Bahá'í Library Online
. . . .
.
>>   Historical documents
Abstract:
Due to size, this book was split in two for this online edition. See part 1.
Written in French.

Les religions et les philosophies dans l'asie centrale (continued)

by Joseph Arthur Gobineau (published as Comte de Gobineau)

1866/1900

2. Uncorrected text, part 2
(split in two due to size; see part 1)

Scan of the 1900 edition, from archive.org Scan of the 1866 edition, from archive.org
CHAPITRE X 

INSURRECTION DE ZENDJAN 
CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB 

Cette attitude ne pouvait pas durer indéfiniment. Le 
rebelle surtout avait intérêt à la faire cesser le plus tôt 
possible, afin de ne pas laisser tomber l'ardeur des 
siens. Ce fut cependant Tautorité légitime qui engagea 
la lutte, et cela pour une cause en réalité assez futile, si 
Ton tient compte des usages du pays et des graves raisons 
qui auraient dû porter le gouverneur à gagner du temps. 

Un des partisans de MouUa Mohammed-Aly Zendjâny 
avait une contestation avec le fisc relativement à l'impôt 
et il avait plusieurs fois refusé de payer. Cela se fait en Perse 
en tout temps et à tous moments, et quand l'adversaire du 
fisc a un protecteur tant soit peu considérable, le fisc 
passe condamnation; il se contente d'un arrangement qui 
ne lui est qu'à demi favorable. Il eût été sage de suivre 
ici la coutume et de ne pas considérer un cbef de parti qui 
traînait quinze mille enthousiastes à ses talons comme 
un homme inutile à ménager. Ce n'est pas chose con- 
venue en Asie que force doit toujours rester à l'autorité; 
quand cela est, tant mieux; mais quand cela n'est pas, le 
scandale est minime. 

238 liSSURRECTION DE ZENDJAN. 

Quoi qu'il en soit, Émyr Aslan-Khan fit mettre le ré- 
calcitrant en prison. Le Zendjâny en ayant été informé, 
montra l'indignation la plus vive, et demanda que le gou- 
verneur, revenant sur son jugement, lui renvoyât immé- 
diatement son homme. Émyr Aslan-Khan déclara qu'il 
était dans sa charge de faire respecter les lois; que Moulla 
Mohammed-Aly ne l'en empêcherait pas et que le cou- 
pable ne serait pas élargi. Sur quoi, Mohammed-Aly donna 
l'ordre de jeter par terre la porte de la prison et de lui 
amener son protégé chez lui. 

Emyr Aslan-Khan avait prévu les conséquences de sa 
réponse et avait mis sur pied les troupes dont il pouvait 
disposer, de sorte que lorsque les partisans du Zendjâny, 
rassemblés par toute la ville, se présentèrent devant la 
prison pour exécuter le commandement de leur chef, ils 
trouvèrent la place occupée. A celte vue, leur irritation 
fut portée au comble. Ils se répandirent dans tous les 
quartiers et dans tous les bazars en poussant de grands 
cris et appelant le peuple à la révolte; ils commencèrent 
à envahir les maisons, à courir sur les terrasses, à casser, 
briser, rompre, déchirer, détruire et piller tout; puis ils 
se jetèrent sur les logis de leurs principaux adversaires 
et les détruisirent de fond en comble : en même temps, le 
feu éclata sur plusieurs points de la ville. 

Moulla Mohammed-Aly, voyant que le moment de la 
bataille était arrivé, se trouva prêt à tout. Il ordonna 
d'élever des barricades, et composa son gouvernement. 
Hadjy Ahmed tut nommé lieutenant du chef; Hadjy 
Abdallah-Nerraz, principal conseiller; Hadjy Abdallah- 
Khebbar, gouverneur ou commandant de la place; Abd- 
el-Baghy, préfet de police, et le prévôt des mar- 
chands d'habits, Meshhedy-Souleyman, ministre d'État, 

INSURRECTION DE ZENDUN. â39 

Hadjy Kazem-Geltougy, installé comme chef de l'arsenal, 
s'occupa immédiatement de fondre deux pièces de canon 
en fer et un certain nombre de ces pièces, appelées zem- 
bourèk, que l'on place ordinairement sur le dos des cha- 
meaux et qui lancent des biscaïens. Chacun, dans le 
parti, reçut son emploi, son titre, sa fonction, et se mit à 
l'œuvre. Tout le monde ardent à réussir, le fut de même 
à obéir; la confiance dans le chef était absolue et univer- 
selle. 

Aussitôt que, du côté des bâbys, on eut ainsi fait les 
préparatifs indispensables, on assaillit les hommes du 
gouverneur. Un esclave géorgien de ce dernier, Asad- 
Oullah, fut tué d'abord de cinq blessures; c'était un 
homme d'une bravoure remarquable. Un. autre jeune 
homme appelé comme lui Asad-Oullah, fils du séyd Hassan, 
sheykh-oul-Islam, et de la sœur de Hadjy Dâdâsh, le né- 
gociant, fut aussi tué d'une balle. Du côté des bâbys, 
quelques hommes tombèrent et Ton fit prisonnier un cer- 
tain sheykhy, renommé pour sa force corporelle et son 
audace. On l'amena aussitôt devant les deux moudjteheds, 
Aga-séyd-Mohammed et Hadjy myr-Aboulkassem, qui, 
lui appliquant les prescriptions relatives à l'apostasie et 
à la révolte, le déclarèrent digne de mort. Le gouverneur 
fit exécuter à Finstant la sentence. 

Cependant la nuit était venue, et chacun des deux 
partis, établi sur le terrain dont il avait pu s'emparer ou 
qu'il avait pu défendre, attendit le jour sous les armes. 

Il faut s'imaginer une ville persane. Les rues sont 
étroites, d'une largeur de quatre, cinq ou huit pieds tout 
au plus. Le sol, qui n'est pas pavé, est rempli de trous 
profonds, de sorte qu'on ne saurait cheminer qu'avec des 
précautions infinies pour ne pas se casser les jambes. Les 

240 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

maisons, sans fenêtres sur la rue, montrent des deux 
côtés une continuité de murs, le plus souvent hauts d'une 
quinzaine de pieds et surmontés d'une terrasse sans 
garde-fous, quelquefois aussi çà et là dominés par ce 
qu'on appelle un balakhanèh ou pavillon presque à jour, 
qui indique d'ordinaire la maison d'un personnage riche. 
Tout cela est en terre, en pisé^ en briques cuites au so- 
leil, avec les montants en briques cuites au four. Ce genre 
de construction, d'une antiquité vénérable et qui, dès avant 
les temps historiques, était en usage dans les antiques cités 
de la Mésopotamie, est véritablement pourvu de grands 
avantages : il est à bon marché, il est sain , il se prête égale- 
ment aux proportions les plus modestes et aux prétentions 
les plus vastes; on en peut faire une chaumière à peine 
blanchie à la chaux; on en peut faire aussi un palais, cou- 
vert du haut en bas d'étincelantes mosaïques en faïence, 
de peintures et de dorures précieuses. Mais, comme il 
arrive pour toute chose au monde, lant d'avantages sont un 
peu compensés par la facilité avec laquelle de pareilles 
demeures s'écroulent sous le plus petit effort. Il n'est pas 
besoin du canon; la pluie, si l'on n'y prend garde, suffit. 
C'est ainsi qu'on peut comprendre la physionomie parti- 
culière de ces emplacements célèbres pu le souvenir et la 
tradition montrent des villes immenses dont on n'aper- 
çoit plus rien que quelques débris de temples, de palais, 
et des tumulus semés dans la plaine. En quelques années, 
en effet, des quartiers entiers disparaissent sans laisser de 
traces, si les maisons ne sont pas entretenues. 

Comme toutes les villes de Perse sont construites sur 
les mêmes données et formées des mêmes éléments, on 
peut se représenter Zendjân, avec son enceinte crénelée 
et munie de tours, sans fossés, ses rue tortueuses, étroi- 

INSURRKGTION DE ZKNDJAiN. 241 

tes et défoncées. Au milieu existait une sorte de citadelle 
grossière nommée « Chateau-d'Aly-Merdan-Khan. » Le 
second jour de l'insurrection, Moulla Mohammed- Aly s'en 
empara; ce ne fut pas pour lui et les siens d'un médiocre 
avantage que de s'être ainsi pourvus d'un point d'appui. 

Le troisième jour, les bâbys, exaltés par leurs succès, 
firent un effort prodigieux pour se rendre maîtres de la 
personne même du gouverneur. Le combat dura toute la 
journée ; mais leur chef, Myr Salèh^ que Moulla Mohammed- 
Aly avait nommé colonel, ayant été tué par Abdoullali- 
Beg, cavalier nomade de Kenkawèr, l'attaque prit fin. Des 
deux côtés il y eut assez de morts sur le carreau, et on 
ne tenta rien de plus. 

Le quatrième jour, les musulmans virent, avec une 
grande joie, entrer dans le quartier de la ville qu'ils oc- 
cupaient, Sadr-Eddooulèh, petit-fils de Hadjy Moham- 
med-Housseïn-Khan, d'ispahan, à la tète des cavaliers des 
tribus du Khamsèh, arrivant de Sultanièh. Le lendemain 
encore et les jours suivants, les renforts affluèrent. Ce 
furent d'abord Seyd Aly-Khan et Shahbâr-Khan, l'un de 
Firouzkouh, l'autre de Maragha, avec deux cents cava- 
liers de leurs tribus respectives; Mohammed-Aly-Khan 
Shahysoun, avec deux cents cavaliers afshars; puis cin- 
quante artilleurs avec deux pièces de canon et deux 
mortiers; de sorte que le gouverneur se trouva pourvu 
de toutes les ressources désirables, et entouré d'un bon 
nombre de chefs militaires dont plusieurs avaient de la 
réputation. Mais ce n'était pas là précisément ce qui 
était fait pour lui plaire davantage. Tous ces grands gen- 
tilshommes des tribus sont, à la vérité, décorés de titres 
que l'on traduit par les appellations de général et de co- 
lonel; mais, en réalité, ce sont des chefs féodaux qui 

16 

242 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

commandent souverainement à leurs hommes et n'accep- 
tent guère pour ces hommes et pour eux-mêmes que les 
ordres qui leur conviennent. Il en résultait que si Émyr 
Aslan-Khan se voyait traité avec beaucoup de déférence, 
il se devait sentir aussi sous la tutelle des nombreux 
conseillers qui lui étaient survenus, et obligé de 
compter avec des amis, qui, au fond, se considéraient 
comme ses pairs et même ses supérieurs. Cependant, on 
tomba d'accord de faire une attaque générale sur les bar- 
ricades et les retranchements desbâbys. 

Avec bien de la peine on réussit à forcer quelques 
rues et à occuper un certain nombre de cours; mais on 
perdait du monde, et, en somme, après quelques jours 
de ce rude labeur, on s'aperçut qu'on avait gagné très 
peu de terrain. On résolut donc d^employer des moyens 
plus énergiques, et l'on creusa une mine sous un des 
points jugés les plus importants à reconquérir; mais, 
comme on s'y prit mal pour combiner l'attaque avec le 
moment de Texplosion, on enleva la position, à la vérité, 
mais avec tant de morts qu'il eut presque mieux valu 
être repoussé. Néanmoins, on eut ainsi une sorte de 
bonne nouvelle à faire parvenir à Téhéran, en n'annon- 
çant que la moitié de ce qui s'était passé. Il était temps : 
le premier ministre, l'Emyr Nizam, extrêmement tour- 
menté et inquiet de ce qui allait advenir du bâbysme, 
avait besoin d'être rassuré . Il envoya encore des ren- 
forts et l'ordre d'en finir à tout prix. Il défendait, 
d'ailleurs, d'acheminer des prisonniers sur Téhéran, et 
ordonnait de torturer et d'exécuter sur place tout ce 
que l'on prendrait. Une semblable injonction n'était 
pas nécessaire pour exciter les combattants. En Asie, 
comme en Europe, la guerre de rues a une telle puis- 

INSURRECTlOiN DU ZENDJAN. 243 

sance pour exaspérer de peur tous les instincts conserva- 
teurs de la vie, la terreur y est portée à un si suprême 
degré de tension, que la férocité, comme une conséquence 
naturelle, s'y développe plus qu'ailleurs. Les troupes 
royales n'avaient pas plus envie de faire grâce que les 
bâbys, et, soit dans un parti, soit dans l'autre, celui qui 
tombait aux mains de l'ennemi était assuré d'avance de 
son sort. Tous les jours on se battait, tous les Jours on se 
tuait; mais les bâbys, bien que très lentement, perdaient 
du terrain et reculaient. Une des journées les plus terri- 
bles dont le journal du siège fasse mention, est celle du 
5 de Ramazan. 

Moustafa-Khan, Khadjar, avec le 15^ régiment de She- 
gaghy; Sadr-Eddooulèh, avec ses cavaliers duKhamsèh; 
Seyd Aly-Khan de Firouzkouh, avec son propre régi- 
ment; Mohammed-Agay, colonel, avec le régiment de 
Nasser, autrement dit le régiment du roi; Mohammed- 
Aly-Khan, avec la cavalerie afshar; Néby-Beg, le major, 
avec la cavalerie de sa tribu, et une troupe des hommes 
de Zendjân restés fidèles, tout cela s^acharna^, dès avant 
le point du jour, contre les ouvrages des bâbys. La résis- 
tance fut terrible, mais désastreuse. Les sectaires virent 
tomber successivement des chefs qu'ils ne pouvaient 
guère remplacer, des chefs vaillants, et, à leurs yeux, des 
saints : Nour-Aly, le chasseur; Bekhsh-Aly, le charpen- 
tier, Khodadad et Feth-OuUah-Beg, tous essentiels à la 
cause. Ils tombèrent, les uns le matin, les autres le soir. 
J'ai vu à Zendjâii des ruines de cette rude journée; des 
quartiers entiers n'ont pu encore être rebâtis et ne le se- 
ront peut-être jamais. Certains acteurs de cette tragédie 
m'en ont raconté sur place des épisodes. Ils m'ont mon- 
tré, en imagination, les bâbys montant et descendant les 

244 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

terrasses et y portant à bras leurs canons. Souvent le 
plancher peu solide, en terre battue, s'enfonçait ; on re- 
levait, on remontait la pièce à force de bras; on étayait 
le sol par dessous avec des poutres. Quand l'ennemi arri- 
vait, la foule entourait les pièces avec passion, tous les 
bras s'étendaient pour les relever, et quand les porteurs 
tombaient sous la mitraille, cent concurrents se dispu- 
taient le bonheur de les remplacer. Assurément c'était là 
de la foi. 

Dans cette journée , MouUa-Mohammed-Aly , voyant 
qu'il fallait reculer, prit un grand parti : ce fut de faire 
une diversion en incendiant le bazar. Aussitôt que les 
musulmans virent les flammes s'élever au-dessus des 
voûtes de ces longues allées qui sont les artères des villes 
orientales, une grande partie quitta le combat pour aller 
éteindre le feu, et aussitôt les bâbys, profilant de cet avan- 
tage, ressaisirent non-seulement le terrain qu'ils avaient 
' perdu ce jour-là, mais une partie de celui qu'on leur 
avait arraché les jours précédents. Il n'est pas douteux 
qu'ils allaient se trouver les maîtres de la ville, si Ton 
n'avait vu arriver tout à coup Mohammed-Khan, alors Be- 
glièrbéghy et Myrpendj, ou général de division, devenu 
aujourd'hui Émyr Touman. Il fit sa jonction avec les 
troupes déjà occupées dans la ville; il leur amenait trois 
mille hommes des régiments de Shegaghy et des régi- 
ments des gardes, puis six canons et deux mortiers. Pres- 
que en même temps entraient à Zendjân, par un autre côté, 
Gassem-Khan, venant de la frontière du Karabagh; As- 
lan-Khan, le major, avec les cavaliers du Kherghan, et 
Aly-Ekbèr, capitaine de Khoy, avec de l'infanterie. Tous 
avaient reçu, chacun dans leurs pays respectifs, des or- 
dres du roi et ils accouraient. 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 245 

Avec tant de troupes, les choses devaient aller mieux 
pour les musulmans. On occupa des points négligés jus- 
qu'alors, et il ne resta pas aux rebelles un côté qui ne fût 
menacé. L'assaut général commença. 

Moulla Mohammed-Aly réussit à jeter le désordre dans 
le régiment du roi, en lui ménageant une ou deux occa- 
sions de piller, préparées exprès. Le piège réussit, et le 
régiment malmené, ayant perdu une vingtaine d'hommes^ 
fut ramené par les bâbys. Pendant qu'il reculait, les autres 
colonnes d'attaque n'étaient pas plus heureuses , et le 
Beglièrbéghy, effrayé de l'aspect de la ville , des ruines 
accumulées et fumantes, de l'intrépidité des bâbys, de la 
rage de tout le monde , et surtout voulant , d'après ses 
instructions, en finir à tout prix^ par quelque moyen que 
ce fût, mais le plus vite possible, le Beglièrbéghy chercha 
à négocier, et envoya un parlementaire à Moulla Moham- 
med-Aly. 

