qu'ils 
supposaient d'autant plus exact que, pour le composer, ils 
avaient pris juste le contre-pied de leur propre ressem- 
blance. L'Européen était, suivant eux, un homme fier, 
impétueux, violent, peu compréhensif , d'une intelli- 
gence bornée, d'une ignorance crasse, mais d'une sincé- 
rité parfaite, d'une loyauté incontestable, extrêmement 
adroit de ses mains, connaissant tous les métiers, mili- 
taire excellent et médecin très habile. 

Ce n'était pas seulement le peuple qui raisonnait ainsi; 
c'était aussi le gouvernement, et si bien que j'ai trouvé 
encore en vigueur^ il n'y a pas plus de neuf ans, un 
usage aussi flatteur que singulier. Tandis que la loi mu- 
sulmane n'admet pas le serment d'un chrétien en tant 
qu'infidèle, l'administration persane ne le demandait 
pas, attendu qu'il n'était pas supposable qu'un Européen 
pût mentir. Ces illusions sont aujourd'hui dissipées; l'an- 
cien portrait est effacé, et l'opinion générale est désor- 
mais que, sous aucun rapport, la moralité des Occiden- 
taux n'a rien à reprocher à la moralité asiatique. On a 
vu les Européens très bien voler, très bien mentir, sou- 

130 LES LIBRES PENSEURS. 

pies, rampants, rapaces et pas plus fiers que des natifs, 
On en a vu et j'en ai vu, pour gagner quelque bienveil- 
lance^, se mettre à genoux devant des chefs, afin de leur 
tâter le pouls d'une façon plus respectueuse ; d'autres, bien 
que portant de grands sabres, se sont édifié une réputa- 
tion de lâcheté des mieux établies ; d'autres, enfin, ont 
disputé aux roués du pays les faveurs des garçons à la 
mode, tandis que le delirium tremens s'abattait sur quel- 
ques-uns dévoués à l'eau-de-vie. On ne trouvera pas 
extraordinaire qu'une telle immigration, dans laquelle 
des exceptions se pourraient compter, sans doute, mais 
sur quelques doigts, n'ait pas exercé une bien grande 
action morale ou intellectuelle dans l'Asie Centrale. Toute- 
fois, grâce au désir des Persans de savoir de l'Europe le 
plus possible, il reste vrai que les Européens ont traduit 
ou fait composer sous leur dictée quelques livres. 

Mais ces ouvrages ne sont pas de l'espèce de ceux qui 
apportent des idées. Ce ne sont^ à proprement parler, que 
des manuels, des traités d'artillerie ou de théorie d'infan- 
terie; des résumés de pratique médicale, des essais de 
grammaire française. Aussi le monde scientifique persan 
ne s^en est-il nullement ému. Il n'en a pris connaissance 
que pour se confirmer dans l'idée que les Européens 
sont principalement des ouvriers habiles et peu de 
chose outre cela. Le roi a eu beau créer un collège spécial 
où s'enseignent, sous des maîtres européens, à deux ou 
trois exceptions près, fort ignorants, les connaissances 
pratiques de l'Europe, dans ce qu'elles ont de plus immé- 
diatement applicable, le public, sauf les élèves qu'il faut 
payer pour qu'ils assistent aux cours, n'y prend aucune 
espèce d'intérêt, non plus qu'il ne fait tous les jours, lors- 
qu'en traversant le bazar des menuisiers, il voit un de 

LES LIBRES PENSEURS. 131 

ces artisans ajuster ses planches. Quant aux professeurs 
exotiques, ils ne s'occupent pas plus du pays que le pays 
ne s'occupe d'eux, et lorsqu'ils ont touché leurs trai- 
tements, leurs préoccupations ne vont pas ailleurs qu'à 
les grossir par l'obtention de quelques cadeaux, soit du 
roi, soit des grands. Ils y parviennent en construisant de 
petits ballons, en essayant de petits appareils à gaz, en 
faisant de petits feux d'artifices, ou, encore, en envoyant 
les dames qui veulent bien leur tenir compagnie (car, en 
général, le mariage est peu en honneur parmi eux), en 
les envoyant, dis-je, dans l'enderoun du roi pour offrir 
des coussins brodés ou d'autres inventions. C'est sans 
doute de ces emplois utiles et variés que l'Européen en 
Perse a déduit la fierté intraitable qu'il affiche, et le mé- 
pris souverain dont il écrase les natifs. 

Cependant, si j'ai dit que les idées persanes n'étaient 
pas transformables, je n'ai pas entendu par là qu'elles ne 
fussent pas susceptibles de modifications. Il s'en faut de 
tout, et après avoir montré dans les chapitres précédents 
quelle agitation incessante fait tourbillonner ces imagi- 
nations mobiles^, il n'est assurément pas nécessaire que je 
m'occupe de démontrer cette thèse. Puisque les opinions 
sont modifiables et que les nouveautés abondent, présen- 
tant sans cesse des formes nouvelles et cherchant néces- 
sairement d'autres alliances, il serait inadmissible que les 
conceptions européennes fussent à jamais exclues de leur 
orbite et de toute combinaison avec elles. Aussi n'est-ce 
point ce que j'ai prétendu dire; j'ai voulu montrer seule- 
ment qu'en tant qu'apportées parles Européens, ou livrées 
par l'observation lointaine et la lecture solitaire, ces no- 
tions n'avaient pu jusqu'à présent pénétrer même l'épi- 
derme de la société persane. 

132 . LES LIBRES PENSEURS. 

Peut-être sommes-nous à la veille du moment où cet état 
de choses cessera. Des jeunes gens persans , en assez 
grand nombre, s'en vont en Europe fréquenter les écoles 
et y passent plus ou moins d'années. Je doute qu'on remar- 
queriez eux la même difficulté de compréhension que Ton 
a signalée longtemps chez les Turcs. Dans les différents 
convois d'étudiants que l'on a vus aller et revenir, il s'est 
toujours trouvé, en minorité, sans doute, comme il faut 
partout s^y attendre, mais en minorité suffisante, quel- 
ques esprits vifs qui, dans une direction ou dans une 
autre, recueillaient des expériences, concevaient des 
impressions, rapportaient chez eux des sentiments qu'ils 
n'auraient point pris ailleurs. Autant que j'ai pu le re- 
marquer, ces observateurs n'ont jamais manqué, dans 
une mesure ou dans une autre, de persianiser leur butin. 
C'est là, je ne saurais trop y insister, la faculté puissante 
et redoutable des Asiatiques. Ils conquièrent et ne sont 
pas conquis. 11 n'en est pas moins vrai que ces arrivants 
d'Europe jettent des aliments particuliers dans la four- 
naise intellectuelle où ils rentrent eux-mêmes, et qu'ainsi 
le métal natif s'en trouve et, plus tard, s'en trouvera bien 
davantage encore modifié. Ce seront, je le crois, ces pè- 
lerins et non pas les Européens grossiers qui viennent 
ici, qui apporteront le plus d'alliage utile. Mais quel sera 
le résultat de ce travail? En proviendra-t-il un rapproche- 
ment moral de telle nature que l'Asie Centrale descende 
au rôle de satellite confiant des doctrines européennes? Je 
ne le crois pas un instant. 

On a connu ici un certain Husseïn-Kouly-Agha, rempli 
d'intelligence et de feu. Il avait été élevé à Saint-Gyr et 
avait passé pour un des élèves remarquables de cette 
école militaire. Au mois de mai 1848, il avait monté la 

LES LIBRES PENSEURS. 133 

garde à l'Assemblée Nationale, envahie par l'émeute, et 
avait arrêté de ses mains et conduit à la caserne du quai 
d'Orsay tel et tel des agitateurs. Il connaissait bien l'his- 
toire de nos troubles et avait ainsi sur l'état de la société 
française des vues plus complètes qu'il n'aurait pu en ac- 
quérir en temps de calme. 

Revenu en Perse, il avait refusé, en se présentant de- 
vant le roi, d'ôter ses chaussures, suivant l'usage du 
pays. 

— « Ce n'est pas militaire, disait-il. Vous m'avez en- 
voyé en France pour apprendre ce qui convient à un 
soldat. Je le sais et même dans les plus petits détails ; je 
ne consentirai donc pas à m'en écarter. » 

On voulut le nommer général du génie et inspecteur 
des travaux dans l'Azerbeydjan. Il répondit qu'il était offi- 
cier d'infanterie et pas autre chose ; qu^instruire des régi- 
ments, il était prêt à le faire ; mais que sortir de son 
état^ ce serait tromper le roi et s'inutiliser lui-même, et 
qu'il s'y refusait. 

Husseïn-Kouly-Agha n'avait pas de souvenir dont il fût 
plus fier que son séjour à Saint-Cyr, et, dafls les grandes 
occasions, il affectait de laisser de côté son uniforme 
brodé persan pour se couvrir de l'habit bleu, du panta- 
lon rouge et des épaulettes de laine. Il parlait français 
dans la perfection. Il racontait, avec une gaieté sympa- 
thique, mille anecdotes sur tout Paris ; il lisait avec pas- 
sion les romans français. En regard de tous ces indices 
de transformation, il faut savoir ce qu'étaient ses préoc- 
cupations intimes. 

Sa haine pour l'islamisme n'avait pas de bornes. Il 
voyait dans cette religion l'importation et la marque de 
l'oppression arabe sur son pays, et toute sa sympathie, 

134 LES LIBRES PENSEURS. 

tout son amour était pour la foi des Guèbres, sous laquelle 
la Perse a été si grande. Quant au christianisme, il ne 
s'en occupait en aucune manière. Il pensait que, pour 
régénérer son pays, il fallait purger la langue de toutes 
les expressions et de tous les mots arabes. Afin de tra- 
vailler lui-même à cette réforme, il s'occupait avec ardeur 
à écrire dans un style qui n'admettait rien de la phra- 
séologie proscrite, ce qui, soit dit en passant, constituait 
un logogriphe perpétuel, quelque chose comme le style de 
l'abbé Delille, oii rien ne s'appelle par son nom. Il com- 
posait, dans ce galimatias, des poésies extrêmement admi- 
rées de ses partisans. En somme, il ne voyait d'avenir et 
de salut pour sa patrie que dans le retour, aussi complet 
que possible, aux choses du passé le plus ancien, et à ce 
qu'il s'imaginait, dans ses théories archéologiques fort 
approximatives, avoir été la religion et la philosophie des 
plus anciens aïeux. 

Husseïn-Kouly-Agha n'était pas une exception, et, dans 
un sens ou dans un autre, les Persans que j'ai vus reve- 
nant d'Europe ceux-là même qui y ont été élevés, ont 
tous compris, d'une façon particulière et qui n'est aucune- 
ment la nôtre, ce que nous leur avons appris ou montré 
et ce qu'ils ont vu ou étudié d'eux-mêmes. Leurs idées 
natives s'en sont trouvées profondément altérées, mais 
nullement dans un sens européen. En général, leur ortho- 
doxie musulmane y succombe ; mais ce n'est pas là un 
fait de grande conséquence, puisqu'on a vu plus haut que, 
dans le pays même, elle était battue par la base et cons- 
tamment assaillie par des forces philosophiques dissol- 
vantes, en même temps qu'une luxuriante moisson d'idées 
hétérodoxes fleurissait dans toutes ses brèches. En somme, 
l'Asiatique revenu d'Europe rapportera ' des idées euro- 

LES LIBRES PENSEURS. 135 

péennes asiatisées par lui, et il en résultera un surcroît de 
flux et de reflux tout à fait original dans le mouvement 
déjà et de tous temps si caractérisé qui fait la vie même 
de l'Asie. 

Je suis bien fermement convaincu que ce qui sortira 
de là, ce ne sera nullement une tendance à s'associer ser- 
vilement à notre civilisation. Je ne saurais m'expliquer à 
moi-même ce que ce pourra être ; mais je suis porté à 
croire que les dangers n^y seront pas médiocres pour nous. 
Non pas les dangers matériels, on doit être plus que ras- 
suré de ce côté; les Asiatiques n'ont pas de sabres si forts 
qu'ils puissent résister à nos baïonnettes. C'est de dan- 
gers moraux qu'il est question. Il se produira dans ce 
grand marécage intellectuel quelque combustion nou- 
velle de principes, d'idées, de théories pestilentielles, 
et l'infection qui s'en exhalera se communiquera par 
le contact d'une manière plus ou moins prompte, mais 
certainement assurée. L'histoire entière nous en ré- 
pond. 

Cependant, comme la chose est inévitable, il en faut 
prendre sonpartiet n'en pas faire un sujet de gémissements 
inutiles, mais un objet d'études curieuses. Il est remar- 
quable de voir comme cette Asie est, depuis tant de siè- 
cles, que dis-je, depuis tant de milliers d'années, un 
amas stagnant, sans doute, mais non pas mort. Parce 
que Teau ne coule pas, on la croit stérile, et Homère a 
eu le tort, lui, le grand observateur, le grand divinateur, 
de donner cette épithète à la verte mer. Une telle erreur 
ne saurait être admise, à moins qu'on entende le mot de 
stérile en ce sens que l'eau stagnante ne produit rien de 
bon pour l'homme ; mais elle est, au contraire, horrible- 
ment féconde en monstres et en existences hostiles à notre 

136 LES LIBRES PENSEURS. 

espèce. Pour FAsie, il en est de même, au point de vue 
intellectuel^ et rien ne saurait faire concevoir l'anarchie 
de pensées et d'opinions que les croisements incessants des 
théories les plus naturellement antipathiques y engen- 
drent, et cela tous les jours ; ce sont des pensées, ce sont 
des opinions d'oii rien d'heureusement pratique ne saurait 
sortir, et qui, néanmoins, frappent l'observateur désinté- 
ressé d'une sorte d'étonnement voisin de l'admiration par 
leur hardiesse et leur nombre, et leur fécondité, et leur 
vitalité terrible. Dans cet état de choses, il importe peu, 
sans doute, au point de vue de l'utilité, qu'une doctrine 
bonne en soi s'ajoute à celles que contient déjà ce pandé- 
moniiim ou qu'elle se refuse à y entrer. Le bien qu'elle 
pourrait faire serait, en tout cas, moins que peu de chose. 
Mais il est intéressant de voir s'augmenter sans cesse, ou 
du moins se soutenir ce désordre, et l'on y prend un cer- 
tain plaisir nerveux. 

On aime à voir se multiplier les causes de lutte, et 
les difficultés naître des solutions. Là où les théoriciens 
tombent, on voit se relever leurs adversaires ou paraître 
leurs continuateurs. Dans certaines situations données, 
oii l'on peut soi-même compliquer le nœud qu'ils cher- 
chent à résoudre, il y a du plaisir à le faire. Cet antique 
et mystérieux pontife qui s'amusa jadis à attacher le 
joug de Gordes au timon du char d'une telle façon, que 
peu de gens assez subtils pour défaire le nœud pouvaient 
être supposés, ce vénérable prêtre, j'imagine, ne laissa 
pas que d'avoir dans sa vie un moment de malice bien 
satisfaite. 

C'est dans un sentiment analogue que_, considérant le 
tumulte et le tournoiement des théories dans les ima- 
ginations asiatiques, on peut regretter que des inven- 

LES LIBRES PENSEURS. 137 

lions SOUS formes européennes ne viennent pas plus 
vite s'y ajouter. Ce n'est pas qu'il en puisse résulter jamais 
quelque bien absolu : seulement le désordre déjà incu- 
rable s'en augmentera et n'en sera que plus égayé. On 
n'a qu'à voir, pour en être bien convaincu, ce qui arrive 
à Bombay et à Benarès, au sein d'une société moins agitée 
assurément que celle de l'Asie Centrale, mais que le 
contact avec les idées anglaises a cependant émue à nou- 
veau, alors que l'ébranlement communiqué jadis par les 
axiomes religieux et philosophiques des musulmans, puis 
par les suggestions rationalistes d'Akhbar, commençait à 
se calmer. Dans l'Inde, en effet, il n'y a pas eu que des 
aventuriers européens de bas étage ou à peu près igno- 
rants, comme en Perse. La Compagnie des Indes y a con- 
duit, depuis soixante-dix ans surtout, des hommes d'un 
caractère élevé, d'un esprit éminent, d'une science pro- 
fonde. Les Brahmanes ont eu en face d'eux des adversaires 
dignes d'eux, des hommes avec qui ils ont pu discuter et 
dont ils ont eu beaucoup à apprendre, et des choses qui 
les ont surpris. Il en est résulté, sur deux points géogra- 
phiques différents, des résultais remarquables. A Bombay 
parmi les Parsys, il s'est créé une école de novateurs qui 
tend à faire de la religion de Zoroastre un déisme relati- 
vement débarrassé de ces amas informes de cérémonies 
qui l'entourent aujourd'hui. Les zélateurs de cette con- 
ception nouvelle paraissent marcher vers un unitarisme 
très opposé au dualisme primitif, mais tout à fait d'accord 
avec les idées sémitisées qui se sont implantées chez leurs 
pères au temps des premiers Khalifes. Voilà où ils revien- 
nent sous l'influence européenne. Dans le nord de l'Inde 
et même à Benarès, beaucoup de Brahmanes, familiers 
avec les livres anglais, tendent à une réforme du culte, 

138 LES LIBRES PENSEURS. 

même de leurs dogmes, qui les rapprocherait, à leur sens, 
d'une compréhension plus vraie des livres védiques. A 
cela il faut ajouter des penchants philanthropiques un 
peu vagues qui leur font rebrousser chemin vers ce que 
leurs anciens codes contiennent dans le même ordre 
d'idées. En somme, Brahmanes libres penseurs comme 
Parsys régénérés apportent dans leurs aspirations un 
génie absolument asiatique et quelque chose d'aussi dé- 
cousu, d'aussi incomplet qu'on a pu l'observer, il y a une 
trentaine d'années, dans les doctrines de ce Ram-Mahun- 
Roy, fort oublié aujourd'hui, mais alors si célèbre et que 
les journaux de France et d'Angleterre considéraient 
comme l'initiateur certain de son pays aux croyances de 
l'Occident. 

En voyant, dans l'Inde, un tel état de choses, il m'a 
paru qu'il y aurait un intérêt de curiosité à fournir aux 
gens de l'Asie Centrale quelque nouvelle pâture intellec- 
tuelle pour redoubler leur activité et produire de nou- 
velles combinaisons philosophiques , n'importe les- 
quelles. J'ai donc procuré aux Persans le Discours sur la 
Méthode. Il m'a paru que, dans toute notre philosophie, 
rien ne pouvait avoir chance de produire des résul- 
tats plus singuliers parmi eux. Ils ne sont pas gens à 
tomber dans les excès de la méthode expérimentale, et 
il n'y a pas d'apparence qu'on supprime jamais chez eux 
l'abus de l'induction. On n'en voit pas davantage qu'ils 
arrivent à tirer du cogito, ergo siim le parti modéré au- 
quel les Européens ont la prétention de s'arrêter. En 
réalité, il est impossible de deviner ce qu'ils en feront, 
mais ils en feront probablement quelque chose, et, pour 
moi, je ne saurais oublier les séances dans lesquelles 
les cinq chapitres du chef-d'œuvre de Descartes ont été 

LES LIBRES PENSEURS. 139 

communiqués à quelques hommes d'une vraie intelligence 
et d'une science hors ligne. Ils en ont éprouvé une impres- 
sion remarquable, et il n'est pas probable que cette im- 
pression s'efface sans résultats. Ce qui les a surtout frap- 
pés, c'est l'emploi nouveau pour eux qui était fait de la 
formule fondamentale. En tant que formule, la découverte 
et l'emploi en sont très anciens en Orient. Il y a long- 
temps que rapprochant les mots Ayy, vivre, et wehy a expri- 
mer, » « manifester, » « parler, » et les ramenant à une 
même racine fictive, les métaphysiciens du Talmud et de 
l'Islam ont prononcé que vivre ou parler supposait la 
pensée^ mais la conséquence qu'ils en tirent est celle-ci : 
que Dieu étant l'existence par excellence, l'existence uni- 
que, il est, en même temps, l'unique pensée et l'unique 
parole, ce qui ne va pas au résultat cherché par Descartes. 
Aussi ne fut-ce que pour cette raison, cet auteur leur pa- 
raît très curieux. Mais, toutefois, les deux hommes que les 
philosophes de ma connaissance ont la plus grande soif 
de connaître, c'est Spinosa et Hegel; on le comprend 
sans peine. Ces deux esprits sont des esprits asiatiques et 
leurs théories touchent par tous les points aux doctrines 
connues et goûtées dans le pays du soleil. Il est vrai que, 
pour cette raison même, elles ne sauraient introduire là 
des éléments vraiment nouveaux. 

CHAPITRE VI 

COMMENCEMENTS DU BABYSME 

On a remarqué, dans tous les temps, dans tous les pays, 
qu'un changement quelconque dans l'état d'un peuple, 
a pour production parallèle un changement dans l'amé- 
nagement de ses doctrines. La Perse moderne se trouve 
placée dans des circonstances toutes nouvelles ; on devait 
s'attendre à ce que de nouvelles opinions se produisis- 
sent, et cela a eu lieu en effet. 

Aujourd'hui, on ne voit plus de très grands philosophes 
attachés à la tradition. Hadjy-Moulla-Hady est Avicenniste 
sans doute, mais, sans doute aussi, il a cherché et voudrait 
trouver quelque chose de plus neuf que les théories 
même les plus avancées de l'ancien maître. D'autres doc- 
teurs, que je ne saurais nommer, parce qu'ils sont vi- 
vants et moins puissants que le Sage de Sebzewar, par- 
tant plus obligés au secret, voudraient bien aussi tomber 
sur quelque notion encore inaperçue, qui put s'appli- 
quer à l'état actuel des choses. Le soufysme commence 
à devenir insuffisant ; et ce qui en est la preuve, c'est 
qu'on lui voit des détracteurs ; plusieurs polémistes ten- 
dent à le considérer comme au-dessous des besoins ac- 

142 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

tuels, en ce sens qu'on le trouve trop énervant, précisé- 
ment ce qui lui avait été jusqu'ici compté comme mérite 
suprême. On s'irrite contre Tlslam, même contre cet 
Islam si étrangement défiguré que présente le shyysme, 
parce qu'on le déclare étroit, et Dieu sait s'il mérite ce 
reproche, au point de vue panthéistique où on le lui fait. 
On veut autre chose. Quoi? — Il n'existe plus dans l'Asie 
Centrale de grands seigneurs d'origine mongole ou tur- 
que, ou même arabe, conservant des idées étrangères au 
sol; il n'y a plus de ces fonctionnaires si riches et si so- 
lidement établis qu'ils puissent prétendre à en jouer le rôle. 
Il ne se voit que la noblesse locale, la chevalerie peu let- 
trée et toute chasseresse des tribus, et l'immense démo- 
cratie des villes. Cette dernière ne saurait tendre qu'à une 
chose : la même à laquelle aspirait, vers le milieu du 
vn® siècle, la démocratie grecque et syrienne de la côte en- 
vahie par les premières armées musulmanes, et qu'ont 
voulue ensuite les aïeux, les pères de ceux qui vivent 
aujourd'hui, c'est-à-dire l'objet de l'antique passion, la foi 
sémitique par excellence. Elle y courte et voilà comme, 
mathématiquement, s'est produit un mouvement religieux 
tout particulier dont l'Asie Centrale, c'est-à-dire la Perse, 
quelques points de l'Inde et une partie de la Turquie 
d'Asie, aux environs de Bagdad, est aujourd'hui vive- 
ment préoccupée, mouvement remarquable et digne d'être 
étudié à tous les titres. Il permet d'assister à des déve- 
loppements de faits, à des manifestations, à des catas- 
trophes telles que l'on n'est pas habitué à les imaginer 
ailleurs que dans les temps reculés où se sont produites 
les grandes religions. 

Il existait à Shyraz, vers 1843, un jeune homme ap* 
pelé Mirza-Aly-Mohammed, qui n'avait pas plus de dix- 

COMMENCEMENTS DU BABSME. 443 

neuf ans, si encore il les avait atteints. On a attaché 
beaucoup d'importance, d'une part, à soutenir qu'il était 
descendu du Prophète par l'Imam Hussein, c'est-à-dire 
à lui assurer le rang et les prérogatives d'un Séyd ; 
d'autre part, à lui nier cette qualité. Ce qui est in- 
contestable, c'est que s'il était Séyd, il l'était de cette 
manière obscure qui jette plus que du doute sur les pré- 
tentions des nombreuses familles persanes qui se flattent 
du même honneur. Les gens sérieux font remarquer que, 
pendant les longues persécutions subies par les Alydes 
sous les Khalifes Ommiades et surtout sous les Abbassides, 
tous les documents généaologiques propres à établir la 
descendance sacrée ont été ou détruits ou perdus; les 
proscrits sont tombés en grand nombre sous le sabre 
de leurs ennemis, le reste s'est dissimulé du mieux qu'il 
a pu faire, et, en admettant que le sang des Imams se 
soit conservé, il n'est au pouvoir de personne de prouver 
qu'il a dans les veines ce sang précieux. Quatre familles 
et pas davantage sont considérées comme plus en situa- 
tion que les autres de se dire Séyds, et encore les raisons 
qu'elles allèguent ne paraîtraient-elles sérieuses à aucun 
généalogiste d'Europe. Elles sont anciennes, elles sont 
considérables, il y a des siècles qu'on les voit en posses- 
sion du respect public ; mais pour atteindre aux Imams, 
il leur reste une lacune de deux siècles au moins qu'elles 
ne peuvent combler et les monuments révérés qu'el- 
les présentent comme leur étant parvenus de leurs 
glorieux ancêtres, soit cachets, soit prières écrites de la 
main même des saints personnages en question, ou autres 
objets semblables, passeraient à peine chez nous pour 
des présomptions. • 

Quoi qu'il en soit, Mirza-Aly-Mohammed n'appartenait 

14 i COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

à aucune de ces quatre maisons, et si ses pères, malgré 
ce qu'en disent les malveillants, ont porté ou réclamé la 
qualification de Séyd, c'était à un titre peu sûr. Quoi qu'il 
en soit, sa famille n^était pas tout à fait du peuple, elle 
possédait quelque peu de bien, et les résultats doivent 
porter à croire que Mirza-A.ly-Mohammed avait reçu une 
éducation distinguée. 

Comme la grande, la presque totalité des Asiatiques, 
il se montra de bonne heure possédé par des idées reli- 
gieuses très actives. Il ne se contenta pas de la pratique 
des devoirs religieux ni de la profession des doctrines 
orthodoxes, il se jeta avec passion dans la poursuite 
et l'examen des nouveautés. Tout porte à croire que 
son esprit était dès le début ouvert et hardi. Il lut cer- 
tainement les évangiles dans les traductions des mission- 
naires protestants, il conféra souvent avec les Juifs de 
Shyraz, rechercha la connaissance des doctrines guè- 
bres, et s'occupa avec une prédilection marquée de 
ces livres singuliers, un peu suspects, fort honorés, re- 
doutés même, qui traitent des sciences occultes et de la 
théorie philosophique des nombres. C'est, dans l'Asie mu- 
sulmane, la passion des plus brillants esprits., et de très 
bonne heure ce fut la sienne ; autant vaut dire qu'il se 
reporta de tous ses efforts vers ce qui reste de l'antique phi- 
losophie araméenne, et il n^y aurait rien d'impossible, on 
le peut soupçonner à différents indices, qu'il ait eu en sa 
possession certains documents rares et d'une valeur ines- 
timable, probablement anciens ou composés sur des 
textes anciens et relatifs à ce corps de doctrines. 

Il fit très jeune le pèlerinage de la Mecque. Mais^ au 
lieu d'être ramené par la vue de la Kaaba à des idées net- 
tement musulmanes, ce qu'il vit, ce qu'il entendit, ce 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 145 

qu'il éprouva, le jeta de plus en plus hors des voies ordi 
naires. Il est bien probable que ce fut dans la ville sainte 
elle-même qu'il se détacha absolument et définitivement 
de la foi du Prophète, et qu'il conçut la pensée de ruiner 
cette foi pour mettre à sa place tout autre chose. 

Renfermé en lui-même, toujours occupé de pratiques 
pieuses^ d'une simplicité de mœurs extrême, d'une dou- 
ceur attrayante, et relevant ces dons par son extrême 
jeunesse et le charme merveilleux de sa figure, il attira 
autour de lui un certain nombre de personnes édifiées. 
Alors on commença à s'entretenir de sa science et de 
l'éloquence pénétrante de ses discours. Il ne pouvait ou- 
vrir la bouche, assurent les hommes qui l'ont connu, qu'il 
ne remuât le fond du cœur. S'exprimant, du reste, avec 
une vénération profonde sur le compte du Prophète, des 
Imams et de leurs saints compagnons, il charmait les ortho- 
doxes sévères, en même temps que, dans des entretiens 
plus intimes, les esprits ardents et inquiets se réjouissaient 
de ne pas trouver en lui cette raideur dans la profession 
des opinions consacrées qui leur eût pesé. Au contraire, 
sa conversation leur ouvrait tous ces horizons infinis, 
variés, bigarrés, mystérieux, ombragés et semés çà et là 
d'une lumière aveuglante _, qui transportent d'aise les 
imaginations de ce pays-là. Ce fut au pied de la Kaaba, 
de la maison d'Abraham et d'Ismaël, qu'Aly-Mohammed 
s'acquit ces premiers dévouements qui devaient plus tard, 
à très peu de temps de là, prendre un tout autre caractère 
et dépasser de bien loin l'énergie commune des attache- 
ments mondains et passagers. 

Aly-Mohammed revint donc de la Mecque bien plus 
complètement dissident qu'il n'y était arrivé. Quand il se 
trouva à Bagdad^ il voulut, cependant, compléter ses im- 

10 

146 COMMENCEMENTS DU BABYSME 

pressions en se rendant à Koufa pour y visiter la mosquée 
ruinée, sans voûtes, sans piliers, presque sans murs au- 
jourd'hui, où Aly fut assassiné, et où la tradition montre 
encore la place du meurtre. Il y passa plusieurs jours 
en méditations. Il semble que ce lieu ait fait sur lui une 
grande impression, et qu'au moment d'entrer dans une 
voie qui pouvait, qui devait même aboutira quelque drame 
pareil à celui qui avait eu lieu à cette même place sur la- 
quelle ses yeux étaient fixés, il ait eu des combats pénibles 
à soutenir contre lui-même. Un de ses partisans les plus 
résolus me disait un jour, en faisant du ketmân avec moi, 
à cause des personnes qui nous écoutaient : « C'est dans 
cette mosquée de Koufa que le diable l'a tenté et Ta fait 
sortir de la droite voie. « Mais, à l'expression de son re- 
gard, je compris qu'il considérait, au contraire, l'espèce 
d'agonie morale éprouvée par Aly-Mohammed devant le 
lieu où les yeux de l'esprit lui avaient montré Tlmam 
Aly gisant à ses pieds, le corps ouvert, tout ensanglanté, 
comme la fin des hésitations humaines et le triomphe de 
l'esprit prophétique dans la personne de son maître. Il est 
certain que, quand celui-ci arriva à Shyraz, il était 
tout autre qu'à son départ. Nul doute ne l'agitait plus. Il 
était pénétré, persuadé; son parti était pris; et pour peu 
qu'il trouvât devant lui , à sa portée, des matières inflam- 
mables, il était résolu à y mettre le feu. Il en trouva. 

De Koufa il était venu par une barque arabe, un ban- 
galow, jusqu'à Boushyr, et, de là, avait gagné sa ville na- 
tale en s'unissant à une caravane qui devait traverser les 
montagnes. A peine arrivé, il rassembla autour de lui 
quelques-uns de ses compagnons de voyage, déjà séduits 
et nombre d^'auditeurs anciens, et, à cette troupe de pre- 
miers fidèles, il communiqua ses premiers écrits. C'était 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 147 

un journal de son pèlerinage et un commentaire sur la 
Sourat du Koran, appelée Joseph. 

Dans le premier de ces livres, il était surtout pieux et 
mystique; dans le second, la polémique et la dialectique 
tenaient une grande place, ei les auditeurs remarquaient 
avec étonnement qu'il découvrait, dans le chapitre du 
Livre de Dieu qu'il avait choisi, des sens nouveaux dont 
personne ne s'était avisé jusqu'alors, et qu'il en tirait 
surtout des doctrines et des enseignements complète- 
ment inattendus. Ce qu'on ne se lassait pas d'admirer, 
c'étaient l'élégance et la beauté du style arabe employé 
dans ces compositions. Elles eurent bientôt des admira- 
teurs exaltés qui ne craignirent pas de les préférer aux 
plus beaux passages du Koran. 

J'avoue que je ne partage pas cette manière de voir. 
Le style d'Aly-Mohammed est terne et sans éclat, d'une 
raideur fatigante, d'une richesse douteuse, d'une correc- 
tion suspecte. Les obscurités qu'on y relève en foule ne 
viennent pas toutes de sa volonté, mais plusieurs ont 
-pour raison d'être une inhabileté manifeste. Il s'en faut de 
tout que le Koran ait à craindre la comparaison; s'il 
arrive un jour oii les ouvrages du nouveau prophète au- 
ront remplacé cet ancien livre, ils ne trouveront eux- 
mêmes l'admiration qu'à l'aide d'une esthétique nouvelle. 
Comme nous sommes encore sous les lois et les habitudes 
de l'ancienne, le Koran pour nous est incontestablement, 
à parler littérature, l'œuvre d'un grand génie, tandis que 
la Sourat de Joseph, ou, pour mieux dire, son commen- 
taire ressemble beaucoup au travail d'un écolier. 

Quoi qu'il en soit, l'impression produite fut immense à 
Shyraz, et tout le monde lettré et religieux se pressa au- 
tour d'Aly-Mohammed. Aussitôt qu'il paraissait dans la 

148 COMMEINCEMEjNTS DU BABYSME. 

mosquée, on l'entourait. Aussitôt qu'il s'asseyait dans la 
chaire, on faisait silence pour l'écouter. Ses discours pu- 
blics n'attaquaient jamais le fond de l'islam et respec- 
taient la plus grande partie des formes; le ketmân, en 
somme, y dominait. C'étaient, néanmoins, des discours 
hardis. Le clergé n'y était pas ménagé; ses vices y étaient 
cruellement flagellés. Les destinées tristes et douloureuses 
de l'humanité en étaient généralement le thème, et, çà et 
là, certaines allusions dont l'obscurité irritait les passions 
curieuses des uns, tandis qu'elle flattait l'orgueil des au- 
tres, déjà initiés en tout ou en partie, donnaient à ces pré- 
dications un sel et un mordant tels que la foule y grossis- 
sait chaque jour, et que, dans toute la Perse, on com- 
mença à parler d'Aly-Mohammed. 

Les Moullas de Shiraz n'avaient pas attendu tout ce 
bruit pour se réunir contre leur jeune détracteur. Dès 
ses premières apparitions en public, ils lui avaient en- 
voyé les plus habiles d'entre eux, afin d'argumenter contre 
lui et de le confondre, et ces luttes publiques, qui se te- 
naient soit dans les mosquées, soit dans les collèges, en 
présence du gouverneur, des chefs militaires, du clergé^ 
du peuple, de tout le monde enfin, au lieu de profiter aux 
prêtres, ne contribuèrent pas peu à répandre et à exalter 
à leurs dépens la renommée de l'enthousiaste. Il est cer- 
tain qu'il battit ses contradicteurs; il les condamna, ce 
qui n'était pas très difficile, le Koran à la main. Ce fut un 
jeu pour lui de montrer à la face de ces multitudes, qui 
les connaissaient bien, à quel point leur conduite, à quel 
point leurs préceptes, à quel point leurs dogmes mêmes 
étaient en contradiction flagrante avec le Livre, qu'ils ne 
pouvaient récuser. D'une hardiesse et d'une exaltation 
extraordinaires, il flétrissait, sans ménagement aucun, 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. U9 

sans souci aucun des conventions ordinaires, les vices 
de ses antagonistes, et, après leur avoir prouvé qu'ils 
étaient infidèles quant à la doctrine, il les déshonorait 
dans leur vie et les jetait à croix ou pile à l'indignation 
ou au mépris des auditeurs. Les scènes de Shyraz, ces 
débuts de sa prédication furent si profondément émou^ 
vants, que les musulmans restés orthodoxes, qui y ont as- 
sisté, en ont conservé un souvenir ineffaçable et n'en 
parlent qu'avec une sorte de terreur. Ils avouent unani- 
mement que l'éloquence d'Aly-Mohammed était d'une na- 
ture incomparable et telle que, sans en avoir été témoin, 
on ne saurait l'imaginer. 

Bientôt le jeune théologien ne parut plus en public 
qu'entouré d'une troupe nombreuse de partisans. Sa mai- 
son en était toujours pleine. Non seulement il enseignait 
dans les mosquées et dans les collèges, mais c'était chez 
lui, surtout, et le soir, que, retiré dans une chambre avec 
l'élite de ses admirateurs, il soulevait pour eux les voiles 
d'une doctrine qui n'était pas encore parfaitement arrêtée 
pour lui-même. Il semblerait que, dans ces premiers temps, 
ce fût plutôt la partie polémique qui l'occupât que la 
dogmatique, et rien n'est plus naturel. Dans ces confé- 
rences secrètes, les hardiesses, bien autrement multi- 
pliées qu'en public, grandissaient chaque jour, et elles 
tendaient si évidemment à un renversement complet de 
l'islam, qu'elles servaient bien d'introduction à une nou- 
velle profession de foi. La petite Église était ardente, 
hardie, emportée^ prête à tout, fanatisée dans le vrai sens 
et le sens élevé du mot, c'est-à-dire que chacun de ses 
membres ne se comptait pour rien et brûlait de sacrifier 
sang et argent à la cause de la vérité. Ce fut alors qu'Aly- 
Mohammed prit son premier titre religieux. Il annonça 

loO COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

qu'il était le Bâb, la Porte par laquelle seule on pouvait 
parvenir à la connaissance de Dieu. On ne l'appela plus 
désormais que de ce nom à Shyraz et partout où il fut 
question de lui. Ses adversaires mêmes lui donnèrent et 
lui donnent encore ce titre. Il n'est pas connu autrement. 
Toutefois les Bâbys^ les gens de sa secte, ne le qualifient 
plus ainsi, parce qu'il arriva un moment oii ils appri- 
rent que le titre de Bâb ne lui est pas particulier, et ils le 
nommèrent et le nomment Hezret-è-Alâ, ou YAltesse- 
Sublime. Mais, pour être plus simple, nous suivrons ici 
l'usage des hétérodoxes^ en lui conservant, dans toute 
cette histoire, le titre de Bâb. 

Extrêmement irrités, mécontents et inquiets, les Moul- 
las du Fars, ne pouvant d'ailleurs prévoir où s'arrêterait 
le mouvement qui se prononçait si fortement contre eux, 
n'étaient pas les seuls à se sentir dans l'embarras. Les 
autorités de la ville et de la province comprenaient trop 
bien que le peuple qui leur était confié et qui n'est ja- 
mais beaucoup dans leurs' mains, cette fois n'y était plus 
du tout. Les hommes de Shyraz, légers, railleurs, turbu- 
lents, belliqueux, toujours prêts à la révolte, insolents 
en perfection, rien moins qu'attachés à la dynastie kadjare, 
n'ont jamais été faciles à mener, et leurs administrateurs 
ont souvent des journées pénibles. Quelle serait la situa- 
tion de ces administrateurs, si le chef réel de la ville et 
du pays, l'arbitre des idées de tout le monde, l'idole de 
chacun, allait être un jeune homme que rien ne soumettait, 
n'attachait ou ne gagnait à rien, qui se faisait un piédestal 
de son indépendance et qui n'en lirait qu'un trop grand 
parti *en attaquant chaque jour impunément et publique- 
ment tout ce qui jusqu'alors s'était considéré comme puis- 
sant et respeclé dans la ville? A la vérité, les gens du roi, 

COMMENCEMENTS DU liABYSME. 151 

la politique, l'administration proprement dite n'avaient 
encore été l'objet d'aucune des virulentes apostrophes du 
novateur; mais à le voir si rigide dans ses mœurs, si 
inexorable pour la fraude et l'esprit de rapine des mem- 
bres du clergé, il était fort douteux qu'il put approuver 
au fond la même rapacité, la même fraude si florissantes 
chez les fonctionnaires publics, et on pouvait bien croire 
que le jour oii ses regards tomberaient sur eux, il ne 
manquerait pas d'apercevoir et de vitupérer ce qu'on n'a- 
vait guère le moyen de cacher. 

Ces appréhensions, qui se présentaient d'elles-mêmes 
à tous les esprits, ne manquèrent pas de frapper les offi- 
ciers royaux et, d'ailleurs,, les Moullas prenaient soin de 
leur démontrer que cette fois Içs intérêts étaient com- 
muns entre eux. Des conférences nombreuses eurent lieu, 
et il fut résolu que, tandis que le gouverneur, Mirza Hus- 
sein Khan, décoré du titre de Nizam Eddooulèh, «l'Or- 
ganisateur du gouvernement, » écrirait à Téhéran pour 
exposer l'état des choses au point de vue de l'inlérct d'É- 
tat, les grands moudjteheds de la ville en feraient autant 
pour se plaindre au nom de la religion attaquée et si- 
gnaleraient les périls graves qui s'annonçaient d'une 
manière si énergique et si bruyante. 

Le Bâb et ses partisans furent immédiatement informés 
du coup qu'on prétendait leur porter. Ils ne s'en étonnè- 
rent nullement. Au lieu de chercher à le détourner^ Aly- 
Mohammed écrivit lui-même à la Cour^ et sa lettre arriva 
en même temps que les accusations de ses adversaires. 
Sans prendre aucunement une attitude agressive vis-à- 
vis du roi, s'en remettant, au contraire, à son autorité et 
à sa justice, il remontrait que, depuis longtemps, la dé- 
pravation du clergé était, en Perse, un fait connu de tout 

152 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

le monde ; que non seulement les bonnes mœurs s'en 
trouvaient corrompues et le bien-être de la nation tout 
à fait atteint, mais encore que la religion même, viciée 
par la faute de tant de coupables, était en péril et mena- 
çait de disparaître en laissant le peuple dans les plus 
fâcheuses ténèbres; que, pour lui, appelé de Dieu, en 
vertu d'une mission spéciale, à écarter de tels mal- 
heurs, il avait déjà commencé à éclairer le peuple du 
Fars, que la saine doctrine avait fait les progrès les 
plus évidents et les plus rapides, que tous ses adver- 
saires avaient été confondus et vivaient désormais dans 
l'impuissance et le mépris public ; mais que ce n'était 
qu'un début, et que le Bâb, confiant dans la magna- 
nimité du roi, sollicitait la permission de venir dans la 
capitale avec ses principaux disciples, et, là, d'établir des 
conférences avec tous les Moullas de l'Empire, en pré- 
sence du souverain, des grands et du peuple , que, cer- 
tainement, il les couvrirait de honte ; il leur prouverait 
leur infidélité; il les réduirait au silence comme il avait 
fait des Moullas grands et petits qui avaient prétendu 
s'élever contre lui ; que s'il était, contre son attente, 
vaincu dans cette lutte, il se soumettait d'avance à tout 
ce que le roi ordonnerait, et était prêt à livrer sa tête et 
celle de chacun de ses partisans. 

Le gouvernement fut extrêmement embarrassé de l'ar- 
bitrage qu'on lui déférait ainsi. En général, il n'est pas, 
depuis plusieurs siècles, dans la politique des souverains 
persans, de chercher de pareilles occasions. Depuis Shah- 
Abbas le Grand, la tradition politique veut que la pro- 
tection officielle accordée à l'Islam s'effectue plus en pa- 
roles qu'en faits. En réalité, on ne laisse pas que d'avoir 
un certain goût pour les dissidents de toute espèce, et, en 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 153 

général, pour tout ce qui peut tenir en échec la puis- 
sance du clergé. Le règne actuel a, sur ce point, les 
mêmes tendances que les règnes précédents. Il suit un 
peu l'exemple de Mohammed-Shah, quoique avec plus de 
douceur, car celui-ci avait inauguré son gouvernement en 
faisant mettre à mort un des principaux moudjteheds de 
Tebriz, qui cherchait à exciter une sédition. Cependant 
Nasreddin-Shah lui-même n'a pas hésité, plus tard, à dé- 
pouiller et à humilier l'Imam Djumè dlspahan, dont le 
courage ne s'est pas montré aussi haut que l'ambition. 
De sorte que lorsque les plaintes et les accusations mu- 
tuelles des MouUas et des Bâbys arrivèrent à Téhéran, il 
en résulta plus d'humeur et d'ennui que d'empressement 
à venger l'orthodoxie offensée. 

Il paraît même que, d'abord, l'impression fut favorable 
aux novateurs. Le premier ministre, Hadjy Mirza Aghassy, 
personnage bizarre, non sans capacité, au milieu de ses 
folies, et curieux à l'excès de discusssions théologiques, en 
outre fort peu orthodoxe, se montra disposé à accéder au 
désir qu'exprimait le Bâb et à le faire venir à Téhéran 
pour y tenir des conférences. Le roi, dominé par son mi- 
nistre, ne s'exprimait pas en termes malveillants sur 
Mirza- Aly-Mohamm éd. Les gens d'esprit et les curieux se 
promettaient déjà un spectacle intéressant et dont la 
moindre partie n'eût pas été le scandale des accusations 
portées contre tel ou tel ecclésiatique dont la chronique 
scandaleuse s'occupait avec prédilection. Mais un homme 
fort sage, le sheykh Abdoul-Housseïn, moudjtehed lui- 
même, alla trouver Hadjy Mirza Aghassy, et lui ayant fait 
apprécier les raisons sérieuses qui devaient le porter à 
changer d'avis, ce qui semblait sur le point de se faire, 
fut arrêté tout net et le cours des idées changea. 

154 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Le sheykh Abdoul-Housseïn, bien que personnage reli- 
gieux, est plutôt ce que nous appellerions un juriscon- 
sulte. Il s^occupe assez peu de théologie, beaucoup de 
questions légales : sa sagacité et sa froide raison inspi- 
rent en général une grande confiance, en même temps 
que la sévérité de ses mœurs et leur gravité lui ont 
acquis un crédit considérable. Il est aujourd'hui admi- 
nistrateur, pour le roi, des fonds destinés à l'embellis- 
sement et aux réparations des édifices sacrés à Kerbela 
et à Nedjef. Mais, alors, il habitait Téhéran. Il insista 
donc auprès du premier ministre et des grands en deman- 
dant s'il entrait dans leurs vues, s'il était sage de détruire 
la religion existante, pour lui en subsister une nouvelle 
que l'on ne connaissait pas encore. L'État, disait-il, avait 
assez à faire à se relever des décombres, où tant et de si 
longs malheurs l'avaient enseveli, sans qu'on le jetât 
encore dans les convulsions d'une crise et probablement 
d'une guerre religieuse Etail-on tellement assuré des 
intentions ultérieures du Bâb et des dernières consé- 
quences de ses doctrines qu'on put se croire avisé en le 
favorisant? Si le clergé devait se mettre une fois en dé- 
fense, non plus contre le Bâb, mais contre le gouverne- 
ment, de qui il était en droit d'attendre protection, pou- 
vait-on penser qu'il ne trouverait pas des forces et savait- 
on bien ce qui pourrait s'ensuivre? Bref, il fit réfléchir 
Hadjy Mirza Aghassyet tous ceux que l'étourderie natio- 
nale avait un moment emportés, et il obtint l'assurance 
que, non seulement les conférences n'auraient pas lieu et 
qu'Aly-Mohammed recevrait la défense devenir à Téhéran, 
mais encore qu'on prendrait contre lui et contre ses par- 
tisans des mesures qui les réduiraient tous au silence. 
Le ministre ne tint pas bien fidèlement cette dernière 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 155 

partie de sa promesse. Il eut peur d'incliner au delà 
du besoin du côté du clerg-é, et en même temps, ne 
voulant point, par une sévérité que sa conscience n'exi- 
geait pas, susciter peut-être des résistances et des scan- 
dales, il se contenta d'écrire au gouverneur de Shyraz, 
Nizam Eddooulèh, que toutes prédications publiques 
relatives aux doctrines nouvelles eussent à cesser des 
deux parts, qu'on ne permît pas plus la défense que l'at- 
taque, et qu'Aly-Mohammed eût à se renfermer dans sa 
maison, d'oii, jusqu'à nouvel ordre, il lui était défendu 
de sortir. Le Bâb et les siens se soumirent sans hési- 
tation. Mais les Moullas s'écrièrent unanimement que 
la prétendue protection dont on les couvrait était illu- 
soire et insultante pour la religion, dont elle avajt Tair 
de mettre en doute le droit souverain; ils prétendirent 
que le danger était plus imminent que jamais et le Bâb 
plus puissant qu'il ne l'avait encore été. Ils avaient 
raison. 

Quand les Bâbys eurent appris qu'on ne sévissait pas 
contre leur chef et que, par conséquent, les espérances 
de l'ennemi étaient trompées, quand ils virent qu'on se 
bornait à demander, à commander un repos impossible, 
ils triomphèrent. Provisoirement, Aly-Mohammed obéis- 
sant restait dans sa maison. Mais disciples et partisans, 
fort encouragés, ne se firent pas faute de répéter partout 
que le refus de conférer avec leur chef équivalait à un 
aveu d'impuissance et qu'il était désormais bien mani- 
feste que les musulmans n'avaient pas d'arguments sé- 
rieux à opposer à leur doctrine non plus qu'à leurs 
attaques. Les populations trouvèrent celte façon de rai- 
sonner assez juste. Dès ce moment, les conversions de- 
vinrent journalières et parmi les savants, et parmi les 

156 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

MouUas eux-mêmes on put signaler des défections impor- 
tantes. 

Dans le sein du cénacle, les passions, de plus en plus 
excitées, redoublèrent d'ardeur. Le Bâb parla de lui-même 
d'une façon plus explicite qu'il ne l'avait encore fait. Il 
ne se présenta plus comme un voyant pourvu de grâces 
spéciales; non plus même comme un prophète plus ou 
moins directement inspiré de Dieu, ainsi que l'avait été 
Mohammed. Il déclara qu'il n'était pas le Bâb, comme on 
l'avait cru jusqu'alors, comme il l'avait pensé lui-même, 
c'est-à-dire la Porte de la connaissance des vérités^ mais 
qu'il était le Points c'est-à-dire le générateur même de la 
vérité, une apparition divine, une manifestation toute-puis- 
sante, et, c'est en tant que Points qu'il reçut la qualifica- 
tion à' Altesse- Sublime. 

Le titre de Bâb, ainsi devenu libre, pouvait désor- 
mais récompenser le pieux dévouement de Tun des néo- 
phytes. Il appartenait de droit à quelqu'un de cette 
troupe choisie dont Aly-Mohammed était entouré et qui 
lui témoignait la plus aveugle confiance et l'attache- 
ment le plus illimité. Ces apôtres, élus parmi tous 
leurs compagnons, étaient au nombre de dix-huit. La vé- 
nération des Bâbys reste attachée à leurs noms; ils sont 
tous plus que des saints, ils sont à peu de distance de la 
divinité absolue, pourtant ils ne sont pas égaux et celui 
qui prit, parmi eux, le plus haut rang après le Révélateur^, 
celui à qui fut conféré le titre de Bâb quand le Point fut 
manifesté, ce fut un certain prêtre du Khorassan, appelé, 
du lieu de sa naissance, Moulla flousseïn-Boushrewyèh. 
Après le Bâb, il n'est personne qui ait rempli un rôle 
aussi considérable dans les débuts de la religion nouvelle. 

Moulla Housseïn-Boushrewyèh était un homme auquel 

COMMENCEMENTS DU 1;ABSME. i'61 

ses adversaires reconnaissaient eux-mêmes un grand 
savoir et une extrême énergie de caractère. Il s'était 
livré à l'étude dès son enfance, et avait fait dans la théo- 
logie et la jurisprudence des progrès qui lui avaient 
acquis de la considération. Aux premiers temps des 
prédications d'Aly-Mohammed, ce qu'il put apprendre 
dans le Khorassan des idées et des doctrines de ce per- 
sonnage, dont on commençait à parler par toute la Perse, 
frappa vivement son imagination, et, quittant son pays, 
il se rendit à Shyraz, où on le vit bientôt figurer parmi 
les adeptes les plus ardents de l'Altesse-Sublime. C'était 
une conversion marquante, importante. Le Bâb en jugea 
ainsi; car il le choisit pour son principal lieutenant et lui 
conféra le titre qu'il avait porté lui-même. Il semblerait 
que Moulla Housseïn-Boushrewyèh ait procédé avec beau- 
coup de précaution dans l'examen des doctrines dont il 
allait devenir un des principaux propagateurs. L'histoire 
universelle intitulée : Nasekh Attewarikh, ou « Efface- 
ment des Chroniques^ » qui a donné, au point de vue 
officiel et strictement musulman, l'histoire des événe- 
ments que je rapporte, assure que les premières fois que 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh vit le Bâb, ce fut en secret 
et qu'il eut avec lui de nombreux entretiens avant de 
se déclarer publiquement son auditeur. Il fut convaincu. 
Alors il ne ménagea plus rien, et, comme obéissant aux 
ordres de la Cour, le Bâb ne sortait pas de sa maison, 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh vivait^ en quelque sorle^ 
enfermé avec lui, ne le quittant pas et excitant par ses 
discours, par son exemple, la foi de ses compagnons, et 
même le zèle, pourtant bien ardent déjà, du Révélateur. 
On a vu par ce qui précède que la réputation du Bâb 
et l'intérêt pour ses doctrines ne s'étaient nullement ren- 

158 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

fermés dans la seule ville de Shyraz, ni môme dans la 
province du Fars. Dans toute l'étendue de l'empire, on 
s'en entretenait et on désirait vivement être instruit des 
vues et des idées qui faisaient déjà tant parler. Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh, désigné par son chef et emporté 
par son zèle, fut le premier missionnaire qu'aient eu les 
Bâbys. Il reçut l'ordre de se rendre dans l'Irak et dans le 
Khorassan, de prêcher dans toutes les villes et dans tous 
les villages, d'attaquer la foi ancienne et d'exposer la 
nouvelle, et de multiplier les conversions le plus qu'il le 
pourrait faire. Afin de ne point paraître, aux yeux des 
gens méfiants, comme un aventurier sans droits, sans 
témoignages et sans preuves, il emporta le Récit du Pè- 
lerinage et le Commentaire sur la Sourat de Joseph, qui 
composaient alors toute la somme des ouvrages bâbys. 
Pour le reste, c'était à sa science et à sa foi d'y sup- 
pléer. 

Moulla Housseïn prit congé de son maître et des autres 
disciples, et, ainsi que cela lui était commandé, il se 
rendit d'abord à Ispahan. Cette ville, déchue qu'elle est du 
rang de capitale, est tombée, quant à sa population, du 
chiffre de 600,000 ou 700,000 âmes qu'elle a eu sous les 
Sefewyèhs, à celui de 80,000 ou 90,000; elle est encore 
néanmoins, avec Téhéran et Tébriz, une cité importante 
de la Perse. Sa gloire ancienne n*a pas complètement dis- 
paru. Ses collèges n'ont point perdu toute leur réputation; 
de nombreux écoliers les fréquentent, et son clergé occupe 
peut-être le premier rang parmi les clergés de l'empire. 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh se présenta hardiment, prê- 
cha, montra ses livres, et, presque à son début, convertit 
un homme considérable, Moulla Mohammed Taghy, Hératy, 
jurisconsulte de mérite, qui devint, lui aussi, un des 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 139 

principaux de la secte. On se pressait en foule pour en- 
tendre le prédicateur. Il occupait, tour à tour, toutes les 
chaires d'Ispahan, oii il faisait en liberté ce qui avait été 
interdit à Shyraz. Il ne craignait pas de dire publique- 
ment et d'annoncer que Mirza Aly-Mohammed était le 
douzième Imam, l'Imam Mehdy; il montrait et lisait les 
livres de son maître ; il en faisait remarquer l'éloquence 
et la profondeur, faisait ressortir l'extrême jeunesse du 
Voyant, en, racontait des miracles. Bref, il produisit une 
impression telle que le vieux gouverneur, personnage 
redouté et redoutable par ses talents et un peu aussi par 
sa cruauté, le Môtemed-Eddooulëh, Menoutjehr-Khan, eu- 
nuque géorgien, avoua qu'il ne trouvait rien d'impossible à 
ce qu'un personnage aussi extraordinaire que Moulla Hous- 
seïn-Boushrewyèh fût un saint, et à ce que celui qui Tavait 
envoyé et qui avait composé les belles choses qu'on lui 
lisait, ne fût aussi l'Imam Mehdy, le Caché. Il faut dire 
ici, pour prévenir toute erreur, qu'en assimilant le Bâb 
au douzième Imam, le missionnaire cherchait à se faire 
comprendre de la foule et à gagner ses sympathies^ abso- 
lument comme saint Paul lorsqu'il révélait aux Athéniens 
que le Dieu qu^il leur annonçait était ce Dieu inconnu 
auquel ils avaient déjà élevé un autel. C'était des deux 
parts une façon de parler, et on verra plus tard qu'il n'y 
a aucun rapport entre l'idée que les Bâbys se font du 
Point, et ce que les musulmans pensent au sujet de l'I- 
mam Mehdy. 

Après I avoir réussi, à Ispahan, au-delà de toute espé- 
rance, Moulla Housseïn-Boushrewyèh se dirigea sur 
Rashan^ et, à peine arrivé, il y commença ses prédi- 
cations. Il convertit encore plusieurs personnes, tant 
dans le peuple que parmi les savants, et entre autres, 

160 COMMEiNCEMENTS DU BABYSME. 

en ce qui est de celte dernière classe^ un certain Hadjy 
Mirza Djany, marchand de la ville; mais il échoua dans 
une tentative pour convaincre un des grands moudj- 
teheds, Hadjy Moulla Mohammed. Au dire des musul- 
mans^ il eut affaire à trop forte partie, et, après une 
très longue discussion, le Hadjy, voyant le missionnaire 
bâby réduit au silence, le chassa de sa présence. Cepen- 
dant, ce qui pourrait faire douter quelque peu d'une vic- 
toire si complète, c'est que le vainqueur, se montrant plus 
que modéré, n'osa pas interdire les prédications ulté- 
rieures; que Moulla Housseïn-Boushrewyèh resta à Ka- 
shan tant qu'il lui plut, et en partit en pleine liberté 
pour se rendre à Téhéran. 

H passa quelques jours dans cette capitale, mais il ne 
s'y produisit pas en public, et se contenta d'avoir avec 
les personnes qui vinrent le visiter des entretiens qui 
pouvaient passer pour confidentiels. Il ne laissa pas que de 
recevoir ainsi beaucoup de monde et d'amener à ses opi- 
nions un assez grand nombre de curieux. Chacun voulait le 
voir ou l'avoir vu, et le roi Mohammed-Shah et son mi- 
nistre, Hadjy Mirza Aghassy, en vrais Persans qu'ils 
étaient, ne manquèrent pas de le faire venir. Il leur ex- 
posa ses doctrines et leur remit les livres du maître. 

Mohammed-Shah, dont j'ai déjà parlé, était un prince 
d'un caractère tout particulier, non point rare en Asie, 
mais tel que les Européens n'ont guère su l'y voir, et 
encore moins l'y comprendre. Bien qu'il ait régné dans 
un temps où les habitudes de la politique locale étaient 
encore assez dures, il était doux et endurant, et sa tolé- 
rance s'étendait jusqu'à assister d'un œil fort placide aux 
désordres de son harem, qui, pourtant, auraient eu quel- 
que droit de le fâcher; car, même sous Feth-Aly-Shah, 

COMMEISCEMEINTS DU liABYSME. 161 

le laisser-aller et le caprice des fantaisies ne furent jamais 
portés aussi loin. On lui prête ce mot, digne de notre 
xviii° siècle : « Que ne vous cachez- vous un peu, ma*: 
dame? Je ne veux pas vous empêcher de vous amuser. » 
Mais chez lui ce n'était point affectation d'indifférence, 
c'était lassitude et ennui. Sa santé avait toujours été dé- 
plorable; goutteux au dernier degré, il souffrait des dou- 
leurs continuelles et avait à peine du relâche. Son carac- 
tère, naturellement faible, était devenu très mélancolique, 
et, comme il avait un grand besoin d'affection et qu'il ne 
trouvait guère de sentiments de ce genre dans sa famille, 
chez ses femmes, chez ses enfants, il avait concentré 
toutes ses affections sur le vieux Moulla, son précepteur. 
Il en avait fait son unique ami, son confident, puis son 
premier et tout-puissant ministre, et enfin, sans exagéra- 
tion ni manière de parler, son Dieu. 

Elevé par cette idole dans des idées fort irrévéren- 
cieuses pour l'Islamisme, il ne faisait non plus de cas des 
dogmes du Prophète que du Prophète lui-même. Les 
Imams lui étaient très indifférents, et s'il avait quelques 
égards pour Aly, c'était en raison de cette bizarre opéra- 
tion de l'esprit par laquelle les Persans identifient ce 
vénérable personnage avec leur nationalité. Mais, en 
somme, Mohammed-Shah n'était pas musulman, non plus 
que chrétien, guèbre ou juif. Il tenait pour certain que 
la substance divine s'incarnait dans les Sages avec toute 
sa puissance ; et comme il considérait Hadjy Mirza 
Aghassy comme le Sage par excellence, il ne doutait pas 
qu'il ne fut Dieu, et lui demandait dévotement quelque 
prodige. Souvent il lui arriva de dire à ses officiers, d'un 
air pénétré et convaincu : « Le Hadjy m'a promis un 
miracle pour ce soir, vous verrez! » En dehors du Hadjy, 

11 

162 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Mohammed- Shah était donc d'ime prodigieuse indifférence 
pom^ le succès ou les revers de telle ou telle doctrine 
religieuse; il lui plaisait, au contraire, de voir s'élever 
des conflits d'opinions qui témoignaient à ses yeux de 
Taveuglement universel. 

.Le Hadjy, de son côté, était un Dieu d'une espèce toute 
particulière. Il n'est pas absolument certain qu'il ne crût 
pas de lui-même ce dont Mohammed-Shah était per- 
suadé. Dans tous les cas, il professait les mêmes principes 
généraux que le roi, et les lui avait de bonne foi incul- 
qués. Mais cela ne l'empêchait pas de bouffonner. La 
bouffonnerie était le système, la règle, l'habitude de sa 
conduite et de sa vie. Il ne prenait rien au sérieux, à 
commencer par lui-même : « Je ne suis pas un premier 
ministre, répétait-il constamment et surtout à ceux qu'il 
maltraitait; je suis un vieux moulla, sans naissance et 
sans mérite, et si je me trouve à la place où je suis, 
c'est que le roi l'a voulu. ^) 

Il ne parlait jamais de ses fils sans les appeler fils de 
drôlesse et fils de chien. C'est dans ces termes qu'il de- 
mandait de leurs nouvelles ou leur faisait transmettre 
des ordres par ses officiers quand ils étaient absents. Son 
plaisir particulier était de passer des revues de cavaliers 
où il réunissait, dans leurs plus somptueux équipages, 
tous les Khans nomades de la Perse. Quand ces belli- 
queuses tribus étaient rassemblées dans la plaine, on voyait 
arriver le Hadjy, vêtu comme un pauvre, avec un vieux 
bonnet pelé et disloqué, un sabre attaché de travers sur 
sa robe, et monté sur un petit âne. Alors il faisait ranger 
les assistants autour de lui, les traitait d'imbéciles, 
tournait en ridicule leur attirail, leur prouvait qu'ils 
n'étaient bons à rien, et les renvoyait chez eux avec des 

COMMENCEMEMTS DU BAliYSME. i63 

cadeaux ; car son humeur sarcastique s'assaisonnait de 
générosité. 

En dehors de ses idées mystiques, il avait deux pas- 
sions qui jouaient un rôle considérable dans sa vie : l'ar- 
tillerie et l'agriculture. 

En ce qui est de la première, il est le premier qui ait 
installé à Téhéran une fonderie de canons ; il faisait ras- 
sembler de partout et venir d'Europe les modèles des 
inventions et des perfectionnements les plus récents. Il 
inventait lui-même, et j'ai vu un appareil de sa création. 
C'est une espèce de cône de huit ou dix pieds de long^ en 
tôle, et monté sur des roues. L'intérieur devait être rempli 
de mitraille et de poudre avec une mèche saillant à l'ex- 
térieur. Le Hadjy se proposait de faire confectionner un 
grand nombre de ces machines, que, dans un jour de 
bataille, on ferait atteler et qui marcheraient sur le front 
de l'armée persane. Au moment d'engager l'action^ on 
mettrait le feu aux mèches, on détellerait les chevaux 
et les conducteurs s'enfuiraient avec toutes les troupes. 
L'ennemi, alors, ne manquerait pas de se précipiter à 
leur poursuite, il se jetterait aveuglément sur les ma- 
chines infernales, il sauterait, et les Persans n'auraient 
plus qu'à se réjouir d'une victoire si ingénieusement 
obtenue. 

Sans me permettre aucune objection contre le système 
du Hadjy, je suis plus heureusement frappé de ce qu'il a 
fait en agriculture. Il a réellement créé autour de Té- 
héran un grand nombre de villages, et donné à la Perse 
beaucoup de plantes d'utilité ou d'agrément qu'elle ne 
possédait pas avant lui, ce qui constitue, après tout, un 
service réel. Mais, au milieu de tous ces travaux et de 
prodigalités sans nom, la bouffonnerie remportait tou- 

164 COMMENCEMENTS DU UALYSME. 

jours, et c'est là ce qui a donné à l'administration du 
Hadjy son principal trait de caractère. Rien de sérieux, 
un grand laisser-aller en toutes choses, un fonds d'idées 
religieuses qui n'étaient les idées de personne, et, pour 
ce motif, un vif penchant à voir sans déplaisir les idées 
de tout le monde plus ou moins tenues en échec, combiné 
avec la passion de ne pas se donner d'ennui en ordonnant 
quoi que ce fût de définitif, telle était la situation que le 
Bâb avait déjà trouvée quelques mois auparavant et qui 
n'existait pasmoins aumomentoù MouUa Housseïn-Boush- 
rewyèh eut ses entretiens avec le roi et avec son ministre. 
Le novateur apportait de la part du Bâb des paroles 
toutes de dévouement et de soumission. Les nouveaux 
religionnaires désiraient être les plus fermes soutiens de 
la dynastie et travailler à sa gloire. Il n'était plus besoin 
désormais de montrer que l'opinion publique recevait 
avec faveur la doctrine nouvelle ; le fait était évident de 
lui-même, et non seulement à Shyraz, à Ispahan, à Kashan, 
à Téhéran même, le bâbysme faisait chaque jour des pro- 
grès dans toutes les classes de la société, mais on savait 
encore qu'il en était de même à Hamadan, à Kazwyn, à 
Zendjan, à Kerman, àYezd.MouUa Housseïn-Boushrewyèh 
pouvait donc insinuer avec raison qu'il était plus à propos 
décompter avec son maître que de le combattre, et meil- 
leur de se le donner pour ami que pour adversaire. Défendre 
l'intérêt de la foi musulmane, c'était assurément ce que le 
roi et son ministre ne pouvaient, au sentiment de leur 
interlocuteur, avoir la moindre velléité de faire, puis- 
que, aussi complètement que personne, ils étaient détachés 
des intérêts du Prophète ; quant à leurs opinions parti- 
culières, il n'y avait rien, précisément,, qui s'opposât à 
des compromis, et du moment que le Hadjy était dieu, à 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 165 

UQ titre quelconque, il ne pouvait pas lui sembler trop 
illogique, à lui ni à son royal adorateur, que le Bâb fût 
aussi une émanation divine. 

A ces considérations, Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
ajouta que la Perse paraissait entrer dans des voies 
nouvelles ; que les rapports avec l'Europe devenant 
chaque jour plus multipliés et plus certains, il n'était pas 
sans importance de favoriser des dogmes qui, comme ceux 
du Bâb, se rapprochaient des notions généralement ré- 
pandues dans le monde, comme, par exemple, l'abolition 
de l'impureté légale et, à peu près, celle de la polygamie ; 
qu'en outre, à raisonner suivant la pure politique, c'était 
un dessein qui avait occupé les souverains les plus consi- 
dérables de l'Asie Centrale dans ces trois derniers siècles, 
c'est-à-dire le Grand Mogol Shah-Akhbar, le fondateur des 
Séféwyehs , Shah-Ismaïl et le conquérant Nader-Shah, 
que celui de fonder une religion qui rassemblât dans son 
sein, en les conciliant, les doctrines des musulmans, des 
chrétiens et des juifs. Or, le Bâb opérait précisément cette 
fusion, et le roi allait se couvrir d'une gloire immortelle 
en acceptant la conduite d'une si glorieuse réforme. 

A en juger d'après le caractère et les mœurs de Mo- 
hammed-Shah et de son favori, ce dut être précisément 
cette possibilité de gloire qui dut les dégoûter décidément 
du bâbysme et les rendre hostiles aux vues de Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh. Ils furent forcés de comprendre 
qu'on leur demandait de prendre de la peine pour un but 
qui ne les intéressait pas. La goutte, le mysticisme, l'in- 
différence et la bouffonnerie ne sont pas des soutiens natu- 
rels de l'ambition, et quand on eut raisonné suffisamment 
avec l'apôlre, qu'on eut lu, goûté et critiqué les ouvrages 
du Bâb, on se trouva fatigué de cette affaire, inquiet des 

166 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

suites qu'elle pouvait avoir, ennuyé des réclamations 
qu'elle soulevait. 

On prit donc avec le missionnaire bâby un ton rigoureux, 
et afin de se débarrasser de lui une fois pour toutes, on lui 
déclara que s'il voulait conserver ses membres et même 
la vie, il n'avait qu'à quitter Téhéran dans le plus bref 
délai. Du reste, on ne lui prescrivait absolument rien 
autre chose et on ne s'expliquait pas sur le fond. Ainsi 
repoussé, MouUa Housseïn aurait été dans un grand em- 
barras peut-être pour maintenir la position favorable qu'il 
avait créée, si de nouvelles ressources n'avaient été pré- 
parées à la religion nouvelle par le Bâb dans le moment 
même que son premier mandataire obtenait ses premiers 
succès. 

En effet, très peu de temps après que MouUa Housseïn 
était parti de Shyraz, le Bâb avait envoyé, dans d'autres 
directions, deux émissaires sur lesquels il fondait égale- 
ment de grandes espérances, et qui, avec non moins de 
talents peut-être, n'avaient pas moins de zèle, de foi et, 
par la suite, ne devaient guère acquérir moins de renom- 
mée que leur devancier. L'un de ces fidèles était Hadjy 
Mohammed- Aly-Balfouroushy, l'autre était une femme. 

Hadjy Mohammed-Aly-Balfouroushy est, aux yeux des 
bâbys, un grand saint, un personnage qui ne saurait être 
trop vénéré. Sa science, la pureté de sa doctrine,, l'éclat 
de son dévouement, tout ce qui lui arriva par la suite, le 
recommandent de la façon la plus expresse à la vénération 
des croyants. Il fut député par le Bâb dans son propre 
pays, le Mazendéran, et il y obtint de très grands succès, 
qui devaient tenir une place considérable dans l'histoire 
du bâbysme. Sachant MouUa Housseïn-Boushrcvvyèh à 
Téhéran, il s'était mis en rapport avec lui et l'avait ins- 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 167 

truit de toal ce qu'il faisait, car ses propres démarches 
dépendaient à l'avenir du succès ou de Téchec du premier 
vicaire du Bâb. 

L'autre missionnaire, la femme /dont je parle, était, 
elle, venue à Kazwyn, et c'est assurément, en même 
temps que l'objet préféré de la vénération des Bâbys, une 
des apparitions les plus frappantes et les plus intéres- 
santes de cette religion. Cette femme, donc, s'appelait de 
son vrai nom Zerryn-ïadj, « la Couronne-d'Or, » et était 
surnommée Gourret-oul-Ayn, «la Consolation-des-Yeux, » 
nom sur lequel elle est surtout connue, mais on l'appelle 
aussi Hezret-è-Taherêh, « Son Altesse la Pure », et encore 
Nokteh ou le Point, c'est-à-dire la partie culminante de 
la prophétie incarnée. Elle était de Kazwyn et apparte- 
nait à une famille sacerdotale. Son père, Hadjy Moulla 
Saleh, passait pour un jurisconsulte des plus distingués, et 
on l'avait mariée de bonne heure à son cousin Moulla 
Mohammed, qui avait aussi une bonne'réputalion d'homme 
instruit. On a vu, dans les chapitres précédents, que la 
ville de Kazwyn était en quelque sorte, depuis une qua- 
rantaine d'années, le centre de la doctrine des Shey- 
khys et que des hommes habiles en philosophie y ensei- 
gnent encore. La famille de Gourret-oul-Ayn jouait un 
rôle dans ce mouvement et y prenait grande part, sur- 
tout par le père de son mari^ Moulla Mohammed-Taghy, 
rhomme éminent de la ville, moudjtehed des plus consi- 
dérés et traditionniste fameux dans toute la Perse. 

Bien que musulmans et Bâbys se répandent aujourd'hui 
en éloges extraordinaires sur la beauté de la Gonsolation- 
des-Yeux, il est incontestable que l'esprit et le caractère 
de cette jeune femme étaient beaucoup plus remarquables 
encore. Ayant souvent, et, pour ainsi dire, quotidienne- 

168 COMMEXEMENTS DU BABYSME. 

ment assisté à des entretiens fort doctes, il paraît que, 
de bonne heure, elle y avait pris un grand intérêt, et il 
se trouva, un jour, qu'elle était parfaitement en état de 
suivre les subtiles discussions de son père, de son oncle, 
de son cousin, devenu son mari, et même de raisonner avec 
eux, et, souvent, de les étonner par la force et l'acuité de 
son intelligence. En Perse, ce n'est pas chose ordinaire 
que de voir des femmes appliquer leur esprit à de pareils 
emplois, mais ce n'est pas non plus un phénomène tout à 
fait rare; ce qui est là, comme ailleurs, vraiment extra- 
ordinaire, c'est de rencontrer une femme égale à Gourret- 
oul-Ayn. Non seulement elle poussa [la connaissance de 
Tarabe jusqu'à une perfection inusitée, mais elle devint 
encore éminente dans la science des traditions et celle 
des sens divers que l'on peut appliquer aux passages dis- 
cutés du Koran et des g-rands auteurs. Enfin elle passait à 
Kazwyn, et, à bon droit, pour un prodige. 

Ce fut dans sa famille qu'elle entendit parler pour la 
première fois des prédications du Bâb à Shyraz et de la 
nature des doctrines qu'il prêchait. Ce qu'elle en apprit, 
tout incomplet et imparfait que ce fut, lui plut extrême- 
ment. Elle se mit en correspondance avec le Bâb, et bien- 
tôt embrassa toutes ses idées. Elle ne se contenta pas 
d'une sympathie passive; elle confessa en public la foi de 
son maître ; elle s'éleva non seulement contre la poly- 
gamie, mais contre l'usage du voile, et se montra à visage 
découvert sur les places publiques, au grand effroi et au 
grand scandale des siens et de tous les musulmans sin- 
cères, mais aux applaudissements des personnes déjà 
nombreuses qui partageaient son enthousiasme et dont ses 
prédications publiques augmentèrent de beaucoup le cer- 
cle. Son oncle, le docteur, son père, le juriste, son mari. 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 169 

épuisèrent tout pour la ramener au moins à une conduite 
plus placide et plus réservée. Elle les repoussa par ces 
arguments sans réplique de la foi impatiente du repos. 
On l'accuse même (le fait ne paraît nullement prouvé) 
d'avoir dirigé les coups d'une troupe de ses partisans, qui 
massacrèrent son beau-père dans la grande mosquée, 
pendant que le vieillard faisait sa prière. Ce fut la pre- 
mière violence née du bâbysme. A la fin, lasse des impor- 
tunités, la Consolation-des-Yeux quitta sa famille et se 
consacra hautement à l'apostolat dont le Bâb lui avait 
conféré tous les droits et confié tous les devoirs. Sa 
réputation théologique devint immense, et l'idée qu'elle 
avait elle-même de sa valeur était telle qu'un jour, 
raconte-t-on, Moulla Mohammed-Aly-Balfouroushy s'é- 
tant tourné Vers la Kibla musulmane pour faire sa prière, 
Gourret-oul-Ayn le prit par le bras et lui dit: « Non! 
c'est à moi qu'il faut t'adresser : je suis la Kibla! » Je n'ai 
jamais entendu personne parmi les musulmans mettre 
en doute la vertu d'une personne si singulière. 

Tels étaient les deux associés, Tapôtre du Mazendéran 
et la Voyante de Kazwyn, que Moulla Houssem fit préve- 
nir lorsque Tordre de quitter Téhéran lui parvint. Ce fut 
avec ses deux collègues qu'il consulta sur ce qu'il avait à 
faire. Il ne fallait plus penser, pour le moment du moins, 
à ranger le pouvoir laïque du côté du Bâb et à décider par 
un coup de main la victoire contre ITslam. D'autre part, 
il eut été fâcheux de compromettre, par une résistance 
hors de saison, la situation, en définitive très bonne, que 
Ton avait conquise dans la nation elle même, en s'obsti- 
nant, par un séjour orgueilleux à Téhéran, à appeler sur soi 
des rigueurs qu'évidemment le roi et son ministre ne te- 
naient pas à réaliser. On résolut donc que Moulla Housseïn 

170 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Boushrewyèh obéirait et irait dans les provinces continuer 
le cours de ses prédications et des ses conquêtes. Le tra- 
vail serait plus lent, mais il n'en serait pas moins sur, si 
l'on en pouvait juger parle passé. La direction qu'il con- 
venait de suivre et les pays à convertir étaient bien indi- 
qués : Moulla Housseïn avait traversé victorieusement le 
Sud de la Perse; Gourret-oul-Ayn s'occupait de l'Ouest; 
le Balfouroushy réussissait dans le Nord. L'apostolat de 
l'Est restait à entreprendre, et le lieutenant du Bâb, pre- 
nant Qongé de ses deux ardents coreligiormaires, quitta la 
capitale et se dirigea^ sans rien dire, vers le Khorassan. 

On était alors à la fin de 1847. Le pèlerin mettait à 
profit, suivant son usage, un séjour, qu'il prolongeait au 
besoin, dans tous les villages, les bourgs et les villes de sa 
route, pour tenir des conférences, argumenter contre les 
moullas, faire connaître les livres du Bâb et prêcher ses 
doctrines. Partout on l'appelail, on l'attendait avec impa- 
tience ; il était recherché avec curiosité, écouté avide- 
ment, cru sans beaucoup de peine. Ce fut surtout à Nisha- 
pour qu'il fit deux conversions importantes, dans les 
personnes de Moulla Abd-el-Khalekde Yezd, et de Moulla 
Aly le Jeune. Le premier de ces docteurs avait été élève 
du sheykh Ahmed-Ahsayy. C'était un personnage célèbre 
et par sa science et par son éloquence et par son crédit 
sur le peuple. L'autre, sheykhy comme le premier, de 
mœurs sévères et de grande considération, occupait le 
poste considérable de principal moudjtehed de la ville. 
Tous deux devinrent Bâbys emportés et firent retentir 
les chaires des mosquées des prédications les plus violen- 
tes contre l'Islam. Pendant quelques semaines on eût pu 
croire que la religion ancienne était décidément vaincue. 
Le clergé, démoralisé par la défection de son chef, effrayé 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. lU 

des discours publics qui le ménageaient si peu, ou n'osait 
se montrer ou avait pris la fuite. Quand Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh arriva à Meshhed, il trouva^ d'une part, la 
population émue et divisée à son sujet; de l'autre, le 
clergé averti, très inquiet, mais poussé 'à bout et décidé à 
faire une vigoureuse résistance aux attaques dont il allait 
être l'objet. 