Cette résolution devait paraître un peu inattendue et 
même étrange aux chefs qui avaient jusqu'alors conduit 
les "hostilités. Mais elle fut appuyée hautement par 
Aziz-Khan , aujourd'hui général en chef des troupes de 
rAzeibeydjan , et alors premier aide de camp du roi : il 
passait à Zendjân , se rendant à Tiflis pour féliciter le 
grand-duc héritier de Russie, à l'occasion de son arrivée 
dans le Caucase. Les deux hommes de cour prêchèrent de 
concert la paix et la concorde; et^ afin de donner un témoi- 
gnage éclatant des intentions toutes bienveillantes du 
gouvernement, aussi bien que des leurs propres, ils fi- 
rent mettre en liberté un certain nombre de bâbys, pris 
les armes à la main et qu'on n'avait pas encore eu le 
temps de mettre à mort. Les paroles les plus douces fu- 
rent portées au chef des sectaires ; on l'accabla de pro- 

ï 

:iti INSURRECTlUiN l)K ZENDJA^ 

messes et d'olfres séduisantes pour lui, pour les siens, 
pour sa religion ; on ne demandait de lui qu'une seule 
chose , c'était de consentir à discuter simplement , afin 
que l'on pût s'entendre et mettre lin à une guerre aussi 
inutile que désastreuse. Le propre frère du premier mi- 
nistre, Mirza Hassan-Khan qui, venant de rAzerbeydjan, 
se rendait à la capitale, approuva, en passant à Zendjân» 
ce que proposait le Beglièrbéghy, appuyé déjà du premier 
aide de camp du roi. On ne se battait plus, on se surveil- 
lait ; un silence profond régnait dans les rues désertes ; 
seulement des sentinelles, veillant partout, occupaient les 
hautes terrasses, le sommet des balakhanèhs , les cou- 
poles des mosquées et le haut de ces conduits d'air, pa- 
reils à ce qu'on appelle sur les navires c des manches à' 
vent, » qui servent à rafraîchir, pendant les ardeurs 
de Tété, ces appartements à demi souterrains, nommés 
zir-è-zémyns. 

La trêve ne dura pas longtemps. A moins d'être plus 
simple qu'un enfant, on ne pouvait s'imaginer sérieuse- 
ment que Moulla Mohammed-Aly irait se prendre à la 
douceur exagérée dont les commissaires du roi venaient 
tout à coup faire .parade. A la vérité, les Orientaux ont 
souvent de ces naïvetés , tant lorsqu'ils désirent tromper 
que lorsqu'ils s'empressent d'être trompés : c'est ce 
qu'en Europe on a la bonhomie d'appeler Vastuce des 
Asiatiques, Ce qui est ici certain, c'est que, après quelques 
passes de finesse, les deux partis comprirent qu'ils ne 
pouvaient ni s'arranger, ni se séduire, ni se jouer. Il ne 
restait donc qu'à se reprendre corps à corps et à s'en- 
tre-détruire, et c'est à quoi on s'occupa de plus belle. 
Non seulement l'acharnement fut plus exalté encore 
qu'on ne l'avait vu, parce que le Beglièrbéghy promet- 

INSURRECTION bE ZENDJAN. 247 

tait, donnait, récompensait, mais aussi punissait avec 
une rigueur excessive la moindre apparence de relâche- 
ment, mais encore la cruauté arriva des deux parts à son 
point extrême. Si les musulmans s'y portaient avec fré- 
nésie, les bâbys ne leur cédaient en rien, et on les vit 
inventer pour leurs prisonniers ce supplice de les brûler 
à petit feu avec des barres de fer rougies , appliquées 
successivement et lentement sur toutes les parties du 
corps. Au moment où le patient allait expirer, on lui 
tranchait la tête et on la lançait au milieu des troupes mu- 
sulmanes. 

Enfin, les menaces de la cour, les encouragements et 
les renforts se succédèrent avec une telle rapidité, il s'é- 
tablit une disproportion si écrasante, quant au nombre et 
aux ressources, entre les bâbys et leurs adversaires, qiie 
le résultat final devint évident et imminent; la révolte 
allait être étouffée, et il ne se pouvait plus qu'elle ne le 
fût pas. Le régiment de Gherrous, commandé par le chef 
de la tribu^ Hassan -Aly- Khan, aujourd'hui ministre à 
Paris , enleva le fort d'Aly-Merdan-Khan ; le ¥ régiment 
força la maison d'Aga-Aziz, un des points les plus forti- 
fiés de la ville et la réduisit en poussière; le régiment 
des gardes fit sauter le caranvansérail, situé près de la 
porte d'Hamadan ; il perdit un capitaine et assez de sol- 
dats par l'explosion, mais enfin resta maître de la place. 
Ce qui animait admirablement les soldats, outre la peur, 
c'est que le butin était immense. Tout ce que possédaient 
les plus riches familles de la ville avait été successive- 
ment apporté et déposé dans les retraites fortifiées que 
Moulla Mohammed-Aly avait fait établir dans les quartiers 
tombés entre ses mains. 

La situation était donc désespérée, et les bâbys savaient 

248 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

assez le sort qui les attendait. Alors vinrent les manifes- 
tations du fond des cœurs. Gomme au château du Sheykh 
ïebersy, on vit des faibles qui devinrent des apostats et 
des transfuges; mais on en vit en très petit nombre et ils 
furent solitaires, point en troupe; ensuite il y eut des 
bâbys convaincus et fermes qui ne voulurent pas mourir; 
de ceux-là, une bande, composée de vingt-cinq hommes, 
se conjura pour se frayer un passage à travers les troupes 
royales. On cite là Nedjèf-Kouly, fils d'Hadjy Kazem, 
forgeron; c'était lui qui avait travaillé aux deux canons 
de fer. Il y avait aussi Haydar, l'épicier, homme remarqué 
dans les deux camps par sa bravoure, puis Feth-Aly, le 
chasseur, et encore d'autres. Tous réunis, ils se précipi- 
tèrent sur les troupes royales, qui ne devinèrent pas leur 
dessein , les traversèrent jusqu'à la porte de Kazwyn , 
qu'ils franchirent et, se jetant dans le désert, puis dans 
la montagne, ils réussirent à gagner Tharêm. De là, ils se 
dirigèrent sur Dizedj. Mais ils y furent saisis par les gens 
du village qui, les ayant garrottés, les ramenèrent à Zen- 
djân, où ils furent, les uns après les autres, et à des jours 
différents, torturés et tués. Ce n'était pas une fin qui put 
encourager d'autres bâbys à s'enfuir. Peut-être n'en 
avaient-ils pas d'ailleurs la tentation. Ce qui est certain, 
c'est que, de même encore qu'au château du Sheykh Te- 
bersy, le nombre des déserteurs fut extrêmement faible, 
et celui des apostats presque nul. 

Cependant, je le répète, rien ne pouvait être plus déses- 
péré que la position des assiégés. Leurs principales posi- 
tions et les plus fortes avaient été successivement enle- 
vées. Il ne leur restait presque plus de vivres ni de 
munitions, tandis que leurs adversaires ne manquaient 
de rien, lis ^y^ient perdu un grand nombre de leurs plus 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 249 

braves champions, iet tous les jours ils en voyaient tomber 
d'autres, sans espoir aucun de les remplacer. Au con- 
traire, à chaque instant, ils voyaient accourir, soit de 
Téhéran, soit de FAzerbeydjan, soit d'Hamadan, de par- 
tout, des régiments de troupes régulières, des fusiliers 
des milices et des cavaliers des tribus. 

Bientôt périrent encore deux zélés : Iladjy Ahmed, 
fabricant de peignes, et Hadjy Abdoullah^ boulanger. 
Peu d'instants après, Moulla Mohammed-Aly, qui donnait 
des ordres et combattait au milieu de ses gens, dans le 
même lieu, eut le bras fracassé d'une balle et tomba à 
terre. On s'empressa de le relever et on le transporta 
dans une maison pour panser la b-lessure. Comme le fait 
était arrivé au fort du combat, peu de personnes s'en 
étaient aperçues ; on résolut de le cacher, et de défendre 
la maison jusqu'à l'extrémité. Mais quelle résistance peu- 
vent opposer des murs de boue et de briques séchées au 
soleil et qui n'ont aucune épaisseur? Les troupes royales, 
voyant les bâbys se concentrer sur ce point et y opposer 
une rage extraordinaire de défense à leur rage d'attaque, 
s'acharnèrent d'autant plus. On traîna une pièce de 
canon et un mortier contre ces murs débiles^ imbibés de 
sang et d'où partait une fusillade roulante. Bpef, la mai- 
son tout à coup s'écroula; ce qui était dedans, ce qui 
était dessus roula pêle-mêle avec les poutres et les ma- 
tériaux; il n'y avait plus rien qui tînt, et ce rien, cepen- 
dant, les soldats ne purent pas le prendre; ils ne par- 
vinrent pas à en approcher; car la résistance ne fut ni 
ralentie ni moindre. Ils battirent donc en retraite et allè- 
rent essayer d'autres efforts sur un autre point. 

Au bout d'une semaine de souffrances, Moulla Moham- 
îfted-Aly comprit que sa dernière heure était arrivée. 

250 INSURRECTION DE 2ÈNDJAN. 

Non seulement sa blessure s'était envenimée par l'im- 
possibilité de lui donner des soins sérieux, mais il avait 
été roulé et contusionné de la manière la plus grave pat* 
la chute de la maison. Se voyant ainsi au bout dé son 
rôle, Moulla Mohammed-Aly réunit ses partisans autour 
du tapis sur lequel il allait expirer; il les fit asseoir en 
cercle, et, au bruit du canon et de la mousqueterie, il 
leur donna ses dernières instructions. Elles ressemblaient 
fort à celles que le Boushrewyèh avait laissées à ses Ma- 
zendérânys. 

Il les engagea à ne pas se laisser abattre par sa perte, 
et à tenir tête à l'ennemi jusqu'à la fin, il leur montra 
que ce n'était pas uii exploit bien coûteux; car, en ce 
qui le concernait, lui, il allait renaître dans quarante 
jours, et pour eui non plus, la mort n'aurait pas une 
rigueur plus longue. En parlant ainsi, il souriait et ex- 
hortait chacun à se montrer également gai et dispos, rien 
ne devant affliger, disait-il, dans les accidents si transi- 
toires dont on était menacé. En causant de la sorte, il 
expira. 

Ses amis l'enterrèrent avec les vêtements qu'il portait 
et mirent son sabre à ses côtés dans sa fosse. A peine 
avait-il cessé de vivre que le vide terrible qu'il laissait se 
fit sentir par l'absence complète de commandement, et 
pourtant les circonstances ne permettaient pas de se 
passer d'une direction forte et rapide. On n'en avait plus. 
Les braves gens ne manquaient pas, ni les croyants 
fidèles; mais plus de tête suffisamment puissante, et l'on 
comprit de suite que l'on n'était plus même en état de 
vendre sa vie le prix qu'elle valait. 

Les bâbys tinrent donc à la hâte un conseil de guerre 
tumultueux, à l'issue duquel les principaux personnages, 

iNSURRECTlOiN DE ZËNDJAN. 251 

Mirza Rizay, lieutenant du chef défunt ; Souleyman, le cor- 
donnier, son vizir; Hadjy Mohammed-Aly; Fladjy Aly, 
de Shyraz, envoyé par le Bâb et blessé de telle façon 
qu'il expira peu après; enfin Dyn-è-Mohammed et Hadjy 
Kazem Geltoughy, écrivirent une lettre à Émyr Aslan- 
Khan et à Mohammed-Khan, le Beglièrbéghy, dans la- 
quelle ils déclaraient que, si on voulait leur garantir la 
vie sauve, ainsi qu'à ce qui restait de leur monde, ils 
consentiraient à mettre bas les armes. 

Les généraux de l'armée royale étaient si peu sûrs d'un 
succès que leur promettait leur prépondérance de forces, 
mais que leur déniait leur infériorité de foi et d'énergie, 
qu'ils s'empressèrent d'accepter les termes de la capitu- 
lation. Us déclarèrent que non seulement, comme chefs 
militaires, ils renonçaient à exercer aucun châtiment sur 
les bâbys, mais encore que, bien que la loi religieuse fût 
formelle et exigeât leur extermination, ils la feraient taire, 
de sorte que, à aucun point de vue, les vaincus n'avaient 
rien à craindre. Tous les engagements ainsi bien pris, 
bien compris, expliqués et écrits, les bâbys mirent le fusil 
sur Tépaule, et, sortant en foule^ foule blessée^ épuisée 
et souffreteuse, de derrière leurs barricades et leurs 
retranchements, ils se rendirent au camp royal. 

Tout d'abord on demanda aux chefs ce qu'était devenu 
Moulla Mohammed-Aly. Us répondirent qu'il était mort; 
et, comme leurs interlocuteurs se montraient incrédules, 
ils indiquèrent le lieu de sa sépulture^ en faisant observer 
qu'il était facile de se convaincre là qu'ils ne disaient que 
la vérité. Les généraux s'empressèrent de se rendre sur 
les lieux; on ouvrit la tombe, on trouva le chef bâby, 
couché paisiblement, avec son sabre à son côté. Cette 
vue fit plaisir à Émyr Aslan-Khan, au Beglièrbéghy et à 

k 

252 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

leurs familiers. Elle les fit rire, et, en même temps, elle 
produisit chez eux une excitation qui devint bientôt un 
retour de rage. On arracha le cadavre de son dernier lit; 
on le mit à nu, et, pendant trois jours, on le fit traîner, 
attaché par un pied, dans toutes les rues et les carrefours 
de Zendjân, le montrant ainsi bien moins aux hommes 
(il n^en restait presque plus) qu'aux ruines béantes, té- 
moins irrécusables^ et que le dernier outrage ne faisait pas 
taire, de son courage intrépide ainsi que de sa foi. Quand 
il ne resta plus que des lambeaux de chair, on les aban- 
donna aux chiens. Le butin que l'on put ramasser, dans 
les quartiers rendus par les bâbys, devint le partage du 
soldat, mais surtout des chefs. La ville était vide aussi 
bien que déserte. La fureur religieuse y avait promené le 
meurtre, l'incendie et la destruction; la fureur dépréda- 
trice y glana. Il ne restait plus rien à faire aux troupes 
royales qu'à s'en retourner. C'était le troisième jour de- 
puis la capitulation. 

Alors Mohammed-Khan, BegHèrbéghy, Émyr Aslan- 
Khan, gouverneur, et les autres commandants, dont la 
parole avait garanti la vie sauve aux bâbys, ayant réuni 
ces derniers en présence des troupes, firent sonner les 
trompettes et battre les tambours^ et donnèrent ordre que 
cent soldats choisis dans chaque régiment missent la main 
sur les prisonniers et les rangeassent sur une seule ligne 
devant eux. Cela fait, on commanda de massacrer ces 
g-ens à coups de baïonnette; ce qui fut fait. Ensuite on 
prit les chefs, Souleyman, le cordonnier, et Hadjy Kazem 
Geltoughy, et on les souffla à la bouche d'un mortier. 
Cette opération, d'invention asiatique, mais qui a été 
pratiquée par les autorités anglaises, dans la révolte de 
rinde, avec cette supériorité que la science et Tintelli- 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 255 

gence européennes apportent h tout ce qu'elles font, 
consiste à attacher le patient à la bouche d'une pièce d'ar- 
tillerie^ chargée seulement à poudre; suivant la quantité 
mise dans la charge, l'explosion emporte en lambeaux 
plus ou moins gros les membres déchirés de la victime. 

L'affaire finie, on fit encore un triage parmi les captifs. 
On réserva Mirza Rizay, lieutenant de Moulla Moham- 
med-Aly, puis tout ce qui avait quelque notoriété ou 
quelque importance, et ayant mis à ces malheureux la 
chaîne au cou et des entraves aux mains, on résolut^ 
malgré la défense de la cour^ de les emmener à Téhéran 
pour orner le triomphe. Quant au peu qui restait de pau- 
vres diables dont la vie ou la mort n'importait à per- 
sonne, on les abandonna, et Tarmée victorieuse retourna 
dans la capitale, traînaAt avec elle ses prisonniers, qui 
marchaient devant les chevaux des généraux vainqueurs. 

Lorsqu'on fut arrivé à Téhéran, FÉmyr Nizam, premier 
ministre, trouva nécessaire de faire encore des exemples, 
et Mirza Rizay, Hadjy Mohammed-Aly et Hadjy Mohsen 
furent condamnés à avoir les veines ouvertes. Les trois 
condamnés apprirent cette nouvelle sans émotion; seu- 
lement ils déclarèrent que le manque de foi dont on 
avait usé envers leurs compagnons et envers eux n'était 
pas de ces crimes que le Dieu Très-Haut pouvait se con- 
tenter de punir par les châtiments de sa justice ordinaire ; 
il lui fallait quelque chose de plus solennel et de plus 
signalé pour les persécuteurs de ses saints; en consé- 
quence ils annonçaient au premier ministre que prompte- 
ment, bien promptement, il périrait lui-même par le sup- 
plice qu'il leur faisait infliger. J'ai entendu citer cette pro- 
phétie; je ne doute pas un instant que ceux qui me Tontfait 
connaître ne fussent profondément convaincus de sa réalité. 

254 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

Je dois pourtant noter ici que, lorsqu'on me Ta rapportée, 
il y avait déjà quatre ans au moins que l'Émyr Nizam 
avait eu en effet les veines coupées par ordre du roi. 
Je ne puis donc rien affirmer autre chose, sinon qu'on m'a 
assuré que l'événement avait été annoncé par les mar- 
tyrs de Zendjân. 

Il restait encore quelques prisonniers. La première 
fureur était passée, les plus fortes inquiétudes avaient 
disparu. On ne se décida pas à les mettre en liberté; 
mais on ne se décida pas non plus à faire couler leur 
sang, et on se contenta de les laisser là où on les tenait, 
en attendant ce qui pourrait plus tard advenir. 

Le premier ministre ne jugea pas que la situation fût 
devenue telle que le pouvoir royal pût se croire à l'abri 
de tout danger. Les insurrections presque successives de 
Zendjân et du Mazendérân étaient étouffées sans doute ; 
mais dans les provinces il régnait une agitation d'autant 
plus redoutable qu'elle ne se manifestait pas trop au 
dehors. En effet, ce genre de crises se produit en Orient 
de toute autre manière qu'en Occident. En Occident, la 
fièvre d'un peuple s'annonce longtemps à l'avance par 
des écrits, des déclamations, des cris, des drapeaux sé- 
ditieux, des rubans, des couleurs, et ce train de chansons 
que les mécontents avinés hurlent le soir et la nuit dans 
les ruisseaux des capitales. Quand la maladie éclate et 
que se déclare le transport au cerveau, le patient garde 
généralement assez bien l'instinct de la conservation per- 
sonnelle, à défaut de bon sens, pour ne se ruer que sur 
les pouvoirs qui ne se défendent pas. Il n'est pas, dans 
l'histoire ancienne ou moderne, un seul exemple qu'un 
pouvoir qui ne se laisse pas intimider ait jamais été vaincu^ 
il y en a même très peu qu'il ait été résolument attaqué. 

INSURRECTION DE'ZENDJAN. 255 

Bref, les peuples européens affolés ne sont pas si fous 
qu'ils le veulent faire croire. 

En Perse, les sentiments sont tout autres, et les choses 
procèdent d'une façon fort différente. On commence par 
se taire. On couve longtemps l'idée explosible; on se 
brûle, on s'incendie soi-même à son propre foyer beau- 
coup plus qu'on ne cherche à incendier autrui ; on s'oc- 
cupe bien plus de se persuader, de se pénétrer du droit de 
sa croyance qu'on ne songe à montrer aux autres qu'on 
en est bien pénétré. Il faut observer aussi que là per- 
sonne ne remuerait un doigt pour une cause politique. La 
possibilité d'un tel genre d'excitation manque universel- 
lement sur cette vieille terre qui a vu tant de choses, qui 
en a tant pesé, et qui s'est si complètement imbibée de la 
maxime de leur néant. Il y faut, pour émouvoir les âmes, 
des spéculations religieuses, et rien de moins. Là, pour 
qu'un homme soit prêt à se faire tuer, il ne lui faut pas 
moins que la conviction d'être enrôlé sous la bannière de 
Dieu, de combattre directement sous Tœil de Dieu, et 
d'être au moment de toucher la robe de Dieu. Dans un 
tel état d'esprit, en présence de questions d'ordre éternel, 
le lutteur se considère à peine encore comme un homme, 
et c'est ce qui lui donne cet élan si fier, si absolu, si 
dangereux. Les bâbys avaient été vaincus deux fois; mais 
leurs principes et leur foi n^avaient pas été entamés; si 
l'on s'était défait des morts^ restaient les vivants, dont 
on pouvait craindre non seulement un courage pareil à 
celui devant lequel on avait failli succomber^, mais de 
pluS;, désormais, la soif de la vengeance pour des victimes 
chéries et le besoin de partager les honneurs de leur mar- 
tyre. Avec des mobiles de [ce genre, les défaites ne cons- 
tituent que de plus fortes incitations à combattre. 

I 

256 CAPTIVITÉ ET MORT DU IJAB. 

Des bâbys, il y en avait partout, on ne le savait que 
trop. La Perse en était pleine, et si les esprits inquiets de 
choses transcendantes, si les philosophes à la recherche 
de combinaisons nouvelles, si les âmes froissées à qui 
les injustices et les faiblesses du temps présent répu- 
gnaient, s'étaient jusqu'alors livrés avec emportement 
à ridée et aux promesses d'un nouvel état de choses 
plus satisfaisant, on était en droit de penser que les ima- 
ginations turbulentes, amies de l'action, même au prix du 
désastre, que les esprits braves et passionnés pour les 
batailles, et, enfin, les ambitieux hardis n'auraient que 
trop de tendance à se précipiter dans des rangs qui se 
montraient riches de tant de soldats propres à former 
d'intrépides phalanges. Mirza Taghy-Khan, maudissant la 
mollesse avec laquelle son prédécesseur, Hadjy Mirza 
Aghassy, avait laissé naître et grandir un pareil péril, 
comprit qu'il ne fallait pas prolonger cette faute et voulut 
couper le mal dans sa racine. Il se persuada que la source 
en était le Bâb lui-même, premier auteur de toutes les 
doctrines qui troublaient le pays, et il voulut faire dispa- 
raître cette source. Le Bâb, qu*on avait longtemps laissé 
à Shyraz, à demi caché dans sa maison, mais tout à fait 
libre d'y agir, et entouré de ses disciples dont le nombre 
augmentait chaque jour, avait pourtant été arrêté à la 
suite de l'insurrection du Mazendérân et on l'avait con- 
duit dans le fort de Tjehrig^, situé dans la province Cas- 
pienne du Ghylân. On l'y gardait, mais sans le resserrer 
beaucoup. Le premier ministre résolut de s'en prendre à 
lui de tout ce qui arrivait, bien qu'il n'eût joué aucun rôle 
direct dans les insurrections et qu'on n'eût trouvé nulle 
part le moindre indice qu'il les eût fomentées, dirigées, 
conseillées ou même approuvées, et d'après le carac- 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 257 

tère personnel d'Aly-Mohammed, ainsi que l'opinion de 
beaucoup des siens, la réalité de cette abstention absolue 
n'a rien d'invraisemblable. Cependant, Hadjy Mirza-Taghy 
résolut de frapper le monstre du bâbysme à la tête, et il 
se persuada que, ce coup porté, l'instigateur du désordre 
une fois éloigné de la scène et n'exerçant plus d'action, 
tout reprendrait son cours naturel. Toutefois, — chose 
assez remarquable dans un gouvernement asiatique, et 
surtout chez un homme d'État comme Mirza Taghy-Khan, 
qui ne regardait pas de très près à une exagération de 
sévérité, — ce ministre ne s'arrêta pas d'abord à ordonner 
la mort du novateur. Il pensa que le meilleur moyen de 
le détruire était de le perdre moralement. Le tirer de sa 
retraite de Tjehrig, où une auréole de souffrance, de sain- 
teté, de science, d'éloquence, l'entourait et le faisait bril- 
ler comme un soleil ; le montrer aux populations tel qu'il 
était, ce qui veut dire, tel qu'il se le figurait, c'était le 
meilleur moyen de Tempêcher de nuire en détruisant son 
prestige. Il se le représentait, en effet, comme un char- 
latan vulgaire, un rêveur timide qui n'avait pas eu le cou- 
rage de concevoir, encore moins de diriger les auda- 
cieuses entreprises de ses trois apôtres, ou même d'y 
prendre part. Un homme de cette espèce, amené à Téhé- 
ran et jeté en face des plus habiles dialecticiens de l'Islam, 
ne pourrait que plier honteusement,, et son crédit s'éva- 
nouirait bien mieux par ce moyen que si, en supprimant le 
corps, on laissait encore flotter dans les esprits le fantôme 
d'une supériorité que la mort aurait rendue irréfutable. 
On forma donc le projet de le faire arrêter, de le faire 
venir à Téhéran^ et, sur toute la route, de l'exposer 
en public, enchaîné, humilié; de le faire discuter partout 
avec des moullas, lui imposant silence lorsqu'il devien- 

17 

2S8 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

drait téméraire; en un mot, de lui susciter une série de 
combats inégaux oii il serait nécessairement vaincu, étant 
d'avance démoralisé par tant de moyens propres à briser 
son courage. C'était un lion qu'on voulait énerver, tenir 
à la chaîne et désarmer d'ongles et de dents, puis livrer 
aux chiens pour montrer combien ceux-ci en pouvaient 
triompher aisément. Une fois vaincu, peu importait ce 
qu'on se déciderait à en faire. 

Ce plan ne manquait pas de portée ; mais il se fondait 
sur des suppositions dont les principales n'étaient rien 
moins que prouvées. Ce n'était pas assez que d'imaginer 
le Bâb sans courage et sans fermeté; il fallait qu'il le fût 
réellement. Or, l'attitude de ce personnage dans le fort 
de Tjehrig ne le donnait pas à penser. Il priait et travail- 
lait sans cesse. Sa douceur était inaltérable. Ceux qui 
l'approchaient subissaient malgré eux Tinfluence séduc- 
trice de son visage, de ses manières, de son langage. 
Les soldats qui le gardaient n'étaient pas tous restés 
exempts de cette faiblesse. Sa mort lui paraissait pro- 
chaine. Il en parlait fréquemment comme d'une idée qui 
lui était non seulement familière, mais aimable. Si donc, 
promené ainsi dans toute la Perse, il allait ne pas s'abattre? 
s'il ne se montrait ni arrogant ni peureux, mais bien 
au-dessus de sa fortune présente? s'il allait confondre les 
prodiges de savoir, d'adresse et d'éloquence ameutés 
contre lui? s'il restait plus que jamais le Bâb pour ses 
sectateurs anciens et le devenait pour les indifférents ou 
même pour ses ennemis? C'était beaucoup risquer afin de 
gagner beaucoup sans doute, mais aussi pour beaucoup 
perdre, et, tout bien réfléchi, on n'osa pas courir cette 
chance. 
Le premier ministre se rabattit donc à regret à l'idée 

CAPTIVITE ET MORT DU BAB. 2^9 

pure et simple d'une condamnation à mort, et ayant 
mandé Souleyman-Khan, FAfshar, il le chargea de porter 
à Tebriz, au prince Hamzé-Mirza, devenu gouverneur de 
l'Azerbeydjan, Tordre de tirer le Bâb du fort de Tjehrig 
et de ramener dans la citadelle de ïebriz, où il appren- 
drait plus tard ce qu'il aurait à en faire. 

Le shahzadèh obéit sans perdre de temps, et le Bâb, 
bien gardé, surveillé de près, d'ailleurs enchaîné, entouré 
d'une forte escorte, fut conduit hors de la forteresse, où il 
vivait depuis dix-huit mois à peu près, et amené à Tebriz 
avec deux de ses disciples qui s'étaient enfermés avec lui. 
L'un était le Seyd Housseïn, de Yezd, et l'autre, Moulla 
Mohammed-Aly, beau-fils d'Aga-Seyd-Aly Zenvéry. Ce 
dernier appartenait à une famille de marchands très riche 
et très considérée à Tebriz, et son frère avait fait et faisait 
encore sans succès des efforts extraordinaires pour le 
ramener à l'islamisme et lui persuader d'abandonner son 
maître. 

Aussitôt que Hamzé-Mirza [eut déposé les trois héréti* 
ques dans la citadelle, il réunit les moullas, et, obéissant 
aux instructions expresses du premier ministre, toujours 
un peu préoccupé de sa première idée, il leur proposa 
d'avoir avec son principal prisonnier une conférence où 
ils ne pourraient pas manquer de le couvrir de confusion 
en mettant à découvert ses erreurs et sa mauvaise foi» 
Mais les moullas firent observer au prince que le temps 
de pareilles discussions était passé, que ce qu'il fallait 
maintenant, c'était de faire mourir le Bâb, et cela dans le 
plus bref délai possible. 

Hamzé-Mirza ne répliqua rien et ordonna, pour le soir 
même, la réunion d'un conseil où le Bâb comparaîtrait 
devant ses juges. L'assemblée se tint à la citadelle. Il y 

260 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

avait dans la salle Mirza-Hassan, frère du premier mi- 
nistre et Vizir-Nizam, ou inspecteur de Tarmée régulière; 
Hadjy Mirza-Aly, fils de Hadjy Mirza-Masaoud, l'ancien 
ministre des affaires étrangères sous Mohammed- S h ah ; 
enfin, Souleyman-Khan, TAfshar. Les moullas s'étant re- 
fusés à entamer aucune discussion religieuse avec le cap- 
tif^ les laïques, plus ardents ou moins prudents, se mirent 
en leur lieu et place, et lorsque le Bâb eut été amené 
devant ses juges, Hadjy Mirza-Aly commença à lui poser, 
du ton le plus véhément, plusieurs questions sur les tra- 
ditions des Prophètes et des Imams. Le Bàb répondit, et 
ses sectateurs prétendent qu'il réfuta de fond en comble 
les raisonnements de son adversaire. Il dut avoir peu de 
peine à cela, car c'est assurément là un des points les 
plus vulnérables de la doctrine shyyte. Aux traditions 
authentiques qu'ils possèdent en commun avec les Sun- 
nites^ traditions qui sont aussi rationnellement établies 
qu'on le peut souhaiter, les Persans en ont ajouté une 
quantité énorme qui ne reposent absolument sur aucune 
preuve valable et ne supportent pas la discussion. J'en ai 
dit quelque chose dans les chapitres précédents. Les bâbys 
ne sont pas les premiers à en avoir soutenu et montré 
l'inanité. Il y a longtemps que les Djaférys, comme tout 
récemment les Sheykhys, ont entrepris avec succès de 
débarrasser l'orthodoxie nationale de ce fouillis d'allé- 
gations souvent ineptes et toujours gratuites. Mais les 
moullas, qui justifient par ce moyen seul Texistence d*un 
corps sacerdotal, tout à fait incompatible autrement avec 
les principes de l'Islam, tiennent ce terrain pour parti- 
culièrement sacré ; ils le défendent avec acharnement et 
y exigent le concours de l'autorité politique. Rien de 
moins étonnant donc que les mandataires de celle-ci 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB, 261 

aient précisément voulu juger et condamner le Bâb sur 
son opposition à ces points essentiels. Mais le débat traî- 
nant et Hadjy Mirza-Aly ayant manifestement le dessous, 
Hamzé-Mirza interrompit brusquement la discussion, et 
s'adressant au Bâb, il lui dit avec hauteur : 

« J'ai appris que tu te donnes comme étant d'une nature 
divine et que] tu as osé écrire un Koran impudemment 
répandu parmi les populations. S'il en est ainsi, tourne- 
toi vers ce chandelier de cristal et prie pour qu'il te soit 
révélé un nouveau verset. » 

Le Bâb, sans s'émouvoir, fit ce que le prince deman- 
dait, se tourna vers le flambeau, et, d'une voix calme, 
prononça quelques versets arabes qui n'étaient point en- 
core dans ses œuvres et qui ont trait à la nature de la lu- 
mière et aux caractères qui  marquent la décadence de 
l'autorité. 