Toute cette cléricature était si résolue, qu'elle prit vi- 
goureusement l'offensive. A peine le missionnaire bâby 
avait-il mis le pied dans la ville, qu'une députation de 
moullas en sortit pour aller le dénoncer au gouverneur, 
Hamzé-Mirza, alors engagé dans une expédition contre les 
Turkomans de la frontière, et campé dans la plaine nom- 
mée la Prairie de Redgân. Ces mandataires dénoncèrent 
violemment au Prince l'homme dangereux qui venait 
d'entrer dans leur cité. Ils racontèrent les scandales arri- 
vés à Nishapour de son fait, ils s'étendirent sur l'impossi- 
bilité de tolérer dans la ville sainte par excellence, celle 
qui a le bonheur d'être le sanctuaire de l'Imam Riza, un 
aussi scandaleux infidèle. Ils persuadèrent le Prince, au- 
tant que l'on pouvait persuader un personnage aussi dif- 
ficile à émouvoir par des considérations de cet ordre, et 
il commanda que Moulla Housseïn-Boushrewyèh fût con- 
duit au camp et eût à comparaître devant lui. Par ses ordres 
également, on arrêta à Nishapour ce fougueux néophyte, 
Moulla Aly le Jeune, et on le lui amena. Celui-ci ne se 
tira pas de l'entrevue avec beaucoup d'honneur pour son 
courage et pour sa fermeté. Soit que les menaces l'eussent 
effrayé, soit que les cadeaux Feussent gagné, il revint du 
camp à Meshhed pour monter dans la chaire de la grande 
mosquée et renoncer, devant les moullas et le peuple as- 
semblés, à ce qu'il avait professé peu de jours aupai^avant 

172 COMMENCEMENTS DU BABYSME, 

avec un zèle si furieux. Il détesta les doctrines qu'il avait 
tant louées, et maudit solennellement le Bâb et ses com- 
pagnons. Sur quoi on le laissa libre, et il s'en retourna la 
tête basse à Nishapour. A son exemple, un certain nombre 
des convertis de eetle ville firent défection; mais Moulla 
Abd-el-Khalek ne les imita pas et ne voulut rien enten- 
dre. Il s'obstina, au contraire, et jura que rien ne le dé- 
tournerait de la voie dans laquelle il s'était engagé. Alors 
le clergé, tout ranimé, tout réuni, et plein de courage à 
suivre la direction qui lui venait de Meshhed, chassa su- 
bitement Moulla Abd-el-Khalek de la chaire et lui interdit 
l'entrée des mosquées. Puis on lui ordonna de se tenir 
enfermé dans sa maison et de ne plus paraître dans les 
rues. 

Pour Moulla Housseïn-Boushrewyèh, conduit au camp, il 
fut mis dans une tente, et des karaouls ou sentinelles, éta- 
blies à l'entour, empêchèrent qu'il ne piit communiquer 
avec personne. 

Pendant qu'on discutait pour savoir ce qu'il fallait faire 
de lui, une révolte de soldats éclata à Meshhed. Hamzé- 
Mirza fut forcé de lever le camp, et comme les insurgés, 
avec leur chef, le Salar_, avaient réussi à s'emparer de la 
ville, le Prince, fort embarrassé et inquiet d'un événe- 
ment qui, en effet, compromit un instant l'existence de la 
dynastie, cessa de songer à son prisonnier. Celui-ci mit 
le temps à profit, s'échappa et courut vers Meshhed, espé- 
rant y gagner quelque chose à la faveur du tumulte. 
Mais il n'en alla pas ainsi; à peine reconnu, on lui intima 
l'ordre de sortir. Le Salar avait assez d'affaires sur les 
bras sans se donner encore le souci d'une querelle avec 
le puissant clergé de la Ville Sainte, soutenu par une 
population considérable de fainéants qui, ne vivant que 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 173 

de la cuisine de la grande mosquée, est nécessairement à 
la dévotion absolue des personnages qui en disposent. 
Moulla Housseïn Boushrewyèh n'eut donc rien autre chose 
à faire que de s'enfuir encore, et il retourna à Nishapour. 

Là, son attitude, qui jusqu'alors avait été purement 
celle d'un missionnaire pacifique, changea du tout au 
tout. Sa sûreté était gravement compromise; le pays était 
en feu. La sédition du Salar mettait toutes les populations 
sur pied. Pour vivre au milieu des armes, il fallait s'armer. 
Moulla Housseïn prit ce parti, et, s'entourant d'une troupe 
de fidèles, se dirigea sur Sebzewar. Là^, Mirza Taghy- 
Djouyny, homme riche et considérable, se donna à lui et 
se chargea de Tentretien de sa bande. De nouvelles re- 
crues s'unirent aux Bâbys, qui marchèrent sur Miyamy et 
ensuite sur Yardjemend^ dont ils s'emparèrent; mais ils 
en furent presque aussitôt repoussés par Aga-Séyd-Mo- 
hammed, qui, entouré de ses amis, leur intima l'ordre de 
s'éloigner, ce qu'ils firent, ne se sentant pas en force ou 
plutôt n'étant pas encore bien résolus, tout armés qu'ils 
étaient, à en venir aux dernières extrémités. 

Ils se replièrent donc sur un village nommé Khan- 
Khondy, situé à trois lieues de là, oii ils furent rejoints 
par, deux hommes importants^ MouUa Hassan et Moulla 
Aly, qui tirent profession entre les mains du chef. En 
somme, la troupe grossissait. La majorité du peuple sem- 
blait se prononcer pour les novateurs. Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh, voyant cela, ne s'éloignait pas ; il revenait 
par les lieux oii il avait déjà passé, confirmait ses néo- 
phytes dans leur foi et dans leur confiance; il faisait tout 
pour soulever le pays. Revenu de la sorte à Miyamy, il 
décida encore trente-six hommes, dans la tleur de l'âge, à 
prendre leurs armes et à le suivre. 

174 COMMErs CEMENTS DU BABYSME. 

Les passions des deux partis étant excitées au plus haut 
point, il était difficile qu'il n'y eût pas bientôt un conflit. 
Toutefois il semblerait que Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
ne le cherchât pas. Tout en cédant à Tentraînement des 
circonstances et au désir de faire des recrues, il aurait 
autant aimé ajourner la lutte; mais il n'en fut pas maître. 
L'enthousiasme de ses partisans ne lui permettait pas de 
garder toutes les mesures nécessaires. Les convertis 
étaient si emportés dans leurs discours, si peu ménagers 
d'insultes et de menaces que les musulmans de Miyamy 
se jetèrent enfin sur eux. Il y eut combat^ les Bâbys eu- 
rent le dessous, quelques-uns d'entre eux furent tués et 
le chef ordonna la retraite. Il se dirigea sur Shahroud. 

En entrant dans cette ville, il envahit avec son monde 
la maison du moudjtehed, appelé Moulla Mohammed- 
Kazem, et commença à prêcher la nouvelle foi et à exhor- 
ter particulièrement le maître du logis à l'embrasser. 
Mais le moment n'était pas aux discussions curieuses. Le 
moudjtehed répondit par des injures et, levant son bâton, 
il en frappa Moulla Housseïn à la tête et lui ordonna de 
quitter la ville. Probablement, l'ordre n'eût pas été exé- 
cuté sans peine et l'action hardie du moudjtehed aurait pu 
entraîner pour lui de mortelles conséquences, si, au mo- 
ment même où les invectives s'échangeaient et où des 
cris on allait passer aux actes, l'annonce d'un événement 
auquel personne ne songeait n'était venue changer toutes 
les dispositions. On se mit à crier partout dans la ville 
qu'un courrier arrivait annonçant la mort de Mohammed- 
Shah. C'était vrai. 

CHAPITRE VII 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME 

Un changement de règne est toujours, dans l'Asie 
Centrale, un moment fort critique. En Perse, dans le 
Turkestan, dans les Etals arabes^ il s'établit alors une 
anarchie qui dure plus ou moins longtemps, qui prend un 
caractère plus ou moins violent et tourmenté, mais qui 
ne manque jamais de suspendre l'action des lois, en 
vertu du principe que la volonté souveraine a, pour plus 
ou moins de temps, disparu. Il y a, pour qu'il en soit 
ainsi, des raisons de fait, mais aussi beaucoup de raisons 
d'habitude, et je crois que, afin de faire mieux compren- 
dre l'esprit asiatique, il est à propos d'insister sur ces 
dernières. 

Sans doute, le roi est mort et l'action de sa puissance 
s'est arrêtée et ne se fait plus sentir. Mais, dans le cours 
ordinaire des choses, cette puissance n'intervient guère 
que par délégation. Les marchands ont leurs lois^ leurs 
règles et leurs coutumes; les soldats, pour la plupart gens 
de tribu, ne connaissent que leurs chefs directs ; les auto- 
rités municipales des villes n'ont pas à expliquer trois 
fois par an un acte quelconque de leur autorité au 

t76 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

contrôle royal, et^ quant à l'exercice général de celte 
autorité, les fonctionnaires n'en rendent jamais compte 
qu'au jour de leur destitution. 11 n'y a donc, en réalité, 
aucun motif bien décisif pour que, le roi mort, le mouve- 
ment gouvernemental s'arrête. 

Mais les peuples ont conçu de tout temps l'idée que les 
magistrats, à quelque rang qu'ils appartiennent, ne sont 
que les serviteurs du roi, dans le sens tout à fait domes- 
tique du mot. Puis la notion de la loi dans ce qu'elle a 
de proprement souverain n'existe pas en Asie, ce qui est 
bizarre; car, plus que dans tout autre pays, la loi y est 
immuable, et, cependant, on s'obstine à ne voir dans cette 
loi, très généralement contemporaine des Sassanides, que 
l'expression de la volonté du prince régnant^ bien qu'il 
ne soit le plus souvent pas libre d'y changer la moindre 
chose. 11 en résulte que les magistrats, comme le peuple, 
sont imbus de cette idée que, en temps d'interrègne, il n*y 
a plus de légitimité ni de raison d'être pour aucun pou- 
voir. C'est une montre qui s'est arrêtée; les ressorts n'en 
changent pas et n'en doivent pas changer, mais, jusqu^à 
ce qu'une main autorisée la remonte, elle ne fonctionne 
plus. 

En outre, bien des passions et des intérêts sont là pour 
réveiller, exciter, attiser, mettre en flamme la discorde 
générale. S'il y a plusieurs prétendants au trône, ceux-là 
veulent du désordre pour redoubler leurs chances de 
succès et se faire des partisans actifs. 

A ces partisans, le désordre profite, et pour obtenir 
leur concours, on leur permet beaucoup. Puis vient Tes- 
prit d'aventure, l'imagination turbulente des masses. 
Beaucoup de gens n'ont nulle envie de faire du mal posi- 
tivement, mais ils sont enchantés de faire du bruit. Ils 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. n7 

profitent du moment pour crier, se battre dans les rues, 
boire chez les Arméniens et les Juifs, chercher querelle, 
mener une vie de fête. Autant de têtes cassées, autant 
de bons compag-nons qui s'amusent, et les magistrats, 
grands et petits, dans la peur de déplaire à quelque pro- 
tégé du pouvoir futur, s'abstiennent de faire montre 
d'une énergie qu'ils n'ont pas, et de se prévaloir d'un 
droit qu'ils ne se reconnaissent plus. Loin d'intervenir 
pour maintenir l'ordre, ils se jettent à corps perdu dans 
les intrigues courantes; au besoin ils en inventent. 11 
s^agit pour eux de s'avancer, ou du moins de ne pas perdre 
leur position, nullement de rétablir la paix. 

On aurait tort, cependant, de croire que tout ce ta- 
page soit précisément effréné et aussi dangereux qu'il le 
pourrait être chez les peuples d'Europe. Les Asiatiques 
n'aiment pas les extrêmes, et ne s'y portent que le moins 
possible. Dans toutes ces occasions, il y a plus de bles- 
sures que de morts, plus d'injures que de coups, plus de 
vols que de violences. Chacun fait ce qu'il veut; mais, 
en somme, les volontés ne sont pas bien méchantes. 
Ainsi, dans Tinterrègne amené par la mort de Moham- 
med-Shah, le très petit nombre d'Européens qui se trou- 
vait alors à Téhéran n'a eu absolument rien à souffrir. 
Il est même arrivé à l'un deux de passer sous une des 
portes de la ville au moment où des loùtys, ou gens de 
la populace, se battaient à coups de sabre et se volaient 
leurs bonnets et leurs habits : l'animation du combat 
n'empêcha pas ces vauriens de saluer l'Européen d'un 
Selam-aleïkoum tout à fait respectueux. 

Quoi qu'il en soit, la mort du roi et ses conséquences 
vinrent prêter un merveilleux secours à MouUa flousseïn- 
Boushrewyèh et à sa troupe. Leur embarras finissait; une 

12 

178 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

nouvelle phase commençait pour eux. Désormais ils ne 
représentaient pas moins qu'une faction dans TEtat, faction 
assez puissante, puisqu'ils savaient ce qu^ils voulaient 
et étaient unis et armés. L'envoyé du Bâb prit son parti 
avec promptitude. A peu près certain que, pour le mo- 
ment^ le Khorassan ne lui fournirait pas plus de coopéra- 
teurs actifs qu'il ne lui en avait déjà donné, il se mit en 
marche vers le Mazendérân, où le terrain bâby était déjà 
bien préparé et où il était assuré de trouver un collègue 
et des partisans non moins ardents que lui-même. Arrivé 
à Bostam, près âa la frontière, les moullas lui firent dire 
que, s'il se présentait avec son monde, il serait reçu à 
coups de fusil. Il méprisa la menace^ et ayant, dans 
un village tout près de là, à Housseïnabad, opéré sa 
jonction avec un renfort de néophytes commandés par 
Moulla Aly Housseïnabady, il précipita sa marche et entra 
dans le Mazendérân. 

C'était un nouveau théâtre, peuplé de nouveaux ac- 
teurs. Les Khorassanys sont vigoureux, de haute taille, 
assez semblables aux Turcomans, avec lesquels leur sang 
est très mêlé. Leurs idées sont véhémentes. Ce sont des 
cavaliers et des gens belliqueux. Les Mazendérânys for- 
ment, sous plus d'un rapport, Tantithèse de ce portrait. 
Une opinion, peut-être injuste, mais très accréditée, fait 
d'eux les Béotiens de la Perse. Les anecdotes sur leur 
simplicité ne tarissent pas. On les croit, en tout cas, mé- 
diocrement portés à la spéculation religieuse. Adroits ti- 
reurs, ils n'aiment pas la guerre, et, pour peu que les 
circonstances le leur permettent,, ils se renferment vo- 
lontiers dans les travaux agricoles, qui leur plaisent 
par-dessus tout. Leurs immenses rizières, l'exploitation 
des arbres à fruits, qui leur donnent les profits d'une ex- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 179 

portation considérable pour la Russie, le métier de bû- 
cheron, sont les préoccupations majeures de leur vie. Ils 
n'ont rien de chevaleresque, et sont si peu entichés du 
point d'honneur que, lorsqu'il plaît aux tribus turko- 
manes de faire quelque invasion sur la lisière du nord- 
est de leur pays pour y enlever des prisonniers, géné- 
ralement ils se laissent faire, fuient, se cachent ou se 
rendent, mais ne se défendent pas. 

Quant au territoire, il ne diffère pas moins des plaines 
du Khorassan. Dans celles-ci, ce sont d'immenses espaces, 
souvent fertiles, mais peu cultivés ; de grands villages, 
semblables à des ruches, oij les habitations, superposées 
les unes aux autres et ceintes d'un grand mur épais, 
n'offrent pas mal l'aspect d'un cirque romain. Aussitôt 
que les vedettes placées en observation ont aperçu sur la 
ligne de l'horizon quelque groupe de cavaliers qui, à leur 
allure, semblent turkomans, des cris affreux, poussés 
vers le ciel par les femmes et les enfants, rappellent les 
agriculteurs, qui, laissant là leurs charrues, se mettent 
à courir, s'empressent de rentrer, ferment les portes, 
prennent les mousquets, garnissent le haut du mur et 
envoient des balles aux pillards, qui fuient ventre à terre. 
Là où les champs cultivés sont plus éloignés du village, 
une tour solitaire, ouverte à sa base par une petite entrée 
très basse, sert au besoin de refuge pour le laboureur, 
qui peut encore, du sommet, fusiller les agresseurs jus- 
qu'à ce que, avertis par le bruit, ses compagnons ac- 
courent et le délivrent. Dans le Mazendérân, c'est un 
tableau tout contraire : le silence des forêts profondes ; les 
abris épais, comme ceux du Brésil, des vignes vierges, 
des lianes, des générations d'arbres écroulées les unes sur 
les autres et se réduisant en poussière sur un sol spon- 

180 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

g-ieux ; des marécages que traversent et entretiennent les 
seules grandes rivières de la Perse proprement dite, 
enfin, la mer. 

Moulla Housseïn-Boushrewyèh, avec sa troupe, eut à 
peine mis le pied sur le sol de la province, que, dans un 
hameau nommé Bedesht, il trouva plusieurs person- 
nages dont la réunion sur ce point devait plus tard avoir 
une grande importance aux yeux des fidèles et consti- 
tuer le premier concile de la secte. C'étaient, d'abord, 
pour suivre l'ordre des dignités : Mirza Jahya, alors 
enfant, âgé à peine de quinze ans, et qui, pJus tard, 
succéda au Bâb lui-même , puis Hadjy Mohammed- Aly 
Balfouroushy ; puis Gourret-oul-Ayn , et d'autres zéla- 
teurs suivis d'un gros de partisans. Hadjy Mohammed- Aly 
avait observé avec beaucoup d'attention les mouve- 
ments de Moulla Houssem dans le Khorassan, tout prê- 
à venir à son aide et à faciliter sa retraite, s'il en était 
besoin. Quant à la prophétesse, qui, après le meurtre de 
son oncle et beau-père, et sa séparation d'avec son père 
et son mari, n'avait pu tenir à Kaswyn et s'était déjà, 
depuis quelque temps, réfugiée dans les forêts du Mazen- 
dérân, elle venait, avec l'ardeur qui la dévorait, s'offrir 
à partager les dangers et les mérites de ses associés. 
L'historien musulman, Lessan el-Moulk, qui me fournit 
un grand nombre de ces détails, insiste avec une certaine 
complaisance sur la composition de la troupe qui accom- 
pagnait la jeune femme enthousiaste. Gomme il lui ré- 
pugne d'admettre que les doctrines hétérodoxes du Bâb 
aient pu entraîner qui que ce soit, il saisit cette occa- 
sion de prêter des motifs très mondains aux partisans 
des novateurs, et il assure que les soldats de Gourret-oul- 
Ayn étaient tous des amoureux — non avoués, j'ima- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. ISl 

gine ; sans quoi, au lieu de marcher sous le même 
drapeau, il est assez probable qu'ils se seraient divisés 
entre eux, et il ne paraît pas qu'aucune mésintelligence 
se soit jamais déclarée dans ce camp. Amoureux ou 
dévots, il est incontestable que ces gens étaient les plus 
animés des bâbys, et que la femme extraordinaire qui 
les menait exerçait sur eux une autorité sans limite. 

Les trois troupes, réunies dans le hameau de Bedeshf, 
campèrent en partie dans les maisons des paysans, en 
partie dans les jardins. On n'était pas tout à fait sorti du 
Khorassan, puisque Bostam n'était qu'à une lieue et de- 
mie en arrière. Gourret-oul-Ayn jugea nécessaire d'é- 
chauffer le zèle des croyants par un prêche. 

On disposa à la hâte, dans une petite plaine voisine du 
village, une sorte de trône en planches couvert d'étoffes 
et de tapis. Gourret-oul-Ayn ayant paru, suivant son 
usage, sans voile, s'assit, les jambes repliées, sur le 
trône, tandis que tous les soldats se plaçaient de même à 
l'entour à la mode persane. Ce n'était pas tout à fait 
ainsi qu'avaient lieu les conventicules des presbytériens 
dans les tourbières de l'Ecosse. Ce n'était ni le même 
ciel, ni le même paysage, ni la même attitude chez les 
prédicants, non plus que chez leurs auditeurs, pas plus 
que les mêmes doctrines ; mais si les formes variaient, 
le fond se ressemblait : c'était bien autour de Gourret- 
oul-Ayn un vrai conventicule, une foi passionnée, un en- 
thousiasme sans limites, un dévouement prêt à tout. 

La jeune femme débuta par rendre son auditoire atten- 
tif à cette grande vérité, quelles temps étaient venus oti 
la doctrine du Bâb allait couvrir toute la surface de la 
terre, et où Dieu allait enfin être adoré, conformément à 
cette doctrine, dans un esprit qu'il avait pour agréable. 

182 DÉVELOPPEMKNT DU BABYSME. 

Une nouvelle lumière avait surgi,, une nouvelle loi allait 
naître ; un livre nouveau allait remplacer l'ancien. De si 
grandes choses ne pouvaient se faire sans des peines et 
des sacrifices infinis de la part de la génération chargée 
de les accomplir, et ce n'était pas trop que les femmes 
elles-mêmes, partageant les travaux de leurs maris et de 
leurs frères, acceptassent tous leurs dangers. Ce n'élait 
plus l'heure pour elles de se renfermer au fond des 
harems et d'attendre dans l'inertie ce que les hommes 
auraient pu faire. Laissant de côté les règles com- 
munes, la modestie des temps tranquilles, leurs devoirs 
même, tout jusqu'à leur débilité native et surtout la 
crainte si naturelle à leurs âmes, elles devaient se mon- 
trer, dans le sens le plus absolu, les compagnes des 
hommes, les suivre et tomber avec eux sur le champ du 
martyre.'^j 

Je ne dis ici que le sens du discours prononcé par la 
Consolation-des-Yeux. Je voudrais faire entrevoir qu'il 
pouvait être éloquent; or, si j'essayais de traduire litté- 
ralement les rédactions qui nous en sont conservées, la 
pensée européenne, déroutée par certaines manières de 
parler tout à fait locales, ne comprendrait rien aux 
émotions dont je voudrais lui faire sentir au moins la 
possibilité, de sorte que j'atteindrai mieux mon but en 
me bornant à donner ce simple thème de son discours. 
Ce n'est pas que la façon de parler de la Consolation-des- 
Yeux fût très fleurie. Beaucoup de gens qui l'ont connue 
et entendue à différentes époques de sa vie m'ont tou- 
jours fait la remarque, au contraire, que, pour une per- 
sonne aussi notoirement savante et riche de lectures, Je 
caractère principal de sa diction était une simplicité 
presque choquante ; et quand elle parlait, ajoutait-on, on 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME, ' 483 

se sentait pourtant remué jusqu'au fond de Tâme, péné- 
tré d'admiration, et les larmes coulaient des yeux. 

Et, en effet, je me disposais à le dire, à peine ce jour- 
là eut-elle terminé son exorde, qu'elle fut interrompue 
par les sanglots de l'assistance. Les Asiatiques, d'ailleurs, 
sont assez faciles à émouvoir; comme les enfants, ils pleu- 
rent volontiers et sans beaucoup d'amertume. On com- 
mença donc à gémir et à s'écrier : Ey djânl « ô mon 
âme! » Ey matehrèh! « ô la pure! » et on se frappait la 
poitrine, on se prenait la tête entre les mains et on la 
secouait dans un spasme d'attendrissement. Parmi les 
assistants, il s'était glissé beaucoup de gens du pays 
attirés par la réputation de Gourret-oul-Ayn, par le désir 
d'entendre parler de cette foi nouvelle dont il était tant 
question depuis quelques mois, et, enfin, par cette inex- 
tinguible curiosité qui est le grand trait distinctif de la 
race. Ces musulmans, voyant pleurer les autres et 
frappés comme eux par l'influence victorieuse de la 
Gonsolation-des-Yeux, sentirent leurs cœurs se troubler 
et se mirent à pleurer aussi. De ce moment ils étaient 
infidèles, dit avec humeur un annaliste musulman. Il a 
raison; ils avaient passé à Tennemi pour quelques pa- 
roles d'une femme. 

Gourret-oul-Ayn reprit^ au milieu des larmes, son 
discours pathétique et s'attacha à montrer que le devoir 
était dur, mais d'obligation rigoureuse pour tous les 
fidèles. Que personne, par quelque considération que ce 
fût, ne pouvait songer à s'y soustraire, s'il était dévoué 
à Dieu, et que, puisque les femmes elles-mêmes étaient 
appelées au travail, les vieillards et les adolescents, les 
enfants eux-mêmes ne pouvaient se considérer comme en 
dehors de l'appel, Dieu ayant besoin de tous les siens. 

184 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

Il paraît que ce discours fut particulièrement efficace. 
On le cite volontiers parmi ceux de Gourret-oul-Ayn, 
Et non seulement il produisit un grand effet sur les 
auditeurs, mais, répété partout et commenté par ceux 
qui avaient eu le bonheur de l'entendre, il amena encore 
beaucoup de partisans au bâbysme. 

Dans la nuit^ les trois chefs tenant conseil, arrêtèrent 
que, dans l'état de trouble où était le pays, et les gouver- 
neurs ayant à penser à tout autre chose qu'à leur courir 
sus, ou même à se mêler de leurs affaires, il n'était plus 
nécessaire de marcher réunis, qu'il valait donc mieux se 
séparer, en maintenant toutefois les communications, et 
se porter chacun sur un point particulier du Mazendéiân. 
Il ne leur semblait pas impossible de se rendre maîtres 
de cette province. On s'y voyait relativement en force, 
et si l'on pouvait y établir solidement l'autorité du Bâb, 
on se trouverait avoir gagné pour l'avenir le point 
d'appui qui manquait encore à la secte. Ainsi Hadjy 
Mohammed-Aly partit dans la nuit même pour retourner 
à Balfouroush avec les siens. Gourret-oul-Ayn, avec ses 
enthousiastes, resta dans le pays pour y continuer sa 
propagande, et Moulïa Housseïn-Boushrevvyèh s'enfonça 
au cœur même de la contrée, afin de recruter des parti- 
sans dans les villages perdus au fond des bois. 

Quelques semaines se passèrent et les succès des hâ- 
bys auprès du peuple, tant des villes que des campagnes, 
devenaient de jour en jour manifestes. Ils avaient vaincu 
l'apathie locale. Non seulement les paysans et les gens 
du commun se montraient empressés h courir à eux, 
mais, ainsi que cela était arrivé partout^ à Ispahan, à 
Kashan, à Téhéran, à Nishapour, des hommes de science, 
de mérite, de considération, des hommes riches et res- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 185 

pectés pour leurs mœurs, devenaient bâbys et se met- 
taient à tonner contre les vices, l'ignorance, la platitude 
et les simonies du clergé. Un tel état de choses n'était pas 
à tolérer plus longtemps, et, malgré les embarras de la 
situation, les moullas exaspérés se mettaient partout en 
défense. Leur indignation et leur terreur furent portées 
au comble quand on vit, dans la ville de Balfouroush, 
Moulla Mohammed-Aly, son bâton à la main et le sabre 
à la ceinture, parcourir les rues à la tète de trois cents 
hommes bien armés, criant comme des énergumènes et 
disposés à tout. Le clergé jugea qu'il était grandement 
temps d'engager la lutte si Ton ne voulait pas courir le 
risque d'être un peli plus tard anéanti sans combat. On 
fit trois choses : on rassembla d'abord les gueux qui vi- 
vaient des soupes des mosquées, on les arma, on les 
transforma en toufenkdjys ou fusiliers, qu'on lança à la 
poursuite des trois corps principaux des bâbys; puis 
on alla se plaindre à Khanlèr-Mirza^ gouverneur de la 
province, et enfin on écrivit à Abbas-Kouly-Khan, chef 
et gouverneur du Laredjân, pour lui faire savoir à quelle 
triste situation la religion en était réduite. 

Khanlèr-Mirza avait bien autre chose à penser en ce 
moment qu'aux affaires des moullas. Il attendait les ef- 
fets de l'avènement du jeune roi Nasreddin-Shah. Celui-ci, 
reconnu à Tebryz par les légations, était sur le point de 
se mettre en marche pour Téhéran, et Khanlèr-Mirza, qui 
ne savait pas ce qu'on allait faire de lui sous le nouveau 
règne, ne prêta qu'une oreille assez distraite aux sup- 
plications des musulmans zélés. Il n'en fut pas ainsi 
d' Abbas-Kouly-Khan Laredjany, homme du pays et y 
prenant un intérêt très direct, et qui de plus, en sa qua- 
lité de chef de tribu, était beaucoup plus assuré de son 

186 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

rang et de sa situation sous tous les règnes que ne devait 
l'être un prince du sang, état qui constitue le dernier 
des métiers à faire en Perse. Abbas-Kouly-Khan Lare- 
djany n'hésita pas à répondre à l'appel désespéré qu'on 
lui adressait, et il envoyait à Balfouroush Mohammed-Beg 
un de ses officiers, avec trois cents toufenkdjys, qui en- 
trèrent brusquement dans la ville et vinrent s'y pro- 
mener en sens inverse des bâbys. Pendant quelques 
jours, les deux partis s'affrontèrent; on parada; les gens 
paisibles se sauvaient, s'enfermaient, se cachaient; les 
femmes, à la moindre alerte, poussaient des cris aigus et 
vidaient la rue pour revenir bientôt regarder de tous 
leurs yeux. Dans les mosquées, les waez ou prédicateurs 
vociféraient contre le Bâb; sur les places publiques, les 
bâbys en faisaient autant contre l'islam; enfin quand, 
des deux parts, les têtes furent assez montées, les vocifé- 
rations firent place aux coups et la mêlée commença. 

Elle s'engagea par une fusillade très vive qui jeta sur 
le carreau une douzaine de bâbys et un peu plus de mu- 
sulmans. Bientôt on se battit corps à corps et avec dé- 
termination. Mais MouUa Housseïn-Boushrewyèh, pré- 
venu à temps, entra dans la ville et se jeta sur les 
ennemis. Ceux-ci plièrent, et, en continuant à combattre, 
abandonnèrent la place du Marché aux Herbes, où ils s'é- 
taient d'abord cantonnés, et se maintinrent dans le cara- 
vansérail voisin. C'était une position très forte, et les 
bâbys se heurtèrent là contre une forteresse d'où ils 
éprouvèrent qu'il était difficile de déloger l'ennemi. Ce- 
pendant on s'y acharna, et la rage était à son comble, 
quand parut Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec le gros 
de sa tribu. Ici la scène changea, et la situation des bâ- 
bys devint mauvaise. 

DÉVELOPPEMENT DU RABVSME. 187 

Le chef nomade ne put cependant parvenir à les faire 
reculer, ni surtout à dégager les moullas et leur monde, 
assiégés dans le caravansérail du Marché aux Herbes, et, 
ce premier effet manqué, on continua à combattre sans 
qu'un parti fît céder l'autre ; les forces et les courages se 
balançaient. 

Alors Moulla Housseïn-Boushrewyèh jugea inutile de 
continuer la lutte, pensant que, quel qu'en fut le succès, 
il n'était pas en son pouvoir cette fois de s'emparer défi- 
nitivement et solidement de la ville. Il trouva donc 
convenable de profiter du moment oii il maintenait en- 
core son terrain pour négocier. Un parlementaire se 
présenta de sa part à Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec 
une lettre qui portait que Son Altesse le Bâb et ses ser- 
viteurs étaient essentiellement des hommes de paix, ne 
voulant que le bien, ayant horreur de la violence. Que^ 
dans son amour infini pour les hommes, Son Altesse lui 
avait ordonné, ainsi qu'à ses autres collaborateurs, d'al- 
ler annoncer la vérité dans le Mazendérân^ et que c'était 
pour cette cause que lui et son collègue, Hadjy Moham- 
med-Aly, avaient prêché partout, ainsi que cela était à 
la connaissance de tout le monde. Mais que, si les habi- 
tants de Balfouroush voulaient réellement demeurer 
attachés à leurs idées anciennes^ sans souci de ce qu'elles 
avaient d'erroné, il n'entrait pas dans ses intentions 
d'employer la force pour les convertir, et il demandait 
simplement qu'on ne l'empêchât pas de se retirer avec 
ses partisans. 

Abbas-Kouly-Ehan Laredjany s'empressa d'accueillir 
cette ouverture, et répondit en louant les sentiments de 
conciliation de Moulla Housseïn; il se déclara tout à fait 
dans les mêmes vues, et fit des vœux pour que les talents 

188 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

du missionnaire pussent s'exercer, suivant les intentions 
qu'il lui manifestait, en dehors du Mazendérân. Ainsi 
d'accord, on arrêta le combat des deux parts, et les 
bâbys, sortant de la ville, se rendirent à Aly-Abad, qui 
est un village assez peu distant de Balfouroush. Ils furent 
accompagnés jusque-là par une troupe de toufenkdjys 
d'Abbas-Kouly-Khan Laredjany, chargée de faire respecter 
les termes du traité. Les bâbys et ces fusiliers avaient 
fait la route ensemble en parfaite intelligence, et, quand 
on se sépara, on échangea beaucoup de souhaits de 
bonheur. Mais à peine les toufenkdjys nomades avaient- 
ils disparu dans la direction de Balfouroush, oh ils 
retournaient, que les gens d'Aly-Abad, excités par les 
paroles d'un certain Khosrou-beg, chef du village, se 
mirent dans l'esprit de piller les bagages des bâbys, et 
pour commencer, Khosrou-beg lui-même, mettant la 
main sur la bride du cheval de Moulla Housseïn, s'ef- 
força de jeter celui-ci à bas en le tirant par la jambe. 
D'abord, surpris par cette agression inattendue, les bâbys 
reculèrent en désordre. Mais Moulla Housseïn, excellent 
cavalier et très adroit dans les exercices du corps, se 
maintint en selle malgré les efforts du traître ; tirant son 
sabre, il lui en déchargea un coup vigoureux, lui fendit la 
tête, et, poussant de grands cris, rallia les siens et les 
fit tenir bon. Après un combat assez court, les gens 
d'Aly-Abad, sans butin et les mains pures de toute spo- 
liation, mais très maculés de leur propre sang et en pi- 
teux équipage, prirent la fuite, laissant le champ de ba- 
taille aux bâbys. 

Ce n'était pas en soi une grande victoire ; elle fut suffisante 
pourtant, car le courage de Moulla Housseïn, qui était 
un peu abattu, et ses espérances, qui étaient nn peu tom- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 189 

bées, s'en relevèrent du même coup. Il vit les choses sous 
un jour plus riant, et bien qu'il eût promis de quitter le 
Mazendérân, il préféra n'en rien faire. Peut-être supposa- 
t-il que l'agression des gens d'Aly-Abad le dégageait de sa 
parole, bien que le Serdar eût tenu la sienne ; peut-être 
aussi ne supposa-t-il rien du tout, sinon qu'il lui convenait 
mieux de rester; et, en effet, il resta. 11 chercha une place à 
sa convenance pour s'y retrancher. Ce n'est point une con- 
dition rare ni difficile à rencontrer au sein de la région 
boisée et montagneuse où il se trouvait. Il l'eut bientôt 
découverte dans le lieu appelé « Pèlerinage du Sheykh 
Tebersy. ; Là, il mit son monde à l'œuvre^ fit creuser un 
fossé, établir un retranchement en terre et en pierre, et, 
enfin, s'ingénia à donner le caractère et la solidité d'un 
château, autant qu'il y pouvait parvenir, à une retraite 
dont il comptait faire à Tavenir le centre de ses opéra- 
tions. Il eut pour se livrer à ces travaux la plus complète 
liberté. Les moullas de Balfouroush, heureux d'être 
débarrassés de leurs craintes immédiates, n'auraient pas 
été charmés de recommencer une lutte qui leur avait paru 
très lourde; et quant aux autorités du pays, elles étaient, 
pour la plupart, sur la route de Téhéran, où l'arrivée du 
jeune roi et les cérémonies qui en étaient la suite, et les 
prestations de serment, et surtout les cadeaux à faire et 
les intrigues à suivre, amenaient tout ce qui, en Perse, 
se pouvait vanter, à tort ou à raison, d'avoir quelque 
importance. 

Diaprés les descriptions que j*en ai entendu faire, le 
château construit par MouUa Housseïn ne laissa pas que 
de devenir un édifice assez fort. La muraille dont il était 
entouré avait environ dix mètres de hauteur. Elle était 
en grosses pierres. Sur cette base, on éleva des cons- 

490 DÉVELOPPEMENT DU BABYSMË. 

tructions en bois faites avec des honcs d'arbres énormes, 
au milieu desquelles on ménagea un nombre convenable 
de meurtrières; puis on ceignit le tout d'un fossé pro- 
fond. En somme, c'était une espèce de grosse tour, ayant 
le soubassement en pierre et les étages supérieurs en 
bois, garnie de trois rangs superposés de meurtrières et 
où Ton pouvait placer autant de toufenkdjys que l'on 
voudrait ou plutôt qu'on en aurait. On perça beaucoup 
de portes et de poternes, afin d'avoir par où entrer et 
sortir facilement; l'on fit des puits et on eut de l'eau en 
abondance; on creusa des passages souterrains pour se 
créer, en cas de malheur, quelques lieux de refuge, on 
établit des magasins qui furent aussitôt fournis et remplis 
de toutes sortes de provisions de bouche achetées ou 
peut-être bien prises dans les villages des environs; 
enfin, on composa la garnison du château des bâbys les 
plus énergiques, les plus dévoués, les plus sûrs que l'on 
eût sous la main. Il se trouva ainsi deux mille hommes 
qui, maîtres de tels moyens de défense, au sein du 
Mazendérân, où il n'existe pas la moindre connaissance 
de l'art des fortifications, où les canons sont fort rares 
et en tous cas d'un très faible calibre, représentaient 
une puissance redoutable, et qui pouvait produire, dans 
une main habile, des effets considérables. 

Moulla Housseïn et Hadjy Mohammed-Aly Balfouroushy, 
son collègue, ou, pour mieux dire, son lieutenant, en ju- 
gèrent ainsi, et le château était à peine terminé qu'ils 
recommencèrent à remplir le Mazendérân du bruit de 
leurs prédications. Toutefois, ils ne s'exprimaient plus 
tout à fait comme par le passé. Naguère ils enseignaient 
surtout; ils parlaient de vérités, de devoirs, de Dieu, de 
l'âme, en un mot, do religion. Du haut de leur château, 

bÉVELOPPKMENT DU HABYSME. 191 

ils parlèrent presque exclusivement de politique, de 
politique bâby sans doute, mais enfin de politique. Ils 
annoncèrent que tous ceux qui voulaient vivre heureux 
dans ce monde, en attendant Tautre, avaient désormais 
peu de temps pour se décider. Une année encore, une 
année sans plus, et Son Altesse le Bâb, envoyé de Dieu, 
allait s'emparer de tous les climats de l'univers. La fuite 
était impossible, la résistance puérile. Tout ce qui serait 
bâby posséderait le monde, tout ce qui serait infidèle 
servirait. 11 fallait se hâter d'ouvrir les yeux, de faire 
soumission à MouUa Housseïn, sans quoi, tout à l'heure 
il allait être trop tard. 

Ces discours^ ces avis, ces proclamations, ces divaga- 
tions, firent une impresssion immense. On eut peur ou 
espoir. De toutes parts on s'assembla, on courut au 
château. Les humbles ne tenaient qu'à se sauver ; les 
ardents ouvraient des mains avides à la conquête du 
monde. Autour de la muraille ronde, il y avait foule, une 
foule toujours en mouvement, recevant à chaque instant 
de nouveaux renforts. Des tentes, des huttes de roseaux, 
des cabanes de branchage, ou plus simplement une cou- 
verture de coton jetée par terre, y servaient de rési- 
dence à une famille. On allait, on venait, on grouillait. 
Les uns buvaient, les autres mangeaient; les uns dispu- 
taient, les autres riaient ; ici, on prêchait et Tauditoire 
pleurait en se frappant la poitrine ou interpellait le 
prédicateur pour qu'il eut à adoucir les menaces dont 
il poursuivait les récalcitrants. Là, on se vantait et Ton 
partageait le butin de l'Inde et celui de Roum. Si, par 
hasard, MouUa Housseïn sortait du château, ou même 
Hadjy Mohammed-Aly, tout le monde était debout, 
dans l'attitude du plus profond respect. Ces deux per- 

192 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

sonnages, qui parlaient toujours du Bâb, lequel parlait 
de Dieu, étaient, l'un et l'autre, le Bâb et le Dieu de ces 
gens-là, qui n'attendaient que d'eux tout ce que d'eux ils 
avaient appris. L'enthousiasme le plus ardent et la foi la 
plus sincère régnaient, et les deux chefs étaient l'objet 
d'une dévotion sans bornes. J'ai dit que, sur leur pas- 
sage, tout le monde se tenait debout dans Tattitude la 
plus révérencieuse : quand on les approchait, on se 
prosternait et on ne leur parlait qu'après avoir touché 
la terre du front et obtenu la permission d'élever les 
regards jusqu'à eux. Pour étendre encore davantage cette 
surexcitation des imaginations déjà si frappées, Moulla 
Housseïn voulut faire profiter la religion nouvelle de tout 
ce qui est cher au peuple dans la religion ancienne et, y 
prenant les noms des Imams les plus populaires, il les 
distribua à ses principaux officiers, non pas seulement 
comme des titres vains, mais pour marquer positive- 
ment que leur personne était au fond la même que celle 
des saints personnages dont ils portaient le nom, bien 
qu'élevée à une plus grande hauteur. Cette institution, 
qui découlait, du reste, rigoureusement des doctrines du 
Bâb, produisit le plus grand effet et ne contribua pas 
peu à assurer le dévouement des fidèles et à multiplier 
les conversions. Un homme dont le Bâb ou son lieu- 
tenant découvraient, à des signes certains, l'identité 
avec tel Imam révéré depuis des siècles, tel séyd, tel 
saint martyr, tel personnage d'une science célèbre, cet 
homme-là, ainsi désigné à l'admiration et à l'obéissance, 
et se trouvant tout à coup l'héritier d'une gloire bien 
appréciée de lui et qui lui assurait une nouvelle acces- 
sion de gloire et d'honneur pour le présent et pour 
l'avenir, cet homme-là n'avait plus que des objections 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 193 

bien faibles à opposer et il plongeait dans le courant qui 
Tentraînait. 

Quant à la foule proprement dite, à l'égard de laquelle 
de tels moyens de persuasion n'auraient pu être employés 
sans en détruire la valeur, elle tenait pour certain qu'un 
fidèle mort sur le champ de bataille revenait à la vie au 
bout de quarante jours au plus. Chacun d'ailleurs était 
parfaitement assuré d'avoir le paradis au jour du Juge- 
ment. Mais outre cette récompense encore lointaine, déjà, 
dans ce monde, on était pleinement récompensé, car on 
devenait roi ou prince d^un pays quelconque, ou, tout au 
moins, gouverneur — inamovible, j'aime à le penser. Les 
plus ambitieux aspiraient donc à une mort prompte, parce 
qu'ils avaient déjà arrêté leur idée sur le royaume qui 
leur convenait. Tel prenait ses arrangements pour la 
Chine, tel autre préférait la Turquie ; quelques-uns — et 
voilà une trace de l'influence européenne — avaient jeté 
leur dévolu sur l'Angleterre, la France ou la Russie. 

Je dois dire que rien dans les doctrines écrites du Bâb ne 
justifie de pareilles idées ; mais toutes les religions sont 
sujettes à donner naissance , en dehors d'elles-mêmes, 
sous Faction des imaginations grossières, à un certain 
nombre de dogmes qui entrent dans la croyance et ce 
qu'on peut appeler la théologie du bas peuple, lequel, 
sans ces inepties, serait réduit souvent à ne pas avoir 
de croyances du tout, car il ne lui appartient pas, le plus 
ordinairement, de se hausser jusqu'à quelque chose de 
raisonnable. 

Bref, les soldats de Moulla flousseïn-Boushrewyèh et de 
Hadjy Mohammed-Aly étaient pleins d'ardeur^ et d'une 
ardeur incomparable. Les deux chefs, excités et soutenus 
par des lettres fréquentes que Son Altesse le Bâb leur 

13 

194 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

écrivait de Shyraz, faisaient passer dans i'àme de leurs 
officiers la confiance absolue qui les animait eux-mêmes. 
Ceux-ci rapportaient aux soldats ce qu'ils avaient en- 
tendu, et les soldats se répétaient ce qu'ils avaient com- 
pris. Toute l'armée jurait que le Bâb avait annoncé 
d'avance et fixé le résultat des plus prochaines journées : 
le Mazenderân conquis, une marche glorieuse sur Rey, 
une grande bataille, et, dans une montagne voisine de 
Téhéran^ une fosse vaste et profonde pour les dix mille 
musulmans tués dans la victoire. 

CHAPITRE VIII 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS DANS LK MAZENDÉRAN 

Cependant les fêtes de l'intronisation royale étaient 
terminées dans la capitale. Le roi Nasreddin-Shah avait 
pris entière possession du gouvernement. Hadjy Mirza 
Agassy, chassé d'un pouvoir dont il avait passé son temps 
à se moquer, s'était retiré à Kerbela, et il y employait 
ses derniers jours à faire des niches aux moullas et un 
peu aussi à la mémoire des saints martyrs. Son succes- 
seur, Mirza Taghy-Khan, Émyr-Nizam, un des hommes 
de valeur que l'Asie a produits dans ce siècle, était résolu 
à en finir avec tous les désordres. 11 fermait les cafés où 
Ton déblatérait par trop fort contre le gouvernement, et, 
pour arrêter l'habitude de se tuer en plein jour à coups 
de gama dans le quartier de la porte de Doulâb^ habi- 
tude introduite par les Kurdes Makouys^ compatriotes 
de Fancien premier ministre , il maçonna plusieurs de 
ces assassins dans la muraille de la mosquée, à Shahabd- 
oulazim, et leur Ht arracher la tête par des cordes que 
tiraient des chevaux emportés. Ainsi, forcené pour le 
bon ordre, l'Emyr-Nizam avisa bien vite aux affaires du 
Mazendérân, et quand les grands de cette province, venus 

196 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

à Téhéran pour faire leur cour au roi, furent au moment 
de leur départ, on leur commanda de prendre de telles 
mesures que la sédition des bâbys ne se prolongeât pas 
davantage. Ils promirent d'agir pour le mieux. 

En effet, aussitôt de retour, ces chefs se mirent en 
mouvement afin de réunir leurs forces et de se concerter. 
Chacun écrivit à ses parents de venir le joindre. Hadjy 
Moustapha-Khan manda son frère Aga-Abdoullah. Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany appella Mohammed-Sultan et Aly- 
Khan de Sewad-Kouh. Tous ces gentilshommes avec 
leur monde s'arrêtèrent au dessein d'attaquer les bâbys 
dans leur château avant que ceux-ci ne songeassent à 
prendre eux-mêmes l'offensive. Les officiers royaux 
voyant les chefs du pays en aussi bonne disposition, ras 
semblèrent de leur côté un grand conseil, où s'empres- 
sèrent de se rendre les seigneurs nommés tout à l'heure, 
puis Mirza Agay, Moustofy du Mazendérân ou contrôleur 
des finances, le chef des Oulémas et beaucoup d'autres 
personnages de grande considération. Le résultat des 
délibérations fut que Aga-Abdoullah mit sur pied deux 
cents hommes de son village d'Hézar-è-Djérib, gens choi- 
sis ; plus un certain nombre de toufenkdjys, qu'il prit de 
côté et d'autre, et quelques cavaliers nobles de sa tribu. 
Dans cet équipage, il vint se poster à Sâry, prêt à entrer 
en campagne. De son côté, le contrôleur des finances leva 
une troupe parmi les Afghans domiciliés à Sâry et y 
joignit quelques hommes des tribus turques placées sous 
son administration. Aly-Abad, le village si rudement 
châtié par les bâbys, et qui aspirait à une revanche, 
fournit ce qu'il put et se renforça d'une partie des 
hommes de Gâdy, qui, en raison du voisinage, se lais- 
sèrent embaucher. On convint qu'Aga-AbdouUah pren- 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 197 

drait le commandement général et marcherait immédia- 
tement contre l'ennemi. 

Il sortit, en effet, de Sâry en très bonne disposition, 
monta d'Ab-è-Roud à la haute vallée de Lâr, et, arrivé au 
village de ce nom, il y fit halte. De sa personne, il fut 
reçu dans la maison de Nezer-Khan Kerayly. La nuit se 
passa fort tranquillement, bien, qu^on se tînt sur ses 
gardes à cause du voisinage des bâbys. Le lendemain, 
après s'être encore renforcé d'une troupe de gens du dis- 
trict de Koudar, on reprit la marche, et l'on arriva enfin 
en vue du château du Sheykh Tebersy. La garnison 
s'était retirée à l'intérieur ; rien ne paraissait au dehors ; 
la vallée était absolument silencieuse. Aga-Abdoullah se 
mit immédiatement et bravement à l'œuvre. Il com- 
manda d'ouvrir une sorte de tranchée oii il plaça des 
toufenkdjys, qui commencèrent à entretenir un feu assez 
vif contre la muraille. Ceci dura toute la journée et ne 
produisit aucun résultat, les bâbys se contentant de ré- 
pondre faiblement, de sorte que les deux partis allèrent 
se coucher sans qu'on pût encore rien dire de |ce qui 
avait été fait. 

Mais, un peu avant le jour, MouUa Housseïn-Boushre- 
wyèh ouvrant une de ses nombreuses poternes, sortit 
brusquement, et attaqua les gens de Koudar profondé- 
ment endormis. Il commençait à en faire massacre, 
quand Aga-Abdoullah, averti parj le bruit, accourut à la 
tète de ses gens et fusilla les bâbys à bout portant, ce qui 
arrêta la chasse que ceux-ci donnaient à leurs victimes. 
Les nouveaux arrivés étaient des cavaliers nobles pDur 
la plupart, des nomades ; ils avaient l'habitude des armes 
et savaient tenir bon. ^Cependant, Moulla Housseïn se 
précipita sur eux comme il avait fait sur la milice de 

198 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

Koudar. Lui-même, à la tèle de ses fidèles, il frappait de 
la pointe et du tranchant, déchargeant ses pistolets dans 
la foule et faisant tête à tons. Un jeune Afghan, bien 
découplé, se jeta sur lui. Moulla Housseïn trouva un 
adversaire. Les sabres faisaient feu l'un sur l'autre ; sou- 
dain, un des pieds du cheval de TAfg^han s'enfonce dans 
un trou; le cavalier est jeté par terre; Moulla Housseïn 
le tue roide. Pendant cette lutte, la victoire se décidait 
ailleurs pour les bâbys. Aga-Abdoullah, entouré de tous 
côtés par un flot d'assaillants, tombait frappé à mort, avec 
trente des siens, et le reste de ses gens, les uns sains et 
saufs, les autres fort mal arrangés, prenaient la fuite 
dans toutes les directions. Beaucoup, dans le nombre, 
n'avaient eu aucune part au combat. Réveillés par les 
coups de feu, ils ne purent arriver à temps, et les fuyards 
leur apprenant la mort du chef commun, ils ne se mirent 
plus en peine que de gagner pays d'un pas relevé. En 
courant ainsi, la troupe en déroute atteignit le village de 
Ferra et voulut y prendre haleine ; mais les bâbys étaient 
sur ses talons et tombèrent sur elle. Ce ne fut pas un 
combat : les musulmans , ahuris , plièrent encore. Le 
village fut mis à sac, et personne, ni femmes, ni enfants^ 
ni vieillards, dit le récit, ne fut épargné; ensuite, le feu 
dévora' les maisons. Quand je répète, d'après les rela- 
tions, que tout le monde fut égorgé, c'est par respesct 
pour l'usage adopté en histoire depuis la plus haute 
antiquité et continué pieusement jusqu'à nos jours, de 
prendre les intentions pour le fait et d'affirmer l'absolu, 
que la pratique des choses n'admet jamais. La vérité 
vraie, c'est qu'une partie encore notable de la popula- 
tion de ce triste village s'enfuit saine et sauve dans la 
montagne, pleurant ses parents, ses récoltes et ses 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 199 

jardins, et s'en alla répandre dans tout le Mazendérân 
l'horreur de la catastrophe qui venait de la frapper. 
Chacun de ces malheureux se disait le seul et dernier 
survivant. L'impression fut profonde et terrible. Toute 
la province tomba dans une sorte de stupeur, causée 
surtout peut-être par l'idée qu'on se faisait de l'exal- 
tation des bâbys, et par le retour que les musulmans ne 
pouvaient s'empêcher de faire sur leur propre tiédeur. 
Les mouUas tremblaient et se voyaient déjà anéantis. 
Nulle part, autour d'eux, ils n'apercevaient dans les 
esprits une ardeur quelconque à les défendre, tandis que 
chez l'adversaire ils ne voyaient que vigueur et frénésie. 
Dans cette désolation générale, on cria vers Téhéran et 
l'on demanda de l'aide. 

L'Émir-Nizam entra dans un transport de violente 
colère en apprenant ce qui venait de se passer. 11 s'in- 
digna aux terreurs qu'on lui dépeignait. Trop loin du 
théâtre de l'action pour bien apprécier [l'enthousiasme 
sauvage des rebelles, ce qu'il en comprit, ce fut qu'il 
était besoin d'en finir avec eux avant que leur énergie 
n'eût encore été exaltée par des succès trop réels. Le 
prince Mehdy-Kouly-Mirza, nommé lieutenant du roi 
dans la province menacée, partit avec des pouvoirs ex- 
traordinaires. On donna ordre de dresser la liste des 
morts tombés dans le combat devant le château des 
bâbys et dans le sac de Ferra, et des pensions furent 
promises aux survivants. Hadjy Moustafa-Khan, frère 
d Aga-Abdoullah, reçut des marques solides de la faveur 
royale; enfin, on fit ce qui était possible pour relever les 
courages et rendre aux musulmans un peu de confiance 
en eux-mêmes. 

Une des premières mesures que prit le Shahzadèh en 

200 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

arrivant sur le lieu de son commandement, ce fut d'or- 
donner à Abbas-Kouly-Khan, chef du Laredjân, de des- 
cendre de sa vallée de Lâr et des environs du Demawend 
avec ses tribus et de rejoindre le camp qu'on allait 
former sous Amôl. En conséquence, la vieille ville vit 
arriver dans ses jardins une quantité de tentes noires : 
tribus turques,, tribus persanes, ou, comme on dit, kurdes, 
et, en peu de temps, une petite armée se trouva sur pied. 
On n'est pas exigeant en fait d'ordre dans une armée 
asiatique. En présence de Cette foule, les courages se 
redressaient un peu. On rechercha les bâbys et Ton dé- 
clara qu'ils ne seraient plus tolérés dans aucun lieu du 
Mazendérân. Les mesures prises contre eux se succé- 
daient rapidement comme des menaces, en même temps 
que les troupes étaient dirigées vers le château des 
bâbys, à travers les sentiers de la montagne. L'expédi- 
tion ne tarda pas à atteindre la région froide, car le Ma- 
zendérân est le pays des brusques transitions par excel- 
lence. En quelques heures, on passe d'une rizière humide 
à un bois d'orangers, à une forêt ténébreuse et tout 
européenne, à une terre haute sans végétation, à des 
montagnes glacées au coeur de Tété, à des amas de neige 
qui ne fondent jamais. Le Shahzadèh en faisait l'expé- 
rience. Parti d'Amôl, où fleurit la grenade et oii mûrit le 
citron, il fut enveloppé soudain, dans les défilés qu'il dut 
traverser et sur les plateaux qui leur faisaient suite, par 
des brouillards épais qui se résolurent bientôt en tem- 
pête de neige non seulement très incommode, mais re- 
doutable au plus haut degré pour les hommes et pour 
les animaux. 

Les nomades du Laredjân, qui composaient la force 
principale de l'armée, avaient trop l'usage de ces bour- 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 201 

rasques pour ne pas prendre de leur mieux les moyens de 
s'en préserver. Sans souci de l'expédition, ils se disper- 
sèrent, courant oii ils savaient devoir trouver soit des an- 
fractuosités de rochers, soit des ouvertures de plaines plus 
favorablement exposées que le reste du pays et où l'ou- 
ragan leur ferait moins de mal. Bref, ils pensèrent très 
bien à leur sûreté personnelle et ne s'occupèrent en 
aucune façon ni de la personne morale de l'armée, ni du 
but qu^ils poursuivaient, sinon, peut-être, pour maudire 
de leur mieux le chef qui les amenait dans un tel 
embarras. 

Moulla Housseïn-Boushrev^yèh et son collègue Hadjy 
Mohammed- Aly surveillaient de près les mouvements de 
Tennemi. Ils comptaient sur la tempête; elle était de 
saison et ils s^étaient arrangés pour mettre à profit 
les occasions qu'elle présenterait. Servis à souhait, ils 
n'auraient jamais pu espérer aussi bien. Moulla Housseïn, 
averti par ses éclaireurs, quitta le château à la première 
veille de la nuit. C'était le 15 du mois de Sefer; il était 
suivi de trois cents hommes, sans plus ; mais des hommes 
résolus à tout, inébranlables comme lui-même; et malgré 
les ténèbres et le trouble général de la nature, il jeta ce 
monde sur le dos de l'armée royale, qui ne s'attendait 
pas à un tel surcroît de péril, et qui, dispersée partout, 
ainsi que je Tai dit, avait surtout fini par s'accumuler 
dans le village de Daskès, au milieu de la montagne, où 
le prince, très fatigué, s'était retiré dans la meilleure 
maison, avait soupe, s'était couché et dormait. 

Moulla Housseïn avait marché aussi rapidement que la 
nuit, la tempête, la neige, qui tombait en abondance, et 
l'état de la route le permettaient. A tous les hommes, 
cavaliers ou piétons de l'armée du Shahzadèh que Ton 

202 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

roiiconirait, on disait : u Nous sommes des g-ens d'xbbas- 
Kouly-Kban Laredjany, qui nous a envoyés à votre 
aide, et lui-même arrive derrière nous avec plus de 
monde. » A ce discours, les soldats de l'armée royale 
perdaient tout soupçon et laissaient passer la troupe des 
bâbys^ sans songer à donner l'alarme ni surtout à faire 
résistance. L'ennemi parvint de la sorte jusqu'à Daskès, 
entra dans les rues du village et prit ses mesures pour 
entourer la maison oii se trouvait le prince endormi. On 
avait sans doute placé des karaouls ou sentinelles autour 
de cette demeure; mais, suivant un usage immémorial en 
Orient, usage en vigueur au siège de Béthulie comme 
autour du tombeau do Notre-Seigneur, une sentinelle est 
un guerrier qui dort de son mieux auprès du poste qu'il 
est chargé de garder. Les soldats de Mehdy-Kouly-Mirza 
ne dérogeaient pas à cette règle. Roulés dans leurs man- 
teaux de feutre, ils étaient étendus par terre, la tête bien 
couverte, afin de ne pas sentir la neige qui tombait sur 
eux. Quelques-uns pourtant se réveillèrent au bruit. Ils 
demandèrent de quoi il s'agissait; mais^ ayant entendu la 
réponse convenue, que c'étaient les gens du Serdar Abbas- 
Kouly-Khan, ils se remirent en devoir de continuer 
leur somme. Ainsi, la maison fut promptement et sûre- 
ment cernée, et les entrées de la rue bien occupées, afin 
que personne ne put venir au secours du prince. Alors 
Moulla Housseïn donna le signal et tous ses gens se 
mirent à crier : « Le prince est mort! le prince est tué! 
sauve qui peut ! ». 

Aussitôt la porte de la maison fut entaillée rapidement 
à coups de hache, tandis qu'on faisait main basse sur les 
karaouls. Le passage forcé, et il le fut bientôt, Moulla 
Housseïn et ses ^ens se précipitèrent en furieux sur les 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 203 

officiers du prince, qui accouraienl épouvantés, déjà 
démoralisés, et les assonrimèrent^ tandis que quelques- 
uns de leurs compagnons mettaient le feu en plusieurs 
endroits. Le désordre, le trouble, la terreur peuvent 
s'imaginer. Les misérables, ainsi surpris, ne savaient pas 
même à qui ils avaient affaire et songeaient aux diables 
autant qu'aux bâbys. On se poussait de chambre en 
chambre; on trébuchait sur les terrasses. Le feu s'était 
rapidement communiqué à un Imamzadèh ou oratoire en 
bois contigu à la maison du prince et dont les vieilles 
poutres flambaient à merveille. Les musulmans purent 
voir alors briller les sabres, les khandjars, les gamas, 
les fusils de leurs adversaires, aux clartés lugubres des 
flammes qui les menaçaient. Tous ceux qui tombaient 
sous les coups ou sous les balles, les bâbys les lançaient 
au milieu de l'incendie. — « Brûle, impie i » disaient-ils. 
C'était une scène effroyable : bravoure, fureur, exalta- 
tion religieuse s'y heurtaient contre l'incertitude, le 
courage qui désespère^ le renoncement désolé à la possi- 
bilité de sauver sa vie. Les toufenkdjys de Sewad-Kouh, 
qui défendaient l'intérieur de la maison où s'était retiré 
le prince, se conduisirent en braves gens. Cependant, les 
bâbys les rompirent et entrèrent. 

D'abord furent tués les deux princes^, Sultan Housseïn- 
Mirza, fils de Feth-Aly-Shah, et Daoud-Mirza, fils de Zell-è- 
Sultan, oncle du roi. Leurs deux corps allèrent rejoindre 
dans le foyer brûlant ceux de leurs défenseurs. A côté 
d'eux tomba Mirza-Abdoul-Baghy, conseiller d'État. Il 
fut aussi jeté dans le feu. Un instant après, le chef de 
l'armée, Mehdy-Kouly-Mirza, se vit assailli. Un bâby, à 
cheval sur la muraille de la cour, fit feu sur lui et le 
manqua. Un autre, se laissant toniber dans la petite cour 

204 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

intérieure oii il était, vint en courant tirer à bout por- 
tant sur Jui et le manqua encore. Le prince comprit que 
toute défense était impossible. Il sortit de la maison, et 
plus heureux que bien des victimes de cette nuit, il 
réussit à s'échapper du village et à gagner le désert. 

En quelques instants, son armée, déjà si fort en dé- 
sordre , était dissipée par les trois cents hommes de 
Moulla Housseïn. N'était-ce pas l'épée du Seigneur et de 
Gédéon? Tandis que la plupart des fugitifs couraient au 
hasard, des hommes d'Ashref, moins épouvantés que les 
autres, résolurent et de ne pas se séparer et de ne point 
aller chercher la mort presque certaine qui les attendait 
dans la montagne, devenue impraticable par ce temps de 
frimas. Ils se bornèrent à s'écarter un peu du village et 
faisant ferme dans une position assez forte, ils roulè- 
rent autour d'eux un cercle de grosses pierres superpo- 
sées et s'en bâtirent un retranchement. 

Des bâbys avaient aperçu ces braves précipitant leur 
travail, et avaient couru en donner avis à Moulla Hous- 
seïn. Celui-ci ne voulut pas que sa victoire restât ina- 
chevée, et il détacha Hadjy Mohammed-Aly Balfouroushy 
pour aller détruire le groupe insolent qui le bravait. Le 
Hadjy, le sabre à la main, courut avec les siens sur les 
gens d'Ashref. Mais, à la première décharge de ceux-ci, 
une balle lui entra par la bouche et le jeta sur le carreau. 
Les musulmans remarquent avec intérêt que c'est par 
la bouche que la balle est entrée, punissant, à leur avis, 
tant de blasphèmes proférés contre la religion du Pro- 
phète. Quant aux bâbys, ils suivirent leur chef, et les 
Ashréfys auraient obtenu la récompense de leur cou- 
rage, si une autre bande d'ennemis n'était accourue les 
attaquer avec une nouvelle fureur. 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 205 

Le combat reprit donc, mais les Ashréfys ne cédaient 
point. Sûrs de mourir s'ils se rendaient, et puisant dans 
leur résolution une généreuse espérance, ils redoublaient 
leurs feux, et bons tireurs comme tous les Mazendérânys, 
rendaient le jeu terrible aux assaillants. Le jour vint et 
éclaira leur résistance. On pouvait voir de loin — car le 
lieu où ils s'étaient fortifiés était entouré d'un amphi- 
théâtre de montagnes — cette poignée de jeunes gens 
multipliant ses efforts pour échapper à une mort qui 
semblait certaine. Les débris de l'armée n'ayant pu 
forcer les passages encombrés par les neiges et n'étant 
encore qu'à peu de distance autour d'eux, les contem- 
plaient, et probablement faisaient des vœux pour eux; 
mais pas un des chefs, pas un des soldats n'essaya un 
effort qui eût pu les dégager. La vue de l'héroïsme est tout 
aussi bonne à glacer les courages qu'à les animer. Enfin 
les Ashréfys succombèrent un à un. La victoire des bâbys 
était complète. Ils réunirent le butin qu'ils purent 
tirer du village, les bagages du prince et ceux de ses 
troupes, en chargèrent les bêtes de somme, et rega- 
gnèrent en paix leur château en présence de l'armée 
royale pétrifiée d'épouvante, bien que incomparablement 
plus nombreuse et plus forte. Mais tel était l'abattement, 
qu'un corps de six cents hommes qui n'avait été ni 
entamé ni attaqué, et qui savait seulement par simple 
ouï-dire ce qui était arrivé pendant la nuit, averti que les 
bâbys, dans leur mouvement de retraite, allaient pas- 
ser sur le terrain qu'il occupait, s'enfuit d'inspiration 
et à l'unanimité longtemps avant que ceux-ci eussent 
paru. La vérité est que ces musulmans n'étaient nulle- 
ment éloignés de considérer MouUa Housseïn comme un 
prophète. 

206 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

Nous avons laissé Mehdy-Kouly-Mirza courant loin de 
sa maison incendiée et errant seul dans la campagne^ à 
travers les neiges et les ténèbres. A l'aube il se trouva dans 
un défilé inconnu, perdu en des lieux horribles, mais en 
réalité éloigné seulement d'un peu plus d'une demi-lieue 
du lieu du carnage. Le vent apportait à ses oreilles le 
bruit des décharges de la mousqueterie. 

Dans ce triste état et ne sachant que devenir, il fut 
rencontré par un Mazendérâny monté sur un cheval assez 
bon, qui, en passant près de lui, le reconnut. Cet homme 
mit pied à terre, fit monter le prince à sa place et s'offrit 
à lui servir de guide. Il le mena dans une maison de 
paysans, oia il Tinslalla dans l'écurie; ce n'est pas un sé- 
jour méprisé en Perse. Tandis que le prince mangeait et 
se reposait, le Mazendérâny remonta à cheval^ et, battant 
le pays, alla donner à tous les soldats qu'il put rencon- 
trer l'heureuse nouvelle que le prince était sain et sauf. 
Ainsi, bande par bande, il lui amena tout son monde, ou 
au moins un rassemblement assez respectable. 

Si Mehdy-Kouly-Mirza avait été un de ces esprits al- 
tiers que les échecs n'abattent point, il eût peut-être jugé 
sa situation médiocrement modifiée par le malheur de la 
nuit précédente; il eût considéré l'afîaire comme le ré- 
sultat d'une surprise, et, avec les troupes qui lui res- 
taient, se fût efforcé de sauver au moins les apparences 
en maintenant son terrain, car, de fait, les bâbys s'étaient 
retirés et on n'en voyait plus nulle part. Mais le Shahza- 
dèh, loin de se piquer de tant de fermeté, était un pauvre 
caractère, et il s'empressa, quand il vit sa personne si 
bien gardée, de sortir de son écurie pour se diriger vers 
le village de Gàdy-Kela, d'où il se rendit en toute 
hâte à Sâry. Cette conduite eut pour effet d'aug- 

COMBATS ET SUCCf-S DES BABYS. 207 

menter encore dans toute la province l'impression pro- 
duite par la première nouvelle de la surprise de Daskès. 
Partout on perdit la tête : les villes ouvertes se crurent 
exposées à tous les périls, et malgré la rigueur de la sai- 
son, on vit des caravanes d'habitants paisibles, mais fort 
désolés, qui emmenaient leurs femmes et leurs enfants 
dans les solitudes du Demawend, pour les soustraire aux 
inévitables, dangers qu'indiquait manifestement, pour 
tout ce monde, la prudente conduite du Shahzadèh. 
Quand les Asiatiques perdent une fois la tête, ce n'est 
pas à demi. Cependant cette situation ne pouvait indéfi- 
niment se prolonger, pour le prince moins que pour per- 
sonne. Il ne suffisait pas d'avoir peur, il fallait surtout 
ne pas irriter contre soi le terrible Émyr-Nizam, qui, 
lorsqu'il aurait appris les nouvelles, ne serait certes pas 
satisfait. Encourir le châtiment de ce ministre sévère, 
c'était peut-être pis que d'avoir affaire à Moulla Hous- 
seïn-Boushrewyèh. Ainsi, perplexe et ne sachant où se 
tourner, le Shahzadèh, pauvre homme, donna des ordres 
pour qu'on réunît de nouvelles forces et qu'on mit sur 
pied une autre armée. L'empressement était faible de la 
part de la population des villes à aller servir sous un 
chef dont on venait de voir le mérite et l'intrépidité à 
l'épreuve. Toutefois, moyennant quelque argent et beau- 
coup de promesses, les mouUas surtout, qui ne per- 
daient pas leur cause de vue et qui étaient assurément 
les plus intéressés dans toutes ces affaires, s'agitant 
beaucoup, on finit par rassembler bon nombre de tou- 
fenkdjys. Quant aux cavaliers des tribus, du moment que 
leurs chefs montent à cheval, ils en font autant et n'en 
demandent pas davantage. Abbas-Kouly-Khan Laredjany 
obéit sans hésiter à l'ordre d'envoyer un nouveau con- 

208 COMBATS ET SUCCÈS DES BABÏS. 

tingent. Seulement, cette fois, soit par défiance de ce que 
l'ineptie du prince pourrait faire courir de risques inu- 
tiles à ses parents et à ses sujets^ soit par une certaine 
ambition de se signaler lui-même, il ne confia plus à per- 
sonne la conduite de ses gens. Il se mit à leur tête, et, 
par un coup hardi, au lieu de rejoindre l'armée royale, 
il s'en alla tout droit attaquer les bâbys dans leur refuge, 
puis il donna avis au prince qu'il était arrivé devant le 
château du Sheykh ïebersy et qu'il en faisait le siège. 
Du reste il annonçait qu'il n'avait aucun besoin de secours 
ni d'aide, que ses gens lui suffisaient et au-delà, et que 
seulement, s'il plaisait à Son Altesse royale de se donner 
de sa personne le spectacle de la façon dont lui, Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany, allait traiter les rebelles, il lui 
ferait honneur et plaisir. 

Les nomades turks et persans passent leur vie à chas- 
ser, souvent aussi à guerroyer, et surtout à parler de 
chasse et de guerre. Ils sont braves, mais non tous les 
jours, et ils tomberaient sous le coup de la remarque de 
Brantôme, qui, dans son expérience des guerres de son 
époque, avait beaucoup rencontré de pareils courages, 
qu'il nomme assez bien journaliers. Mais ce que sont 
ces nomades d'une manière très uniforme et constante, 
c'est grands parleurs, grands démanteleurs de villes, 
grands massacreurs de héros, grands exterminateurs de 
multitudes ; en somme, naïfs, très à découvert dans leurs 
sentiments, très vifs dans l'expression de ce qui échauffe 
leurs têtes, extrêmement amusants. Abbas-Kouly-Khan 
Laredjany, homme très bien né assurément, était un type 
de nomade accompli. 

Mehdy-Kouly-Mirza n'aurait pu se donner, lui, pour un 
guerrier bien téméraire, on vient de le voir; mais il 

COMBATS ET SUCCÈS DES lîABYS. 209 

remplaçait Tinlenipérance de l'intrépidité par une qualité 
utile aussi à un général : il ne prenait pas au pied de la 
lettre les fanfaronnades de ses lieutenants. Craignant 
donc qu'il n'arrivât malheur à l'imprudent nomade, il lui 
envoya immédiatement des renforts. Ainsi partirent en 
toute hâte Mohsen-Khan Souréty avec ses cavaliers, une 
troupe d'Afghans, Mohammed -Kerym- Khan Ashrefy 
avec des toufenkdjys de la ville et Khélyl-Khan, de Sewad- 
Kouh, avec les hommes de Gâdy-Kela. Ces chefs, soit par 
esprit de contradiction à l'égard du prince, soit qu'ils se 
souciassent médiocrement de voir leur rival ordinaire, le 
khan du Laredjân, s'illustrer par l'exploit qu'il avait an- 
noncé, s'empressèrent de donner à celui-ci les plus sages 
conseils et les plus propres à refroidir son ardeur. Ils lui 
remontrèrent qu'il ne fallait pas trop présumer de soi- 
même et que Moulla Housseïn n'était pas facile à forcer. 
On savait, du reste, jusqu'à quel point ce maître des 
bâbys était redoutable dans ses résolutions impétueuses ; 
il fallait tâcher de s'en garantir, et, pour cela, la pre- 
mière des opérations devait être d'élever, en face des 
murailles qu'on voulait faire tomber, un fort retran- 
chement en pierre où l'on pourrait être à l'abri des 
coups de main. 

Abbas-Kouly-Khan Laredjany répondit comme aurait 
fait un gentilhomme français du moyen âge. « Jamais, 
dit-il aux autres chefs, jamais il ne sera dit que des ^ 
hommes de ma tribu se soient cachés derrière des tas de 
pierres quand ils avaient l'ennemi en face. Nos seuls re- 
tranchements à nous, ce sont nos corps! » Il ne fut pas 
possible de rien obtenir d'autre du Serdar et on dut en 
passer par ce qu'il voulait. Le camp fut donc établi sans 
autres précautions que les sentinelles somnolentes à 

14 

210 COxMBATS ET SU(XÈS DES DAliYS. 

l'usage du pays, et l'on resta ainsi en face et autour du 
château des bâbys. 

Ceux-ci semblaient frappés de terreur. Ils ne parais- 
saient pas sur leurs murailles ; ils ne se montraient pas 
aux meurtrières des étages supérieurs ; ils ne faisaient 
pas le moindre bruit. Bien plus, ils envoyèrent des par- 
lementaires pour demander grâce. Le Serdar enchanté 
leur promit de les pendre. Sur cette parole, des négocia- 
tions s'engagèrent et plusieurs députations furent en- 
voyées à Abbas-Kouly-Khan. Il ne voulait pas démordre 
de sa sévérité ; mais les autres chefs ne dissimulaient pas 
qu'ils seraient disposés à en finir à meilleur compte ; de 
sorte que, soutenus de ce côté, les députés argumen- 
taient, acceptaient, cédaient et retournaient au château 
pour prendre de nouveaux ordres. De cette façon, plu- 
sieurs jours se passèrent en pourparlers, et le Serdar se 
tenait pour bien assuré que ce n'était pas du temps perdu, 
tout au contraire : que c'était du temps admirablement 
employé pour sa gloire. 11 va sans dire que la surveil- 
lance était devenue, de fort médiocre, tout à fait nulle, 
et que les troupes étaient étalées devant le château aussi 
bien à la bonne foi que si elles eussent été chez elles. 

Une nuit — ce fut la dixième de Rébi-oul-Evvwel — 
trois heures avant le jour, MouUa Housseïn-Boushrewyèh, 
à la tète de quatre cents toufenkdjys, sortit du château 
dans le plus profond silence. Il s'avança rapidement vers 
le camp, et se portant sur les groupes de dormeurs, lui 
et ses gens commencèrent à égorger de leur mieux. Ils 
avaient affaire aux contingents de Hézar-è-Djerib et de 
Sewad-Kouh. Ces miliciens, ainsi assaillis, se jetèrent du 
côté où campaient les hommes de Gâdy et ceux de Souréty 
et d'Ashref, et les uns épouvantant les autres, toute cette 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS 214 

foule mêlée se mit à courir comme un troupeau de mou- 
tons du côté du quartier du Serdar. Pour augmenter la 
confusion, les bâbys, tout en frappant et en poursuivant, 
mettaient le feu aux cabanes, aux abris, et des cris hor- 
ribles, tant ceux qu'ils poussaient eux-mêmes pour 
effrayer leurs adversaires, que ceux dont les assail- 
lis n'étaient pas ménagers dans leur épouvante, portaient 
le désordre à son comble. On ne se reconnaissait plus ; 
on ne savait plus où on était. Troublés par l'éclat fulgu- 
rant des flammes ou aveuglés par l'obscurité, on tirait les 
uns sur les autres et les balles atteignaient plus d'amis 
et de confédérés qu'elles ne frappaient d'assaillants. 

Le Serdar réveillé, surpris, envahi tout à coup par la 
foule qui affluait de son côté, eut peine à trouver un 
cheval et, après l'avoir trouvé, à se mettre dessus. Fu- 
rieux, mais forcé de reculer, il gagna, en combattant, la 
limite du camp opposée à celle qui faisait face au château, 
et ne pouvant se décider à fuir, resta assez longtemps à 
faire le coup de feu au milieu de quelques-uns de ses pa- 
rents, qui l'avaient rejoint et tenaient bon avec lui. Parmi 
ceux-ci, Mohammed-Sultan, yaver — titre que nous tra- 
duirons par celui de major, — se jetait en avant dans la 
foule et suppliait les fuyards de s'arrêter, promettant de 
les rendre vainqueurs de l'ennemi. Dans ce moment, 
Moulla Housseïn apparut à cheval, excitant les siens et 
frappant plus fort qu'eux tous. En l'apercevant, le yaver 
redoubla d'énergie dans ses supplications et dans ses 
apostrophes : v Arrêtez-vous ! arrêtez-vous ! criait-il ; le 
voilà ici, cet homme sans religion et sans foi ! Venez le 
prendre I frappons-le ! C'est lui qui doit craindre et non 
pas vous ! )) Tandis que le brave gentilhomme tâchait 
ainsi de rauimer des courages éteints, les bâbys l'entou- 

212 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

rèrent; personne ne le défendit, et, en quelques minutes, 
malgré sa résistance, il tomba haché de coups de sabre. 

Cependant cet exemple ne fut pas stérile et trouva 
quelques imitateurs. Mirza Kérym-Khan Ashrefy, Aga- 
Mohammed-Hassan du Laredjân et quelques toufenkdjys 
d^Ashref, se firent à la hâte un petit rempart de pierres et, 
jurant qu'ils ne fuiraient pas et ne se laisseraient pas 
prendre vivants, se mirent à combattre avec cette intré- 
pidité absolue que des résolutions semblables font tou- 
jours naître chez les soldats asiatiques. Tandis qu'ils 
étaient ainsi occupés, Mirza Kérim-Khan dit à Aga-Mo- 
hammed-Hassan Laredjany : « Tu vois bien, parmi les 
bâbys, cet homme en turban vert : tire dessus! » Ce qu'il 
fit lui-même immédiatement. 