Hamzé-Mirza, un peu surpris, ordonna d'écrire ce que 
le Bâb venait de dire, et poursuivant sur le même ton 
provoquant : 

« — Cela vient du ciel? lui dit-il avec mépris. 
« — Oui, répondit le Bâb. » • 

Les musulmans ajoutent ici que le prince fît l'obser- 
vation que ce qui avait une telle origine se gravait sûre- 
ment dans la mémoire des prophètes et n'en sortait ja- 
mais, ce dont le Bâb tomba d'accord; mais quelques ins- 
tants après, le prince l'ayant sommé de lui réciter en- 
core les mêmes versets, [il ne put le faire sans y intro- 
duire des variantes. Les bâbys nient absolument ce dernier 
détail, et en effet, il est peu croyable. Quand on se refuse 
à admettre, pour les versets prononcés en cette circons- 
tance, l'origine surnaturelle que le Voyant leur attribuait, 
on est amené à supposer qu'ils étaient composés depuis 

262 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

quelque temps déjà, et que, par conséquent, le Bâb les 
récitant de mémoire, n'avait aucune raison de les oublier 
si vite. Croire, comme le font les musulmans, que ce per- 
sonnage pouvait de lui-même improviser des versets sa- 
crés en langue arabe, en style allittéré et fleuri, dans la 
position oti il se trouvait, c'est admettre déjà un miracle 
pour se donner le moyen d'en rejeter un autre. Yoilà pré- 
cisément un spécimen de la critique asiatique. 

Bref, dans le récit des musulmans comme dans celui 
des bâbys, il est certain que les commissaires royaux 
n'eurent pas le beau rôle. Ils comprirent à la fin que les 
mouUas avaient eu raison de décliner toute confrontation 
avec le novateur et ils lui annoncèrent qu'il allait mourir. 

Je ne dirai pas seulement que, au point de vue européen, , 
toute cette façon de procéder était fort irrégulière; je 
dirai qu'en tous temps, au point de vue de tous les peu- 
ples, elle eût toujours paru telle, et cela depuis qu'il y a 
sous le soleil des races qui, pour employer ici l'expression 
d'Hérodote parlant des Scythes, ont connu la justice Des 
chefs bâbys avaient troublé l'État, mais le Bàb lui-même 
ne s'était livré à aucun acte de ce genre et on n'a jamais 
pu produire de preuves qu'il eût encouragé ses trois dis- 
ciples dans leur ligne de conduite. Il n'était donc justi- 
ciable que de la loi religieuse, et c'est ce que les com- 
missaires qui le jugèrent parurent admettre, puisqu'ils 
essayèrent, eux laïques, de le ramener à l'Islam et de lui 
prouver qu'il trompait ou se trompait en s'en éloignant. 
Mais si le Koran condamne à mort les musulmans relaps 
et les hérésiarques, cette doctrine, on peut le dire, n'est 
pas seulement tombée en désuétude en Perse, elle n'y a 
jamais été acceptée ni pratiquée par les pouvoirs poli- 
tiques. On a vu, dans les derniers siècles comme de nqs 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 263 

jours, les mouUas demander avec insistance son applica- 
tion et ne pas Tobtenir. Les hérésiarques, les hérétiques 
de toutes les espèces se sont toujours plus ou moins ou- 
vertement affichés et n*ont rien eu à redouter du bras sécu- 
lier. Le Bâb lui-même avait vu, pendant quatre ans et 
plus, les fetwas des moudjteheds se briser sans force 
contre la répugnance du gouvernement; il aurait proba- 
blement échappé à l'irritation produite par le soulève- 
ment des Mazendérânys, et il ne fallait rien moins que la 
redoutable insurrection de Zendjân pour que la raison 
d'Etat se tournât contre lui. €e n'était donc pas plus, au 
fond, la loi religieuse que la loi commune qui le tuait, 
c'était la raison d'État. 

En effet, en prenant ainsi les choses, il pouvait être 
considéré comme coupable, et d'autant plus que les Asia- 
tiques ne comprennent pas la raison d'État comme nous. 
Sur ce point, peut-être, éclate plus encore que dans toutes 
nos autres conceptions juridiques la haute idée que nous 
nous faisons du droit et de ses exigences. En définissant 
ce qui autorise un pouvoir à frapper son adversaire comme 
coupable, on a été amené, dès l'origine des sociétés mo- 
dernes, à répudier, pour ainsi dire, cette fameuse raison 
d'État, puisqu'on a essayé de la déguiser sous toutes sortes 
de voiles, dont les plus épais et les mieux brodés de 
raisons n'ont jamais réussi à tromper ni à satisfaire la 
conscience légale. Des crimes se sont commis contre le 
droit à toutes les époques de nos histoires et se commet- 
tront encore assurément ; mais on en a toujours rougi et 
les condamnaleurs ont été condamnés, je ne dis point par 
la postérité, mais par leurs contemporains, par leurs parti- 
sans, par leurs complices, par eux-mêmes. Nous avions 
pourtant sous la main une arme bien commode, de fabri^ 

264 CAPTIVITE ET MORT DU BAB. 

que orientale, de belle et bonne trempe : c'était la théorie 
romaine sur le crime de lèse-majesté ; par bonheur et 
grâce à notre sang, s'il s'est trouvé des théoriciens pour 
proposer cette féroce doctrine, il ne s'est jamais ren- 
contré de tyrannie assez audacieuse ni assez longue pour 
l'ériger en système suivi et la pratiquer avec confiance. 
Nous avons été hommes, c'est-à-dire souvent pervers, 
emportés, méchants, injustes; mais nous ne sommes 
jamais entrés dans de telles voies que nous nous soyons 
trouvés à l'aise dans l'iniquité, et, aux plus horribles pé- 
riodes de nos annales, l'hypocrisie règne^ s'étale, nous 
dégoûte, mais nous honore. Nous devons même à la no- 
blesse supérieure de notre origine et à la plus grande élé- 
vation morale qu'elle nous assure une classe particulière 
de personnages historiques, d'un caractère bien saillant, 
bien marqué, dont, au premier abord, nous n'avons pas 
lieu de tirer vanité, et qui, cependant, par le fait seul 
qu'ils existent, par la place qu'ils occupent dans l'histoire 
et la façon inévitable dont ils y sont envisagés, révèlent 
chez la grande majorité de leurs contemporains, comme 
dans les générations qui se sont succédé depuis, l'exis- 
tence éclatante du sentiment qu'ils violent. Je veux parler 
de ces individualités comme les juges de Conradin, Jeft'ries, 
M. de Laubardemont et autres accusateurs et bourreaux 
publics qui portent tous, dans l'opinion de nos peuples, 
une note particulière à leur compte, note que rien n'efface 
ni n'effacera. Enfin, chez nous, la raison d'État, lorsqu'elle 
est seule à assaillir et à frapper un homme, le fait assuré- 
ment reculer du terrain où il gêne; mais du même coup, 
elle le transforme infailliblement en martyr et de ses juges 
elle fait des monstres, eussent-ils quelquefois rendu ser- 
vice. 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 265 

En Asie, rien de cela n'existe. A vrai dire, la préoccu- 
pation du juste et de l'injuste y est si faible, que l'idée 
de la raison d'État, qui est déjà elle-même une excuse ou 
une ombre d'excuse inventée par la conscience en souf- 
france, n'y existe pas du tout. Là, non plus, pas de traces 
de ces individualités flétries par le sentiment commun; 
de ces tribunaux, comme la chambre étoilée ou la cham- 
bre ardente ou les commissions militaires, dont on ne 
s'entretient chez nous qu'avec réprobation. Il n'y a pas 
d'hypocrisie non plus, et quand on tue, on ne met pas 
même en avant un simulacre d'instruction judiciaire : on 
tue parce qu'on est le plus fort; on n'a pas de raisons à 
donner de ce qu'on fait, parce qu'on est le pouvoir, et 
l'opinion publique n'en demande pas et n'en demandera 
jamais, parce qu'elle pense que le pouvoir est de sa nature 
une combinaison née pour l'abus et dont l'unique légiti- 
mité est le fait d'exister. Chez nous, il n'est pas, dans les 
plus mauvais jours des pires révolutions, un tribunal ins- 
tallé dans un cabaret, qui ne cherche à imposer à ses vic- 
times même la reconnaissance de son droit à les juger et 
du principe en vertu duquel il les juge. Si une de celles- 
ci laisse entendre qu'elle se regarde comme condamnée 
d'avance et qu'elle considère les formes suivies comme 
dérisoires, on la rappelle à l'ordre. Mais, en Asie, la naï- 
veté du juge est complète. Hamzé-Mirza et ses assesseurs 
n'avaient aucunement l'intention défaire illusion au Bâb; 
ils ne tenaient pas à ce qu'il les crût indécis sur le traite- 
ment qu'ils lui réservaient. Il devait être bien convaincu 
en entrant dans leur assemblée qu'il y allait être outragé, 
mais nullement jugé dans le sens où nous l'entendons, 
et ils ne cherchaient pas à le tromper sur ce point. Seu- 
lement, ils étaient bien aises de voir s'il faiblirait ou 

g66 CAPTIVITÉ ET MORT DU HXB, 

donnerait prise sur lui de quelque façon, afin de renforcer 
d'autant leur cause. En d'autres termes, le pouvoir, en 
Asie, n'a pas de moralité. C'est un fait. Il vient de Dieu 
comme toutes choses. C'est un fléau qui a cet avantage de 
s'atténuer par la perpétuité. L'anarchie n'est un mal plus 
grand que parce qu'elle présente une fluctuation maladive 
de forces contendantes, partant irritées, et encore plus 
dangereuses pour le repos, le hien-être et les droits de 
chaque individu. Il résulte de cette manière de sentir que 
Tautorité se permet tout, qu'on ne s'en étonne pas et que, 
Ton n'est pas plus enclin à noter d'infamie la rupture 
d'une capitulation, un assassinat, un emprisonnement, 
une confiscation ou autres conséquences semblables du 
tempérament que les Asiatiques regardent comme naturel 
à ce qui est pouvoir, qu'on n'est disposé à se scandaliser 
des tremblements de terre. Seulement, tout homme sage, 
ou même un peu raisonnable, qui a de quoi subsister, se 
tient éloigné, aussi éloigné que possible des emplois pu- 
blics et se fait un devoir de détourner son pied de ces 
chemins dangereux. 

Après avoir décidé que l'on ferait mourir le Bâb, on 
allait passer, sans autre délai ni formalité, à l'exécution 
de la sentence, et, en Perse, on n'y met pas beaucoup de 
cérémonie. L'homme est garrotté, couché par terre; le 
bourreau lui relève le menton et lui coupe la gorge en 
deux coups, aller et venir, avec un petit couteau d'un 
sou. Mais, comme on tenait déjà le Bâb par le bras pour 
procéder de la sorte, quelqu'un fit observer qu'en agissant 
ainsi en famille, le public, ou du moins une partie du 
public, ne manquerait pas de croire le Bâb toujours vi- 
vant. Alors on aurait, quant au principal résultat, perdu 
ises peines; car si chacun pliait s'imaginer que }e B4b n'ér 

CAPTIVÏTÉ ET MORT DU BAB. «67 

tait pas mort, qu'il était caché quelque part et que bientôt 
il reparaîtrait pour accomplir ses promesses, on se trou- 
verait n'avoir atteint aucunement le but désiré, et Pagita- 
tion, au lieu de cesser, augmenterait. On résolut donc 
d'agir de telle sorte que personne ne pût douter que c'é- 
tait bien le Bâb lui-même qui était prisonnier et que 
c'était lui qu'on faisait périr. Ensuite, quand on aurait 
bien convaincu tout le monde qu'il n'y avait pas d'erreur 
possible sur ce point, Tacte dernier et suprême devait en- 
core s'exécuter de telle façon qu'il ne pût jamais s'élever 
le moindre doute sur la réalité. 

Les choses ainsi convenues, le lendemain, de grand 
matin, les gens de Hamzé-Mirza ayant ouvert les portos 
de la prison, en firent sortir le Bâb et ses deux disciples. 
On s'assura que les fers qu'ils avaient au cou et aux mains 
étaient solides; on attacha déplus au carcan de chacun 
d'eux une longue corde dont un ferrash tenait le bout, 
puis, afin que chacun pût bien les voir et les reconnaître, 
on les promena ainsi par la ville, dans toutes les rues et 
dans tous les bazars, en les accablant d'injures et de 
coups. La foule remplissait les chemins et les gens mon- 
taient sur les épaules les uns des autres pour considérer 
de leur mieux l'homme dont on avait tant parlé. Les bâbys, 
les demi-bâbys, répandus de tous côtés, tâchaient d'exciter, 
chez quelques-uns des spectateurs, un peu de commisé- 
ration ou quelques autres sentiments dont ils auraient profité 
pour sauver leur maître. Les indifférents, les philosophes, 
les sheykhys, les soufys se détournaient du cortège avec 
dégoût et rentraient chez eux, ou, l'attendant au con- 
traire au coin des rues, le contemplaient avec une muette 
curiosité et rien davantage. La masse déguenillée, turbu- 
Je^te, impressionnable, criait force grossièretés aux troi^ 

268 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

martyrs; mais elle était toute prête à changer d'avis pour 
peu qu'une circonstance quelconque vînt pousser ses es- 
prits dans un sens différent. Enfin, les musulmans, maî- 
tres de la journée, poursuivaient d'outrages les prisonniers, 
cherchaient à rompre l'escorte pour les frapper au visage 
ou sur la tête, et quand on ne les avait pas repoussés à 
temps ou qu'un tesson lancé par quelque enfant avait 
atteint le Bâb ou l'un de ses compagnons à la figure, l'es- 
corte et la foule éclataient de rire. 

Après les avoir ainsi montrés à toute la ville, on les 
conduisit chez Hadjy Mirza-Bagher, théologien, oii les 
musulmans assurent que le Bâb, interrogé sur ses doc- 
trines, les renia. Ensuite, le cortège entra dans la maison 
de Moulla Mohammed-Mamgany, un des membres les 
plus importants du clergé de Tebriz. Là, disent les enne- 
mis du Bâb, il ne se contenta pas de renier tout ce qu'il 
avait enseigné, il pleura et demanda grâce ; mais le 
docteur lui répondit ironiquement par cette phrase pro- 
noncée en arabe : « Alors, à quelle fin t'étais-tu donc 
révolté? » 

Après avoir quitté le moudjtehed, on traîna encore les 
victimes, en grand tumulte, jusque chez un autre chef du 
clergé, Aga Seyd-Zenwézy. Là, comme ailleurs, les in- 
sultes, les coups, les brutalités éclatèrent avec une vio- 
lence extrême, et les cris d'une populace de plus en plus 
furieuse couvraient les paroles qu'on prétendait pronon- 
cées par le Bâb. On criait autour de lui : « Il avoue ses 
crimes! » et on le frappait! — « Il a peur! » et on le souf- 
fletait. Les trois moudjteheds de la ville ne manquèrent 
pas, en présence du Bâb, de ratifier, au nom de la loi, la 
sentence de mort portée contre lui. Cette formalité pro- 
duisit un grand effet sur la multitude, qui en conclut pro- 

CAPTIVITE BT IMORT DU BAB. 269 

bablement que le novateur était encore plus coupable 
qu'elle ne l'avait supposé jusque-là. 

Au sortir de la maison d'Aga Seyd-Zenwézy, un des 
deux disciples, Seyd-Houssein Yezdy, se laissa tomber par 
terre en pleurant amèrement, demanda pardon et avoua 
que ses forces étaient à bout. On le remit sur ses pieds 
et, le secouant, car il était comme un homme ivre et 
anéanti, on le mit en face du Bâb et on lui dit que, s'il le 
maudissait, ses crimes seraient effacés et qu'il lui serait 
fait grâce. Seyd-Houssein maudit le Bâb. On lui dit encore 
que, s'il lui crachait au visage, on le mettrait à l'instant 
même en liberté. Seyd-Housseïn cracha au visage du Bâb. 
Alors, on le détacha, on lui ôta ses fers et on l'abandonna. 
Quand le cortège se fut éloigné et qu'il n'y eut plus per- 
sonne dans la rue déserte, Seyd-flousseïn se releva, et 
sortant de la ville, s'éloigna dans la direction de Téhéran, 
où nous le retrouverons. 

Les bourreaux, encouragés par ce succès], voulurent 
éprouver si l'autre disciple, Moulla Mohammed-Aly, ne 
pourrait pas être amené à quelque conversion semblable. 
Ils crurent qu'ils avaient prise sur lui par la préseuce de 
sa famille à Tebriz et parce qu'il était riche, jeune et ha- 
bitué à une existence fort douce. On envoya donc cher- 
cher et on amena au milieu du bazar la jeune femme du 
prisonnier et de petits enfants qu'il avait, et on essaya 
de l'ébranler par leur épouvante, leurs pleurs, leurs 
supplications ; mais il resta froid . On n'en put tirer 
autre chose, sinon que si l'on voulait se montrer hu- 
main envers lui, on le ferait périr avant son maître. 
Voyant qu'on n'en obtenait rien, et les domestiques du 
prince, les soldats et les bourreaux étant épuisés de fa- 
tigue par la longueur de cette scène, on ramena les mar- 

210 CAPTlVltÉ Et MORt DtJ BAB. 

tyrs, au moment où le soleil allait se coucher, à la cita- 
delle, d'où on les avait tirés ; là, on les conduisit sur le 
rempart, qui est d'une hauteur excessive et formé par 
un mur perpendiculaire en briques cuites, ouvrage du 
temps des sultans Seldjoukides. On leur passa sous les 
aisselles des cordes très fortes et on les descendit à l'ex- 
térieur du mur, de façon qu'ils restèrent suspendus à 
quelques pieds au-dessus du sol. En face, sur une im- 
mense place , se pressait la foule , et chacun pouvait 
voir parfaitement les deux condamnés. Ce jour-là était un 
lundi, 27 du mois de Shabân. 