L'homme au turban vert, c'était Moulla Housseïn lui- 
même. On le vit porter la main à sa poitrine et on com- 
prit que la balle l'avait frappé là. Au même instant, Aga 
Mohammed-Hassan, qui avait entendu les paroles de son 
camarade et vu l'effet, abaissa son arme à son tour et 
lâcha la détente. Le coup partit et atteignit encore 
Moulla Housseïn dans le côté. Ainsi blessé, le chef bâby 
n'en continuait pas moins à donner des ordres et à con- 
duire et activer les mouvements des siens jusqu'au mo- 
ment où, voyant qu-e la somme des résultats possibles 
était acquise, il donna le signal de la retraite en se tenant 
lui-même à Tarrière-garde. 

Le retour au château ne se fit pas sans encombre. Les 
toufenkdjys d'Ashref, retranchés derrière le petit mur, 
sortirent avec leurs chefs et harcelèrent les bâbys. Mais 
ils étaient trop peu nombreux pour leur faire grand mal, 
quoique, en somme, ce combat eût coûté aux gens du châ- 
teau une centaine d'hommes tués ou mis hors de combat, 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 213 

et leur chef blessé. Cependant le camp était détruit. Il 
s'en fallut toutefois que le désastre fût comparable à 
celui de Mehdy-Kouly-Mirza. Une partie de Tarmée se 
débanda sans doute, mais il resta encore quelques groupes 
qui purent se rejoindre au point du jour et le reste fut 
rallié dans la journée. Abbas-Kouly-Khan Laredjany 
avait été rejeté à une extrémité du camp avec une cin- 
quantaine d'hommes. AbdouUah-Khan, FAfghan, n'avait 
gardé près de lui que trois hommes, mais il avait tenu 
bon. Mohsen-Khan avait fait de même avec quelques fan- 
tassins d'Ashref. 

Quand le jour parut, il se trouva que les bâbys étaient 
rentrés dans leur fort, et Mirza Kérym-Khan Ashrefy, 
avec ses compagnons, était maître du champ de ba- 
taille. Ils se mirent à pousser de grands cris pour pré- 
venir et faire arriver leurs compagnons au cas où il 
s'en trouverait qui fussent restés dans le voisinage et 
pussent les entendre; aussitôt, en effet, le Serdar et 
ceux qui s'étaient maintenus çà et là se réunirent. On 
parcourut le champ de bataille ; on rassembla et on en- 
terra les morts, en tant qu'ils furent reconnus pour mu- 
sulmans. Quant aux cadavres bâbys, on leur coupa la 
tête ; on mit ce butin de côté comme trophée, et à quelques 
jours de là, on expédia ces dépouilles à Balfouroush et 
dans les autres villes du Mazendérân, afm de montrer que 
les bâbys n'étaient pas invincibles. Le Serdar, cependant, 
envoya Abdoullah-Khan, l'Afghan, au prince, pour lui 
raconter comment les choses s'étaient passées et mettre^ 
autant que possible, les apparences de son côté. 

La tâche n'était pas trop difficile. Il est certain que les 
bâbys étaient rentrés dans leur château sans achever 
leur victoire ; qu'ils s'étaient laissés poursuivre par une 

214 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

poignée d'hommes, et que, pendant la journée du lende- 
main et les jours suivants, ils avaient souffert que l'en- 
nemi enterrât ses morts et qu'il décapitât honteusement 
les corps des leurs. Voici ce qui avait causé dans leur 
courage cette défaillance peu attendue : les deux bles- 
sures de MouUa Housseïn étaient graves ; il perdait beau- 
coup de sang. A force d'énergie, il put se maintenir à 
cheval et donner encore ses directions et ses ordres pen- 
dant quelque temps ; mais il sentit bientôt que ses forces 
s'épuisaient, et qu'il ne pouvait s'obstiner davantage à 
lutter contre la douleur sans aller au-devant d'une ca- 
tastrophe déplorable pour lui-même, plus déplorable 
encore pour les siens, qui ne pouvaient se passer de lui. 
Il ordonna donc la retraite, bien à contre-cœur, et aban- 
donna une victoire déjà plus que sûre. Il était temps; 
car lorsqu'il atteignit la porte du château, ses forces 
l'abandonnèrent complètement et il tomba de cheval au 
milieu de ses soldats épouvantés. 

On le porta mourant sur son lit. Alors il réunit ses 
officiers et leur recommanda la fermeté la plus inflexible. 
Il leur défendit de croire qu'il pût réellement mourir ; 
c'étaient là de pures apparences qui ne devaient pas les 
tromper; en effet, pas plus tard que quatorze jours après 
une mort transitoire, il allait renaître. Il les engagea à 
ne jamais abandonner la foi et les préceptes qu'il leur 
avait communiqués, et à conserver toujours une fidélité, 
un amour et un respect absolus à l'Altesse Sublime. 
En ce qui concernait ce qu'on devait faire de son corps, 
il recommanda à ses plus affidés confidents de l'enterrer 
en secret et de telle sorte que personne ne pût savoir où 
il aurait été mis. Nul doute qu'il ne voulût ainsi sous- 
traire son cadavre aux outrages des musulmans, et sa tête 

COMBATS ET SUCCES DES 15AIJYS. 21fi 

à l'exposition sur les places publiques. Enfin il expira, et 
la religion nouvelle, qui reçut en lui son proto-martyr, 
perdit du même coup un homme dont la force de carac- 
tère et l'habileté lui auraient rendu des services bien 
utiles, si sa vie avait pu se prolonger. Les musulmans 
ont naturellement une profonde horreur pour le souvenir 
de ce chef; les bâbys lui vouent une vénération corres- 
pondante. Ils ont raison des deux parts. Ce qui est cer- 
tain, c'est que Moulla JIousseïn-Boushrewyèh a le pre- 
mier donné au bâbysme , dans l'empire persan, cette 
situation qu'un parti religieux ou politique ne gagne dans 
l'esprit des peuples qu'après avoir fait acte de virilité 
guerrière. 

Après l'enterrement de Moulla Housseïn, qui eut lieu 
avec les précautions prescrites par lui, les bâbys du 
château eurent encore à enterrer les blessés qu'ils avaient 
ramenés avec eux et dont une bonne partie succomba. 
Ensuite, ils exécutèrent une nouvelle sortie. Mais le 
Serdar avait quitté la place et était retourné chez lui 
avec ses hommes. Débarrassés ainsi du soin de com- 
battre, ils ouvrirent les tombes des musulmans, en 
tirèrent les cadavres, les décapitèrent, et ayant planté de 
grands pieux devant la porte principale de leur château, 
ils fichèrent les têtes sur les pointes. Quant aux corps, 
ils allèrent les jeter dans le désert, afin que les bêtes 
et les oiseaux pussent en faire leur proie. En même 
temps, ils recherchèrent avec soin les restes de leurs 
compagnons mutilés par les gens du Serdar et les ense- 
velirent avec respect. Cela fait, ils rentrèrent dans leur 
forteresse. 

CHAPITRE IX 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. TROUBLES 

A ZENDJAN. 

Cependant, avant d'avoir encore aucune connaissance 
de ce qui s'était passé devant le château du Sheykh Te- 
bersy, le Shahzadèh Mehdy-Kouly-Mirza s'était mis en 
route avec des troupes aussi nombreuses qu il avait pu 
en réunir pour aller retrouver le Serdar xbbas-Kouly- 
Khan Laredjany. Il fut rejoint en route parles messagers 
de ce seigneur, qui, en lui présentant plusieurs lances 
garnies de têtes, lui remirent des lettres un peu ambi- 
guës et lui jurèrent, comme c'est d'usage en pareil cas, 
par sa tête, par la tête bienheureuse du Roi et par Mour- 
téza Aly, que les bâbys avaient été complètement vain- 
cus et détruits, ou que, s'il en restait par hasard quel- 
ques-uns , ce qu'ils ignoraient, ce ne devait pas être 
beaucoup. Un discours aussi satisfaisant n'avait point 
persuadé le prince, habitué à en faire lui-même de pa- 
reils à ses supérieurs ; mais la vue des têtes lui sembla 
au moins d'un heureux augure, et il continua sa route, 
plein de bonne espérance, considérant la prise définitive 
du château comme chose désormais facile, et craignant 

218 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

que le Serdar n'en eût l'honneur à son détriment. Ainsi 
cheminant, livré à ses réflexions, les unes assez douces, 
les autres moins, il arriva h un port sur le Kara-Sou, 
auprès d'Aly-Abad, et s'y arrêta pour Ja nuit. Chacun 
s'occupait paisiblement à faire cuire son dîner, quand 
arriva le confident du Serdar, Abdoullah-Khan, l'x^Lfghan, 
chargé de donner des explications sérieuses, et qui, sen 
tai^t la difficulté de sa tâche, se rendit d'abord auprès de 
Mirza Abdoullah Newayy, conseiller du prince, avec qui 
il avait des liaisons particulières, et lui raconta franche- 
ment, autant que la franchise est possible, comment les 
choses s'étaient passées et tout le détail; car c'était sur- 
tout par le détail qu'on espérait se sauver et donner à 
l'accident une couleur moins fâcheuse. 

Les deux amis, après avoir raisonné à Tinfini sur ce 
qu'il était à propos de dire et à propos de taire, se déci- 
dèrent à aller ensemble chez le prince et lui firent leur 
récit de la façon dont ils l'avaient arrangé. Mehdy-Kouly- 
Mirza fut un peu surpris. Ce n'était pas ce à quoi il s'at- 
tendait. Mais, en somme, ce qui le frappa davantage, 
c'est que le Serdar pouvait être considéré comme ayant 
été battu aussi bien qu'il l'avait été lui-même, et cette ré- 
flexion, accompagnée de tous les corollaires consolants 
pour son amour propre, lui rendit l'afl'aire très agréable. 
Non seulement il ne craignait plus qu'un de ses lieute- 
nants se fût paré d'une gloire enviable en prenant le 
château des bâbys, mais encore ce n'était plus seulement 
lui qui avait échoué : il avait un compagnon et un compa- 
gnon auquel il espérait bien faire porter la responsabilité 
des deux défaites. Enchanté, il réunit ses chefs, grands 
et petits, et leur fit part de la nouvelle, en déplorant, 
bien entendu, le triste sort du Serdar, et en faisant 

CHUTK DU CHATEAU DU SHKYKH TKHKRSY. 219 

des vœux ardents pour qu'une autre fois ce vaillant soldat 
fût plus heureux. 

La satisfaction du Shahzadèh ne fut pas tout à fait parta- 
gée par les commandants de ses bandes. Ceux-ci pensè- 
rent que la dernière affaire rendait la situation du pays 
de plus en plus mauvaise. Le mal n'était pas seulement 
que des hommes eussent succombé dans une entreprise 
mal conduite , mais chacun pouvait se rendre compte 
que l'autorité des bâbys gagnait dans la province ; qu'un 
grand nombre de gens, qui ne se déclaraient pas encore^ 
n'en étaient pas moins prêts à se joindre à eux aussitôt 
qu'ils feraient un mouvement en avant; que leurs émis- 
saires étaient si hardis et si soutenus par la peur géné- 
rale, qu'on n'osait les arrêter nulle part, bien qu'on 
les connût, et que, enfin, si une rencontre, un conflit 
était encore nécessaire, on ne pouvait guère compter sur 
des troupes battues et maltraitées chaque fois qu'elles 
en étaient venues aux mains avec les sectaires. Les gens 
raisonnables concluaient de tout cela qu'au lieu de se 
promener de droite et de gauche dans la montagne, en 
s'exposant sans cesse par une irrémédiable incurie et 
une rare incapacité dans tous les genres à ce que quel- 
que désastre nouveau arrivât, il vaudrait mieux réflé- 
chir, savoir ce qu'on voulait faire, et ne frapper qu'avec 
la presque certitude d'atteindre le but. Mais le prince ne 
goûta pas cette façon de penser, et il s'en vint avec son 
monde planter un nouveau camp devant le château du 
Sheykh Tebersy. 

Du moins c'était son intention d'en agir ainsi ; mais 
l'aspect du lieu le fit changer d'avis. Devant la porte, il 
vit les pie«x sanglants chargés de têtes ; de tous côtés, 
des cadavres à demi rongés, à demi pourris, une odeur 

220 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

infecte aux alentours. Il ne voulut pas rester là, et alla 
s'établir à un farsakh, environ une lieue et demie de ce 
lieu détestable, dans un endroit oii se trouve un village 
nommé Kashek. Il y mit son quartier général, envoya 
faire des recrues dans le pays d'alentour, et expédia des 
hommes de corvée pour nettoyer les environs immédiats 
du château. Ensuite, il fit commencer un mur d'inves- 
tissement autour de la forteresse, et décida que cette fois 
ce serait ainsi qu'on s'y prendrait, c'est-à-dire qu'on en- 
fermerait les bâbys derrière leurs murailles, qu'on les 
harcèlerait d'un feu aussi vif et soutenu que possible, et 
que, lorsqu'ils essayeraient de sortir, on les repousserait 
du haut des remparts qu'on allait élever. Le prince 
distribua les postes que chacun aurait à garder sur le 
développement de cette ligne d'investissement ; il chargea 
de l'approvisionnement des troupes Hadjy Khan-Noury et 
Mirza Abdoullah Newayy. Pour principaux officiers, il 
prit le Serdar Abbas-Kouly-Khan Laredjany, auquel, de- 
puis son peu de succès, il portait plus d'intérêt; puis 
Nasroullah-Khan Bendéby, autre chef de tribu, et Mous- 
tafa-Khan, d'Ashref, auquel il donna le commandement 
des braves toufenkdjys de cette ville et celui des Sou- 
rétys. D'autres seigneurs moins considérables comman- 
dèrent les gens de Doudankèh et de Bala-Restâk, ainsi 
qu'un certain nombre de nomades turks et kurdes, qui ne 
se trouvaient pas compris dans les bandes des grands chefs. 
Ces nomades turks et kurdes furent plus particulière- 
ment chargés de la'surveillance de l'ennemi. On commen- 
çait, après des expériences assez multipliées, à admettre 
qu'il ne serait pas mal de se garder un peu mieux que par 
le passé. Turks et Kurdes furent donc chargés de ne pas 
perdre de vue, soit de jour, soit de nuit, ce qui se ferait 

CHUTE DUiClIATEAU DU SllliVkll TEHEllbY. 221 

du côté de renaemi^ et d'avoir Fœil au guet de manière 
à prévenir les surprises. Ces précautions établies, on 
creusa des trous et des fossés pour y placer des tou- 
fenkdjys, qui reçurent l'ordre de tirer sur tous les bâbys 
qui se montreraient. On construisit de grandes tours, 
d'une élévation égale et même supérieure à celles des dif- 
férents étages de la forteresse^ et, au moyen d'un feu plon- 
geant continu, on rendit plus difficile encore aux ennemis 
de circuler sur leurs murailles ou de traverser même la 
cour intérieure. C'était un avantage considérable. Mais, 
au bout de quelques jours, les chefs bâbys^ profitant de 
la longueur des nuits, exhaussèrent leurs retranchements 
de telle sorte que les tours d* attaque se trouvèrent dépas- 
sées. 

Ainsi, des deux parts, on appliquait les plus anciens 
procédés de l'art des sièges. Les Grecs d'Alexandre, les 
Romains de Grassus, les Arabes des khalifes ne s'y se- 
raient pas pris autrement. Mehdy-Kouly-Mirza, pourtant, 
voulut réunir aux moyens antiques quelque chose des 
inventions modernes, afin de ne rien négliger, et il fit 
venir de Téhéran deux pièces de canon et deux mortiers 
avec les munitions nécessaires. Il se procura en même 
temps le secours d'un homme de Hérat, qui avait le 
secret d'une substance explosive, laquelle, étant allumée, 
se projetait à sept cents mètres et incendiait tout. On en 
fit l'épreuve, et les résultats furent satisfaisants. Gette 
composition fut lancée dans le château, et elle y mit en 
flammes et bientôt en cendres toutes les habitations de 
bois, de roseau ou de paille que les bâbys s'étaient cons- 
truites à l'intérieur, soit dans la cour, soit sur le rem- 
part. Tandis que cette destruction avait lieu, les bombes 
lancées par les mortiers et les boulets faisaient un tort 

222 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBER8Y. 

considérable à une bâtisse élevée à la hâte par des gens 
qui n'étaient pas architectes, encore bien moins ingé- 
nieurs, et qui n'avaient pas songé qu'on pût venir les 
attaquer avec de l'artillerie. En peu de temps, les dé- 
fenses du château furent démantelées; ce n'étaient plus 
que poutres écroulées sous l'action du feu, débris de bois 
noircis et fumants, tas de pierres bouleversées. 

Les bâbys et leur chef Moulla Mohammed-Aly ne per- 
dirent nullement courage. Derrière leurs décombres, ils 
se terrèrent dans des trous et des passages souterrains 
où les bombes et les boulets ne pouvaient les at- 
teindre, et continuèrent à se défendre avec une énergie 
égale. 

Un matin, le prince, rendu plus impatient par les pro- 
grès évidents de son attaque et désireux d'en finir à tout 
prix, ordonna 'qu'au lieu de discontinuer au jour, suivant 
l'usage, les travaux de la nuit, tous les hommes, sans 
exception aucune, eussent à s'y mettre, tant ceux qui 
avaient travaillé depuis la veille au soir que ceux qui 
avaient dormi. On lui représenta inutilement que les uns 
et les autres étaient à jeun et qu'il fallait au moins leur 
laisser le temps de se refaire. Il insista, il s'emporta, et 
les soldats ennuyés et obstinés se dispersèrent en cou- 
rant et allèrent se cacher pour se dispenser d'obéir. 
Tout ce que purent faire Djafer-Kouly-Khan, de Bala- 
Restâk, et Mirza Abdoullah, ce fut de rassembler et de re- 
tenir une trentaine d'hommes avec lesquels ils s'achemi- 
nèrent vers les travaux. 

Les bâbys avaient observé de loin le désordre qui s'é- 
tait mis dans le camp et, sans en connaître autrement la 
cause, ils n'avaient pas hésité à en profiter. Sortant donc 
de leurs ruines et de leurs retraites, animés par les cris 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 223 

aigus de leurs femmes et de leurs enfants, ils franchirent 
intrépidement les amas de décombres et, au pas de course, 
se dirigèrent sur les tranchées pour les bouleverser et 
mettre le feu aux tours. Mirza Abdoullah, les voyant 
venir, se jeta au-devant d'eux et, de son fusil à deux 
coups, jeta tout d'abord deux bâbys par terre. Cet exploit 
fit l'effet qu'il aurait produit sur une troupe de gazelles. 
11 détourna l'attaque, qui, par un mouvement instinctif, 
se jeta à gauche, oii était Djafer-Kouly-Khan, au pied 
d'une tour construite par lui. Ce chef, non moins résolu 
que Mirza Abdoullah, l'imita, mais non pas avec le 
même succès. Les bâbys, rejetant leurs fusils sur leurs 
dos, mirent le sabre à la main et fondirent sur le brave 
nomade, qui, serré de près, se réfugia dans le fossé de sa 
tour. On l'y suivit ; son neveu eut, à son côté, la moitié 
de la tête abattue d'un coup de sabre vigoureusement 
porté. Il aurait été tué lui-même, sans aucun doute, si 
les bâbys, à ce moment, rudement assaillis par les hom- 
mes de l'armée royale qui se ralliaieut et accouraient au 
péril, n'avaient été contraints de songer à eux-mêmes et 
de sortir du fossé. Pendant le tumulte, Djafer-Kouly- 
Khan se hissa sur la berge et, se réunissant aux siens, 
continua à combattre, bien que blessé au côté d'un coup 
de hache. Enfin, il tomba. Les bâbys, après avoir mis le 
désordre dans les tranchées et démoli une tour, ne trou- 
vèrent pas possible de pousser plus loin leurs avantages. 
Ils rentrèrent et se tinrent cois le reste du jour. Mais, 
de nouveau, les assaillants étaient découragés. 

Le siège durait depuis quatre mois et on ne faisait pas 
de progrès sensibles. Les fortifications primitives avaient 
été renversées; mais, avec une énergie qui ne se démen- 
tait pas^ les bâbys les avaient remplacées par d'autres et. 

224 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

jour et nuit, les réparaient et les augmentaient. On ne 
pouvait prévoir l'issue de cette affaire, d'autant moins 
que, comme je le raconterai tout à l'heure, le Mazendérân 
n'était plus la seule partie de la Perse où les partisans de 
la religion nouvelle donnassent de si terribles preuves de 
leur foi, de leur zèle et de leur intrépidité. Le roi et le 
premier ministre, inquiets d'une telle situation, firent 
éclater leur colère contre les chefs envoyés par eux. On 
ne se borna pas à leur reprocher leur incapacité dans les 
termes les plus amers, on les menaça, eux et tous les 
peuples de la province, de les traiter comme des bâbys si 
l'affaire n'était terminée au plus vite. Là-dessus le com- 
mandement fut ôté à Mehdy-Kouly-Mirza et donné à 
l'Afshar Souleyman-Khan, homme d'une fermeté connue 
et d'une grande influence, non seulement sur sa propre 
tribu, une des plus nobles de la Perse, mais encore sur 
tous les gens de guerre, qui le connaissaient et le tenaient 
en grande estime. Il emporta les instructions les plus ri- 
goureuses. 

Il se rendit immédiatement au château du Sheykh 
Tebersy et renforça les assiégeants des cavaliers turks 
qu'il amenait avec lui. Les travaux furent repris avec une 
activité qu'on n'avait pu encore leur imprimer. Le chef 
était sévère, on savait que ses ordres étaient sans appel. 
Avec lui, il y avait autant, sinon plus de dangers à re- 
culer qu'à avancer. Aussitôt qu'une brèche nouvelle eut 
été à peu près pratiquée, Souleyman-Khan y poussa ses 
troupes et donna l'assaut sur tout le pourtour du fort à 
la fois. Les bâbys le reçurent avec la résolution froide et 
endiablée que l'on pouvait attendre d'eux. 

Mirza Kérym-Khan, d'Ashref, réussit cependant, à ga- 
gner la crête du mur avec quelques-uns de ses hommes. 

CliUtE DU CHATKAU DU SHEYKH tEBERSY. |228 

Aussitôt son porte-fanion, qui le suivait, tomba à la ren- 
verse, frappé d'une balle; mais Kérym-Khan, étendant 
le bras, saisit le fanion, qui ne suivit pas son porteur 
dans sa chute; puis, élevant et secouant son étendard, il 
fit tête dans la mêlée et entraîna les siens à travers une 
grêle de balles. 11 était si avant au milieu des ennemis 
que les flammes des ainorces lai brûlaient autour du 
visage. Aussi affolé que les bâbys, il se maintint, les 
poussa, gagna une tour, les en chassa et planta son fanion 
au sommet. 

A cette vue, Mohammed-Salèh-Khan, frère de Djafer* 
Kouly-Khan, avec quelques hommes |de Bala-Restak, ac- 
courut à son aide, et il aurait été suivi d'un grand nombre 
de soldats, si Mehdy-Kouly-Mirza, pris de peur, n'avait 
fait battre les tambourins pour rappeler son monde. A ce 
signal qu'ils n'étaient plus soutenus, les deux chefs, déjà 
maîtres d'une bonne position, durent se résigner à la 
perdre et réussirent à la quitter. Mais Souleyman-Khan^ 
désolé, fit honte au prince et à ceux: qui pensaient et 
parlaient comme lui. Il leur remontra que c'était par de 
telles façons d'agir qu'ils avaient encouru la disgrâce 
royale; il les menaça durement et déclara qu'on recom- 
mencerait l'assaut dès le lendemain. Il fondait une forte 
espérance de succès sur ce que les bâbys, outre qu'ils 
étaient sans chef et fort réduits de nombre, souffraient 
de toutes les tortures de la faim, leurs provisions étant 
complètement épuisées. 

Ce renseignement était venu d'une façon moralement 
assez triste. Au milieu de tant de gens si convaincus et 
si résolus, il s'en trouva pourtant un qui perdit courage. 
Il se nommait Aga Résout. Devant les souffrances déjà 
endurées et la fin C3rtain3, il 'vit s'évano-iir sa foi : jus- 

15 

i22é CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

qu'alors soutenu^ exalté comme tous ses compagaons, il 
déserta. Il vint trouver le prince, et celui-ci le reçut avec 
une joie parfaite, lui pardonna et lui fit des cadeaux. Ce 
qui est propre à dégoûter des grandes entreprises,, c'est 
qu*on n'y saurait renoncer pour rentrer simplement dans 
le plain-pied de la vie ; quand on faiblit, de sublime on 
devient vil. Aga Resoul raconta tout ce qui se passait 
dans le fort et remplit les musulmans de joie en leur 
montrant la victoire sous leur main, ce dont ils n'étaient 
pas sûrs encore. 11 ne s'arrêta pas là et voulut s'illustrer 
dans son nouvel état. Il avait Thabitude de l'extrême. 
Rentrant dans la forteresse, où l'on ne s'était pas encore 
aperçu de son absence, il pratiqua une trentaine d'hommes 
de son village, sur lesquels sa naissance assez bonne lui 
donnait de l'influence et qui n'étaient devenus bâbys que 
par lui. Par lui encore ils devinrent déserteurs, considé- 
rant comme un devoir supérieur à tout autre de servir 
leur chef, même au mépris d'une religion à laquelle jus- 
qu'alors ils avaient tant donné. 

Ayant donc cédé à ses instigations, ils quittèrent le 
château sans rien dire et s'acheminèrent vers les tran- 
chées. Mais les nomades du Laredjân, qui étaient de garde 
ce jour-là et ne savaient pas un mot ni des intentions de 
ces nouveaux amis ni de ce qui était convenu avec les 
chefs de l'armée, firent feu sur eux, tuèrent Aga Resoul 
et plusieurs autres, et contraignirent le reste à rebrousser 
chemin et à retourner aux bâbys, qui les ayant vus sortir 
et les voyant rentrer sans que rien pût expliquer cette 
façon de faire, leur dirent : Vous êtes des traîtres! 
Mourez! » et ils furent massacrés à coups de sabre. Il y 
eut quelques jours après encore un apostat, ce fut Riza- 
Khan, un des fils de Mohammed-Khan, grand écuyer du 

CrtCtË DU CHATEAU DU SHÉYKk ÎEBEkSt. 22^ 

roi, qui avait suivi Moulla Housseïn el jusque-là partagé 
bravement Ja fortune de la secte. Mais, lui aussi, faible 
devant la faim, s'échappa la nuit et vint demander 
grâce au prince, qui lui pardonna. Quelques autres bâbys 
furent moins coupables peut-être, mais non pas pardon- 
nables. Ils partirent en armes, traversèrent l'armée royale 
endormie et, gagnant la montagne, se dispersèrent et 
prirent la route des villages d'où ils étaient venus. Ceux- 
là trahirent leurs compagnons, mais non leur conscience. 
Ceux qui restaient fermes avaient achevé de manger, non 
seulement leurs dernières provisions, mais le peu d'her- 
bes qu'ils avaient pu recueillir dans leur enceinte et Fé- 
corce entière des arbres. Il leur restait le cuir de leurs 
ceinturons et les fourreaux de sabre. Ils recouraient 
aussi à l'expédient indiqué jadis par l'ambassadeur d'Es- 
pagne aux ligueurs assiégés dans Paris : ils broyaient des 
ossements de morts et en faisaient une sorte de farine. 
Enfin, poussés à bout, ils se déterminèrent à une sorte 
de profanation. Le cheval de Moulla Housseïn était mort 
des blessures qu'il avait reçues dans cette nuit san- 
glante où son maître avait succombé. Les bâbys l'avaient 
enterré par respect pour la mémoire de leur saint, et 
quelques rayons de sa gloire, quelque chose de la vé- 
nération profonde qu'il inspirait, flottaient sur la tombe 
du pauvre animal. 

Un conseil de guerre se réunit et, en déplorant la né- 
cessité de discuter de semblables sujets, on mit en déli- 
bération de savoir si l'excès de la détresse pouvait auto- 
riser les fidèles à déterrer le coursier sacré et à s'en faire 
un aliment. Avec une douleur vive on décréta que l'ac- 
tion serait excusable. On reprit donc à la terre ce qu'on 
lui avait donné, on se partagea les lambeaux du cheval, 

2^8 CttlîTË DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

et, les ayant fait cuire avec de la farine d'ossements, on 
les mangea, puis on reprit les fusils. 

L'attaque commandée par Souleyman-Khan commença. 
Au milieu d'une fusillade bien nourrie, des planches et 
des troncs d'arbres furent jetés sur le fossé du château, 
du côté de l'ouest, et Mirza AbdouUah Newayy s'élança, 
suivi des Bendépis, de quelques Ashréfys et des combat- 
tants de Bala-Restak. On était au commencement de la 
nuit. Les bâbys se portèrent sur la brèche pour la dé- 
fendre et un affreux tumulte commença, dominé çà et là 
par les cris déchirants et aigus des femmes mêlées à leurs 
maris. Les bâbys essayèrent de profiter de ce premier 
moment d'altaque pour sortir en masse du château et se 
frayer une route vers la forêt. Ils auraient ainsi pu espé- 
rer, si non le salut, du moins le renouvellement et la pro- 
longation de la lutte, mais ils ne réussirent pas, et leur 
impétuosité vint se briser contre le nombre de leurs enne- 
mis, bien que, au premier abord, ceux-ci eussent plié. Ils 
l'avaient fait, non par manque de cœur, mais, en réa- 
lité, parce que la presque totalité des musulmans con- 
sidéraient les bâbys comme autre chose que des hommes, 
ou, pour le moins, comme des hommes fées. Aussi recou- 
raient-ils à tous les moyens extrêmes pour en avoir 
raison. Un homme de Talisch tirait avec des pièces d'or 
sur tel des champions bâbys qui lui semblait plus partir, 
culièrement redoutable. Il est singulier que cette supers- 
tition se retrouve en Perse comme en Ecosse, où les 
Covenantaires visaient avec des balles d'argent sur ceux 
de leurs persécuteurs qu'ils croyaient enchantés. En lut- 
tant avec cette rage et cette exaltation, qui en faisaient plus 
et autre chose que des soldats ordinaires, les deux partis 
se confondirent et en vinrent à user du pistolet plus que 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 229 

du fusil, et du poig-nard plus que du sabre. Les hommes 
roulaient pêle-mêle dans le fossé, sur les ruines du mur, 
sur les débris des tours. Comme un tourbillon de feuilles, 
les vivants, les blessés, cramponnés les uns aux autres et 
se poussant comme les vagues d'une mer secouée par la 
houle, assaillants et défenseurs, tombèrent confondus dans 
^a vaste cour du fort. L'entrée était décidément forcée. 
Les soldats de Souleyman-Khan arrivaient de tous les côtés 
et les bâbys ne pouvaient ni les repousser, ni se débander, 
ni se faire jour. Au milieu du tumulte, quelques-uns 
d'entre eux demandèrent à capituler. 

On leur répondit d'apostasier et qu'alors on pourrait 
s'entendre. Là-dessus le combat se ralentit un peu et on 
commença à parlementer. Il fut convenu, après quelques 
difficultés, que les bâbys se rendraient et que, sans con- 
ditions aucunes, sinon celle de quitter leur château, on 
leur garantirait la vie sauve. Cette stipulation ayant été 
agréée, Mehdy-Kouly-Mirza et les généraux rappelèrent 
leur monde et le firent rentrer dans le camp. Cependant 
ils tenaient leurs soldats sur pied dans l'attente de la 
façon dont les bâbys exécuteraient leur engagement. Les 
soldats, d'ailleurs/ étaient également curieux de voir ce 
qui restait de cette garnison encore si redoutée et dont les 
exploits, avant d'avoir cessé, étaient déjà devenus légen- 
daires. 

Les bâbys parurent ; il n'en restait plus que deux 
cent quatorze dont un certain nombre de femmes, et tous 
dans un tel état d'épuisement qu'on peut à peine se le 
représenter. On leur donna des tentes_, oii ils s'établirent; 
on leur fournit des vivres, et, pendant plusieurs heures, 
ils ne s'occupèrent qu'à réparer leurs forces, les chefs de 
l'armée royale leur témoignant d'ailleurs des égards 

230 CHUTE DU CHATKAU DU SHEYKH TEBEUSY. 

Mais le lendemain, Suuleyinan-Khan, le Shahzadèh, les 
chefs, invitèrent les principaux bâbys à déjeuner. Ceux-ci 
acceptèrent el la réunion eut lieu dans la tente du prince, 
située au milieu du camp. Dès les premiers propos, on 
parla relig-ion. Les bâbys ne cherchèrent nullement à 
dissimuler leur haine el leur mépris pour l'Islam et se 
mirent à argumenter avec cet entraînement et cette viru- 
lence qui leur étaient ordinaires. On répondit peu de pa- 
roles; car les actes allaient parler et l'on tenait le pré- 
texte que l'on voulait avoir. A un signal convenu, les 
soldats se précipitèrent dans la tente et arrêtèrent les 
hôtes, tandis qu'une autre troupe, se jetant sur le gros 
des bàbys, couchés sans défiance dans le quartier qu'on 
leur avait assigné, les garrottèrent et les amenèrent à 
l'endroit où étaient déjà étendus les principaux d'entre 
eux. 

La trahison est quelquefois tentante et douce au cœur 
de la lâcheté victorieuse; mais elle a son embarras, celui 
de ne pouvoir pas s'avouer, même devant les victimes. Il 
faut la farder. Le prince Mehdy-Kouly-Mirza prétendit 
que l'honneur de la religion, que les lois expresses de sa 
foi et que sa loyauté envers son souverain le forçaient de 
violer sa parole. Il fit des phrases, et quand elles furent 
faites, il ordonna de réserver Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy elles principaux officiers; quant au reste, 
il fit étendre par terre, les uns à côté des autres, tous les 
captifs, et un à un, on leur ouvrit le ventre. On remarqua 
qu'il y eut plusieurs de ces malheureux dont les entrailles 
étaient remplies d'herbe crue. Celle exécution achevée, 
on trouva qu'il restait encore quelque chose à faire et on 
assassina les transfuges auxquels on avait pardonné- Il y 
avait aussi des enfants et des femmes: on les égorgoa de 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 231 

même. Ce fut une journée complète. On tua beaucoup et 
on ne risqua rien. Tous les bâbys étant morts, et la certi- 
tude acquise que de ces sectaires redoutés on ne rencon- 
trerait tout au plus que les ombres, on se rendit au châ- 
teau du Sheykh Tebersy, et on se promena daus les décom- 
bres. On admira avec un profond étonnement les efforts 
extraordinaires qu'il avait fallu, à des hommes privés 
des instruments et surtout des connaissances néces- 
saires, pour construire tant de murs, creuser tant de pas- 
sages, combiner tant, de défenses. On trouva aussi un 
grand nombre d'armes et de meubles, comme tapis et 
ustensiles divers, dont on s'empara. Une partie provenait 
du butin que les bâbys avaient fait naguère dans leurs 
expéditions heureuses, notamment les bagages de Mehdy- 
Kouly-Mirza^ qui eut le bonheur de s'en ressaisir. 

Cependant, dès le lendemain et le surlendemain, la nou- 
velle de la victoire définitive ayant été portée à Balfou- 
roush, à Sâry, à Ashref, dans les villes et villages de la 
province, les mouUas accoururent au camp pour voir 
comment les choses s'y passaient. On leur raconta la 
mort des bâbys; ils en félicitèrent ceux qui ne s'étaient 
pas arrêtés à de vaines formalités d'engagements, ces en- 
gagements n'étant pas valables aux yeux de la loi. Puis ils 
insistèrent pour qu'on se défît de même, sans attendre les 
ordres de Téhéran, de Hadjy Mohammed -Aly et de ses 
compagnons. Bref, les moullas se montrèrent ce que sont 
la plupart des hommes ayant leur passion et se trouvant 
à même de la satisfaire. Il faut être juste : ce ne fut pas 
parce qu'ils étaient moullas qu'ils parlèrent, pensèrent et 
agirent ainsi ; il suffisait qu'ils fussent des hommes. 

Hadjy Mohammed- Aly et ses officiers furent donc con- 
damnés à être exécutés sur la place de Balfouroush, et ils 

232 CHUTE Di: ClJATEAr 1)1] SHEYKH TEBERSY. 

le furent. On leur avait annoncé d'avance, sans doute par 
une précaution de l'orgueil inquiet, que, quand même 
ils abandonneraient leur religion et retourneraient à l'Is- 
lam, l'apostasie ne leur serait d'aucun avantage et ne les 
empêcherait pas d'aller aux mains des bourreaux. Ils 
reçurent cette communication avec un mépris froid et 
moururent sans parier. Pendant plusieurs semaines, on 
rechercha çà et là dans le pays ceux qui passaient pour 
bâbys et on les massacra. Mais cette enquête n'alla pas 
loin. Les vainqueurs ne se souciaient pas de ranimer la 
lutte, tout au contraire; et comme un grand nombre de 
demi-indifférents laissaient cependant percer une par- 
tialité qui pouvait devenir dangereuse, les moullas et les 
chefs se hâtèrent de mettre fin à cette affaire et s'enten- 
dirent pour qu'on s'entretînt le moins possible de ce qui 
avait eu lieu. D'ailleurs, on se rendait parfaitement compté 
que si le bâbysme était étouffé dans le Mazendérân, il ne 
l'était nullement ailleurs. Toute la Perse, on peut le dire, 
le pays entier frémissait sous l'impression de la doctrine 
nouvelle et attendait avec un intérêt extrême ce que 
produiraient les conséquences que Moulla Housseïn-Boush- 
rewyèh^ le premier, avait osé en tirer. 

A Shyraz, le Bâb, confiné dans sa maison, effrayait tout 
le monde par cette puissance évidente qui lui faisait re- 
muer au loin le Mazendérân. Le Khorassan était plein de 
bâbys. Il en existait, il s'en formait partout. On a vu qu'ils 
avaient semé leur graine à Ispahan^ à Kashan, à Kazwyn. 
Gourret-oul-Ayn s'était éloignée du Mazendérân aussitôt 
que la guerre avait éclaté. Ses partisans avaient rejoint 
en grande partie la garnison du château du Sheykh Te- 
bersy; le reste avait été prêcher et convertir hors de la 
province. Elle-même, gagnant Hamadan, avait étendu son 

TROUBLES A ZENDJAN 233 

influence même sur les juifs, qui, chose bien singulière, se 
montraient ailleurs aussi, à Sliyraz, par exemple, très 
préoccupés de la nouvelle foi. Puis, elle avait disparu, et 
personne n'eût pu dire, sauf ses confidents intimes, ce 
qu'elle était devenue. D'accord, probablement, avec les 
chefs de la secte, elle était entrée à Téhéran et s'y ca- 
chait. A Kazwyn, le mal avait aussi fait de grands pro- 
grès. Il allait éclater à l'heure même, d'une façon plus 
redoutable encore que dans le Mazendérân, dans une 
ville où rien jusqu'alors n'indiquait qu'il eût gagné du 
terrain et dont on n'avait point parlé. Celte ville était 
Zendjân, dans le Khamsèh. 

Le Khamsèh est une petite province à l'est du Kaflân- 
Kouh, ou montagne du Tigre, entre TAragh et l'Azer- 
beydjan. Sa capitale, Zendjân, d'un joli aspect, est 
ceinte d'un mur crénelé garni de tours, comme toutes les 
cités persanes. La population y est turke de race, et, si 
ce n'est par les employés du gouvernement, le persan y 
est peu parlé. Les environs de la ville sont bien fournis 
de villages, qui ne sont pas pauvres; des tribus puis- 
santes les fréquentent surtout au printemps et en hiver. 

Il se trouvait dans cette ville un moudjtehed appelé 
Moulla Mohammed-Aly Zendjany. Il était natif du Mazen- 
dérân et avait étudié sous un maître célèbre, décoré du 
titre de Shérif-oul-Ouléma. Mohammed-Aly s'était adonné 
particulièrement à la théologie dogmatique et à la juris- 
prudence ; il avait acquis de la réputation. Les musulmans 
assurent que, dans ses fonctions de moudjtehed, il faisait 
preuve d'un esprit inquiet et turbulent. Aucune question 
ne lui semblait ni suftisamment étudiée ni convenable- 
ment résolue. Ses fetwas multipliés troublaient constam- 
ment la conscience et les habitudes des fidèles. Avide de 

234 TROUBLES A ZENDJAN. ' 

nouveautés, il n'était ni tolérant dans la discussion, ni 
modéré dans la dispute. Tantôt il prolong-eait indûment 
le jeûne du Ramazan pour des motifs que personne 
n'avait donnés avant lui ; tantôt il réglait les formes de 
la prière d'une façon tout inusitée. Il était désag^réable 
aux gens paisibles, odieux aux routiniers. Mais, on 
l'avoue aussi, il comptait de nombreux partisans qui le 
considéraient comme un saint, prisaient son zèle et ju- 
raient d'après lui. A s'en faire une idée tout à fait impar- 
tiale, on peut voir en lui un de ces nombreux musulmans 
qui, au vrai, ne le sont pas du tout, mais que presse un 
fond très ample et très vivace de foi et de zèle religieux 
dont ils cherchent l'emploi avec passion. Son malheur 
était d'être moudjtehed et de trouver, ou plutôt de croire 
trouver un emploi naturel de ses forces dans le boule- 
versement des idées reçues en des matières qui ne com- 
portent pas cette agitation. 

Il en fit tant que, malgré ses nombreux appuis et 
peut-être même à cause d'eux, ses collègues se mirent en 
guerre ouverte avec lui, Taccusèrent à Téhéran, firent 
agir le haut clergé de cette ville, bien payé pour suspec- 
ter tous les instigateurs de nouveautés, et il fut mandé à 
la capitale par le premier ministre. On était encore sous 
Mohammed-Shah. Hadjy Mirza Aghassy, comme c'était 
son usage, causa avec lui, chercha à l'embarrasser, s'en 
moqua, lui dit des injures, lui fit des cadeaux et lui or- 
donna de se choisir un logement à sa guise, de vivre en 
paix, autant que possible, avec tout le monde, mais de 
ne pas penser à Zendjân^ où il ne voulait pas qu'il re- 
tournât. 

C'était l'époque où Moulla Housseïn-Boushrewyèh était 
lui-même à Téhéran. Le moudjtehed, mécontent, eut avec 

TROUBLES A ZENDJAN. 235 

lui des conférences et devint bâby du fond de l'âme. 
Après Je départ de l'apôtre, il se mit en communication 
directe avec le Bâb et puisa dims cette correspondance 
sacrée un enthousiasme qui ne le cédait à celui d'aucun 
des chefs de la secte. Les nouvelles du Khorassan, puis 
celles du Mazendérân, le remplirent d'une joie qui 
allait jusqu^à la frénésie. La gloire, les mérites de Moulla 
Housseïn lui parurent dignes de devenir aussi ses mérites 
et sa gloire. Mohammed-Shah était mort, son ministre en 
fuite. Un nouveau règne, de nouvelles maximes lui paru- 
rent faciliter ses projets. Profitant de ce que le capitaine 
des gardes du palais, Émyr Asian-Khan, était nommé 
gouverneur de Zendjân, il résolut de braver les défenses 
qui lui avaient été faites d'y retourner. Un soir, il ôta son 
turban, prit un habit de soldat, se glissa hors des portes 
de Téhéran, et, montant à cheval, se dirigea rapidement 
sur la ville où il avait gardé toute son influence. 

Il y fit une entrée triomphale et telle qu'il ne l'aurait 
pas eue quelques mois auparavant. En effet, devenu bâby, 
il vit s'ajouter à tous ses anciens amis ceux de la doctrine 
nouvelle. Une grande quantité d'hommes riches et consi- 
dérés, des militaires, des négociants, des moullas même, 
vinrent à sa rencontre à une ou deux stations de distance 
et le conduisirent à sa demeure, non comme un réfugié 
qui rentre^ non comme un suppliant qui ne demande que 
le repos, non pas même comme un rival assez fort pour 
se faire craindre : ce fut un maître qui apparut. Dès le 
premier moment, il fit appel aux armes. Ne se souciant 
ni du gouverneur, ni des moullas, il parcourait les rues à 
la tête d'une forte troupe d'hommes armés. Il prêchait 
dans les mosquées et les faisait retentir d'accents non 
moins véhéments que ceux dont Moulla Housseïn avait 

236 TROUBLES A ZENDJAN. 

troublé les voûtes des temples de Nishapour. En peu de 
temps il avait réuni sous sa main quinze mille hommes, et 
en réalité, il régnait. 

On avait appris à Téhéran une partie de ces détails, 
et comme l'affaire du Mazendérân n'était pas encore ter- 
minée, le nouveau premier ministre, Mirza Taghy-Khan_, 
extrêmement inquiet de cet autre commencement d'in- 
cendie, expédia à Émyr Aslan-Khan l'ordre de s'emparer 
de la personne du perturbateur. Mais il était plus facile 
ici de commander que d'exécuter. Le gouverneur comprit 
qu'au moindre mouvement suspect de sa part, la lutte 
s^engagerait. 11 n'avait rien pour la soutenir; lui, les moul- 
las et le petit nombre de musulmans restés fidèles suc- 
comberaient certainement. On se consulta et l'on dut se 
résigner à attendre. Il se passa ainsi quelque temps en 
observation mutuelle. 
LES RELIGIONS ET LES PHILOSOPHES DANS L'ASIE CENTRALE 

CHAPITRE PREMIER 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES 

Tout ce que nous pensons et toutes les manières dont 
nous pensons ont leur origine en Asie. Il est donc inté- 
ressant de savoir ce que l'Asie pense encore et comment 
elle le fait; une curiosité de ce genre se trouve déjà assez 
justifiée par les motifs que j'en allègue, du moins pour 
les hommes qui aiment à ne pas perdre de vue les traces 
de l'histoire. Mais si l'on réfléchit que nos rapports de 
toute nature avec les peuples qui occupent les parties 
orientales de notre globe deviennent chaque jour plus 
nombreux, plus féconds, et que nos intérêts, les matériels 
comme les politiques, les plus relevés comme beaucoup 
de ceux qui le sont moins, sont engagés et le deviendront 
chaque jour davantage dans de telles questions, on ad- 
mettra tout à fait, non plus seulement l'opportunité, mais 
bien l'utilité directe et pratique de connaître' du mieux 
possible la conscience intellectuelle et moxrite ôfc w» 

2 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

peuples, que, bon gré mal gré, nous voulons institu 
nos associés. 

Avoir affaire aux nations sans les connaître, sans ] 
comprendre, c'est bon pour des conquérants; moins b 
pour des alliés et même pour des protecteurs ; et ri 
n'est plus détestable et plus insensé pour des civilis 
teurs, ce que nous avons la prétention d'être. 

Je ne crois donc pas me placer en dehors des nécessif 
générales de ce temps, ni faire un livre de pure spécu 
tion en venant analyser d'aussi près et aussi bien que 
le pourrai les notions religieuses, philosophiques, m 
raies et même les habitudes littéraires actuelles des ha 
tants de l'Asie Centrale. Peut-être les résultats que je v 
présenter et les considérations auxquelles ces résuit 
donneront lieu pourront-ils fournir l'explication de beî 
coup de faits qui, jusqu'à présent, semblent être impi 
faitement compris, en admettant même qu'ils le soie 
un peu. 

Ce qui importe avant tout, dans cette étude, c'est 
considérer la vraie nature du génie asiatique. 

Lorsqu'un Européen embrasse une doctrine, son int 
ligence se porte assez naturellement à renoncer à tout 
qui n'y appartient pas, ou du moins à ce qui produir 
un contraste trop marqué. Ce n'est pas qu'une telle oj 
ration soit chose facile ni simple. Si Ton parvient asi 
aisément à reconnaître que le noir et le blanc sont inco 
patibles et que, pour conserver l'une ou l'autre de  
couleurs dans un état désirable de pureté, il importe 
l'isoler et de supprimer sa rivale, l'esprit possède rai 
ment l'énergie suffisante pour rendre la séparation au 
absolue qu'elle devrait être, et il conserve le plus s( 
vent un peu de l'opinion qu'il n'a plus, ou même enc 

CARACTÈRE MURAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 3 

de l'opinion qu'il n'a pas. Il est possible dans des décla- 
rations claires, nettes, de rejeter tels ou tels dogmes, mais 
il ne Test pas autant de se soustraire à telles ou telles 
conséquences de ces mêmes dogmes, à des notions qui 
n'existeraient pas sans eux : en un mot, le nombre des 
consciences résolument blanches ou noires est rare par- 
tout ; ce sont les grises qui se rencontrent le plus fréquem- 
ment. 

Toutefois, je le répète, il faut convenir, que de tous les 
peuples qui furent jamais, ceux de notre partie du monde, 
je dis nos contemporains, sont encore ceux qui ont 
réussi davantage à se donner des croyances d'apparence 
homogène. Il n'en va pas de même des Asiatiques. Ils 
sont tellement loin d'un pareil résultat, qu'ils n'en con- 
çoivent même pas l'utilité; ils lui tournent le dos et 
leur préoccupation est moins de chercher, ainsi que 
nous, un état de vérité bien circonscrit, bien déterminé, 
clos de murs, garni de sauts de loups infranchissables à 
Terreur, que de ne pas laisser échapper une seule forme/ 
une seule idée, un seul atome de forme ou d'idée percep ' 
tible à l'intelligence ; voilà ce qu'ils estiment être la 
vérité; les antinomies ne les effarouchent pas, l'immen- 
sité des terrains les ravit, le vague des délimitations ou 
plutôt l'absence de bornes leur semble de première obliga- 
tion, si bien que, quelle que soit la thèse soutenue devant 
eux, cette thèse sera importante et digne de leur sym- 
pathie, non pas suivant la mesure de l'élan qu'on y re- 
marquera vers l'exactitude, mais suivant la minutie de la 
recherche attachée à quelque point négligé jusqu'alors, 
et que sa subtilité permet de faire, sinon même entre- 
voir, au moins rêver. 

C'est l'usage immodéré de la méthode màvclve opfc 

4 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

amené cette disposition morale. Elle a aiguisé les int 
ligences très-finement, mais, en même temps, elle les 
trempées d'une sorte de scepticisme inconscient q 
résulte du besoin même de ne pas mettre de bornes à 
curiosité métaphysique. Elle a montré tant de chos 
diverses, elle promène si bien les imaginations au mili 
des paysages les plus variés, elle est toujours si dispos 
à les conduire au fond des abîmes après les avoir f 
planer au plus éthéré des hauteurs, qu'il ne reste pi 
ni l'envie, ni le besoin, ni le temps de s'attacher défi: 
tivement à aucun des résultats qu'elle présente. On 
laisse bercer dans cette vague atmosphère, ou mieux, 1' 
éprouve sans cesse le sentiment qui fait marcher a^ 
joie les voyageurs dans certaines contrées de montagne 
le chemin est étroit, sans horizon, la route invisibl 
les rochers s'élèvent à droite et à gauche, menaçant 
dérober la vue du dernier lambeau d'azur qui domi 
leur sommet; on ne sait comment on sortira; on avar 
pourtant, et enfin le passage se montre ; puis nouvea 
doutes, nouvelle issue, et bientôt l'on ne marche p. 
pour avancer, mais seulement pour le plaisir de dénoi 
la perpétuelle énigme de la route. 

Ainsi des Orientaux et de leurs horizons philosop 
ques. Nous dirions, et non sans justesse, que l'habitude 
est leur jugement de se livrer sans fin ni trêve à i: 
gymnastique aussi exagérée a dû le disloquer. C'est 
vérité pure ; ils sont pleins de feu et d'une facilité d' 
tuition la plus alerte et la plus adroite du monde ; 
excellent, comme on dit, à fendre un cheveu en quatre 
de ces quatre intangibles ils feront un pont qui port" 
voiture ; ils verront matière à des méditations sans 
mites, non sans valeur, sur la notion la plus minuscul 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 5 

mais il est certain, en même temps, que cette faculté 
morale que nous appelons le bon sens et qui, soit dit en 
passant, nous déprime pour le moins aussi souvent 
qu'elle nous guide, n'est pas chez eux en équilibre par- 
fait avec leur puissance imaginative et leur rapidité de 
conception; à vrai dire, le bon sens manque chez eux; 
aussi n'en aperçoit-on guère la trace dans leurs affaires de 
quelque ordre que ce soit. Tout ce qui les mène et les 
pousse y est généralement étranger. Leur vie entière s'é- 
coule à n'en faire presque aucun usage. Les grandes 
choses, peu communes partout, leur sont cependant plus 
accessibles et plus familières que les choses raisonnables. 
Certes, rien n'est fâcheux dans la conduite des affaires 
positives comme ce vacillement perpétuel du jugement. 
Aussi yoit-on, dans les siècles actuels, les Orientaux, qui 
ne manquent, assurément, pas plus de courage et de réso- 
lution que d'esprit, devenir, à tous les degrés, les vic- 
times d'aventuriers européens coulés dans un métal bien 
inférieur au leur, mais plus rigide. Ce qui n'est pas moins 
digne de remarque, c'est que cette infériorité, si fâcheuse 
pour eux, à notre avis, ne les affecte pas autant que nous 
serions portés à le supposer. Ce n'est pas dans les avan- 
tages de la vie matérielle, de la vie sociale ou politique 
que les Asiatiques ont placé l'idéal du souverain bien. 
La première de toutes les affaires, à leur sens, et je parle 
ici de la disposition générale parmi eux, c'est de con- 
naître le plus possible et avec le plus de détails possible 
les choses supernaturelles. Toutes les nouvelles qu'on 
leur en apporte, quelle qu'en soit la source, ont du prix 
à leurs yeux. Pour peu qu'ils aient acquis en vous un 
certain degré de confiance, les Asiatiques sont disços&aA 
vous livrer ce qu'ils savent de cet objet te evx wro& «w 

6 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

échange de ce que vous savez vous-mêmes. Ils ont to 
soin du monde qu'on ne voit pas; ils le sentent pesc 
sur eux ; ils se débattent contre l'impression perpétuel! 
du mystère ; ils cherchent quelque chose au-dessus de 1 
vie courante et, dans une agitation, dans une attenU 
dans un désir, dans une fièvre qui ne se calme pas, o 
les voit en alerte, leurs yeux cherchant à s'ouvrir san 
mesure, regardant en l'air et partout, inquiets de la vie 
venir bien plus que de tout ce qui est au monde. Ils or 
peur de manquer Dieu ou même que Dieu les manque. 

Si certaines classes de leur société étaient seules ainj 
disposées, ce ne serait pas une grande merveille. Mai? 
encore une fois, le trait important, c'est que toutes le 
classes sont livrées au même démon, et on le sent ausj 
vif chez le dernier des muletiers que chez le premier de 
moullas. Chacun, à vrai dire, en Asie, a l'esprit ecclésias 
tique ; chacun aime à exposer, à démontrer, à prêcher e 
à entendre prêcher. Il n'est là personne, pas même te 
mauvais garnement qui, à certains moments, ne sach 
prendre, non pas tant pour tromper autrui que pour s'édi 
fier lui-même, un ton de nez fort dévot et déduire de 
considérations dogmatiques dont on ne se serait pa 
attendu à trouver même l'instinct le plus superficiel un 
à cette chemise déchirée au cabaret, à ce poignard fan 
faron et à ce bonnet de travers. Il ne faut pas non plu 
méconnaître qu'il ne s'agit pas ici de tels ou tels reli 
gionnaires, mais bien de tous les Asiatiques : les obser 
vations qui précèdent s'appliquent à la généralité, san 
distinction de culte. Voilà donc que ces cultes, sans dis 
tinction, je le répète, sont rapprochés les uns des autres 
en dépit de leurs divergences, par ces trois première! 
causes de sympathie : usage commun des méthodes in« 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 7 

ductives poussées à l'excès, curiosité exagérée des faits 
théologiques, habitude de divaguer. 

Il n'est de vraiment haineuse que l'opinion qui, pétri- 
fiée en elle-même, ne parle pas. Les Indépendants de 
Cromwell, les Puritains de la Grande Rébellion, étaient 
fort dangereux pour les catholiques, parce qu'aucune con- 
sidération n'aurait pu amener ces sectaires à raisonner 
avec des gens condamnés une fois pour toutes. Mais quand 
on dispute, on discute et, quand on discute, on cause, et 
c'est ici le cas de répéter après le Maréchal de Montluc 
que ville qui parlemente et femme qui écoute sont près 
de se rendre. La passion des Orientaux pour les entre- 
tiens de philosophie et de religion les a accoutumés à 
tout entendre, et quand il est arrivé deux fois que le 
moulla le plus disposé à l'intolérance s'est rencontré avec 
des juifs, des chrétiens ou des guèbres, voire même avec 
des Banians hindous, il se sent disposé à un certain calme, 
d'autant qu'avec la mobilité naturelle de son esprit il n'a 
pas manqué de conserver en sa mémoire une partie des 
arguments contraires à son opinion qu'il a entendu four- 
nir, et il les garde moins pour réfléchir sur leur perver- 
sité ou leur débilité que pour chercher à en tirer quelque 
quintessence qu'il puisse mêler aux notions qu'il possède 
déjà. Ces sortes de combinaisons constituent un arrange- 
ment des plus usités. Les musulmans albanais se font 
un devoir de brûler des cierges à saint Nicolas. Les chré- 
tiens mirdites consultent avec respect les derviches. Les 
femmes de Khosrova en Ghaldée, font des offrandes à 
Notre-Dame pour obtenir des enfants et, si leur vœu a 
réussi, elles ne manquent pas de se présenter à l'église, 
afin de remercier, et elles prennent soin de s'informer 
des rites qu'il leur faut accomplir afin de faire leurs 

8 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

prières à la mode chrétienne, ce qui, suivant elles 
montre mieux leur déférence et leur bonne volonté, i 
Pondichéry, le territoire n'étant pas très-étendu, la con 
ciliation est allée encore au delà ; non-seulement les mu 
sulmans ont adopté des Hindous et des chrétiens lusag 
des processions, qui leur est primitivement étranger e 
qu'ils ont pourtant rattaché tant bien que mal au cuit» 
parfaitement hétérodoxe de leurs saints, mais de plus le: 
trois communions se font un devoir et un mérite d'ob- 
server leurs fêtes en commun et d'assister avec un éga 
recueillement à leurs solennités mutuelles. Dans le goû 
qui les rapproche, les communautés n'ont pas borné leu 
éclectisme à la pompe de processions absolument sem* 
blables. Les catholiques ont ajouté à leurs rites la repré- 
sentation de drames religieux interminables qui, par 1 
système dramatique dans lequel ils sont composés, n 
permettent pas de méconnaître des copies des tazieht 
shyytes et surtout des représentations brahmaniques 
Toutefois, ce que j'ai vu de plus complet, en fait de mé- 
langes de dogmes, s'est présenté à moi au temple du feu 
à Bakou. Ce sanctuaire, soit dit en passant, n'est nulle- 
ment ancien comme on le suppose généralement. Il ne 
remonte pas au delà du xvn e siècle, époque à laquelle 
de nombreux marchands indiens fréquentaient les cours 
des khans tatares de Derbent, de Goundjeh, de Shamakhj 
et de Bakou. Ce sont ces négociants qui se sont avisés de 
créer là des lieux de dévotion à leur usage. Les pénitente 
par lesquels ces lieux sont habités aujourd'hui n'ont plus 
aucune notion de religion positive. Tout s'est fondu, poui 
eux, dans la pratique d'une complète insouciance ascé- 
tique résultant d'un syncrétisme plus sceptique que 
croyant. Je retrouvai là un ancien ami que j'avais connu 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 9 

plusieurs années auparavant, parcourant en pèlerin des 
contrées assez distantes. Mostanshah me fit assister à une 
sorte de service divin qui fut célébré dans une des cel- 
lules du temple avec accompagnement des petites cym- 
bales guèbres ; sur l'autel, à côté des divinités sivaïques, 
se montraient des vases appartenant au culte parsy, des 
images russes de saint Nicolas et de la Vierge et des cru- 
cifix catholiques ; ces reliques si diverses étaient traitées 
avec un respect égal. Les pénitents, tous tant qu'ils étaient 
dans le temple, à cause de la chaleur des feux de naphte, 
se promenaient à peu près nus, bien qu'on fût à la fin de 
décembre. Mais leurs corps maigres ou plutôt décharnés 
ne paraissaient pas plus sensibles aux influences physi- 
ques que les âmes qu'ils renfermaient aux suggestions du 
sens commun. Mon ami ne me cacha pas que la qualifica- 
tion qui lui convenait, ainsi qu'à ses compagnons, était 
celle depadri, qu'il m'assura être le mot anglais signi- 
fiant « brahmane. » Il regrettait seulement que, depuis plu- 
sieurs années, il ne fût pas venu à Bakou un homme 
versé dans la science pratique des austérités, ce qui 
m'expliquait pourquoi je n'apercevais pas de martyrs 
volontaires. Du reste, il en prenait son parti comme de 
tout au monde. Son langage était devenu aussi bigarré 
que sa foi. Depuis que nous ne nous étions vus, il ne se 
contentait plus de parler persan avec un mélange de plu- 
sieurs dialectes hindous, il y avait ajouté un peu d'an- 
glais, un peu de français, un peu de russe et beaucoup 
d'allemand, que lui avait appris un ouvrier livonien au- 
quel il avait loué la moitié de sa chambre dans le temple, 
car il y a en face une fabrique de bougies dont tes^&fefô5 
ne se montrent ni scandalisés ni importunés. Qr\k«hî\. 
qu'ils ne l'aperçoivent pas» 

JO CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

Dans les classes plus lettrées que celles auxquelle 
appartiennent les exemples que je viens de citer, le 
mélanges d'idées sont, sans doute, d'une nature moin 
franche, mais ils y sont portés jusqu'à la complication li 
plus illimitée. C'est là que l'on entre dans un véritabli 
pandémonium où tout pénètre, s'embrasse, se mélange 
s'accepte, et n'expulse rien que le doute philosophique 
il y a des natures de scepticisme qui s'en passent. L'his- 
toire portant témoignage que, dès les âges les plus reculés 
l'Asie a ouvert l'oreille à toutes les assertions du super- 
naturalisme, on peut comprendre quelle richesse effroyable 
de théories s'y est produite, combien elle en a mariées e 
que de générations de systèmes mixtes sont sorties d 
pareilles alliances; et rien de tout cela n'a été oublié, riei 
perdu. Des transformations, moins importantes qu'on n 
saurait le supposer, ont à peine travesti les plus antiques 
théories. C'est ce que j'ai montré déjà dans un autn 
ouvrage 1 ; on en verra dans ce livre la preuve la plu* 
éclatante, et sans cesse, à côté de ces ancêtres, sont venu* 
et viennent se placer leurs enfants et les enfants de leurs 
enfants. 

Si toutes ces doctrines et nuances de doctrines s'étaieni 
isolées, renfermées en des cercles définis de croyants, 
il n'y aurait, dans un tel milieu, ni religions dominantes 
ni religions d'État possibles. Telle est leur multitude que 
le tableau en présenterait une série de petits groupes 
insignifiants, au point de vue du nombre des sectateurs. 
Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut les concevoir et l'on peut 
établir comme un fait incontestable que chaque tète 
d'homme contient et fait vivre, en suffisante harmonie, 

* Traité des Écritures cunéiformes^ Didût,lS6*, 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 11 

une troupe plus ou moins considérable de conceptions 
contendantes et que, au fond d'un même esprit, ces con- 
ceptions, toujours en mouvement, toujours en procès, 
dominent tour à tour ou s'éliminent les unes les autres, 
de telle sorte que, pendant le cours de sa vie, leur ingé- 
nieux appréciateur parcourt une gamme fort étendue de 
croyances peu compatibles et souvent directement oppo- 
sées. 

Ceci n'empêche point que chacun possède en propre 
une religion positive. On est musulman, juif, chrétien, 
guèbre, hindou, et tel on est né, tel on meurt. Les con- 
versions proprement dites, d'une foi à une autre, sont 
des plus rares et tellement onéreuses au petit nombre de 
ceux qui s'y laissent aller que l'on voit généralement 
leurs enfants, sinon eux-mêmes, revenir à la religion des 
aïeux. On peut citer à cette occasion l'exemple de beau- 
coup de juifs de Perse devenus musulmans, dont les uns 
ont fait retour purement et simplement au mosaïsme, 
tandis que les autres y ont ramené leurs enfants, tout en 
restant dans leur foi nouvelle, et, ce qui est digne de 
remarque, c'est qu'il n'en est résulté, pour ces apostats, 
aucune querelle avec les autorités du pays, bien que le 
Koran édicté des peines mortelles contre un pareil crime. 
Mais les raisons politiques qui ont amené le Prophète, 
sans beaucoup de succès, à ne vouloir que des musul- 
mans dans l'Arabie, et qui ont, de même, porté les Turcs 
à se montrer sans pitié pour ce qui constitue chez eux 
une désertion civile, n'existent pas ailleurs. La tolérance 
pratique des idées l'emporte donc et on laisse chacun 
libre de faire ce qu'il entend, à moins que des causes 
toutes mondaines ne s'y opposent. Ainsi, \ faxA cot&y- 
dérer, en général, la conscience d'un Asiatique cwasûfe 

il CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

composée des ingrédients religieux et philosophique 
suivants : 

4° Un titre à peu près nu de religionnaire ; 

2° Une foi plus ou moins vive dans certains des pré 
ceptes du culte avoué ; 

3° Une opposition résolue à beaucoup de ces préceptes 
fussent-ils des plus essentiels ; 

4° Un fonds d'idées tenant à des théories complétemen 
étrangères et qui prend plus ou moins de place ; 

5° Une disposition constante à favoriser la pérégrina 
tion de ces idées et de ces théories et à remplacer le 
anciennes par des nouvelles. 

Le remplacement est d'autant plus assuré que théorie 
et idées auront davantage la saveur du contraste. Alor 
Theureux penseur suppose qu'il vient de s'ouvrir su 
l'infini une porte inaperçue jusque-là par lui et par lei 
autres. 

Pareille organisation, ou, si on le préfère, pareilh 
désorganisation intellectuelle serait impossible chez nous 
et par plusieurs causes. D'abord, la méthode expérimen- 
tale en laquelle les Européens ont une confiance absolue 
et de routine laisse subsister un si faible goût pour h 
supernaturalisme que la plupart des esprits l'excluen 
absolument ou du moins n'en admettent que la plus pe- 
tite dose. En outre, la discussion, chez nous, est ferme, 
un peu brutale, et la plupart du temps sans réticences 
essentielles, de sorte que le partisan d'une idée, à moins 
de la garder pour lui seul, ce qui constitue un téte-à-téte 
de difficile durée, est contraint de la risquer au milieu 
du combat, et, par conséquent, de veiller à ce qu'elle 
donne peu de prise sur elle. Il sera forcé souvent, bien 
loin de lui permettre trop de licence, de la traiter en 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 13 

chien de basse-cour, lui coupant la queue et les oreilles 
pour laisser moins de prise à l'assaillant. C'est en cet 
état qu'il la présente, et le résultat inévitable de ce 
genre d'armement en guerre, c'est que le promoteur 
d'une théorie, contraint d'avance à examiner ce cham- 
pion avec sévérité pour ne pas le voir étranglé du pre- 
mier coup, le traite sans complaisance, et lui-même se 
refuse, autant qu'il en est capable, à divaguer avec lui. 
Si l'idée ne concorde pas assez avec les notions aux- 
quelles il est attaché, avant de la produire il l'aura répu- 
diée. Ces motifs de sévérité, ces garanties, ces barrières 
n'existent pas pour l'Asiatique; on peut dire, tout au 
contraire, qu'il s'est arrangé de façon à ce que rien ne 
pût gêner l'essor de sa fantaisie, et rien, en effet, ne le 
gêne. 

C'est une règle de sa sagesse antique, comme de celle 
des philosophes de la Grèce, que toute opinion sur les 
entités supérieures doit être environnée de mystère. En 
premier lieu, le respect qu'on doit aux choses saintes 
l'exige. 11 n'est pas raisonnable (je parle ici le langage 
des gens que j'observe) de jeter des vérités élevées devant 
des esprits indignes de les concevoir, et l'indignité résulte 
tout aussi bien de la non-préparation et de la seule igno- 
rance que de l'hostilité et du mauvais vouloir. Pour 
mériter la participation à une doctrine quelconque, il faut 
une initiation dont le caractère et les épreuves varient 
suivant les bonnes ou mauvaises dispositions, connues 
ou supposées, du néophyte. Quant à la divulgation in- 
discrète, l'antiquité, par les accusations si fréquentes de 
profanation des mystères dont elle a poursuivi plusieurs 
de ses grands hommes, nous a fait assez voir coTctàtew 
elle en était révoltée. Cette façon de penaet, *îna 

14 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

d'Asie, s'y est conservée toute entière. C'est une c 
causes latentes, mais certaines, qui justifient la réf 
gnance des musulmans à laisser les chrétiens ou les ji 
entrer dans leurs temples. Il en est de même pour ceu 
ci quant à leurs lieux de prières, et pour les guèbi 
quant à leurs ateshgâhs. Chez tous, la raison de la c 
fense est la même que chez le prêtre de la grande Dia 
des Ephésiens. 

Ensuite, il n'est pas bon d'exposer sa foi à l'insulte à 
incrédules, attendu que l'on peut rencontrer un sophis 
qui profitera de sa supériorité d'adresse pour ébranl 
chez le fidèle des idées, en elles-mêmes incontestable 
mais que leur partisan ne saura pas défendre. De soi 
que le malheureux, frappé par son imprudence, décl 
des augustes prérogatives du croyant, se trouvera da; 
la même position qu'un voyageur dépouillé de son « 
par des bandits. L'or et la foi n'auront rien perdu  
leur valeur; mais, dans les deux cas, la victime n'y sei 
plus participante. Il est donc de prudence élémentaire  
ne pas affronter des argumentateurs trop retors ; et, di 
lors il est nécessaire de ne pas avouer ce qu'on pense  
de cacher avec soin ce qu'on croit. 

En outre, une raison forte, bien que d'un tout auti 
ordre, milite dans le même sens. Le possesseur de 1 
vérité ne doit pas exposer sa personne, ses biens ou s 
considération à l'aveuglement, à la folie, à la perversil 
de ceux qu'il a plu à Dieu de placer et de maintenir dar, 
l'erreur. En tant que sage et jparchant dans la bonn 
direction, il est précieux à Dieu; sa prospérité, son sak 
importent au monde. Parler à la légère ne pourrait ja 
mais produire d'avantages; car Dieu sait ce qu'il veut 
et s'il lui convient que l'infidèle ou l'égaré trouve la vrai 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 15 

route, il n'a besoin de personne pour opérer ce miracle. 
Il faut donc considérer le silence comme utile, et savoir 
que parler, en exposant la personne du croyant et sou- 
vent la religion même, est inopportun et devient quel- 
quefois impie. 

Pourtant il est des cas où le silence ne suffit plus, où 
il peut passer pour un aveu. Alors on ne doit pas hési- 
ter. Non-seulement il faut alors renoncer sa véritable 
opinion, mais il est commandé d'accumuler toutes les ruses 
pour que l'adversaire prenne le change. On prononcera 
toutes les professions de foi qui peuvent lui plaire, on 
exécutera tous les rites que l'on reconnaît pour les plus 
vains, on faussera ses propres livres, on épuisera tous 
les moyens de tromper. Ainsi seront acquis la satisfaction 
et le mérite multiples de s'être mis à couvert ainsi que 
les siens, de n'avoir pas exposé une foi vénérable au 
contact horrible de l'infidèle, et enfin, d'avoir, en abu- 
sant ce dernier et en le confirmant dans son erreur, 
imposé sur lui la honte et la misère spirituelles qu'il 
mérite. 

C'est là ce que la philosophie asiatique de tous les 
âges et de toutes les sectes connaît et pratique, et que 
Ton appelle le Ketmdn. Un Européen serait porté à voir ^ ' 
dans ce système , qui ne rend pas seulement la réticence 
indispensable, mais qui détermine l'emploi du mensonge 
sur la plus vaste échelle, il y verrait, dis-je, une situa- 
tion humiliante. L'Asiatique, au rebours, la trouve glo- 
rieuse. Le Ketmân enorgueillit celui qui le met en prati- 
que. Un croyant se hausse, par ce fait, en état permanent 
de supériorité sur celui qu'il trompe, et fût ce der- 
nier un ministre ou un roi puissant, n'importe', ^*t 
Ybomme qui emploie le Ketmân à son égard, V esl^N^W, 

16 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

tout, un misérable aveugle auquel on ferme la dn 
voie, qui ne la soupçonne pas; tandis que vous, dég 
nillé et mourant de faim, tremblant extérieurement i 
pieds de la force abusée, vos yeux sont pleins de lumiè 
vous marchez dans la clarté devant vos ennemis. C 
un être inintelligent que vous bafouez; c'est une fc 
dangereuse que vous désarmez. Que de jouissances i 
fois! 

Voilà le système. Mais il ne faudrait pas ici se tromp 
L'Asiatique n'a en lui ni l'énergie active, ni surtout l'i 
perturbable suite dans les idées qui lui seraient ind 
pensables pour appliquer le Ketmân dans toute sa 
gueur. Je viens de tracer la théorie ; la pratique ne 
pique point de la suivre pas à pas. 

11 existe aux environs de Trébizonde et d'Erzeroum  
communautés de religionnaires qui professent extérieu 
ment, disent-ils, l'islamisme sunnite. Dans leurs villaj 
ils ont des mosquées qu'ils fréquentent le vendredi; 
entretiennent des moullas pour leur lire le Koràn 
leur commenter les traditions du prophète. Et, cependai 
ajoutent-ils tout bas, nous ne sommes pas musulmar 
nous allons aux églises, nous entendons la messe, co 
fessons la divinité de Jésus-Christ et vénérons les imag 
des saints. 

Tout cela est rigoureusement vrai et, à force de le di 
en confidence à quelques personnes sûres, personne i 
l'ignore en Anatolie, et c'est aussi public que le son d 
cloches. Il semblerait dès lors que la feinte est inutile 
nullement. A l'occasion, ces hommes paraissent deva; 
les kadys , et on ne leur dispute pas les prérogatives d 
musulmans fidèles. Ils prêtent serment sur le livre  
Dieu; leur serment est aussi valable que celui du shéi 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. il 

de la Mecque. Chacun sait quelle est leur opinion ; mais 
chacun feint d'ajouter foi à leur mensonge. Il a tous les 
effets civils qu'on peut s'en promettre, et, en réalité, 
l'injustice n'est pas trop forte; car ces paysans sont 
beaucoup moins fourbes qu'ils ne le croient eux-mêmes 
Voulussent-ils demain se débarrasser de leur hypocrisie, 
ils ne pourraient plus abandonner des croyances qui sont 
devenues les leurs, par cela seul qu'ils en ont fait la co- 
médie, et, à la fois musulmans et chrétiens, la mosquée 
ne leur est guère devenue moins indispensable que 
l'église. 

En Perse, les Nossayrys, qui ne croient pas au Dieu 
individuel ni à la détermination fixe des existences, se 
donnent aussi pour musulmans, sont admis sans diffi- 
culté à tous les droits des croyants, sont reçus dans les 
mosquées et peuvent, en même temps, sans qu'on les in- 
quiète, user de leurs droits d'incrédules pour rompre 
assez publiquement le jeune du ramazan. Ces Nossayrys, 
avec une apparence beaucoup plus musulmane que les 
chrétiens dont je parlais tout à l'heure, se tiennent ce- 
pendant plus loin de l'islam pour lequel ils n'éprouvent 
qu'antipathie. D'ordinaire, outre qu'ils sont Nossayrys, 
ils sont soufys. Une des inconséquences remarquables 
qu'on peut relever en eux, c'est leur attachement à la 
circoncision. Ils n'ont pas, dans leur magasin propre 
d'idées et de notions, une seule raison pour justifier cette 
pratique, et ils conviennent qu'elle est parfaitement inu- 
tile. Néanmoins tous sont circoncis, et ils ne manquent 
pas de circoncire leurs esclaves noirs, même quand ils 
les achètent à l'âge adulte ou même plus tard. Les femmes 
surtout attachent une grande importance à l'observation 
de cet antique usage. Un Nossayry, fort inteWigeta^T^^fc 

18 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

sur ce sujet, avouait que c'était l'influence conjugale 
le contraignait à faire circoncire ses enfants. Au fc 
l'habitude impose cette inconséquence : elle est en j 
non moins puissante qu'ailleurs, sinon plus. 

Les guèbres assurent que l'auteur de leur religi 
Zerdusht, n'était autre que le patriarche Abraham; 
veulent ainsi que leurs livres sacrés, provenant d'un 
prophètes reconnus par l'islam, soient admis par 
musulmans comme saints. Au moyen de cette ini 
prétation , ils seraient classés parmi les gens des livi 
et jouiraient des avantages assurés par Mahomet aux j 
et aux chrétiens. Personne n'ignore que la prétention 
guèbres est fausse et qu'eux-mêmes n'en sont nullem 
dupes. Cependant, on l'accepte officiellement, et j'ai 
tendu des musulmans, affectant une grande rigidité, m' 
primer, sans y croire, l'opinion la plus flatteuse sur i 
Altesse Zerdusht, en m'assurant que c'était un des ne 
d'Abraham. Les guèbres tendent, du reste, fortement, 
dehors de toute autre considération , aux méthodes is 
iniques, et, à force de chercher à se concilier l'esti 
des docteurs unitaires, ils ont souscrit à des concessi 
telles qu'on peut considérer aujourd'hui ces dualis 
comme des espèces de déistes superstitieux. Leur ancier 
foi proprement dite est bien malade dans leurs espri 
Ce n'est, du reste, pas si nouveau qu'on pourrait le croi 
Dès avant le temps de la réforme sassanide, arrivée se 
Shapour, l'esprit unitaire était insufflé par l'araméisi 
dans le sein des prêtres zoroastriens. 

On pourrait multiplier indéfiniment les exemples 
Ketmân en matière religieuse; il n'est pas une comm 
nion, pas une secte qui ne s'en donne la gloire ou 
plaisir ; tantôt sur un point, tantôt sur un autre, s 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 19 

l'ensemble ou sur les détails. Mais, précisément pour 
cette cause, je serai si souvent ramené à parler du Ket- 
mân et à en montrer Faction et les effets, qu'il est inutile 
d'y insister ici davantage. En ce qui concerne les opi- 
nions philosophiques, on conçoit aussi que ce principe a 
mille occasions de s'appliquer. 