Alors les officiers du prince firent avancer une compa- 
gnie du régiment deBehadéran. Ce corps était composé de 
chrétiens, et les musulmans prétendirent ensuite qu'il ne 
s'était porté qu'avec une extrême répugnance au service 
qu'on lui commandait. Les bâbys, au contraire, assurent 
qu'on eut recours à des chrétiens parce qu'on se défiait 
des soldats musulmans. 

Cependant, quand les deux condamnés eurent été sus- 
pendus à côté l'un de l'autre, on entendit distinctement 
Moulla Mohammed- Aly qui disait au Bâb : « Mon maître, 
est-ce que tu n'es pas content de moi? » Dans ce mo- 
ment la décharge eut lieu. Le disciple fut tué sur le coup, 
mais le Bâb ne reçut aucune blessure et la corde qui le 
retenait en Tair fut coupée par une balle. Il tomba sur ses 
pieds, se releva rapidement et se mit à fuir; puis, tout à 
coup, apercevant un corps de garde, il s'y précipita. 

Si, au lieu de ce mouvement, sans doute irréfléchi, il 
s'était jeté au milieu de la foule, stupéfaite de ce qu'elle 
venait de voir et applaudissant au miracle, il n'y a aucun 
doute, et les musulmans en tombent d'accord, que la po- 
pulation de Tebriz aurait pris immédiatement, et sans 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 211 

hésiter^ son parti. Pas un soldat, ni chrétien ni musul- 
man, n'eût osé faire de nouveau feu sur lui ; il y aurait eu 
révolte, insurrection générale, et dans une cité de l'im- 
portance de Tebriz, seconde capitale de l'empire, c'eût été 
encore bien autre chose que l'affaire de Zendjân. La dy- 
nastie Kadjare y eût probablement succombé. Mais ce fut 
dans un corps de garde que le Bâb se réfugia^ et, pour 
s'expliquer cette action, il faut se dire que, torturé comme 
il l'était depuis le matin et les sens troublés par le seul 
fait de la douloureuse suspension qu'il venait de subir, il 
n'a pas trop su ce qu'il faisait et a marché au hasard, 
entraîné par une sorte d'instinct machinal à se mettre 
dans un lieu couvert. 

Il y eut un moment d'angoisse terrible chez les chefs 
militaires et les partisans du prince. D'abord, ils crurent 
eux-mêmes au miracle comme tous les autres assistants ; 
puis, sans avoir besoin pour cela de miracle, ils com- 
prirent bien vite, à l'espèce de rugissement d'admira- 
tion que poussa la foule, quel danger ils couraient. Mais 
quand le Bâb fut dans ce corps de garde , un capitaine 
d'infanterie ou sultan, appelé Goutj-Aly, entra après lui 
et le chargea de coups de sabre. Le Bâb tomba sans pro- 
noncer une parole; alors les soldats le voyant noyé dans 
son sang et par conséquent vulnérable, s'approchèrent 
et, de quelques coups de fusils tirés à bout portant, l'ache- 
vèrent. 

Le cadavre fut promené ou plutôt traîné pendant plu- 
sieurs jours dans les rues de la ville ; ensuite, on le jeta 
hors de l'enceinte des murs et on l'abandonna aux 
bêtes. 

Le chef de la religion nouvelle était mort, et suivant 
les calculs de Mirza Taghy-Khan, premier ministre, la 

272 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

paix la plus profonde allait se rétablir dans les esprits et 
ne plus être troublée au moins de ce côté-là. Mais la sa- 
gesse politique se trouva cette fois en défaut, et au lieu 
d'éteindre l'incendie on en avait au contraire attisé la 
violence. 


CHAPITRE XI 

ATTENTAT CONTRE LE ROI 

On le verra tout à l'heure, quand j'examinerai les dog- 
mes religieux prêches par le Bâb : la perpétuité de la 
secte ne tenait nullement à sa présence ; tout pouvait 
marcher et se développer sans lui. Si le premier ministre 
avait eu connaissance de ce point fondamental de la 
religion ennemie, il est probable qu'il n'eût pas été aussi 
empressé à faire disparaître un homme dont Texistence, 
en définitive, ne lui eût pas dès lors importé plus que la 
mort. 

Ce n'est pas tout : cette mort eut un résultat bien 
inattendu. Le Bâb, au début de ses prédications, n'avait 
nullement songé à donner à sa doctrine une portée politi- 
que. Il voulait opérer une réforme religieuse profonde ; 
mais il ne désirait en aucune manière se placer sur le ter- 
rain des affaires d'État ni inquiéter la dynastie régnante. 
Quand les moullas avaient essayé de se servir du pouvoir 
des gouverneurs et même fait appel à la protection royale 
pour se garantir des coups théologiques qu'ils recevaient, 
les bâbys, acceptant sans difficulté la compétence de cette 
autorité, ne l'avaient discutée ni dans son origine ni dans 
ses droits. A ses premières rigueurs ils avaient répondu 

18 

274 ATTENTAT CONTRE LE ROt. 

par la soumission. 11 est bien probable que, de sa per- 
sonne, le Bâb, toujours absorbé dans ses méditations pure- 
ment doctrinales ou perdu dans des contemplations toutes 
mystiques, ne fut jamais porté à sortir de cette sorte de 
soumission indifférente pour les puissances du monde. 
Si, depuis le moment où Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
s'insurgea dans le Khorassan et Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy dans le Mazendérân, il s'associa, au moins 
par son consentement, à la conduite de ses apôtres, il est 
à croire qu'il subit leur influence plus qu'il ne leur im- 
posa la sienne, et que, pour sa part, il se borna à ne pas 
se séparer d'eux. Pendant les deux ans qu'il passa enfermé 
dans le fort de Tjehrig, il fut tellement absorbé par ses 
travaux théologiques et la composition d'ouvrages aujour- 
d'hui sacrés, qu'il serait extraordinaire qu'il eût pu don- 
ner une sympathie bien active aux événements extérieurs. 
Il se contenta de les approuver en gros et de mourir pour 
eux. Il ne faut pas oublier non plus que, au moment de son 
martyre, il avait à peine vingt-sept ans. 

Mais ce que le Bâb lui-même ne faisait pas, ne pouvait 
et ne savait pas faire^ les terribles partisans qui se don- 
nèrent tout d'abord à lui se mirent en devoir de l'opérer. 
Lorsqu'ils furent bien convaincus que la dynastie Kadjare 
avait abandonné les idées philosophiques que le premier 
des Séféwys lui-même n'avait pas jugé prudent de mettre 
à exécution, qui avaient souri à Nadir-Shah et qui plai- 
saient et plaisent toujours tant à la masse de la popula- 
tion; quand, après s'être entretenus avec Mohammed- 
Shah et son ministre, ils comprirent que, loin de vouloir 
se jeter dans les aventures, le gouvernement préten- 
dait rester relativement fidèle à l'orthodoxie shyyte, qui 
ne le gênait pas, ils inventèrent la politique du bâbysme, 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 275 

qui jusqu'alors n'avait pas existé. Ce fut Mouila Housseïn- 
Boushrewyèh qui eut la première idée de cette théorie. 
Le Bâb resta passif; mais la plupart des hommes considé- 
rables du parti l'acceptèrent avec dévouement. 

C'est un point de doctrine politique incontesté en Perse 
que les Alydes seuls ont droit à porter légitimement la 
couronne, et cela en leur double qualité d'héritiers des 
Sassanides, par leur mère, Bibi-Sheherbanou, fille du der- 
nier roi Yezdedjerd, et d'Imams, chefs de la religion vraie. 
Tous les princes non Alydes sont des souverains de fait; 
aux yeux des gens sévères, ce sont même des tyrans ; dans 
aucun cas, personne ne les considère comme détenteurs 
de l'empire à titre régulier. Je ne m'étendrai pas ici sur 
cette opinion absolue, tranchante, qui n'a jamais admis la 
prescription; j'en ai assez longuement parlé dans un autre 
ouvrage. Ce fut sur cette base que les politiques bâbys 
élevèrent tout leur édifice. 

Ils firent remarquer que le Bâb, étant Seyd, héritait de 
tous les droits de la race d'Aly, au point de vue persan, 
parce qu'il avait du sang de Yezdedjerd dans les veines, et 
au point de vue musulman, parce qu'il était un reflet de 
l'Imamat. On pouvait objecter que si réellement le Bâb 
avait le droit de prétendre à des prérogatives si précieuses, 
il rencontrait beaucoup de concurrents tout aussi autorisés 
que lui, car les Seyds ne manquent assurément pas. Sans 
doute: mais il avait de plus que ces Seyds, ses parents, 
celte grâce spéciale d'être le Bâb; et à ce dernier argu- 
ment, un bâby n'avait rien à répondre. Ainsi, par trois 
raisons, dont deux étaient incontestables pour tous les 
Persans, et dont la troisième avait une valeur décisive 
pour tous les sectaires, le Bâb était le véritable et légi- 
time possesseur du trône de Perse, 

2t6 ATTENTAt CONTRE LE HOI. 

Il ne faudrait pas croire que, cette théorie une fois in- 
A^entée, les chefs bâbys et MouUa Housseïn-Boushrewyèh 
jui-même, ou bien encore MouUa Mohammed- Aly Zen- 
djâny, aient été très pressés de la transformer en pra- 
tique. L'Asie est une terre de compromis, d'atermoie- 
ments, de moyens termes, oii l'on est toujours charmé et 
secrètement triomphant si, pour un bœuf qu'on a réclamé 
avec des larmes et des serments, ou le fusil à la main, on 
obtient finalement un œuf. Ainsi, au moment de Tinsur- 
rection du Mazendérân, et même après la prise de Zen- 
djân, on se serait très bien contenté de la pure et simple 
reconnaissance, par l'État, de la religion nouvelle. Si l'on 
eût pris ce parti, et que le roi et le premier ministre eus- 
sent donné quelques marques d'estime aux principaux de 
la secte, elle se serait usée suffisamment dans des que- 
relles avec les moullas pour n'être qu'un peu plus impor- 
tante que les sheykhys, et il est à croire qu'au bout d'une 
cinquantaine d'années elle n'aurait pas constitué autre 
chose qu'une croyance de plus parmi ces innombrables 
croyances qui pavent les consciences asiatiques. La mort 
du Bâb vint empêcher les choses de prendre cette direc- 
tion. 

Au lieu d'abattre les bâbys et de les décourager, comme 
on s'y était attendu, cette mort les jeta dans une exaspé- 
ration sans nom. Elle rompit les derniers liens qui les 
faisaient encore hésiter à se déclarer ennemis des rois 
Kadjars. Les novateurs se considérèrent comme étant dans 
le cas prévu par le Koran, par les traditions et les commen- 
taires, où, ayant au-dessus de soi un tyran, c'est-à-dire un 
prince qui touche à certaines choses auxquelles l'Asie ne 
permet pas à ses princes de toucher, on peut à ce tyran et 
de ce tyran faire absolument ce qu'on voudra ou pourra. 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 217 

Les chefs se réunirent. Il en vint de partout, de toutes les 
provinces. Ce fut à Téhéran même qu'ils tinrent leur as- 
semblée. Il y eut quelque peu d'hésitation sur le successeur 
du Bâb ; mais enfin il fut, non pas élu, mais reconnu, car 
certains signes extérieurs et certaines facultés morales dé- 
signent divinement le chef de la religion. C'était aussi un 
tout jeune homme. Il n'avait que seize ans ; il s'appelle 
Mirza-Yahya et est fils de Mirza-Bouzourg-Noury, vizir 
d'Imam- Werdy-Mirza, gouverneur de Téhéran. Il a perdu 
sa mère au moment de sa naissance, et la femme d'un chef 
des bâbys, d'un des membres de TUnité, qui porte le titre 
de Djenâb-Bêha, « l'Excellence Précieuse, » avertie par 
un songe de l'état misérable oii se trouvait l'auguste en- 
fant, le prit avec elle et l'éleva jusqu'à sa cinquième 
année. On remarque qu'à cette époque il fut envoyé à 
l'école, mais il n'y resta que trois jours, et le maître 
l'ayant battu, sa nourrice ne consentit pas à ce qu'il y re- 
tournât; aussi sa science, qui est sans bornes, est toute 
miraculeuse. Le Bâb avait porté le titre de Hezret-è-Alâ, 
« l'Altesse Sublime. » Le second Bâb s'appelle Eezret-e- 
Ezel^ (( l'Altesse Éternelle. » 

L'élection avait été toute spontanée et elle fut re- 
connue immédiatement par les bâbys. Cependant, un des 
membres de TUnité, qui n'était pas à Téhéran au mo- 
ment où elle eut lieu, et qui se nommait Mirza-Asad-Oul- 
lah, de Tebriz, surnommé Deyyâiiy ou « le Juge su- 
prême », personnage très important et membre de TUnité 
prophétique, entreprit de se faire reconnaître lui-même 
pour le nouveau Bâb. Il courut dans FArabistan et chercha 
à y réunir un parti. Mais les religionnaires, se mettant sur 
ses traces, l'atteignirent près de la frontière turke, et lui 
attachant des pierres au cou, le noyèrent dans le Shât-el- 

278 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

Arâb. Cette tentative malheureuse n'encouragea pas les 
dissidents. Toutefois, on en compte quelques-uns d'assez 
marquants, et même dans ce qu^on nomme les Lettres du 
Vivant, Parmi les dix-neuf membres de l'Unité, il y a eu 
jusqu'ici trois renégats, qui sont : Seyd Housseyn-Gourny, 
réfugié à Bagdad ; Moulla Mohammed-Zerendy et Sheykh 
AboU'Torab. 

Aussitôt que Mirza-Yahya eut été proclamé chef de la 
religion, il quitta la capitale, où, dans une existence tour- 
mentée, il n'aurait eu assurément ni les loisirs ni la sé- 
curité nécessaires pour donner avec calme la direction 
qu'on attendait de lui. Pendant longtemps le gouverne- 
ment le chercha, car il avait appris la nomination du 
nouveau pontife et il en avait conçu une inquiétude pro- 
portionnée à la déception de ses espérances et de ses cal- 
culs. L'Altesse Éternelle alla de ville en ville éprouver le 
courage et la constance des croyants. Il eut plus à les 
calmer qu'à les encourager, et il jugea nécessaire de s'y 
employer activement. 11 défendit de la manière la plus 
expresse toute tentative nouvelle de soulèvement, et dé- 
clara avec autorité que le moment de lutter avec les 
armes charnelles, s'il devait venir, n'était pas venu. Il 
recommanda aux fidèles l'étude approfondie de la reli- 
gion, la contemplation et la pratique des devoirs ; pour le 
reste, il se réserva d'une manière absolue le soin d'y son- 
ger et d'ordonner. En effet, en recherchant avec sagesse 
les causes des échecs subis, il ne se pouvait pas qu'il man- 
quât de les apercevoir dans le décousu des projets, dans 
risolement des entreprises, qui toutes avaient eu lieu 
sur des points très restreints et avec des forces insuffi- 
santes, puis, dans l'exagération même de la confiance et 
du zèle des apôtres. Il étouffa aussi les tentatives de 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 219 

schisme que j'ai signalées tout à Theure. Ce ne fut pas une 
grande affaire. Les ambitions dissidentes furent aisément 
vaincues, et Tune d'elles, dont je ne puis nommer le cou- 
pable parce qu'il est vivant, fut si complètement abattue 
que, dans la personne même de Thérétique, elle fournit à 
l'Altesse Eternelle un de ses lieutenants aujourd'hui les 
plus dévoués et les plus actifs. Enfin, comme le premier 
ministre faisait rechercher ardemment les traces de 
l'homme qui le troublait si fort, celui-ci sortit de Perse et 
alla s'établir à Bagdad, oii il avait le double avantage de 
jouir d'une sécurité parfaite et d'être en communication 
permanente avec le nombre considérable des pèlerins per- 
sans qui vont et viennent chaque année, attirés par les 
sanctuaires de Kerbela et de Nedjef. Il n'est pas douteux 
que les conversions au bâbisme ne s'opèrent aujourd'hui 
en foule parmi ces dévots. 