D'abord, la disposition de tout le monde à changer fré- 
quemment d'avis et à accoupler les opinions les plus 
adverses, rend le Ketmân particulièrement commode. 
Quand on cache ce qu'on pense, on n'a pas l'inconvé- 
nient d'avoir à s'expliquer nettement vis-à-vis de soi- 
même , et quand on ne livre que par petits morceaux et 
avec des réticences ou des déguisements ce qu'on admet, 
on n'est pas aisément pris en flagrant délit de contradic- 
tion. Or, c'est ainsi que les Asiatiques se communiquent 
leurs idées. On devine, sans doute, la direction générale 
de la pensée de quelqu'un que l'on connaît bien ; mais on 
n'est jamais sûr que cette direction ne soit pas modifiée 
par l'action de quelque croyance nouvelle ou ancienne 
dont il ne nous a jamais été fait confidence, et si, par 
hasard, une déviation se révèle et qu'on la signale, 
l'ami, par crainte, par fausse honte, par caprice, par or- 
gueil ou par moins que tout cela, par un sentiment qu'il 
ne s'explique pas à lui-même, s'empresse de vous prou- 
ver que vous vous trompez, en vous démontrant que 
l'idée que vous lui supposez est absurde, inadmissible, 
coupable au premier chef, et en vous avouant que sa 
vraie façon de voir y est diamétralement opposée. Un 
mois après il aura oublié sa belle défense, et, de lui- 
même, vous exposera dans tous ses détails le sentiment 
contre lequel il s'était tant révolté. 

Car, avec les Orientaux, nul secret n'est gpx&fcoTt%- 

20 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

temps. Un des faits qui étonnent davantage quand on 
au milieu d'eux, c'est de s'apercevoir que cette grande 
fectation de mystère qui entoure la vie de chacun n' 
qu'un voile suspendu par en haut, non attaché par 
bas, voile léger, que le moindre souffle d'air dérange 
qui s'écarte à chaque instant pour laisser voir même 
choses les moins nécessaires à rendre accessibles au ] 
blic. Du temps de Feth-Aly-Shah, les scènes de son 1 
rem défrayaient de leurs détails un peu singuliers tou 
les conversations des bazars, et l'on se disait publiqi 
ment, librement, le nom du marchand géorgien, du bi 
lant cavalier nomade ou de l'élégant Mirza qui a 
trouvé, la veille au soir, l'accès libre et de quelle fa 
il était entré. Si ces indiscrétions se commettent avec 
laisser-aller bien étrange en matière si délicate, on p 
aisément croire que la chronique scandaleuse des pai 
culiers n'est pas plus soustraite aux commérages. En efl 
l'indiscrétion va loin sur ce chapitre, et l'on est fo 
de conclure bien vite que la clôture des maisons et la v 
lure des femmes ont, pour conserver les secrets, jus 
ment l'effet contraire à celui que l'on suppose d'abo 
Puisque les Asiatiques parlent avec tant d'ingénuité 
choses qui les touchent de si près, il n'y a pas à s'étoni 
qu'ils aient autant d'intempérance d'imagination et 
langue dans le domaine des idées. Le Ketmân leur s 
plus à en faire un carnaval perpétuel , à se rendre ins 
sissables à force de déguisements et de mobilité, qu'à d 
simuler réellement leur pensée. Un musulman sou) 
très-avancé, me confiait que la Perse, à son avis, ne c( 
tenait pas un seul musulman absolu. Je suis tenté 
croire que la proposition doit s'étendre et se transforn 
ainsi ; L'Asie centrale ne contient pas un seul religic 

CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 21 

naire qui ne reconnaisse que les seuls préceptes de sa foi 
et qui les admette tous. 

Maintenant, on peut comprendre sans difficulté pour- 
quoi j'ai affirmé dans un autre ouvrage que le fanatisme, 
en tant que représentant une persuasion exclusive d'une 
religion quelconque, était un phénomène antipathique à 
l'esprit des Orientaux et n'existait pas chez eux * . Comme 
il n'y a pas là de foi entière, il n'y a pas non plus de 
préoccupation exclusive. Comme il n'y a pas de groupe 
suffisamment considérable uni parles liens d'une doctrine 
strictement acceptée, il n'y a pas non plus d'enthousiasme 
collectif, ni de haine commune déterminée. Ce qui existe, 
ce sont des individualités ou de petites réunions dans 
lesquelles on entre et d'où l'on sort sans éclat et sans 
bruit, qui se considèrent comme sachant la vérité en 
toutes choses et ne voulant pas la dire, mais la laissant 
échapper malgré elles, méprisantes pour ce qui ne cadre 
pas avec leurs idées du moment, contribuant ainsi à pro- 
pager l'esprit de secte et de personnalité égoïste, grande 
raison d'être de la débilité politique des Orientaux, et ne 
présentant à l'œil de l'observateur qu'un bouillonnement, 
une ondulation incessante des doctrines les plus diverses, 
ballottées, mélangées par des influences ambiantes, et, en 
somme, beaucoup trop faibles et trop occupées de se dé- 
fendre pour avoir le loisir, les grands desseins, la témé- 
rité et la résolution implacable qui constituent le fana- 
tisme. 

1 V. mon ouyrage intitulé : Trois Ans en Asie. 

CHAPITRE II 

L ISLAMISME PERSAN 

L'islamisme, mélange à peine déguisé de religions anté- 
rieures, est par sa structure très-disposé à subir et même 
à servir les dispositions naturelles que j'ai observées dans 
les pages précédentes. Il convient donc à merveille à l'es- 
prit des Orientaux et à toute nature d'intelligence qui A 
s'en rapproche. C'est à ce fait qu'il faut attribuer les 
succès vraiment remarquables que les missionnaires ma- 
hométans obtiennent aujourd'hui sur tous les points du 
continent d'Afrique. Naturellement, les conversions nom- 
breuses qui semblent les y attendre et qui éclatent à leurs 
premières paroles, les encouragent singulièrement à se 
porter vers ces régions si bien disposées pour eux. Ils y 
vont en nombre assez notable. Ils offrent ainsi le spec- 
tacle d'une sorte de jeunesse et d'énergie de prosélytisme 
fort curieuses surtout en ce qu'elles contrastent avec la 
situation de l'islam dans d'autres contrées. Vis-à-vis des 
races européennes, ce culte s'est toujours trouvé dénué de 
séductions. Il a dû se contenter de quelques recrues alba- 
naises ou bosniaques. Dans l'Inde, les conquérants arabes, 
gaznévides, mongols, afghans n'ont réussi qu'avec b^u- 

24 l'islamisme p eus an. 

coup de peine à se créer un certain nombre de coreligî 
naires parmi leurs sujets. Pour amener ce nombre au chi 
respectable qu'il montre aujourd'hui, il a fallu infinim 
de violences, de temps et aussi d'immigrations. En Chi 
il semble que tous les musulmans indigènes descend 
des artilleurs persans de Djynghyz et de Koubilay 
que la population locale proprement dite n'a jan 
beaucoup goûté leurs enseignements. Partout aillei 
l'islam est resté à peu de chose près ce qu'on l'a vu 
x e siècle, et il ne parait pas avoir fait aucune conqi 
qui, du moins, soit de quelque marque. 

Si l'on sépare la doctrine religieuse de la nécessité 
litique qui souvent a parlé et agi en son nom, il n 
pas de religion plus tolérante, on pourrait presque c 
plus indifférente sur la foi des hommes que l'islam. C 
disposition organique est si forte qu'en dehors des 
où la raison d'Etat mise en jeu a porté les gouverneme 
musulmans à se faire arme de tout pour tendre à l'ui 
de foi, la tolérance la plus complète a été la règle foui 
par le dogme. Qu'enseigne le Koran? Que la reconni 
sance de la vérité ne dépend en aucune façon de la 
lonté de l'homme; c'est Dieu qui, à son gré et sans  
nul puisse apprécier ses motifs, à accorde ou refuse la 
mière à l'esprit de sa créature. Tel personnage est 
dans les plus profondes ténèbres. Tout lui est révélé, 
autre, non-seulement ne voit pas la vérité posée dev 
lui, il ne l'apercevra jamais, et cette vérité l'aveugle, 
pourrait dire avec malice, et c'est ce que déclare le Ko 
quand il affirme que la ruse de Dieu est supérieur» 
toutes les ruses. Ainsi cet homme né pour être croya 
mais ainsi repoussé, Dieu le mène d'erreurs en erre 
jusqu'au but marqué d'avance, c'est-à-dire jusqu'à 

L'iSLAkISkË PEftSÀN, tH 

damnation éternelle. Toutes les prédications du monde 
n'y peuvent rien faire, et, en conséquence, il est inutile 
de se jeter en travers du droit et des voies de la Provi- 
dence en cherchant à amener à elle un néophyte dont, 
sans doute, elle ne se soucie pas, puisqu'elle ne Ta pas 
marqué de son sceau. Aussi a-t-il toujours été de règle 
dogmatique que les chrétiens et les juifs ne peuvent être 
contraints à changer de religion. Si on leur demande un 
tribut particulier, c'est que, n'étant pas musulmans, ne 
prenant point part aux charges générales de l'Etat, 
comme, par exemple, le service militaire, il est cepen- 
dant juste qu'ils contribuent en quelque chose au service 
public. Pour ce qui est des idolâtres, le Prophète a été 
plus dur en théorie ; mais, dans la pratique, la loi s'est 
immédiatement adoucie et a accepté ce qu'elle prétendait 
vouloir détruire sans rémission. Qu'on ne s'arrête pas 
aux violences, aux cruautés commises dans une occasion 
ou dans une autre. Si on y regarde de près, on ne tar- 
dera pas à y découvrir des causes toutes politiques ou 
toutes de passion humaine et de tempérament chez le 
souverain ou dans les populations. Le fait religieux n'y 
est invoqué que comme prétexte et, en réalité, il reste en 
dehors. Ce que l'islam a eu en vue, presque uniquement, 
c'est de recommander la notion d'un Dieu unique, se 
révélant par des prophètes. Voilà l'alpha et l'oméga de 
sa théologie. Pourvu qu'on reconnaisse ces deux points, 
l'islam est satisfait et la plus grande liberté est laissée à 
la conscience de l'homme qui les a confessés; cet homme 
eùt-il d'ailleurs les opinions les plus différentes de 
celles des autres musulmans, il est toujours considéré 
comme fidèle, tant qu'il n'abjure pas officiellement. La 
conséquence de ce principe a été double et cot&â&t3fcta 

28 L'ISLAMISME PERSAN. 

rants et grossiers. Il en est, sans cloute, et des plus gr 
tesques, mais il faut avouer de même qu'il a existé  
tout temps, partout, et même en Europe, des philosoph 
et des savants qui n'étaient pas des modèles de raist 
et de bons sentiments, ce qui n'est pas plus à la char] 
de la science que les sottises de prêtres ineptes ne sa 
raient l'être à celle de l'islam. 

Ce qui reste certain, c'est que l'esprit de critique,  
recherche et de discussion suscité, dès les premiers joui 
par Mahomet lui-même, ne s'est jamais perdu. C'est 
de la vie plus ou moins bien employée, mais c'est de 
vie. On en voit aujourd'hui, en Perse, des manifest 
Uons fort accusées dans les contestations des trois part 
principaux qui se divisent le clergé et les fidèles, et 
partagent l'orthodoxie shyyte. Il s'agit des Akhbarys, d 
Moushtehedys et des Sheykhys, discuteurs de trois op 
nions nouvelles, au moins quant à la forme qu'on le 
voit actuellement et qui leur est imposée par les te 
dances, les besoins ou les résistances du milieu soci 
dans lequel elles se produisent. 

Les Akhbarys acceptent, à titre également authentiqu 
toutes les traditions courantes soit des prophètes, soit d 
Imams. Cette théorie, respectueuse en apparence 
beaucoup moins en réalité pour les sources de l'islai 
permet à ceux qui la suivent d'admettre, sous coule 
d'opinions professées par Aly et ses onze successeurs, ui 
quantité notable d'idées et de principes qui, bien év 
demment, n'ont rien de commun avec les doctrines  
Koran. Mais du moment qu'on réussit à placer ces idé 
et ces principes sous le patronage d'un nom révéré, ( 
se tient pour dispensé de les comparer avec des prescri] 
tions définies qui, sans nul doute, les repousseraient. 

J/ISLÀMISME PERSAN. 29 

suffit de les justifier par un hadys, une tradition venue 
juste à point au moment où un secours était nécessaire. 
Cette tradition ipso facto devient authentique de plein 
droit et l'opinion qu'elle appuie se trouve du même coup 
orthodoxe. 

C'est une façon de procéder un peu large sans doute ; 
je ne crois pas, cependant, qu'on puisse, à proprement 
parler, accuser les Akhbarys de mauvaise foi déclarée et 
encore moins d'avoir inventé la masse énorme de docu- 
ments dont ils se piquent de disposer. On en trouverait 
l'étoffe, sinon toujours la forme, dans les Agoual-al- 
Houkkema ou « Dires des philosophes, » « formules, » qui 
sont presque absolument d'origine sassanide ou perse, 
mais traduites, retraduites et remaniées. Je ne cite ici que 
la principale source ; sans aucun doute on doit en indi- 
quer d'autres, comme, par exemple, les doctrines judaï- 
ques et une dérivation notable des enseignements indiens. 
A la faveur de ces autorités si variées, toutes ramenées, 
quand il le faut, à n'être que l'opinion officiellement 
exprimée de quelqu'un des Imams, les Akhbarys se don- 
nent comme les plus purs des Shyytes, parce qu'ils dé- 
montrent sans peine qu'ils sont les plus éloignés d'ac- 
cepter les notions rigoureuses des Arabes et des Turks 
sunnites sur la critique de la tradition. En conséquence, 
ils se vantent d'être les hommes de la religion nationale 
par excellence, ce qui implique, suivant nos façons de 
parler, la prétention à un patriotisme plus exalté que 
celui de leurs contradicteurs. 

Ainsi, se proposant de haut à la sympathie publique, 
les Akhbarys croient pouvoir entretenir et professent, 
en toute sécurité de conscience, des maximes peu mu- 
sulmanes. Ils n'acceptent pas la résurrecWoxv ç&oc&s^ 

30 L'ISLAMISME PERSAN. 

des corps et assurent qu'après le dernier jugement le 
hommes revêtiront de pures apparences. Rien qui n 
soit complètement immatériel ne subsistera ni dans le 
élus ni dans les damnés. Les jouissances des uns, h 
souffrances des autres seront d'une nature puremei 
idéale. 

Les Akhbarys se montrent faciles à vivre et ils comp 
tent parmi leurs sectateurs un grand nombre d'homme 
du peuple et de petits fonctionnaires ; c'est à peu prè 
l'opinion bourgeoise. Pourvu qu'une idée soit placé 
sous le couvert du nom d'un des Imams, elle est assuré 
de leur plaire et accueillie sans qu'on l'examine de plu 
près. Ce système ne s'accorde pas avec une érudition u 
peu sévère. Si, pourtant, les théologiens sérieux, surtoi 
dans le haut clergé, surtout à Téhéran, réprouvent le 
Akhbarys et se font gloire de réfuter leurs doctrines, i 
est cependant des villes, comme Hamadan, par exemple 
où la majeure partie du clergé et son chef, l'Imam-Djum 
lui-même, sont des Akhbarys déclarés. 

Les Sheykhys ont bien un point de contact avec le 
opinions que je viens d'indiquer. Bien que ne repoussan 
pas tout à fait l'idée de la résurrection des corps, ils on 
repris une ancienne opinion d'Avicenne au sujet de l'en 
lèvement au ciel de Mahomet et du miracle que le pro 
phète accomplit lorsqu'il fendit la lune en deux avec soi 
doigt, le shekk-el-Kamar. Ils prétendent que, dans ce 
deux cas, comme lorsqu'il s'agit des nombreux miracle 
inconnus au Koran, mais prêtés à Mahomet par 1 
shyysme, il ne faut pas songer à l'admission d'une réa 
lité matérielle, mais, au contraire, recourir à un sem 
figuré. Ainsi, pour le premier fait, ils proposent l'hypo- 
thèse d'une vision ; pour le second, celui d'une interpré 

L'ISLAMISME PERSAN. 34 

tation parabolique, et de même, dans chacun des autres 
faits de ce genre, l'explication rationnelle la plus conve- 
nablement indiquée par le sujet lui-même. 

Hadjy-Sheykh-Ahmed, qui passe pour l'auteur de cette 
théorie, était un Arabe de Bahreyn. Il professait, il y a 
une quarantaine d'années, à Tebryz et est mort à Ker- 
bela. Bien qu'il ait laissé plusieurs ouvrages de théo- 
logie, il n'a jamais avancé ouvertement dans ces livres, 
de l'aveu même de ses disciples les plus passionnés, rien 
qui puisse mettre sur la voie des idées qu'on lui prête 
aujourd'hui. Mais tout le monde assure qu'il pratiquait 
le Ketmân et que, dans l'intimité, il était d'une extrême 
hardiesse et d'une grande précision dans l'ordre de doc- 
trines qui porte aujourd'hui son nom. Ce qui est cer- 
tain, c'est que la croyance sheykhye compte de nombreux 
partisans parmi les personnages les plus instruits du 
clergé. Ce sont les principaux adversaires des Akhbarys. 
Ils s'élèvent avec force contre le nombre immodéré de 
traditions et le peu de critique ou plutôt l'absence com- 
plète de critique avec laquelle on les adopte. Ils ne 
manquent pas de rappeler à l'observation des règles 
prescrites par les anciens exégètes et qui sont, en effet, 
sévères ; bref, ils se rapprochent, à cet égard, de la façon 
de raisonner et d'agir des Sunnites. Ils n'accepteraient 
cependant pas ceci comme un compliment, car ils se 
piquent, à leur tour, d'être les plus zélés comme les 
plus scrupuleux des Shyytes. Se tenant dans une position 
moyenne entre le puritanisme des Sunnites et le laisser- 
aller un peu fantasque des Akhbarys, ils ne ressemblent 
pas mal aux Puséytes anglais, d'autant plus hostiles au 
catholicisme qu'ils s'en rapprochent davantage. LesShey- 
khys, généralement savants, sont un peu \vmfctews. 

32 L'ISLAMISME PERSAN. 

L'orgueil scholastique est leur grand péché. Quant a 
Moushtehedys, ils s'arrangent de façon à se faire tou 
tous. 

Ils n'approuvent pas la légèreté des Akhbarys en n 
tière de traditions et reconnaissent volontiers qu' 
document de cette nature, pour être authentique ou 
moins considéré comme tel, doit avoir subi victorieu* 
ment l'épreuve des quatre ordres de témoignages in 
qués dans les écoles. Sur ce point ils ne faiblissent p 
quant à la théorie; mais, dans la pratique, ils s'humai 
sent. Leur cœur se fend à refuser ce qu'on leur of 
comme venant de l'héritage des Imams, et, alors, sans 
faire trop prier, ils ferment les yeux sur les démonsti 
tions qu'on ne leur donne pas. Sur le point des mirac 
du Prophète et des Imams, ils se montrent surtout plei 
de laisser-aller et de bon vouloir. Ils n'acceptent pas 1 
interprétations latitudinaires des Sheykhys et préfère 
s'en tenir au fait brut. L'examen porté sur de pareils s 
jets leur semble d'un exemple mauvais et de conséquent 
fort dangereuses. Ils entrevoient au bout quelque chc 
comme la ruine de la religion et comme un rationalisi 
qui, pour être rigoriste d'apparence, n'en est pas moi 
au fond très-hostile à la foi. Puis, en tant qu'Asiatique 
ils tiennent aux miracles. En général, les Moushtehed 
se recrutent parmi les mondains, les ecclésiastiques q 
s'occupent plus d'affaires judiciaires ou administra tiv 
que de questions théologiques, les grands officiers 
l'État, les hommes importants de l'administration. 

Il ne faut pas perdre de vue que si l'on peut, approj 
mativement, classer les trois opinions ainsi que je 
fais, il est nécessaire pourtant d'ajouter qu'il est ra 
que, dans le cours de sa vie, un Persan n'ait point pas 

à 

L'ISLAMISME PERSAN. 33 

de l'une à l'autre et ne les ait point toutes les trois pro- 
fessées. 

Je laisse ici de côté les fractions et les nuances et m'en 
tiens à ces trois grandes divisions du shyysme. L'opinion 
sunnite, bien plus partagée encore en elle-même, existe 
peu en Perse, où le sentiment national la repousse. De- 
puis les Seféwys, l'horreur un peu exagérée que l'on 
professe pour elle a toujours été en augmentant; mais la 
religion a moins à faire dans cette querelle que la poli- 
tique. Je n'en parlerai donc pas; ce qui suffit, c'est de 
montrer que, de toutes les religions existantes, l'islam est 
certainement la plus morcelée, et cela de deux manières . ~~ 
d'abord, par le nombre infini de ses sectes reconnues; 
ensuite, par l'habitude de tous ses fidèles, habitude que 
je m'efforce d'exposer et de faire comprendre, d'entre- 
tenir toujours dans les esprits, à côté des préceptes du 
Koran, un certain nombre de notions qui viennent des 
points de l'horizon les plus opposés. La cause de cette 
extraordinaire liberté critique, c'est, sans doute, ainsi 
que je l'ai montré, le vague et la pauvreté originelle 
de la formule : « Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet ., 
est le prophète de Dieu, » formule qui, pourtant, au 
point de vue théorique comme au point de vue pratique, 
contient tout l'islam. Mais pourquoi ce vague? pourquoi 
cette pauvreté? C'est ce qu'on ne saurait comprendre 
qu'en sortant de l'islam et en remontant à ses^origines. - 

Dans la première partie de son existence, le Prophète, 
singulièrement tourmenté de questions philosophiques 
et religieuses, n'était pas une exception parmi ses com- 
patriotes. C'était un homme de tribu, mais non un no- 
made. Issu d'un sang très-noble, bien que de la branche 
la plus pauvre d'une grande famille, il était maxctoa&ài ç, 

34 L'ISLAMISME PERSAN. 

avait nécessairement la nature de sentiments ordinair 
sa caste dans toute l'Asie. Qui dit là marchand, dit pi 
seur, personnage dévot, occupé des problèmes supérieu 
Mahomet était donc, nativement, dans cette voie. Qua 
séries d'idées se présentaient comme éléments de so 
tion pour toutes les questions qu'il pouvait agiter en ] 
même : les pratiques de son peuple ; le judaïsme, pi 
fessé par un nombre considérable d'Arabes ; le christ 
nisme qui comptait aussi suffisamment de sectateui 
enfin, le chaldaïsme, ou pour me servir de l'expressi 
même du Prophète, le sabysme. 

Les pratiques de son peuple s'offraient à lui com: 
dignes de considération, en général, mais inadmissib 
sur certains points et insuffisantes sur d'autres. Le p 
phète respectait le temple de sa ville natale, acceptait 
vénération dans laquelle il avait été nourri pour la Pier: 
Noire, le puits de Zemzem, etc.; mais, comme chacun i 
vait que les idoles dont on avait rempli l'enceinte saci 
étaient là assez nouvellement; que, d'ailleurs, leur pi 
sence s'unissait à des règles superstitieuses, grossières 
répugnantes pour des natures un peu relevées, Mahon 
trouvait à réformer dans les institutions qui avaient e 
touré sa jeunesse. Cependant, il n'éprouvait aucun désir 
supprimer l'essentiel de cette foi ancienne, même qua 
à la partie purement cérémonielle, et, en effet, il r 
rien tenté de semblable. Ainsi donc, vis-à-vis du cul 
ancien, Mahomet n'est qu'un réformateur, et encore i 
réformateur timide, modéré; lui-même ne se donne p 
pour autre chose. 

Comme moyen de reconnaître les côtés faibles du cul 
existant, comme instrument de critique, il est évide 
par le Koran que Mahomet eut recours au judaïsme, 

L'ISLAMISME PERSAN. do 

qu'il lui accorda une grande confiance pour établir son 
exégèse et appuyer sa polémique. Mais, en même temps, 
il n'est pas moins certain que ce judaïsme n'était point 
celui de la Bible, et que Mahomet n'a jamais vu ce livre. 
Toutos les sources où le prophète a puisé se retrouvent 
dans la Gemara et le Talmud, et peut-être plus bas en- 
core, c'est-à-dire dans les anecdotes traditionnelles cir- 
culant parmi les docteurs israélites ou forgées par les 
ouailles de ceux-ci au moyen de récits mal transmis ou 
mal compris. Mahomet avait acquis sa science plus par 
voie orale que par lecture, bien qu'il ne fût nullement 
resté étranger à ce mode d'études. Il avait beaucoup en- 
tendu, et de toutes sortes de personnes, les unes réelle- 
ment savantes dans la littérature talmudique, les autres 
moins et se contentant des traditions populaires. Il a 
admis le tout, à titre égal, comme opinion des juifs sur 
eux-mêmes. S'il n'a pas consulté la Thora, les livres 
essentiels et originaux de la foi israélite, il ne semble 
pas qu'il l'en faille accuser. Les juifs avec lesquels il 
était en rapport devaient être hors d'état de les lui mon- 
trer, car, avec un respect profond pour l'Ancien Testa- 
ment, les juifs d'Asie, à cette époque, ne le négligeaient 
pas moins qu'ils ne le font aujourd'hui, où les traditions 
des docteurs, les dires des savants et les sentences des 
saints personnages, absorbent la totalité de leur atten- 
tion. Pour nous, qui ne connaissons aujourd'hui l'histoire 
des patriarches que par la Bible, la façon dont Mahomet 
la rapporte, le point de vue souvent si bizarre sous le- 
quel il envisage les faits bibliques qu'il raconte, nous 
causent un externe étonnement ; mais il faut observer que 
c'est précisément ainsi que les juifs d'Asie racontent et 
comprennent les mêmes faits et les modifient et Ves arc- 

36 L'ISLAMISME PERSAN. 

pli fient et les changent. Mahomet ne mérite aucunemc 
le reproche qu'on lui a fait d'avoir brodé sur le tei 
biblique et inventé des choses inconnues avant lui. D' 
bord, il y a peu de vraisemblance à ce qu'il ait pu 
agir ainsi, parce que la contradiction eût été trop i 
surée, trop certainement victorieuse. Les juifs rempl 
saient les villes et les campements de l'Arabie, et sing 
lièrement Yatrib, la ville du prophète, Medinet-Ennet 
Ensuite, on ne voit pas quelle eût été l'utilité d'un sj 
tème aussi grossier. Les passages où Mahomet se sert è 
traditions bibliques seraient tout aussi bons pour sa d 
trine s'ils étaient tirés directement de la Bible que a 
rompus comme on les voit. D'ailleurs, le fait seul que 
plus grande partie de ces versions apocryphes se retrou 
dans les livres talmudiques tranche la difficulté. Du pe 
nombre de ceux qu'on n'y voit pas, une certaine par 
est cependant admise par les juifs comme vraie. Un fail 
reliquat reste, dont l'origine paraît perdue, mais cela 
valait pas la peine d'être inventé, et, j'en suis convainc 
ne l'a pas été plus que le reste. Les motifs qui ont poi 
Mahomet à se préoccuper de la tradition biblique devaie 
nécessairement l'obliger à prendre cette tradition là où 
science de son époque la cherchait de préférence. Il '. 
fallait agir sur les savants de son pays, il fallait leur fai 
voir ce que c'étaient que les hommes du Vieux Testamei 
et comment Dieu leur avait parlé, ce qu'il leur avait d 
ce qu'il leur avait commandé. Assurément il ne pouv 
remplir cette tâche que suivant les moyens avoués p 
la science d'alors. Prétendre retourner à la Thora, q 
personne ne connaissait et qu'on avait embaumée da 
la vénération et dans l'oubli, c'eût été vouloir créer u 
science nouvelle, vouloir beaucoup étonner tout le mon 

L'ISLAMISME PERSAN. 37 

et se mettre sur les bras nombre d'affaires qui n'étaient 
pas les siennes, qui n'étaient surtout pas celles d'un pro- 
phète. Mahomet a donc suivi la seule voie ouverte, et, 
incontestablement, il l'a fait d'instinct, sans nulle idée 
qu'il aurait pu ou dû agir autrement, afin d'éviter les re- 
proches que les critiques chrétiens ne lui ont pas mé- 
nagés, et qu'en bonne foi il ne pouvait pas prévoir. 

On doit le défendre de même sur ses connaissances en 
matière de doctrine chrétienne. Je lui sais un certain gré, 
je l'avoue, d'avoir posé en principe que les chrétiens de 
son temps corrompaient l'Évangile, reproche, du reste, 
qu'il adressait aussi aux juifs par rapport à leurs livres 
saints. Probablement, si on lui avait demandé de prouver 
cette allégation, il l'aurait spécifiée en la faisant tom- 
ber sur certains dogmes que nous reconnaissons comme 
fort authentiques; mais il n'en est pas moins vrai que 
dans la forme générale donnée par lui à son accusation, 
il a raison : les chrétiens de sa connaissance avaient fal- 
sifié les Évangiles. 

On ne voit pas que Mahomet ait jamais été en relation, 
du moins en relation suivie, ni qu'il ait pu l'être, avec des 
catholiques. Au moment où il vint remplir sa mission, 
l'Arabie et les provinces environnantes n'en comptaient 
plus guère. Les hérésies aujourd'hui existantes dans ces 
contrées, appuyées d'autres hérésies désormais dispa- 
rues, y dominaient absolument, et les livres dont on se 
servait n'étaient autre chose que des commentaires sur 
les Écritures, infectés des hérésies de leurs auteurs et se 
réclamant de quelques-uns de ces nombreux évangiles ou 
actes apocryphes par lesquels l'Orient, dans les premiers 
siècles de l'Église, s'est rendu si célèbre. Toutes les fois 
que Mahomet cite le Nouveau Testament, il e lal atexxit 

38 L'ISLAMISME PERSAN. 

suivant nous; mais il cite très-juste d'après un apocryp 
quelconque, et en envisageant ainsi les choses, on p 
mettre de côté, sur ce point encore, les accusations 
supposition d'écrits. 

Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'appuyé sur des c 

cuments hébreux et chrétiens également erronés, et s'« 

posant ainsi à faire pénétrer toutes les faussetés dont  

documents étaient chargés au sein de sa propre doctrii 

Mahomet professe pour les deux religions qu'il appell 

son aide un respect profond et sincère. Il dénonce ai 

indignation ceux de leurs sectateurs qui les vicient ou 

pratiquent mal ; il proclame son estime pour leurs sain 

il se fait leur champion, et, les prenant l'une et l'au 

par la main, il les propose aux Arabes comme deux  

voyées célestes, comme deux manifestations divines, d 

les ordres doivent être écoutés, qui, ayant fixé suce 

sivement et possédant la tradition, doivent donner 

moyens de la retrouver toute pure, et c'est pour acee 

plir cette tâche que lui, Mahomet, a été suscité. Il n' 

pas Dieu, il n'est même pas, comme Moïse, l'instrum 

direct de Dieu. Il n'a pas, comme le Christ, le don  

miracles; mais il est l'homme ignorant et faible qu': 

plu à Dieu de choisir pour recevoir ses commandeme 

par l'intermédiaire de Gabriel. Ces commandements, Y 

change les lui apporte tout rédigés; ils ne contienn 

aucune parole qui soit de lui, il donne tout « sans ai 

mentation ni diminution; » en un mot, le livre est di 

et le prophète ne l'est pas, et ce livre divin est le comj 

ment nécessaire et la correction des livres juifs et ch 

tiens corrompus par leurs sectateurs. 

Ainsi, au moyen de ces trois livres, la Thora, que 
prophète n'a pas lue, les Évangiles qu'il reconnaît p 

L'ISLAMISME PERSAN. 30 

falsifiés, maïs qu'il semble avoir pratiqués directement, 
enfin le Koran, apporté par Gabriel, que veut Mahomet? Pas 
autre chose que retrouver et rétablir dans sa pureté pri- 
mitive la foi des anciens Arabes, des anciens prophètes, 
des anciens patriarches, d'Abraham, de Noé, d'Adam et 
d'Eve. Pas d'innovation, rien qui accuse dans son esprit 
l'idée de temps révolus amenant une ère plus heureuse 
pour l'humanité; il prétend revenir au passé le plus loin- 
tain, à la croyance de l'Eden bien purifiée et dégagée de 
tout ce que la série des siècles y avait ajouté de scories et 
mêlé de cendres. Or, le noyau de cette foi, ce n'était ni 
dans l'Évangile, ni dans la Thora qu'il le cherchait et 
l'apercevait encore, puisque ces deux livres ne sont pour 
lui que des instruments de critique et de théologie com- 
parées ; il est dans son point de départ même, dans l'objet 
de ses plus vives préoccupations, dans la foi dos Arabes, 
abstraction faite de l'idolâtrie qui s'y est mêlée. Considé- 
rons donc avec lui ce que c'est que la foi des Arabes. 

CHAPITRE H! 

LA FOI DES ARABES 
ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU SHTTSHE 

La foi des Arabes, c'est une branche fort maigre et 
très-sèche du chaldaïsme. On comprend sans peine que, 
dans les siècles reculés, les hommes du désert n'avaient 
ni le loisir, ni le goût de se jeter dans toutes les recher- 
ches philosophiques des écoles de la Mésopotamie, mais 
ils n'avaient pas non plus la puissance intellectuelle de 
chercher ailleurs que là leurs opinions religieuses. Par le 
commerce, par les caravanes, parla politique, par les dé- 
prédations même, les Bédouins d'alors, tout comme ceux 
du Bas-Empire, tout comme ceux d'aujourd'hui, étaient 
en relations trop suivies avec les peuples les plus cul- 
tivés de leur sang et de leur race pour avoir pu s'en 
isoler, et ils ne l'avaient pas fait ni voulu faire. Leurs 
mœurs étaient nécessairement différentes des mœurs des 
villes assyriennes ou babyloniennes, différentes dans le 
sens d'une austérité que la pauvreté et l'habitude guer- 
rière soutenaient; mais, parlant un dialecte des mêmes 
langues, voyant les faits des mêmes yeux, souvent tribu- 
taire des mêmes rois, l'Arabe du désert qui voulait croire 
à quelque chose avait dû se renseigner dans es gcaxvà&& 

42 LA FOI DES ARABES. 

villes auprès des prêtres et des savants, et cela dès la 
plus haute antiquité. 

Aussi lui en voit-on les principales doctrines. Il ne 
connaît pas tous les raffinements des philosophes, mais 
il connaît les principes premiers, et, ce qu'il n'ignore pas 
davantage, ce qu'il sait peut-être mieux encore, ce son! 
les superstitions que professent les basses classes "ou 
même les classes élevées dans les pays qui l'ont instruit 

11 croit à l'unité divine, stricte, rigoureuse, sans mo- 
ralité définie, voulant le mal aussi souvent que le bien, 
et mettant sa justice dans le fait seul de sa volonté. Cette 
unité est respectable, assurément, parce qu'elle est toute- 
puissante, mais elle l'est encore bien plus parce qu'elle 
est toujours agissante, et que, toujours prête à frapper, 
elle peut atteindre partout. Se répandant dans le monde 
sous toutes sortes de formes, elle existe majestueuse 
dans les planètes; elle est aussi à reconnaître dans les 
autres manifestations cosmiques. Celles-ci sont fortesj 
celles-là sont faibles. Il s'agit de vénérer le tout, de ne 
pas se faire d'ennemis dans ces forces émanées de la 
force unique. Mais l'esprit de l'homme, malheureuse- 
ment, no se prête pas à suivre avec aisance, dans toutes 
ses diversités, un système aussi complexe; il aime à se 
fixer. Le Bédouin finira donc par vénérer théoriquement 
la force unique, ce qui n'a jamais cessé d'avoir lieu, et 
par so choisir, pratiquement, des protecteurs beaucoup 
plus souvent implorés parmi les forces émanées. C'est 
ce qui arrive à tout moment dans la vie mondaine aux 
solliciteurs de grâces. Ils estiment plus fructueux d'ob- 
tenir la bienveillance de quelques autorités subalternes 
que de rechercher celle d'un maître suprême. Ainsi les 
Arabes s'occupaient à discerner quelle était la divinité 

LA FOI DES ARABES. 43 

secondaire qui leur offrait le plus d'avantages, et ils s'at- 
tachaient presque uniquement à elle, sans nier le moins 
du monde le caractère auguste des autres. De là ces dis- 
cussions dont la Bible a gardé et transmis plus d'un sou- 
venir, où un dieu est opposé en mérite à un autre dieu. 
Ce genre de culte était renforcé par toutes les pratiques 
de la divination et de la magie, apprises aussi dans les 
villes syriennes avec le culte des planètes : celui de Hobal 
apporté de Belka, celui d'Asàf et de Nayelàh, celui de 
Mény, de toute l'armée céleste, enfin. Naturellement, à 
cet ordre de notions se rattachait, jusqu'à l'infiniment 
petit, la longue série des superstitions domestiques *. 

Il est vrai que les Arabes du désert ont l'esprit moins 
tourné à cette sorte de recherche ténébreuse que les 
Arabes des villes, cependant ils n'en pratiquaient pas 
moins, dans bien des cas, l'immolation des enfants devant 
les idoles, à la manière des Chananéens. En somme, tou- 
tefois, à l'exemple des autres peuples sémitiques, l'unita- 
risme en religion a toujours été pour eux une tendance 
assez forte, et qu'ils n'ont jamais perdue de vue entière- 
ment, même quand ils ont cédé à des influences diffé- 
rentes . Les allures indépendantes, qui leur sont chères dans 
la vie de ce monde, leur inspirent assez de propension à 
une critique négative ou du jnoins fort restrictive dans les 
choses de l'autre. C est ainsi qu'ils ont contrarié absolu- 
ment le vœu de Mahomet et ses efforts pour faire de 
l'Arabie une terre d'une orthodoxie irréprochable. Même 
de son temps, et sous ses premiers et habiles successeurs, 
il fut impossible de gagner ce point. Aujourd'hui, il 
n'existe pas dans tout l'Islam un seul pays qui soit moins 

* Traité des Écritures cunéiformes, t. Il, pas». 

44 LA FOI DES ARABES. 

musulman. Certainement, les mêmes tendances à Top- 
position existaient avant Mahomet contre la religioi 
existante, et il ne fut pas le premier à s'élever ave 
passion contre les idoles et contre les pratiques su- 
perstitieuses que leur culte entraînait. Le désir géné- 
ral était de trouver une forme de doctrine ramenant ven 
Tunitarisme par des chemins agréables au genre d'esprii 
de la nation. On ne trouvait pas le judaïsme assez arabe; 
on ne voulait pas se soumettre à ses théories trop israé- 
lites, précisément parce qu'on était porté, comme lui el 
par identité de sang, à faire ce qu'il avait fait, en voyant 
dans la famille arabe le centre du monde. On ne voulait 
pas non plus du christianisme, comme trop compliqué. 
Le dogme de la Trinité sonnait mal aux oreilles des lo- 
giciens du désert. 

En réalité, le passé qu'on regrettait était encore ap- 
préciable à tous les souvenirs, si, même, çà et là, il n'en 
restait pas de fortes traces, ce qui est le plus probable. 
C'étaient les débris des doctrines les plus élevées des 
écoles mésopotamiques, que l'on pouvait apercevoir au 
milieu de la littérature philosophique, théologique, as- 
trologique, médicale des Syriens, des Juifs, des Perses *. 
D'importantes universités étaient en possession sécu- 
laire de répandre et d'augmenter l'éclat de cette littéra- 
ture, plus certainement de corrompre la masse énorme de 
notions qui s'étaient concentrées dans les diverses scien- 
ces qu'elle embrassait. C'étaient Néhardéa, Bumbedita, 
Rishihr, d'autres villes encore. Là, affluaient des troupes 
nombreuses d'étudiants de toutes les races et de toutes 
les croyances, des chrétiens aussi bien que d'autres. Si 

1 Traité de$ Écritures cunéiformes, t. II, pass. 

LA FOI DES ARABES. 45 

célèbres que pussent être les écoles d' Antioche eu d'Édesse 
pour renseignement de la foi catholique, il ne faut pas se 
dissimuler que leur éclat était loin d'effacer celui de ces 
centres scientifiques, et tout ce qu'il pouvait, c'était de 
soutenir, sans trop pâlir, le rayonnement rival. La meil- 
leure preuve qu'on en peut donner, c'est que les disciples 
chrétiens qui allaient étudier les sciences sémitiques ne 
manquaient pas, lorsqu'ils continuaient à rester dans la 
foi, triomphe assez rare, de rapporter avec eux un butin 
fâcheusement hétérodoxe, et qui aboutissait à étendre, à 
consolider, à animer d'une nouvelle ardeur ces innombra- 
bles sectes gnostiques presque jumelles de l'Église, et que 
l'esprit occidental a seul à peu près réussi à étouffer. 

Tant d'écoles célèbres que je viens de nommer exer- 
çaient donc une influence immense sur tout l'Orient. 
Elles représentaient, pour lui, qj, méme'en dehors de lui, 
la science par excellence. Elles se vantaient, et non sans 
raison, d'avoir recueilli l'héritage de cette érudition an- 
tique, nourrice des premiers philosophes de la Grèce, 
et qui, après avoir fourni des notions premières à Thaïes, 
à Pythagore et à leurs émules, n'avait pas été moins gé- 
néreuse pour Platon. Enfin, ce n'était l'objet d'aucun 
doute, que les doctes critiques d'Alexandrie, que les 
néoplatoniciens, dans toutes leurs nuances, s'étaient trou- 
vés en communion beaucoup plus étroite encore avec 
les écoles mésopotamiques, et n'étaient autre chose que 
des disciples restés plus ou moins fidèles dans la forme, 
mais, en tous cas, des disciples avoués de la doctrine 
sémitique. On conviendra qu'une science qui pouvait 
se parer de tels souvenirs et invoquer de tels témoi- 
gnages, non-seulement n'était pas à mépriser, mais devait 
encore compter sur une vénération universeWe.W fe&\. 

46 LA FOI DES ARABES. 

difficile que sa réputation n'eût pas pénétré dans le 
camps des tribus arabes, dont le contact avec les popula 
lions urbaines était, en définitive, si fréquent; mais i 
serait plus extraordinaire encore qu à la Mecque, où ve 
liaient et revenaient tant de voyageurs et de gens curieu 
et même instruits, on n'eût pas su ce qui, depuis de 
siècles, faisait l'objet de la vénération enthousiaste d 
toute l'Asie. Surtout, il serait radicalement impossibl 
que Mahomet, enfant d'une grande maison en possessioi 
de la grande charge de Gardien du temple de la Kaaba 
et où se devaient agiter souvent des questions religieuses 
que Mahomet, marchand et voyageur, ayant fréquent 
les villes de Syrie et conversé avec tant de gens, qu 
Mahomet, enfin, plein de curiosité pour apprendre e 
plein de zèle pour comprendre, et plein d'ardeur pou: 
combiner des idées, n'eut pas été, de tous ses concitoyens 
celui qui avait encore le plus de notions et la plus hauU 
idée de la science araméenne. 

Tous ces motifs, qui semblent de poids, ne sont ce 
pendant en eux-mêmes que des inductions raisonnables 
dénuées de preuves matérielles. Ils vont prendre la va- 
leur qui leur appartient devant certaines observations de 
fait. 

La science araméenne , comme toutes les sciences du 
monde, a donné naissance à une esthétique littéraire. Il 
lui a été indispensable de connaître, à son point de vue, 
et de fixer les règles et les conditions du beau en matière 
de compositions écrites. Les différentes sociétés civilisées 
ont vu se produire un phénomène analogue, et le ré- 
sultat obtenu pour elles par l'intelligence locale a été 
conforme aux conditions d'existence de la langue et du 
goût, ainsi qu'à l'expérience que cette intelligence avait pu 

LÀ FOI DES ARABES. 47 

acquérir. Il n'en a pas été autrement, dans les pays de 
langage sémitique, qu'en Grèce et en Italie. Seulement les 
conditions linguistiques se sont trouvées telles que la 
beauté littéraire s'est produite là d'une façon toute spé- 
ciale , et que le goût aussi bien que le genre des connais- 
sances ont rendu ce qui a passé pour être la perfection du 
style absolument inséparable des puissantes vertus se- 
crètes attribuées aux écrits. Ainsi un document bien 
composé , bien rédigé , suivant toutes les règles , n'a pas 
seulement eu le mérite d'être beau suivant les idées sé- 
mitiques ; il a encore, par cette cause même, possédé une 
énergie mystérieuse qui, en l'assimilant aux forces de la 
nature, en a fait un redoutable instrument d'action ma- 
gique. Telle est la composition littéraire comme on la 
comprenait dans les universités fameuses que j'ai nom- 
mées tout à l'heure. Un docteur, un sage concevait et 
exécutait son œuvre de telle façon que, dans quelque di- 
rection qu'on en lût les lignes, il en devait sortir un sens 
religieux et théologique ; en outre, en changeant, d'après 
des règles fixes, la valeur des lettres, de nouveaux sens, 
également continus, se présentaient; ensuite, il fallait 
que toutes les lettres fussent allitérées les unes avec les 
autres; enfin, il ne suffisait pas que des sens multiples se 
rencontrassent dans le texte, il fallait encore que certains 
de ces sens fussent d'une nature favorable, certains au- 
tres d'une nature néfaste. De pareils tours de force n'é- 
taient assurément pas faciles à exécuter, et, par consé- 
quent, leur nombre n'était pas infini; mais il n'y a pas de 
doute que rien ne devait être plus glorieux que de trou- 
ver une combinaison nouvelle dans ce genre; ce devait 
être le plus grand succès de la vie d'un savant, et l'œuvre 
la plus considérable que le temps pût enfanter. En effet, ces 

48 LÀ FOI DES ARABES. 

textes qui, à les lire, ne présentent guère que des com- 
binaisons de noms divins, renferment, ipso facto, toute 
l'énergie de ces différents noms, en tant qu'ils manifes- 
tent tels ou tels attributs de la puissance divine. Ils exer- 
cent sur la nature une influence irrésistible; ce sont des 
formules médicales d'une force extrême; et, quanta la 
philosophie, que pourrait-elle trouver de plus profond et 
de plus auguste que ces écrits qui , sous la couverture 
étroite d'un mot bi-syllabique ou même d'une seule 
lettre, offrent à la méditation du savant les secrets les plus 
variés et cela à l'infini? C'est ainsi que la science sémiti- 
que aboutissait à la production des talismans. Les talis- 
mans, maîtres de toutes les imaginations, se fabriquaient, 
à la vérité, en Asie, mais couraient le monde occidental 
tout entier. Les Mecquois avaient des talismans, ainsi 
que tout le monde, et n'en pouvaient ignorer le mode de 
production. Ainsi Mahomet devait savoir, et il savait 
aussi bien que personne, que l'unitarisme sémitique au- 
quel il voulait faire revenir son peuple n'allait pas sans 
cette certaine science, de certaine nature, qui en était 
déjà sortie et qui était la plus célèbre du monde d'alors, 
chez les Asiatiques, chez les Grecs, chez les Romains, 
et que cette science , pour être vraiment auguste , ne 
pouvait s'exprimer qu'au moyen d'un certain style qui 
faisait ressembler les œuvres de toute l'école aux talis- 
mans que l'on avait l'habitude séculaire de tant redou- 
ter et vénérer. 

Le Koran fut écrit suivant ce système. Il a plu au pro- 
phète de se taxer lui-même d'ignorance, afin de bien établir 
qu'il aurait été incapable d'inventer la sublimité de forme 
et de fond qu'on trouve dans son ouvrage. Il attache tant 
de prix à la qualité de pauvre d'esprit qu'il fait remarquer 

LA FOI DES ARABES. 49 

plusieurs fois que Dieu seul était capable d'exécuter un 
chef-d'œuvre comme celui qu'il présente, et il met au défi 
ses contradicteurs de rien produire d'approchant. Sous ce 
rapport, je ne crois pas qu'il ait trop présumé de la por- 
tée de son argument; car, en arabe, aucune composition 
ne saurait se comparer, en effet, au mérite supérieur de 
la rédaction et des pensées de certaines parties du Koran; 
et, soit que les circonstances n'aient jamais été si favo- 
rables qu'au moment où ce livre fut écrit, soit qu'il ne se 
soit jamais rencontré un second écrivain aussi habile à 
manier la langue, il est incontestable que tous les efforts 
pour produire quelque chose de beau en arabe n'ont ja- 
mais abouti, tant nombreux qu'on les ait vus, qu'à des 
essais de qualité inférieure et toujours à des copies. 
Aussi n'est-ce pas sérieusement qu'il faut discuter la qua- 
lification d'ignorant que se donne Mahomet et que des 
critiques chrétiens ont assez naïvement relevée pour 
s'en servir contre lui ; il ne faut pas accepter cette pré- 
tention, sans quoi on serait obligé d'entrer avec le pro- 
phète dans l'hypothèse du livre dicté par l'archange Ga- 
briel. Car, pour savant, au point de vue arabe, suivant 
les possibilités du temps et du pays, savant dans les apo- 
cryphes chrétiens, dans les traditionnalistcs juifs, dans 
la philosophie araméenne, savant et rompu au manie- 
ment du style difficile de cette philosophie, savant par une 
connaissance inouïe du vrai caractère de la langue arabe 
et de ses ressources propres , et du genre de beautés qui 
ressort de son génie particulier, le Prophète l'est à un 
degré supérieur et avec un génie qu'il serait puéril de 
nier ou de prétendre méconnaître. 11 a su, notamment 
dans l'adoption du style talismanique, manier l'allitéra- 
tion et accumuler les sens multiples comme personne ne 

KO LA POI DES ARABES. 

Ta jamais pu faire. De même qu'au dire de Kabbalistes, 1 
Bible renferme quarante-neuf sens purs et quarante-nei 
sens impurs, de même, sur la déclaration d'El Djahedh 
le Koran présente d'une part la louange de Dieu, de Tau 
tre le blasphème, antinomie absolument indispensabl 
dans un livre sacré, suivant les idées chaldéennes. Ce n 
sont pas là de ces résultats qui s'obtiennent par inspira 
tion; il faut, pour les produire, des modèles parfaits 
l'étude, la méditation, le travail, la patience et le temps 
Considérée sous cet aspect, la grande œuvre de Mahc 
met, l'Islam, est une religion qui s'est donnée pour but d 
remonter le cours des âges, afin de retrouver l'unitarism 
absolu des ancêtres arabes, c'est-à-dire des ancêtres assj 
riens. Épurer l'arabisme de son temps, voilà donc ce qu 
le Prophète se propose; pour instruments, il emploie le 
notions chrétiennes et juives, et il les choisit de préfé 
rence parce que ces religions lui présentent une forme d 
l'unitarisme plus exacte que les productions contempo 
raines de la même idée. Seulement, par les raisons que j'a 
indiquées, il ne consent à accepter ni l'une ni l'autre reli 
gion : elles se sont séparées de l'araméisme. Il se sert auss 
et surtout de cet araméisme et avec une prédilection mar 
quée; c'est là qu'il va chercher et la forme et même beau 
coup de ses idées , sans compter ce que ce système avai 
déjà en commun avec le judaïsme et les dogmes chrétiens 
L'araméisme est placé vis-à-vis de lui à peu près dans h 
même situation que l'arabisme, ou plutôt c'est identique- 
ment la même chose. Il y reconnaît la vraie foi, souilléi 
par des accumulations d'erreurs idolàtriques successives 
C'est ce terrain qu'il lui faut déblayer et sur lequel frap- 
pent ses colères les plus fortes. Mais, par cela même 
que c'est le terrain aimé, favorisé, celui qu'on doit ren- 

LA FOI DES ARABES. 51 

dre à la foi véritable, le terrain fécond où celle-ci ger- 
mait jadis et prospérait, il est aussi tout naturel que le 
Prophète accorde aux partisans de cette ancienne loi, 
qu'il appelle les Sabys , les mêmes prérogatives qu'aux 
chrétiens et aux juifs. Il voit en eux, bien qu'égarés, des 
. adorateurs du Dieu unique. Enfin, de cent manières, il 
laisse apercevoir qu'il est au fond leur homme. Il admet 
leur magie, leur astrologie, leur algèbre, leur talis- 
manique, leur doctrine sur la puissance active des sons, 
des lettres , des mots combinés avec l'énergie des nom- 
bres; c'est là le milieu de connaissances qu'il accepte; 
et, pourvu qu'il détruise l'idolâtrie qui s'y est glissée, il 
ne prétend y rien changer ou bien peu de chose. 

Aussi sa morale est-elle très-imparfaite. Elle reste 
absolument celle de l'ancien sémitisme, et, en réalité, 
au point de vue où se place Mahomet, il n'en peut être 
autrement. Personnellement, le Prophète était, parmi 
les Arabes et même entre tous ses contemporains, un 
homme de mœurs douces, graves, aimant la justice, 
d'une bienveillance étendue, d'une indulgence grande 
et d'un désintéressement sans bornes. Mais ce sont 
là , chez lui, des questions de tempérament, et non pas 
de principes. Il n'a cherché à rien changer, dogma- 
tiquement, au fond de la morale connue, reçue, prati- 
quée autour de lui, avant lui. Il a fait beaucoup de bien, f 
assurément, mais sans esprit de suite, sans système, sans 
aucune notion nettement sentie , encore moins démontrée 
du droit. Il s'est opposé, avec une assurance généreuse, à 
la continuation des inhumations d'enfants naissants, usage 
qui, dans les tribus du désert, souvent menacées de fa- 
mine, remplaçait l'exposition usitée dans l'empire gréco- 
romain; il a étendu l'usage des compositions pécuniaires 

52 LÀ FOI DES ARABES. 

pour meurtre ; il a rendu presque impossibles dans la pra- 
tique les condamnations régulières pour adultère en exi- 
geant la présence de quatre témoins oculaires; dans les 
cas où il a dû subir l'action des préjugés un peu sangui- 
naires de son peuple, il n'a jamais manqué de faire re- 
marquer que Dieu aimait ceux qui pardonnent; enfin, pour 
ne pas trop étendre la liste de ses bienfaits très-réels et 
nous en tenir au principal, il a créé la position légale des 
femmes dans le mariage, et elle est loin d'être aussi dure 
que nos idées nous portent à le croire. Mais, encore une 
fois, cette législation, toute louable qu'elle est, surtout si 
on la compare à celle qu'elle a renversée, présente de 
grandes lacunes, offre de nombreuses inconséquences, 
manque de sérieux, parce que c'est une œuvre du sang 
et des nerfs, et que l'essentiel . les principes logiques, y 
manquent, comme à toutes les conceptions de l'esprit 
sémitique, et, en effet, l'unitarisme sémitique auquel le 
Prophète remonte et se rattache le plus étroitement qu'il 
peut, ne possède rien de ce genre. Dans sa notion de la 
nature divine, ce qui domine, c'est l'infini d'abord, la 
toute-puissance ensuite, et sur ces deux attributs, comme 
les rameaux d'un arbre sur les maîtresses branches, se 
ramifient les autres idées que les sectateurs d'un culte 
pareil se font des perfections appartenant à l'Être souve- 
rain. La justice y reste dans un état dindéfinition com- 
plet. On la compte, assurément, parmi les qualités de la 
Toute-Puissance ; mais qu' est-elle, cette justice? Je l'ai 
déjà dit : rien autre que la volonté; et cette volonté de 
l'essence infinie, constamment présentée sous un aspect 
rébarbatif, contient autant le mal que le bien; elle n'a 
rien de pur, rien de net. 
C'est là un défaut considérable assurément, et qui 

LA FOI DES ARABES. 53 

exerce sur les esprits asiatiques la plus déplorable in- 
fluence. La justice n'est pas une de ces conceptions que 
les théologiens, après les fondateurs de religions, peu- 
vent laisser impunément aux siècles futurs à reconnaître 
et à déterminer. L'idée de mystère ne saurait s'adjoindre 
à elle; on ne saurait la vénérer à l'état voilé, comme 
une Isis; il faut qu'elle se montre toute entière et toute 
nue comme la vérité, parce que le monde a soif de la 
justice, et il faut encore que la notion en soit si complète 
qu'on ne puisse se tromper sur son caractère sans le vou- 
loir. Le catholicisme a atteint sur ce point capital un dé- 
gré de précision qui ne laisse rien à souhaiter ; et, suivant 
l'exposition de saint Thomas, il a établi que, dans la défi- 
nition de cet attribut, il faut d'abord la volonté pour bien 
déterminer que l'acte juste est nécessairement libre ; en- 
suite admettre la constance et la perpétuité, pour qu'il soit 
fort et bien établi. Ces points fondés, arrive la formule : 
« La justice est une habitude d'après laquelle quelqu'un, 
par une volonté constante et perpétuelle , rend à chacun 
son droit. » On ne voit pas que les âges modernes, dans 
leurs philosophies successives, aient ajouté beaucoup de 
choses à l'expression de l'Ange de TÉcole. 

Mais l'Islamisme n'a produit rien de semblable sur ce 
point capital. Partout le vague, l'incertitude; la crainte 
infinie des jugements de Dieu, qu'il n'y a aucun moyen 
de prévoir, et la déférence absolue avec laquelle on dé- 
clare s'y soumettre, voilà tout ce qu'il sait dire. Encore 
une fois, le Prophète n'a modifié nullement l'ancienne 
conception de la morale, se bornant à adoucir les usages 
autant qu'il était en lui, par bonté et douceur natu- 
relles plus que par un système réfléchi. En matière dog- 
matique, on a vu de même qu'il n v avait vouu cjate isXw&r 

54 LA FOI DES ARABES. 

ver les anciennes bases, les antiques croyances c 
l'araméisme. On peut donc prononcer avec assurant 
que l'originalité manque essentiellement à son dogme, 
que, s'il n'a pas fait avancer, au point de vue moral, 1« 
populations sur lesquelles il a étendu son influence, il 
simplement voulu, au point de vue de la foi, leur fai: 
rebrousser un peu chemin sur la route déjà parcouru 

La conséquence de ce défaut de nouveauté a été nati 
Tellement ce que nous avons déjà observé; l'islam n 
réussi qu'à jeter un instant d'incertitude dans les espri 
de ses sectateurs, et bientôt on a pu s'apercevoir qu'ai 
cun des abus intellectuels du passé n'était vraiment d 
truit. Seulement, comme l'islam, avec ses formul 
vagues et inconsistantes, semblait inviter tout le mom 
à le reconnaître sans forcer personnne à abandonn 
rien de ce qu'il pensait, il est devenu ce que nous 
/ voyons, le manteau commode sous lequel s'abritent,  
se cachant à peine, tout le passé et les idées hybrid 
qui bourgeonnent chaque jour sur un sol qui contie 
tant de choses en putréfaction. 

La plus grande preuve qu'on en puisse donner, c'e 
l'existence même du shyysme persan. 

Lorsque les Arabes eurent renversé l'empire sass 
nide, à la bataille de Kadessyeh, leurs succès furent r 
pides et, au premier abord, aussi inconcevables que cei 
dont ils avaient à se réjouir du côté des provinces gre 
ques. La raison en est la similitude parfaite de décoi 
- position où se trouvaient les deux grands États qu'ati 
quait le jeune Mahométisme. Sans rien ôterde l'énerç 
sauvage, de l'enthousiasme belliqueux des arrivan 
sans nier leurs vertus conquérantes : dévouement, s 
briété, grandeur d'àme, intrépidité ; sans méconnaître 

LA FOI DES ARABES, 55 

génie de leurs chefs, il est manifeste que s'ils avaient eu 
en face d'eux en Orient, comme il est arrivé en Occident, 
des populations attachées à leurs maîtres et des chefs 
militaires capables d'user avec discernement des res- 
sources immenses que possédaient les contrées envahies, 
les résultats eussent été tout différents de ceux que l'on 
a vus, et les Amrou et les Khaled se fussent fait rudement 
et promptement rembarrer dans leurs déserts. Mais les 
contrées byzantines étaient pourries de vices, désarmées 
et disloquées par les hérésies, et Tes territoires persans 
ne l'étaient pas moins par des causes tout analogues. 

Les mages, en fondant, sous l'abri de la politique sassa- 
nide, une religion d'État qui prétendait ne tolérer aucune 
foi dissidente à côté d'elle, faute que les Arsacides s'étaient 
refusés à commettre, n'avaient pas pris garde que le sol 
était d'avance miné sous leur édifice. Dans le sud et 
dans tout l'ouest de la monarchie, les polythéismes grec 
et assyrien, fondus ensemble par le néo-platonisme, do- 
minaient chez les populations. Dans le nord, les tribus 
ne voulaient reconnaître et pratiquer le parsysme que sous 
les formes libres du culte primitif, qui n'admettait pas de 
clergé; elles repoussaient donc les emprunts nombreux 
faits par la nouvelle cléricature à l'araméisme, préten- 
daient que chaque chef de famille devait rester l'unique 
prêtre de l'autel domestique, et n'acceptaient pas d'autre 
autel. Et, par-dessus ces résistances ou par-dessous, ou à 
côté, se glissaient à travers mille fissures un groupe notable 
de sectes chrétiennes, un nombre considérable de com- 
munautés juives assez puissantes pour avoir leurs princes 
et leurs gouvernements particuliers, déployer des éten- 
dards, souâoyep des soldats, conduire des guerres pri- 
vées, et d'autres associations encore, plus modestes peut- 

56 LA FOI DES ARABES. 

être, mais non moins obstinées dans leur foi, des boud 
dhistcs, des manichéens, et aussi des brahmanistes, ce 
derniers dans le Kerman et les districts d'Hormouz. 

L'énergie avec laquelle le parsysme renouvelé pro 
voqua, accepta, soutint la lutte, n'est pas sans mérite 
quelque considération. Par le grand nombre d'emprunt 
que ses promoteurs firent au judaïsme, au christianisme 
à la philosophie chaldéenne, il est clair qu'il se proposai 
la tdche qui a souvent séduit de grands politiques, mai 
qui n'a jamais réussi à aucun. Il voulait, en contentant toi 
le monde, en acceptant quelque chose de toutes les idée 
et , en remplaçant les anciens cultes par un syncrétism 
habile, faire succéder une ère de concorde universelle 
la discussion générale. Il est curieux que cette volont 
toute philanthropique, chaque fois qu'elle s'est produit 
avec une pareille netteté, n'a jamais manqué d'aboutir 
des violences. Le parsysme fut, en effet, amené à étr 
essentiellement persécuteur, et quand il n'en venait pa 
à une tyrannie ouverte, il se montrait taquin, agressi 
oppresseur, odieux aux populations. Il l'était d'autar 
plus que l'administration politique le soutenait, et tout 
la haine que celle-ci pouvait s'attirer, il ne manquait pa 
de la partager avec elle. 

La bataille do Kadessyeh fut un signal de délivranc 
pour les dissidents, et on vient de voir qu'ils étaient non 
broux. Los Juifs, que l'on massacrait de temps en temp* 
et les chrétiens, que l'on déportait, respirèrent sous l'au 
torité d'un prophète qui les déclarait vrais croyants quoi 
que incomplets et n'exigeait plus d'eux qu'un impôt en le 
exonérant des obligations militaires. Les innombrable 
gens do métiers que frappait une réprobation légal 
fondée sur ce qu'ils souillaient le feu, l'eau, ou la terr 

LA POÎ DES ARABES. o7 

par leurs professions et que Ton maltraitait en consé- 
quence, s'empressèrent de se convertir et allèrent grossir 
les rangs avides des vainqueurs. Voilà ce qui explique 
assez les prompts succès, l'extension subite de l'islam 
dans l'Asie centrale. 

Cependant, le gouvernement n'était pas resté pendant 
plus de quatre siècles aux mains de religionnaires aussi 
savants et aussi fermes que les parsys sans que l'in- 
fluence de ces derniers, impuissante à tout saisir, n'eût 
réussi du moins à s'étendre beaucoup. S'ils avaient d'ail- 
leurs été vaincus, c'était avec la monarchie nationale, avec 
la patrie elle-même. Ils se trouvèrent, au bout de quelque 
temps, quand bien des griefs furent oubliés, représenter 
cette patrie opprimée. Débris des anciens pouvoirs, ils 
avaient conservé richesses, honneurs, influence locale 
beaucoup plus qu'on ne le croit, car on a fort exagéré les 
instincts oppresseurs et surtout spoliateurs des musul- 
mans. Les chefs féodaux des tribus et des villages qui 
étaient parsys à l'ancienne mode, sous les Sassanides, et 
odieux au clergé triomphant, devinrent parsys à la nou- 
velle et chers au clergé opprimé. Quand des princes turks 
ambitieux voulurent se créer des royaumes dans les do- 
maines des khalifes, ils ne manquèrent pas de remarquer 
ces dispositions et, tout musulmans qu'ils étaient, souvent 
musulmans excessifs comme Mahmoud de Ghazny, ils les 
encouragèrent. La littérature, sauf quelques réserves de 
formes, se piqua d'être guèbre au fond parce qu'il lui était 
commandé d'être persane. Tout le monde devenu libre de 
maudire les Arabes s'en donna à cœur joie, même les 
petits-fils de ceux qui les avaient tant accueillis, et les 
souvenirs affaiblis de l'ancien mécontentement s'effacè- 
rent devant les souvenirs grandioses de l'ancien sacer- 

nft LA FOI DES ARABES. 

doce, qui devinrent autant de regrets. Ce fut cette puif 
sance éclipsée qui devint désormais l'objet de tous 1 
rêves. On n'avait plus de descendants de l'ancienne dj 
nastie; mais on pouvait refaire la nationalité si l'o 
réussissait à reformer un clergé semblables celui que l'o 
pleurait. A dater de ce moment, le patriotisme persa 
eut pour expression la recherche d'une formule religieuf 
qui lui fût propre et qui se rapprochât, autant que 1 
temps le pouvaient permettre, des anciennes apparence 

Car, de quitter brusquement l'islam, il n'en pouvait pî 
être question. Le monde entier, alors, était musulms 
pour un Oriental. C'était la puissance politique, c'éta 
l'éclat, c'était la civilisation. Volontiers on réduiss 
l'islam à n'être qu'un mot; les philosophes y travai 
laient à leur manière, avec non moins d'ardeur que 1 
princes sassanides, gaznévydes, bouydes, deylémites à 
leur; mais ce mot, il le fallait; il en était, absolume 
comme nous, où les incrédules, sans tenir en aucune faç 
à la messe, font cependant un si grand éclat de ces terme 
« civilisation chrétienne » — « monde chrétien. » 

C'était à l'unité du khalifat qu'on en voulait. On étoi 
fait sous cette domination unique, étendue de l'Espagne 
l'Inde, et les Persans aspiraient à leur autonomie. L 
Persans attaquèrent donc la légitimité des khalifes. Ils 
firent les champions du droit, méconnu des Alydes et 
trouvèrent ainsi établis sur un terrain où, devenus maîtr 
d'une théorie légale plus exigeante que la légalité reçi 
plus arabes que les Arabes, plus musulmans que lei 
rivaux, ils les assaillirent au nom de principes que ceu 
ci avaient mauvaise grâce à nier et qui étaient tous cont 
eux. Ce fut le commencement du shyysme et, dès 1 
premiers jours, cette levée de boucliers occasionna 

LA FOI DES ARABES. 50 

grands troubles et causa de grands malheurs. Mais elle 
servit au delà de toute espérance la cause nationale et 
raviva merveilleusement les données morales et les 
croyances de l'ancien Iran. 

En apparence, il ne s'agissait que d'une opinion sur le 
droit des Abbassides à occuper le trône. En réalité, des 
habitudes absolument opposées aux dogmes de Mahomet 
reparurent et s'établirent graduellement. Chaque ville, 
de la réunion de ses docteurs, forma un clergé; ce clergé 
reprit une hiérarchie, s'attacha à couvrir de ses membres 
unis le pays tout entier et, avec le temps, y réussit. Il ne 
pouvait pas justifier son existence par le Koran, ni même 
par les traditions authentiques du Prophète, qui, au con- 
traire, avait voulu que chacun des croyants restât maître 
et libre dans sa foi. Il s'arma donc de maximes antiques 
et, les métamorphosant en dires du Prophète et des 
imams, il établit dogmatiquement que le Koran, sous 
peico d'infidélité, ne pouvait être lu et commenté que par 
des moullas. Ces maximes antiques, auxquelles j'ai déjà 
fait allusion plus haut, furent prises un peu partout, dans 
les écrits des philosophes comme dans ceux des parsys, 
mais préférablement dans les derniers, et ainsi, graduel- 
lement, il arriva un jour où la religion sassanide se trouva 
virtuellement ressuscitée, à peu de chose près, dans le 
shyysme. Ce jour suivit de peu l'avènement des Séféwys, 
qui se trouvèrent ainsi être à leur tour des espèces de Sas- 
sanides musulmans. 

En allant au fond des choses, voici aujourd'hui ce 
qu'est le shyysme : Dieu infini, éternel, unique, n'exerce 
pas sur le monde une action directe. Il en a posé les lois, 
il a établi les conditions de la damnation et du salut ; on 
retournera à lui. Le Prophète est invoqué plutôt pour la 

V. 

60 LA FOI DES ARABES. 

forme qu'en fait. Il est la plus excellente des créatures. 
Est-il créature? On en peut douter, tant il se confond avec 
Dieu sur bien des points. En tous cas, le Koran est in- 
créé, il a existé de toute éternité dans la pensée divine. 
En somme, Dieu, le Prophète, le Koran reviennent assez 
bien à une unité enveloppante qui représente la notion 
du Zerwanè-Akerené, le temps sans limites, d'où le par- 
sysme des derniers âges tirait tout le reste des existences 
et au moyen de laquelle il prétendait donner satisfaction 
à l'uni tarisme araméen. 

Ce qui est vraiment actif, c'est le corps des imams. 
Le monde n'est conservé, justifié, conduit directement 
que par eux et leur action. En dehors d'eux, il n'y a que 
ténèbres. Ne pas s'en tenir à eux, c'est courir au-devant 
de la Géhenne. Avec eux, tout est salut. Ils sont douze, 
mais en y regardant de près on aperçoit en eux deux faits 
bien distincts : chez Aly, le rôle tout divin, tout conser- 
vateur, tout sauveur d'Ormuzd, tandis que ses descen- 
dants ressemblent aux Amshaspands à s'y méprendre. Si, 
au contraire, on contemple l'imamat, réduit à une exis- 
tence concrète, c'est encore Ormuzd que l'on retrouvera. 
Quant au monde, à la matière, au Sheytan sémitique qui 
y préside et qui est en contention perpétuelle avec les 
imams, on y aperçoit sans peine Ahriman et sa défaite 
assurée. 11 n'est pas très-extraordinaire qu'un pareil 
système soit odieux aux sunnites ; ils n'ont pas grand 
peine à le reconnaître à travers ses déguisements et 
malgré ses habiletés de langage. S'ils lui donnent le nom 
qui lui appartient en l'accusant de parsysme, ils n'ont 
pas tort. Mais ce qu'ils méconnaissent à leur tour, c'est 
qu'une religion aussi vague que la leur, aussi inconsis- 
tante dans sa profession de foi, pouvait seule permettre 

là foi des arabes. h 

une pareille intrusion. S'il y a scandale, c'est un scan- 
dale que l'islam rendait inévitable en prenant si peu de 
soin de l'écarter. En effet, l'islam, moins exigeant que 
le parsysme sassanide, semble avoir plutôt voulu fonder 
un empire terrestre qu'une religion proprement dite. 
On pourrait l'accuser d'avoir surtout tenu à enrôler, 
sous ses étendards, aux plus faciles conditions possibles, 
le plus de gens, le plus d'esprits différents. Réellement, 
cette foi n'est pas une foi dans l'idée d'un système bien 
défini ; c'est un compromis, une cocarde, un signe de 
ralliement; on peut à peine y rien trouver d'obligatoire 
et, c'est pourquoi, favorisant la mobilité de l'esprit asia- 
tique, ne le gênant en rien, il lui est agréable en presque 
tout et ne menace aucunement de tomber en ruines de la 
façon dont nous l'entendons en Europe. Mais on verra 
tout à l'heure qu'une transformation de plus, après toutes 
celles auxquelles il s'est constamment prêté, est impos- 
sible. 

l— 

CHAPITRE IV 

LE SOUFYSMB — LA PHILOSOPHIE 

Quelque regret que j'en éprouve, on ne peut véritable- 
ment citer le christianisme que pour mémoire dans une 
revue des opinions vivantes de l'Asie centrale. Ne serait- 
ce que pour l'honneur du nom de chrétien, on voudrait 
avoir ici quelque chose de favorable à dire. Malheureuse- 
ment, je ne l'ai pas trouvé. Tous les vices des musulmans 
se rencontrent chez les gens qui professent le christia- 
nisme, catholiques ou schisma tiques. D'une ignorance 
effrayante, ils ne sauraient exercer aucune action sur leurs 
compatriotes, sinon sur la partie la plus basse et par les 
superstitions. Quand, par un grand hasard, il m'est arrivé 
de rencontrer un prêtre chrétien indigène qui s'occupât, 
outre le soin exagéré de ses intérêts temporels, de quel- 
ques questions plus élevées, j'ai constaté qu'il était soufy . 
Rien de plus simple. Dans le manque de contact avec les 
choses de l'Europe et ne lisant jamais de livres théologi- 
ques, n'en ayant même point et n'éprouvant aucun désir 
d'en posséder, ces ecclésiastiques n'ont d'autre reflet de 
science que ce qui leur est renvoyé par le monde musul- 
man qui les entoure, et comme le soufysme est adopté à 

64 LE SOUFYSME ET LÀ PHILOSOPHIE. 

peu près par tout le monde, ils en entendent forcément 
parler, se plaisent, en tant qu'Asiatiques, à ses subtilités, 
goûtent son panthéisme et le mêlent à leurs doctrines pro- 
pres. J'ai même connu un prêtre élevé à Rome, renvoyé 
sans ordination, consacré cependant, par la suite, à l'aide 
de quelque fraude, et qui était un soufy de la plus vul- 
gaire espèce. 

Cette dégradation est si réelle et si générale, la morale 
même, chose à peine croyable, se montre chez ces 
malheureux si inférieure de tous points à celle des mu- 
sulmans, qu'on ne sait comment s'expliquer des véri- 
tés si tristes. Pour moi, après y avoir réfléchi long- 
temps, je serais tenté de croire que la cause en est dans 
la bassesse originelle des classes sociales auxquelles ap- 
partiennent primitivement les chrétiens. Soit Koptes en 
Egypte, soit Ghaldéens en Perse, ce sont des restes de 
populace urbaine ou agricole. Les classes supérieures 
n'ont pas résisté longtemps aux séductions du pouvoir, 
de la richesse, de la considération, et ont promptement 
embrassé une religion victorieuse qui ne leur demandait 
guère de sacrifices. Ce qui est demeuré chrétien, c'est ce 
qui ne valait pas la peine d'être converti. 

Les Juifs ne méritent pas tant de dédain. La plus grande 
partie, à la vérité, s'occupe uniquement de soins maté- 
riels et présente ce laisser-aller extérieur, ce délabre- 
ment de visage et de vêtements qui ne leur ont valu nulle 
part ni beaucoup de sympathie ni beaucoup d'estime ; 
mais on leur retrouve, en Asie comme ailleurs, cette 
énergie morale, cet orgueil religieux qui les élève et les 
fait surnager sur tant de catastrophes, et cela uni à une 
préoccupation vive, chez quelques-uns d'entre eux, de 
leurs dogmes, de leurs livres, de leurs sciences. Ce que 

LE SOUFYSME ET LÀ PHILOSOPHIE. 65 

les presses européennes ont surtout envoyé à l'Asie de* 
puis cent ans, ce sont des livres hébreux. On rencontre 
ces volumes en nombre assez considérable, et il n'est 
si petite communauté, dans des villes insignifiantes, dans 
des villages de l'intérieur, qui ne possède les ouvrages 
essentiels en éditions de Venise ou de Livourne. On a vu 
tout à l'heure qu'on ne pouvait rien dire d'analogue des 
Églises chrétiennes. Les juifs ont des docteurs dont quel- 
ques-uns, en fait de connaissances talmudiques et philo- 
sophiques, sont très-savants. J'ai été frappé d'un étonne- 
ment véritable, le jour où l'un de ces érudits m'a parlé 
avec admiration de Spinoza et m'a demandé des éclaircis- 
sements sur la doctrine de Kant. Ces noms, ces idées, 
des lueurs d'autres idées qu'on devrait leur supposer in- 
connues arrivent jusqu'à eux dans les ouvrages qu'ils 
font venir surtout d'Allemagne et dont l'entrepôt est 
Bagdad. Du reste, ils entretiennent des communications 
les uns avec les autres "sans que -les distances les arrê- 
tent. Pour des intérêts dogmatiques, pour des points doc- 
trinaux, pour des questions de droit civil, ils se main- 
tiennent en rapports constants avec le grand rabbin de 
Jérusalem qui, qualifié, dans leur style officiel, de « Roi 
d'Israël, » décide souverainement sur toutes les ques- 
tions litigieuses. Son opinion fait loi et n'est jamais 
contredite. Très au courant des noms et de la façon 
de penser de leurs coreligionnaires européens les plus 
puissants, les juifs sont visités dans l'Inde et en Perse par 
des missionnaires ou plutôt des collecteurs qui recueillent 
parmi eux, pour les juifs de Jérusalem, des aumônes qui 
ne sont pas refusées. C'était par ces voyageurs qu'autre- 
fois les nouvelles circulaient. Aujourd'hui les juifs se ser- 
vent aussi à l'occasion des moyens de communication dont 

4. 

66 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

disposent les Européens et qui sont plus fréquents et 
plus rapides, sinon plus sûrs. Non seulement ces corres- 
pondances traitent de questions d'intérêt ou de nationa- 
lité, mais elles ont aussi pour objet la discussion de 
points de doctrine et même l'échange de productions litté- 
raires, tantôt, mais rarement, en hébreu proprement dit, 
tantôt en chaldéen, ou araméen, et avec des recherches 
d'élégance linguistique très-raffinées. Ces compositions ne 
sont pas toujours d'un caractère sérieux. Il y a peu de 
mois, les juifs lettrés de Téhéran étaient occupés d'une 
satyre en vers, déclarée par eux admirable et dont un 
rabbin de Jérusalem était l'auteur. 

En aucun temps la hardiesse des spéculations philoso- 
phiques n'a fait défaut aux juifs. Rien parmi eux n'est 
changé sous ce rapport, et on cite principalement à 
Bagdad plusieurs savants qui, par la témérité de leurs 
objections, sont dignes de ce que leur nation a produit de 
plus hétérodoxe. L'esprit juif est chercheur de sa nature 
et aime à acquérir, dans les richesses de ce monde, aussi 
bien ce qui est science que ce qui est or. Il faut, en 
outre, observer qu'un nombre très-restreint des juifs de 
Perse se prévaut d'une origine hébraïque. La masse des- 
cend de prosélytes, et il en résulte des prétentions à la 
noblesse qui ne sont point contestées aux familles que 
l'on reconnaît être venues de Terre-Sainte. Celles-ci, re- 
gardant leurs coreligionnaires comme d'un sang moins 
pur, ne s'unissent pas volontiers à eux par mariage. Mais, 
do leur côté, les descendants des prosélytes doivent à 
leur origine de posséder les qualités d'esprit actives et 
turbulentes de leurs concitoyens persans. Us entrent vo- 
lontiers en discussion avec les musulmans et, en ce mo- 
ment même, des rabbins vont faire imprimer à Téhéran 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 67 

une réfutation en règle d'un moulla qui a publié, il y a 
six mois, un livre contre certains points de leurs doctri- 
nes. Le soufysme leur plaît et les attire; mais- il me 
semble à remarquer que les plus habiles d'entre eux sont 
surtout séduits par la philosophie proprement dite. Ce qui 
est l'objet de leurs études favorites, c'est la talismanique 
et tout ce qui s'y rattache, et, sur ces points, les musul- 
mans sont assez disposés à les reconnaître comme leurs 
maîtres et à accorder plus de confiance aux charmes com- 
posés par les juifs qu'à ceux dont ils sont eux-mêmes les 
auteurs *. 