Quelque temps se passa, et rien ne trahit au dehors 
l'existence de la secte, qui cependant se fortifiait mora- 
lement et augmentait de nombre. Tout le monde savait 
que les bâbys avaient prédit la fin prochaine du premier 
ministre et annoncé son genre de mort. Cela eut lieu exac- 
tement, dit-on, comme l'avaient annoncé les martyrs de 
Zendjân, Mirza Rizay, Hadjy Mohammed-Aly et Hadjy 
Mohsen. Le ministre, totnbé en disgrâce et poursuivi parla 
haine royale, eut les veines ouvertes au village de Fyn, 
près de Kashan, comme les avaient eues ses suppliciés. 
Son successeur fut Mirza Agha-Khan-Noury, d'une tribu 
noble du Mazendérân, et jusqu'alors ministre de la guerre. 
Ce nouveau dépositaire du pouvoir prit le titre de Sadr-è- 
Azam, que portent les grands vizirs de l'empire ottoman. 
On était alors en 4852. 

Au bout de quelques mois, un bruit singulier com- 

280 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

mença à circuler dans les bazars de Téhéran^ et avec une 
telle persistance, qu'il trouva bientôt une créance presque 
générale. On disait que la fin du mois de Shavval serait 
funeste au roi, et que certainement, ce jour-là, il péri- 
rait de mort violente. Le roi habitait alors à la cam- 
pagne, au palais de Niaveran^ situé sur les collines de 
Shimiran, au pied de l'Elbourz, à quatre lieues de la 
ville. C'était, dans ce temps-là plus qu'aujourd'hui, sa 
résidence ordinaire d'été. Il occupait le palais avec son 
harem et un certain nombre de serviteurs. La plupart des 
grands personnages de l'empire avaient des maisons dans 
le village, qui est riche, beau, bien ombragé, pourvu de 
magnifiques jardins, et oii l'eau courante est en abondance. 
Les moindres chefs et les soldats campaient dans le dé- 
sert, autour des cultures. 

Le roi était un jour assis dans le jardin, quand on lui 
apporta des pastèques, les premières de la saison. Il en 
fit ouvrir quelques-unes, et, en causant avec ses fami- 
liers, loua la fraîcheur et la bonté de ces fruits. Dans ce 
moment, il aperçut, à quelques pas de la tente sous la- 
quelle il se tenait, trois hommes qui travaillaient au 
grand soleil et paraissaient accablés par la chaleur. Il 
ordonna de leur porter les pastèques qui n'avaient pas 
été ouvertes, et s'amusa, pendant quelques instants, du 
plaisir évident avec lequel les trois jardiniers dévoraient 
le don qu'il venait de leur faire. 

Ces trois hommes étaient des bâbys. Ils avaient été 
envoyés avec l'ordre de s'introduire près du roi et de le 
frapper de mort. Ils s'étaient donc fait engager pour tra- 
vailler aux jardins, et guettaient le moment de remplir 
ce qu'ils considéraient comme leur devoir. Mais la bonté 
avec laquelle le monarque avait agi envers eux leur 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 281 

inspira des réflexions nouvelles. Ils se consultèrent et 
tombèrent d'accord qu'ils ne pouvaient tuer sans crime 
un bienfaiteur dans sa propre maison, eux étant d'ail- 
leurs à son service et mangeant son pain; que du moins 
il fallait attendre trois jours, afin de laisser s'effacer le 
mérite de la bonne action qu'il avait accomplie envers eux. 
Ils firent savoir à leurs coreligionnaires et leurs scru- 
pules et la manière dont ils s'y prenaient pour les apai- 
ser, et ils attendirent paisiblement l'expiration du délai. 
Ainsi Ton arriva au dernier jour du mois de Shavval. 

Le matin, le roi sortant du palais, monta à cheval 
pour aller faire une promenade. Il était précédé, comme 
de coutume, de gens de Técurie portant de longues lan- 
ces, de palefreniers menant des chevaux de main, cou- 
verts de housses brodées, et d'un gros de cavaliers noma- 
des, ayant le fusil en bandoulière et le sabre à la selle du 
cheval. Afin de ne pas incommoder le prince par la pous- 
sière que soulevaient les pieds des chevaux, cette avant- 
garde avait pris un peu d'avance, et le roi venait seul, 
marchant au pas, à quelque distance de la suite considé- 
rable de grands seigneurs, de chefs et d'officiers qui l'ac- 
compagnent partout. Il était encore tout près du palais et 
avait à peine dépassé la petite porte basse du jardin de 
Mohammed-Hassan, sandoukdâr ou trésorier de l'Épargne, 
lorsqu'il aperçut, sur le bord de la route, trois hommes, 
les trois ouvriers du jardin, debout, deux à sa gauche, un 
à sa droite, et paraissant l'attendre. Il n'en prit aucun 
soupçon et continua d'avancer. Quand il se trouva à leur 
hauteur, il les vit qui le saluaient profondément, et il les 
entendit s'écrier tous à la fois : 

— Nous sommes votre sacrifice! Nous faisons une 
supplique ! 

282 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

C'est la formule ordinaire. Mais, au lieu de rester à 
leur place, comme c'est l'usage, ils s'avancèrent rapide- 
ment vers lui, en répétant précipitamment : « Nous fai- 
sons une supplique ! » Un peu Surpris, le roi s'écria : 
« Drôles ! que voulez-vous ! » 

En ce moment, l'homme placé à droite saisit la bride 
du cheval de la main gauche, et de la main droite, armée 
d'un pistolet, fit feu sur le roi. Dans le même temps, les 
deux hommes de gauche faisaient feu également. Une des 
décharges coupa le gland de perles suspendu sous le cou 
du cheval, une autre cribla de chevrotines le bras droit du 
roi et ses reins. Aussitôt l'homme de droite se suspendit 
à la jambe de Sa Majesté, attirant le prince à terre, et 
il aurait sans nul doute réussi à l'arracher de la selle, 
mais les deux assassins de gauche faisant exactement le 
même effort, le roi fut maintenu par eux. Cependant, 
le prince frappait de son poing fermé sur la tête des uns et 
des autres, et les sauts de côté ou autres mouvements du 
cheval épouvanté paralysaient les efforts des bâbys et 
prenaient du temps. 

Les gens de la suite, d'abord stupéfaits, accoururent. 
Asad-Oullah-Khan, grand écuyer, et un cavalier nomade 
tuèrent à coups de sabre l'homme de droite. Pendant ce 
temps, d'autres seigneurs saisissaient les deux hommes 
de gauche, les renversaient et les garrottaient. Le doc- 
teur Cloquet, médecin du roi, aidé de quelques per- 
sonnes, faisait entrer rapidement le prince dans le jardin 
de Mohammed-Hassan, sandoukdâr; car on ne compre- 
nait rien à ce qui venait d'arriver, et si Ton avait l'idée 
de la grandeur du péril, on n'avait aucune notion de son 
étendue. Ce fut, pendant plus d'une heure, un tumulte 
épouvantable dans tout Niaverai^. Tandis que les minjs- 

ATTENTAT COINTRK LE ROI. 283 

1res, le Sadr-è-Azam en tête, s'empressaient dans le 
jardin où le roi avait été conduit, les trompettes, les 
tambours, les tambourins et les fifres appelaient les 
troupes de tous côtés; les ghoulams montaient à cheval 
ou arrivaient ventre à terre; tout le monde donnait des 
ordres; personne ne voyait, n'écoutait, n'entendait ni ne 
savait rien. 

Gomme on était dans ce désordre, un courrier arriva 
de Téhéran, envoyé par Ardeshyr-Mirza, gouverneur de 
la ville, pour demander s'il se passait quelque chose, et 
ce qu'il fallait faire dans la capitale. En effet, dès la 
veille au soir, le bruit que le roi avait été assassiné avait 
pris la consistance d'une certitude. Les bazars, parcou- 
rus par des troupes de gens armés, dans une attitude 
menaçante, avaient été quittés par les marchands. Toute 
la nuit, les boutiques des boulangers avaient élé envi- 
ronnées, chacun cherchant à faire des provisions pour 
plusieurs jours. C'est Tusage lorsqu'on prévoit des trou- 
bles. Enfin, à Taube le tumulte augmentant, Ardeshyr- 
Mirza avait fait fermer les portes de la citadelle et de la 
ville, mis les régiments sous les armes et placé ses ca- 
nons en batterie, mèche allumée, bien qu'il ne sût pas, 
en réalité, à quel ennemi il avait affaire, et il demandait 
des ordres. 

On se calma un peu. 11 était devenu certain qu'on 
avait simplement affaire à un assassinat, et non pas à une 
insurrection. Les deux bâbys arrêtés, conduits presque 
immédiatement devant le conseil des ministres, avaient 
déclaré qu'ils étaient seuls, qu'ils n'avaient pas de com- 
plices, et qu'il ne fallait pas attendre d'eux des révéla- 
tions, parce qu'ils n'en feraient point. Heureusement, la 
blessure du roi était insignifiante. Sa Majesté, qui avait 

284 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

montré beaucoup d'énergie dans sa lutte contre les meur- 
triers, assurait qu'elle ne sentait aucune douleur sérieuse, 
et était rentrée au palais à pied. On fit attacher le corps 
de Sâdek, le bâby qui avait été tué, à la queue d'un mulet, 
et on le traîna à travers les pierres jusqu'à Téhéran, afin 
que toute la population put voir que les conjurés avaient 
manqué leur coup. En même temps, on envoya des mes- 
sagers à Ardeshyr-Mirza, pour lui dicter ce qu'il avait à 
faire. 

Malgré les déclarations des assassins, l'existence d'un 
complot était visible. Tous les ans, vers le milieu de 
l'été à peu près, le bruit se répand que le roi est mort. 
Mais c'est la peur qu'on en a qui fait inventer et accueillir 
une si fâcheuse nouvelle. Quelques désordres ont lieu 
chez les boulangers et les traiteurs des bazars ; mais en 
quelques heures Tordre se rétablit. Ici, rien de pareil. 
On avait annoncé que le mois de Shavval verrait tomber 
Nasreddin-Shah ; on avait vu dans les rues des bandes 
armées qui, nécessairement, ne s'étaient mises sur pied 
que pour profiter de la catastrophe. Les meurtriers ar- 
rêtés s'étaient reconnus bâbys et s'en étaient fait gloire. 
C'était donc aux bâbys qu'on avait à faire. Ils étaient 
sur pied; il fallait mettre la main sur leurs chefs. Arde- 
shyr-Mirza eut à agir en conséquence. 

Il maintint la fermeture des portes et les fit occuper 
par des piquets d'infanterie, en donnant l'ordre aux 
gardiens d'examiner avec soin les physionomies de ceux 
qui se présenteraient pour quitter la ville; et, tandis que 
l'on poussait la population à monter sur le rempart, près 
de la porte de Shimiran, pour voir, sur le terre-plein 
devant le pont qui traverse le fossé, le corps mutilé de 
Sâdek, le prince-gouverneur réunit le Kalentèr, ou pré- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. . 285 

fet de police, le Vizir de la ville, le Darogha, ou juge de 
police, et les chefs des quartiers, et leur donna Tordre de 
rechercher et d'arrêter toutes les personnes soupçon- 
nées de bâbysme. Comme personne ne pouvait quitter 
la ville, on attendit la nuit pour commencer cette 
chasse au furet, où il fallait surtout de l'adresse et de 
la ruse. 

La police à Téhéran, comme dans toutes les villes 
d'Asie, est très bien organisée. C'est un legs des Sassa- 
nides, que les khalifes arabes ont précieusement con- 
servé; et comme il était de l'intérêt direct de tous les 
gouvernements, si mauvais qu'ils fussent, et des pires 
encore plus que des autres, de le maintenir, il est resté, 
pour ainsi dire, intact au milieu des ruines de tant 
d'autres institutions également excellentes qui ont 
périclité. Il faut donc savoir que chaque chef de quartier, 
correspondant directement avec le Kalentèr, a sous ses 
ordres un certain nombre d'hommes appelés ser-ghes- 
mêhs, sergents de ville, qui, sans costume particulier ni 
marque distinctive, ne quittent jamais les rues dont la 
surveillance leur est attribuée. Ils sont généralement 
bien vus des habitants et vivent familièrement avec le 
peuple. Ils rendent toutes sortes de services à chacun, 
et la nuit, couchés, hiver comme été, sous l'auvent de la 
première boutique venue, sans souci de la pluie ni de la 
neige, ils veillent sur les propriétés et rendent les vols 
fort rares, parce qu'ils les rendent fort difficiles. Du reste, 
ils connaissent les habitudes et les habitués de toutes les 
maisons, de manière à y guider immédiatement les re- 
cherches en cas de besoin; ils savent les idées, les opi- 
nions, les accointances, les liaisons de chacun; et quand 
on invite à dîner trois amis, le ser-ghesmêh, sans même 

266 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

y mettre d'espionnage, tant il est familier avec tout le 
monde, sait à quelle heure les convives arrivent, ce qu'ils 
ont mangé, ce qu'ils ont fait et dit,* et à quelle heure ils 
se sont retirés. 

Les Ketkhodas ou chefs des quartiers prévinrent ces 
agents d'avoir à surveiller les bâbys de leurs circon- 
scriptions respectives, et on attendit. 

Presque dans le même temps, on s'aperçut de réunions 
clandestines. Had y Mirza-Taghy, Ketkhoda du quartier 
de Ser-Tjeshmêh, se rendit sans bruit à la maison d'un 
certain Souleyma a-Khan, fils de Yahya-Khan. Cette 
maison appartient aujourd'hui au prince Abd-oul-Semed- 
Mirza, frère du roi. Le propriétaire d'alors était un 
homme riche et considérable. 

Un ser-ghesmêh ayant frappé doucement à la porte, 
un homme vint ouvrir; on l'attira au dehors, et ayant 
refermé la porte, on l'arrêta. Un instant après, on frappa 
de nouveau; un autre homme se présenta, on en fit de 
même qu'avec l'autre. On recommença ainsi plusieurs 
fois de suite le même manège avec succès, jusqu'à ce 
qu'enfin on vît qu'on n'ouvrait plus. Alors on crocheta 
la porte et on entra. On trouva^ dans la cour de la mai- 
son, le maître, sur lequel on mit la main; et parcourant 
successivement toutes les chambres, on s'empara en tout 
de quinze individus, dont quelques femmes et plusieurs 
enfants. Au nombre des femmes était Gourret-oul-Ayn, di- 
sent quelques informateurs; mais d'autres assurent qu'elle 
s'obstinait à prêcher malgré la défense. Quoi qu'il en soit, 
comme elle avait une grande réputation, et que d'ailleurs 
elle occupait dans le monde un rang élevé, on l'avait 
conduite, ou on la conduisit alors, chez Mahmoud-Khan, 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 281 

le Kalentèr, qui la confia à la garde de sa propre femme. 
Les autres furent mis en prison. 

Successivement, on vit arriver les différentes prises, et 
il se trouva qu'en tout on possédait une quarantaine de 
captifs. Toutes les recherches qu'on pût faire ensuite res- 
tèrent infructueuses. Évidemment les bâbys, avertis, se 
tenaient tranquilles, et ne cherchaient ni à se rassem- 
bler, puisque l'insurrection leur était interdite par l'Al- 
tesse Éternelle, ni à sortir de la ville, puisqu'ils savaient 
que les portes étaient gardées. Pendant plusieurs jours, 
la police eut l'œil ouvert , mais sans succès ; et très 
persuadée que les ennemis étaient nombreux, elle ne sut 
pas les découvrir. Alors, désespérant d'un succès plus 
grande le prince fit conduire à Niaveran les gens qu'il 
avait saisis, et expliqua la situation. 

Le premier ministre et les autres conseillers du roi 
étaient fort embarrassés, et, pour tout dire, frappés d'é- 
pouvante et remplis des inquiétudes les plus diverses. Le 
roi avait trouvé bien long l'intervalle de temps pendant 
lequel il avait lutté seul contre les assassins et n'avait 
pas caché son impression. Aussitôt, les personnes qui, ce 
Jour-là, n'étaient pas dans la suite, laissèrent entendre 
que tel ou tel des seigneurs ou des officiers présents 
n'eut peut-être pas été fâché d'un changement de régime. 
On chercha de son mieux à faire sa cour aux dépens du 
prochain. Tel fut soupçonné d'être plus ou moins gagné 
aux intérêts de ce frère du roi qui est à Bagdad avec une 
pension anglaise; tel autre, d'avoir des espérances hy- 
pothéquées sur le vieux prince qui habite Astrakhan 
avec une pension russe. Ceux dont on ne disait ni l'une 
ni l'autre de ces choses, on demandait s'ils n'étaient pas 
tout simplement bâbys eux-mêmes , et la supposition 

288 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

n'était pas absolument invraisemblable; car le bâbysme 
était au fond la religion à la mode, et Ton savait bien 
que, depuis quatre ans, on en rencontrait partout des 
adeptes. Il n^était presque personne qui n'eût conféré avec 
un membre quelconque de la secte. De toutes ces suppo- 
sitions, de tous ces propos colportés, envenimés par les 
rivalités et les ambitions particulières, il était résulté un 
profond sentiment de méfiance et de crainte^ qui régnait 
dans tout l'entourage royal. Chacun surveillait ses voi- 
sins et pesait ses propres paroles. 