En fait de doctrine courante, celle qui se fait le plus 
remarquer, c'est celle des Soufys. Il est indispensable 
d'en dire ici quelques mots. 

En Europe, on s'est intéressé particulièremenl à cette 
face des idées persanes. D'habiles gens s'en sont occupés 
et ont donné des traductions et des appréciations fort 
exactes en soi, mais peut-être insuffisantes pour faire bien 
comprendre la nature, la portée et la raison du succès de 
cette philosophie. 

Elle a commencé de très-bonne heure sous l'islam et 
en revêtant avec exagération quelques-unes de ses livrées, 
en vantant jusqu'à la folie, la nature et le rôle du Pro- 
phète , elle s'est fait admettre, elle s'est fait même ad- 
mirer là où des doctrines cependant moins dangereuses 
qu'elle rencontraient l'exclusion et l'anathème. Elle 
était propre à séduire et à tromper l'esprit asiatique, et 
cela parce qu'elle le sert merveilleusement suivant ses 
goûts. Si elle est courtisanesque pour le Prophète, elle 
est, à la vérité, profondément, sincèrement unitaire. Elle 

1. Traité des Écritures cunéiformes^ tom. II. 

68 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

accepte avec joie tout ce que le Koran enseigne à cet 
égard; seulement, et là est sa particularité, elle l'exagère 
et profite du vague des formules pour aller bien au delà 
de ce que Mahomet a voulu. Sous ses apparences de 
piété dévouée, elle pousse le principe jusqu'au pan- 
théisme le plus absolu, ne reconnaît d'être, d'existence 
qu'en Dieu, nie tout ce qui n'est pas Dieu, voit Dieu 
partout et en tout et rejoint par toutes sortes de détours 
et de faux-fuyants l'araméisme le plus condamné. Mais, 
je le répète, ses allures sont d'un islamisme irrépro- 
chable. Le soufysme pratique le Ketmân mieux qu'aucune 
autre secte. Il excelle dans l'art de dérouter les investi- 
gations menaçantes, et ce n'est que rarement qu'un de 
ses adeptes enivré se compromet au point de crier en 
public ce que tous les doctes pensent en secret : Dieu, 
c'est moi I 

Le soufysme, grâce à son Ketmân, grâce à son adresse, 
séduit toutes les classes de la société orientale. Il a per- 
fectionné à l'excès ses moyens d'action. Il a des chefs, 
des conseils, des moines, des missionnaires et une si 
grande multiplicité de degrés, qu'il est bien difficile qu'un 
esprit quelconque ne rencontre pas à s'y loger. Les sages : 
les ouréfas, mesurent la science à chacun suivant la force 
ou la faiblesse de son esprit. S'ils s'aperçoivent qu'un* 
maxime scandalise leur néophyte, ils ont toujours sous k 
main un double sens qui leur permet de lui démontrer qu'i 
s'est récrié à tort. Si, au contraire, son estomac théolo- 
gique est robuste, ils lui prodiguent les aliments de k 
plus difficile digestion. Les rêveurs sont communs er 
Orient. Pour les rêveurs, ils tiennent prêts les plus 
amplps, les plus séduisants sujets de divagation, et ne se 
fiant pas encore assez aux puissances naturelles de l'ima- 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 69 

gination humaine surexcitée, pour aller aussi loin qu'ils 
le souhaitent, ils recommandent l'usage de F opium et du 
beng, élevés ainsi à la dignité de véhicules religieux. On 
peut assez supposer ce que ces pratiques seules valent de 
popularité à une doctrine auprès d'un peuple qui a la pas- 
sion effrénée de l'ivresse physique aussi bien que morale. 
L'ivrognerie est, en effet, un vice général dans l'Asie 
centrale. On ne se douterait jamais que la religion offi- 
cielle prohibe absolument l'usage même modéré des bois- 
sons fermentées, ni encore moins que la loi civile, sous 
cette inspiration, ait édicté et applique encore assez sou- 
vent, contre les contrevenants, des peines d'une dureté, 
on pourrait dire d'une férocité disproportionnée à l'objet. 
Rien n'y fait, et les délits que Mahomet a voulu prévenir 
sont de tous les jours, de tous les instants et de toutes les 
personnes. Les prêtres aussi bien que les princes passent 
les nuits à boire. Les dames de la famille royale, tout au- 
tant que les filles du bazar, tombent, vers le minuit, ivres 
mortes sur leurs tapis, et le thé froid, comme on appelle 
par décence l'arak, l'eau-de-vie d'Europe même, remplis- 
sent les théières et en coulent incessamment à flots. Ce 
n'est pas le plaisir de banqueter en compagnie ni de par- 
courir les degrés successifs de l'excitation et de la gaieté, 
c'est encore moins le goût du breuvage en lui-même qui 
amènent ces excès. Les Asiatiques n'aiment ni la saveur 
du vin, ni celle des spiritueux. Quand ils boivent, ils s'ar- 
ment d'un mouchoir, font, avant d'avaler, une grimace de 
dégoût, s'exécutent comme un patient qui s'administre 
une médecine, et s*essuient ensuite la bouche avec toutes 
sortes de démonstrations d'horreur. Si quelques-uns des 
grands achètent à grands frais des vins d'Europe, c'est 
affaire d'ostentation et pour que leurs hôtes admirent leur 

70 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

magnificence ; en réalité, ils ne reconnaissent que deux 
classes de boissons : celles qui enivrent lentement et celles 
qui enivrent vite. Depuis quelques années, ils commen- 
cent à tenir le porter en haute estime, parce qu'ils le 
classent dans la seconde catégorie. Arriver le plus promp- 
tement possible à ne plus discerner la saveur de ce qu'ils 
avalent et à tomber dans la torpeur, voilà ce qui les 
charme. Le sommeil de l'abrutissement est l'objet de 
leurs vœux. Je connais des hommes profondément ins- 
truits, avides de connaissances, goûtant avec délices les 
jouissances philosophiques les plus raffinées, et qui ne 
sauraient se passer d'être ivres-morts tous les soirs. Ce 
qu'il faut admirer, c'est la façon dégagée dont ils portent 
un pareil régime ; mais je reviens aux soufys, qui pa- 
raissent être, en grande partie, coupables d'avoir implanté 
ces habitudes dans les populations. 

Ce n'est rien dire de nouveau que de les déclarer pan- 
théistes; toutefois cette qualification, exacte si l'on con- 
sidère les tendances de leur doctrine, ne peut rigoureu- 
sement s'appliquer en réalité qu'à certaines classes de 
soufys. Les degrés inférieurs n'ont pas toujours une cons- 
cience nette de la conséquence dernière de leurs opinions 
et s'en tiennent, avec plus ou moins de discernement, à 
la lettre des déclarations de leurs grands docteurs Mah- 
moud Shébestéry, Djélaleddin, surnommé « le Moulla du 
Roum», ou FérydEddyn, « l'Épicier. » Sur la foi des ap- 
parences qu'ils n'ont pas pénétrées, ils reconnaissent le 
Dieu individuel du Koran , et ne supposent pas qu'après 
leur mort il leur soit réservé autre chose plus que de 
l'approcher dans une intimité supérieure à celle à la- 
quelle seront appelés les religionnaires qui n'ont pas le 
bonheur de partager leurs doctrines. On n'est donc pas 

LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 71 

tout à fait dans le vrai en prenant le panthéisme pour le 
dogme essentiel des soufys. Le plus grand nombre, au 
contraire^ ne s'en doute pas. En réalité, le soufysme a 
pour caractère dominant d'offrir un enchaînement de doc- 
trine fort lâche qui place en échelons des notions de signi- 
fications très-différentes, si différentes qu'elles n'ont entre 
elles qu'un seul et unique rapport, et ce rapport c'est un 
quiétisme adapté à chacune d'elles, une disposition d'âme 
passive qui entoure d'un nimbe de sentimentalité inerte 
toutes les conceptions imaginables de Dieu, de l'homme et 
du monde. D'union entre les soufys des différents grades, 
il n'en existe pas d'autre que cette disposition générale à 
tout faire passer en spectacle devant l'homme intérieur, 
quel que soit cet homme et quelque jugement qu'il porte 
des choses du dehors. Aussi la concorde et la bonne en- 
tente ne sont-elles nullement des vertus à l'usage des dif- 
férentes classes de soufys, dans leurs rapports récipro- 
ques. Elles se méprisent singulièrement. Les ouréfas, les 
hommes des hauts degrés, considèrent ceux des plus bas 
et même ceux des degrés moyens comme à peine supé- 
rieurs à la brute, et il n'y a pas de secte religieuse ou 
philosophique qui réduise plus complètement en système 
l'usage du mépris dogmatique. Un soufy de grade supé- 
rieur, arrivé à se considérer lui-même comme Dieu, admet 
sans peine et professe avec hauteur que la création au 
milieu de laquelle il se trouve momentanément et impar- 
faitement détenu, est toute entière digne de ses dédains. 
11 parle des prophètes comme d'avortons qui avaient en- 
core grand chemin à faire pour arriver jusqu'à lui. Il ne 
reconnaît aucune distinction , quant à lui , entre le bien 
et le mal; car, au point de vue où il en est, toutes les 
antinomies se résolvent dans le fait unique de son exis- 

72 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

tence intérieure. Qu'on ne suppose pas, toutefois, poui 
rester juste, que cette abrogation de toute règle moral* 
ait de bien grandes conséquences pratiques. Les ouréfai 
sont des vieillards sans force, assez ascétiques de fait 
sauf l'opium ou le beng, et qui se sont fait de longu 
main une nature de l'indifférence. Ce qui les persuad 
surtout de leur qualité divine et l'attribut qu'ils en pri 
sent davantage, c'est l'immobilité de leurs sensations 
Que le prototype originel de ces ouréfas des premiers de 
grés se trouve chez les bouddhistes, c'est, je crois, c 
qu'il serait difficile de révoquer en doute. En tout cas 
on peut prononcer hardiment que la vaste association 
qui, à parler rigoureusement, n'en est pas une, dont j 
viens de retracer les principaux traits, a été, est encor 
excessivement funeste aux pays asiatiques par la natur 
de ses influences. Le quiétisme, le beng et l'opium, l'ivro 
gnerie la plus abjecte, voilà surtout ce qu'elle a produit 
On a souvent reproché à l'islam d'avoir exagéré 1 
croyance au fatalisme et partant propagé les principe 
délétères qui en sont la conséquence. C'est une erreur € 
une injustice. Il n'est facile à la logique d'aucun cuit 
de faire concorder la prescience divine avec la liberté d 
l'homme, et, cependant, pas de religion positive qui n 
reconnaisse la nécessité de concilier ces deux termes, ( 
ne refuse d'admettre que l'un soit sacrifié à l'autre. Ma 
homet devait avoir plus de peine que tous les autre 
législateurs religieux à opérer la fusion, parce qu 
préoccupé surtout du soin de déterminer, à part et d'ur 
façon bien distincte, la personnalité divine, afin de sorti: 
une fois pour toutes, des pires conséquences du par 
théisme araméen, il avait exagéré tant qu'il avait p 
l'expression de l'omnipotence, de l'omniscience, et c 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 7.1 

tous les attributs propres à mettre un abîme entre le 
Créateur et la créature. Cependant, il n'avait pas méconnu 
non plus le péril que cette façon de parler pouvait provo- 
quer, et avait répété, en plus d'une occasion, — on le 
voit dans le Koran, on le voit dans les hàdys ou tradi- 
tions, — que l'homme est libre, qu'il répond de son salut 
et de sa damnation; qu'il peut être fidèle et qu'il peut 
être coupable, et qu'en lui ouvrant le paradis ou l'enfer, 
Dieu ne fait qu'exercer sa justice et le rémunérer d'après 
ce qu'il a librement mérité. 

Que l'expression de deux ordres d'idées si différents 
offre ici des termes difficiles à concilier, cela, encore une 
fois, est incontestable. Il serait aisé, en opposant les uns 
aux autres, les passages que je rappelle, de les mettre en 
contradiction flagrante. On parviendrait, peut-être, à dé- 
montrer qu'en bonne logique l'une des thèses est plaidée 
avec une force supérieure, de sorte que l'autre reste anéan- 
tie ; peut-être aussi arriverait-on simplement à les détruire 
Tune par l'autre, de sorte qu'il ne resterait rien des deux ' 
propositions. Mais, en agissant de la sorte, on aurait 
prouvé seulement que le prophète arabe était un dialec- 
ticien assez faible qui ne connaissait pas les ressources de 
l'École ; je ne vois pas que ce résultat vaille la peine d'être 
recherché. Ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut démêler, c'est 
son intention, et elle n'est pas douteuse. 11 a voulu, incon- 
testablement, sauver le libre arbitre et donner, imposer 
à l'homme la responsabilité de ses actes. Les docteurs ne 
s'y sont pas mépris et ils ont appuyé dans le même sens. 
Aly, lui-même, a prononcé que tous ceux qui niaient le 
libre arbitre étaient des hérétiques. El Ghazzaly n'est pas _ 
moins explicite et n'entend pas raillerie. Pour les shyytes 
comme pour les sunnites, il n'y a pas le moindre doute 

5 

74 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

que c'est la doctrine orthodoxe. Mais ceux qui l'ont sapée, 
ceux qui la nient, ce sont les quiétistes, ce sont les diffé- 
rentes classes de soufys, absolument comme, chez nous, 
les amis de madame Guy on et les jansénistes auraient fait 
si on les avait laissé aller, absolument comme les calvi- 
nistes zélés font de nos jours. Ce quiétisme, et non l'islam, 
voilà la grande plaie des pays orientaux, et quand je dis 
orientaux, il y faut comprendre l'Inde musulmane d'une 
part et l'Afrique de l'autre, tout aussi bien que la Turquie 
et l'Egypte. Le malheur a voulu qu'il y eût, pour lui 
venir en aide, des secours de toutes les natures. J'en ai 
nommé quelques-uns; en voici deux autres encore : le 
spectacle constant des révolutions politiques et l'attrait 
de la poésie. 

On ne comprend que trop avec quelle facilité devaient 
se laisser glisser dans l'atonie des gens qui voyaient se 
succéder sous leurs yeux, avec les dynasties différentes, la 
ruine des villes, la cessation du commerce, la dispersion 
des familles, le massacre des individus. Quand on a con- 
templé deux ou trois fois dans sa vie le cortège d'un 
prince tatare venant couper la tête à un prédécesseur 
mongol , turk ou arabe qui en avait fait autant à son de- 
vancier, et qu'à la suite de ces événements on a passé 
par autant de situations fort diverses; quand on a été, 
comme Sady, un grand personnage, puis un soldat, puis 
le prisonnier d'un chef féodal chrétien; qu'on a travaillé 
comme terrassier aux fortifications du comte d'Antioche, 
et qu'enfin on a regagné le Fars et Shyraz à pied, on 
n'est pas loin de convenir que rien de ce qui existe n'est 
réel ou du moins ne vaut la peine qu'on s'y attache. C'est 
la solidité des attaches qui fait les deux tiers de leur prix; 
l'instabilité, à la longue, amène l'indifférence. Un scepti- 

LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 7;i 

cisme immense a de bonne heure, pour ces causes, en- 
vahi l'Orient tourmenté, et le quiétisme, après tout, 
qu'est-ce autre chose qu'une forme du scepticisme, où 
lame croit conserver encore assez de vigueur pour tran- 
sporter ce qui lui reste de foi au sein d'une abstraction? 
Une fois là, ce trésor, cette foi prend vie, s'enfle, grandit, 
s'exalte, s'enfièvre dans l'impalpable, et d'autant plus 
énergique qu'elle ne travaille que sur elle-même, ne re- 
connaît plus la raison que dans ses rêves, et l'activité que 
dans le sommeil des facultés pratiques. Je le répète, voilà 
ce qu'a produit le soufysme; et ce qu'il souffle aux Orien- 
taux, ce n'est pas l'annihilation de l'homme, c'est la dé- 
pravation de ses forces. 

Mais la séduction n'eût pas été aussi puissante, malgré 
tout ce qui l'appuyait, si, après s'être emparée de l'âme et 
du cœur et avoir détourné les tendances actives de leurs 
buts véritables, elle n'avait su également conquérir l'es- 
prit. Elle n'y manqua pas et le pouvait d'autant mieux 
que le soufysme, aux époques malheureuses, comptait 
dans ses rangs la plupart des hommes d'intelligence. Ces 
hommes, rebutés par les maîtres militaires, et, en face 
de la brutalité du sabre, n'ayant pas l'emploi de leurs 
facultés, se sont repliés sur eux-mêmes, et ils ont produit 
des œuvres littéraires qui sont souvent d'une admirable 
beauté. Voilà donc la poésie qui achève de conquérir ceux 
que le quiétisme ne suffisait pas à prendre . Les vers et le 
désenchantement des poëtes soufys sont dans toutes les 
mémoires et dans toutes les bouches. On les cite dans le 
bazar, dans la boutique du marchand, chez les grands, 
comme dans les réunions dévotes du clergé. Il serait ex- 
traordinaire que l'influence ne s'en fit pas sentir sur des 
homme» qui, dès l'enfance, bercés de ces maximes délé- 

76 LE S0UFYSME ET LÀ PHILOSOPHIE. 

tères , sont accoutumés à en faire cas comme de la plus 
sublime sagesse. A force d'ouïr répéter que le monde ne 
vaut rien et même n'existe pas, que l'affection de la 
femme et des enfants n'a rien que de faux, que l'homme 
sensé doit se renfermer en lui-même, se borner à lui- 
même, ne pas compter sur des amis qui le trahiraient, et 
que c'est dans son cœur seul qu'il peut trouver la féli- 
cité, la sécurité, le pardon facile de ses fautes, la plus 
tendre indulgence, et finalement Dieu, il serait bien 
extraordinaire que le plus grand nombre de ceux qui 
reçoivent de pareilles leçons et qui les voient si uni- 
versellement approuvées, ne finissent pas par accepter 
comme des vertus l'égoïsme le plus naïf et toutes ses 
conséquences , dont la principale est le plus entier dé- 
tachement de tout ce qui se passe autour d'eux dans la 
famille, dans la ville et dans la patrie. 

C'est là qu'il faut chercher la source principale de ce 
qui frappe d'abord dans la contemplation des populations 
orientales : le dédain radical que ces nations éprouvent 
pour leurs gouvernements, quels qu'ils soient, et, en 
même temps, la facilité placide avec laquelle elles les ac- 
ceptent et les supportent. On peut penser et dire beau- 
coup de mal, en effet, du plus grand nombre des adminis- 
trations asiatiques, et l'on restera encore au-dessous de 
la vérité. Cependant il n'y a pas plus dans ce monde de 
choses absolument mauvaises qu'il n'y en a de parfaite- 
ment bonnes. Les sujets persans, arabes , turcs, hindous 
soijt loin d'être aussi opprimés qu'on se le figure, et si le 
but de ce livre le permettait, il ne me serait pas mal aisé 
de montrer que la liberté pratique leur est, au contraire, 
assurée sur une grande échelle , que les spoliations sont 
surtout des grapillages, et que des obstacles, résultant 

à 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 77 

du code religieux, des mœurs et de l'imperfection des 
moyens gouvernementaux, arrêtent à chaque instant 
l'action même légitime du pouvoir. Il s'en faut donc de 
beaucoup que les peuples souffrent à un degré qui expli- 
que leur dégoût de toute vie publique. En outre, si mau- 
vaise opinion que l'on puisse avoir de la masse des 
hommes qui conduisent d'ordinaire les affaires, il ne laisse 
pas de s'en trouver parmi eux, et plus souvent qu'on ne 
le croit, ayant à la fois capacité et bon vouloir. Règle gé- 
nérale, on ne leur sait gré ni de l'un ni de l'autre, et 
ce que l'opinion publique est portée à leur reprocher le 
plus amèrement, ce sont encore les tentatives de réfor- 
mes ; elle supporte ces essais plus impatiemment qu'elle 
ne fait les allures surannées , rapaces et souvent insen- 
sées, inhérentes aux vieux systèmes. C'est tout simple- 
ment parce que cette opinion publique s'y trouve moins 
dérangée dans sa somnolence. Son repos est troublé par 
les efforts d'une amélioration. Les novateurs lui deman- 
dent du travail, de la compréhension, un changement 
d'attitude. Les gens s'en indignent; mais, comme l'intel- 
ligence est' vive en eux, elle s'éveille lorsque le ministre 
détesté est à peine tombé depuis deux jours; on lui rend 
justice, on analyse, on apprécie ses intentions, on le 
porte aux nues et les éloges servent à lapider ses succes- 
seurs. 

Je dis que, dans cet ordre, les populations supportent 
aisément le pire régime, et cela, saus aucun doute, pré- 
cisément par le même motif qui les mutine contre les 
réformes. Pour protester, il faudrait se lever et marcher, 
s'unir, s'entendre, agir; mais rester chacun dans son iso- 
lement, voilà ce qu'on est habitué à appeler sage. Un 
coup reçu de temps en temps est un inconvénient dont la, 

78 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

douleur s'efface ; quant aux coups qu'on voU distribuer 
à côté de soi, la sagesse quiétiste enseigne essentielle- 
ment à ne pas se mêler des affaires des autres. 

Tant que le soufysme, à ses différents degrés, régnera 
sur l'esprit asiatique, il n'y aura pas de ressources contre 
les maux qu'il engendre. Il est bien fort, il est bien an- 
cien , il est bien ancré dans les mœurs et singulière- 
ment servi par le climat, tout autant que par cette vieille 
expérience de la vie qu'on ne peut refuser à des sociétés 
qui, datant de si loin, ont vu tant de choses. Et, cepen- 
dant, comme rien n'est plus compliqué que cet esprit 
asiatique, comme rien n'obéit à des ressorts plus nom- 
breux, plus différents et agissant, Dieu sait comme, sous 
l'empire des causes les plus diverses et pour les buts les 
plus étrangers les uns aux autres, il ne faut pas mécon- 
naître , tout en avouant que le soufysme est un des élé- 
ments intellectuels les plus puissants et les plus géné- 
ralement agissant de ces pays, qu'il n'a réussi nulle part à 
supprimer, d'une façon aussi complète qu'il l'aurait voulu, 
les manifestations des autres instincts. Pas de soufy qui 
n'ait encore dans la tète, plus ou moins complètement, 
un, deux, trois systèmes ou fragments de systèmes agis- 
sant en sens inverse. De là cette agita tiou curieuse de 
tous les esprits, ce trouble dans la nonchalance, cette 
surexcitation dans la torpeur, cette passion de parler po- 
litique chez des gens qui posent en principe que la poli- 
tique ne doit pas les intéresser; de là, enfin, chez des 
sceptiques qui voudraient être somnolents, la continua- 
tion d'une recherche curieuse de la vérité ou pou* mieux 
dire de la nouveauté. 

La religion qu'ils ont faite à leur image, le shyysme, 
où ils ont transporté et ravivé le,s dogmes priijçipsux des 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 79 

parsys ne donnait pas aux Persans une morale pratique 
appropriée suffisamment à leurs goûts. C'est pour cela 
qu'ils ont pris et développé le soufysme. Mais celui-ci ne 
saurait répondre non plus à toutes les questions que le 
shyysme a lui-même soulevées et laissées de côté. Il est 
bon de s'être ressaisi du dualisme, mais faut-il pour cela 
abandonner l'idée unitaire? Le voudrait-on, on ne le pour- 
rait pas. Cette idée est trop éclatante dans le Koran et, 
mieux que cela, trop inséparable des instincts sémitiques, 
et ces instincts, on les a en grande partie dans les veines. 
Il faut donc quelque chose d'autre que la religion de 
l'État et que le soufysme, et voici la philosophie. 

Elle est née en Asie, elle y est immortelle. Avant les 
temps historiques, elle s'y établissait toute puissante, et 
l'on peutbien admettre qu'elle y vivra autant que le monde. 
Si, dans des circonstances particulièrement contraires, il 
lui est arrivé d'y subir des éclipses, celles-ci ont été cour- 
tes; elle a toujours résisté aux plus violents orages et 
brûlant alors, comme une lampe abritée contre le vent, 
au fond de quelques chambres de savants, elle a bientôt 
remontré au monde sa flamme vacillante, diminuée, char- 
bonneuse, obscurcie, jamais éteinte. 

Les Mongols, au xm e sièle, n'en purent venir à bout et, 
cependant, il n'y eut jamais d'adversaires plus acharnés et 
plus avides d'en finir avec elle. A leur arrivée, ils avaient 
été pris à son égard de cette haine que l'ignorance lui voue 
plus qu'à toutes les autres connaissances humaines. Quand 
un peu calmés, ils voulurent organiser et administrer, 
ils découvrirent que, faisant obstacle à la religion, elle 
n'entrait pas dans leur plan et ils la livrèrent volontiers 
à toutes les sévérités des moullas. Les persécutions furent 
grandes et elles échouèrent. Le temps passa, ces vio- 

80 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

lences étaient usées et il vint un moment où, dans l'im- 
patience de la fatigue qu'éprouvaient le public et même 
les rois de sentir trop pesamment le joug de la cléricature 
shyyte, on se rappela Avicenne, on voulut le relire, et 
alors ses sectateurs, qui n'étaient nullement morts, sor- 
tirent de leurs retraites pleins de ses doctrines. 

La dynastie des Séfewys commençait alors sa gloire. 
Les magnifiques collèges d'Ispahan participaient à la 
splendeur de l'Etat par l'activité de leurs études. On peut 
voir encore ces édifices, bâtis vers la fin du xvn e siècle, 
et admirer leurs coupoles émaillées de bleu, leurs cel- 
lules alignées autour de jardins qu'encombrent les roses 
et les platanes. De nombreux et célèbres professeurs 
attiraient là des auditeurs de tous les âges et de tous 
les rangs, venus des différentes parties de l'Asie, et la 
maison régnante témoignait d'un zèle passionné pour les 
travaux de l'esprit, au point que la mère de Shah-Abbas 
le Grand s'était chargée elle-même d'aller toutes les se- 
maines avec ses femmes recueillir le linge des étudiants 
et le remplacer par du linge neuf. Elle ne voulait pas, 
disait-elle, que des préoccupations d'un ordre si misé- 
rable pussent détourner l'esprit des élèves et des maîtres 
des contemplations sublimes auxquelles il devait rester 
uniquement attaché. 

Dans une situation si favorable, au milieu des docteurs, 
des littérateurs de tout genre, des hommes de guerre et 
des hommes d'État, on ne tarda pas à distinguer un 
moulla, natif de Shyraz, qui se nommait Mohammed, fils 
d'Ibrahim. Adonné principalement aux recherches philo- 
sophiques, ce personnage devint assez tôt fameux. Tout 
le monde se pressa à son cours, tout le monde voulut 
l'entendre ; les rois lui prodiguèrent leur estime, les 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 81 

jpcoples leur vénération, et c'est encore lui qui, après 
.-avoir fourni à l'ère des Séfewys, cette recrudescence phi- 
losophique indispensable à toute grande époque, a main- 
tenu jusqu'à nos jours son autorité sous le nom fameux 
*de Moulla-Sadra, ou, comme on l'appelle plus couram- 
iment, Akhound, « le maître par excellence. » 

Moulla-Sadra n'a point seulement beaucoup enseigné et 
formé de nombreux élèves; il a aussi beaucoup écrit, et on 
ne l'estime pas moins comme théologien que comme phi- 
losophe. Son œuvre se compose d'environ une vingtaine 
de volumes, dont plusieurs sont consacrés à des commen- 
taires sur différents chapitres du Koran. On lui doit encore 
aine dissertation sur les traditions authentiques. 11 a laissé 
•environ cinquante traités sur la théodicée, où des recher- 
ches relatives à la nature divine l'entraînent plutôt vers le 
terrain philosophique qu'elles ne le soutiennent dans les 
domaines propres de la théologie orthodoxe. On a de lui 
quarante-quatre ouvrages sur des points obscurs de la 
doctrine, composés pendant un long séjour dans les mon- 
tagnes de Goûm, où il s'était retiré pour vaquer sans dis- 
traction à l'étude. Il a écrit de plus quatre livres de 
voyages. Il fit sept pèlerinages à la Mecque, et, au retour 
du septième, il mourut à Basra. 

Son père avait été vizir du Fars et, s'étant vu longtemps 
sans enfants, avait adressé à Dieu de nombreuses prières 
pour en obtenir. Il eut Sadra comme récompense d'inces- 
santes aumônes et nommément pour avoir distribué un 
jour, à des passants, trois tomans qu'il avait sur lui. Dès 
son enfance, le philosophe fut surnommé Sadra, à cause 
de son mérite supérieur. Confié aux soins d'un précepteur 
habile, il ne tarda pas à faire de remarquables progrès. 
Un jour son père lui ayant confié le sox e, ^ «qxn^- 

82 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

lance de la maison et ayant, ensuite, voulu sq fçpdre 
compte delà manière dont l'eqfant s'açquittait.dftsa.tàche, 
il remarqua qu'une somme de trois torpans figurait inva- 
riablement dans le compte de chaque jour au chapitre des 
aumônes. Surpris, le vizir demanda des explications. L'en- 
fant lui dit : Mon père, c'est le prix que te cojlfte ton fils. 

Devenu plus grand, il employait tout son .argent à 
acheter dès livres et était surtout avide d' apprendre ce 
que les Grecs avaient écrit. Étant venu de Shyraz à 
Ispàhàn, il fit connaissance, dans un bain de cette ville, 
avec le séyd Aboulkassem-Fenderesky^ un des métaphy- 
siciens lés plus subtils de l'époque. ïl n'était nullement 
connu de cet érudit, qui, en se voyant saluer t lui dit : 
Sans doute tu es étranger, mon enfant? — ^Oui, répondit 
Sadria. — Et de quelle famille es-tu? J)e quelle ville? 
Pour quel motif te trôuves-tu à Ispahan ? 

Sadra répondit : Je suis du Fars et venu ici pour suivre 
mes études. 

— Et quel est celui de nos savants dont tu prêteras 
entendre les leçons ? 

— Celui-là même que vous me désignerez. 

— Si ce que tu souhaites est de .dégourdir ta cervelle, 
adresse-toi à Sheykh Behay ; mais si tu prétends dégourdir 
ta langue, prends pour maitre Emyr Mohammed Bagher. 

Sadra répondit : Je ne me soucie point de ma langue, 
et, de ce pas, il s'en alla trouver Sheykh Behay et se mit 
à étudier, sous la discipline de ce professeur, les sciences 
philosophiques et théologiques, tant et si bien que celui- 
ci reconnut un jour n'avoir plus rien à lui apprendre. 11 
l'envoya donc, lui-même, trouver Emyr Mohammed Ba- 
gher sous prétexte d'un livre à emprunter. 

Sadra, sans aucun soupçon des intentions de son maître, 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 83 

se présenta devant le dialecticien et s'acquitta de sa com- 
mission. Dans ce moment même, Myr Mohammed Bagher 
donnait sa leçon, de sorte que Sadra y assista. 

Lorsque le jeune étudiant revint auprès de Sheykh 
Behay, celui-ci lui demanda : Que faisait le professeur? 

Sadra répondit : Il enseignait. 

— Ses leçons, reprit Sheykh Behay, valent mieux que 
les miennes. Je n'avais nul besoin du livre que tu rap- 
portes, mais je souhaitais que tu pusses juger par toi- 
même du mérite de l'homme. A dater d'aujourd'hui, 
quitte-moi et suis son enseignement. 

Sadra obéit et, en peu d'années, il arriva à la perfec- 
tion d'éloquence qu'on lui a connue. 

Mais, avant de se fixer définitivement à Ispahan et d'y 
devenir le maître des maîtres, le philosophe eut à tra- 
verser beaucoup de peines et de fatigues. Car si, depuis 
l'avènement des Séfewys, le développement philosophique 
était un besoin général des esprits et le desideratum des 
princes de la dynastie nouvelle, rien de solide n'avait 
réellement été fait et la science se contentait encore d'as- 
pirations assez stériles. Surtout elle redoutait le clergé, 
et cette peur la paralysait. On a vu qu'une pression si 
fâcheuse avait pris naissance à la suite des invasions 
mongoles. Je ne l'ai peut-être pas assez expliqué. 

Jusqu'au moment où Djenghyz-Khan et ses succes- 
seurs vinrent renverser l'établissement politique en 
Perse, les grands instituteurs philosophiques avaient été 
Avicenne et Mohy-Eddin. Le premier, surtout, usant lar- 
gement de l'imposante situation qu'il s'était acquise, de 
son influence sur l'esprit des sultans, du respect qu'inspi- 
raient sa grande indépendance de fortune et sa célébrité, 
n'avait pas pris beaucoup de pr6caitiot& &Ne&YSstas&.*X^ 

84 LE SOUFYSME ET LA PH'LOSOPHIE. 

réagissant contre tout ce que la religion enseignait depuis 
quatre cents ans, s'était donné pour tâche de restaurer, 
au xi e siècle, la philosophie chaldéenne, en la déshabil- 
lant même un peu des voiles alexandrins sous lesquels 
les anciens philosophes la lui livraient. Il y eut autour 
d'Avicenne une énorme éclaircie, une grande abattue 
dans le dogme mahométan. Les plus anciennes théories 
I panthéistiques de l'Assyrie se réveillèrent. 

Mais quand les Mongols furent venus, au xm e siècle, ce 
mouvement s'arrêta. Les conquérants voulaient de l'ordre 
et de la régularité politique. C'est une observation peut- 
être inattendue. On ne se fait pas, en Europe, une idée 
tout à fait juste de la domination mongole proprement 
dite, que l'on confond trop avec les premiers temps de 
la conquête. Ces maîtres prétendaient créer une orga- 
nisation civile aussi forte que possible, et quand, dans une 
préoccupation toute pratique, ils eurent embrassé l'islam, 
ils trouvèrent logique de soutenir fortement cette re- 
ligion et se montrèrent dès lors on ne peut moins favo- 
rables à la philosophie d'Avicenne et de ses continua- 
teurs. Ce n'est pas qu'à ce moment ils fussent restés 
insensibles aux sciences ni aux arts. Ils protégèrent 
activement certaines branches de connaissances ; ils 
n'eurent pas un goût exquis en littérature, peut-être, 
mais ils donnèrent beaucoup d'argent et accordèrent 
beaucoup d'honneurs aux poëtes et aux écrivains, et, 
quant aux artistes, ils en firent un cas tout particulier. 
Les constructions de l'époque mongole furent d'une ma- 
gnificence inouïe; les mosquées de Tebriz, de Sultanieh, 
de Véramin, en portent encore témoignage, bien qu'en 
ruines; mais pour la philosophie, rien de bon. Ils n'eu- 
rent à son endroit que des rigueurs et se firent forts de 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 85 

l'exterminer. On a vu plus haut qu'ils n'y avaient pas 
réussi. Ce n'est pas qu'à ce moment l'orthodoxie ait profité 
beaucoup de ces dispositions favorables et de la chute 
ou du moins de l'humiliation de sa rivale. Elle y poussa 
tant qu'elle put, il est vrai, mais ce fut pour être assaillie 
elle-même par un côté qu'elle ne songeait pas à défendre. 
Une erreur complète, abus désastreux de sa victoire, ve- 
nait d'être commise en son nom, et ici se montrait, dans 
tout son jour, le génie persan. Le chaldaïsme, vaincu 
sous la forme avicenniste, garda le silence, et aussitôt ce 
fut le mazdaïsme qui prit la parole et le fit avec autorité, 
sous l'habit du clergé mahométan. Ce fut, en effet, pen- 
dant la période écoulée du xm e siècle à la fin du xvi e , que 
le shyysme local, se développant de plus en plus, laissa 
le plus loin ses anciennes formes, ranima, restaura le 
magasin presque entier des idées, voire des habitudes guè- 
bres, et leur fit prendre la place des prescriptions moham- 
mediques. Ce fut alors que, sous des apparences discrètes, 
on vit renaître le véritable dualisme, dont j'ai déjà parlé. 
Avec le retour à ces idées fondamentales, avec la fabrica- 
tion illimitée des hadys ou traditions, qui fit rentrer l'an- 
cienne théologie dans le domaine que la foi arabe croyait 
avoir conquis, le shyysme alla chaque jour se développan 
s'admira avec raison comme expression véritable d 
nationalité persane et, en même temps que, en dépit 
Prophète, il rétablissait tout ce passé qu'on aurait  
croire à jamais décédé et qui se retrouva si vivant, il res- 
suscitait aussi l'institution d'un clergé hiérarchique dont 
Mahomet n'aurait jamais admis les constitutions. Les cho 
ses avaient marché ainsi jusqu'à l'avènement des Séfewys. 
Le premier de ces princes était de tous les Soufys le plus 
éloigné, non-seulement de l'islam, mais même d'une reli- 

86 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

gion positive quelconque. C'était un panthéiste, et il est 
certain qu'il se proposa, pendant quelque temps, de 
laisser choir tout l'établissement islamique. Cependant il 
changea d'avis. Les dangers lui parurent trop grands et 
les avantages trop frivoles, et, voyant le shyysme si to- 
pique, lui et ses successeurs se prirent pour lui d'un 
amour sagace. Ils activèrent ses développements, lui don- 
nèrent toute l'ampleur et toute l'autorité qu'il pouvait 
prétendre. Alors la religion de l'État fut fondée et elle ne 
se soucia ni du véritable islam ni non plus de la philoso- 
phie d'Avicenne. 

Celle-ci remuait pourtant et donnait des signes d'exis- 
tence. Elle trouvait un peuple disposé à l'accueillir, car, 
du moment que le shyysme était installé dans son triom- 
phe, il cessait d'être une philosophie, ne procédait que 
par décrets et ne satisfaisait plus à l'immortel instinct de 
méditation, de spéculation, de transformation intellec- 
tuelle, qui partout est le ressort principal du cerveau 
humain, partout, dis-je, en Asie comme ailleurs. Les an- 
ciennes théories spéculatives commencèrent de nouveau 
à attirer tous les regards. Elles attirèrent ceux de Moulla- 
Sadra comme ceux de la multitude, et c'étaient là des re- 

»rds pénétrants au delà de l'ordinaire, 
ânsi que nous l'avons vu tout à l'heure, le jeune 

,mme avait renoncé au monde et aux dignités pour se 
jonsacrer entièrement à l'étude; et comme l'étude, en 
Asie, repose essentiellement sur l'enseignement oral ; 
que, d'ailleurs, les philosophes avicennistes étaient dis- 
persés, peu nombreux, craintifs devant le clergé à demi 
mage (car cette dernière restauration, à peine en jouis- 
sance, était fort animée à empêcher l'avénementde l'autre), 
JtfouJJa-Sadra passa plusieurs années soit dans sa retraite 

LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 87 

. au fond» des montagnes de Goum, soit à voyager dans 
toute la Perse, recueillant de bouche à oreille toutes les 
scholies que l'expértence et la confiance des sages lui pou- 
vaient livrer. Il commença lui-rtiême bientôt à professer 
•dans les villes où il passait, et comme il n'avait pas de 
rivaux ni pour l'éloquence, ni pour l'élégance de l'exprès- 
. sion, ni pour la facilité de 5 l'exposition, ta l'écoutait avi- 
t.dementf-et il eut de nombreux auditeurs, parmi lesquels 
.il choisit et distingua des élèves d'une valeur hors ligne. 
. Mais, lui aussi, il avait peur des mottllas. Exciter leur 
.méfiance était inévitable, mais donner un fond solide, 
fourni* une preuve à leurs aoeusations, c'eût été s'exposer 
à des persécutions sans fin et compromettre du même coup 
l'avenir de la restauration philosophique qu'il méditait. Il 
se conforma donc aux exigences des temps et recourut au 
grand et merveilleux moyen du Ketmân. Quand il arrivait 
dans une ville, iLprenait soin de se présenter humblement à 
tou6 les moudjteheds ou docteurs du pays. Il s'asseyait au 
bas de leur salon, de leur talar, se taisait beaucoup, par- 
lait avec modestie, approuvait chaque parole échappée 
de ces bouches vénérables. On l'interrogeait sur ses con- 
naissances ; il n'exprimait que des idées empruntées à la 
théologie shyyte la plus stricte et n'indiquait par au 
côté qu'il s'occupât de philosophie. Au bout de quel 
jours, le voyant si paisible, les moudjteheds l'engageai!,., 
d'eux-mêmes à donner des leçons publiques. Il s'y me 1 
tait aussitôt, prenait pour texte la doctrine des ablutions 
ou quelque point semblable et raffinait sur les prescrip- 
tions et les cas de conscience des plus subtils théoriciens. 
Cette façon d'agir ravissait les moullas. Ils le portaient 
aux nues; ils oubliaient de le surveiller. Ils désiraient 
eux-mêmes le voir promener leur imagination sut de& 

88 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

questions moins placides. Il ne s'y refusait pas. De la 
doctrine des ablutions il passait à celle de la prière, de 
celle de la prière à celle de la révélation, de la révélation 
à l'unité divine, et là,- avec des prodiges d'adresse, de 
réticences, de confidences aux élèves les plus avancés, de 
démentis donnés à lui-même, de propositions à double 
entente, de syllogismes fallacieux dont les initiés seuls 
pouvaient trouver l'issue, le tout saupoudré largement de 
professions de foi inattaquables, il parvenait à répandre 
l'avicennisme dans toute la classe lettrée, et lorsqu'il 
croyait enfin pouvoir se livrer tout à fait, il écartait les 
voiles, niait l'islam et se montrait uniquement logicien, 
métaphysicien et le reste. 

Le soin qu'il prenait de déguiser ses discours, il était 
nécessaire qu'il le prit surtout de déguiser ses livres; 
c'est ce qu'il a fait, et à les lire on se ferait l'idée la plus 
imparfaite de son enseignement. Je dis à les lire sans un 
maître qui possède la tradition. Autrement on y pénètre 
sans peine. De génération en génération, les élèves de 
Moulla-Sadra ont hérité de sa pensée véritable et ils ont 
la clef des expressions dont il se sert pour ne pas expri- 
mer mais pour leur indiquer à eux sa pensée. C'est avec 
correctif oral que les nombreux traités du maître 
. aujourd'hui tenus en si grande considération et que, 
fjfson temps, ils ont fait les délices d'une société ivre de 
gg^BÏalec tique, âpre à l'opposition religieuse, amoureuse de 
hardiesses secrètes, enthousiaste de tromperies habiles. 
En réalité, Moulla-Sadra n'est pas un inventeur, ni un 
créateur, c'est un restaurateur seulement, mais restaura- 
teur de la grande philosophie asiatique, et son originalité 
consiste à l'avoir habillée d'une telle sorte qu'elle fût 
acceptable et acceptée au temps où il florissait. En Perse, 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 89 

on trouve que le service est grand et vaut la gloire dont 
il a été payé. Cependant la sympathie qu'il a excitée et 
excite encore est telle qu'on ne se contente pas pour lui 
de Véloge restreint que je viens d'en faire. On assure que 
l'Akhound a fait plus que de raviver la flamme d'Avi- 
cenne et de la faire brûler dans une nouvelle lampe; 
on prétend que, sur plusieurs points, il a exprimé une 
opinion indépendante de celle du grand homme et Ta 
même contredite. Il est difficile, en effet, que dans le long 
cours d'une existence philosophique très-active et très- 
savante, l'Akhound, vivant d'ailleurs dans des temps et 
dans un milieu fort différents de ceux d'Avicenne, n'ait 
pas trouvé l'occasion de faire acte de personnalité doctri- 
nale. Je n'ai pourtant rien vu qui impliquât des diffé- 
rences bien sérieuses, et personne n'a jamais pu m'en 
indiquer qui valussent la peine d'être relevées. Presque 
tout ce qu'on cite ne consiste que dans des questions de 
méthode ou porte sur des points secondaires. Non; le 
vrai, l'incontestable mérite de Moulla-Sadra reste celui 
que j'ai indiqué plus haut : c'est d'avoir ranimé, rajeuni, 
pour le temps où il vivait, la philosophie antique, en 
lui conservant le moins possible de ses formes avicenni- 
ques, et de l'avoir rétablie dans de telles conditions que# £*** 
non-seulement elle s'est répandue dans toutes les écol^^i» *'' 
de la Perse, les a fécondées, a fait reculer la théologie/ "Tr : 
dogmatique, a forcé celle-ci, bon gré mal gré, à lui céder 
une place à côté d'elle, mais a, pour ainsi dire, réparé 
au bénéfice de la postérité, dont les générations actuelles 
font partie, toutes les ruines métaphysiques causées par 
l'invasion mongole. Surtout elle a fourni les moyens 
d'arriver au grand résultat que voici : depuis Moulla- 
Sadra, la trace de la science n'a plus été ^wlws^ w 

00 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

effacée; elle est constamment restée visible sur le sol, 
et, malgré des circonstances qui se sont montrées très- 
défavorables, la flamme de la torche a tenu bon ; elle a 
vacillé sous le vent, mais ne s'est point éteinte. Rien de 
plus équitable que de conserver beaucoup d'estime et de 
reconnaissance pour le grand esprit qui l'avait su si bien 
allumer. 

Mais il ne faudrait pas se figurer Moulla-Sadra vivant 
à perpétuité en derviche et courant sans fin les villes et 
les déserts. Sans doute, il garda toute sa vie cet extérieur 
ascétique, ces habitudes de détachement mondain qui 
sont les marques nécessaires de la haute science en Asie ; 
cependant, appelé par les rois, sollicité par eux avec res- 
pect, tour à tour vénéré et suspect, il devint le profes- 
seur le plus éminent du premier collège d'Ispahan, alors 
capitale de l'Empire, et tint un rang considérable parmi 
les grands du siècle. 

Il eut pour contemporains et pour élèves une série de 
philosophes plus ou moins connus aujourd'hui. Je me 
contenterai de nommer ceux qui ont acquis et conservé 
une certaine célébrité et dont les ouvrages sont encore 
dans les mains des étudiants. Autant que possible je ré- 
 duirai le nombre de ces célébrités exotiques. Pourtant je 
crois d'autant moins inutile d'en présenter la dynastie 
jusqu'à nos jours, qu'on n'est pas en Europe sans se faire 
une opinion beaucoup trop sévère, tranchons le mot, tout à 
fait inexacte de l'état intellectuel des Asiatiques depuis 
deux cents ans. On les suppose tombés dans un état d'igno- 
rance qui n'est pas vrai. Voipi donc la liste des philoso- 
phes les plus célèbres qui ont vécu depuis Moulla-Sadra. 
Il s'agit ici, bien entendu, de philosophes et non de théo- 
Joglens. Les traités théologiques des hommes que je vais 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. !»i 

citer ne sont que des déguisements nécessaires et qui re- 
couvrent fréquemment l'expression d'idées métaphysi- 
ques fort hérétiques. 

Moulla-Mohsen-Feyz, élève de Moulla-Sadra, s'occupa 
particulièrement de la logique et de la métaphysique. Il a 
laissé sur ces matières près de trois cents traités, qui 
sont, pour la plupart, des commentaires sur différentes 
parties des travaux de son maître. 

Moulla-Abd-Ourrezâk a écrit des commentaires et des 
annotations. Il est à remarquer en passant que certains 
manuscrits portent sur les marges les scholies de l'un ou 
de quelques-uns de leurs possesseurs successifs. Quand 
ce possesseur est célèbre, ou seulement que ses opinions 
sont goûtées , les commentaires ainsi tracés par lui sont 
recueillis plus tard, forment un livre et entrent dans la 
circulation scientifique, sans qu'il y ait eu, à proprement 
parler, de la part de l'auteur, aucun effort pour en ame- 
ner la publication. Remarquons encore qu'au moyen de 
ces annotations, qui sont dans les habitudes de tous les 
savants orientaux, ceux-ci ont trouvé, pour se débarrasser 
du courant de leurs idées et de tout ce dont ils ne veulent 
ou ne pourraient pas faire un livre, un moyen qui leur 
tient lieu de ce que les revues et les journaux sont pour 
les savants d'Europe. Il est cependant probable que cet 
exutoire est moins épuisant et aussi moins frivole, par- 
tant moins menaçant pour l'avenir de la science que celui 
auquel nos érudits sacrifient aujourd'hui. Moulla-Abd- 
Ourrezàk marque une phase particulière dans l'emploi du 
Ketmân. Il semble que les soupçons des moullas et leur 
antipathie pour cet enseignement aient augmenté après 
la mort de Moulla-Sadra. Ils firent, à cette époque, quel- 
ques démonstrations contre les élèves àut^Xx^^OcsRx- 

04 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

prévaloir. La philosophie se trouva dan9 une crise ana- 
logue à celle qu'elle avait traversée sous la domina- 
tion mongole, bien que moins dangereuse et surtout 
moins longue. Les Afghans, ayant renversé la dy- 
nastie régnante, l'anarchie s'ensuivit, puis le régime 
militaire de Nader Shah, et les convulsions civiles ame- 
nées par la compétition des Zendys et des Kadjars, de 
sorte qu'à la fin du siècle dernier, les sciences spécula- 
tives privées de l'attention, et partant de la protection des 
princes et des grands, se trouvèrent en butte à toute 
l'animosité du clergé. Alors les précautions de Moulla 
Abd-Ourrezâk ne furent pas trouvées de trop. On en eut 
grand besoin pour se soutenir contre les accusations pas- 
sionnées de moullas malveillants, plaidant devant des 
chefs militaires grossiers. Pendant cette période difficile, 
on fit beaucoup usage, beaucoup abus du Ketmân, dans 
les livres d'abord, puis aussi dans l'enseignement oral, et 
les choses furent poussées si loin que le désordre se mit 
clans l'école ; les uns crurent que la philosophie n'ensei- 
gnait à peu près que ce qu'elle disait ; les autres admirent, 
au contraire, qu'elle en pensait beaucoup plus long qu'elle 
n'en divulguait sous le manteau et qu'elle dépassait Avi- 
cenne. On exagéra encore les principes panthéistes sous 
l'influence des idées soufytes. En somme, il y eut en ce 
temps, un trouble marqué dans la dicsiplinephilosophique. 
Après Moulla Mohammed Aly Noury, Moulla Mohammed 
Hérendy passa pour exceller en métaphysique. 11 avait 
étudié sousMirza AboulkassemMuderrès. Il s'occupa aussi 
de théologie et de jurisprudence. Il a laissé un livre très- 
consulté sur ces matières; mais les mathématiques Font 
surtout occupé, et il a composé nombre de traités sur 
cette science. 

LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 0» 

Aga Seyd Jousèf, surhomme « l'Aveugle, » ne fut pas 
arrêté par son infirmité. Bien qu'occupé de jurisprudence, 
à titre spécial, il n'en devint pas moins professeur pour 
les sciences philosophiques, et jouit, à titre de métaphy- 
sicien, d'une grande considération. 11 était élève de Mirza 
Aboulkassem Muderrès. 

SheykhMehdy Meshhedy n'a pas formé d'élèves qui aient 
fait parler d'eux. On le cite comme bon métaphysicien. 

Moulla Ahmed Yezdy, savant exercé, et avec cela hardi 
métaphysicien, a écrit des commentaires estimés sur 
les marges d'un grand nombre de livres. Il a exécuté le 
même travail pour beaucoup de poëtes soufys. 11 était 
élève de Moulla Moustafa Goumshehy. 

Moulla Ismaïl a occupé une place considérable parmi les 
philosophes de son temps. Il a écrit quatre traités cités 
et consultés journellement. Il avait étudié sous Moulla 
Aly Noury. 

Hadjy Méhémed Djafer Lahedjy étudia pendant environ 
quarante ans, et professa ensuite pendant trente ans. Il 
a écrit de£ commentaires sur les poëtes soufys. Il a été 
commenté lui-même par Aga Aly , actuellement profes- 
seur au collège du Sipèhsalar à Téhéran. C'était encore 
un élève de Moulla Aly Noury. 

Moulla Agay Kazwyny, célèbre par ses connaissances 
en philosophie, par sa subtilité à comprendre et à exposer 
les doctrines des soufys. Aga Aly Téhérany a travaillé sur 
les livres de ce savant, qui sortait de l'école de Moulla 
Aly Noury. 

Moulla Abdoullah Zenvéry, Muderrès, ou le Professeur. 
— 11 est le père d'Aga Aly Téhérany. Excellent théo- 
logien et métaphysicien profond, également versé dans 
l'éthique et dans les mathématiques, il s'est fait et a cou- 

% LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

serve une grande réputation par l'élévation de sa pen- 
sée et de sa pénétration. Il a composé un commentaire 
estimé sur les hadys. Un ouvrage de lui, plus célèbre en- 
core, et d'une orthodoxie fort scabreuse, c'est un traité 
sur l'unité divine. En théologie, il était élève d'Aga Seyd 
Mohammed Bydabàdy, et en philosophie il avait eu les 
leçons de Moulla Aly Noury. Il lui est arrivé l'aventure 
suivante : Un jour qu'il donnait sa leçon, un de ses élèves 
entra précipitamment dans la salle et s'écria que les fer- 
rashs du roi remplissaient la rue. Moulla Abdoullah pour- 
suivit le raisonnement qu'il avait commencé. Mais, bien- 
tôt, un domestique paraît et annonce que les ferrashs et 
les officiers se dirigeaient vers la maison. En effet, quel- 
ques instants après, le roi lui-même, avec les grands de 
l'empire, arrêtait son cheval devant la porte. Il mit pied à 
terre, et entrant seul dans la classe, alla s'asseoir dans un 
coin, après avoir engagé Moulla Abdoullah à continuer. 
Cependant lui-même ouvrait un livre, et prenait connais- 
sance du passage commenté. La leçon finie, le monar- 
que, qui l'avait écoutée avec l'attention la plus soutenue 
(car Feth-Aly-Shah s' occupait personnellement de philoso- 
phie), demanda au professeur de lui indiquer les élèves 
les plus distingués. A tous ceux-là il fit distribuer immé- 
diatement une certaine somme à titre de récompense, 
alloua des traitements pour tous les élèves, afin qu'ils pus- 
sent suivre sans distraction leurs études, et ayant fait 
un beau cadeau au professeur, il le quitta après l'avoir 
salué avec beaucoup de respect. 11 est admis, en Asie, 
par tout le monde, que la science est au-dessus de tout, 
et si la pratique est loin de toujours répondre à cette 
théorie, on n'est pourtant jamais que charmé, on n'est 
jamais étonné de voir les souverains y rendre hommage. 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 9* 

En même temps que Moulla Abdoullah, enseignait Hadjy 
Mohammed Ibrahym Nakhshè-Fouroush , ou « le ven- 
deur de peintures. » Il a fait preuve de vivacité d'esprit 
en métaphysique. Il s'est aussi distingué parmi les sou- 
fys. Il a été particulièrement étudié et commenté dans ces 
derniers temps par Aga Aly Téhérany, dans ses leçons au 
collège de la Mère du Roi. Moulla Aly Noury et Moulla 
Ismaïl furent ses maîtres. 

Aa Séyd Riza Laredjany. — Son enseignement a été 
fort suivi et estimé. Il était élève de Moulla Aly Noury. Il 
a été également l'objet des leçons et des travaux critiques 
d'Aa Aly Téhérany. 

Moulla Mohammed Taghy Khorassany. — Versé dans 
les études théologiques et dans la philosophie, il a con- 
sacré sa vie à l'enseignement. 11 était élève de MouJla 
Aly Noury. 

Moulla Ibrahim Noudjoumabady. — Excellent dans les 
différentes branches de la théologie, et également accom- 
pli comme métaphysicien. Élève de Moulla Aly Noury. 

Moulla Bagher Feshendy, habile en théologie et en mé- 
taphysique, a surtout élaboré la théodicée, terrain dan- 
gereux pour les philosophes, et où les guette l'œil du 
clergé shyyte. Moulla Bagher Feshendy s est tiré d'af- 
faire en empruntant la phraséologie des soufys, et sur- 
tout en se couvrant de nombreuses citations de Djelaleddin 
Roumy, l'auteur du Mesnévy. Au fond il est avicenniste 
déclaré, comme son maitre, Moulla Aly Noury. 

Aga Séyd Gawwam Kazwyny, très-versé dans la méta- 
physique, et même assez hardi, écrivait sous Feth Aly 
Shah, et ce roi, comme on l'a vu, autorisait et protégeait 
beaucoup les travaux intellectuels. Aga Séyd Gawwam 
jouit aussi de beaucoup d'estime comme t\èoo^wA^ 

98 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

même écrit un commentaire sur le Koran. Il s'était formé 
sous Moulla Aly Noury. 

Moulla Rizay Tebrizy était fort habile en métaphysique. 
11 connaissait à fond les doctrines de Moulla Sadra, et les 
a enseignées avec éclat. 11 était éloquent. Son maître 
avait été Moulla Aly Noury. Il professa à Ispahan, au col- 
lège de la Grande-Aïeule. 

Moulla Sefer Aly Kazwyny, habile traditionniste, a été 
aussi fort remarquable comme philosophe. Il a étudié 
sous Moulla Aly Noury. 

Sheykh Sadray Tenkany. — Estimé comme théologien, 
il étudia la philosophie sous Moulla Aly Noury. 

Mirza Selman Tebrizy. — Excellent métaphysicien et 
médecin très-estimé, élève de Moulla Aly Noury. 

Mirza Mohammed Hassan Neway, fils de Moulla Aly 
Goury. — Très-apprécié comme philosophe et comme 
soufy, d'un esprit pénétrant, il se forma sous son père, 
et sous Moulla Mohammed Aly Noury pour la philosophie ; 
mais dans toutes les autres branches de connaissances, ce 
fut son père seul qui l'instruisit. Aa Aly Téhérany a passé 
cinq ans à étudier auprès de lui le Ketab-è-Esfar, le She- 
wahed d' Avicenne, le Heyyat-esh-Shefa et le Ketab-Mefa- 
tih-algaïb. 

Moulla Mohammed Hamzé, de Balfouroush, très-habile 
en théologie et en philosophie, a écrit un commentaire 
sur les opinions de Moulla Sadra, et réfuté les idées de 
Sheykh Ahmed Akhshany. 

Mirza Aly Naghy Noury, fils de Moulla Aly Noury, élève 
en philosophie de son père et de son oncle, a laissé une 
réputation de grand savoir. 

Mouïïa Abdoullah Goumshey, bon métaphysicien. Il a 
beaucoup enseigné. 

LE S0UFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 99 

La cinquième génération après Moulla Sadra a compté 
parmi ses philosophes les plus éminents : 

Son Excellence le Hadjy Moulla Hady, de Sebzewar, 
qui vit encore aujourd'hui, âgé à peu près de soixante-dix 
ans. Il est tout à fait hors ligne. C'est un savant éminent, 
un érudit solide, un maître accompli dans les études mé- 
taphysiques, et dans tout ce qui tient aux hautes connais- 
sances. Il a composé un grand nombre de commentaires 
sur les œuvres diverses de Moulla Sadra. 11 est élève de 
Moulla Ismaïl. Ce personnage jouit en Perse d'une consi- 
dération sans égale, et il n'est pas de membre du clergé 
qui ne lui cède dans le respect qu'il inspire aux popula- 
tions et même au gouvernement. Sa réputation de science 
est tellement étendue, qu'il lui vient à Sebzewar, son lieu 
de naissance, où il est rentré depuis longues années, 
pour n'en plus sortir, des élèves et des auditeurs partis 
de l'Inde, de la Turquie et de l'Arabie. Il appartient à une 
famille modeste, mais non dénuée de fortune, et de ce 
qu'il a hérité de son père, il a toujours vécu fort hum- 
blement sans avoir jamais cherché, par aucun moyen, 
ni le commerce, ni la poursuite des emplois, à aug- 
menter son revenu. Il s'est absorbé dans l'étude. Sa cou- 
tume est, au commencement de chaque année, de rece- 
voir de son fermier ce qui lui revient en espèces et en 
nature du produit de sa terre. 11 met à part une certaine 
somme pour son entretien, en ayant soin de le calculer 
sur le pied le plus modique. Le reste, il le donne immé- 
diatement aux pauvres, et ne reçoit jamais de cadeaux 
d'aucune nature ni de qui que ce soit. Chaque jour, à la 
même heure, avec une grande précision, rappelant en 
cela, comme sous d'autres rapports, la mémoire du pro- 
fesseur Kant, il se rend à la mosquée pour donner sa leçon 

100 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

à ses nombreux élèves. Quand il parait à la porte de sa 
petite maison, appuyé sur son bâton, la foule, qui l'at- 
tend, le salue avec une vénération profonde et l'accompa- 
gne jusqu'à sa chaire. Il y monte et parle au milieu 
d'un silence respectueux. Tout ce qu'il dit est écrite l'ins- 
tant par les auditeurs. On lui reconnaît une éloquence 
égale à la hauteur de sa doctrine. Sa leçon terminée, il 
rentre dans sa demeure, où, sauf quelques instants donnés 
au sommeil, et quelques instants plus courts encore em- 
ployés à ses repas, d'une frugalité ascétique, il travaille 
et médite. Le peuple ne doute pas qu'il n'ait ïe don des 
miracles. Parmi ceux en assez grand nombre qu'on lui 
attribue, je citerai celui-ci. 11 y a peu d'années, des cava- 
liers du gouverneur du Khorassan, venant de Meshhed pour 
se rendre à Téhéran, demandèrent à Sebzewar de l'orge 
pour leurs montures. Comme on ne voulait pas leur en 
livrer, ou que le prix qu'on en demandait leur semblait exa- 
géré, ils prirent l'orge de force ; mais les chevaux refusè- 
rent de manger. La population ne manqua pas de redou- 
bler de clameurs contre les ghoulams, et de leur faire bien 
sentir que c'était le ciel qui châtiait leur brutalité. Les ca- 
valiers, très-surpris et plus effrayés encore, se rendirent à 
la maison de Son Excellence Hadj y Moulla Hady, et le sup- 
plièrent d'intercéder près de Dieu en leur faveur. Le 
Moulla, après leur avoir vivement reproché leur méchan- 
ceté et leur endurcissement, leur imposa de payer immé- 
diatement l'orge volée, ce qu'ils firent sans hésitation. — 
Allez maintenant, leur dit-il, les chevaux mangent ! Et ils 
mangeaient, en effet. Le principal ouvrage de Hadjy Moulla 
Hady a été imprimé à Téhéran. C'est le Shereh-menzoumék, 
ou « Commentaire sur le Poëme. » L'ouvrage est formé de 
trois parties distinctes. D'abord un texte poétique, où les 

LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. |j01 

idées du philosophe sont exprimées avec une concision élé- 
gante mais serrée, par conséquent obscure; puis un com- 
mentaire perpétuel, où le sens de chaque vers est analysé 
mot par mot; enfin des scholies marginales qui renché- 
rissent sur les interprétations du commentaire et ne les 
rendent pas toujours plus saisissables, car, suivant la 
méthode commune, s'il s'agit d'éclairer les adeptes, il 
n'est pas moins important d'égarer les autres, de sorte 
qu'on peut se perdre aisément dans un réseau artistement 
disposé de contradictions voulues. Le grand mérite de 
Hadjy Moulla Hady est d'avoir repris l'œuvre de Moulla 
Sadra. De même que celui-ci restaurait Avicenne dans la 
mesure possible, de même celui-là restaure à la fois et 
Moulla Sadra lui-même et son auteur, usant de toute la 
latitude que peut lui donner la liberté plus grande du 
temps où nous vivons. Il est, en effet, bien que voilé en- 
core, plus explicite que l'Akhound, et se rapproche du 
grand maître avec une plénitude de franchise qui n'avait 
pas été vue depuis des siècles. Là est la cause de l'en- 
thousiasme qu'il excite, et pour cette raison on ne peut 
nier qu'il marque un moment intéressant dans l'histoire 
philosophique du pays. Je connais plusieurs de ses élèves, 
et la pente de hardiesse sur laquelle il les a mis est des- 
cendue par eux avec un élan tout à fait remarquable, et 
qui ne saurait manquer d'avoir des résultats. C'est en 
vue de cette école principalement que j'ai traduit en per- 
san, avec l'aide d'un savant rabbin, Moulla Lalazâr Ha- 
mâdany, le Discours sur la méthode de Descartes, que le 
roi Nasreddyn Shah a daigné faire publier. 

Au temps que Hadjy Moulla Hady commençait à étu- 
dier, on comptait encore d'autres célébrités. 
Moulla Abdoullah Ghylany était un èîxà\ ^fetAXxwDX. 

102 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

et d'un jugement sain. Il a enseigné la philosophie à Kaz- 
wyn, et il y avait étudié sous le Moulla Agay. 

Moulla Jousèf de Kazwyn. — Aussi bien que le précé- 
dent, ce savant a contribué à donner aux écoles de sa 
ville la grande réputation qu'elles avaient conquise dans 
ces dernières années. Kazwyn a été et est encore un des 
points principaux de la doctrine sheykhye, et les théolo- 
giens ont dû beaucoup de leurs arguments et de l'éclat de 
leurs leçons au voisinage immédiat des philosophes qui 
leur ont prêté un secours utile, dont ils ne se vantent 
pas. Moulla Jousèf était élève de Moulla Agay. 

Aga Séyd Aly Tenkany. — C'était un homme d'une 
vaste instruction. Il a professé la philosophie à Téhéran. 
Il était élève de Moulla Abdoullah Muderrès. 

Moulla Housseyn Aly Thalegany. — Homme très-labo- 
rieux et fort instruit dans les traditions et dans les choses 
philosophiques, il a enseigné à Téhéran et était élève de 
Moulla Abdoullah Muderrès. 

Redjeb Aly Kény, à peu près l'égal du précédent, a 
enseigné comme lui à Téhéran, et a eu le même maître. 

Aa Mohammed Rézy Goumshehy. — On lui reconnaît 
une intelligence de premier ordre et une grande science. 
11 a étudié sous Hadjy Mohammed Djœfer Laredjany et 
sous Mirza Mohammed Hassan Noury, quant à la philoso- 
phie et à la théologie; pour ce qu$. est des doctrines du 
soufysme, où il excelle, il a eu pour maître Hadjy Séyd 
Ryza. Il professe, en ce moment, à Ispahan. 

Mirza Mohammed Hassan Djelyny. — Homme habile, 
professeur à Ispahan, où il occupait une chaire il y a peu 
d'années et commentait les poëtes soufys, les traditions 
du Prophète et des Imams. Élève de Hadjy Mohammed 
Djœfer Laredjany, 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 103 

Aga Riza Kouly, de Kazwyn. — Il se distinguait par des 
connaissances élevées et un jugement sain. Établi à Kaz- 
wyn, il avait été l'élève de Moulla Agay, de cette ville. 

Aga Séyd Sàdek Kashany. — Cet homme très-distingué 
a professé à Kashan, sa ville natale. Il a laissé une grande 
réputation de dialecticien. 

Moulla Murteza Kouly Thalégany. — Très- versé dans 
les sciences philosophiques , élève de Moulla Abdoullah 
Muderrès, il a professé à Téhéran. 

Mirza Mohammed Housseyn Kermany. — Soufy et, en 
mépie temps, profond dans la doctrine avicennistç. Il a 
étudié sous Mirza Mohammed Hassan Djelyny, à Ispahan, 
et il a travaillé aussi sous la discipline de Hadjy Mulla 
Hady, à Sebzewar. Pendant quelque temps, il a professé 
à Téhéran. Mais s'étant soustrait un beau jour aux opi- 
nions diverses qu'il avait acceptées jusqu'alors pour em- 
brasser les doctrines exclusives des Bàbys, il lui a fallu 
fuir, et il est aujourd'hui compté parmi les docteurs les 
plus éminents et les plus zélés de la secte nouvelle. Il 
a réussi à faire beaucoup de partisans à ses coreligion- 
naires actuels parmi les philosophes et les étudiants. 

Moulla Aboulhassan Ardestany est célèbre et con- 
sidéré parmi les philosophes et les soufys. Il enseigne 
en ce moment à Téhéran. 11 a étudié sous Mirza Mo- 
hammed Hassan Djelyny et sous Mirza Mohammed Hassan 
Noury. 

Sheykh Aly Naghy Thalégany. — C'est un docteur 
d'un esprit vif, juste, perçant et d'une grande érudition. 
Excellent métaphysicien, élève de Moulla Agay Kazwyny, 
il professe actuellement à Téhéran. 

Moulla Zeyn-Alabedyn Mazendérany. — Il a écrit des 
commentaires estimés sur des ouvrages cfefeYrctt& % ^ *&V 

104 LE SOUKYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

également bon théologien. Son maître était Hadjy Mo- 
hammed Djœfer Laredjany. 

Mirza Mohammed Hady, séyd d'Ispahan, bon philo- 
sophe, élève de Moulla Ismaïl; il était estimé comme tra* 
ditionniste» 

Agâ Hady Shyrazy. — Homme supérieur par les dons 
de l'intelligence; habile, tout à la fois, en philosophie et 
en théologie. 11 était élève de Mirza Hassan Djelyny. 

Hadjy Mohammed Ismaël Ispahany, très-docte en phi- 
losophie, est élève de Hadjy Mohammed Djœfer Lare»* 
djany et de Mirza Mohammed Hassan Noury. C'est un 
homme d'une ferme intelligence. Il enseigne aujourd'hui 
à Ispahan. 

Aga Aly Téhérany, professeur au Collège de la Mère du 
Roi à Téhéran, est un personnage remarquable à tous 
égards. Faible de corps, petit, noir, maigre, avec des 
yeux de féû et une intelligence au-dessus de la portée 
Moyenne. Il a étudié sous son père Moulla Abdoullah 
Muderrès, sous Moulla Agay, de Kâzwyn, sous Hadjy 
Mohammed Djœfer Laredjany, sous Hadjy Mohammed 
Ibrahim, sous Seyd Rézy et, enfin, sous Mirza Moham- 
med Hassan Noury. On lui doit déjà un assez grand 
nombre de scholies sur des philosophes connus. La théo- 
logie, qu'il a d'abord enseignée, a été abandonnée par lui, 
et sa réputation est telle qu'ayant quitté le Collège de la 
Mère du Roi , où il professait , il a pu continuer ses cours 
dans sa propre maison , sans rien perdre de sa popularité 
ni du nombre de ses élèves. Il prépare en ce moment un 
livre sur l'histoire de la philosophie depuis Moulla Sadra 
jusqu'à ce jour, et ce sera, je.crois, le premier qu'on ait 
fait sur une pareille matière depuis Shahrestany. 
H est à observer que le catalogue qu ^tfe&to ç& ç*.- 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 105 

trémement incomplet. D'abord il ne contient que les noms 
des hommes qui ont tenu ou qui occupent aujourd'hui 
les positions les plus éminentes dans la science en quel- 
que sorte officielle , c'est-à-dire les noms des professeurs 
de collèges depuis 1666 jusqu'à ce jour. Mais il y aurait 
erreur grave à ne pas remarquer qu'un très-grand nom- 
bre des élèves de ces doctes personnages sont entrés dans 
la vie civile ou se sont renfermés dans la retraite , sans 
renoncer aucunement aux études qui avaient occupé plu- 
sieurs années de leur vie. Les disciples des philosophes 
persans n'ont pas d'âge ni d'état propres; on en voit aussi 
bien de soixante ans que de vingt autour des chaires des 
mosquées, et aussi bien des cavaliers et des personnages 
administratifs ou politiques, des princes ou des gouver- 
neurs que de jeunes moullas. Il en est aujourd'hui en Asie 
comme chez nous au moyen âge, quand, autour de la 
chaire d'Abélard, se pressaient des écoliers, mais aussi 
des docteurs, des chevaliers, des bourgeois, qui venaient 
écouter avec une égale passion les leçons du métaphysi- 
cien. 

En outre, on a pu observer qu'à l'exception du Hadjy 
Moulla Hady, de Sebzewar, personnage absolument in- 
comparable, et qu'il n'était pas possible de passer sous 
silence, les notes sur lesquelles j'ai travaillé ne s'occu- 
pent que des trois écoles d'Ispahan, de Kazwyn et de 
Téhéran. Mais il s'en faut que le mouvement intellectuel 
soit renfermé dans ce cercle. Il y a eu , il y a aujourd'hui, 
des philosophes considérés et savants à Hamadan, à Kir- 
manshah, à Tebriz, à Shyraz, à Yezd, à Kerman, à Mesh- 
hed et dans beaucoup d'autres localités. Si le voisinage 
des Turkomans inspire aux théologiens d' Asterabad wwç, 
soif et une icretè de polémique qui les tetd aws& cfôfe- 

106 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

bres qu'insupportables aux docteurs des autres villes, il 
est d'autre part certain que l'école de Nedjèf, qui, bien 
que située en pays turk, est toute persane, fournit, en 
général des argumentateurs beaucoup plus doux, et que 
la théologie n'y est pas tellement et si exclusivement en 
honneur qu'on n'y rencontre des philosophes habiles. Il 
faut compter parmi eux pour le savoir, non moins que 
pour le rang, Séyd Murtéza, Imam-Djumê de Nedjèf, 
le personnage le plus considérable du shyysme et qui, 
de l'aveu unanime, est digne par l'ascétisme de sa vie, 
la pureté de ses mœurs, l'étendue de ses connaissances 
philosophiques aussi bien que théologiques, d'être com- 
paré à Hadjy Moulla Hady de Sebzewar, bien que moins 
érudit. 

Comme, cependant, il faut être exact, on ne peut pas 
nier que l'école de Nedjèf a fourni dans ces derniers 
temps le modèle des théologiens emportés. Mais ce doc- 
teur doit à cette réputation méritée une existence si avan- 
tureuse et si agitée, qu'il porte avec lui la preuve que ses 
procédés d'enseignement et de discussion ne sont pas ce 
qu'ils devraient être pour cadrer avec le goût général. 

Ce polémiste si turbulent s'appelle Moulla Aga, et il est 
lesghy de nation, né à Derbend, sur les bords de la Cas- 
pienne. Cette origine est une circonstance atténuante 
assurément pour ses vivacités ; mais si un Lesghy , de 
Derbend , est fort excusable de se montrer peu endurant, 
il l'est moins de s'être fait docteur. A la vérité, il est 
resté guerrier. On le voit monter dans sa chaire, le gama 
ou sabre droit au côté, le sourcil froncé et l'aspect, 
comme on dit, un peu loup-garou. Cependant, ses cours 
sont très-suivis, parce que sa science est réelle et son 
habileté profonde. Il se plait même à traiter les questions 

LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 407 

les plus ardues et les plus épineuses, et on assure que, 
lorsqu'il n'est pas contredit, lorsqu'il ne suppose pas 
qu'il pourrait l'être, lorsqu'il trouve son auditoire atten- 
tif à son gré et à son gré intelligent, il se laisse guider 
par les idées seules et devient fort éloquent, fort instruc- 
tif et très-persuasif. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il est 
indispensable que tout marche à sa guise , et il suffit de 
bien peu de chose pour déranger l'équilibre très-délicat 
de ses facultés. S'il s'aperçoit qu'un seul des auditeurs 
est inattentif, ou, ce qui est pire, que ses élèves n'ont 
pas l'air de comprendre ses déductions , il ne tarde pas à 
s'irriter. Il insiste avec emportement sur les points ma- 
lencontreux. Il commence à mêler d'assez gros mots à 
son argumentation, il s'emporte, se jette en bas de sa chaire 
et tire le gama sur son troupeau, qui crie et s'enfuit. 

C'est surtout dans la controverse contre les hétérodoxes 
qu'il est tenté violemment de recourir aux armes tempo- 
relles. Alors le zèle et la foi, très-vifs chez lui , l'empor- 
tent irrésistiblement, et lorsque ses arguments intellec- 
tuels ne font pas tout l'effet qu'ils devraient, l'indignation 
le saisit, et il met encore la main au sabre. Mais il lui est . 
arrivé de trouver dans ce genre de discussion des adver- 
saires aussi véhéments que lui-même, et d'une de ces 
conférences il est sorti avec une large cicatrice qui lui 
partage le visage en deux. 

Cet accident n'a nullement refroidi la passion du théo- 
logien lesghy. Il est venu il y a quelques mois à Téhéran ; 
et précédé comme il l'était de sa grande réputation, les 
plus grands personnages de l'empire se sont disputé 
lhonneur de lui offrir l'hospitalité. Le Moayyir-el-Mema- 
lek, grand trésorier, l'a emporté sur ses rivaux. 

Ce dignitaire est un homme dévot, mas tfeslfcxvs&vxtfi 

408 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE* 

homme du monde qui a des goûts délicats, somptueux et 
variés. Il aime à bâtir. L'enceinte de son palais, ou plutôt 
de ses palais et de ses jardins, va bientôt avoir envahi 
tout un quartier. 11 est célèbre pour ses collections d'an- 
ciennes porcelaines chinoises, qu'il fait rechercher et 
acheter partout. Il se procure à grands frais toutes sortes 
de produits de l'industrie européenne. Il veut avoir, dans 
ses serres, des arbres et des plantes de toutes les contrées 
de la Perse, et, malgré tant d'affaires, il trouve des loi- 
sirs pour des distractions d'une toute autre espèce. La 
chronique scandaleuse du bazar s'occupe fréquemment 
de lui ; il est rare qu'une anecdote scabreuse se produise 
dans Téhéran sans que les beaux garçons qui le servent 
ou les dames qui habitent son enderoun n'y soient pour 
quelque chose. Enfin, c'est un homme fort occupé, très- 
élégant dans ses mœurs, très-poli , on ne saurait lui con- 
tester ce mérite; mais qui, malgré la grande piété dont 
il se pique, ne peut naturellement pas réunir des mérites 
si différents, sans prêter un peu le flanc à la médisance. 
Le premier jour où Hadjy Moulla Aga Derbendy, vint 
s'installer chez lui, il fut facile de voir que l'austère phi- 
losophe ne serait pas longtemps satisfait. On l'avait logé 
superbement dans un pavillon à trois étages, et on 
s'empressa, sur les ordres du Moayyir, d'apporter le thé. 
Le moulla crut remarquer tout d'abord que le samovar 
et les différents ustensiles étaient d'argent. C'est là ce 
qu'on peut appeler l'abomination de la désolation pour 
un musulman exact; car le prophète a défendu, quoique 
sans succès, l'usage de ces superfluités, voulant expres- 
sément que les métaux précieux fussent réservés à l'usage 
exclusif du commerce. Le moulla en fit l'observation avec 
quelque sévérité. Sur quoi le Moayyir, un peu confus, 

LE SOU F YS ME ET LA PHILOSOPHIE. 109 

répondit que son service à thé n'était qu'en plaqué. Le 
moulla fronça le sourcil, et jetant un coup d'œil scanda- 
lisé sur les trop jolis serviteurs qui s'empressaient à le 
servir, demanda si ceux-là aussi étaient en plaqué? 

Après un début pareil, il n'était guère possible que la 
bonne intelligence se maintint longtemps entre le doc- 
teur et son hôte. Peu de jours s'écoulèrent et le moulla, 
prenant son bâton, déclara que ce n'était pas un séjour 
agréable pour lui qu'une maison où ses méditations étaient 
sans cesse troublées par le bruit du centour et du dombek ; 
que, d'ailleurs, il avait cru saisir dans l'air les émana- 
tions révoltantes du vin et de l'arak ; que, dès lors, il 
s'en allait, et il s'en alla. 

Il vint se loger dans une petite maison, à l'aspect tout 
à fait ascétique, auprès de la Mosquée Royale. Les nou- 
vellistes et les mauvaises langues de Téhéran, qui s'é- 
taient beaucoup et joyeusement occupés de ses débuts, 
attendaient de lui plus encore, et leur espoir ne fut pas 
trompé. 