Les deux assassins arrêtés n'en avaient pas avoué plus 
long au second interrogatoire qu'au premier, et ils n'en 
dirent jamais davantage. Torturés avec des raffinements 
extraordinaires, ils ne parlèrent pas, et s'obstinèrent à 
soutenir qu'ils n'avaient pas de complices, et qu'ils exé- 
cutaient seulement les ordres de leurs chefs, lesquels chefs 
n'étaient pas en Perse. Interrogés pourquoi ils avaient 
médité un crime aussi énorme que celui de tuer le roi, 
ils répétèrent encore qu'ils n'étaient pas responsables, 
devant ceux qui les jugeaient, de Taclion commise, at- 
tendu qu'ils n'avaient fait qu'obéir à des supérieurs ; 
que , grâce au ciel, ils étaient en parfait état d'inno- 
cence , puisqu'ils n'avaient pas hésité à accomplir un 
commandement venu d'une autorité sacrée. Quant à l'ac- 
tion en elle-même, ils n'avaient, pour leur compte, rien 
à en dire , sinon que ce que voulaient leurs chefs était 
juste par le fait seul qu'ils le voulaient ; toutefois, dans ce 
cas particulier, il était clair que l'homme qui était le pre- 
mier auteur de la mort de tant de martyrs et enfin de 
celle du Bâb lui-même, de l'Altesse Sublime, avait ample- 
ment mérité la mort. Ils ajoutaient qu'on avait une preuve 
certaine de l'innocence de leurs intentions dans ce fait 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 289 

qu'ils avaient voulu exécuter à la lettre 'leurs instructions 
et ne s'étaient pas permis d'y rien modifier. Ces instruc- 
tions disaient : « Yous couperez la tête du roi » : c'était 
donc la tète qu'il fallait lui couper, et c'est pourquoi ils 
avaient cherché à arracher le prince de dessus son cheval 
et à le jeter par terre. — « Si nous avions voulu, disaient- 
ils, le tuer à coups de pistolet, rien ne nous était plus 
aisé; mais vous avez bien vu que nos armes n'étaient 
pas chargées à balles, et nous n'avons tiré sur lui que 
pour le blesser et le faire choir plus facilement. Il est 
clair que nous n'y avons pas mis de haine personnelle. 
Au contraire, le roi est bon; il a été compatissant et 
bienveillant pour nous, et nous en sommes reconnais- 
sants; aussi ne voulions-nous rien faire de plus contre 
lui que ce qui était obligatoire. Vous continueriez à nous 
torturer jusqu'au dernier jugement, que nous ne pour- 
rions vous en dire davantage. » 

Cette obstination, cette profondeur, cette dureté de 
conviction religieuse, et l'impuissance de la douleur à la 
vaincre, commencèrent à produire une vive impression 
sur Tesprit des gens de la cour et sur les ministres 
eux-mêmes. C'était une nouvelle démonstration de ce 
qu'on se rappelait avoir vu déjà dans le Mazendérân, à 
Zendjân, à Shyraz, à Téhéran, à Tebriz, partout où l'on 
avait condamné et fait périr des bâbys ; et^ comme il ar- 
rive toujours, on s'irrita plus encore de cette attitude 
d'indépendance, au milieu des souffrances infligées, et de 
l'impuissance où elle réduisait les tourmenteurs, que du 
crime trop réel qu'on avait à punir. Se considérant donc 
comme vaincus par les deux meurtriers de Shimiran, 
les inquisiteurs se rejetèrent, pleins d'espoir, sur la 
troupe de prisonniers qu'on leur amenait de la ville, 

19 

290 ATTENTAT CONTRE LE ROt. 

et parmi lesquels les femmes, et surtout les enfants, al- 
laient bien certainement s'effrayer, se laisser abattre par 
les tortures et tout raconter. 

Ils ne racontèrent rien; et ce qu'avaient dit les deux 
meurtriers, tous ces prisonniers, grands et petits, le ré- 
pétèrent avec une inflexible fermeté : « Nous n'avons pas 
de complices. » Tout ce qu'on put faire, et Ton fit beau- 
coup de choses, resta sans succès et se brisa contre le 
silence ou les dénégations. Alors, de la vengeance déçue 
on passa à la peur. On ne savait plus sur quel terrain on 
se trouvait, et, faute de réalités qu'on ne saisissait pas, 
qui fuyaient devant toutes les recherches, on voyait 
errer autour de soi une multitude de fantômes. L'épou- 
vante devint générale au camp du roi. On se dit que cer- 
tains soupçons conçus d'abord contre tels ou tels grands 
personnages étaient fondés, et que le silence des prison- 
niers le démontrait. On supposa que ceux-ci espéraient, 
au dernier moment, être graciés par l'influence de leurs 
amis secrets. D'ailleurs, auraient-ils besoin d'être gra- 
ciés? N'allait-on pas voir, peut-être dans une heure, à la 
minute, éclater une sédition générale? Oii? Parmi les 
régiments, les paysans de la montagne, les habitants de 
Téhéran! En face, on avait une quarantaine de captifs 
muets; mais par derrière, savait-once qui s'agitait? 

Le conseil des ministres, réuni autour du Sadr-è- 
Azam, pensa, sous l'inspiration de cet homme d'État, le 
plus sage du pays assurément et le plus capable, que 
cette situation avait assez duré et qu'il y fallait un 
terme. On lit remarquer que, si les bâbys étaient aussi 
nombreux et aussi puissants qu'on le prétendait, il y 
avait imprudence gratuite à les rechercher et à les forcer 
à un éclat que peut-être ils désiraient éviter. Il fut donc 

ATTENtAT COxNTRE LE ROI. 291 

résolu non seulement qu'on cesserait de chercher de 
nouveaux coupables, mais qu'on s'efforcerait d'être aussi 
clément que les traditions juridiques en matière de 
crimes d'État le pouvaient permettre, et que tous ceux 
des bâbys arrêtés qui consentiraient simplement à nier 
leur qualité de bâbys seraient immédiatement relâchés 
sur cette parole, sans qu'on les pressât davantage. 
Quant à ceux qui s'obstineraient à confesser leur foi, 
certainement ils mourraient; mais il était injuste que le 
roi prît seul sur sa tête la responsabilité de leur sang. 
De deux choses Tune : ou le meurtre de ces gens était 
équitable, ou il était inique. Équitable, le roi devait et 
voulait partager avec ses hommes le mérite de l'action; 
inique, il était juste que les mêmes hommes, ses servi- 
teurs, prissent pour eux une part de cette même respon- 
sabilité et des châtiments qui attendaient leur maître 
dans l'autre vie. C'était faire acte de fidélité. 

Dans le raisonnement du premier ministre, il y avait 
bien un peu des sentiments qu'il exprimait, mais peut- 
être y avait-il encore autre chose qu'il n'exprimait pas, 
c'est-à-dire le besoin de compromettre les gens considé- 
rables et les corps de l'État dans ce qui allait se passer, 
de telle sorte que, si les bâbys devaient s'insurger de 
nouveau, tous ceux qui auraient sur eux du sang de leurs 
martyrs se sentissent menacés personnellement aussi 
bien que le roi. Ajuster les choses de la sorte, c'était de 
l'habileté. On le comprit ainsi; chacun mesura le danger 
immédiat qu'il y aurait à faire de Fopposition à un arran- 
gement semblable, et tous les assistants se mettant à 
crier que leur vie et leur âme appartenaient au roi, 
qu'ils étaient son sacrifice, qu'ils demandaient à porter, 
pendant toute l'éternité, la peine de ses fautes, que 

292 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

souffrir à sa place serait pour eux meilleur que le para- 
dis, ils se déclarèrent prêts à mettre leurs bras jusqu'à 
Tépaule dans les meurtres qui allaient s'accomplir. Le 
premier ministre accueillit cette explosion de zèle; il 
ordonna que ceux des bâbys qui resteraient opiniâtres se- 
raient distribués aux grands officiers de l'empire, au 
corps des mirzas, dans les différents services publics, aux 
moustofys, aux gens de l'arsenal, et que ce serait au 
roi à juger du dévouement réel de ses sujets_, de leur fidé- 
lité sans arrière-pensée, d'après la façon dont ils met- 
traient à mort leurs victimes. Chacun se tint pour averti. 
La population de Téhéran, tout entière, suivait avec 
une ardente curiosité, qui pour beaucoup de gens était 
de l'anxiété^ le cours de ce qui se faisait à Niaveran, 
autour du palais du roi. Comme en Perse rien n'est secret^ 
je Tai dit déjà et je le répète, rien absolument, pas plus 
ce qui se passe dans le conseil du monarque que ce qui 
arrive dans les retraites les plus mystérieuses du harem, 
et que le bazar n'ignore de rien, on avait très bien suivi 
toutes les fluctuations d'idées, de craintes, de calculs qui 
avaient agité les arbitres du moment, et avec cette saga- 
cité extraordinaire qui est le fond de l'esprit du lieu, on 
avait parfaitement compris tout ce qui avait été proposé 
et résolu. Maintenant on s'attendait à un dénoûment assez 
prompt, et la plus grande partie de la population désirait 
le voir aussi peu sanglant que possible, et espérait dans 
la répugnance connue et souvent prouvée du premier 
ministre pour les cruautés. 

Gourret-oul-Ayn n'avait pas été conduite à Niaveran; 
mais, renfermée par Kalentèr dans son propre ende- 
roun, elle avait été interrogée par lui à différentes re- 
prises et n'avait éprouvé aucun mauvais traitement. Mah- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. , 293 

moud-Khan, Kalenlèr, paraît avoir subi, comme tout le 
monde, le charme de cette femme. La Consolation-des- 
Yeux, avec sa beauté merveilleuse, son éloquence, son 
enthousiasme, exerçait une séduction à laquelle personne 
n'avait jamais résisté. Le Kalentèr, pénétré de respect et 
de compassion, s'efforçait, tout en restant fidèle à son 
devoir, d*adoucir la captivité de la prisonnière, de ne 
pas aggraver les souffrances de sa situation et de lui 
donner des espérances pour l'avenir. Mais il se trompait, 
Gourret-oul-Ayn n'avait pas besoin d'espérances ; et or- 
dinairement lorsqu'il entamait ce sujet de conversation, 
elle l'interrompait pour lui parler de ses croyances reli- 
gieuses, de ce qui était la vérité, de ce qui était l'er- 
reur. Les assistants restaient dans l'étonnement à lui 
voir tant de foi et l'esprit si libre, tandis qu'à chaqu« 
instant le rideau de la porte pouvait se soulever pour 
laisser passer sa sentence de mort. 

Un matin, Mahmoud-Khan, revenant du camp royal, 
entra dans Tenderoun, et après avoir salué la Consola- 
tion-des-Yeux, il lui dit qu'il lui apportait de bonnes nou- 
velles. — « Je le sais, dit-elle gaiement et je n'ai pas 
besoin que vous m'en instruisiez. — Il ne se peut pas, 
dit Mahmoud-Khan, que vous sachiez ce dont il s'agit, 
car c'est une requête que le premier ministre m*a chargé 
à l'instant de vous faire et je ne doute pas que vous n'y 
trouviez votre salut. On vous mènera à Niaveran et on 
vous demandera : « Gourret-oul-Ayn, êtes- vous bâby? » 
Vous répondrez simplement : Non. On restera convaincu 
que vous l'êtes ; mais on est résolu à ne pas exiger plus 
de vous ; on espère que, pendant quelque temps, vous vi- 
vrez dans la solitude et ne donnerez pas à parler aux 
hommes, 

294 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

— Ce n'est pas là, répondit la Consolation-des-Yeux, 
la nouvelle que vous avez à me donner. Elle est meilleure 
que ce que vous me dites, mais vous ne la connaissez pas 
vous-même. Demain, à midi, vous, vous-même, Kalentèr, 
vous me ferez brûler vive et je rendrai, comme je le sou- 
haite, un témoignage éclatant à Dieu et à Son Altesse! » 

Mahmoud-Khan, étonné, répartit : « Vous n'y pensez 
pas! Il n'en est point question ; car, certes, vous ne refu- 
serez pas la concession qu'on vous demande. Tous vos 
partisans s'y soumettront, sans doute. Quelle idée avez- 
vous! 

— N'espérez pas, s'écria la Consolation-des-Yeux, d'un 
air plus grave, que je renie ma foi, même en apparence, 
même pour une minute et dans un but aussi puéril que 
celui de conserver quelques jours de plus une forme tran- 
sitoire qui n'a pas de valeur. Non! si Ton m'interroge, et 
on le fera, j'aurai le bonheur de donner ma vie pour 
Dieu. Toi, Mahmoud-Khan, écoute maintenant ce que 
je vais te dire, et demain ma mort te servira de signe que 
je ne te trompe pas. Le maître que tu sers ne te récom- 
pensera pas de ton zèle; au contraire, tu périras, par son 
ordre, cruellement. Tâche, avant de mourir, d'avoir élevé 
ton âme à la connaissance de la vérité. » 

J'ai entendu raconter bien des fois cette prophétie et à 
des musulmans et à des bâbys. Personne ne doute qu'elle 
n'ait été faite ; et voici, en effet, ce qui arriva plus tard : 
il y a quatre ans, une famine terrible ravagea Téhéran. 
On mourait de faim dans les rues. La population, poussée 
à bout par la souffrance, se souleva et se porta en foule 
sur la citadelle pour obtenir du roi justice, comme d'or- 
dinaire ; car, en pareil cas, tous les peuples du monde, en 
Orient et en Occident, s'acharnent à la même idée et accu- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 295 

sent des accapareurs de causer leurs maux. Le roi or- 
donna de fermer les portes; puis ayant appris que le 
peuple accusait, entre autres personnages, le Kalentèr, il 
le fit comparaître devant lui. Il fallait absolument trouver 
un coupable. Ce n'est pas que le magistrat incriminé eût 
aucunement commis le crime que l'on dénonçait; il avait 
seulement à se reprocher quelques concussions, que du 
reste il ne se reprochait guère, se tenant pour parfaite- 
ment innocent, car il avait, dans ce genre, beaucoup 
moins d'exploits sur la conscience que tels ou tels autres 
plus grands que lui. Cependant le roi était irrité, le tu- 
multe à son comble; les femmes battaient la porte de la 
citadelle; on entendait leurs cris furieux. Le roi avait re- 
vêtu le manteau rouge, qu'on appelle le manteau de la 
colère^ et qu'il porte lorsqu'il va ordonner des châti- 
ments. 

Mahmoud-Khan fut amené tremblant devant le mo- 
narque. Au lieu]de répondre, il perdit la tête et balbutia. 
Le roi donna ordre de lui arracher la barbe; les bourreaux 
se jetèrent sur lui ; il se débattit et poussa des cris affreux. 
Le roi, s'excitant^ dit : « Frappez-le de verges ! » On le 
frappa, et le roi, s'excitant encore plus, dit : « Étranglez- 
le ! » Et on Tétrangla. Ainsi fut accomplie] la prédiction 
de Gourret-oul-Ayn. 

Il semble que je ne ferai pas mal de mettre ici une ob- 
servation dans l'intérêt des gens qui comprennent à peu 
près la surface des choses, mais mal ce qui passe Tépi- 
derme. Je n'ai nullement l'intention de donner à entendre 
qu'on doit croire ou ne pas croire aux miracles que je rap- 
porte. Je ne m'occupe pas de ces choses; mais il importe 
ici de remarquer que les affaires religieuses, en Asie, 
dans le temps qui court, comportent Texistence de mira-. 

296 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

des; qu'il s'en fait, qu'on les voit, qu'on les cite, qu'on 
y croit et qu'on s'en sert comme d'arguments; et ce sont, 
en effet, des arguments, puisqu'ils ne trouvent pas seu- 
lement créance chez les sectaires qui s'en autorisent, mais 
qu'ils sont acceptés sans hésitation par les adversaires 
eux-mêmes. 