Hadjy Moulla Aga Derbendy ne tarda pas à monter en 
chaire, et il commença une série de sermons sur l'état 
moral du gouvernement. Il dit que l'islam n'existait pas 
dans la capitale de la Perse, ou bien que, s'il existait, il 
y était chaque jour foulé aux pieds dans ses prescriptions 
les plus importantes. Il consacra un sermon spécial à 
peindre, en traits fort accusés, les rapines du Ministre 
des Travaux Publics, et comme son auditoire n'était pas 
moins plein de ce sujet que lui-même, il eut un succès 
énorme. A quelques jours de là, il continua la démons- 
tration de sa thèse, en prenant à partie les vertus du 
Ministre de l'Intérieur, et l'enthousiasme des auditeurs ne 
fut pas moins considérable. 

1 

HO LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE*. 

Le roi ne tarda pas à être instruit par les victimes des 
travaux apostoliques d'Hadjy Moulla Aga Derbendy. Il 
ne déteste pas, en thèse générale, que ses ministres soient 
vilipendés et il ne parait tenir, en aucune occasion, à ce 
que le public ait sur leur compte des illusions qu'il serait 
d'ailleurs difficile de lui imposer. Cependant, quand le 
prédicateur eut paisiblement raconté à un auditoire, aussi 
attentif que nombreux, pourquoi e Débyr-el-Moulk, se- 
crétaire général de l'État, n'avait pas d'enfants et ne ju- 
geait pas même à propos d'entrer jamais dans son ende- 
roun, trouvant ailleurs son plaisir, le roi parut trouver 
que les choses avaient été poussées assez loin et il fit 
prier l'Imam-Djumé d'interdire l'abord de la chaire au 
savant professeur. L'Imam-Djumé mit beaucoup d'égards 
dans l'accomplissement de sa mission et Hadjy Moulla 
Aga promit de ne plus prêcher. Mais il ne promit pas de 
s'enfermer dans la solitude. Il était devenu le personnage 
populaire de la capitale. Une foule d'admirateurs l'entou- 
rait sans cesse et l'entourait pour recueillir de sa bouche 
tous les jugements hardis dont on était devenu si friand 
et qu'il ne croyait pas devoir celer à ce qu'il voulait 
bien considérer comme son intimité. De sorte que les 
Colonnes de l'État, pour employer l'expression persane 
officielle, n'avaient presque rien gagné à l'intervention 
royale. Ces Colonnes firent tant que le roi finit par nommer 
Hadjy Moulla Derbendy à un grand emploi ecclésiastique 
qui l'envoyait à Kermanshah et lui fixa, dans cette rési- 
dence, de beaux appointements. Comme le moulla, dont les 
mœurs sont d'ailleurs austères et justifient l'âpreté de ses 
principes, n'est pas, tout à fait, à l'abri du soupçon d'ai- 
mer l'argent, il est parti pour se rendre à son poste. Le 
public se moque de M et les dignitaires respirent. 

LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. H 4 

Je dois ajouter en finissant que Hadjy Moulla Aga peut 
être cité comme un exemple rare en Perse d'un théologien 
ouvertement hostile à toute étude hétérodoxe. Il n'est 
nullement soufy ; il proteste avec emportement contre les 
idées des sheykhys ; il proscrit les akhbarys ; c'est un 
moushtehedy opiniâtre. En un mot, il se renferme avec 
soin dans les limites rigoureusement tracées de l'isla- 
misme shyyte. Aussi, faut-il observer, une fois de plus, 
que cet argumenta teur si rigoureux est un Lesghy et qu'il 
porte sur un terrain mouvant et varié par excellence les 
habitudes raides et absolues de sa race. 

CHAPITRE V 

LES LIBRES PENSEURS 
LE CONTACT DES IDÉES EUROPÉENNES 

Le moulla Nasreddin avait deux veaux. L'un tira telle- 
ment sur sa corde qu'il réussit à la casser et il s'enfuit dans 
le désert. Le moulla, fort en colère, prit un bâton et il se 
mit à frapper à coups redoublés sur le veau qui était 
resté tranquille à son piquet. — Vous n'y pensez pas, 
moulla I lui crièrent ses voisins. La pauvre béte ne vous 
a donné aucun ennui, vous feriez beaucoup mieux de 
courir après celle qui s'échappe. — On voit bien, répon- 
dit le moulla, que vous ne connaissez guère celle-ci ! S'il 
arrive jamais qu'elle rompe sa corde, elle me donnera 
bien autrement de mal que l'autre ! 

Le moulla Nasreddin, Marforio asiatique, n'aurait ja- 
mais pu mieux dépeindre, s'il l'avait voulu faire, le na- 
turel de ses compatriotes, de leur nature fort attachés aux 
idées religieuses et très-préoccupés des questions philo- 
sophiques ; mais, s'il leur arrive de rompre la corde, 
ils vont plus loin au hasard que personne, et leurs diva- 
gations irrespectueuses ne connaissent pas de limites ni 
de points d'arrêt. 

Un ghoulam ou cavalier nomade en voyage rencontra 
un jour, à la porte d'une ville, et je crois ma TOççftfte ^a 

M 4 LES LIBRES PENSEURS. 

c'était Zendjan, dans le Khamsèh, un vieux prêtre courbé 
par l'âge qui, d'une main, s'appuyait sur son bâton, et, 
de l'autre, tenait tout près de son œil droit un livre que, 
tout en cheminant, il paraissait lire avec beaucoup d'at- 
tention. En même temps, il pleurait. 

Le ghoulam lui cria : Salut à vous, séyd ! 

— Et à vous le salut ! répondit l'autre. 

— Pourquoi, séyd, vous en allez-vous ainsi pleurant? 

— Ah ! mon fils I c'est que je suis vieux et que je n'y 
vois plus du tout de l'œil gauche. 

— Voilà, certes, un grand mal, dit le cavalier, mais 
. puisque vous n'êtes plus jeune, n'avez-vous pas eu le 

temps de vous y faire? Ce n'est pas pour cela que vous 
gémissez si fort. 

— Je pleure sans doute pour une autre cause encore, 
répliqua le séyd; c'est que je lis en ce moment le Livre 
de Dieu, et en considérant combien c'est beau, juste et 
bien dit, je ne saurais me défendre de verser des larmes 
de tendresse. 

— Vous en avez sujet assurément, repartit le cavalier ; 
mais, à votre âge, sans doute ce n'est pas la première 
fois que le Koran est dans vos mains, et le connaissant 
de reste, votre admiration a eu le temps de s'émousser. 

— Vous avez raison, mon fils ; mais c'est que, voyez- 
vous, à bien considérer plus d'un passage, on croit com- 
prendre que si l'apôtre de Dieu avait écouté plus attenti- 
vement la révélation de l'archange Gabriel, il nous y 
serait commandé tout le contraire de ce que nous y trou- 
vons. 

— Vous avez peut-être raison, Séyd ; mais pourquoi 
en gémir? Ce qui est juste en soi, faites-le sans vous sou- 
cier des prescriptions maladroites. 

LES LIBRES PENSEURS. 145 

Ici le séyd se mit à sangloter beaucoup plus fort et, 
d'une voix entrecoupée, il s'écriait, tout en branlant les 
mains : 

— Si ce n'était encore que cet imbécile de Prophète I Mais 
n'est-il pas évident, en plus de dix endroits, que Gabriel 
lui-même n'a pas compris le premier mot de ce que le 
Tout-Puissant lui dictait I 

Ici le cavalier se mit à rire, et il allait encore chercher 
à presser le séyd de prendre ses propres réflexions en 
patience ; mais, tout en devisant, ils avaient dépassé la 
porte de la ville, et comme ils se trouvaient à l'entrée 
d'une ruelle, le vieillard, se détournant, y entra sans 
prendre congé de son compagnon qui l'entendit mur- 
murer : 

— Que le Prophète, que l'ange Gabriel n'aient pas su 
ce qu'ils disaient, il n'y aurait que demi-mal ; mais quand 
on voit que l'autre lui-même... 

Ici le séyd disparut derrière l'angle d'un mur et le ca- 
valier ne put savoir ce qu'au juste son interlocuteur avait 
prétendu insinuer. 

Il faut voir cette espèce de dialogue joué par deux 
esprits forts persans, avec les gestes, les grimaces, les 
attitudes, toute la mimique, enfin, qui s'y peut rattacher. 

Je raconterai encore quelque chose dans le même goût. 
De telles historiettes sont aussi des documents. 

Un homme aimable de ma connaissance était allé faire 
une visite chez un de ses amis. Il le trouva fort occupé 
d'une question qui le tourmentait grandement et non sans 
motif, car il ne cherchait rien moins que l'accord du libre 
arbitre et de la grâce, problème tout aussi délicat et non 
moins sérieux chez les musulmans que chez nous. D'une 
part, on ne saurait mettre de bornes à l'omnipotence di- 

146 LES LIBRES PENSEURS. 

vine ; d'autre part, il serait hérétique d'émettre le plus 
léger doute sur la responsabilité de l'homme ; le Prophète 
l'a dit, Aly l'a affirmé, l'imam Djafer Sadek Ta confirmé. 
Incliner à droite, pencher à gauche, c'est sortir de l'or- 
thodoxie et verser on ne sait pas où. Gomment donc faire ? 
Tel était le problème dont se tourmentait l'ami de mon 
ami. La conversation s'engagea sur cette thèse, avec pas- 
sion de la part du maître de la maison, complaisance 
du côté de son visiteur. Tandis qu'ils argumentaient de 
leur mieux, ce dernier, assis près de la fenêtre, crut aper- 
cevoir un homme qui se cachait et semblait vouloir péné- 
trer dans la maison sans être vu. 

Tout en suivant la discussion, il guettait les mouve- 
ments du personnage mystérieux et il les trouva si sus- 
pects qu'il interrompit son savant interlocuteur au milieu 
d'un dilemme de la plus intéressante obscurité, pour ap- 
peler son attention sur le manège de l'inconnu. 

Mais juste au moment où, avec impatience, le philo- 
sophe jetait un regard du côté que le doigt de son 
hôte lui indiquait, l'homme avait disparu et la disserta- 
tion flambait plus brillante que jamais, quand, tout à 
coup, on entendit de grands cris, et les domestiques se 
précipitèrent dans la chambre , brandissant des bâtons et 
gesticulant : un voleur venait d'emporter plusieurs usten- 
siles de prix. 

Là-dessus, mon ami partit d'un éclat de rire, et s'a- 
dressant à son disputeur contrarié : Vous me rappelez, 
lui dit-il, l'histoire d'un astrologue qu'un jeune homme 
s'était chargé d'entretenir et de distraire pendant que le 
camarade du jeune homme faisait la cour à sa femme. — 
Il lui disait : Seigneur astrologue, vous êtes un homme 
d'une science profonde, et je suis venu vous demander si 

LES LIBRES PENSEURS. H 7 

demain est un bon jour pour entreprendre un voyage que 
je médite. 

L'astrologue prit ses tables et son livre, jeta ses points 
et, plongé dans son calcul, se prit la barbe et laissa 
tomber ces paroles : Saturne est dans le bélier... En soi, 
ce n'est pas mauvais. Mais, quoi? Vénus est en opposi- 
tion avec Saturne? Oh! oh! cela ne vaut rien!... AhJ 
diable! Voici encore Mercure qui entre dans le Scorpion I 
Monsieur, renoncez à ce voyage, il vous serait assuré- 
ment funeste. 

Le jeune homme, pendant que l'astrologue parlait, le 
contemplait avec une profonde admiration, et quand il 
eut fini, il lui dit humblement : Tant de perspicacité me 
rend confus. Mais j'y vois des limites, 

— Et lesquelles donc? 

— Gageons que vous ne sauriez me raconter par le 
détail ce qui se passe en ce moment dans votre enderoun. 

— Ainsi, continua le narrateur, vous vous occupez du 
libre arbitre et de la grâce, de ce qu'a prétendu le Pro- 
phète, et si l'imam Djafer le Véridique nous a fait des 
contes ou non, et vous laissez voler vos tasses. Vous 
trouvez-vous bien raisonnable? 

On voit ainsi que, parmi les Persans, il existe aussi ce 
qu'on pourrait appeler l'école de la grosse raison, une 
théorie qui porterait les hommes à s'occuper uniquement 
des objets qui tombent sous leurs sens et à s'attacher, sans 
distraction, à leurs intérêts les plus matériels et les plus 
prochains. Pour les partisans de cet ordre d'idées, la reli- 
gion est une convention qu'il faut respecter de peur des 
inconvénients qu'entraînerait l'affectation contraire ; mais 
la philosophie n'étant pas commandée, on doit la fuir 
avec soin, comme on fuirait un magasitv te YwKtofefc* Ç«sv 

118 LES LIBRES PENSEURS. 

de ces projectiles qui ne sont pas dangereux, sont creux. 
Il n'en existe pas dont il soit bon de s'approcher. 

On ne rencontre guère de ces sceptiques que dans les 
grandes villes, à Téhéran surtout. Ils se voient parmi les 
Mirzas et les membres de l'administration. Ce sont de 
bons compagnons, et je ne dirai pas des gens d'esprit, 
parce que les sots sont si rares en Asie qu'on ne saurait 
faire une catégorie de leurs contraires ; mais ce sont des 
gens joyeux et d'entretien agréable. Après tout, leurs 
négations n'ont pas grande importance et n'exercent guère 
d'influence, parce que l'action irrésistible de la race les 
rend extrêmement intermittentes et incomplètes. 

On a souvent remarqué, en Europe, que les gens de 
Thumeur que je décris, tout en s' élevant contre des idées 
religieuses ou philosophiques coordonnées, entretiennent 
assez souvent des superstitions qui ne le sont pas. On les 
voit fortement contraires à toute doctrine précise et dé- 
finie, mais ils ont une peur terrible du hasard. Ils ne 
croient pas en Dieu ; mais ils voudraient que le ven- 
dredi n'existât pas dans le calendrier, ou, s'ils se sont 
glorieusement affranchis de cette inquiétude et s'ils la 
proclament puérile, c'est au lundi qu'ils en veulent. La 
statistique des voyageurs en chemin de fer porte cet irré- 
fragable témoignage, qu'à certains jours, comme le treize 
de chaque mois, une dépression de recette considérable 
se manifeste ; et les gens du métier considèrent le fait 
comme normal. On ne peut donc se soustraire à cette 
conclusion scientifique, que la population rationaliste 
des grands centres n'admet que sous bénéfice d'inven- 
taire l'autorité de l'Église, mais ne fléchit pas dans son 
respect profond pour l'influence astrologique du treizième 
jour. 

LES LIBRES PENSEURS. 119 

Si cette inconséquence remarquable a lieu en Europe, 
on ne s'étonnera pas de la trouver en Asie. Les gens qui 
expriment les opinions que j'ai indiquées plus haut ne les 
ont pas à un égal degré à toutes les heures de la journée 
et surtout de la nuit, et quand ils voyagent en pays sus- 
pect, et quand ils craignent une disgrâce de leurs supé- 
rieurs, ou que la disgrâce est arrivée. Or, comme l'exis- 
tence des Orientaux est beaucoup trop agitée par leurs 
passions, leurs convoitises, leurs plaisirs, leurs indis- 
crétions, leurs audaces, leurs faiblesses, pour qu'une tran- 
quillité et une sécurité uniformes donnent tout à fait libre 
carrière à leur esprit d'opposition, on doit considérer 
l'état de présomptueuse confiance décrit tout à l'heure 
comme exceptionnel dans la vie de tout homme qui en 
fait parade, comme une fanfaronnade qu'il n'aurait pas 
osé faire la veille et dont il se repentira le soir ; enfin, 
très-souvent, comme une exhibition hypocrite qu'il sup- 
pose de nature à plaire à un Européen, à un Ketmân 
qui n'est pas dans son cœur, tout en courant sur ses 
lèvres. Vous retrouverez le même homme, à peu de • 
temps de là, partant en pèlerinage pour Kerbela ou pour 
Meshhed. 

On ne saurait donc accorder aucune importance géné- 
rale à des façons de parler qui, si hardies qu'elles soient, 
et même d'autant qu'elles sont plus hardies, restent tou- 
jours sans portée. Seulement, telles qu'on les voit, on 
peut se demander si elles ne sont pas le résultat du con- 
tact des Étrangers, si la fréquentation européenne n'est 
pas de nature à en répandre, dès à présent, le goût, et, 
plus tard, à leur donner du corps, de la solidité, une soi to 
de raison d'être qui leur manque aujourd'hui. Pour u'O', 
je ne le pense pas. 

120 LES LIBRES PENSEURS. 

Je sais bien que les Russes ont appris aux Persans 
l'existence de Voltaire. Les Mirzas dont je parlais tout à 
l'heure ont volontiers à la bouche le nom de cet écri- 
vain. Mais soit que les rapports qu'on leur en a faits aient 
été singulièrement ^incomplets, ou qu'ils les aient eux- 
mêmes compris d'une façon fort étrange, le Voltaire que 
l'on connaît en Perse est un personnage absolument 
étranger à celui que le xtiii* siècle appelait dévotement 
le Patriarche de Ferney. Je me suis fait décrire ce Vol- 
taire asiatique par un bon vivant, grand rieur, qui en fai- 
sait un cas extrême, et qui en parlait avec une telle assu- 
rance, qu'on eût juré qu'il l'avait connu et beaucoup 
fréquenté. 

— Valatèr, me dit-il gravement, était un écrivain fran- 
çais, mais quel homme ! Un vrai chenapan 1 II se prome- 
nait dans les bazars, le bonnet sur l'oreille et la chemise 
déboutonnée, une main sur le gama, le poing sur la han- 
che. Il passait ses jours chez les Arméniens, à boire, et 
ses nuits ailleurs. Ce qu'il avait surtout en haine, bien 
qu'il fît des malices à chacun, c'étaient les Moullasl Oh ! 
pour les Moullas, il n'était misères dont il ne les assommât ! 
Aussi ne l'aimaient-ils point et se plaignaient-ils toujours 
de lui au chef de police. Mais il était madré ; il échappait 
sans peine à toutes les poursuites. Dans ses moments de 
bonne humeur, il a composé une quantité de chansons 
qu'on lit encore : les unes sont sur ces infortunés Moul- 
las, qu'il arrange de toutes pièces, et les autres sur le vin 
des Arméniens et les charmes des femmes qu'il fréquen- 
tait. C'était un terrible vaurien I 

Voilà le Voltaire que l'on connaît en Perse, et, à ce su- 
jette remarquerai qu'on ne se rend peut-être pas assez 
compte, delà difficulté extrême de faire voyager une idée, 

LES LIBRES PENSEURS. 121 

dépeuple à peuple, sans la casser, j'entends sans la modi- 
fier beaucoup, et, tellement, que lorsqu'elle est rendue à 
destination, elle n'a plus généralement de ressemblance 
avec ce qu'elle était à son point de départ. Je viens de le 
montrer pour Voltaire; je le montrerai maintenant pour 
Napoléon. 

On sait de quelle gloire le nom de ce conquérant res- 
plendit en Asie. On trouve des portraits du premier em- 
pereur partout, et chacun s'en entretient volontiers. Voici 
ce que m'en racontait un fonctionnaire supérieur d'une 
petite ville située sur le littoral de la Caspienne : 

« Naplyoun, me disait-il, était un prince d'une valeur, 
d'une intrépidité, d'une sagesse et d'une science incom- 
parables! Jamais, dans les souverains des temps anciens, 
on n'en a connu un qui approchât de sa poussière. 
Alexandre aux Deux Cornes et Petry (Pierre le Grand), de 
qui sont-ils les chiens? Mais ce qui était surtout remar- 
quable en Naplyoun, c'était sa perspicacité. Je vais vous 
en donner une preuve : 

« Un jour, un de ses domestiques résolut de gagner sa 
faveur. Pour cela, il se proposa, après y avoir beaucoup 
rêvé, de lui faire hommage d'un chapeau. Au fond, ce 
n'était que fourberie ; car cet homme, scélérat consommé, 
cet homme ne cherchait rien moins qu'un moyen sûr 
d'assassiner son maître, et, par l'idée de ce chapeau, il 
crut l'avoir trouvé. 

« Il se présenta devant Naplyoun, un jour que celui-ci 
était assis sur son trône, entouré de toutes les Colonnes 
de l'empire, c'est-à-dire de tous les Grands de l'État. Il 
s'approcha humblement, tenant dans ses mains un plateau 
d'argent, sur lequel était placé un chapeau magnifique, un 
chapeau tellement beau, que tous les «metasto %'te&- 

122 LES LIBRES PENSEURS. 

rent en le voyant qu'un tel chapeau ne pouvait pas avoir 
été fait au bazar. 

« Le traître domestique, voyant cet enthousiasme géné- 
ral, en éprouva un surcroît d'espérance pour l'accomplis- 
sement de ses ténébreux desseins, et s'agenouillant au 
pied du trône, il y déposa son plat et son chapeau, en 
murmurant d'une voix modeste : 

« Que je sois votre sacrifice! Je supplie l'Oratoire du 
monde d'accepter ce misérable chapeau, que je mets dans 
la poussière bienheureuse de vos pieds. » 

« Naplyoun, qui avait d'abord partagé l'admiration uni- 
verselle soulevée par la beauté merveilleuse du chapeau, 
n'en était cependant pas aveuglé. Il se méfia de quelque 
chose, et d'une voix terrible, auprès de laquelle un 
coup de tonnerre eût pu à peine se faire entendre, il or- 
donna au domestique d'avoir à mettre immédiatement le 
chapeau sur sa propre tête. 

« Le misérable (puisse-t-il être maudit pendant toute 
l'éternité 1) pâlit à cette proposition; mais il dut obéir; il 
mit en frémissant le chapeau sur sa tête coupable. Aussi- 
tôt on entendit une détonation, et le monstre roula mort 
sur le tapis. Le chapeau contenait un pistolet chargé ! 
Jugez, d'après ce fait, à quel degré Naplyoun possédait 
l'art de lire sur les visages et dans les cœurs I » 

Tous les Persans qui entendaient ce récit firent des ex- 
clamations enthousiastes, et ne parurent pas concevoir le 
plus léger doute sur la parfaite authenticité de l'histoire. 
Le narrateur se tourna de mon côté, et me dit négligem- 
ment que, sans doute, nos livres devaient avoir conservé 
le souvenir de l'anecdote, mais qu'il y en avait tant du 
même genre... Je m'échappai en phrases générales, et on 
parla d'autres choses. 

LES LIBRES PENSEURS. 123 

Assurément, cette façon de représenter l'empereur 
Napoléon n'est pas absolument conforme à la réalité. 
Mais pour peu qu'on y réfléchisse, il est impossible qu'un 
Asiatique voie les choses sous un autre aspect. On lui dit 
que le premier empereur des Français était un souverain 
d'un génie extraordinaire. Immédiatement, son esprit 
commente ce qu'il y a de nécessairement vague dans ces 
expressions, au moyen des détails plus précis qu'il pos- 
sède lui-même sur ce qui constitue un monarque de cette 
qualité. Il s'explique alors un tel potentat comme posses- 
seur d'un pouvoir illimité et soumis aux conditions d'une 
telle situation, c'est-à-dire, prodigieusement méfiant et 
impossible à tromper , d'une sagacité sournoise que rien 
ne saurait distraire et d'une équité expéditive qui n'hé- 
site pas plus sur les conséquences que sur les moyens. 
Voilà pour ce qui concerne le grand homme. 

En ce qui est de l'homme proprement dit, l'Asiatique 
le plus blasé ne comprendrait pas que devant un objet 
quelconque, pour peu qu'il soit d'aspect agréable, le désir 
de la possession ne s'élevât pas chez le spectateur. Il est 
donc tout à fait naturel que les grands officiers de Napo- 
léon, que Napoléon lui-même, à la vue du plus beau 
chapeau que le bazar de Paris ait pu fournir, éprouvassent 
une admiration très-vive. Les Asiatiques ressentent pas- 
sionnément le coup de foudre de la convoitise ; tout les 
attire, et tout ce qui les attire leur fait étendre les mains. 
L'ascétisme religieux ou philosophique le plus élevé peut 
seul leur faire étouffer ces instincts, et c'est, précisément, 
parce qu'un tel résultat est contre la nature des Orientaux 
que, là où ils l'observeront, ils en éprouveront un étonne- 
ment si enthousiaste. On remarquera de plus que Napo- 
léon, étant le seul de toute sa cour qui résiste k la&^.& 

124 LES LIBRFS PENSEURS. 

séducteur du chapeau, pour conserver entière sa clair- 
voyance, en parait bien plus grand, bien plus extraordi- 
naire. Tous les auditeurs asiatiques d'un tel récit sont 
d'autant plus stupéfaits du fait qu'on leur présente, qu'ils 
le trouveraient merveilleux chez un sage dont Dieu seul 
et la contemplation de la nature occupent toutes les pen- 
sées; mais le rencontrer chez un conquérant, chez un 
maître, chez un homme que sa puissance investit du 
droit de s'abandonner sans scrupule à ses passions, voilà 
ce qui sort assurément de tout ce qu'on savait, et qui fait 
du prince dont on peut le raconter, le modèle désespé- 
rant non-seulement du monarque, mais encore de toutes 
les créatures. 

Enfin, la couleur locale du récit ne reproduit pas très- 
exactement la Cour des Tuileries en 1 805 ou 1 81 0, et lors- 
qu'on voit le domestique aller acheter son fameux chapeau 
au bazar, on ne se rend pas parfaitement compte du lieu où 
ce bazar peut être situé dans Paris. Mais quel Paris veut- 
on qu'un habitant des rives de la Caspienne s'imagine? A- 
t-il seulement vu en rêve une bourgade européenne? En 
connaît-il les mœurs? Sait-il comment on y vend, comment 
on y achète, comment on s'y comporte? En aucune ma- 
nière. Napoléon est assis au milieu de sa Cour. Rien de 
mieux. Puisqu'il est l'Empereur, sa robe est d'une étoffe 
magnifique, assurément de soie brochée d'or; les perles 
et les pierres les plus précieuses s'incrustent en dessins 
somptueux sur sa couronne, sur sa ceinture, son poignard 
et son sabre. Le sabre est de rigueur, il s'agit d'un con- 
quérant. Que si l'on disait au narrateur : Mais vous vous 
trompez du tout au tout! Le maître de l'Europe était vêtu 
d'une redingote grise, d'un habit vert très-simple ; il por- 
te/* une épée moins redoutable, en elle-même, qu'un bà- 

LES LIBRES PENSEURS. 125 

Ion. Au cas où l'auditeur daignerait vous croire, j'a- 
voue que je regarderais comme impossible de lui faire 
comprendre le long enchaînement de faits anciens et nou- 
veaux, de causes si variées, de raisons historiques, philo- 
sophiques, poétiques, morales et autres nécessaires à con- 
naître pour accepter, comme nous le faisons, que plus un 
homme est considérable, plus il est simple dans sa vie, et 
plus on admet et Ton approuve qu'il le soit. Pour triom- 
pher sur ce sujet des notions acquises par celui qu'on vou- 
drait corriger , il ne faudrait rien moins que refaire son 
éducation de fond en comble, et comme un tel travail 
est impossible, à plus forte raison en est-il de même quand 
il s'agit, non plus d'un individu, mais de la masse entière 
de ceux qui admirent ou admireront Napoléon en Asie. Il 
faut donc bien accepter que Napoléon sur son trône était 
assis sur les genoux dans le milieu d'un séryr ou trône 
persan, en marbre de Maragha incrusté d'or, le tadj ou 
couronne à trois pointes sur la tête, et que ses maréchaux, 
rangés en files des deux côtés, se tenaient là debout, 
immobiles, les bras croisés sur la poitrine, dans un reli- 
gieux silence et affectant un léger tremblement de ter- 
reur, toutes les fois que l'œil terrible du conquérant ren- 
contrait les leurs. Et tout cela se passe dans un Paris 
ressemblant plus ou moins à Ispahan , où l'on entrevoit 
bien, vaguement, que les constructions sont un peu 
différentes, où l'on sait qu'il y a des églises et point 
de mosquées, et pas davantage. C'est ainsi que la civili- 
sation d'un peuple reste, en définitive, incommunicable 
à un autre peuple. La raison principale de ce fait, la pre- 
mière et la plus décisive, n'est pas là, sans doute; 
elle est dans la différence de la race, qui fait qu'une na- 
tion asiatique n'a pas le cerveau fait comme une na- 

126 LES LIBRES PENSEURS. 

tion européenne et qu'elle ne perçoit pas les mêmes idées 
de la même manière, tellement qu'une même énonciation 
emporte, suivant les lieux, des compréhensions et des dé- 
ductions fort différentes. Mais cette vérité princeps n'exis- 
tât-elle pas, on voit que l'état des mœurs , des habi- 
tudes, des expériences, divers suivant les milieux et 
constamment interposé entre l'esprit et les objets de sa 
contemplation, suffirait à lui seul pour rendre plus que 
difficile toute fusion entre les idées. 

Le sujet est intéressant, je crois, et je veux apporter 
encore quelques faits à l'appui de mon sentiment. Je 
voyais un Persan , très-novateur et très-épris de ce qu'il 
croit être les idées de l'Occident, en grande extase devant 
les journaux, et il exprimait ainsi son sentiment : 

« Quel peuple étonnant que le vôtre I s'écriait-il. 
Vous n'oubliez jamais les intérêts capitaux de l'esprit, et 
quels esprits aveugles sont ceux de nos gens qui vous 
disent si ignorants de toutes sciences intellectuelles I Est- 
il une plus forte preuve du contraire que la quatrième 
page de vos journaux? Tandis que, dans la première, vous 
traitez à fond et avec une pénétration étonnante, de l'in- 
térêt politique de tous les peuples, vous avez décidé que 
dans la seconde vous raconteriez, pour détendre les ima- 
ginations, que trop de contention pourrait fatiguer, les 
histoires agréables et les faits singuliers que vous re- 
cueillez chaque jour dans tous les coins du monde. Dans 
la troisième, vous ne voulez plus qu'il soit question ni 
des grandes affaires d'État, ni de récits curieux; vous 
vous occupez des sciences qui ont trait à l'agriculture et 
au commerce ; mais c'est dans la quatrième que vous vous 
élevez le plus haut I J'imagine, quelque bonne opinion que 
j'aie de la science européenne, que les sages seuls peuvent 

LES LIBRES PENSEURS. 127 

comprendre cette quatrième page. Vous y indiquez les 
moyens de conclure les mariages avec une prudence, une 
maturité que les intéressés ou leurs parents ne sauraient 
pas toujours avoir et qu'un homme entouré, depuis vingt 
ans, de la vénération publique, arrange avec toutes les 
garanties désirables. Ce n'est rien que cela I Vous prenez 
soin d'y indiquer des remèdes précieux et vénérables par 
le mystère dont ils sont entourés, pour venir à bout des 
plus redoutables maladies. Quels hommes vous êtes I » 

C'est ainsi que j'ai vu un homme d'une rare intelli- 
gence comprendre et expliquer le journalisme européen. 
On se flattait naguère à Londres et dans quelques sa- 
lons de Paris que la vaste distribution de Bibles organisée 
à si grands frais en Chine y avait enfin porté ses fruits, 
quand on apprit que les rebelles, les Taë-pings, instituant 
une religion, avaient proclamé l'unité divine et l'adora- 
tion du Christ. Mais, quelque temps après, on connut 
mieux ce que les novateurs avaient agréé de nos livres 
saints, et l'on s'en étonna. 

Dieu le père n'est plus là qu'un roi constitutionnel. Le 
pouvoir réel réside dans ses fils; car, puisqu'il a un fils, 
pourquoi n'en aurait-il pas plusieurs? Le fils aîné, qui est 
Jésus-Christ, a toute confiance dans le fils cadet, son 
frère, qui est le chef des Taë-pings, et celui-ci, en sa dou- 
ble qualité de fils et de frère de Dieu, Dieu lui-même, 
fait, refait, défait la morale et les lois, suivant qu'il le 
juge convenable. Et la preuve que les Taë-pings ont très- 
bien lu et très-bien compris l'Évangile, c'est que le 
baptême est devenu pour eux une cérémonie où le thé 
joue le rôle principal. 

Les Persans n'ont pas été moins habiles que les Chi- 
nois. Depuis longtemps on leur parle de christianisme. 

428 LES LIBRES PENSEURS. 

Je ne dis rien des chrétiens orientaux, qui ont toujours 
existé là; ceux-ci, à vrai dire, ne sont pas des informa- 
teurs sérieux. Mais il y a longtemps aussi que les sociétés 
bibliques poursuivent les musulmans. Sans parler des mis- 
sionnaires américains établis à Ourmyah et qui s* occupent 
surtout des Chaldéens, une distribution de Bibles s'est 
établie à Ispahan, et à force de donner gratis à tout le 
monde la traduction de nos livres saints, elle a eu deux 
résultats : le premier, de rendre les Persans très-avides de 
ces sortes de cadeaux, à cause de la couverture en veau 
qu'ils admirent. Ils arrachent le texte, s'en débarrassent 
et couvrent leurs propres livres de l'habit qu'ils ont ainsi 
gagné. Voilà l'usage premier et le plus fréquent. 

Le second résultat, c'est que quelques curieux lisent 
le livre, le trouvent, à bon droit, ridiculement traduit, et 
si dénué de toute élégance et de toute beauté de style, 
que, le plus souvent, ils le jettent avant d'être arrivés à 
la fin du volume. A leur place, j'en ferais tout autant. On 
ne s'imagine pas assez ce que deviennent les choses les 
plus belles quand elles ne sont pas dites comme il convient. 
C'est une profanation ; et assurément, si les sociétés bibli- 
ques ne servaient pas à faire vivre dans l'aisance un grand 
nombre de familles anglaises et suisses, considérant les 
abominables rapsodies dont elles déshonorent notre foi et 
nos livres saints aux yeux des peuples étrangers , il les 
faudrait supprimer par acte du Parlement. 

Et voilà comment nos idées religieuses, non plus que 
nos idées sociales, ne gardent pas en entrant en Perse 
leur vraie physionomie. J'en donnerai encore d'autres 
motifs. 

Le nombre des Européens établis dans l'Asie centrale , 
et y entretenant avec les natifs des rapports suivis, est 

LES LiBHES PENSEURS. 429 

loin d'être considérable. Aujourd'hui , toute la Perse n'en 
compte pas plus d'une centaine, hommes, femmes et en- 
fants, et jamais on n'en avait tant vu. Ils vivent, pour la 
plupart et l'on peut dire presque tous, à Téhéran. Cette 
circonstance n'est pas propre à leur assurer un contact 
fécond avec une population de dix à douze millions d'indi- 
vidus. Le jour sous lequel les indigènes les considèrent 
et ce qu'ils sont par eux-mêmes, vient diminuer encore 
l'influence de propagande que l'Europe est toujours por- 
tée à supposer à ses émigrants. 

Il y a une vingtaine d'années encore, les Persans se fai- 
saient à eux-mêmes un portrait moral des Européens qu'ils 
supposaient d'autant plus exact que, pour le composer, ils 
avaient pris juste le contre-pied de leur propre ressem- 
blance. L'Européen était, suivant eux, un homme fier, 
impétueux, violent, peu compréhensif, d'une intelli- 
gence bornée, d'une ignorance crasse, mais d'une sincé- 
rité parfaite, d'une loyauté incontestable, extrêmement 
adroit de ses mains, connaissant tous les métiers, mili- 
taire excellent et médecin très-habile. 

Ce n'était pas seulement le peuple qui raisonnait ainsi; 
c'était aussi le gouvernement, et si bien que j'ai trouvé 
encore en vigueur, il n'y a pas plus de neuf ans, un 
usage aussi flatteur que singulier. Tandis que la loi mu- 
sulmane n'admet pas le serment d'un chrétien en tant 
qu'infidèle, l'administration persane ne le demandait 
pas, attendu qu'il n'était pas supposable qu'un Européen 
pût mentir. Ces illusions sont aujourd'hui dissipées; l'an- 
cien portrait est effacé, et l'opinion générale est désor- 
mais que, sous aucun rapport, la moralité des Occiden- 
taux n'a rien à reprocher à la moralité asiatique. On a 
Va les Européens très-bien voler, très-bien mentir, sou- 

430 LES LIBRES PENSEURS. 

pies, rampants, rapaces et pas plus fiers que des natifs. 
On en a vu et j'en ai vu, pour gagner quelque bienveil- 
lance, se mettre à genoux devant des chefs, afin de leur 
tâter le pouls d'une façon plus respectueuse; d'autres, bien 
que portant de grands sabres , se sont édifié une réputa- 
tion de lâcheté des mieux établies ; d* autres, enfin, ont 
disputé aux roués du pays les faveurs des garçons à la 
mode, tandis que le delirium tremens s'abattait sur quel- 
ques-uns dévoués à l' eau-de-vie. On ne trouvera pas 
extraordinaire qu'une telle immigration, dans laquelle 
des exceptions se pourraient compter, sans doute , mais 
sur quelques doigts, n'ait pas exercé une bien grande 
action morale ou intellectuelle dans l'Asie centrale. Toute- 
fois, grâce au désir des Persans de savoir de l'Europe le 
plus possible , il reste vrai que les Européens ont traduit 
ou fait composer sous leur dictée quelques livres. 

Mais ces ouvrages ne sont pas de l'espèce de ceux qui 
apportent des idées. Ce ne sont, à proprement parler, que 
des manuels, des traités d'artillerie ou de théorie d'infan- 
terie; des résumés de pratique médicale, des essais de 
grammaire française. Aussi le monde scientifique persan 
ne s'en est-il nullement ému. 11 n'en a pris connaissance 
que pour se confirmer dans l'idée que les Européens 
sont principalement des ouvriers habiles et peu de 
chose outre cela. Le roi a eu beau créer un collège spécial 
où s'enseignent, sous des maîtres européens, à deux ou 
trois exceptions près, fort ignorants, les connaissances 
pratiques de l'Europe, dans ce qu'elles ont de plus immé- 
diatement applicable, le public, sauf les élèves qu'il faut 
payer pour qu'ils assistent aux cours, n'y prend aucune 
espèce d'intérêt, non plus qu'il ne fait tous les jours, lors- 
qu'en traversant le bazar des menuisiers , il voit un de 

LES LIBRES PENSEURS. J3J 

ces artisans ajuster ses planches. Quant aux professeurs 
exotiques, ils ne s'occupent pas plus du pays que le pays 
ne s'occupe d'eux, et lorsqu'ils ont touché leurs trai- 
tements, leurs préoccupations ne vont pas ailleurs qu'à 
les grossir par l'obtention de quelques cadeaux, soit du 
roi, soit des grands. Ils y parviennent en construisant de 
petits ballons , en essayant de petits appareils à gaz , en 
faisant de petits feux d'artifice, ou, encore, en envoyant 
les dames qui veulent bien leur tenir compagnie (car, en 
général, le mariage est peu en honneur parmi eux), en 
les envoyant, dis-je, dans l'enderoun du roi pour offrir 
des coussins brodés ou d'autres inventions. C'est sans 
doute de ces emplois utiles et variés que l'Européen en 
Perse a déduit la fierté intraitable qu'il affiche, et le mé- 
pris souverain dont il écrase les natifs. 

Cependant, si j'ai dit que les idées persanes n'étaient 
pas transformables, je n'ai pas entendu par là qu'elles ne 
fussent pas susceptibles de modifications. Il s'en faut de 
tout, et après avoir montré dans les chapitres précédents 
quelle agitation incessante fait tourbillonner ces imagi- 
nations mobiles, il n'est assurément pas nécessaire que je 
m'occupe de démontrer cette thèse. Puisque les opinions 
sont modifiables et que les nouveautés abondent, présen- 
tant sans cesse des formes nouvelles et cherchant néces- 
sairement d'autres alliances, il serait inadmissible que les 
conceptions européennes fussent à jamais exclues de leur 
orbite et de toute combinaison avec elles. Aussi n'est-ce 
point ce que j'ai prétendu dire; j'ai voulu montrer seule- 
ment qu'en tant qu'apportées par les Européens, ou livrées 
par l'observation lointaine et la lecture solitaire, ces no- 
tions n'avaient pu jusqu'à présent pénétrer même l'épi- 
derme de la société persane. 

432 LES LIBRES PENSEURS. 

Peut-être sommes-nous à la veille du moment où cet état 
de choses cessera. Des jeunes gens persans, en assez 
grand nombre, s'en vont en Europe fréquenter les écoles 
et y passent plus ou moins d'années. Je doute qu'on remar- 
que chez eux la même difficulté de compréhension que Ion 
a signalée longtemps chez les Turcs. Dans les différents 
convois d'étudiants que l'on a vus aller et revenir, il s'est 
toujours trouvé, en minorité, sans doute, comme il faut 
partout s'y attendre, mais en minorité suffisante, quel- 
ques esprits vifs qui, dans une direction ou dans une 
autre, recueillaient des expériences, concevaient des 
impressions, rapportaient chez eux des sentiments qu'ils 
n'auraient point pris ailleurs. Autant que j'ai pu le re- 
marquer, ces observateurs n'ont jamais manqué, dans 
une mesure ou dans une autre, de persianiser leur butin. 
C'est là, je ne saurais trop y insister, la faculté puissante 
et redoutable des Asiatiques. Us conquièrent et ne sont 
pas conquis. 11 n'en est pas moins vrai que ces arrivants 
d'Europe jettent des aliments particuliers dans la four- 
naise intellectuelle où ils rentrent eux-mêmes, et qu'ainsi 
le métal natif s'en trouve et, plus tard, s'en trouvera bien 
davantage encore modifié. Ce seront, je le crois, ces pè- 
lerins et non pas les Européens grossiers qui viennent 
ici, qui apporteront le plus d'alliage utile. Mais quel sera 
le résultat de ce travail? En proviendra-t-il un rapproche- 
ment moral de telle nature que l'Asie centrale descende 
au rôle de satellite confiant des doctrines européennes? Je 
ne le crois pas un instant. 

On a connu ici un certain Husseïn-Kouly-Agha, rempli 
d'intelligence et de feu. 11 avait été élevé à Saint-Cyr et 
avait passé pour un des élèves remarquables de cette 
école militaire. Au mois de mai 1848, il avait monté la 

LES LI&RES PËNSEUftS. *33 

garde à l'Assemblée Nationale, envahie par l'émeute, et 
avait arrêté de ses mains et conduit à la caserne du quai 
d'Orsay tel et tel des agitateurs. 11 connaissait bien l'his- 
toire de nos troubles et avait ainsi sur l'état de la société 
française des vues plus complètes qu'il n'aurait pu en ac- 
quérir en temps de calme. 

Revenu en Perse , il avait refusé , en se présentant de- 
vant le roi, d'ôter ses chaussures, suivant l'usage du 
pays. 

— « Ce n'est pas militaire, disait-il. Vous m'avez en- 
voyé en France pour apprendre ce qui convient à un 
soldat. Je le sais et même dans les plus petits détails; je 
ne consentirai donc pas à m'en écarter. » 

On voulut le nommer général du génie et inspecteur 
des travaux dans l'Azerbeydjan. 11 répondit qu'il était offi- 
cier d'infanterie et pas autre chose ; qu'instruire des ré- 
giments , il était prêt à le faire ; mais que sortir de son 
état, ce serait tromper le roi et s'inutiliser lui-même, et 
qu'il s'y refusait. 

Husseïn-Kouly-Agha n'avait pas de souvenir dont il fût 
plus fier que son séjour à Saint-Cyr, et, dans les grandes 
occasions, il affectait de laisser de côté son uniforme 
brodé persan pour se couvrir de l'habit bleu, du panta- 
lon rouge et des épaulettes de laine. 11 parlait français 
dans la perfection. 11 racontait, avec une gaieté sympa- 
thique, mille anecdotes sur tout Paris; il lisait avec pas- 
sion les romans français. En regard de tous ces indices 
de transformation, il faut savoir ce qu'étaient ses préoc- 
cupations intimes; 

Sa haine pour l'islamisme n'avait pas de bornes. Il 
voyait dans cette religion l'importation et la marque de 
l'oppression arabe sur son pays, et toute sa s^«rçaXlvte N 

134 LES LIBRES PENSEURS. 

tout son amour était pour la foi des Guèbres, sous laquelle 
la Perse a été si grande. Quant au christianisme, il ne 
's'en occupait en aucune manière. Il pensait que pour 
régénérer son pays , il fallait purger la langue de toutes 
les expressions et de tous les mots arabes. Afin de tra- 
vailler lui-même à cette réforme, il s'occupait avec ardeur 
à écrire dans un style qui n'admettait rien de la phra- 
séologie proscrite, ce qui, soit dit en passant, constituait 
un logogryphe perpétuel, quelque chose comme le style de 
l'abbé Delille, où rien ne s'appelle par son nom. 11 com- 
posait, dans ce galimatias, des poésies extrêmement admi- 
rées de ses partisans. En somme, il ne voyait d'avenir et 
de salut pour sa patrie que dans le retour, aussi complet 
que possible, aux choses du passé le plus ancien, et à ce 
qu'il s'imaginait, dans ses théories archéologiques fort 
approximatives , avoir été la religion et la philosophie 
des plus anciens aïeux. 

Husseïn-Kouly-Agha n'était pas une exception, et, dans 
un sens ou dans un autre, les Persans que j'ai vus reve- 
nant d'Europe ceux-là même qui y ont été élevés, ont 
tous compris, d'une façon particulière et qui n'est aucune- 
ment la nôtre, ce que nous leur avons appris ou montré 
et ce qu'ils ont vu ou étudié d'eux-mêmes. Leurs idées 
natives s'en sont trouvées profondément altérées, mais 
nullement dans un sens européen. En général, leur ortho- 
doxie musulmane y succombe; mais ce n'est pas là un 
fait de grande conséquence, puisqu'on a vu plus haut que, 
dans le pays même, elle était battue par la base et cons- 
tamment assaillie par des forces philosophiques dissol- 
vantes, en même temps qu'une luxuriante moisson d'idées 
hétérodoxes fleurissait dans toutes ses brèches. En somme, 
^'Asiatique revenu d'Europe rapportera des idées euro- 

LES LIBRES PENSEURS. 435 

péennes asiatisées par lui. et il en résultera un surcroit de 
flux et de reflux tout à fait original dans le mouvement 
déjà et de tous temps si caractérisé qui fait la vie même 
de l'Asie. 

Je suis bien fermement convaincu que ce qui sortira 
de là, ce ne sera nullement une tendance à s'associer ser- 
vilement à notre civilisation. Je ne saurais m'expliquer à 
moi-même ce que ce pourra être; mais je suis porté à 
croire que les dangers n'y seront pas médiocres pour nous. 
Non pas les dangers matériels, on doit être plus que ras- 
suré de ce côté ; les Asiatiques n'ont pas de sabres si forts 
qu'ils puissent résister à nos baïonnettes. C'est de dan- 
gers moraux qu'il est question. Il se produira dans ce 
grand marécage intellectuel quelque combustion nou- 
velle de principes, d'idées, de théories pestilentielles, 
et l'infection qui s'en exhalera se communiquera par 
le contact d'une manière plus ou moins prompte, mais 
certainement assurée. L'histoire entière nous en ré- 
pond. 

Cependant, comme la chose est inévitable, il en faut 
prendre son parti et n'en pas faire un sujet de gémissements 
inutiles, mais un objet d'études curieuses. Il est remar- 
quable de voir comme cette Asie est , depuis tant de siè- 
cles, que dis-je, depuis tant de milliers d'années, un 
amas stagnant, sans doute, mais non pas mort. Parce 
que l'eau ne coule pas, on la croit stérile, et Homère a 
eu le tort, lui, le grand observateur, le grand divinateur, 
de donner cette épithète à la verte mer. Une telle erreur 
ne saurait être admise, à moins qu'on entende le mot de 
stérile en ce sens que l'eau stagnante ne produit rien de 
bon pour l'homme; mais elle est, au contraire, horrible- 
ment féconde en monstres et en existences hostiles à notre 

436 LES LIBRES PENSEURS. 

espèce. Pour l'Asie, il en est de même, au point de vue 
intellectuel , et rien ne saurait faire concevoir l'anarchie 
dépensées et d'opinions que les croisements incessants des 
théories les plus naturellement antipathiques y engen- 
drent , et cela tous les jours ; ce sont des pensées, ce sont 
des opinions d'où rien d'heureusement pratique ne saurait 
sortir, et qui, néanmoins, frappent l'observateur désinté- 
ressé d'une sorte d'étonnement voisin de l'admiration par 
leur hardiesse et leur nombre, et leur fécondité, et leur 
vitalité terrible. Dans cet état de choses, il importe peu, 
sans doute, au point de vue de l'utilité, qu'une doctrine 
bonne en soi s'ajoute à celles que contient déjà ce pandé- 
monium ou qu'elle se refuse à y entrer. Le bien qu'elle 
pourrait faire serait, en tout cas, moins que peu de chose. 
Mais il est intéressant de voir s'augmenter sans cesse, ou 
du moins se soutenir ce désordre, et l'on y prend un cer- 
tain plaisir nerveux. 

On aime à voir se multiplier les causes de lutte, et 
les difficultés naître des solutions. Là où les théoriciens 
tombent, on voit se relever leurs adversaires ou paraître 
leurs continuateurs. Dans certaines situations données, 
où l'on peut soi-même compliquer le nœud qu'ils cher- 
chent à résoudre, il y a du plaisir à le faire. Cet antique 
et mystérieux pontife qui s'amusa jadis à attacher le 
joug de Gordes au timon du char d'une telle façon, que 
peu de gens assez subtils pour défaire le nœud pouvaient 
être supposés, ce vénérable prêtre, j'imagine, ne laissa 
pas que d'avoir dans sa vie un moment de malice bien 
satisfaite. 

C'est dans un sentiment analogue que, considérant le 
tumulte et le tournoiement des théories dans les ima- 
ginations asiatiques, on peut regretter que des inven- 

LES LIBRES PENSEURS. 137 

tions sous formes européennes ne viennent pas plus 
vite s'y ajouter. Ce n'est pas qu'il en puisse résulter jamais 
quelque bien absolu : seulement le désordre déjà incu- 
rable s'en augmentera et n'en sera que plus égayé. On 
n'a qu'à voir, pour en être bien convaincu ce qui arrive 
à Bombay et à Benarès, au sein d'une société moins agitée 
assurément que celle de l'Asie Centrale, mais que le 
contact avec les idées anglaises a cependant émue à nou- 
veau, alors que l'ébranlement communiqué jadis par les 
axiomes religieux et philosophiques des musulmans, puis 
par les suggestions rationalistes d' Akhbar, commençait à 
se calmer. Dans l'Inde, en effet, il n'y a pas eu que des 
aventuriers européens de bas étage ou à peu près igno- 
rants, comme en Perse. La Compagnie des Indes y a con- 
duit, depuis soixante-dix ans surtout, des hommes d'un 
caractère élevé, d'un esprit éminent, d'une science pro- 
fonde. Les Brahmanes ont eu en face d'eux des adversaires 
dignes d'eux, des hommes avec qui ils ont pu discuter et 
dont ils ont eu beaucoup à apprendre, et des choses qui 
les ont surpris. Il en est résulté, sur deux points géogra- 
phiques différents, des résultats remarquables. A Bombay 
parmi les Parsys, il s'est créé une école de novateurs qui 
tend à faire de la religion de Zoroastre un déisme relati- 
vement débarrassé de ces amas informes de cérémonies 
qui l'entourent aujourd'hui. Les zélateurs de cette con- 
ception nouvelle paraissent marcher vers un unitarisme 
très-opposé au dualisme primitif, mais tout à fait d'accord 
avec les idées sémitisées qui se sont implantées chez leurs 
pères au temps des premiers Khalifes. Voilà où ils revien- 
nent sous l'influence européenne. Dans le nord de l'Inde 
et même à Benarès, beaucoup de Brahmanes, familiers 
avec les livres anglais, tendent à une réforme du culte, 

138 LES LIBRES PENSEURS. 

même de leurs dogmes, qui les rapprocherait, à leur sens, 
d'une compréhension plus vraie des livres védiques. A 
cela il faut ajouter des penchants philanthropiques un 
peu vagues qui leur font rebrousser chemin vers ce que 
leurs anciens codes contiennent dans le même ordre 
d'idées. En somme, Brahmanes libres penseurs comme 
Parsys régénérés, apportent dans leurs aspirations un 
génie absolument asiatique et quelque chose d'aussi dé- 
cousu, d'aussi incomplet qu'on a pu l'observer, il y a une 
trentaine d'années, dans les doctrines de ce Ram-Mahun- 
Roy, fort oublié aujourd'hui, mais alors si célèbre et que 
les journaux de France et d'Angleterre considéraient 
comme l'initiateur certain de son pays aux croyances de 
l'Occident. 

En voyant, dans l'Inde, un tel état de choses, il m'a 
paru qu'il y aurait un intérêt de curiosité à fournir aux 
gens de l'Asie Centrale quelque nouvelle pâture intellec- 
tuelle pour redoubler leur activité et produire de nou- 
velles combinaisons philosophiques , n'importe les- 
quelles. J'ai donc procuré aux Persans le Discours sur la 
Méthode. Il m'a paru que, dans toute notre philosophie, 
rien ne pouvait avoir chance de produire des résul- 
tats plus singuliers parmi eux. Ils ne sont pas gens à 
tomber dans les excès de la méthode expérimentale, et 
il n'y a pas d'apparence qu'on supprime jamais chez eux 
l'abus de l'induction. On n'en voit pas davantage qu'ils 
arrivent à tirer du cogito, ergo sum le parti modéré au- 
quel les Européens ont la prétention de s'arrêter. En 
réalité, il est impossible de deviner ce qu'ils en feront, 
mais ils en feront probablement quelque chose, et, pour 
moi, je ne saurais oublier les séances dans lesquelles 
les cinq chapitres du chef-d'œuvre de Descartes ont été 

LES LIBRES PENSEURS. 139 

communiqués à quelques hommes d'une vraie intelligence 
el d'une science hors ligne. Ils en ont éprouvé une impres- 
sion remarquable, et il n'est pas probable que cette im- 
pression s'efface sans résultats. Ce qui les a surtout frap- 
pés, c'est l'emploi nouveau pour eux qui était fait de la 
formule fondamentale. En tant que formule, la découverte 
et l'emploi en sont très-anciens en Orient. Il y a long- 
temps que rapprochant les mots hyy , vivre, et wehy « expri- 
mer, » « manifester, » « parler, » et les ramenant à une 
même racine fictive, les métaphysiciens du Talmud et de 
l'Islam ont prononcé que vivre ou parler supposait la 
pensée, mais la conséquence qu'ils en tirent est celle-ci : 
que Dieu étant l'existence par excellence, l'existence uni- 
que, il est, en même temps, l'unique pensée et l'unique 
parole, ce qui ne va pas au résultat cherché par Descartes. 
Aussi, ne fût-ce que pour cette raison, cet auteur leur pa- 
rait très-curieux. Mais, toutefois, les deux hommes que les 
philosophes de ma connaissance ont la plus grande soif 
de connaître, c'est Spinosa et Hegel; on le comprend 
sans peine. Ces deux esprits sont des esprits asiatiques et 
leurs théories touchent par tous les points aux doctrines 
connues et goûtées dans le pays du soleil. Il est vrai que, 
pour cette raison même, elles ne sauraient introduire là 
des éléments vraiment nouveaux. 

CHAPITRE VI 

COMMENCEMENTS DU BABTSME 

On a remarqué, dans tous les temps, dans tous les pays, 
qu'un changement quelconque dans l'état d'un peuple, 
a pour production parallèle un changement dans l'amé- 
nagement de ses doctrines. La Perse moderne se trouve 
placée dans des Circonstances toutes nouvelles; on devait 
s'attendre à ce que de nouvelles opinions se produisis- 
sent, et cela a eu lieu en effet. 

Aujourd'hui, on ne voit plus de très-grands philosophes 
attachés à la tradition . Hadjy-Moulla-Hady est Avicenniste 
sans doute, mais, sans doute aussi, il a cherché et voudrait 
trouver quelque chose de plus neuf que les théories 
même les plus avancées de l'ancien maître. D'autres doc- 
teurs, que- je ne saurais nommer, parce qu'ils sont vi- 
vants et moins puissants que le Sage de,Sebzewar, par- 
tant plus obligés au secret, voudraient bien aussi tomber 
sur quelque notion encore inaperçue, qui pût s'appli- 
quer à l'état actuel des choses. Le soufysme commence 
à devenir insuffisant; et ce qui en est la preuve, c'est 
qu'on lui voit des détracteurs; plusieurs polémistes ten- 
dent à le considérer comme au-dessous des besoins ac- 

142 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

tuels, en ce sens qu'on le trouve trop énervant, précisé- 
ment ce qui lui avait été jusqu'ici compté comme mérite 
suprême. On s'irrite contre l'Islam , même contre cet 
Islam si étrangement défiguré que présente le shyysme, 
parce qu'on le déclare étroit, et Dieu sait s'il mérite ce 
reproche, au point de vue panthéistique où on le lui fait. 
On veut autre chose. Quoi? — Il n'existe plus dans l'Asie 
centrale de grands seigneurs d'origine mongole ou tur- 
que, ou même arabe, conservant des idées étrangères au 
sol ; il n'y a plus de ces fonctionnaires si riches et si so- 
lidement établis qu'ils puissent prétendre à en jouer le rôle. 
Il ne se voit que la noblesse locale, la chevalerie peu let- 
trée et toute chasseresse des tribus, et l'immense démo- 
cratie des villes. Cette dernière ne saurait tendre qu'à une 
chose : la même à laquelle aspirait, vers le milieu du 
vn e siècle, la démocratie grecque et syrienne de la côte en- 
vahie par les premières armées musulmanes, et qu'ont 
voulue ensuite les aïeux, les pères de ceux qui vivent 
aujourd'hui, c'est-à-dire l'objet de l'antique passion, la foi 
sémitique par excellence. Elle y court, et voilà comme, 
mathématiquement, s'est produit un mouvement religieux 
tout particulier dont l'Asie Centrale, c'est-à-dire la Perse, 
quelques points de l'Inde et une partie de la Turquie 
d'Asie, aux environs de Bagdad, est aujourd'hui vive- 
ment préoccupée, mouvement remarquable et digne d'être 
étudié à tous les titres. 11 permet d'assister à des déve- 
loppements de faits, à des manifestations, à des catas- 
trophes telles que l'on n'est pas habitué à les imaginer 
ailleurs que dans les temps reculés où se sont produites 
les grandes religions. 

11 existait à Shyraz, vers 1843, un jeune homme ap- 
pelé Mirza-Aly-Mohammed, qui n'avait pas plus de dix- 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 443 

neuf ans, si encore il les avait atteints. On a attaché 
beaucoup d'importance, d'une part, à soutenir qu'il était 
descendu du prophète par l'Imam Husseïn, c'est-à-dire 
à lui assurer le rang et les prérogatives d'un Séyd; 
d'autre part, à lui nier cette qualité. Ce qui est in- 
contestable, c'est que s'il était Séyd, il l'était de cette 
manière obscure qui jette plus que du doute sur les pré- 
tentions des nombreuses familles persanes qui se flattent 
du même honneur. Les gens sérieux font remarquer que, 
pendant les longues persécutions subies par les Alydes 
sous les Khalifes Ommiades et surtout sous les Abbassides, 
tous les documents généalogiques propres à établir la 
descendance sacrée ont été ou détruits ou perdus; les 
proscrits sont tombés en grand nombre sous le sabre 
de leurs ennemis, le reste s'est dissimulé du mieux qu'il 
a pu faire, et, en admettant que le sang des Imams se 
soit conservé, il n'est au pouvoir de personne de prouver 
qu'il a dans les veines ce sang précieux. Quatre familles 
et pas davantage sont considérées comme plus en situa- 
tion que les autres de se dire Séyds, et encore les raisons 
qu'elles allèguent ne paraîtraient-elles sérieuses à aucun 
généalogiste d'Europe. Elles sont anciennes, elles sont 
considérables, il y a des siècles qu'on les voit en posses- 
sion du respect public; mais pour atteindre aux Imams, 
il leur reste une lacune de deux siècles au moins qu'elles 
ne peuvent combler et les monuments révérés qu'el- 
les présentent comme leur étant parvenus de leurs 
glorieux ancêtres, ëoit cachets, soit prières écrites de la 
main même des saints personnages en question, ou autres 
objets semblables, passeraient à peine chez nous pour 
des présomptions. 

Quoiqu'il en soit, Mirza-Aly-Mohammedn'aççaï^w^ 

144 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

à aucune de ces quatre maisons, et si ses pères, malgré 
ce qu'en disent les malveillants, ont porté ou réclamé la 
qualification de Séyd, c'était à un titre peu sûr. Quoi qui 1 
en soit, sa famille n'était pas tout à fait du peuple, elle 
possédait quelque peu de bien, et les résultats doivent 
porter à croire que Mirza-Aly-Mohammed avait reçu une 
éducation distinguée. 

Comme la grande, la presque totalité des Asiatiques, 
il se montra de bonne heure possédé par des idées reli- 
gieuses très-actives. 11 ne se contenta pas de la pratique 
des devoirs religieux ni de la profession des doctrines 
orthodoxes, il se jeta avec passion dans la poursuite 
et l'examen des nouveautés. Tout porte à croire que 
son esprit était dès le début ouvert et hardi. Il lut cer- 
tainement les évangiles dans les traductions des mission- 
naires protestants, il conféra souvent avec les Juifs de 
Shyraz, rechercha la connaissance des doctrines guè- 
bres, et s'occupa avec une prédilection marquée de 
ces livres singuliers, un peu suspects, fort honorés, re- 
doutés même, qui traitent des sciences occultes et de la 
théorie philosophique des nombres. C'est, dans l'Asie mu- 
sulmane, la passion des plus brillants esprits, et de très- 
bonne heure ce fut la sienne; autant vaut dire qu'il se 
reporta de tous ses efforts vers ce qui reste de l'antique phi- 
losophie araméenne, et il n'y aurait rien d'impossible, on 
le peut soupçonner à différents indices, qu'il ait eu en sa 
possession certains documents rares et d'une valeur ines- 
timable, probablement anciens ou* composés sur des 
textes anciens et relatifs à ce corps de doctrines. 

Il fit très-jeune le pèlerinage de la Mecque. Mais, au 
lieu d'être ramené par la vue de la Kaaba à des idées net- 
tement musulmanes, ce qu'il vit, ce qu'il entendit, ce 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 145 

qu'il éprouva, le jeta de plus en plus hors des voies ordi- 
naires. Il est bien probable que ce fut dans la ville sainte 
elle-même qu'il se détacha absolument et définitivement 
de la foi du Prophète, et qu'il conçut la pensée de ruiner 
cette foi pour mettre à sa place tout autre chose. 

Renfermé en lui-même, toujours occupé de pratiques 
pieuses, d'une simplicité de mœurs extrême, d'une dou- 
ceur attrayante, et relevant ces dons par son extrême 
jeunesse et le charme merveilleux de sa figure, il attira 
autour de lui un certain nombre de personnes édifiées. 
Alors on commença à s'entretenir de sa science et de 
l'éloquence pénétrante de ses discours. Il ne pouvait ou- 
vrir la bouche, assurent les hommes qui l'ont connu, qu'il 
ne remuât le fond du cœur. S' exprimant, du reste, avec 
une vénération profonde sur le compte du Prophète, des 
Imams et de leurs saints compagnons, il charmait les ortho- 
doxes sévères, en même temps que, dans des entretiens 
plus intimes, les esprits ardents et inquiets se réjouissaient 
de ne pas trouver en lui cette raideur dans la profession 
des opinions consacrées qui leur eût pesé. Au contraire, 
sa conversation leur ouvrait tous ces horizons infinis, 
variés, bigarrés, mystérieux, ombragés et semés çà et là 
d'une lumière aveuglante, qui transportent d'aise les 
imaginations de ce pays-là. Ce fut au pied de la Kaaba, 
de la maison d'Abraham et d'Ismaël, qu'Aly-Mohammed 
s'acquit ces premiers dévouements qui devaient plus tard, 
à très-peu de temps de là, prendre un tout autre caractère 
et dépasser de bien loin l'énergie commune des attache- 
ments mondains et passagers. 

# Aly-Mohammed revint donc de la Mecque bien plus 
complètement dissident qu'il n'y était arrivé. Quand il se 
trouva à Bagdad, il voulut, cependant, compléter ses im* 

146 COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 

pressions en se rendant à Koufa pour y visiter la mosquée 
ruinée, sans voûtes, sans piliers, presque sans murs au- 
jourd'hui, où Aly fut assassiné, et où la tradition montre 
encore la place du meurtre. Il y passa plusieurs jours 
en méditations. Il semble que ce lieu ait fait sur lui une 
grande impression, et qu'au moment d'entrer dans une 
voie qui pouvait, qui devait même aboutir à quelque drame 
pareil à celui qui avait eu lieu à cette mérrçe place sur la- 
quelle ses yeux étaient fixés, il ait eu des combats pénibles 
à soutenir contre lui-même. Un de ses partisans les plus 
résolus me disait un jour, en faisant du ketmàn avec moi, 
à cause des personnes qui nous écoutaient : « C'est dans 
cette mosquée de Koufa que le diable l'a tenté et l'a fait 
sortir de la droite voie. » Mais, à l'expression de son re- 
gard, je compris qu'il considérait, au contraire, l'espèce 
d'agonie morale éprouvée par Aly-Mohammed devant le 
lieu où les yeux de l'esprit lui avaient montré l'Imam 
Aly gisant à ses pieds, le corps ouvert, tout ensanglanté, 
comme la fin des hésitations humaines et le triomphe de 
l'esprit prophétique dans la personne de son maître. Il 
est certain que, quand celui-ci arriva à Shyraz, il était 
tout autre qu'à son départ. Nul doute ne l'agitait plus. Il 
était pénétré, persuadé; son parti était pris; et pour peu 
qu'il trouvât devant lui, à sa portée, des matières inflam- 
mables, il était résolu à y mettre le feu. Il en trouva. 

De Koufa il était venu par une barque arabe, un ban- 
galow, jusqu'à Boushyr, et, de là, avait gagné sa ville na- 
tale en s'unissant à une caravane qui devait traverser les 
montagnes. A peine arrivé, il rassembla autour de lui 
quelques-uns de ses compagnons de voyage, déjà séduits, 
et nombre d' auditeurs anciens, et, à cette troupe de pre- 
miers fidèles, il communiqua ses premiers écrits. C'était 

OOHEXCElfESIS PU 1ÂBTSVE. 147 

un journal de son pèlerinage et on commentaire sur h 
Sourat du Koran. appelée Joseph. 

Dans le premier de ces livres, il était surtout pieux et 
mystique; dans le second, la polémique et la dialectique 
tenaient une grande place, et les auditeurs remarquaient 
avec étonnement qu'il découvrait, dans le chapitre du 
Livre de Dieu qu'il avait choisi, des sens nouveaux dont 
personne ne s'était avisé jusqu'alors, et qu'il en tirait 
surtout des doctrines et des enseignements complète- 
ment inattendus. Ce qu'on ne se lassait pas d'admirer, 
c'étaient l'élégance et la beauté du style arabe employé 
dans ces compositions. Elles eurent bientôt des admira- 
teurs exaltés qui ne craignirent pas de les préférer aux 
plus beaux passages du Koran. 

Tavoue que je ne partage pas cette manière de voir. 
Le style d'Aly-Mohammed est terne et sans éclat, d'une 
raideur fatigante, d'une richesse douteuse, d'une correc- 
tion suspecte. Les obscurités qu'on y relève en foule ne 
viennent pas toutes de sa volonté, mais plusieurs ont 
pour raison d'être une inhabileté manifeste. Il s'en faut de 
tout que le Koran ait à craindre la comparaison; s'il 
arrive un jour où les ouvrages du nouveau prophète au- 
ront remplacé cet ancien livre, ils ne trouveront eux- 
mêmes l'admiration qu'à l'aide d'une esthétique nouvelle. 
Comme nous sommes encore sous les lois et les habitudes 
de l'ancienne, le Koran pour nous est incontestablement, 
à parler littérature, l'œuvre d'un grand génie, tandis que 
la Sourat de Joseph, ou, pour mieux dire, son commen- 
taire ressemble beaucoup au travail d'un écolier. 

Quoi qu'il en soit, l'impression produite fut immense à 
Shyraz, et tout le monde lettré et religieux se preésa au- 
tour d'Aly-Mohammed. Aussitôt qu'il paraissait datia la 

148 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

mosquée, on l'entourait. Aussitôt qu'il s'asseyait dans la 
chaire, on faisait silence pour l'écouter. Ses discours pu- 
blics n'attaquaient jamais le fond de l'islam et respec- 
taient la plus grande partie des formes; le ketmân, en 
somme, y dominait. C'étaient, néanmoins, des discours 
hardis. Le clergé n'y était pas ménagé ; ses vices y étaient 
cruellement flagellés. Les destinées tristes et douloureuses 
de l'humanité en étaient généralement le thème, et, çà et 
là, certaines allusions dont l'obscurité irritait les passions 
curieuses des uns, tandis qu'elle flattait l'orgueil des au- 
tres, déjà initiés en tout ou en partie, donnaient à ces pré- 
dications un sel et un mordant tels que la foule y grossis- 
sait chaque jour, et que, dans toute là Perse, on com- 
mença à parler d'Aly-Mohammed. 

Les Moullas de Shiraz n'avaient pas attendu tout ce 
bruit pour se réunir contre leur jeune détracteur. Dès 
ses premières apparitions en public, ils lui avaient en- 
voyé les plus habiles d'entre eux, afin d'argumenter contre 
lui et de le confondre, et ces luttes publiques, qui se te- 
naient soit dans les mosquées, soit dans les collèges, en 
présence du gouverneur, des fchefs militaires, du clergé, 
du peuple, de tout le mondé enfin, au lieu de profiter aux 
prêtres, ne contribuèrent pas peu à répandre et à exalter 
à leurs dépens la renommée de l'enthousiaste. Il est cer- 
tain qu'il battit ses contradicteurs; il les condamna j ce 
qui n'était pas très-difficile, le Koran à la main. Ce fut un 
jeu pour lui de montrer à la face de ces multitudes , qui 
les connaissaient bien , à quel point leur conduite, à quel 
point leurs préceptes, à quel point leurs dogmes mêmes 
étaient en contradiction flagrante avec le Livre, qu'ils ne 
pouvaient récuser. D'une hardiesse et d'une exaltation 
extraordinaires, il flétrissait, sans ménagement aucun, 

COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 149 

sans souci aucun des conventions ordinaires, les vices 
de ses antagonistes, et, après leur avoir prouvé qu'ils 
étaient infidèles quant à la doctrine, il les déshonorait 
dans leur vie et les jetait à croix ou pile à l'indignation 
ou au mépris des auditeurs. Les scènes de Shyraz, ces 
débuts de sa prédication furent si profondément émou- 
vants, que les musulmans restés orthodoxes, qui y ont as- 
sisté, en ont conservé un souvenir ineffaçable et n'en 
parlent qu'avec une sorte de terreur. Ils avouent unani- 
mement que l'éloquence d'Aly-Mohammed était d'une na- 
ture incomparable et telle que, sans en avoir été témoin , 
on ne saurait l'imaginer. 

Bientôt le jeune théologien ne parut plus en public 
qu'entouré d'une troupe nombreuse de partisans. Sa mai- 
son en était toujours pleine. Non-seulement il enseignait 
dans les mosquées et dans les collèges , mais c'était chez 
lui, surtout, et le soir, que, retiré dans une chambre avec 
l'élite de ses admirateurs, il soulevait pour eux les voiles 
d'une doctrine qui n'était pas encore parfaitement arrêtée 
pour lui-même . Il semblerait que, dans ces premiers temps, 
ce fût plutôt la partie polémique qui l'occupât que la 
dogmatique, et rien n'est plus naturel. Dans ces confé- 
rences secrètes, les hardiesses, bien autrement multi- 
pliées qu'en public, grandissaient chaque jour, et elles 
tendaient si évidemment à un renversement complet de 
l'islam, qu'elles servaient bien d'introduction à une nou- 
velle profession de foi. La petite Église était ardente, 
hardie, emportée, prête à tout, fanatisée dans le vrai sens 
et le sens élevé du mot, c'est-à-dire que chacun de ses 
membres ne se comptait pour rien et brûlait de sacrifier 
sang et argent à la cause de la vérité. Ce fut alors qu'Aly- 
Mohammed prit son premier titre religieux. Il annonça 

150 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

qu'il était le Bàb, la Porte par laquelle seule on pouvait 
parvenir à la connaissance de Dieu. On ne l'appela plus 
désormais que de ce nom à Shyraz et partout où il fut 
question de lui. Ses adversaires mêmes lui donnèrent et 
lui donnent encore ce titre. 11 n'est pas connu autrement. 
Toutefois les Bâbys, les gens de sa secte, ne le qualifient 
plus ainsi, parce qu'il arriva un moment où ils appri- 
rent que le titre de Bàb ne lui est pas particulier, et ils le 
nommèrent et le nomment Hezret-è-Alà , • ou Y Altesse* 
Sublime. Mais, pour être plus simple, nous suivrons ici 
l'usage des hétérodoxes, en lui conservant, dans toute 
cette histoire, le titre de Bàb. 

Extrêmement irrités, mécontents et inquiets, les Moul- 
las du Fars , ne pouvant d'ailleurs prévoir où s'arrêterait 
le mouvement qui se prononçait si fortement contre eux, 
n'étaient pas les seuls à se sentir dans l'embarras. Les 
autorités de la ville et de la province comprenaient trop 
bien que le peuple qui leur était confié et qui n'est ja- 
mais beaucoup dans leurs mains , cette fois n'y était plus 
du tout. Les hommes de Shyraz , légers, railleurs, turbu- 
lents, belliqueux, toujours prêts à la révolte, insolents 
en perfection, rien moins qu'attachés à la dynastie kadjare, 
n'ont jamais été faciles à mener, et leurs administrateurs - 
ont souvent des journées pénibles. Quelle serait la situa- 
tion de ces administrateurs, si le chef réel de la ville et 
du pays, l'arbitre des idées de tout le monde, l'idole de 
chacun, allait être un jeune homme que rien ne soumettait, 
n'attachait ou ne gagnait à rien, qui se faisait un piédestal 
de son indépendance et qui n'en tirait qu'un trop grand 
parti en attaquant chaque jour impunément et publique- 
ment tout ce qui jusqu'alors s'était considéré comme puis- 
sant et respecté dans la ville? A la vérité, les gens du roi, 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. loi 

la politique, l'administration proprement dite n'avaient 
encore été l'objet d'aucune des virulentes apostrophes du 
novateur; mais à le voir si rigide dans ses mœurs, si 
inexorable pour la fraude et l'esprit de rapine des mem- 
bres du clergé , il était fort douteux qu'il pût approuver 
au fond la même rapacité , la même fraude si florissantes 
chez les fonctionnaires publics , et on pouvait bien croire 
que le jour où ses regards tomberaient sur eux, il ne 
manquerait pas d'apercevoir et de vitupérer ce qu'on n'a- 
vait guère le moyen de cacher. 

Ces appréhensions, qui se présentaient d'elles-mêmes 
à tous les esprits, ne manquèrent pas de frapper les offi- 
ciers royaux et, d'ailleurs, les Moullas prenaient soin de 
leur démontrer que cette fois les intérêts étaient com- 
muns entre eux. Des conférences nombreuses eurent lieu, 
et il fut résolu que, tandis que le gouverneur, Mirza Hus- 
seïn Khan, décoré du titre de Nizam Eddooulèh, « l'Or- 
ganisateur du gouvernement, » écrirait à Téhéran pour ' 
exposer l'état des choses au point de vue de l'intérêt d'É- 
tat , les grands moudjteheds de la ville en feraient autant 
pour se plaindre au nom de la religion attaquée et si- 
gnaleraient les périls graves qui s'annonçaient d'une 
manière si énergique et si bruyante. 

Le Bâb et ses partisans furent immédiatement informés 
du coup qu'on prétendait leur porter. Ils ne s'en étonnè- 
rent nullement. Au lieu de cherchera le détourner, Aly- 
Mohammed écrivit lui-même à la Cour, et sa lettre arriva 
en même temps que ies accusations de ses adversaires. 
Sans prendre aucunement une attitude agressive vis-à- 
' vis du roi, s'en remettant, au contraire, à son autorité et 
à sa justice, il remontrait que, depuis longtemps, la dé- 
pravation du clergé était, en Perse, un fait connu' de tout 

152 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

le monde; que non-seulement les bonnes mœurs s'en 
trouvaient corrompues et le bien-être de la nation tout 
à fait atteint, mais encore que la religion même, viciée 
par la faute de tant de coupables, était en péril et mena- 
çait de disparaître en laissant le peuple dans les plus 
fâcheuses ténèbres; que, pour lui, appelé de Dieu, en 
vertu d'une mission spéciale, à écarter de tels mal- 
heurs, il avait déjà commencé à éclairer le peuple du 
Fars, que la saine doctrine avait fait les progrès les 
plus évidents et les plus rapides, que tous ses adver- 
saires avaient été confondus et vivaient désormais dans 
l'impuissance et le mépris public; mais que ce n'était 
qu'un début, et que le Bâb, confiant dans la magna- 
nimité du roi , sollicitait la permission de venir dans la 
capitale avec ses principaux disciples, et, là, d'établir des 
conférences avec tous les Moullas de l'Empire, en pré- 
sence du souverain, des grands et du peuple ; que, cer- 
tainement, il les couvrirait de honte; il leur prouverait 
leur infidélité ; il les réduirait au silence comme il avait 
fait des Moullas grands et petits qui avaient prétendu 
s'élever contre lui; que s'il était, contre son attente, 
vaincu dans cette lutte, il se soumettait d'avance à tout 
ce que le roi ordonnerait, et était prêt à livrer sa tête et 
celle de chacun de ses partisans. 

Le gouvernement fut extrêmement embarrassé de l'ar- 
bitrage qu'on lui déférait ainsi. En général, il n'est pas, 
depuis plusieurs siècles, dans la politique des souverains 
persans, de chercher de pareilles occasions. Depuis Shah- 
Abbas le Grand , la tradition politique veut que la pro- 
tection officielle accordée à l'Islam s'effectue plus en pa- 
roles qu'en faits. En réalité, on ne laisse pas que d'avoir 
un certain goût pour les dissidents de toute espèce, et, en 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 153 

général, pour tout ce qui peut tenir en échec la puis- 
sance du clergé. Le règne actuel a, sur ce point, les 
mêmes tendances que les règnes précédents. Il suit un 
peu l'exemple dé Mohammed-Shah, quoique avec plus de 
douceur, car celui-ci avait inauguré son gouvernement en 
faisant mettre à mort un des principaux Moudjteheds de 
Tebriz, qui cherchait à exciter une sédition. Cependant 
Nasreddin-Shah lui-même n-a pas hésité, plus tard, à dé- 
pouiller et à humilier l'Imam Djumè d'Ispahan, dont le 
courage ne s'est pas montré aussi haut que l'ambition. 
De sorte que lorsque les plaintes et les accusations mu- 
tuelles des Moullas et des Bâbys arrivèrent à Téhérau, il 
en résulta plus d'humeur et d'ennui que d'empressement 
à venger l'orthodoxie offensée. 

Il paraît même que, d'abord, l'impression fut favorable 
aux novateurs. Le premier ministre, Hadjy Mirza Aghassy, 
personnage bizarre, non sans capacité, au milieu de ses 
folies, et curieux à l'excès de discussions théologiques, en 
outre fort peu orthodoxe, se montra disposé à accéder au 
désir qu'exprimait le Bàb et à le faire venir à Téhéran 
pour y tenir des conférences. Le roi, dominé par son mi 
nistre, ne s'exprimait pas en termes malveillants sur 
Mirza Aly-Mohammed. Les gens d'esprit et les curieux se 
promettaient déjà un spectacle intéressant et dont la 
moindre partie n'eût pas été le scandale des accusations 
portées contre tel ou tel ecclésiastique dont la chronique 
scandaleuse s'occupait avec prédilection. Mais un homme 
fort sage, le Sheykh Abdoul-Housseïn , Moudjtehed lui- 
même, alla trouver Hadjy Mirza Aghassy, et lui ayant fait 
apprécier les raisons sérieuses qui devaient le porter à 
changer d'avis, ce qui semblait sur le point de se faire, 
fut arrêté tout net et le cours des idées cfflxt%3&. 

154 COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 

Le sheykh Abdoul-Housseïn, bien que personnage reli- 
gieux, est plutôt ce que nous appellerions un juriscon- 
sulte. Il s'occupe assez peu de théologie , beaucoup de 
questions légales : sa sagacité et sa froide raison inspi- 
rent en général une grande confiance, en même temps 
que la sévérité de ses mœurs et leur gravité lui ont 
acquis un crédit considérable. Il est aujourd'hui admi- 
nistrateur, pour le roi, des fonds destinés à l'embellis- 
sement et aux réparations des édifices sacrés à Kerbela 
et à Nedjef. Mais, alors, il habitait Téhéran. Il insista 
donc auprès du premier ministre et des grands en deman- 
dant s'il entrait dans leurs vues, s'il était sage de détruire 
la religion existante, pour lui en substituer une nouvelle 
que l'on ne connaissait pas encore. L'État, disait-il, avait 
assez à fairç^à se relever des décombres, où tant et de si 
longs malheurs l'avaient enseveli, sans qu'on le jetât 
encore dans les convulsions d'une crise et probablement 
d'une guerre religieuse. Était-on tellement assuré des 
intentions ultérieures du Bâb et des dernières consé- 
quences de ses doctrines qu'on pût se croire avisé en le 
favorisant? Si le clergé devait se mettre une fois en dé- 
fense, non plus contre le Bâb, mais contre le gouverne- 
ment, de qui il était en droit d'attendre protection, pou- 
vait-on penser qu'il ne trouverait pas des forces et savait- 
on bien ce qui pourrait s'ensuivre? Bref, il fit réfléchir 
Hadjy Mirza Aghassy et tous ceux que l'étourderie natio- 
nale avait un moment emportés, et il obtint l'assurance 
que, non-seulement les conférences n'auraient pas lieu et 
qu'Ali-Mohammed recevrait la défense de venir à Téhéran, 
mais encore qu'on prendrait contre lui et contre ses par- 
tJsans des mesures qui les réduiraient tous au silence. 
Le ministre ne tint pas bien fidèlement cette dernière 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. i53 

partie de sa promesse. Il eut peur d'incliner au delà 
du besoin du côté du clergé, et en même temps, ne 
voulant point, par une sévérité que sa conscience n'exi- 
geait pas, susciter peut-être des résistances et des scan- 
dales, il se contenta d'écrire au gouverneur de Shyraz, 
Nizam Eddopulèh , que toutes prédications publiques 
relatives aux doctrines nouvelles eussent à cesser des 
deux parts, qu'on ne permît pas plus la défense que l'at- 
taque, et qu'Aly-Mohammed eût à se renfermer dans sa 
maison, d'où, jusqu'à nouvel ordre, il lui était défendu 
de sortir. Le Bâb et les siens se soumirent sans hési- 
tation. Mais les -Moullas s'écrièrent unanimement que 
la prétendue protection dont on les couvrait était illu- 
soire et insultante pour la religion, dont elle avait l'air 
de mettre en doute le droit souverain ; ils prétendirent 
que le danger était plus imminent que jamais et le Bâb 
plus puissant qu'il ne l'avait encore été. Ils avaient 
raison. 

Quand les Bâbys eurent appris qu'on ne sévissait pas 
contre leur chef et que, par conséquent, les espérances 
de l'ennemi étaient trompées, quand ils virent qu'on se 
bornait à demander, à commander un repos impossible, 
ils triomphèrent. Provisoirement, Aly-Mohammed obéis- 
sant restait dans sa maison. Mais disciples et partisans, 
fort encouragés, ne se firent pas faute de répéter partout 
que le refus de conférer avec leur chef équivalait à un 
aveu d'impuissance et qu'il était désormais bien mani- 
feste que les musulmans n'avaient pas d'arguments sé- 
rieux à opposer à leur doctrine non plus qu'à leurs 
attaques. Les populations trouvèrent cette façon de rai- 
sonner assez juste. Dès ce moment, les conversions de- 
vinrent journalières et parmi les savants, fcV^rck\fô$ 

156 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Moullas eux-mêmes on put signaler des défections impor- 
tantes. 

Dans le sein du cénacle, les passions, de plus en plus 
excitées, redoublèrent d'ardeur. Le Bâb parla de lui-même 
d'une façon plus explicite qu'il ne l'avait encore fait. Il 
ne se présenta plus comme un voyant pourvu de grâces 
spéciales ; non plus même comme un prophète plus ou 
moins directement inspiré de Dieu, ainsi que l'avait été 
Mohammed. Il déclara qu'il n'était pas le Bâb, comme on 
l'avait cru jusqu'alors, comme il l'avait pensé lui-même, 
c'est-à-dire la Porte de la connaissance des vérités, mais 
qu'il était le Point, c'est-à-dire le générateur même dé la 
vérité, une apparition divine, une manifestation toute-puis- 
sante, et, c'est en tant que Point, qu'il reçut la qualifica- 
tion $ Altesse-Sublime. 

Le titre de Bâb, ainsi devenu libre, pouvait désor- 
mais récompenser le pieux dévouement de l'un des néo- 
phytes. 11 appartenait de droit à quelqu'un de cette 
troupe choisie dont Aly-Mohammed était entouré et qui 
lui témoignait la plus aveugle confiance et l'attache- 
ment le plus illimité. Ces apôtres , élus parmi tous 
leurs compagnons, étaient au nombre de dix-huit. La vé- 
nération des Bâbys reste attachée à leurs noms; ils sont 
tous plus que des saints, ils sont à peu de distance de la 
divinité absolue, pourtant ils ne sont pas égaux et celui 
qui prit, parmi eux, le plus haut rang après le Révélateur, 
celui à qui fut conféré le titre de Bâb quand le Point fut 
manifesté, ce fut un certain prêtre du Khorassan, appelé, 
du lieu de sa naissance, Moulla Housseïn-Boushrewyèh. 
Après le Bâb, il n'est personne qui ait rempli un rôle 
aussi considérable dans les débuts de la religion nouvelle. 
Moulla Jîousseïn-Boushrewyèh était un homme auquel 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 157 

ses adversaires reconnaissaient eux-mêmes un grand 
savoir et une extrême énergie de caractère. Il s'était 
livré à Tétude dès son enfance , et avait fait dans la théo- 
logie et la jurisprudence des progrès qui lui avaient 
acquis de la considération. Aux premiers temps des 
prédications d' Aly-Mohammed , ce qu'il put apprendre 
dans le Khorassan des idées et des doctrines de ce per- 
sonnage, dont on commençait à parler par toute la Perse, 
frappa vivement son imagination,' et, quittant son pays, 
il se rendit à Shyraz, où on le vit bientôt figurer paftni 
les adeptes les plus ardents de l' Altesse-Sublime. C'était 
une conversion marquante, importante. Le Bâb en jugea 
ainsi; car il le choisit pour son principal lieutenant et lui 
conféra le titre qu'il avait porté lui-même. 11 semblerait 
que Moulla Housseïn-Boushrewyèh ait procédé avec beau- 
coup de précaution dans l'examen des doctrines dont il 
allait devenir un des principaux propagateurs. L'histoire 
universelle intitulée : Nasekh Attewarikh, ou « Efface- 
ments des Chroniques, » qui a donné, au point de vue 
officiel et strictement musulman, l'histoire des événe- 
ments que je rapporte, assure que les premières fois que 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh vitle Bâb, ce fut en secret, 
et qu'il eut avec lui de nombreux entretiens avant de 
se déclarer publiquement son auditeur. Il fut convaincu. 
Alors il ne ménagea plus rien , et , comme obéissant aux 
ordres de la Cour, le Bâb ne sortait pas de sa maison, 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh vivait, en quelque sorte, 
enfermé avec lui , ne le quittant pas et excitant par ses 
discours, par son exemple, la foi de ses compagnons, et 
même le zèle, pourtant bien ardent déjà, du Révélateur. 
On a vu par ce qui précède que la réputation du Bâb 
et l'intérêt pour ses doctrines ne s'étaient nullement ren- 

158 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

fermés dans la seule ville de Shyraz , ni même dans la 
province du Fars. Dans toute retendue de l'Empire, on 
s'en entretenait et on désirait vivement être instruit des 
vues et des idées qui faisaient déjà tant parler. Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh, désigné par son chef et emporté 
par son zèle , fut le premier missionnaire qu'aient eu les 
Bâbys. Il reçut Tordre de se rendre dans l'Irak et dans le 
Khorassan, de prêcher dans toutes les villes et dans tous 
les villages, d'attaquer la foi anoienne et d'exposer la 
nouvelle, et de multiplier les conversions le plus qu'il le 
pourrait faire. Afin de ne point paraître, aux yeux des 
gens méfiants, comme un aventurier sans droits, sans 
témoignages et sans preuves, il emporta le Récit du Pè- 
lerinage et le Commentaire sur la Sourat de Joseph, qui 
composaient alors toute la somme des ouvrages bâbys. 
Pour le reste, c'était à sa science et à sa foi d'y sup- 
pléer. 

Moulla Housseïn prit congé de son maître et des autres 
disciples , et , ainsi que cela lui était commandé , il se 
rendit d'abord à lspahan . Cette ville, déchue qu'elle est du 
rang de capitale , est tombée , quant à sa population, du 
chiffre de 600,000 ou 700,000 âmes qu'elle a eu sous les 
Sefewyèhs, à celui de 80,000 ou 90,000; elle est encore 
néanmoins, avec Téhéran et Tébriz, une cité importante 
de la Perse. Sa gloire ancienne n'a pas complètement dis- 
paru. Ses collèges n'ont point perdu toute leur réputation ; 
de nombreux écoliers les fréquentent, et son clergé occupe 
peut-être le premier rang parmi les clergés de l'empire. 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh se présenta hardiment, prê- 
cha, montra ses livres, et, presque à son début, convertit 
un homme considérable, Moulla Mohammed Taghy, liera ty, 
yrjsconsulte de mérite, qui devint, lui aussi, un des 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 159 

principaux de la secte. On se pressait en foule pour en- 
tendre le prédicateur. Il occupait, tour à tour, toutes les 
chaires d'Ispahan, où il faisait en liberté ce qui avait été 
interdit à Shyraz. Il ne craignait pas de dire publique- 
ment et d'annoncer que Mirza Aly-Mohammed était le 
douzième Imam , l'Imam Mehdy ; il montrait et lisait les 
livres de son maître; il en faisait remarquer l'éloquence 
et la profondeur, faisait ressortir l'extrême jeunesse du 
Voyant, en racontait des miracles. Bref, il produisit une 
impression telle que le vieux gouverneur, personnage 
redouté et redoutable par ses talents et un peu aussi par 
sa cruauté, leM6temed-Eddooulèh,Menoutjehr-Khan, eu- 
nuque géorgien, avoua qu'il ne trouvait rien d'impossible à 
ce qu'un personnage aussi extraordinaire que Moulla Hous- 
seïn-Boushrewyèh fût un saint, et à ce que celui qui l'avait 
envoyé et qui avait composé les belles choses qu'on lui 
lisait, ne fût aussi l'Imam Mehdy, le Caché. 11 faut dire 
ici , pour prévenir toute erreur, qu'en assimilant le Bàb 
au douzième Imam , le missionnaire cherchait à se faire 
comprendre de la foule et à gagner ses sympathies, abso- 
lument comme saint Paul lorsqu'il révélait aux Athéniens 
que le Dieu qu'il leur annonçait était ce Dieu inconnu 
auquel ils avaient déjà élevé un autel. C'était des deux 
parts une façon de parler, et on verra plus tard qu'il n'y 
a aucun rapport entre l'idée que les Bèbys se font du 
Point, et ce que les musulmans pensent au sujet de l'I- 
mam Mehdy. 

Après avoir réussi, à Ispahan, au delà de toute espé- 
rance, Moulla Housseïn-Boushrewyèh se dirigea sur 
Kashan, et, à peine arrivé, il y commença ses prédi- 
cations. 11 convertit encore plusieurs personnes, tant 
dans le peuple que parmi les savants, et entre autres, 

160 COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 

en ce qui est de cette dernière classe, un certain Hadjy 
Mirza Djany, marchand de la ville; mais il échoua dans 
une tentative pour convaincre un des grands Moudj- 
teheds, Hadjy Moulla Mohammed. Au dire des musul- 
mans, il eut affaire à trop forte partie, et, après une 
très-longue discussion , le Hadjy, voyant le missionnaire 
bâby réduit au silence, le chassa de sa présence. Cepen- 
dant, ce qui pourrait faire douter quelque peu d'une vic- 
toire si complète, c'est que le vainqueur se montrant plus 
que modéré; n'osa pas interdire les prédications ulté- 
rieures ; que Moulla Housseïn-Boushrewyèh resta à Ka- 
shan tant qu'il lui plut, et en partit en pleine liberté 
pour se rendre à Téhéran. 

11 passa quelques jours dans cette capitale, mais il ne 
s'y produisit pas en public, et se contenta d'avoir avec 
les personnes qui vinrent le visiter des entretiens qui 
pouvaient passer pour confidentiels. Il ne laissa pas que de 
recevoir ainsi beaucoup de monde et d'amener à ses opi- 
nions un assez grand nombre de curieux. Chacun voulait le 
voir ou l'avoir vu , et le roi Mohammed-Shah et son mi- 
nistre, Hadjy Mirza Aghassy, en vrais Persans qu'ils 
étaient, ne manquèrent pas de le faire venir. Il leur ex- 
posa ses doctrines et leur remit les livres du maître, 

Mohammed-Shah , dont j'ai déjà parlé, était un prince 
d'un caractère tout particulier, non point rare en Asie, 
mais tel que les Européens n'ont guère su l'y voir, et 
encore moins l'y comprendre. Bien qu'il ait régné dana 
un temps où les habitudes de la politique locale étaient 
encore assez dures, il était doux et endurant, et sa tolé- 
rance s'étendait jusqu'à assister d'un œil fort placide aux 
désordres de son harem, qui, pourtant, auraient eu quel- 
que droit de le fâcher; car, même sous Feth-Aly-Shah  

COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 161 

le laisser-aller et le caprice des fantaisies ne furent jamais 
portés aussi loin. On lui prête ce mot, digne de notre 
xvm e siècle : « Que ne vous cachez-vous un peu, ma- 
dame? Je ne veux pas vous empêcher de vous amuser. » 
Mais chez lui ce n'était point affectation d'indifférence, 
c'était lassitude et ennui. Sa santé avait toujours été dé- 
plorable; goutteux au dernier degré, il souffrait des dou- 
leurs continuelles et avait à peine du relâche. Son carac- 
tère, naturellement faible, était devenu très-mélancolique, 
et, comme il avait un grand besoin d'affection et qu'il ne 
trouvait guère de sentiments de ce genre dans sa famille, 
chez ses femmes, chez ses enfants, il avait concentré 
toutes ses affections sur le vieux Moulla, son précepteur. 
Il en avait fait son unique ami, son confident, puis son 
premier et tout-puissant ministre, et enfin, sans exagéra- 
tion ni manière de parler, son Dieu. 

Élevé par cette idole dans des idées fort irrévéren- 
cieuses pour l'Islamisme, il ne faisait non plus de cas des 
dogmes du prophète que du Prophète lui-même. Les 
Imams lui étaient très-indifférents , et s'il avait quelques 
égards pour Aly , c'était en raison de cette bizarre opéra- 
tion de l'esprit par laquelle les Persans identifient ce 
vénérable personnage avec leur nationalité. Mais, en 
somme, Mohammed-Shah n'était pas musulman, non plus 
que chrétien , guèbre ou juif. Il tenait pour certain que 
la substance divine s'incarnait dans les Sages av.ec toute 
sa puissance ; et comme il considérait Hadjy Mirza 
Aghassy comme le Sage par excellence, il ne doutait pas 
qu'il ne fût Dieu, et lui demandait dévotement quelque 
prodige. Souvent il lui arriva de dire à ses officiers, d'un 
air pénétré et convaincu : « Le Hadjy m'a promis un 
miracle pour ce soir, vous verrez I » En dehors du Hadjy, 

162 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Mohammed-Shah était donc d'une prodigieuse indifférence 
pour le succès ou les revers de telle ou telle doctrine 
religieuse; il lui plaisait, au contraire, de voir s'élever 
des conflits d'opinions qui témoignaient à ses yeux de 
l'aveuglement universel. 

Le Hadjy, de son côté, était un Dieu d'une espèce toute 
particulière. 11 n'est pas absolument certain qu'il ne crût 
pas de lui-même ce dont Mohammed-Shah était per- 
suadé. Dans tous les cas, il professait les mêmes principes 
généraux que le roi , et les lui avait de bonne foi incul- 
qués. Mais cela ne l'empêchait pas de bouffonner. La 
bouffonnerie était le système, la règle, l'habitude de sa 
conduite et de sa vie. Il ne prenait rien au sérieux, à 
commencer par lui-même : « Je ne suis pas un premier 
ministre , répétait-il constamment et surtout à ceux qu'il 
maltraitait; je suis un vieux moulla, sans naissance et 
sans mérite, et si je me trouve à la place où je suis, 
c'est que le roi l'a voulu. » 

Il ne parlait jamais de ses fils sans les appeler fils de 
drôlesse et fils de chien. C'est dans ces termes qu'il de- 
mandait de leurs nouvelles ou leur faisait transmettre 
des ordres par ses officiers quand ils étaient absents. Son 
plaisir particulier était de passer des revues de cavaliers 
où il réunissait, dans leurs plus somptueux équipagçs 
tous les Khans nomades de la Perse. Quand ces belli- 
queuses tribus étaient rassemblées dans la plaine, on voyait 
arriver le Hadjy, vêtu comme un pauvre , avec un vieux 
bonnet pelé et disloqué, un sabre attaché de travers sur 
sa robe, et monté sur un petit âne. Alors il faisait ranger 
les assistants autour de lui^ les traitait d'imbéciles, 
tournait en ridicule leur attirail, leur prouvait qu'ils 
n'étaient bons à rien, et les renvoyait chez eux avec des 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 163 

cadeaux; car son humeur sarcastique s'assaisonnait de 
générosité. 

En dehors de ses idées mystiques , il avait deux pas- 
sions qui jouaient un rôle considérable dans sa vie : l'ar- 
tillerie et l'agriculture. 

En ce qui est de la première , il est le premier qui ait 
installé à Téhéran une fonderie de canons ; il faisait ras- 
sembler de partout et venir d'Europe les modèles des 
inventions et des perfectionnements les plus récents. Il 
inventait lui-même, et j'ai vu- un appareil de sa création. 
C'est une espèce de cône de huit ou dix pieds de long, en 
tôle, et monté sur des roues. L'intérieur devait être rempli 
de mitraille et de poudre avec une mèche saillant à l'ex- 
térieur. Le Hadjy se proposait de faire confectionner un 
grand nombre de ces machines, que, dans un jour de 
bataille, on ferait atteler et qui marcheraient sur le front 
de l'armée persane. Au moment d'engager Faction, on 
mettrait le feu aux mèches, on détellerait les chevaux 
et les conducteurs s'enfuiraient avec toutes les troupes* 
L'ennemi, alors, ne manquerait pas de se précipiter à 
leur poursuite, il se jetterait aveuglément sur les ma- 
chines infernales, il sauterait; et les Persans n'auraient 
plus qu'à se réjouir d'une victoire si ingénieusement 
obtenue. 

Sans me permettre aucune objection contre le système 
du Hadjy, je suis plus heureusement frappé de ce qu'il a 
fait en agriculture. Il a réellement créé autour de Té- 
héran un grand nombre de villages, et donné à la Perse 
beaucoup de plantes d'utilité ou d'agrément qu'elle ne 
possédait pas avant lui, ce qui constitue, après tout, un 
service réel. Mais, au milieu de tous ces travaux et de 
prodigalités sans nom, la bouffonnerie l'emportait tou 

164 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

jours, et c'est là ce qui a donné à l'administration du 
Hadjy son principal trait de caractère. Rien de sérieux^ 
un grand laisser-aller en toutes choses, un fonds d'idées 
religieuses qui n'étaient les idées de personne, et, pour 
ce motif, un vif penchant à voir sans déplaisir les idées 
de tout le monde plus ou moins tenues en échec, combiné 
avec la passion de ne pas se donner d'ennui en ordonnant 
quoi que ce fût de définitif, telle était la situation que le 
Bàb avait déjà trouvée quelques mois auparavant et qui 
n'existait pas moins au moment où Moulla Housseïn-Boush- 
rewyèh eut ses entretiens avec le roi et avec son ministre. 
Le novateur apportait de la part du Bàb des paroles 
toutes de dévouement et de soumission. Les nouveaux 
religionnaires désiraient être tes plus fermes soutiens de 
la dynastie et travailler à sa gloire. Il n'était plus besoin 
désormais de montrer que l'opinion publique recevait 
avec faveur la doctrine nouvelle ; le fait était évident de 
lui-même, et non-seulement à Shyraz, à lspahan, à Kashan, 
à Téhéran même, le bâbysme faisait chaque jour dep pro- 
grès dans toutes les classes de la société, mais on savait 
encore qu'il en était de même à Hamadan, à Kazwyn, à 
Zendjan, à Kerman, à Yezd. Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
pouvait donc insinuer avec raison qu'il était plus à propos 
de compter avec son maître que de le combattre, et meil- 
leur de se le donner pour ami que pour adversaire. Défendre 
l'intérêt de la foi musulmane, c'était assurément ce que le 
roi et son ministre ne pouvaient, au sentiment de leur 
interlocuteur, avoir la moindre velléité de faire, puis- 
que, aussi complètement que personne, ils étaient détachés 
des intérêts du Prophète ; quant à leurs opinions parti- 
culières, il n'y avait rien, précisément; qui s'opposât à 
des compromis, et du moment que le Hadjy était dieu, à 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 165 

un titre quelconque, il ne pouvait pas lui sembler trop 
illogique, à lui ni à son royal adorateur, que le Bâb fût 
aussi une émanation divine. 

A ces considérations, Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
ajouta que la Perse paraissait entrer dans des voies 
nouvelles; que les rapports avec l'Europe devenant 
chaque jour plus multipliés et plus certains, il n'était pas 
sans importance de favoriser des dogmes qui, comme ceux 
du Bâb, se rapprochaient des notions généralement ré- 
pandues dans le monde, comme, par exemple, l'abolition 
dé l'impureté légale et, à peu près, celle de la polygamie ; 
qu'en outre, à raisonner suivant la pure politique, c'était 
un dessein qui avait occupé les souverains les plus consi- 
dérables de l'Asie centrale dans ces trois derniers siècles, 
c'est-à-dire le Grand Mogol Shah-Akhbar, le fondateur des 
Séféwyehs, Shah-Ismaïl et le conquérant Nader-Shàh, 
que celui de fonder une religion qui rassemblât dans son 
sein, en les conciliant, les doctrines des musulmans, des 
chrétiens et des juifs. Or, le Bâb opérait précisément cette 
fusion, et le roi allait se couvrir d'une gloire immortelle 
en acceptant la conduite d'une si glorieuse réforme. 

A en juger d'après le caractère et les mœurs de Mo- 
hammed-Shah et de son favori, ce dut être précisément 
cette possibilité de gloire qui dut les dégoûter décidément 
du bâbysme et les rendre hostiles aux vues de Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh. Ils furent forcés de comprendre 
qu'on leur demandait de prendre de la peine pour un but 
qui ne les intéressait pas. La goutte, le mysticisme, l'in- 
différence et la bouffonnerie ne sont pas des soutiens natu- 
rels de l'ambition, et quand on eut raisonné suffisamment 
avec l'apôtre, qu'on eut lu, goûté et critiqué les ouvrages 
du Bâb, on se trouva fatigué de cette affaire, iaqjûfcl kt 

m COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

suites qu'elle pouvait avoir, ennuyé des réclamations 
quelle soulevait. 

On prit donc avec le missionnaire bàby un ton rigoureux, 
et afin de se débarrasser de lui une fois pour toutes, on lui 
déclara que s'il voulait conserver ses membres et même 
la vie, il n'avait qu'à quitter Téhéran dans le plus bref 
délai. Du reste, on ne lui prescrivait absolument rien 
autre chose et on ne s'expliquait pas sur le fond. Ainsi 
repoussé, Moulla Housseïn aurait été dans un grand em- 
barras peut-être pour maintenir la position favorable qu'il 
avait créée, si de nouvelles ressources n'avaient été pré- 
parées à la religion nouvelle par le Bàb dans le moment 
même que son premier mandataire obtenait ses premiers 
succès. 

En effet, très-peu de temps après que Moulla Housseïn. 
était parti de Shyraz, le Bàb avait envoyé, dans d'autres 
directions, deux émissaires sur lesquels il fondait égale- 
ment de grandes espérances, et qui, avec non moins de 
talents peut-être, n'avaient pas moins de zèle, de foi et, 
par la suite, ne devaient guère acquérir moins de renom- 
mée que leur devancier. L'un de ces fidèles était Hadjy 
Mohammed-Aly-Balfouroushy, l'autre était une femme. 

Hadjy Mohammed-Aly-Balfouroushy est, aux yeux des 
bàbys, un grand saint, un personnage qui ne saurait être 
trop vénéré. Sa science, la pureté de sa doctrine, l'éclat 
de son dévouement, tout ce qui lui arriva par la suite, le 
recommandent de la façon la plus expresse à la vénération 
des croyants. 11 fut député par le Bàb dans son propre 
pays, le Mazendéran, et il y obtint de très-grands succès, 
qui devaient tenir une place considérable dans l'histoire 
du bàbysme. Sachant Moulla Housseïn-Boushrewyèh à 
Téhéran, il s'était mis en rapport avec lui et l'avait ins- 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 167 

truit de tout ce qu'il faisait, car ses propres démarches 
dépendaient à l'avenir du succès ou de l'échec du premier 
vicaire du Bâb. 

L'autre missionnaire, la femme dont je parle, était, 
elle, venue à Kazwyn, et c'est assurément, en même 
temps que l'objet préféré de la^vénération des Bâbys, une 
des apparitions les plus frappantes et les plus intéres- 
santes de cette religion. Cette femme, donc, s'appelait de 
son vrai nom Zerryn-Tadj, « la Couronne d'Or, » et était 
surnommée Gourret-Oul-Ayn,. « la Consolation des Yeux, » 
nom sous lequel elle est surtout connue ; mais on l'appelle 
aussi Hezret-è-Taherêh, « Son Altesse la Pure, » et encore 
Nokteh ou le Point, c'est-à-dire la partie culminante de 
la prophétie incarnée. Elle était de Kazwyn et apparte- 
nait à une famille sacerdotale. Son père, Hadjy Moulla 
» 45aleh, passait pour un jurisconsulte des plus distingués, et 
on l'avait mariée de bonne heure à son cousin Moulla 
Mohammed, qui avait aussi une bonne réputation d'homme 
instruit. On a vu, dans les chapitres précédents, que la 
ville de Kazwyn était, en quelque sorte, depuis une qua- 
rantaine d'années, le centre de la doctrine des Shey 
khys et que des hommes habiles en philosophie y ensei- 
gnent encore. La famille de Gourret-oul-Ayn jouait un 
rôle dans ce mouvement et y prenait grande part, sur- 
tout par le père de son mari, Moulla Mohammed-Taghy, 
l'homme éminent de la ville, moudjtehed des plus consi- 
dérés et traditionniste fameux dans toute la Perse. 

Bien que musulmans et Bâbys se répandent aujourd'hui 
en éloges extraordinaires sur la beauté de la Consolation 
des Yeux, il est incontestable que l'esprit et le caractère 
de cette jeune femme étaient beaucoup plus remarquables 
encore. Ayant souvent, et, pour ainsi dire, quotidienne* 

168 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

ment assisté à des entretiens fort doctes, il paraît que, 
de bonne heure, elle y avait pris un grand intérêt, et il 
se trouva, un jour, qu'elle était parfaitement en état de 
suivre les subtiles discussions de son père, de son oncle, 
de son cousin, devenu son mari, et même de raisonner avec 
eux, et, souvent, de les étonner par la force et l'acuité de 
son intelligence. En Perse, ce n'est pas chose ordinaire 
que de voir des femmes appliquer leur esprit à de pareils 
emplois, mais ce n'est pas non plus un phénomène tout à 
fait rare; ce qui est là, comme ailleurs, vraiment extra- 
ordinaire, c'est de rencontrer une femme égale à Gourret- 
Oul-Ayn. Non-seulement ellepoussa la connaissance de 
l'arabe jusqu'à une perfection inusitée, mais elle devint 
encore éminente dans la science des traditions et celle 
des sens divers que l'on peut appliquer aux passages dis- 
cutés du Koran et des grands auteurs. Enfin elle passait à 
Kazwyn, et, à bon droit, pour un prodige. 

Ce fut dans sa famille qu'elle entendit parler pour la 
première fois des prédications du Bâb à Shyraz et de la 
nature des doctrines qu'il prêchait. Ce qu'elle en apprit, 
tout incomplet et imparfait que ce fût, lui plut extrétae- 
ment. Elle se mit en correspondance avec le Bâb, et bien- 
tôt embrassa toutes ses idées. Elle ne se contenta pas 
d'une sympathie passive ; elle confessa en public la foi de 
son maître; elle s'éleva non-seulement contre la poly- 
gamie, mais contre l'usage du voile, et se montra à visage 
découvert sur les places publiques, au grand effroi et au 
grand scandale des siens et de tous les musulmans sin- 
cères, mais aux applaudissements des personnes déjà 
nombreuses qui partageaient son enthousiasme et dont ses 
prédications publiques augmentèrent de beaucoup le cer- 
c)e. Son oncle, le docteur, son père, le juriste, son mari, 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 169 

épuisèrent tout pour là ramener au moins à une conduite 
plus placide et plus réservée. Elle les repoussa par ces 
arguments sans réplique de la foi impatiente du repos. 
On l'accuse même (le fait ne parait nullement prouvé) 
devoir dirigé les coups d'une troupe de ses partisans, qui 
massacrèrent son beau-père dans la grande mosquée, 
pendant que le vieillard faisait sa prière. Ce fut la pre- 
mière violence née du bâbysme. A la fin, lasse des impor- 
tunités, la Consolation des Yeux quitta sa famille et se 
consacra hautement à l'apostolat dont le Bàb lui avait 
conféré tous l'es droits et confié tous les devoirs. Sa 
réputation théologique devint immense, et l'idée qu'elle 
avait elle-même de sa valeur était telle, qu'un jour, 
raconte-t-on, Moulla Mohammed-Aly-Balfouroushy s'é- 
tant tourné vers la Kibla musulmane pour faire sa prière, 
Gourret-Oul-Ayn le prit par le bras et lui dit : « Non! 
c'est à moi qu'il faut t' adresser : je suis la Kibla I » Je n'ai 
jamais entendu personne parmi les musulmans mettre 
en doute la vertu d'une personne si singulière. 

Tels étaient les deux associés, l'apôtre du Mazendéran 
et la Voyante de Kazwyn, que Moulla Housseïn fit préve- 
nir lorsque l'ordre de quitter Téhéran lui parvint. Ce fut 
avec ces deux collègues qu'il consulta sur ce qu'il avait à 
faire. 11 ne fallait plus penser, pour le moment du moins, 
à ranger le pouvoir laïque du côté du Bàb et à décider par 
un coup de main la victoire contre l'Islam. D'autre part, 
il eût été fâcheux de compromettre, par une résistance 
hors.de saison, la situation, en définitive très-bonne, que 
l'on avait conquise dans la nation elle-même, en s' obsti- 
nant, par un séj our orgueilleux à Téhéran, à appeler sur soi 
des rigueurs qu'évidemment le Roi et son ministre ne te- 
naient pas à réaliser. On résolut donc que Moulla Housseïn- 

i70 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Boushrewy èh obéirait et irait dans les provinces continuer 
le cours de ses prédications et de ses conquêtes. Le tra- 
vail serait plus lent, mais il n'en serait pas moins sûr, si 
l'on en pouvait juger par le passé. La direction qu'il con- 
venait de suivre et les pays à convertir étaient bien indi- 
qués : Moulla Housseïn avait traversé victorieusement le 
Sud de la Perse; Gourret-Oul-Ayn s'occupait de l'Ouest; 
le Balfouroushy réussissait dans le Nord. L'apostolat de 
l'Est restait à entreprendre, et le lieutenant du Bâb, pre- 
nant congé de ses deux ardents coreligionnaires, quitta la 
capitale et se dirigea, sans rien dire, vers le Khorassan. 
On était alors à la fin de 4847. Le pèlerin mettait à 
profit, suivant son usage, un séjour, qu'il prolongeait au 
besoin, dans tous les villages, les bourgs et les villes de sa 
route, pour tenir des conférences, argumenter contre les 
moullas, faire connaître les livres du Bàb et prêcher ses 
doctrines. Partout on l'appelait, on l'attendait avec impa- 
tience; il était recherché avec curiosité, écouté avide- 
ment, cru sans beaucoup de peine. Ce fut surtout à Nisha- 
pour qu'il fit deux conversions importantes, dans les 
personnes de Moulla Abd-el-Khalek de Yezd, et de Moulla 
Aly le Jeune. Le premier de ces docteurs avait été élève 
du sheykh Ahmed-Ahsayy. C'était un personnage célèbre 
et par sa science et par son éloquence et par son crédit 
sur le peuple. L'autre, sheykhy comme le premier, de 
mœurs sévères et de grande considération, occupait le 
poste considérable de principal moudjtehed de la ville. 
Tous deux devinrent Bâbys emportés et firent retentir 
les chaires des mosquées des prédications les plus violen- 
tes contre l'Islam. Pendant quelques semaines on eût pu 
croire que la religion ancienne était décidément vaincue. 
Le clergé, démoralisé par la défection de son chef, effrayé 

COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 171 

des discours publics qui le ménageaient si peu, ou n'osait 
se montrer ou avait pris ta fuite. Quand Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh arriva à Meshhed, il trouva, d'une part, la 
population émue et divisée à son sujet; de l'autre, le 
clergé averti, très-inquiet, mais poussé à bout et décidé à 
faire une vigoureuse résistance aux attaques dont il allait 
être l'objet. 

Toute cette cléricature était si résolue, qu'elle prit vi- 
goureusement l'offensive. A peine le missionnaire bâby 
avaitril mis le pied dans la ville, qu'une députation de 
moullas en sortit pour aller le dénoncer au gouverneur, 
Hamzé-Mirza, alors engagé dans une expédition contre les 
Turkomans de la frontière, et campé dans la plaine nom- 
mée la Prairie de Redgân. Ces mandataires dénoncèrent 
violemment au Prince l'homme dangereux qui venait 
d'entrer dans leur cité. Ils racontèrent les scandales arri- 
vés à Nishapour de son fait, ils s'étendirent sur l'impossi 
bilité de tolérer dans la ville sainte par excellence, celle 
qui a le bonheur d'être le sanctuaire de l'Imam Rïza, un 
aussi scandaleux infidèle. Ils persuadèrent le Prince, au- 
tant que l'on pouvait persuader un personnage aussi dif- 
ficile à émouvoir par des considérations de cet ordre, et 
il. commanda que Moulla Housseïn-Boushrewyèh fût con- 
duit au camp et eût à comparaître devant lui. Par ses ordres 
également, on arrêta à Nishapoiy* ce fougueux néophyte, 
Moulla Aly le Jeune, et on le lui amena. Celui-ci ne se 
tira pas de l'entrevue avec beaucoup d'honneur pour son 
courage et pour sa fermeté. Soit que les menaces l'eussent 
effrayé, soit que les cadeaux l'eussent gagné, il revint du 
camp à Meshhed pour monter dans la chaire de la grande 
mosquée et renoncer, devant les moullas et le peuple as- 
semblés, à ce qu'il avait professé peu de jours auparavant 

172 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

avec un zèle si furieux. Il détesta les doctrines qu'il avait 
tant louées, et maudit solennellement le Bàb et ses com- 
pagnons. Sur quoi on le laissa libre, et ils 'en retourna la 
tête basse à Nishapour. A son exemple, un certain nombre 
des convertis de cette ville firent défection ; mais Moulla 
Abd-el-Khalek ne les imita pas et ne voulut rien enten- 
dre. Il s'obstina, au contraire, et jura que rien ne le dé- 
tournerait de la voie dans laquelle il s'était engagé. Alors 
le clergé, tout ranimé, tout réuni, et plein de courage à 
suivre la direction qui lui venait de Meshhed, chassa su- 
bitement Moulla Abd-el-Khalek de la chaire et lui interdit 
l'entrée des mosquées. Puis on lui ordonna de se tenir 
enfermé dans sa maison et de ne plus paraître dans les 
rues. 

Pour Moulla Housseïn-Boushrewyèh, conduit au camp, il 
fut mis dans une tente, et des karaouls ou sentinelles, éta- 
blies à Tentour, empêchèrent qu'il ne put communiquer 
avec personne. 

Pendant qu'on discutait pour savoir ce qu'il fallait faire 
de lui, une révolte de soldats, éclata à Meshhed. Hamzé- 
Mirza fut forcé de lever le camp, et comme les insurgés, 
avec leur chef, le Salar, avaient réussi à s'emparer de la 
ville, le Prince, fort embarrassé et inquiet d'un événe- 
ment qui, en effet, compromit un instant l'existence de la 
dynastie, cessa de songer à son prisonnier. Celui-ci mit 
le temps à profit, s'échappa et courut vers Meshhed, espé- 
rant y gagner quelque chose à la faveur du tumulte. 
Mais il n'en alla pas ainsi ; à peine reconnu, on lui intima 
l'ordre de sortir. Le Salar avait assez d'affaires sur les 
bras sans se donner encore le souci d'une querelle avec 
le puissant clergé de la Ville Sainte, soutenu par une 
poputetion considérable de fainéants qui. ne vivant que 

COMMENCEMENTS DU BABYSME. 173 

de la cuisine de là grande mosquée, est nécessairement à 
la dévotion absolue des personnages qui en disposent. 
MoullaHousseïn-Boushrewyèh n'eut donc rien autre chose 
à faire que de s'enfuir encore, et il retourna à Nishapour. 

Là, son attitude, qui jusqu'alors avait été purement 
celle d'un missionnaire pacifique, changea du tout au 
tout. Sa sûreté était gravement compromise ; le pays était 
en feu. La sédition du Salar mettait toutes les populations 
sur pied. Pour vivre au milieu des armes, il fallaits'armer. 
Moulla Housseïn prit ce parti, et, s' entourant d'une troupe 
de fidèles, se dirigea sur Sebzewar. Là, Mirza Taghy- 
Djouyny, homme riche et considérable, se donna à lui et 
se chargea de l'entretien de sa bande. De nouvelles re- 
crues s'unirent aux Bàbys, qui marchèrent sur Miyamy et 
ensuite sur Yardjemend, dont ils s'emparèrent ; mais ils 
en furent presque aussitôt repoussés par Aga-Séyd-Mo- 
hammed, qui, entouré de ses amis, leur intima l'ordre de 
s'éloigner, ce qu'ils firent, ne se sentant pas en force ou 
plutôt n'étant pas encore bien résolus, tout armés qu'ils 
étaient, à en venir aux dernières extrémités. 

Us se replièrent donc sur un village nommé Khan- 
Khondy, situé à trois lieues de là, où ils furent rejoints 
par deux hommes importants, Moulla Hassan et Moulla 
Aly, qui firent profession entre les mains du chef. En 
somme, la troupe grossissait. La majorité du peuple sem- 
blait se prononcer pour les novateurs. Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh, voyant cela, ne s'éloignait pas; il revenait 
par les lieux où il avait déjà passé, confirmait ses néo- 
phytes dans leur foi et dans leur confiance ; il faisait tout 
pour soulever le pays. Revenu de la sorte à Miyamy, il 
décida encore trente-six hommes, dans la fleur de l'âge, à 
prendre leurs armes et à le suivre. 

1Q, 

174 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Les passions des deux partis étant excitées au plus haut 
point, il était difficile qu'il n'y eût pas bientôt un conflit. 
Toutefois il semblerait queMoulla Housseïn-Boushrewyèh 
ne le cherchât pas. Tout en cédant à l'entraînement des 
circonstances et au désir de faire des recrues, il aurait 
autant aimé ajourner la lutte; mais il n'en fut pas maître. 
L'enthousiasme de ses partisans ne lui permettait pas de 
garder toutes les mesures nécessaires. Les convertis 
étaient si emportés dans leurs discours, si peu ménagers 
d'insultes et de menaces que les musulmans de Miyamy 
se jetèrent enfin sur eux. 11 y eut combat, les Bâbys eu- 
rent le dessous, quelques-uns d'entre eux furent tués et 
le cbef ordonna la retraite. Il se dirigea sur Shahroud. 

En entrant dans cette ville, il envahit avec son monde 
la maison du moudjtehed, appelé Moulla Mohammed- 
Kazem, et commença à prêcher la nouvelle foi et à exhor- 
ter particulièrement le maître du logis à l'embrasser. 
Mais le moment n'était pas aux discussions curieuses. Le 
moudjtehed répondit par des injures et, levant son bâton, 
il en frappa Moulla Housseïn à la tête et lui ordonna de 
quitter la ville. Probablement, l'ordre n'eût pas été exé- 
cuté sans peine et l'action hardie du moudjtehed aurait pu 
entraîner pour lui de mortelles conséquences, si, au mo- 
ment même où les invectives s'échangeaient et où des 
cris on allait passer aux actes, l'annonce d'un événement 
auquel personne ne songeait n'était venue changer toutes 
les dispositions. On se mit à crier partout dans la ville 
qu'un courrier arrivait annonçant la mort de Mohammed- 
Shah. C'était vrai. 

CHAPITRE VII 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME 

Un changement de règne est toujours, dans l'Asie 
Centrale, un moment fort critique. En Perse, dans le 
Turkestan, dans les États arabes, il s'établit alors une 
anarchie qui dure plus ou moins longtemps, qui prend un 
caractère plus ou moins violent et tourmenté, mais qui 
ne manque jamais de suspendre l'action des lois, en 
vertu du principe que la volonté souveraine a, pour plus 
ou moins de temps, disparu. Il y a, pour qu'il en soit 
ainsi, des raisons de fait, mais aussi beaucoup de raisons 
d'habitude, et je crois "que, afin de faire mieux compren- 
dre l'esprit asiatique, il est à propos d'insister sur ces 
dernières. 

Sans doute, le roi est mort et l'action de sa puissance 
s'est arrêtée et ne se fait plus sentir. Mais, dans le cours 
ordinaire des choses, cette puissance n'intervient guère 
que par délégation. Les marchands ont leurs lois, leurs 
règles et leurs coutumes ; les soldats, pour la plupart gens 
de tribu, ne connaissent que leurs chefs directs ; les auto- 
rités municipales des villes n'ont pas à expliquer trois 
fois par an un acte quelconque de leur autotvVfe ^a 

176 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

contrôle royal, et, quant à l'exercice général de cette 
autorité, les fonctionnaires n'en rendent jamais compte 
qu'au jour de leur destitution. Il n'y a donc, en réalité, 
aucun motif bien décisif pour que, le roi mort, le mouve- 
ment gouvernemental s'arrête. 

Mais les peuples ont conçu de tout temps l'idée que les 
magistrats, à quelque rang qu'ils appartiennent, ne sont 
que- les serviteurs du roi, dans le sens tout à fait domes- 
tique du mot. Puis la notion de la loi dans ce qu'elle a 
de proprement souverain n'existe pas en Asie, ce qui est 
bizarre; car, plus que dans tout autre pays, la loi y est 
immuable, et, cependant, on s'obstine à ne voir dans cette 
loi, très-généralement contemporaine des Sassanides, que 
l'expression de la volonté du prince régnant, bien qu'il 
ne soit le plus souvent pas libre d'y changer la moindre 
chose. Il en résulte que les magistrats, comme le peuple, 
sont imbus de cette idée que, en temps d'interrègne, il n'y 
a plus de légitimité ni de raison d'être pour aucun pou- 
voir. C'est une montre qui s'est arrêtée; les ressorts n'en 
changent pas et n'en doivent pas changer, mais, jusqu'à 
ce qu'une main autorisée la remonte, elle ne fonctionne 
plus. 

En outre, bien des passions et des intérêts sont là pour 
réveiller, exciter, attiser, mettre en flamme la discorde 
générale. S'il y a plusieurs prétendants au trône, ceux-là 
veulent du désordre pour redoubler leurs chances de 
succès et se faire des partisans actifs. 

A ces partisans, le désordre profite, et pour obtenir 
leur concours, on leur permet beaucoup. Puis vient l'es- 
prit d'aventure, l'imagination turbulente des masses. 
Beaucoup de gens n'ont nulle envie de faire du mal posi- 
tivement ; mais ils sont enchantés de faire du bruit. Ils 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 177 

profitent du moment pour crier, se battre dans les rues, 
boire chez les Arméniens et les Juifs, chercher querelle , 
mener une vie de fête. Autant de têtes cassées, autant 
de bons compagnons qui s'amusent, et les magistrats, 
grands et petits , dans la peur de déplaire à quelque pro- 
tégé du pouvoir futur, s'abstiennent de faire montre 
d'une énergie qu'ils n'ont pas, et de se prévaloir d'un 
droit qu'ils ne se reconnaissent plus. Loin d'intervenir 
pour maintenir l'ordre, ils se jettent à corps perdu dans 
les intrigues courantes; au besoin ils en inventent. Il 
s'agit pour etfxde s'avancer, ou du moins de ne pas perdre 
leur position, nullement de rétablir la paix. 

On aurait tort, cependant, de croire que tout ce ta- 
page soit précisément effréné et aussi dangereux qu'il le 
pourrait être chez les peuples d'Europe. Les Asiatiques 
n'aiment pas les extrêmes, et ne s'y portent que le moins 
possible. Dans toutes ces occasions, il y a plus de bles- 
sures que de morts, plus d'injures que de coups, plus de 
vols que de violences. Chacun fait ce qu'il veut; mais, 
en somme, les volontés ne sont pas bien méchantes. 
Ainsi, dans l'interrègne amené par la mort de Moham- 
med-Shah, le très-petit nombre d'Européens qui se trou- 
vait alors à Téhéran n'a eu absolument rien à souffrir. 
11 est même arrivé à l'un d'eux de passer sous une des 
portes de la ville au moment où des loùtys, ou gens de 
la populace, se battaient à coups de sabre et se volaient 
leurs bonnets et leurs habits : l'animation du combat 
n'empêcha pas ces vauriens de saluer l'Européen d'un 
Selam-aleïkoum tout à fait respectueux. 

Quoi qu'il en soit, la mort du roi et ses conséquences 
vinrent prêter un merveilleux secours à Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh et à sa troupe. Leur embarras finissait^ mna 

178 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

nouvelle phase commençait pour eux. Désormais ils ne 
représentaient pas moins qu'une faction dans l'État, faction 
assez puissante , puisqu'ils savaient ce qu'ils voulaient 
et étaient unis et armés. L'envoyé du Bàb prit son parti 
avec promptitude. A peu près certain que , pour le mo- 
ment, le Khorassan ne lui fournirait pas plus de coopéra- 
teurs actifs qu'il ne lui en avait déjà donné, il se mit en 
marche vers le Mazendérân, où le terrain bàby était déjà 
bien préparé et où il était assuré de trouver un collègue 
et des partisans non moins ardents que lui-même. Arrivé 
à Bostam , près de la frontière, les moullas lui firent dire 
que, s'il se présentait avec son Dptonde, il serait reçu à 
coups de fusil. 11 méprisa la menace, et ayant, dans 
un village tout près de là, à Housseïnabad, opéré sa 
jonction avec un renfort de néophytes commandés par 
Moulla Aly Housseïnabady, il précipita sa marche et entra 
dans le Mazendérân. 

C'était un nouveau théâtre, peuplé de nouveaux ac- 
teurs. Les Khorassanys sont Vigoureux , de haute taille, 
assez semblables aux Turcomans , avec lesquels leur sang 
est très-mélé. Leurs idées sont véhémentes. Ce sont des 
cavaliers et des gens belliqueux. Les Mazendérânys for- 
ment, sous plus d'un rapport, l'antithèse de ce portrait. 
Une opinion, peut-être injuste, mais très-accréditée, fait 
d'eux les Béotiens de la Perse. Les anecdotes sur leur 
simplicité ne tarissent pas. On les croit, en tout cas, mé- 
diocrement portés à la spéculation religieuse. Adroits ti- 
reurs, ils n'aiment pas la guerre, et, pour peu que les 
circonstances le leur permettent, ils se renferment vo- 
lontiers dans les travaux agricoles, qui leur plaisent 
par-dessus tout. Leurs immenses rizières , l'exploitation 
des arbres à fruits, qui leur donnent les profits d'une ex- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 479 

portation considérable pour la Russie , le métier de bû- 
cheron, sont les préoccupations majeures de leur vie. Ils 
n'ont rien de chevaleresque, et sont si peu entichés du 
point d'honneur que, lorsqu'il plait aux tribus turko- 
mânes de faire quelque invasion sur la lisière du nord- 
est de leur pays pour y enlever des prisonniers, géné- 
ralement ils se laissent faire, fuient, se cachent ou se 
rendent, mais ne se défendent pas. 

Quant au territoire, il ne diffère pas moins des plaines 
duKhorassan.Dans celles-ci, ce sont d'immenses espaces, 
souvent fertiles, mais peu cultivés; de grands villages, 
semblables à des ruches, où les habitations, superposées 
les unes aux autres et ceintes d'un grand mur épais, 
n'offrent pas mal l'aspect d'un cirque romain. Aussitôt 
que les vedettes placées en observation ont aperçu sur la 
ligne de l'horizon quelque groupe de cavaliers qui, à leur 
allure, semblent turkomans, des cris affreux, poussés 
vers le ciel par les femmes et-les enfants, rappellent les 
agriculteurs, qui, laissant là leurs charrues, se mettent 
à courir, s'empressent de rentrer, ferment les portes, 
prennent les mousquets , garnissent le haut du mur et 
envoient des balles aux pillards, qui fuient ventre à terre. 
Là où les champs cultivés sont plus éloignés du village, 
une tour solitaire, ouverte à sa base par une petite entrée 
très-basse, sert au besoin de refuge pour le laboureur, 
qui peut encore , du sommet, fusiller les agresseurs jus- 
qu'à ce que , avertis par le bruit , ses compagnons ac- 
courent et le délivrent. Dans le Mazendérân, c'est un 
tableau tout contraire : le silence des forêts profondes; les 
abris épais, comme ceux du Brésil, des vignes vierges, 
des lianes, des générations d'arbres écroulées les unes sur 
les autres et se réduisant en poussière sur un sol spou- 

180 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

gieux ; des marécages que traversent et entretiennent les 
seules grandes rivières de la Perse proprement dite, 
enfin, la mer. 

Moulla Housseïn-Boushrewyèh, avec sa troupe, eut à 
peine mis le pied sur le sol de la province , que , dans un 
hameau nommé Bedesht, il Vrouva plusieurs person- 
nages dont la réunion sur ce point devait plus tard avoir 
une grande importance aux yeux des fidèles et consti- 
tuer le premier concile de la secte. C'étaient, d'abord, 
pour suivre l'ordre des dignités : Mirza Jahya, alors 
enfant, âgé à peine de quinze ans, et qui, plus tard, 
succéda au Bâb lui-même; puis Hadjy Mohammed-Aly 
Balfouroushy ; puis Gourret-oul-Ayn, et d'autres zéla- 
teurs suivis d'un gros de partisans. Hadjy Mohammed-Aly 
avait observé avec beaucoup d'attention les mouve- 
ments de Moulla Housseïn dans le Khorassan, tout prêt 
à venir à son aide et à faciliter sa retraite, s'il en était 
besoin. Quant à la prophétesse, qui, après le meurtre de 
son oncle et beau-père, et sa séparation d'avec son père 
et son mari, n'avait pu tenir à Kaswyn et s'était déjà, . 
depuis quelque temps, réfugiée dans les forêts du Mazen- 
dérân, elle venait, avec l'ardeur qui la dévorait, s'offrir 
à partager les dangers et les mérites de ses associés. 
L'historien musulman, Lessan el Moulk, qui me fournit 
un grand nombre de ces détails, insiste avec une certaine 
complaisance sur la composition de la troupe qui accom- 
pagnait la jeune femme enthousiaste. Gomme il lui ré- 
pugne d'admettre que les doctrines hétérodoxes du Bâb 
aient pu entraîner qui que ce soit, il saisit cette occa- 
sion de prêter des motifs très-mondains aux partisans 
des novateurs, et il assure que les soldats deGourret-Oul- 
Àyn étaient tous des amoureux — non avoués, j'ima- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 181 

gine; sans quoi, au lieu de marcher sous le même 
drapeau , il est assez probable qu'ils se seraient divisés 
entre eux, et il ne parait pas qu'aucune mésintelligence 
se soit jamais déclarée dans ce camp. Amoureux ou 
dévots, il est incontestable que ces gens -étaient les plus 
animés des bâbys, et que la femme extraordinaire qui 
les menait exerçait sur eux une autorité sans limite. 

Les trois troupes , réunies dans le hameau de Bedesht , 
campèrent en partie dans les maisons des paysans, en 
partie dans les jardins. On n'était pas tout à fait sorti du 
Khorassan, puisque Bostam n'était qu'à une lieue et de- 
mie en arrière. Gourret-oul-Ayn jugea nécessaire d'é- 
chauffer le zèle des croyants par un prêche. 

On disposa à la hâte, dans une petite plaine voisine du 
village, une sorte de trône en planches couvert d'étoffes 
et de tapis. Gourret-oul-Ayn ayant paru, suivant son' 
usage, sans voile, s'assit, les jambes repliées, sur le 
trône, tandis que tous les soldats se plaçaient de même à 
l'entour à la mode persane. Ce n'était pas tout à fait 
ainsi qu'avaient lieu les conventicules des presbytériens 
dans les tourbières de l'Ecosse. Ce n'était ni le même 
ciel, ni le même paysage, ni la même attitude chez les 
prédicants , non plus que chez leurs auditeurs, pas plus 
que les mêmes doctrines ; mais si les formes variaient, 
le fond se ressemblait : c'était bien autour de Gourret- 
oul-Ayn un vrai conventicule, une foi passionnée, un en- 
thousiasme sans limites, un dévouement prêt à tout. 

La jeune femme débuta par rendre son auditoire atten- 
tif à cette grande vérité, que les temps étaient venus où 
la doctrine du Bàb allait couvrir toute la surface de la 
terre, et où Dieu allait enfin être adoré, conformément à 
cette doctrine, dans un esprit qu'il avait pour agréable, 

482 DÉVELOPPEMENT DU BÀBYSME. 

Une nouvelle lumière avait surgi, une nouvelle loi allait 
naitre; un livre nouveau allait remplacer l'ancien. De si 
grandes choses ne pouvaient se faire sans des peines et 
des sacrifices infinis de la part de la génération chargée 
de les accomplir, et ce n'était pas trop que les femmes 
elles-mêmes, partageant les travaux de leurs maris et de 
leurs frères, acceptassent tous leurs dangers. Ce n'était 
plus l'heure pour elles de se renfermer au fond des 
harems et d'attendre dans l'inertie ce que les hommes 
auraient pu faire. Laissant de côté les règles com- 
munes, la modestie des temps tranquilles, leurs devoirs 
même, tout jusqu'à leur débilité native , et surtout la 
crainte si naturelle à leurs âmes, elles devaient se mon- 
trer, dans le sens le plus absolu, les compagnes des 
hommes, les suivre et tomber avec eux sur le champ du 
martyre. 

Je ne dis ici que le sens du discours prononcé par la 
Consolation-des-Yeux. Je voudrais faire entrevoir qu'il 
pouvait être éloquent; or, si j'essayais de traduire litté- 
ralement les rédactions qui nous en sont conservées, la 
pensée européenne, déroutée par certaines manières de 
parler tout à fait locales, ne comprendrait rien aux 
émotions dont je voudrais lui faire sentir au moins la 
possibilité, de sorte que j'atteindrai mieux mon but en 
me bornant à donner ce simple thème de son discours. 
Ce n'est pas que la façon de parler de la Consolation-des- 
Yeux fût très-fleurie. Beaucoup de gens qui l'ont connue 
et entendue à différentes époques de sa vie m'ont tou- 
f jours fait la remarque, au contraire, que, pour une per- 
 sonne aussi notoirement savante et riche de lectures , le 
caractère principal de sa diction était une simplicité 
presoue choquante; et quand elle parlait, ajoutait-on, on 

DÉVELOPPEMENT DU BâBYSME. 483 

se sentait pourtant remué jusqu'au fond de l'âme , péné- 
tré d'admiration, et les larmes coulaient des yeux. 

Et, en effet, je me disposais à le dire, à peine ce jour- 
là eut-elle terminé son exorde, qu'elle fut interrompue 
par les sanglots de l'assistance. Les Asiatiques, d'ailleurs, 
sont assez faciles à émouvoir ; comme les enfants, ils pleu- 
rent volontiers et sans beaucoup d'amertume. On com- 
mença donc à gémir et à s'écrier : Ey djàn ! « ô mon 
âme! » Ey malehréh! « ô la purel » et on se frappait la 
poitrine , on se prenait la tête entre les mains et on la 
secouait dans un spasme d'attendrissement. Parmi les 
assistants, il s'était glissé beaucoup de gens du pays 
attirés par la réputation de Gourret-oul-Ayn, par le désir 
d'entendre parler de cette foi nouvelle dont il était tant 
question depuis quelques mois, et, enfin, par cette inex- 
tinguible curiosité qui est le grand trait distinctif de la 
race. Ces musulmans, voyant pleurer les autres et 
frappés comme eux par l'influence victorieuse de la 
Consolation-des-Yeux, sentirent leurs cœurs se troubler 
et se mirent à pleurer aussi. De ce moment ils étaient 
infidèles, dit avec humeur un annaliste musulman. Il a 
raison; ils avaient passé à l'ennemi pour quelques pa- 
roles d'une femme. 

Gourret-oul-Ayn reprit, au milieu des larmes, son 
discours pathétique et s'attacha à montrer que le-devoir 
était dur, mais d'obligation rigoureuse pour tous les 
fidèles. Que personne, par quelque considération que ce 
fût, ne pouvait songer à s'y soustraire, s'il était dévoué 
à Dieu, et que, puisque les femmes elles-mêmes étaient 
appelées au travail, les vieillards et les adolescents, les 
enfants eux-mêmes ne pouvaient se considérer comme en 
dehors de l'appel, Dieu ayant besoin de tous les siéra* 

W DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

Il parait que ce discours fut particulièrement efficace. 
On le cite volontiers parmi ceux de Gourret-oul-Ayn. 
Et non-seulement il produisit un grand effet sur les 
auditeurs, mais, répété partout et commenté par ceux 
qui avaient eu le bonheur de l'entendre, il amena encore 
beaucoup de partisans au bâbysme. 

Dans la nuit, les trois chefs tenant conseil, arrêtèrent 
que, dans l'état de trouble où était le pays, et les gouver- 
neurs ayant à penser à tout autre chose qu'à leur courir 
sus, ou même à se mêler de leurs affaires, il n'était plus 
nécessaire de marcher réunis, qu'il valait donc mieux se 
séparer, en maintenant toutefois les communications, et 
se porter chacun sur un point particulier du Mazendérân. 
Il ne leur semblait pas impossible de se rendre maîtres 
de cette province. On s'y voyait relativement en force, 
et si l'on pouvait y établir solidement l'autorité du Bâb, 
on se trouverait avoir gagné pour l'avenir le point 
d'appui qui manquait encore à la secte. Ainsi Hadjy 
Mohammed-Aly partit dans la nuit même pour retourner 
à Balfouroush avec les siens. Gourret-oul-Ayn, avec ses 
enthousiastes , resta dans le pays pour y continuer sa 
propagande, et Moulla Housseïn-Boushrewyèh s'enfonça 
au cœur même de la contrée, afin de recruter des parti- 
sans dans les villages perdus au fond des bois. 

Quelques semaines se passèrent et les succès des bâ- 
bys auprès du peuple, tant des^ villes que des campagnes, 
devenaient de jour en jour manifestes. Ils avaient vaincu 
l'apathie locale. Non-seulement les paysans et les gens 
du commun se montraient empressés à courir à eux, 
mais, ainsi que cela était arrivé partout, à Ispahan, à 
Kashan, à Téhéran, à Nishapour, des hommes de science, 
de mérite, de considération, des hommes riches et res- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 185 

pectés pour leurs mœurs, devenaient bâbys et se met- 
taient à tonner contre les vices, l'ignorance, la platitude 
et les simonies du clergé. Un tel état de choses n'était pas 
à tolérer plus longtemps, et, malgré les embarras de la 
situation , les moullas exaspérés se mettaient partout en 
défense. Leur indignation et leur terreur furent portées 
au comble quand on vit, dans la ville de Balfouroush, 
Moulla Mohammed-Aly, son bâton à la main et le sabre 
à la ceinture , parcourir les rues à la tête de trois cents 
hommes bien armés , criant comme des énergumènes et 
disposés à tout. Le clergé jugea qu'il était grandement 
temps d'engager la lutte si l'on ne voulait pas courir le 
risque d'être un peu plus tard anéanti sans combat. On 
fit trois choses : on rassembla d'abord les gueux qui vi- 
vaient des soupes des mosquées, on les arma, on les 
transforma en toufenkdjys ou fusiliers, qu'on lança à la 
poursuite des trois corps principaux des bâbys; puis 
on alla se plaindre à Khanlèr-Mirza, gouverneur de la 
province, et enfin on écrivit à Abbas-Kouly-Khan , chef 
et gouverneur du Laredjàn, pour lui faire savoir à quelle 
triste situation la religion en était réduite. 

Khanlèr-Mirza avait bien autre chose à penser en ce 
moment qu'aux affaires des moullas. Il attendait les ef- 
fets de l'avènement du jeune roi Nasreddin-Shah. Celui-ci, 
reconnu à Tebryz par les légations, était sur le point de 
se mettre en marche pour Téhéran, et Khanlèr-Mirza, qui 
ne savait pas ce qu'on allait faire de lui sous le nouveau 
règne, ne prêta qu'une oreille assez distraite aux sup- 
plications des musulmans zélés. 11 n'en fut pas ainsi 
d'Abbas-Kouly-Khan Laredjany, homme du pays et y 
prenant un intérêt très-direct, et qui de plus, en sa qua- 
lité de chef de tribu, était beaucoup plus assuré de son 

186 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

rang et de sa situation sous tous les règnes que ne devait 
Tétre un prince du sang , état qui constitue le dernier 
des métiers à foire en Perse. Abbas-Kouly-Khan Lared- 
jany n'hésita pas à répondre à l'appel désespéré qu'on 
lui adressait, et il envoya à Balfouroush Mohammed-Beg 
un de ses officiers, avec trois cents toufenkdjys, qui en- 
trèrent brusquement dans la ville et vinrent s'y pro- 
mener en sens inverse des bâbys. Pendant quelques 
jours, les deux partis s'affrontèrent; on parada; les gens 
paisibles se sauvaient, s'enfermaient, se cachaient; les 
femmes, à la moindre alerte, poussaient des cris aigus et 
vidaient la rue pour revenir bientôt regarder de tous 
leurs yeux. Dans les mosquées, les waez ou prédicateurs 
vociféraient contre le Bàb; sur les places publiques, les 
bébys en faisaient autant contre l'islam; enfin quand, 
des deux parts, les têtes furent assez montées, les vocifé- 
rations firent place aux coups et la mêlée commença. 

Elle s'engagea par une fusillade très-vive qui jeta sur 
le carreau une douzaine de bâbys et un peu plus de mu- 
sulmans. Bientôt on se battit corps à corps et avec dé- 
termination. Mais Moulla Housseïn-Boushrewyèh , pré- 
venu à temps, entra dans la ville et se jeta sur les 
ennemis. Ceux-ci plièrent, et, en continuant à combattre, 
abandonnèrent la place du Marché aux Herbes, où ils s'é- 
taient d'abord cantonnés, et se maintinrent dans le cara- 
vansérail voisin. C'était une position très-forte, et les 
bâbys se heurtèrent là contre une forteresse d'où ils 
éprouvèrent qu'il était difficile de déloger l'ennemi. Ce- 
pendant on s'y acharna , et la rage était à son comble , 
quand parut Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec le gros 
de sa tribu. Ici la scène changea, et la situation des bâ- 
bys devint mauvaise. 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 187 

Le chef nomade ne put cependant parvenir à les faire 
reculer, ni surtout à dégager les moullas et leur monde, 
assiégés dans le caravansérail du Marché aux Herbes, et, 
ce premier effet manqué, on continua à combattre sans 
qu'un parti fit céder l'autre; les forces et les courages se 
balançaient. 

Alors Moulla Housseïn-Boushrewyèh jugea inutile de 
continuer la* lutte, pensant que, quel qu'en fût le succès, 
il n'était pas en son pouvoir cette fois de s'emparer défi- 
nitivement et solidement de la ville. Il trouva donc 
convenable de profiter du moment où il maintenait en- 
core son terrain pour négocier. Un parlementaire se 
présenta de sa part à Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec 
une lettre qui portait que Son Altesse le Bâb et ses ser- 
viteurs étaient essentiellement des hommes de paix, ne 
voulant que le bien, ayant horreur de la violence. Que, 
dans son amour infini pour les hommes, Son Altesse lui 
avait ordonné, ainsijqu'à ses autres collaborateurs, d'al- 
ler annoncer la vérité dans le Mazendéràn , et que c'était 
pour cette cause que lui et son collègue, Hadjy Moham- 
med-Aly , avaient prêché partout , ainsi que cela était à 
la connaissance de tout le monde. Mais que, si les habi- 
tants de Balfouroush voulaient réellement demeurer 
attachés à leurs idées anciennes, sans souci de ce qu'elles 
avaient d'erroné, il n'entrait pas dans ses intentions 
d'employer la force pour les convertir, et il demandait 
simplement qu'on ne l'empêchât pas de se retirer avec 
ses partisans. 

Abbas-Kouly-Khan Laredjany s'empressa d'accueillir 
cette ouverture, et répondit en louant les sentiments de 
conciliation de Moulla Housseïn; il se déclara tout à fait 
dans les mêmes vues, et fit des vœux pour que les talents 

488 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

du missionnaire pussent s'exercer, suivant les intentions 
qu'il lui manifestait, en dehors du Mazendérân. Ainsi 
d'accord, on arrêta le combat des deux parts, et les 
bâbys, sortant de la ville, se rendirent à Aly-Abad, qui 
est un village assez peu distant de Balfouroush. Ils furent 
accompagnés jusque-là par une troupe de toufenkdjys 
d' Abbas-Kouly-Khan Laredjany , chargée de faire respecter 
les termes du traité. Les bâbys et ces fusiliers avaient 
fait la route ensemble en parfaite intelligence, et, quand 
on se sépara, on échangea beaucoup de souhaits de 
bonheur. Mais à peine les toufenkdjys nomades avaient- 
ils disparu dans la direction de Balfouroush, où ils 
retournaient, que les gens d' Aly-Abad, excités par les 
paroles d'un certain Khosrou-beg, chef du village, se 
mirent dans l'esprit de piller les bagages des bâbys, et 
pour commencer, Khosrou-beg lui-même, mettant la 
main sur la bride du cheval de Moulla Housseïn, s'ef- 
força de jeter celui-ci à bas en le mirant par la jambe. 
D'abord, surpris par cette agression inattendue, les bâbys 
reculèrent en désordre. Mais Moulla Housseïn , excellent 
cavalier et très-adroit dans les exercices du corps, se 
maintint en selle malgré les efforts du traître; tirant son 
sabre, il lui en déchargea un coup vigoureux, lui fendit la 
tête, et, poussant de grands cris, rallia les siens et les 
fit tenir bon. Après un combat assez court, les gens 
d' Aly-Abad, sans butin et les mains pures de toute spo- 
liation , mais très-maculés de leur propre sang et en pi- 
teux équipage, prirent la fuite, laissant le champ de ba- 
taille aux bâbys. 

Ce n'était pas en soi une grande victoire; elle fut suffisante 
pourtant, car le courage de Moulla Housseïn, qui était 
un peu abattu, et ses espérances, qui étaient un peu tom- 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 189 

bées, s'en relevèrent du même coup. Il vit les choses sous 
un jour plus riant, et bien qu'il eût promis de quitter le 
Mazendérân, il préféra n'en rien faire. Peut-être supposa- 
t-il que l'agression des gens d' Aly-Abad le dégageait de sa 
parole, bien que le Serdar eût tenu la sienne; peut-être 
aussi ne supposa-t-il rien du tout, sinon qu'il lui convenait 
mieux de rester ; et, en effet, il resta. Il chercha une place à 
sa convenance pour s'y retrancher. Ce n'est point une con- 
dition rare ni difficile à rencontrer au sein de la région 
boisée et montagneuse où il se trouvait. Il l'eut bientôt 
découverte dans le lieu appelé « Pèlerinage du Sheykh 
Tebersy. » Là, il mit son monde à l'œuvre, fit creuser un 
fossé, établir un retranchement en terre et en pierre , et, 
enfin, s'ingénia à donner le caractère et la solidité d'un 
château, autant qu'il y pouvait parvenir, à une retraite 
dont il comptait faire à l'avenir le centre de ses opéra- 
tions. Il eut pour se livrer à ces travaux la plus complète 
liberté. Les moullas de Balfouroush, heureux d'.ètre 
débarrassés de leurs craintes immédiates, n'auraient pas 
été charmés de recommencer une lutte qui leur avait paru 
très-lourde; et quant aux autorités du pays, elles étaient, 
pour la plupart, sur la route de Téhéran, où l'arrivée du 
jeune roi et les cérémonies qui en étaient la suite, et les 
prestations de serment, et surtout les cadeaux à faire et 
les intrigues à suivre, amenaient tout ce qui, en Perse, 
se pouvait vanter, à tort ou à raison, d'avoir quelque 
importance. 

D'après les descriptions que j'en ai entendu faire, le 
château construit par Moulla Housseïn ne laissa pas que 
de devenir un édifice assez fort. La muraille dont il était 
entouré avait environ dix mètres de hauteur. Elle était 
en grosses pierres. Sur cette base, on fcYes* te& çnqbt» 

190 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

tructiohs en bois faites avec des troncs d'arbres énormes, 
au milieu desquelles on ménagea un nombre convenable 
de meurtrières; puis on ceignît le tout d'un fossé pro- 
fond. En somme, c'était une espèce de grosse tour, ayant 
le soubassement en pierre et les étages supérieurs en 
bois, garnie de trois rangs superposés de meurtrières et 
où Ton pouvait placer autant de toufenkdjys que l'on 
voudrait ou plutôt qu'on en aurait. On perça beaucoup 
de portes et de poternes, afin d'avoir par où entrer et 
sortir facilement; l'on fit des puits et on eut de l'eau en 
abondance ; on creusa des passages souterrains pour se 
créer, en cas de malheur, quelques lieux de refuge, on 
établit des magasins qui furent aussitôt fournis et remplis 
de toutes sortes de provisions de bouche achetées ou 
peut-être bien prises dans les villages des environs ; 
enfin, on composa la garnison du château des bâbys les 
plus énergiques, les plus dévoués, les plus sûrs que l'on 
eût sous la main. Il se trouva ainsi deux mille hommes 

f qui, maîtres de tels moyens de défense, au sein du 
Mazendérân, où il n'existe pas la moindre connaissance 
de l'art des fortifications, où les canons sont fort rares 
et en tous cas d'un très-faible calibre, représentaient 
une puissance redoutable, et qui pouvait produire, dans 
une main habile, des effets considérables. 

Moulla Housseïn et Hadjy Mohammed-Aly Balfouroushy, 
son collègue, ou, pour mieux dire, son lieutenant, en ju- 
gèrent ainsi, et le château était à peine terminé qu'ils 
recommencèrent à remplir le Mazendérân du bruit de 
leurs prédications. Toutefois, ils ne s'exprimaient plus 
tout à fait comme par le passé. Naguère ils enseignaient 
surtout; ils parlaient de vérités, de devoirs, de Dieu, de 

J'âme, en un mot, de religion. Du haut de leur château* 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 194 

s 

ils parlèrent presque exclusivement de politique, de 
politique bâby sans doute, mais enfin de politique. Ils 
annoncèrent que tous ceux qui voulaient vivre heureux 
dans ce monde, en attendant l'autre, avaient désormais 
peu de temps pour se décider. Une année encore, une 
année sans plus, et son Altesse le Bâb, envoyé de Dieu, 
allait s'emparer de tous les climats de l'univers. La fuite 
était impossible, la résistance puérile. Tout ce qui serait 
bàby posséderait le monde, tout ce qui serait infidèle 
servirait. Il fallait se hâter d'ouvrir les yeux, de faire 
soumission à Moulla Housseïn, sans quoi, tout à l'heure 
il allait être trop tard. 

Ces discours, ces avis, ces proclamations, ces divaga- 
tions, firent une impression immense. On eut peur ou 
espoir. De toutes parts on s'assembla, on courut au 
château. Les humbles ne tenaient qu'à se sauver; les 
ardents ouvraient des mains avides à la conquête du 
monde. Autour de la muraille ronde, il y avait foule, une 
foule toujours en mouvement, recevant à chaque instant 
de nouveaux renforts. Des tentes, des huttes de roseaux, 
des cabanes de branchage, ou plus simplement une cou- 
verture de coton jetée par terre, y servaient de rési- 
dence à une famille. On allait, on venait, on grouillait. 
Les uns buvaient, les autres mangeaient; les uns dispu- 
taient, les autres riaient; ici, on prêchait et l'auditoire 
pleurait en se frappant la poitrine ou interpellait le 
prédicateur pour qu'il eût à adoucir les menaces dont 
il poursuivait les récalcitrants. Là, on se vantait et l'on 
partageait le butin de l'Inde et celui de Roum. Si, par 
hasard, Moulla Housseïn sortait du château, ou même 
Hadjy Mohammed-Aly, tout le monde éta't debout, 
dans l'attitude du plus profond respect. Ces deux ^ro- 

in DÉVELOPPEMENT DU BÀBYSME. 

sonnages, qui parlaient toujours du Bàb, lequel parlait 
de Dieu, étaient, l'un et l'autre, le Bàb et le Dieu de ces 
gens-là, qui n'attendaient que d'eux tout ce que d'eux ils 
avaient appris. L'enthousiasme le plus ardent et la foi la 
plus sincère régnaient, et les deux chefs étaient l'objet 
d'une dévotion sans bornes. J'ai dit que, sur leur pas- 
sage, tout le monde se tenait debout dans l'attitude la 
plus révérencieuse : quand on les approchait, on se 
prosternait et on ne leur parlait qu'après avoir touché 
la terre du front et obtenu la permission d'élever les 
regards jusqu'à eux. Pour étendre encore davantage cette 
surexcitation des imaginations déjà si frappées, Moulla 
Housseïn voulut faire profiter la religion nouvelle de tout 
ce qui est cher au peuple dans la religion ancienne et, y 
t prenant les noms des Imams les plus populaires, il les 
distribua à ses principaux officiers, non pas seulement 
comme des titres vains, mais pour marquer positive- 
ment que leur personne était au fond la même que celle 
des saints personnages dont ils portaient le nom, bien 
qu'élevée à une plus grande hauteur. Cette institution, 
qui découlait, du reste, rigoureusement des doctrines du 
Bâb, produisit le plus grand effet et ne contribua pas 
peu à assurer le dévouement des fidèles et à multiplier 
les conversions. Un homme dont le Bâb ou son lieu- 
tenant découvraient, à des signes certains, l'identité 
avec tel Imam révéré depuis des siècles, tel séyd, tel 
saint martyr, tel personnage d'une science célèbre, cet 
homme-là, ainsi désigné à l'admiration et à l'obéissance, 
et se trouvant tout à coup l'héritier d'une gloire bien 
appréciée de lui et qui lui assurait une nouvelle acces- 
sion de gloire et d'honneur pour le présent et pour 
J'avenÎT, cet homme-là n'avait plus que^des objections 

DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 193 

bien faibles à opposer et il plongeait dans le courant qui 
l'entraînait. 

Quant à la foule proprement dite, à l'égard de laquelle 
de tels moyens de persuasion n'auraient pu être employés 
sans en détruire la valeur, elle tenait pour certain qu'un 
fidèle mort sur le champ de bataille revenait à la vie au / 
bout de quarante jours au plus. Chacun d'ailleurs était 
parfaitement assuré d'avoir le paradis au jour du Juge- 
ment. Mais outre cette récompense encore lointaine, déjà, 
dans ce monde, on était pleinement récompensé, car on 
devenait roi ou prince d'un pays quelconque, ou, tout au 
moins, gouverneur — inamovible, j'aime à le penser. Les 
plus ambitieux aspiraient donc à une mort prompte,.parce 
qu'ils avaient déjà arrêté leur idée sur le royaume qui 
leur convenait. Tel prenait ses arrangements pour la 
Chine, tel autre préférait la Turquie; quelques-uns — et 
voilà une trace de l'influence européenne — avaient jeté 
leur dévolu sur l'Angleterre, la France ou la Russie. 

Je dois dire que rien dans les doctrines écrites du Bâb ne 
justifie de pareilles idées ; mais toutes les religions sont 
sujettes à donner naissance, en dehors d'elles-mêmes, 
sous l'action des imaginations grossières, à un certain 
nombre de dogmes qui entrent dans la croyance et ce 
qu'on peut appeler la théologie du bas peuple, lequel, 
sans ces inepties, serait réduit souvent à ne pas avoir 
de croyances du tout, car il ne lui appartient pas, le plus 
ordinairement, de se hausser jusqu'à quelque chose de 
raisonnable. 

Bref, les soldats de Moulla Housseïn-Boushrewyèh et de 
Hadjy Mohammed-Aly étaient pleins d'ardeur, et d'une 
ardeur incomparable. Les deux chefs, excités et soutenus 
par des lettres fréquentes que son Altesse le itàk sx» 

194 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

écrivait de Shyraz, faisaient passer dans l'âme de leurs 
officiers la confiance absolue qui les animait eux-mêmes. 
Ceux-ci rapportaient aux soldats ce qu'ils avaient en- 
tendu, et les soldats se répétaient ce qu'ils avaient com- 
pris. Toute l'armée jurait que le Bàb avait annoncé 
d'avance et fixé le résultat des plus prochaines journées : 
le Mazenderàn conquis, une marche glorieuse sur Rey, 
une grande bataille, et, dans une montagne voisine de 
Téhéran, une fosse vaste et profonde pour les dix mille 
musulmans tués dans la victoire. 

CHAPITRE VIII 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABTS DANS LE BfAZENDÉRAN 

Cependant les fêtes de l'intronisation royale étaient 
terminées dans la capitale. Le roi Nasreddin-Shah avait 
pris entière possession du gouvernement. Hadjy Mirza 
Agassy, chassé d'un pouvoir dont il avait passé son temps 
à se moquer, s'était retiré à Kerbela, et il y employait 
ses derniers jours à faire des niches aux moullasetun 
peu aussi à la mémoire des saints martyrs. Son succes- 
seur, Mirza Taghy-Khan, Émyr-Nizam, un des hommes 
de valeur que l'Asie a produits dans ce siècle, était résolu 
à en finir avec tous les désordres. Il fermait les cafés où 
Ton déblatérait par trop fort contre le gouvernement, et, 
pour arrêter l'habitude de se tuer en plein jour à coups 
de gama dans le quartier de la porte de Doulâb, habi- 
tude introduite par les Kurdes Makouys, compatriotes 
de l'ancien premier ministre, il maçonna plusieurs de 
ces assassins dans la muraille de la mosquée, à Shahabd- 
oulazim, et leur fit arracher la tète par des cordes que 
tiraient des chevaux emportés. Ainsi, forcené pour le 
bon ordre, l'Émyr-Nizam avisa bien vite aux affaires du 
Mazendérân, et quandles grands de celle ^TCNYWç&^NSttas» 

196 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

à Téhéran pour faire leur cour au roi, furent au moment 
de leur départ, on leur commanda de prendre de telles 
mesures que la sédition des bâbys ne se prolongeât pas 
davantage. Ils promirent d'agir pour le mieux. 

En effet, aussitôt de retour, ces chefs se mirent en 
mouvement afin de réunir leurs forces et de se concerter. 
Chacun écrivit à ses parents de venir le joindre. Hadjy 
Moustafa-Khan manda son frère Aga-Abdoullah. Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany appella Mohammed-Sultan et Aly- 
Khan de Sewad-Rouh. Tous ces gentilshommes avec 
leur monde s'arrêtèrent au dessein d'attaquer les bàbys 
dans leur château avant que ceux-ci ne songeassent à 
prendre eux-mêmes l'offensive. Les officiers royaux 
voyant les chefs du pays en aussi bonne disposition, ras- 
semblèrent de leur côté un grand conseil, où s'empres- 
sèrent de se rendre les seigneurs nommés tout à l'heure, 
puis Mirza Agay, Moustofy du Mazendérân ou contrôleur 
des finances, le chef des Oulémas et beaucoup d'autres 
personnages de grande considération. Le résultat des 
délibérations fut que Aga-Abdoullah mit sur pied deux 
cents hommes de son village d'Hézar-è-Djérib, gens choi- 
sis; plus un certain nombre de toufenkdjys, qu'il prit de 
côté et d'autre, et quelques cavaliers nobles de sa tribu. 
Dans cet équipage, il vint se poster à Sàry, prêt à entrer 
en campagne. De son côté, le contrôleur des finances leva 
une troupe parmi les Afghans domiciliés à Sàry et y 
joignit quelques hommes des tribus turques placées sous 
son administration. Aly-Abad, le village si rudement 
châtié par les bâbys, et qui aspirait à une revanche, 
fournit ce qu'il put et se renforça d'une partie des 
hommes de Gâdy, qui, en raison du voisinage, se lais- 
sèrent embaucher. On convint qu' Aga-Abdoullah pren- 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 197 

drait le commandement général et marcherait immédia- 
tement contre l'ennemi. 

Il sortit, en effet, de Sàry en très-bonne disposition, 
monta d'Ab-è-Roud à la haute vallée de Lâr, et, arrivé au 
village de ce nom, il y fit halte. De sa personne, il fut 
reçu dans la maison de Nezer-Khan Kerayly. La nuit se 
passa fort tranquillement, bien qu'on se tînt sur ses 
gardes à cause du voisinage des bàbys. Le lendemain, 
après s'être encore renforcé d'une troupe de gens du dis- 
trict de Koudar, on reprit la marche, et l'on arriva enfin 
en vue du château du Sheykh Tebersy. La garnison 
s'était retirée à l'intérieur; rien ne paraissait au dehors; 
la vallée était absolument silencieuse. Aga-Abdoullah se 
mit immédiatement et bravement à l'œuvre. Il com- 
manda d'ouvrir une sorte de tranchée où il plaça des 
toufenkdjys, qui commencèrent à entretenir un feu assez 
vif contrôla muraille. Ceci dura toute la journée et ne 
produisit aucun résultat, les bâbys se contentant de ré- 
pondre faiblement, de sorte que les deux partis allèrent 
se coucher sans qu'on pût encore rien dire de ce qui 
avait été fait. 

Mais, un peu avant le jour, Moulla Housseïn-Boushre- 
wyèh ouvrant une de ses nombreuses poternes, sortit 
brusquement, et attaqua les gens de Koudar profondé- 
ment endormis. Il commençait à en faire massacre, 
quand Aga-Abdoullah, averti par le bruit, accourut à la 
tête de ses gens et fusilla les bâbys à bout portant, ce qui 
arrêta la chasse que ceux-ci donnaient à leurs victimes. 
Les nouveaux arrivés étaient des cavaliers nobles pour 
la plupart, des nomades; ils avaient l'habitude des armes 
et savaient tenir bon. Cependant, Moulla Housseïn se 
précipita sur eux comme il avait fait sur la milice de 

198 COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 

Koudar. Lui-même, à la tête de ses fidèles, il frappait de 
la pointe et du tranchant, déchargeant ses pistolets dans 
la foule et* faisant tète à tous. Un jeune Afghan, bien 
découplé, se jeta sur lui. Moulla Housseïn trouva un 
adversaire. Les sabres faisaient feu l'un sur l'autre; sou- 
dain, un des pieds du cheval de l'Afghan s'enfonce dans 
un trou; le cavalier est jeté par terre; Moulla Housseïn 
le tue roide. Pendant cette lutte, la victoire se décidait 
ailleurs pour, les bâbys. Aga-Abdoullah, entouré de tous 
côtés par un flot d'assaillants, tombait frappé à mort, avec 
trente des siens, et le reste de ses gens, les uns sains et 
saufs, les autres fort mal arrangés, prenaient la fuite 
dans toutes les directions. Beaucoup, dans le nombre, 
n'avaient eu aucune part au' combat. Réveillés par les 
coups de feu^ ils ne purent arriver à temps, et les fuyards 
leur apprenant la mort du chef commun, ils ne se mirent 
plus en peine que de gagner pays d'un pas relevé. En 
courant ainsi, la troupe en déroute atteignit le village de 
Ferra et voulut y prendre haleine ; mais les bâbys étaient 
sur ses talons et tombèrent sur elle. Ce ne fut pas un 
combat : les musulmans, ahuris, plièrent encore. Le 
village fut mis à sac, et personne, ni femmes, ni enfants, 
ni vieillards, dit le récit, ne fut épargné; ensuite, le feu 
dévora les maisons. Quand je répète, d'après les rela- 
tions, que tout le monde fut égorgé, c'est par respect 
pour l'usage adopté en histoire depuis la plus haute 
antiquité et continué pieusement jusqu'à nos jours, de 
prendre les intentions pour le fait et d'affirmer l'absolu, 
que la pratique des choses n'admet jamais. La vérité 
vraie, c'est qu'une partie encore notable de la popula- 
tion de ce triste village s'enfuit saine et sauve dans la 
montagne, pleurant ses parents, ses récoltes et ses 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 199 

jardins, et s'en alla répandre dans tout le Mazendérân 
l'horreur de la catastrophe qui venait de la frapper. 
Chacun de ces malheureux se disait le seul et dernier 
survivant. L'impression fut profonde et terrible. Toute 
la province tomba dans une sorte de stupeur, causée 
surtout peut-être par l'idée qu'on se faisait de l'exal- 
tation des bâbys, et par le retour que les musulmans ne 
pouvaient s'empêcher de faire sur leur propre tiédeur. 
Les moullas tremblaient et se voyaient déjà anéantis. 
Nulle part, autour d'eux, ils n'apercevaient dans les 
esprits une ardeur quelconque à les défendre, tandis que 
chez l'adversaire ils ne voyaient que vigueur et frénésie. 
Dans cette désolation générale, on cria vers Téhéran et 
J'on demanda de l'aide. 

L'Émir-Nizam entra dans un transport de violente 
colère en apprenant ce qui venait de se passer. Il s'in- 
digna aux terreurs qu'on lui dépeignait. Trop loin du 
théâtre de l'action pour bien apprécier l'enthousiasme 
sauvage des rebelles, ce qu'il en comprit, ce fut qu'il 
était besoin d'en finir avec eux- avant que leur énergie 
n'eût encore été exaltée par des succès trop réels. Le 
prince Mehdy-Kouly-Mirza, nommé lieutenant du roi 
dans là province menacée, partit avec des pouvoirs ex- 
traordinaires. On donna ordre de dresser la liste des 
morts tombés dans le combat devant le château des 
bâbys et dans le sac de Ferra, et des pensions furent 
promises aux survivants. Hadjy Mous tafa- Khan, frère 
d'Aga-Abdoullah, reçut des marques solides de la faveur 
royale; enfin, on fit ce qui était possible pour relever les 
courages et rendre aux musulmans un peu de .confiance 
en eux-mêmes. 

Une des premières mesures que prit le Shahzadèh eu 

200 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS.. 

arrivant sur le lieu de son commandement, ce fut d'or- 
donner à Abbas-Kouly-Khan, chef du Laredjân, de des- 
cendre de sa vallée de Làr et des environs du Demawend 
avec ses tribus et de rejoindre le camp qu'on allait 
former sous Am61. En conséquence, la vieille ville vit 
arriver dans ses jarciûs une quantité de tentes noires : 
tribus turques, tribus persanes, ou, comme on dit,Kurdfes, 
et, en peu de temps, une petite armée se trouva sur pied. 
On n'est pas exigeant en fait d'ordre dans une armée 
asiatique. En présence de cette foule, les courages se 
redressaient un peu. On rechercha les bàbys et l'on dé- 
clara qu'ils ne seraient plus tolérés dans aucun lieu du 
Mazendéràn. Les mesures prises contre eux se succé- 
daient rapidement comme des menaces, en même temps 
que les troupes étaient dirigées vers le château des 
bàbys, à travers les sentiers de la montagne. L'expédi- 
tion ne tarda pas à atteindre la région froide , car le Ma- 
zendéràn est le pays des brusques transitions par excel- 
lence. En quelques heures, on passe d'une rizière humide 
à un bois d'orangers, à une forêt ténébreuse et toute 
européenne, à une terre haute sans végétation, à des 
montagnes glacées au cœur de l'été, à des amas de neige 
qui ne fondent jamais. Le Shahzadèh en faisait l'expé- 
rience. Parti d'Amôl, où fleurit la grenade et où mûrit le 
citron, il fut enveloppé soudain, dans les défilés qu'il dut 
traverser et sur les plateaux qui leur faisaient suite, par 
des brouillards épais qui se résolurent bientôt en tem- 
pête de neige non-seulement très-incommode, mais re- 
doutable au plus haut degré pour les hommes et pour 
les animaux. 

Les nomades du Laredjân, qui composaient la force 
principale de l'armée, avaient trop l'usage de ces bour- 

COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 201 

rasques pour ne pas prendre de leur mieux les moyens de 
s'en préserver. Sans souci de l'expédition, ils se disper- 
sèrent, courant où ils savaient devoir trouver soit des an- 
fractuosités de rochers, soit des ouvertures de plaines plus 
favorablement exposées que le reste du pays et où l'ou- 
ragan leur ferait moins de mal. Bref, ils pensèrent très- 
bien à leur sûreté personnelle et ne s'occupèrent en 
aucune façon ni de la personne morale de l'armée, ni du 
but qu'ils poursuivaient, sinon, peut-être, pour maudire 
de leur mieux le chef qui les amenait dans un tel 
embarras. 

Moulla Housseïn-Boushrewyèh et son collègue Hadjy 
Mohammed-Aly surveillaient de près les mouvements de 
l'ennemi. Ils comptaient sur la tempête; elle était de 
saison et ils s'étaient arrangés pour mettre à profit 
les occasions qu'elle présenterait. Servis à souhait, ils 
n'auraient jamais pu espérer aussi bien. Moulla Housseïn, 
averti par ses éclaireurs, quitta le château à la première 
veille de la nuit. C'était le 45 du mois de Sefer ; il était 
suivi de trois cents hommes, sans plus; mais des hommes 
résolus à tout, inébranlables comme lui-même; et malgré 
les ténèbres et le trouble général de la nature, il jeta ce 
monde sur le dos de l'armée royale, qui ne s'attendait 
pas à un tel surcroît de péril, et qui, dispersée partout, 
ainsi que je l'ai dit, avait surtout fini par s'accumuler 
dans le village de Daskès, au milieu de la montagne, où 
le prince, très-fatigué, s'était retiré dans la meilleure 
maison, avait soupe, s'était couché et dormait. 

Moulla Housseïn avait marché aussi rapidement que la 
nuit, la tempête, la neige, qui tombait en abondance, et 
l'état de la route le permettaient. A tous les hommes, 
cavaliers ou piétons de l'armée du Shahzadfeh qjva Vs^ 

202 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

rencontrait, on disait : « Nous sommes des gens d'Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany, qui nous a envoyés à votre 
aide, et lui-même arrive derrière nous avec plus de 
monde. » A ce discours, les soldats de l'armée royale 
perdaient tout soupçon et laissaient passer la troupe~des 
bâbys, sans songer à donner l'alarme ni surtout à faire 
résistance. L'ennemi parvint de la sorte jusqu'à Daskès, 
entra dans les rues du village et prit ses mesures pour 
entourer la maison où se trouvait le prince endormi. On 
avait sans doute placé des karaouls ou sentinelles autour 
de cette demeure ; mais, suivant un usage immémorial en 
Orient, usage en vigueur au siège de Béthulie comme 
autour du tombeau de Notre-Seigneur, une sentinelle est 
un guerrier qui dort de son mieux auprès du poste qu'il 
est chargé de garder. Les soldats de Mehdy-Kouly-Mirza 
ne dérogeaient pas à cette règle. Roulés dans leurs man- 
teaux de feutre, ils étaient étendus par terre, la tète bien 
couverte, afin de ne pas Sentir la neige qui tombait sur 
eux. Quelques-uns pourtant se réveillèrent au bruit. Ils 
demandèrent de quoi il s'agissait; mais, ayant entendu la 
réponse convenue, que c'étaient les gens du Serdar Abbas- 
Kouly-Khan, ils se remirent en devoir de continuer 
leur somme. Ainfci, la maison fut promptement et sûre- 
ment cernée, et les entrées de la rue bien occupées, afin 
que personne ne pût venir au secours du prince. Alors 
Moulla Housseïn donna le signal et tous ses gens se 
mirent à crier : « Le prince est mortl le prince est tué I 
sauve qui peutl » 

Aussitôt la porte de la maison fut entaillée rapidement 
à coups de hache, tandis qu'on faisait main basse sur les 
karaouls. Le passage forcé, et il le fut bientôt, Moulla 
Housseïn et ses gens se précipitèrent en furieux sur les 

COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 203 

officiers du prince, qui accouraient épouvantés, déjà 
démoralisés, et les assommèrent, tandis que quelques- 
uns de leurs compagnons mettaient le feu en plusieurs 
endroits. Le désordre, le trouble, la terreur peuvent 
s'imaginer. Les misérables, ainsi surpris, ne savaient pas 
même à qui ils avaient affaire et songeaient aux diables 
autant qu'aux bàbys. On se poussait de chambre en 
chambre; on trébuchait sur les terrasses. Le feu s'était 
rapidement communiqué à un Imamzadèh ou oratoire en 
bois contigu à la maison du prince et dont les vieilles 
poutres flambaient à merveille. Les musulmans purent 
voir alors briller les sabres, les khandjars, les gamas, 
les fusils de leurs adversaires, aux clartés lugubres des 
flammes qui les menaçaient. Tous ceux qui tombaient 
sous les coups ou sous les balles, les bâbys les lançaient 
au milieu de l'incendie. — « Brûle, impie I » disaient-ils. 
C'était une scène effroyable : bravoure, fureur, exalta- 
tion religieuse s'y heurtaient contre l'incertitude, le 
courage qui désespère, le renoncement désolé à la possi- 
bilité de sauver sa vie. Les toufenkdjys de Sewad-Kouh, 
qui défendaient l'intérieur de la maison où s'était retiré 
le prince, se conduisirent en braves gens. Cependant, les 
bâbys les rompirent et entrèrent. 

D'abord furent tués les deux princes, Sultan Housseïn- 
Mirza, fils de Feth-Aly-Shah, et Daoud-Mirza, fils de Zell-è- 
Sultan, oncle du roi. Leurs deux corps allèrent rejoindre 
dans le foyer brûlant ceux de leurs défenseurs. A côté 
d'eux tomba Mirza-Abdoul-Baghy, conseiller d'État. Il 
fut aussi jeté dans le feu. Un instant après, le chef de 
l'armée, Medhy-Kouly-Mirza, se vit assailli. Un bâby, à 
cheval sur la muraille de la cour, fit feu sur lui et le 
manqua. Un autre, se laissant tomber dans la petite cous 

204 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

intérieure où il était, vint en courant tirer à bout por- 
tant sur lui et le manqua encore. Le prince comprit que 
toute défense était impossible. Il sortit de la maison, et 
plus heureux que bien des victimes de cette nuit, il 
réussit à s'échapper du village et à gagner le désert. 

En quelques instants, son armée, déjà si fort en dé- 
sordre, était dissipée par les trois cents hommes de 
Moulla Housseïn. N'était-ce pas l'épée du Seigneur et de 
Gédéon? Tandis que la plupart des fugitifs couraient au 
hasard, des hommes d'Ashref, moins épouvantés que les 
autres, résolurent et de ne pas se séparer et de ne point 
aller chercher la mort presque certaine qui les attendait 
dans la montagne, devenue impraticable par ce temps de 
frimas. Ils se bornèrent à s'écarter un peu du village et 
faisant ferme dans une position assez forte , ils roulè- 
rent autour d'eux un cercle de grosses pierres superpo- 
sées et s'en bâtirent un retranchement. 

Des bàbys avaient aperçu ces braves précipitant leur 
travail, et avaient couru en donner avis à Moulla Hous- 
seïn. Celui-ci ne voulut pas que sa victoire restât ina- 
chevée, et il détacha Hadjy Mohammed- Aly Balfouroushy 
pour aller détruire le groupe insolent qui le bravait. Le 
Hadjy, le sabre à la main, courut avec les siens sur les 
gens d'Ashref. Mais, à la première décharge de ceux-ci, 
une balle lui entra par la bouche et le jeta sur le carreau. 
Les musulmans remarquent avec intérêt que c'est par 
la bouche que la balle est entrée, punissant, à leur avis, 
tant de blasphèmes proférés contre la religion du Pro- 
phète. Quant aux bàbys, ils suivirent leur chef, et les 
Ashréfys auraient obtenu la récompense de leur cou- 
rage, si une autre bande d'ennemis n'était accourue les 
attaquer avec une nouvelle fureur. 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABTS. 205 

Le combat reprit donc, mais les Ashréfys ne cédaient 
point. Sûrs de mourir s'ils se rendaient, et puisant dans 
leur résolution une généreuse espérance, ils redoublaient 
leurs feux, et bons tireurs comme tous les Mazendérànys, 
rendaient le jeu terrible aux assaillants. Le jour vint et 
éclaira leur résistance. On pouvait voir de loin — car le 
lieu où ils s'étaient fortifiés était entouré d'un amphi- 
théâtre de montagnes — cette poignée de jeunes gens 
multipliant ses efforts pour échapper à une mort qui 
semblait certaine. Les débris de l'armée n'ayant pu 
forcer les passages encombrés par les neiges et n'étant 
encore qu'à peu de distance autour d'eux, les contem- 
plaient, et probablement faisaient des vœux pour eux; 
mais pas un des chefs, pas un des soldats n'essaya un 
effort qui eût pu les dégager. La vue de l'héroïsme est tout 
aussi bonne à glacer les courages qu'à les animer. Enfin 
les Ashréfys succombèrent un à un. La victoire des bâbys 
était complète. Ils réunirent le butin qu'ils purent 
tirer du village, les bagages du prince et ceux de ses 
troupes, en chargèrent les bétes de somme, et rega- 
gnèrent en paix leur château en présence de l'armée 
royale pétrifiée d'épouvante, bien que incomparablement 
plus nombreuse et plus forte. Mais tel était l'abattement, 
qu'un corps de six cents hommes qui n'avait été ni 
entamé ni attaqué, et qui savait seulement par simple 
ouï-dire ce qui était arrivé pendant la nuit, averti que les 
bâbys, dans leur mouvement de retraite, allaient pas- 
ser sur le terrain qu'il occupait, s'enfuit d'inspiration 
et à l'unanimité longtemps avant que ceux-ci eussent 
paru. La vérité est que ces musulmans n'étaient nulle- 
ment éloignés de considérer Moulla Housseïn comme un 
prophète. 

VI 

206 COMBATS ET SUCCÈS DES BABY8. 

Nous avons laissé Mehdy-Kouly-Mirza courant loin de 
sa maison incendiée et errant seul dans la campagne, à 
travers les neiges et les ténèbres. A l'aube il se trouva dans 
un défilé inconnu, perdu en des lieux horribles, mais en 
réalité éloigné seulement d'un peu plus d'une demi-lieue 
du lieu du carnage. Le vent apportait à ses oreilles le 
bruit des décharges de la mousqueterie. 

Dans ce triste état et ne sachant que devenir, il fut 
rencontré par un Mazendérâny monté sur un cheval assez 
bon, qui, en passant près de lui, le reconnut. Cet homme 
mit pied à terre, fit monter le prince à sa place et s'offrit 
à lui servir de guide. Il le mena dans une maison de 
paysans, où il l'installa dans l'écurie; ce n'est pas un sé- 
jour méprisé en Perse. Tandis que le prince mangeait et 
se reposait, le Mazendérâny remonta à cheval, et, battant 
le pays, alla donner à tous les soldats qu'il put rencon- 
trer l'heureuse nouvelle que le prince était sain et sauf. 
Ainsi, bande par bande, il lui amena tout son monde, ou 
au moins un rassemblement assez respectable. 

Si Mehdy-Kouly-Mirza avait été un de ces esprits al- 
tiers que les échecs n'abattent point, il eût peut-être jugé 
sa situation médiocrement modifiée par le malheur de la 
nuit précédente ; il eût considéré l'affaire comme le ré- 
sultat d'une surprise, et, avec les troupes qui lui res- 
taient, se fût efforcé de sauver au moins les apparences 
en maintenant son terrain, car, de fait, les bâbys s'étaient 
retirés et on n'en voyait plus nulle part. Mais le Shabza- 
dèh, loin de se piquer de tant de fermeté, était un pauvre 
caractère, et il s'empressa, quand il vit sa personne si 
bien gardée, de sortir de son écurie pour se diriger vers 
le village de Gâdy-Kela, d'où il se rendit en toute 
hâte à Sâry. Cette conduite eut pour effet d'aug- 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 207 

monter encore dans toute la province l'impression pro- 
duite par la première nouvelle de la surprise de Daskès. 
Partout on perdit la tète: les villes ouvertes se crurent 
exposées à tous les périls, et malgré la rigueur de la sai- 
son, on vit des caravanes d'habitants paisibles, mais fort 
désolés, qui emmenaient leurs femmes et leurs enfants 
dans les solitudes du Demawend, pour les soustraire aux 
inévitables dangers qu'indiquait manifestement, pour 
tout ce monde, la prudente conduite du Shahzadèh. 
Quand les Asiatiques perdent une fois la tête, ce n'est 
pas à demi. Cependant cette situation ne pouvait indéfi- 
niment se prolonger, pour le prince moins que pour per- 
sonne. Il ne suffisait pas d'avoir peur, il fallait surtout 
ne pas irriter contre soi le terrible Émyr-Nizam, qui, 
lorsqu'il aurait appris les nouvelles, ne serait certes pas 
satisfait. Encourir le châtiment de ce ministre sévère, 
c'était peut-être pis que d'avoir affaire à Moulla Hous- 
seïn-Boushrewièh. Ainsi, perplexe et ne sachant où se 
tourner, le Shahzadèh, pauvre homme, donna des ordres 
pour qu'on réunît de nouvelles forces et qu'on mît sur 
pied une autre armée. L'empressement était faible de la 
part de la population des villes à aller servir sous un 
chef dont on venait de voir le mérite et l'intrépidité à 
l'épreuve. Toutefois, moyennant quelque argent et beau- 
coup de promesses, les moullas surtout, qui ne per- 
daient pas leur cause de vue et qui étaient assurément 
les plus intéressés dans toutes ces affaires, s'agitant 
beaucoup, on finit par rassembler bon nombre de tou- 
fenkdjys. Quant aux cavaliers des tribus, du moment que 
leurs chefs montent à cheval, ils en font autant et n'en 
demandent pas davantage. Abbas-Kouly-Khan Laredjany 
obéit sans hésiter à l'ordre d'envoyer un nouveau w&« 

208 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

tingent. Seulement, cette fois, soit par défiance de ce que 
Tineptie du prince pourrait faire courir de risques inu- 
tiles à ses parents et à ses sujets, soit par une certaine 
ambition de se signaler lui-même, il ne confia plus à per- 
sonne la conduite de ses gens. Il se mit à leur tête, et, 
par un coup hardi, au lieu de rejoindre l'armée royale, 
il s'en alla tout droit attaquer les bâbys dans leur refuge, 
puis il donna avis au prince qu'il était arrivé devant le 
château du Sheykh Tebersy et qu'il en faisait le siège. 
Du reste il annonçait qu'il n'avait aucun besoin de secours 
ni d'aide, que ses gens lui suffisaient et au delà, et que 
seulement, s'il plaisait à son Altesse Royale de se donner 
de sa personne le spectacle de la façon dont lui, Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany, allait traiter les rebelles, il lui 
ferait honneur et plaisir. 

Les nomades turks et persans passent leur vie à chas- 
ser, souvent aussi à guerroyer, et surtout à parler de 
chasse et de guerre. Ils sont braves, mais non tous les 
jours, et ils tomberaient sous le coup de la remarque de 
Brantôme, qui, dans son expérience des guerres de son 
époque, avait beaucoup rencontré de pareils courages, 
qu'il nomme assez bien journaliers. Mais ce que sont 
ces nomades d'une manière très-uniforme et constante, 
c'est grands parleurs, grands démanteleurs de villes, 
grands massacreurs de héros, grands exterminateurs de 
'multitudes; en somme, naïfs, très à découvert dans leurs 
sentiments, très-vifs dans l'expression de ce qui échauffe 
leurs tètes, extrêmement amusants. Abbas-Kouly-Khan 
Laredjany, homme très-bien né assurément, était un type 
de nomade accompli. 

Mehdy-Kouly-Mirza n'aurait pu se donner, lui, pour un 
guerrier bien téméraire, on vient de le voir; mais il 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 209 

remplaçait l'intempérance de l'intrépidité par une qualité 
utile aussi à un général : il ne prenait pas au pied de la 
lettre les fanfaronnades de ses lieutenants. Craignant 
donc qu'il n'arrivât malheur à l'imprudent nomade, il lui 
envoya immédiatement des renforts. Ainsi partirent en 
toute hâte Mohsen-Khan Souréty avec ses cavaliers, une 
troupe d'Afghans, Mohammed -Kerym-Khan Ashrefy 
avec des toufenkdjys de la ville etKhélyl-Khan, de Sewad- 
Kouh, avec les hommes de Gàdy-Kela. Ces chefs, soit par 
esprit de contradiction à l'égard du prince, soit qu'ils se 
souciassent médiocrement de voir leur rival ordinaire, le 
khan du Laredjân, s'illustrer par l'exploit qu'il avait an- 
noncé, s'empressèrent de donner à celui-ci les plus sages 
conseils et les plus propres à refroidir son ardeur. Ils lui 
remontrèrent qu'il ne fallait pas trop présumer de soi- 
même et que Moulla Housseïn n'était pas facile à forcer. 
On savait, du reste, jusqu'à quel point ce maître des 
bâbys était redoutable dans ses résolutions impétueuses; 
il fallait tâcher de s'en garantir, et, pour cela, la pre- 
mière des opérations devait être d'élever, en face des 
murailles qu'on voulait faire tomber, un fort retran- 
chement en pierre où l'on pourrait être à l'abri dçs 
coups de main. 

Abbas-Kouly-Rhan Laredjany répondit comme aurait 
fait un gentilhomme français du moyen âge. « Jamais, 
dit-il aux autres chefs, jamais il ne sera dit que des 
hommes de ma tribu se soient cachés derrière des tas de 
pierres quand ils avaient l'ennemi en face. Nos seuls re- 
tranchements à noufr, ce sont nos corps I » Il ne fut pas 
possible de rien obtenir d'autre du Serdar et on dut en 
passer par ce qu'il voulait. Le camp fut donc établi sans 
autres précautions que les sentinelles somnolentes à 

210 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

l'usage du pays, et Ton resta ainsi en face et autour du 
château des bàbys. 

Ceux-ci semblaient frappés de terreur. Ils ne parais- 
saient pas sur leurs murailles; ils ne se montraient pas 
aux meurtrières des étages supérieurs; ils ne faisaient 
pas le moindre bruit. Bien plus, ils envoyèrent des par- 
lementaires pour demander grâce. Le Serdar enchanté 
leur promit de les pendre. Sur cette parole, des négocia- 
tions s'engagèrent et plusieurs députations furent en- 
voyées à Abbas-Rouly-Rhan. Il ne voulait pas démordre 
de sa sévérité ; mais les autres chefs ne dissimulaient pas 
qu'ils seraient disposés à en finir à meilleur compte; de 
sorte que, soutenus de ce côté, les députés argumen- 
taient, acceptaient, cédaient et retournaient au château 
pour prendre de nouveaux ordres. De cette façon, plu- 
sieurs jours se passèrent en pourparlers, et le Serdar se 
tenait prfur bien assuré que ce n'était pas du temps perdu, 
tout au contraire : que c'était du temps admirablement 
eipployé pour sa gloire. Il va sans dire que la surveil- 
lance était devenue, de fort médiocre, tout à fait nulle, 
et que les troupes étaient étalées devant le château aussi 
bien à la bonne foi que si elles eussent été chez elles. 

Une nuit — ce fut la dixième de Rébi-Oul-Ewwel — 
trois heures avant le j our , Moulla Housseïn-Boushrewyèh, 
à la tête de quatre cents toufenkdjis, sortit du château 
dans le plus profond silence. Il s'avança rapidement vers 
le camp, et se portant sur les groupes de dormeurs, lui 
et ses gens commencèrent à égorger de leur mieux. Ils 
avaient affaire aux contingents de Hézar-è-Djerib et de 
Sewad-Kouh. Ces miliciens, ainsi assaillis, se jetèrent du 
côté où campaient les hommes de Gûdy et ceux de Souréty 
et d'Ashref, et les uns épouvantant les autres, toute cette 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 211 

foule mêlée se mit à courir comme un troupeau de mou- 
tons du côté du quartier du Serdar. Pour augmenter la 
confusion, les bàbys, tout en frappant et en poursuivant, 
mettaient le feu aux cabanes, aux abris, et des cris hor- 
ribles, tant ceux qu'ils poussaient eux-mêmes pour 
effrayer leurs adversaires, que ceux dont les assail- 
lis n'étaient pas ménagers dans leur épouvante, portaient 
le désordre à son comble. On ne se reconnaissait plus; 
on ne savait plus où Ton était. Troublés par l'éclat fulgu- 
rant des flammes ou aveuglés par l'obscurité, on tirait les 
uns sur les autres et les balles atteignaient plus d'amis 
et de confédérés qu'elles rie frappaient d'assaillants. 

Le Serdar réveillé, surpris, envahi tout à coup par la 
foule qui affluait de son côté, eut peine à trouver un 
cheval et, après l'avoir trouvé, à se mettre dessus. Fu- 
rieux, mais forcé de reculer, il gagna, en combattant, la 
limite du camp opposée à celle qui faisait face au château, 
et ne pouvant se décider à fuir, resta assez longtemps à 
faire le coup de feu au milieu de quelques-uns de ses pa- 
rents, qui l'avaient rejoint et tenaient bon avec lui. Parmi 
ceux-ci, Mohammed-Sultan, y a ver — titre que nous tra- 
duirons par celui de major, — se jetait en avant dans la 
foule et suppliait les fuyards de s'arrêter, promettant de 
les rendre vainqueurs de l'ennemi. Dans ce moment, 
Moulla Housseïn apparut à cheval, excitant les siens et 
frappant plus fort queux tous. En l'apercevant, le yaver 
redoubla d'énergie dans ses supplications et dans ses 
apostrophes : « Arrêtez-vous ! arrêtez-vous! criait-il; le 
voilà ici, cet homme sans religion et sans foi ! Venez le 
prendre! frappons-le! C'est lui qui doit craindre et non 
pas vous! » Tandis que le brave gentilhomme tâchait 
ainsi de ranimer des courages éteints, tes bto^* *&&&&- 

212 COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 

rèrent; personne ne le défendit, et, en quelques minutes, 
malgré sa résistance, il tomba haché de coups de sabre. 

Cependant cet exemple ne fut pas stérile et trouva 
quelques imitateurs. Mirza Kérym-Khan Ashrefy, Aga- 
Mohammed-Hassan du Laredjàn et quelques toufenkdjys 
d'Ashref, se firent à la hâte un petit rempart de pierres et, 
jurant qu'ils ne fuiraient pas et ne se laisseraient pas 
prendre vivants, se mirent à combattre avec cette intré- 
pidité absolue que des résolutions semblables font tou- 
jours naître chez les soldats asiatiques. Tandis qu'ils 
étaient ainsi occupés, Mirza Kérim-Khan dit à Aga-Mo- 
hammed-Hassan Laredjany : « Tu vois bien, parmi les 
bâbys, cet homme en turban vert : tire dessus I » Ce qu'il 
fit lui-même immédiatement. 

L'homme au turban vert, c'était Moulla Housseïn lui- 
môme. On le vit porter la main à sa poitrine et on com- 
prit que la balle l'avait frappé là. Au même instant, Aga- 
Mohammed-Hassan, qui avait entendu les paroles de son 
camarade et vu l'effet, abaissa son arme à son tour et 
lâcha la détente. Le coup partit et atteignit encore 
Moulla Housseïn dans le côté. Ainsi blessé, le chef bâby 
n'en continua pas moins à donner des ordres et à con- 
duire et activer les mouvements des siens jusqu'au mo- 
ment où, voyant que la somme des résultats possibles 
était acquise, il donna le signal de la retraite en se tenant 
lui-même à l'arrière-garde. 

Le retour au château ne se fit pas sans encombre. Les 
toufenkdjys d'Ashref , retranchés derrière le petit mur, 
sortirent avec leurs chefs et harcelèrent les bâbys. Mais 
ils étaient trop peu nombreux pour leur faire grand mal, 
quoique, en somme, ce combat eût coûté aux gens du châ- 
teau une centaine d'hommes tués ou mis hors de combat, 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABTS. 243 

et leur chef blessé. Cependant le camp était détruit. Il 
s'en fallut toutefois que le désastre fût comparable à 
celui de Medhy-Kouly-Mirza. Une partie de l'armée se 
débanda sans doute, mais il resta encore quelques groupes 
qui purent se rejoindre au point du jour et le reste fut 
rallié dans la journée. Abbas-Kquly-Khan Laredjany 
avait été rejeté aune extrémité du camp avec une cin- 
quantaine d'hommes. Abdoullah-Khan, l'Afghan, n'avait 
gardé près de lui que trois hommes, mais il avait tenu 
bon. Mohsen-Khan avait fait de même avec quelques fan- 
tassins d'Ashref. 

Quand le jour parut, il se trouva que les bâbys étaient 
rentrés dans leur fort, et Mirza Kérym-Khan Ashrefy, 
avec ses compagnons, était maître du champ de ba- 
taille. Ils se mirent à pousser de grands cris pour pré- 
venir et faire arriver leurs compagnons au cas où il 
s'en trouverait qui fussent restés dans le voisinage et 
pussent les entendre; aussitôt, en effet, le Serdar et 
ceux qui s'étaient maintenus çà et là se réunirent. On 
parcourut le champ de bataille ; on rassembla et on en- 
terra les morts, en tant qu'ils furent reconnus pour mu- 
sulmans. Quant aux cadavres bàbys, on leur coupa la 
tête ; on mit ce butin de côté comme trophée, et à quelques 
jours de là, on expédia ces dépouilles à Balfouroush et 
dans les autres villes du Mazendéràn, afin de montrer que 
les bâbys n'étaient pas invincibles. Le Serdar, cependant, 
envoya Abdoullah-Khan, l'Afghan, au, prince, pour lui 
raconter comment les choses s'étaient passées et mettre, 
autant que possible, les apparences de son côté. 

La tâche n'était pas trop difficile. Il est certain que les 
bàbys étaient rentrés dans leur château sans achever 
leur victoire; qu'ils s'étaient laissé poursuivre par une 

214 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

poignée d'hommes, et que, pendant la journée du lende- 
main et les jours suivants, ils avaient souffert que l'en- 
nemi enterrât ses morts et qu'il décapitât honteusement 
les corps des leurs. Voici ce qui avait causé dans leur 
courage cette défaillance peu attendue : les deux bles- 
sures de Moulla Housseïn étaient graves; il perdait beau- 
boup de sang. A force d'énergie, il put se maintenir à 
cheval et donner encore ses directions et ses ordres pen- 
dant quelque temps; mais il sentit bientôt que ses forces 
s'épuisaient, et qu'il ne pouvait s'obstiner davantage à 
lutter contre la douleur sans aller au-devant d'une ca- 
tastrophe déplorable pour lui-même, plus déplorable 
encore pour les siens, qui ne pouvaient se passer de lui. 
Il ordonna donc la retraite, bien à contre-cœur, et aban- 
donna une victoire déjà plus que sûre. Il était temps; 
car lorsqu'il atteignit la porte du château, ses forces 
l'abandonnèrent complètement et il tomba dé cheval au 
milieu de ses soldats épouvantés. 

On le porta mourant sur son lit. Alors il réunit ses 
officiers et leur recommanda la fermeté la plus inflexible. 
Il leur défendit de croire qu'il pût réellement mourir; 
/ c'étaient là de pures apparences qui ne devaient pas les 
tromper; en effet, pas plus tard que quatorze jours après 
une mort transitoire, il allait renaître. Il les engagea à 
ne jamais abandonner la foi et les préceptes qu'il leur 
avait communiqués, et à conserver toujours une fidélité, 
un amour et un respect absolus à l'Altesse Sublime. 
En ce qui concernait ce qu'on devait faire de son corps, 
il recommanda à ses plus affidés confidents de l'enterrer 
en secret et de telle sorte que personne ne pût savoir où 
il aurait été mis. Nul doute qu'il ne voulût ainsi sous- 
traire son cadavre aux outrages des musulmans, et sa tête 

COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 215 

à l'exposition sur les places publiques. Enfin il expira, et 
la religion nouvelle, qui reçut en lui son proto-martyr, 
perdit du même coup un homme dont la force de carac- 
tère et l'habileté lui auraient rendu des services bien 
utiles, si sa vie avait pu se prolonger. Les musulmans 
ont naturellement une profonde horreur pour le souvenir 
de ce chef; les bâbys lui vouent une vénération corres- 
pondante. Ils ont raison des deux parts. Ce qui est cer- 
tain, c'est que Moulla Housseïn-Boushrewyèh a le pre- 
mier donné au bâbysme, dans l'empire persan, cette 
situation qu'un parti religieux ou politique ne gagne dans 
l'esprit des peuples qu'après avoir fait acte de virilité 
guerrière. 

Après l'enterrement de Moulla Housseïn, qui eut lieu 
avec les précautions prescrites par lui, les bàbys du 
château eurent encore à enterrer les blessés qu'ils avaient 
ramenés avec eux et dont une bonne partie succomba. 
Ensuite, ils exécutèrent une nouvelle sortie. Mais le 
Serdar avait quitté la place et était retourné chez lui 
avec ses hommes. Débarrassés ainsi du soin de com- 
battre, ils ouvrirent les tombes des musulmans, en 
tirèrent les cadavres, les décapitèrent, et ayant planté de 
grands pieux devant la porte principale de leur château, 
ils fichèrent les têtes sur les pointes. Quant aux corps, 
ils allèrent les jeter dans le désert, afin que les bêtes 
et les oiseaux pussent en faire leur proie. En même 
temps, ils recherchèrent avec soin les restes de leurs 
compagnons mutilés par les gens du Serdar et les ense- 
velirent avec respect. Cela fait, ils rentrèrent dans leur 
forteresse. 

CHAPITRE IX 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. — TROUBLES 
A ZENDJAN. 

Cependant, avant d'avoir encore aucune connaissance 
de ce qui s'était passé devant le château du Sheykh Te- 
bersy , le Shahzadèh Mehdy-Kouly-Mirza s'était mis en 
route avec des troupes aussi nombreuses qu'il avait pu 
en réunir pour aller retrouver le Serdar Abbas-Kouly- 
Khan Laredjany. Il fut rejoint en route par les messagers 
de ce seigneur, qui, en lui présentant plusieurs lances 
garnies de têtes, lui remirent des lettres un peu ambi- 
guës et lui jurèrent, comme c'est d'usage en pareil cas, 
par sa tète, par la tète bienheureuse du Roi et par Mour- 
téza Aly, que les bâbys avaient été complètement vain- 
cus et détruits, ou que, s il en restait par hasard quel- 
ques-uns, ce qu'ils ignoraient, ce ne devait pas être 
beaucoup. Un discours aussi satisfaisant n'avait point 
persuadé le prince, habitué à en faire lui-même de pa- 
reils à ses supérieurs ; mais la vue des têtes lui sembla 
au moins d'un heureux augure, et il continua sa route, 
plein de bonne espérance , considérant la prise définitive 
du château comme chose désormais facile ^ et craiçyiQAvt 

218 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

que le Serdar n'en eût l'honneur à son détriment. Ainsi 
cheminant, livré à ses réflexions, les unes assez douces, 
les autres moins, il arriva à un port sur le Kara-Sou, 
auprès d'Aly-Abad, et s'y arrêta pour la nuit. Chacun 
s'occupait paisiblement à faire cuire son diner, quand 
arriva le confident du Serdar, Abdoullah-Khan, l'Afghan, 
chargé de donner des explications sérieuses, et qui, sen- 
tant la difficulté de sa tâche, se rendit d'abord auprès de 
Mirza Abdoullah Newayy, conseiller du prince, avec qui 
il avait des liaisons particulières, et lui raconta franche- 
ment, autant que la franchise est possible, comment les 
choses s'étaient passées et tout le détail; car c'était sur- 
tout par le détail qu'on espérait se sauver et donner à 
l'accident une couleur moins fâcheuse. 

Les deux amis, après avoir raisonné à l'infini sur ce 
qu'il était à propos de dire et à propos de taire, se déci- 
dèrent à aller ensemble chez le prince et lui firent leur 
récit de la façon dont ils l'avaient arrangé. Mehdy-Kouly- 
Mirza fut un peu surpris. Ce n'était pas ce à quoi il s'at- 
tendait. Mais, en somme, ce qui le frappa davantage, 
c'est que le Serdar pouvait être considéré comme ayant 
été battu aussi bien qu'il l'avait été lui-même, et cette ré- 
flexion, accompagnée de tous les corollaires consolants 
pour son amour-propre, lui rendit l'affaire très-agréable. 
Non-seulement il ne craignait plus qu'un de ses lieute- 
nants se fût paré d'une gloire enviable en prenant le 
château des bâbys, mais encore ce n'était plus seulement 
lui qui avait échoué : il avait un compagnon et un compa- 
gnon auquel il espérait bien faire porter la responsabilité 
des deux défaites. Enchanté, il réunit ses chefs, grands 
et petits, et leur fit part de la nouvelle, en déplorant, 
bien entendu, le triste sort du Serdar, et en faisant 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 249 

des vœux ardents pour qu'une autre fois ce vaillant soldat 
fût plus heureux. 

La satisfaction du Shahzadèh ne fut pas tout à fait parta- 
gée par les commandants de ses bandes. Ceux-ci pensè- 
rent que la dernière affaire rendait la situation du pays 
de plus en plus mauvaise. Le mal n'était pas seulement 
que des hommes eussent succombé dans une entreprise 
mal conduite; mais chacun pouvait se rendre compte 
que l'autorité dés bâbys gagnait dans la province ; qu ? un i 
grand nombre de gens, qui ne se déclaraient pas encore, 
rç'en étaient pas moins prêts à se joindre à eux aussitôt 
qu'ils feraient un mouvement en uvant ; que leurs émisr- 
saires étaient si hardis et si soutenus par la peur géné- 
rale, qu'on n'osait les arrêter nulle part, bien qu'on 
les connût, et que, enfin, si une rencontre, un conflit 
était encore nécessaire, on ne pouvait guère compter sur 
des troupes battues et maltraitées chaque fois qu'elles 
en étaient venues aux mains avec les sectaires. Les gens 
raisonnables concluaient de tout cela qu'au lieu de se 
promener de droite et de gauche dans la montagne, en 
s'exposant sans cesse par une irrémédiable incurie et 
une rare incapacité dans tous les genres à ce que quel- 
que désastre nouveau arrivât, il vaudrait mieux réflé^ 
chir, savoir ce qu'on voulait faire, et ne frapper qu'avec 
la presque certitude d'atteindre le Eut. Mais le prince ne 
goûta pas cette façon de penser, et il s'en vint avec son 
monde planter un nouveau camp devant le château du 
Sheykh Tebersy. 

Du moins c'était son intention d'en agir ainsi; mais 
l'aspect du lieu le fit changer d'avis. Devant la porte, il 
vit tes pieux sanglants chargés de têtes; de tous côtés, 
des cadavres à demi rongés , à demi poutrâ n toa tAws^ 

220 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

infecte aux alentours. Il ne voulut pas rester là, et alla 
s'établir à un farsakh, environ une lieue et demie de ce 
lieu détestable, dans un endroit où se trouve un village 
nommé Kasbek. Il y mit son quartier général, envoya 
faire des recrues dans le pays d'alentour, et expédia des 
hommes de corvée pour nettoyer les environs immédiats 
du château. Ensuite, il fit commencer un mur d'inves- 
tissement autour de la forteresse, et décida que cette fois 
ce serait ainsi qu'on s'y prendrait , c'est-à-dire qu'on en- 
fermerait les bâbys derrière leurs murailles , qu'on les 
harcèlerait d'un feu aussi vif et soutenu que possible, et 
que, lorsqu'ils essayeraient de sortir, on les repousserait 
du haut des remparts qu'on allait élever. Le prince 
distribua les postes que chacun aurait à garder sur le 
développement de cette ligne d'investissement; il chargea 
de l'approvisionnement des troupes Hadjy Rhan-Noury et 
Mirza Abdoullah Newayy. Pour principaux officiers, il 
prit le Serdar Abbas-Rouly-Khan Laredjany, auquel, de- 
puis son peu de succès, il portait plus d'intérêt ; puis 
Nasroullah-Rhan Bendéby, autre chef de tribu, et Mous- 
tafa-Rhan, d'Ashref, auquel il donna le commandement 
des braves toufenkdjys de cette ville et celui des Sou- 
rétys. D'autres seigneurs moins considérables comman- 
dèrent les gens de Doudankèh et de Bala-Restàk, ainsi 
qu'un certain nombre de nomades turks et kurdes, qui ne 
se trouvaient pas compris dans les bandes des grands chefs. 
Ces nomades turks et kurdes furent plus particulière- 
ment chargés de la surveillance de l'ennemi. On commen- 
çait, après des expériences assez multipliées, à admettre 
qu'il ne serait pas mal de se garder un peu mieux que par 
le passé. Turks et Kurdes furent donc chargés de ne pas 
perdre de vue, soit de jour, soit de nuit, ce qui se ferait 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 221 

du côté de l'ennemi, et d'avoir l'œil au guet de manière 
à prévenir les surprises. Ces précautions établies, on 
creusa des trous et des fossés pour y placer des tou- 
fenkdjys, qui reçurent l'ordre de tirer sur tous les bâbys 
qui se montreraient. On construisit de grandes tours, 
d'une élévation égate et même supérieure à celle des dif- 
férents étages de la forteresse, et, au moyen d'un feu plon- 
geant continu, on rendit plus difficile encore aux ennemis 
de circuler surfeurs murailles ou de traverser même la 
cour intérieure. C'était un avantage considérable. Mais, 
au bout de quelques jours, les chefs bâbys, profitant de 
la longueur des nuits, exhaussèrent leurs retranchements 
de telle sorte que les tours d'attaque se trouvèrent dépas- 

Ainsi, des deux parts , on appliquait les plus anciens 
procédés de l'art des sièges. Les Grecs d'Alexandre, les 
Romains de Crassus , les Arabes des khalifes ne s'y se- 
raient pas pris autrement. Mehdy-Kouly-Mirza, pourtant, 
voulut réunir aux moyens antiques quelque chose des 
inventions modernes, afin de ne rien négliger, et il fit 
venir de Téhéran deux pièces de canon et deux mortiers 
avec les munitions nécessaires. Il se procura en même 
temps le secours d'un homme de Hérat, qui avait le 
secret d'une substance explosive, laquelle, étant allumée, 
se projetait à sept cents mètres et incendiait tout. On en 
fit l'épreuve, et les résultats furent satisfaisants. Cette 
composition fut lancée dans le château, et elle y mit en 
flammes et bientôt en cendres toutes les habitations de 
bois, de roseau ou de paille que les bâbys s'étaient cons- 
truites à l'intérieur, soit dans la cour, soit sur le rem- 
part. Tandis que cette destruction avait lieu , les bombes 
lancées par les mortiers et les boulets faisaient un tort 

222 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

considérable à une bâtisse élevée à la hâte par des gens 
qui n'étaient pas architectes, encore bien moins ingé- 
nieurs, et qui n'avaient pas songé qu'on pût venir les 
attaquer avec de l'artillerie. En peu de temps, les dé- 
fenses du château furent démantelées; ce n'étaient plus 
que poutres écroulées sous l'action du feu, débris de bois 
noircis et fumants, tas de pierres bouleversées. 

Les bàbys et leur chef Moulla Mohammed-Aly ne per- 
dirent nullement courage. Derrière leurs décombres, ils 
se terrèrent dans des trous et des passages souterrains 
où les bombes et les boulets ne pouvaient les at- 
teindre, et continuèrent à se défendre avec une énergie 

Un matin, le prince, rendu plus impatient par les pro- 
grès évidents de son attaque et désireux d'en finir à tout 
prix, ordonna qu'au lieu de discontinuer au jour, suivant 
l'usage, les travaux de la nuit, tous les hommes, sans 
exception aucune, eussent à s'y mettre, tant ceux qui 
avaient travaillé depuis la veille au soir que ceux qui 
avaient dormi. On lui représenta inutilement que les uns 
et les autres étaient à jeun et qu'il fallait au moins leur 
laisser le temps de se refaire. Il insista, il s'emporta, et 
les soldats ennuyés et obstinés se dispersèrent en cou- 
rant et allèrent se cacher pour se dispenser d'obéir. 
Tout ce que purent faire Djafer-Kouly-Khàn, de Bala- 
Restâk, et Mirza Abdoullah, ce fut de rassembler et de re- 
tenir une trentaine d'hommes avec lesquels ils s'achemi- 
nèrent vers les travaux. 

Les bàbys avaient observé de loin le désordre qui s'é- 
tait mis dans le camp et, sans en connaître autrement la 
cause, ils n'avaient pas hésité à en profiter. Sortant donc 
de leurs ruines et de leurs retraites, animés par les cris 

fcHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 223 

, aigus de leurs femmes et de leurs enfants, ils franchirent 
intrépidement les amas de décombres et, au pas de course, 
se dirigèrent sur les tranchées pour les bouleverser et 
mettre le feu aux tours. Mirza Abdoullah les voyant 
venir, se jeta au-devant d'eux et, de son fusil à deux 
coups, jeta tout d'abord deux bàbys par terre. Cet exploit 
fit l'effet qu'il aurait produit sur une troupe de gazelles. 
Il détourna l'attaque, qui, par un mouvement instinctif/ 
se jeta à gauche, où était Djafer-Kouly-Khan, au pied 
d'une tour construite par lui. Ce chef, non moins résolu 
que Mirza Abdoullah , l'imita , mais non pas avec le 
même succès. Les bâbys, rejetant leurs fusils sur leurs 
dos, mirent le sabre à la main et fondirent sur le brave 
nomade, qui, serré de près, se réfugia dans le fossé de sa 
tour. On l'y suivit ; son neveu eut, à son côté, la moitié 
de la tête abattue d'un coup de sabre vigoureusement 
porté. Il aurait été tué lui-même, sans aucun doute, si 
les bàbys, à ce moment, rudement assaillis par les hom- 
mes de l'armée royale qui se ralliaient et accouraient au 
péril, n'avaient été contraints de songer à eux-mêmes et 
de sortir du fossé. Pendant le tumulte, Djafer-Kouly- 
Rhan se hissa sur la berge et, se réunissaht aux siens, 
continua à combattre, bien que blessé au côté d'un coup 
de hache. Enfin il tomba. Les bàbys , après avoir mis le 
désordre dans les tranchées et démoli une tour, ne trou- 
vèrent pas possible de pousser plus loin leurs avantages. 
Ils rentrèrent et se tinrent cois le reste du jour. Mais, 
de nouveau, les assaillants étaient découragés. 

Le siège durait depuis quatre mois et on ne faisait pas 
de progrès sensibles. Les fortifications primitives avaient 
été renversées; mais, avec une énergie qui ne se démen- 
tait pas, les bâbys les avaient remplacées par d'autres et, 

224 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSTi 

jour et nuit, les réparaient et les augmentaient /On ne 
pouvait prévoir l'issue de cette affaire, d'autant moins 
que, comme je le raconterai tout à l'heure, leMazendéran 
n'était plus la seule partie de la Perse où les partisans de 
la religion nouvelle donnassent de si terribles preuves de 
leur foi, de leur zèle et de leur intrépidité. Le roi et le 
premier ministre, inquiets d'une telle situation, firent 
éclater leur colère contre les chefs envoyés par eux On 
ne se borna pas à leur reprocher leur incapacité dans les 
termes les plus amers, on les menaça, eux et tous les 
peuples de la province, de les traiter comme des bàbys si 
l'affaire n'était terminée au plus vite. Là-dessus le com- 
mandement fut ôté à Mehdy-Rouly-Mirza et donné à 
l'Afshar Souleyman-Rhan, homme d'une fermeté connue 
et d'une grande influence, non-seulement sur sa propre 
tribu, une des plus nobles de la Perse, mais encore sur 
tous les gens de guerre, qui le connaissaient et le tenaient 
en grande estime. Il emporta les instructions les plus 
rigoureuses. 

Il se rendit immédiatement au château du Sheykh 
Tebersy et renforça les assiégeants des cavaliers turks 
qu'il amenait avec lui. Les travaux furent repris avec une 
activité qu'on n'avait pu encore leur imprimer. Le chef 
était sévère, on savait que ses ordres étaient sans appel. 
Avec lui, il y avait autant, sinon plus de dangers à re- 
culer qu'à avancer. Aussitôt qu'une brèche nouvelle eut 
été à peu près pratiquée, Souleyman-Khan y poussa ses 
troupes et donna l'assaut sur tout le pourtour du fort à 
la fois. Les bâbys le reçurent avec la résolution froide et 
endiablée que Ton pouvait attendre d'eux. 

Mirza Rérym-Rhan, d'Ashref, réussit, cependant, à ga- 
gner la crête du mur avec quelques-uns de ses hommes. 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKK TEBERSY. 225 

Aussitôt son porte-fanion, qui le suivait, tomba à la ren- 
verse, frappé d'une balle; mais Kérym-Khan, étendant 
le bras, saisit le fanion, qui ne suivit pas son porteur 
dans sa chute; puis, élevant et secotfant son étendard, il 
fit tête dans la mêlée et entraîna les siens à travers une 
grêle de balles. Il était si avant au milieu des ennemis 
que les flammes des amorces lui brûlaient autour du 
visage. Aussi affolé que les bàbys, il se maintint, les 
poussa, gagna une tour, les en chassa et planta son fanion 
au sommet. 

A cette vue, Mohammed-Salèh-Khan, frère de Djafer- 
Kouly-Rhan, avec quelques hommes de Bala-Restak, ac- 
courut à son aide, et il aurait été suivi d'un grand nombre 
de soldats, si Mehdy-Kouly-Mirza, pris de peur, n'avait 
fait battre les tambourins pour rappeler son monde. Ace 
signal qu'ils n'étaient plus soutenus, les deux chefs, déjà 
maîtres d'une bonne position, durent se résigner à la 
perdre et réussirent à la quitter. Mais Souleyman-Rhan, 
désolé, fit honte au prince et à ceux qui pensaient et 
parlaient comme lui. Il leur remontra que c'était par de 
telles façons d'agir qu'ils avaient encouru la disgrâce 
royale; il les menaça durement et déclara qu'on recom- 
mencerait l'assaut dès le lendemain. Il fondait une forte 
espérance de succès sur ce que les bàbys, outre qu'ils 
étaient sans chef et fort réduits de nombre, souffraient 
de toutes les tortures de la faim, leurs provisions étant 
complètement épuisées. 

Ce renseignement était venu d'une façon moralement 
assez triste. Au milieu de tant de gens si convaincus et 
si résolus, il s'en trouva pourtant un qui perdit courage. 
Il se nommait Aga Resoul. Devant les souffrances déjà 
endurées et la fin certaine, il vit s'évanouir s& foi  va&- 

226 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

qu'alors soutenu, exalté comme tous ses compagnons, il 
déserta. Il vint trouver le prince, et celui-ci le reçut avec 
une joie parfaite, lui pardonna et lui fit des cadeaux. Ce 
qui est propre à dégoûter des grandes entreprises, c'est 
qu'on n'y saurait renoncer pour rentrer simplement dans 
le plain-pied de la vie ; quand on faiblit, de sublime on 
devient vil. Aga Resoul raconta tout ce qui se passait 
dans le fort et remplit les musulmans (le joie en leur 
montrant la victoire sous leur main, ce dont ils n'étaient 
pas sûrs encore. Il ne s'arrêta pas là et voulut s'iUiistret" 
dans son nouvel état. Il avait l'habitude de l'extrême. 
Rentrant dans la forteresse, où l'on ne s'était pas encore 
aperçu de son absence, il pratiqua une trentaine d'hommes 
de son village, sur lesquels sa naissance assez bonne lui 
donnait dé l'influence et qui n'étaient devenus bâbys que 
par lui. Par lui encore ils devinrent déserteurs, considé- 
rant comme un devoir supérieur à tout autre de servir 
leur chef, même au mépris d'une religion à laquelle jus- 
qu'alors ils avaient tant donné. 

Ayant donc cédé à ses instigations, ils quittèrent le 
château sans rien dire et s'acheminèrent vers les tran- 
chées. Mais les nomades du Laredjàn, qui étaient de garde 
ce jour-là et ne savaient pas un mot ni des intentions de 
ces nouveaux amis ni de ce qui était convenu avec les 
chefs de Farinée, firent feu sur eux, tuèrent Aga Resoul 
et plusieurs autres, et contraignirent le reste à rebrousser 
chemin et à retourner aux bâbys, qui, les ayant vus sortir 
et les voyant rentrer sans que rien pût expliquer cette 
façon de faire, leur dirent : « Vous êtes des traitres* 
Mourez I » et ils furent massacrés à coups de sabre. Il y 
eut quelques jours après encore un apostat, ce fut Riza- 
Khan, un des fils de Mohammed-Rhan, grand écuyer du 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 227 

roi, qui avait suivi Moulla Housseïn et jusque-là partagé 
bravement la fortune de la secte. Mais, lui aussi, faible 
devant la faim, s'échappa la nuit et vint demander 
grâce au prince, qui lui pardonna. Quelques autres bâbys 
furent moins coupables peut-être, mais non par pardon- 
nables. Ils partirent en armes, traversèrent l'armée royale 
endormie et, gagnant la montagne, se dispersèrent et 
prirent la route des villages d'où ils étaient venus. Ceux- 
là trahirent leurs compagnons, mais non leur conscience. 
Ceux qui restaient fermes avaient achevé de manger, non- 
seulement leurs dernières provisions, mais le peu d'her- 
bes qu'ils avaient pu recueillir dans leur enceinte et l'è- 
corce entière des arbres. Il leur restait le cuir de leurs 
ceinturons et les fourreaux de sabre. Ils recouraient 
aussi à l'expédient indiqué jadis par l'ambassadeur d'Es- 
pagne aux ligueurs assiégés dans Paris : ils broyaient des / 
ossements de morts et en faisaient une sorte de farine. ' 
Enfin, poussés à bout, ils se déterminèrent à une sorte 
de profanation. Le cheval de Moulla Housseïn était mort 
des blessures qu'il avait reçues dans cette nuit san- 
glante où son maître avait succombé. Les bàbys l'avaient 
enterré par respect pour la mémoire de leur saint, et 
quelques rayons de sa gloire, quelque chose de la vé- 
nération profonde qu'il inspirait, flottaient sur la tombe 
du pauvre animal. 

Un conseil de guerre se réunit et, en déplorant la né- ■ 
cessité de discuter de semblables sujets, on mit en déli- 
bération de savoir si l'excès de la détresse pouvait auto- 
riser les fidèles à déterrer le coursier sacré et à s'en faire 
un aliment. Avec une douleur vive on décréta que l'ac- 
tion serait excusable. On reprit donc à la terre ce qu'on 
lui avait donné, on se partagea les lambeaux du cheval, 

228 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

et, les ayant fait cuire avec de la farine d'ossements, on 
les mangea, puis on reprit les fusils. 

L'attaque commandée par Souleyman-Khan commença. 
Au milieu d'une fusillade bien nourrie, des planches et 
des troncs d'arbres furent jetés sur le fossé du château, 
du côté de l'ouest, et Mirza Abdoullah Newayy s'élança, 
suivi des Bendépis, de quelques Ashréfys et des combat- 
tants de Bala-Restak. On était au commencement de la 
nuit. Les bàbys se portèrent sur la brèche pour la dé- 
fendre et un affreux tumulte commença, dominé çà et là 
par les cris déchirants et aigus des femmes mêlées à leurs 
maris. Les bàbys essayèrent de proflter de ce premier 
moment d'attaque pour sortir en masse du château et se 
frayer une route vers la forêt. Ils auraient ainsi pu espé- 
rer, sinon le salut, du moins le renouvellement et la pro- 
longation de la lutte, mais ils ne réussirent pas, et leur 
impétuosité vint se briser contre le nombre de leurs enne- 
mis, bien que, au premier abord, ceux-ci eussent plié. Ils 
lavaient fait, non par manque de cœur, mais, en réa- 
lité, parce que la presque totalité des musulmans con- 
sidéraient les bàbys comme autre chose que des hommes, 
ou, pour le moins, comme des hommes fées. Aussi recou- 
raient-ils à tous les moyens extrêmes pour en avoir 
raison. Un homme de Talisch tirait avec des pièces d'or 
sur tel des champions bàbys qui lui semblait plus parti- 
culièrement redoutable. Il est singulier que cette supers- 
tition se retrouve en Perse comme en Ecosse, où les 
(tovenantaires visaient avec des balles d'argent sur ceux 
de leurs persécuteurs qu'ils croyaient enchantés. En lut- 
tant avec cette rage et cette exaltation, qui en faisaient plus 
et autre chose que des soldats ordinaires, les deux partis 
se confondirent et en vinrent à user du pistolet plus que 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 229 

du fusil, et du poignard plus que du sabre. Les hommes 
roulaient pêle-mêle dans le fossé, sur les ruines du mur, 
sur les débris des tours. Comme un tourbillon de feuilles, 
les vivants, les blessés, cramponnés les uns aux autres et 
se poussant comme les vagues d'une mer secouée par la 
houle, assaillants et défenseurs, tombèrent confondus dans 
la vaste cour du fort. L'entrée était décidément forcée. 
Les soldats de Souleyman-Khan arrivaient de tous les côtés 
et les bâbys ne pouvaient ni les repousser, ni se débander, 
ni se faire jour. Au milieu du tumulte, quelques-uns 
d'entre eux demandèrent à capituler. 

On leur répondit d'apostasier et qu'alors on pourrait 
s'entendre. Là-dessus le combat se ralentit un peu et on 
commença à parlementer. Il fut convenu, après quelques 
difficultés, que les bâbys se rendraient et que, sans con- 
ditions aucunes, sinon celle de quitter leur château, on 
leur garantirait la vie sauve. Cette stipulation ayant été 
agréée, Mehdy-Kouly-Mirza et les généraux rappelèrent 
leur monde et le firent rentrer dans le camp. Cependant 
ils tenaient leurs soldats sur pied dans l'attente de la 
façon dont les bâbys exécuteraient leur engagement. Les 
soldats, d'ailleurs, étaient également curieux de voir ce 
qui restait de cette garnison encore si redoutée et dont les 
exploits, avant d'avoir cessé, étaient déjà devenus légen- 
daires. 

Les bâbys parurent; il n'en restait plus que deux 
cent quatorze, dont un certain nombre de femmes, et tous 
dans un tel état d'épuisement qu'on peut à peine se le 
représenter. On leur donna des tentes, où ils s'établirent; 
on leur fournit des vivres, et, pendant plusieurs heures, 
ils ne s'occupèrent qu'à réparer leurs forces, les chefs de 
l'armée royale leur témoignant d'ailleurs des égards. 

230 CHUTE DU CHATEAU* DU SHEYKH TEBERSY. 

Mais le lendemain, Souleyman-Khan, le Shahzadèh, les 
chefs, invitèrent les principaux bèbys à déjeuner. Ceux-ci 
acceptèrent et la réunion eut lieu dans la tente du prince, 
située au milieu du camp. Dès les premiers propos, on 
parla religion. Les bèbys ne cherchèrent nullement à 
dissimuler leur haine et leur mépris pour l'Islam et se 
mirent à argumenter avec cet entraînement et cette viru- 
lence qui leur étalent ordinaires. On répondit peu de pa- 
roles ; car les actes allaient parler et l'on tenait le pré- 
texte que l'on voulait avoir. A un signal convenu, les 
soldats se précipitèrent dans la tente et arrêtèrent les 
hôtes, tandis qu'une autre troupe, se jetant sur le gros 
des bàbys, couchés sans défiance dans le quaitier qu'on 
leur avait assigné, les garrottèrent et les amenèrent à 
l'endroit où étaient déjà étendus les principaux d'entre 
eux. 

La trahison est quelquefois tentante et douce au cœur 
de la lâcheté victorieuse ; mais elle a son embarras, celui 
de ne pouvoir pas s'avouer, même devant les victimes. Il 
faut la farder. Le prince Mehdy-Rouly-Mirza prétendit 
que l'honneur de la religion, que les lois expresses de sa 
foi et que sa loyauté envers son souverain le forçaient de 
violer sa parole. Il fit des phrases, et quand elles furent 
faites, il ordonna de réserver Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy et les principaux officiers; quant au reste, 
il fit étendre par terre, les uns à côté des autres, tous les 
captifs, et, un à un, on leur ouvrit le ventre. On remarqua 
qu'il y eut plusieurs de ces malheureux dont les entrailles 
' étaient remplies d'herbe crue. Cette exécution achevée, 
on trouva qu'il restait encore quelque chose à faire et on 
assassina les transfuges auxquels on avait pardonné. 11 y 
avait aussi des enfants et des femmes ; on les égorgea de 

CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 231, 

même. Ce fut une journée complète. Oii tua beaucoup et 
on ne risqua rien» Tous les bàbys étant morts, et là certi- 
tude acquise que de ces sectaires redoutés on ne rencon- 
trerait tout au plus que les ombres, on se rendit au châ- 
teau du SheykhTebersy, et on se promena dans les décom- 
bres. On admira avec un profond étonnement les efforts 
extraordinaires qu'il avait fallu, à des hommes privés 
des instruments et surtout des connaissances néces- 
saires, pour construire tant de murs, creuser tant de pas- 
sages, combiner tant de défenses. On trouva aussi un 
grand nombre d'armes et de meubles, comme tapis et 
ustensiles divers, dont on s'empara. Une partie provenait 
du butin que les bâbys avaient fait naguère dans leurs 
expéditions heureuses, notamment les bagages de Mehdy- 
Kouly-Mirza, qui eut le bonheur de s'en ressaisir. 

Cependant, dès le lendemain et le surlendemain, la nou- 
velle de la victoire définitive ayant été portée à Balfou- 
roush, à Sâry, à Ashref, dans les villes et villages de la 
province, les moullas accoururent au camp pour voir 
comment les choses s'y passaient. On leur raconta la 
mort des bàbys; ils en félicitèrent ceux qui ne s'étaient 
pas arrêtés à de vaines formalités d'engagements, ces en- 
gagements n'étant pas valables aux yeux de la loi. Puis ils 
insistèrent pour qu'on se défit de même, sans attendre les 
ordres de Téhéran, de Hadjy Mohammed-Aly et de ses 
compagnons. Bref, leâ moullas se montrèrent ce que sont 
la plupart des hommes ayant leur passion et se trouvant 
à même de la satisfaire. Il faut être juste : ce ne fut pas 
parce qu'ils étaient moullas qu'ils parlèrent, pensèrent et 
agirent ainsi ; il suffisait qu'ils fussent des hommes. 

Hadjy Mohammed-Aly et ses officiers furent donc con- 
damnés à être exécutés Sur la place de Balfouroush^etils 

232 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

le furent. On leur avait annoncé d'avance, sans doute par 
une précaution de l'orgueil inquiet, que, quand même 
ils abandonneraient leur religion et retourneraient à l'Is- 
lam, l'apostasie ne leur serait d'aucun avantage et ne les 
empêcherait pas d'aller aux mains des bourreaux. Ils 
reçurent cette communication avec un mépris froid et 
moururent sans parler. Pendant plusieurs semaines, on 
rechercha çà et là dans le pays ceux qui passaient pour 
bébys et on les massacra. Mais cette enquête n'alla pas 
loin. Les vainqueurs ne se souciaient pas de ranimer la 
lutte, tout au contraire ; et comme un grand nombre de 
demi-indifférents laissaient cependant percer une par- 
tialité qui pouvait devenir dangereuse, les moullas et les 
chefs se hâtèrent de mettre fin à cette affaire et s'enten- 
dirent pour qu'on s'entretînt le moins possible de ce qui 
avait eu lieu. D'ailleurs, on se rendait parfaitement compte 
que si le bàbisme était étouffé dans le Mazendérân, il ne 
Tétait nullement ailleurs. Toute la Perse, on peut le dire, 
le pays entier frémissait sous l'imDression de la doctrine 
nouvelle et attendait avec un intérêt extrême ce que 
produiraient les conséquences que Moulla Housseïn-Boush- 
rewyèh, le premier, avait osé en tirer. 

A Shyraz, le Bàb, confiné dans sa maison, effrayait tout 
le monde par cette puissance évidente qui lui faisait re- 
muer au loin le Mazendérân. Le Rhorassan était plein de 
bàbys.Il en existait, il s'en formait partout. On a vu qu'ils 
avaient semé leur graine à Ispahan, àRashan, à Kazwyn. 
Gourret-oul-Ayn s'était éloignée du Mazendérân aussitôt 
que la guerre avait éclaté. Ses partisans avaient rejoint 
en grande partie la garnison du château du Sheykh Te- 
bersy ; le reste avait été prêcher et convertir hors de la 
province. Elle-même, gagnant Hamadan, avait étendu son 

TROUBLES A ZENDJAN. 233 

influence même sur les juifs, qui, chose bien singulière, se 
montraient ailleurs aussi, à Shyraz, par exemple, très- 
préoccupés de la nouvelle foi. Puis, elle avait disparu, et 
personne n'eût pu dire, sauf ses confidents intimes, ce 
qu'elle était devenue. D'accord, probablement, avec les 
chefs de la secte, elle était entrée à Téhéran et s'y ca- 
chait. A Razwyn, le mal avait aussi fait de grands pro- 
grès. Il allait éclater à l'heure même, d'une façon plus 
redoutable encore que dans le Mazendérân, dans une 
ville où rien jusqu'alors n'indiquait qu'il eût gagné du 
terrain et dont on n'avait point parlé. Cette ville était 
Zendjàn, dans le Rhamsèh. 

Le Rhamsèh est une petite province à l'est du Raflàn- 
Rouh, ou montagne du Tigre, entre l'Aragh et I'Azer- 
beydjan. Sa capitale, Zendjàn, d'un joli aspect, est 
ceinte d'un mur crénelé garni de tours, comme toutes les 
cités persanes. La population y est turke de race, et, si 
ce n'est par les employés du gouvernement, le persan y 
est peu parlé. Les environs de la ville sont bien fournis 
de villages, qui ne sont pas pauvres ; des tribus puis- 
santes les fréquentent surtout au printemps et en hiver. 

Il se trouvait dans cette ville un moudjtehed appelé 
Moulla Mohammed-Aly Zendjany. Il était natif du Mazen- 
dérân et avait étudié sous un maître célèbre, décoré du 
titre de Shérif-oul-Ouléma. Mohammed-Aly s'était adonné 
particulièrement à la théologie dogmatique et à la juris- 
prudence; il avait acquis de la réputation. Les musulmans 
assurent que, dans ses fonctions de moudjtehed, il faisait 
preuve d'un esprit inquiet et turbulent. Aucune question 
ne lui semblait ni suffisamment étudiée ni convenable- 
ment résolue. Ses fetwas multipliés troublaient constam- 
ment la conscience et les habitudes des fidèles. Avide de 

234 TROUBLES À ZENDJAN. 

nouveautés, il n'était ni tolérant dans la discussion, ni 
modéré dans la dispute. Tantôt il prolongeait indûment 
le jeûne du Ramazan pour des motifs que personne 
n'avait donnés avant lui; tantôt il réglait les formes de 
la prière dune façon tout inusitée. Il était désagréable 
aux gens paisibles, odieux aux routiniers. Mais, on 
l'avoue aussi, il comptait de nombreux partisans qui le 
considéraient comme un saint, prisaient son zèle et ju- 
raient d'après lui. A s'en faire une idée tout à fait impar- 
tiale, on peut voir en lui un de ces nombreux musulmans 
qui, au vrai, ne le sont pas du tout, mais que presse un 
fond très-ample et très-vivace de foi et de zèle religieux 
dont ils cherchent l'emploi avec passion. Son malheur 
était d'être moudjtehed et de trouver, ou plutôt de croire 
trouver un emploi naturel de ses forces dans le boule- 
versement des idées reçues en des matières qui ne com- 
portent pas cette agitation. 

Il en fit tant que, malgré ses nombreux appuis et 
peut-être même à cause d'eux, ses collègues se mirent en 
guerre ouverte avec lui, l'accusèrent à Téhéran, firent 
agir le haut clergé de cette ville, bien payé pour suspec- 
ter tous les instigateurs de nouveautés, et il fut mandé à 
la capitale par le premier ministre. On était encore sous 
Mohammed-Shah. Hadjy Mirza Aghassy, comme c'était 
son usage, causa avec lui, chercha à l'embarrasser, s'en 
moqua, lui dit des injures, lui fit des cadeaux et lui or- 
donna de se choisir un logement à sa guise, de vivre en 
paix, autant que possible, avec tout le monde, mais de 
ne pas penser à Zendjân, où il ne voulait pas qu'il re- 
tournât. 

C'était l'époque oùMoulla Housseïn-Boushrewyèh était 
lui-même à Téhéran. Le moudjtehed, mécontent, eut avec 

TROUBLES A ZENDJAN. 235 

lui des. Conférences et devint bâby du fond de l'àme. 
Après le départ de l'apôtre, il se mit en communication 
directe avec le Bàb et puisa dans cette correspondance 
sacrée un enthousiasme qui ne le cédait à celui d'aucun 
des chefs de la secte. Les nouvelles du Rhorassan, puis 
celles du Mazendéràn, le remplirent d'une joie qui 
allait jusqu'à la frénésie. La gloire, les mérites deMoulla 
Housseïn lui parurent dignes de devenir aussi ses mérites 
et sa gloire. Mohamme.d-Shah était mort, son ministre en 
fuite. Un nouveau règne, de nouvelles maximes lui paru- 
rent faciliter ses projets. Profitant de ce que le capitaine 
des gardes du palais, Émyr Aslan-Rhan, était nommé 
gouverneur de Zendjân,il résolut de braver les défenses 
qui lui avaient été faites d'y retourner. Un soir, il ôta son 
turban, prit un habit de soldat, se glissa hors des portes 
de Téhéran, et, montant à cheval, se dirigea rapidement 
sur la ville où il avait gardé toute son influence. 

Il y fit une entrée triomphale et telle qu'il ne l'aurait 
pas eue quelques mois auparavant. En effet, devenu bàby , 
il vit s'ajouter à tous ses anciens amis ceux de la doctrine 
nouvelle. Une grande quantité d'hommes riches et consi- 
dérés, des militaires, des négociants, des moullas même, 
vinrent à sa rencontre à une ou deux stations de distance 
et le conduisirent à sa demeure, non comme un réfugié 
qui rentre, non comme un suppliant qui ne demande que 
le repos, non pas même comme un rival assez fort pour 
se faire craindre : ce fut un maître qui apparut. Dès le 
premier moment, il fit appel aux armes. Ne se souciant 
ni du gouverneur ni des moullas, il parcourait les rues à 
la tête d'une forte troupe d'hommes armés. 11 prêchait 
dans les mosquées et les faisait retentir d'accents non 
moins véhéments que ceux dont Moulla Housseïn avait 

236 TROUBLES A ZENDJÀN. 

troublé les voûtes des temples de Nishapour. En peu de 
temps il avait réuni sous sa main quinze mille hommes, ^ 
et en réalité, il régnait. 

On avait appris à Téhéran une partie de ces détails, 
et comme l'affaire du Mazendérân n'était pas encore ter- 
minée, le nouveau premier ministre, Mirza Taghy-Khan, , 
extrêmement inquiet de cet autre commencement d'in- 
cendie, expédia à Émyr Aslan-Khan l'ordre de s'emparer 
de la personne du perturbateur. Mais il était plus facile 
ici de commander que d'exécuter. Le gouverneur comprit 
qu'au moindre mouvement suspect de sa part, la lutte • 
s'engagerait. Il n'avait rien pour la soutenir ; lui, les moul- 
las et le petit nombre de musulmans restés fidèles suc- 
comberaient certainement. On se consulta et l'on dut se 
résigner à attendre. Il se passa ainsi quelque temps en 
observation mutuelle. 
continue to part 2
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