C'est une situation intéressante à observer, non pas 
uniquement au point de vue philosophique, mais surtout, 
peut-être, au point de vue de la critique historique. On y 
peut trouver des indications instructives et qui aident à 
comprendre beaucoup de problèmes des temps anciens. 
Ainsi, par exemple, dans notre façon de raisonner, si 
l'apôtre d'une religion repoussée par nous pouvait nous 
convaincre qu^il fait des miracles, nous nous trouverions 
insensés de ne pas accepter tout entière la doctrine 
d'un homme armé d'une puissance si exceptionnelle, 
dont la source ne saurait se trouver que dans une dis- 
pensation d'en haut. Mais les Asiatiques ne raisonnent 
point de même. Le miracle est, à leurs yeux, un fait sans 
doute anomal et dont la manifestation révèle une in- 
fluence au-dessus de l'ordinaire ; mais ce qui est au-dessus 
de l'ordinaire, ce qui sort de la règle, l'exception aux lois 
communes de la nature, tout cela est loin d'être estimé 
d'eux aussi rare qu'il l'est de nous. Ils n'admettent pas des 
lois naturelles imperturbables ; ils ne reconnaissent, dans 
l'univers, que des situations pendant la du«rée desquelles 
les phénomènes s'exécutent suivant tel ordre résultant 
de telle pondération des choses et des formes, de tel rap- 
port établi entre les principes et les fins. Mais cela en soi 
n'a rien d'essentiel, et il suffit qu'une influence quelconque 
s'y applique pour le modifier plus ou moins profondé- 
ment. Racontez à un musulman éclairé que saint Fran- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 297 

çois d'Assise faisait descendre les oiseaux du ciel et con- 
versait avec eux, bien qu'il tienne le christianisme pour 
une religion erronée, insuffisante, corrompue dans ses 
sources, abrog^ée par Dieu, il ne lui viendra pas dans l'esprit 
de suspecter votre bonne foi ou d'accuser votre crédulité. 
Le fait légendaire lui paraîtra aussi facile à admettre que 
la description de l'orbite suivie par telle étoile. Tout ce 
qu'il en conclura, c'est que saint François, par la force de 
ses méditations, était arrivé à comprendre la nature par- 
ticulière des oiseaux et disposait à leur égard d'une 
puissance qu'on n'a pas communément. De la même façon, 
l'Asiatique comprendra et expliquera comment on peut 
traverser les corps solides, marcher sur l'eau et enfin sus- 
pendre ou abroger, au gré de la science, tel résultat d'une 
corrélation des principes naturels que nous appelons une 
loi, et qui, pour lui, n'est qu'une convenance purement 
temporaire. Voilà pourquoi on fait et on demande des 
miracles en 'Asie, pourquoi on les admire et on en prend 
du pouvoir de celui qui les accomplit une opinion plus 
ou moins haute; mais voilà pourquoi aussi un homme 
peut y assister et y croire, sans pour cela les considérer 
comme des preuves vraiment irréfragables de la vérité 
d'une religion où ils se produisent. Dieu n'en est pas la 
source, Dieu n'y prend aucune part; c'est l'homme seu- 
lement qui, par sa science, par sa pénétration, par ses 
dons naturels, par le concours de quelque puissance su- 
périeure, trouve un joint pour troubler d'une façon quel- 
conque les habitudes de la nature. Cette manière de ré- 
duire le miracle à ne plus avoir, par le fait, de valeur 
théologique qu'aux yeux des fidèles et nullement à ceux 
des réfractaires qu'il s'agirait de convertir, a cependant 
beaucoup gêné l'Islam. Le Koran a protesté et a voulu 

298 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

expliquer de dilïérentes manières que les miracles ne 
sauraient avoir lieu sans la participation divine ; mais il 
luttait vainement contre des théories que la science anti- 
que a élaborées et transmises intégralement à toutes les 
générations. Il dut donc se contenter d'une sorte de com- 
promis et réserva à Dieu seul un genre spécial de mira- 
clés : c'est la résurrection des êtres. Rendre la vie à un 
mort. Dieu seul le peut; on ne le peut qu'au nom 
et par la vertu de Dieu ; tout autre prodige n'a pas de 
véritable valeur dogmatique. Hormis ce point et ce point 
seul, — la science et l'imagination orientales, parfaitement 
d'accord, n'admettant pas de limites quant à la puis- 
sance motrice et créatrice de la parole, la même chez 
l'homme et chez Dieu; supposant, de plus, que la nature, 
production de cette parole, n'a pas de lois, mais seulement, 
ainsi que je Tai dit plus haut, des façons d'être, résultats 
de rapports que la parole qui les a établis peut troubler 
lorsqu'elle est appliquée par une compréhension pro- 
fonde, et, jugeant l'homme capable d'atteindre à cette 
compréhension, il s'ensuit naturellement que tout est 
possible à Thomme éclairé, en tant qu'homme, et c'est 
pourquoi les miracles ne prouvent rien quant à l'exposé 
de la foi religieuse de celui qui les fait. On voit com- 
ment, en raison de ce point de vue extrêmement ancien 
en Asie, et qui dérive de la science chaldéenne S les 
prodiges les plus étonnants ont pu étonner, effrayer, con- 
fondre souvent des populations qui ne doutaient pas de 
leur réalité, et cependant ne pas les amener à confesser 
la foi des prophètes dont ces prodiges émanaient. L'intel- 
ligence européenne, en lisant des récits de ce genre (la 

^, Traité des l^critures cunéiformes^ t. II, passim, 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 299 

Bible, les Actes des Apôtres et les Vies des Saints en sont 
remplies), s'étonne de ce qu'elle prend pour une obstina- 
tion en quelque sorte inepte. Il n'y a pas d'obstination; 
il n'y a pas d'ineptie; il y a seulement une autre façon de 
voir, de jug^er et de conclure que chez nous; et c'est ainsi 
que, d'une part, la foi la plus absolue dans la possibilité 
de troubler l'ordre de la nature, et de l'autre une difficulté 
extrême à admettre les faits de ce genre, aboutissent, 
dans la pratique, à un scepticisme d'une espèce différente, 
mais tout aussi complet. 

Le lendemain, les choses se passèrent comme la Con- 
solation-des-Yeux l'avait prédit. On l'avait amenée à 
Niaveran, et, devant les princes, les grands fonction- 
naires de l'État, les prisonniers et le peuple, on lui avait 
demandé, avec beaucoup de douceur, et de manière à ne 
pas l'offenser, de déclarer qu'elle n'était pas bâby. Elle 
avait répondu ce qu'elle avait annoncé vouloir répondre. 
On la ramena à Téhéran, dans la citadelle, et lui ayant 
mis un voile comme les femmes persanes en portent 
et comme elle avait renoncé à en faire usage, on la mit 
sur un tas de ces tissus de paille grossière dont on double 
les lapis de laine et de feutre dans les appartements. 
Mais, avant d'y mettre le feu, les bourreaux Tétouffèrent 
avec des chiffons, de sorte que les flammes ne dévorè- 
rent qu'un cadavre. Les cendres furent semées au vent. 

Je ne crois psts que l'exemple de fermeté donné par 
Gourret-oul-Ayn fût nécessaire aux autres prison- 
niers; mais il n'était pas fait pour diminuer leur cons- 
tance. Ils avaient assisté, le visage gai et tranquille, 
tous, jusqu'aux filles et aux enfants, à l'interrogatoire de 
la jeune femme et l'avaient vue partir pour aller au sup- 
plice, sans qu'elle leur fît, sans qu'ils lui adressassent 

300 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

d'adieux, tant la séparation et ce qui allait l'amener leur 
paraissait un fait insignifiant. Quand leur tour de se prépa- 
rer fut venu, tous, les meurtriers comme les autres, répon- 
dirent, avec la même indifférence, qu'ils étaient bâbys, 
comblèrent de bénédictions le nom de TAllesse Sublime 
et sa. mémoire, ainsi que les noms des autres martyrs ou 
apôtres de leur cause, et se déclarèrent prêts à tout sup- 
porter. 

Parmi eux, on 'remarquait un homme arrêté dans la 
maison de Souleyman-Khan. C'était ce même Seyd Hous- 
seïn, qui, dans un moment de prostration physique 
amené par l'excès de la fatigue, des outrages et des 
coups, avait renié son maître et lui avait craché au vi- 
sage, et que, à la suite de cela, on avait délivré. Il s'était 
immédiatement réveillé comme d'un songe, et ayant 
pris la route de Téhéran, ainsi que je Tai dit, aussitôt 
qu'il eut franchi les portes de cette ville, il s'était rendu 
tout droit chez les chefs bâbys, leur avait raconté com- 
ment s'était passé le martyre, et s'était accusé, avec un 
repentir désespéré, de ce qu'il avait fait. Le pardon avait 
suivi la véhémence évidemment sincère des aveux. Mais 
Seyd Housseïn n'avait jamais retrouvé la tranquillité, et il 
aspirait à la mort avec passion. Le jour en était arrivé. 
Se croyant donc au moment de la délivrance et de la puri- 
fication, il n'était pas seulement calme comme les autres; 
sa joie éclatait dans l'air de son visage et dans la vivacité 
de ses discours. Interrogé s'il était bâby, il répondit 
avec une exaltation extrême, et irrita extrêmement ses 
juges par les injures dont il les accabla. Aujourd'hui, les 
religionnaires, pleins de respect pour ce martyr et ne 
pouvant se résoudre à le trouver coupable un jour, assu- 
rent que son apostasie ne fut qu'apparente; qu'il obéit 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 3Ô1 

au Bâb en la simulant, et qu'étant le secrétaire de son 
maître et le dépositaire de tous ses papiers, il dut agir 
ainsi afin de pouvoir tout porter, tout raconter aux 
fidèles, qui, sans lui, auraient ignoré les dernières pa- 
roles du Bâb. 

Les intentions bienveillantes du Sadr-è-Azam étant 
ainsi déjouées, il ne restait plus qu*à procéder à la mort 
des coupables, dans la façon qui avait été réglée d'a- 
vance. A chacun on donna son captif, à quelques-uns on 
en remit deux. Le premier ministre en reçut un. 11 ne le 
fit pas torturer et donna l'ordre de le tuer d'un seul 
coup. Les mirzas ou employés des ministères en eurent 
deux ; ils les firent taillader à coups de canif et s'en mê- 
lèrent eux-mêmes. Legrandécuyer Asad-Oullah-Khan, qui 
était venu le premier au secours du roi et avait tué Sa- 
dek à coups de sabre, en réclama deux aussi. Il les fit 
ferrer aux pieds et aux mains et déchirer à coups de 
fouet. Ainsi chacun essaya de prouver son amour pour le 
souverain et son zèle par les inventions agréablement 
féroces dont son imagination put s'aviser. 

On vit, on vit alors,, on vit ce jour-là, dans les rues et 
les bazars de Téhéran, un spectacle que la population 
semble devoir n'oubUer jamais. Quand la conversation, 
encore aujourd'hui, se met sur cette matière, on peut 
juger de l'admiration horrible que la foule éprouva et que 
les années n'ont pas diminuée. On vit s'avancer, entre les 
bourreaux, des enfants et des femmes, les chairs ouvertes 
sur tout le corps, avec des mèches allumées flambantes 
fichées dans les blessures. On traînait les victimes par 
des cordes et on les faisait marcher à coups de fouet. 
Enfants et femmes s'avançaient en chantant un verset 
qui dit : 

302 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

« En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à 
lui! » 

Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus du silence 
profond de la foule, car la population téhérany n'est ni 
méchante ni très croyante à l'Islam. Quand un des sup- 
pliciés tombait et qu'on le faisait relever à coups de fouet 
ou de baïonnettes, pour peu que la perte de son sang, qui 
ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un 
peu de force, il se mettait à danser et criait avec un sur- 
croît d'enthousiasme : 

« En vérité, nous sommes à Dieu et nous retournons 
à lui ! » 

Quelques-uns, des enfants, expirèrent dans le trajet. 
Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de leurs 
pères et de leurs sœurs, qui marchèrent fièrement des- 
sus et ne leur donnèrent pas deux regards. 

Quand on arriva au lieu d'exécution, près de la Porte- 
Neuve, on proposa encore aux victimes la vie pour leur 
abjuration, et, ce qui semblait difficile, on trouva même 
à leur appliquer des moyens d'intimidation. Un bourreau 
imagina de dire à un père que, s'il ne cédait pas, il cou- 
perait la gorge à ses deux fils sur sa poitrine. C'étaient 
deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze ans, et 
qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées, 
écoutaient froidement le dialogue; le père répondit^ en se 
couchant par terre, qu'il était prêt, et l'aîné des enfants^ 
réclamant avec emportement son droit d'aînesse, de- 
manda à être égorgé le premier. Il n'est pas impossible 
que le bourreau lui ait refusé cette dernière satisfaction. 
Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de 
chairs informes; les têtes étaient attachées en paquets 

ATTENTAT CONTRE LE ROÎ. 303 

au poteau de justice, et les chiens des faubourgs se diri- 
geaient par troupes de ce côté. 

Cette journée donna au Bâb plus de partisans secrets 
que bien des prédications n'auraient pu faire. Je Tai dit 
tout à l'heure, l'impression produite sur le peuple par 
l'effroyable impassibilité des martyrs fut profonde et du- 
rable. J'ai souvent entendu raconter les scènes de cette 
journée par des témoins oculaires, par des hommes te- 
nant de près au gouvernement, quelques-uns occupant 
des fonctions éminentes . A les entendre , on eût pu 
croire aisément que tous étaient bâbys, tant ils se mon- 
traient pénétrés d'admiration pour des souvenirs où l'Is- 
lam ne jouait pas le plus beau rôle, et par la haute idée 
qu'ils avouaient des ressources , des espérances et des 
moyens de succès de la secte. On ne traite pas ce sujet 
publiquement ; c'est presque une hardiesse que de pronon- 
cer le nom de bâby; ordinairement, quand le tour de la 
conversation force à indiquer la religion nouvelle, on se 
sert d'une périphrase soigneusement injurieuse. Comme 
les bâbys , par principe ou plutôt par scrupule reli- 
gieux , condamnent l'usage du kalian, ou pipe d'eau , 
beaucoup de gens qui n'en ont point le goût ne manquent 
cependant jamais d'étaler un kalian pour ne pas être sus- 
pectés ; enlin , une notable recrudescence d'hypocrisie 
musulmane éclate chez tous les hommes qui sont , en 
réalité , les plus connus pour être des dissidents pro- 
noncés. 

Avec tout cela, le bâbysme, qui est resté strictement 
inactif depuis les événements de 1852, passe pour avoir 
fai d'immenses progrès et pour en faire tous les jours. 
Obéissant, sans doute, à un ordre général avec autant de 
ponctualité qu'ils ont jadis exécuté l'ordre contraire^ les 

304 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

bâbys désormais cachent leur relig-ion, la renient, et, au 
besoin, ne se font aucun scrupule de dire que le Bâb était 
un monstre ; mais cette dissimulation épouvante peut-être 
encore plus le gouvernement que ne le pourraient faire 
des essais de soulèvement. Alors il compterait au moins 
ses ennemis et saurait où les combattre. Maintenant, il 
ne sait, ne voit et ne devine plus rien. Fidèle à l'impres- 
sion de crainte qui le saisit naguère dans le procès de 
Niaveran, il n'ose pas faire de recherches, de peur de 
trouver plus de coupables qu'il ne voudrait , et surtout 
de les trouver là où il ne le voudrait pas. Quand, par 
maladresse de zèle ou par excès de haine, des moullas 
dénoncent quelque adversaire comme bâby , on arrête 
tout au plus la personne signalée; on lui demande une 
profession de foi; on se contente de ce qu'elle répond, et 
on la délivre au plus vite. L'opinion générale est que les 
bâbys sont répandus dans toutes les classes de la popu- 
lation et parmi tous les religionnaires de la Perse, sauf 
les nossayris et les chrétiens; mais ce sont surtout les 
classes éclairées, les hommes pratiquant les sciences du 
pays, qui sont donnés comme très suspects. On pense, et 
avec raison, ce semble, que beaucoup de moullas, et 
parmi eux des moudjteheds considérables, des magistrats 
d'un rang élevé, des hommes qui occupent à la cour des 
fonctions importantes et qui approchent de près la per- 
sonne du roi, sont des bâbys. D'après un calcul fait ré- 
cemment, il y aurait à Téhéran cinq mille de ces reli- 
gionnaires sur une population de quatre-vingt mille 
âmes à peu près. Mais les arguments dont on appuie ce 
calcul ne semblent pas bien solides, et j'incline à croire 
que si jamais les bâbys avaient le dessus en Perse, leur 
nombre dans la capitale jse trouverait bien plus considé- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 303 

rable. Car, au même instant, on devra ajouter au chiffre 
des zélés, quel qu'il soit à cette heure, l'appoint d'une 
forte proportion de gens qui inclinent vers les doctrines 
aujourd'hui condamnées, et auxquels la victoire donne- 
rait le courage de se prononcer. 

11 y a deux ans, le gouvernement a eu encore de 
grandes inquiétudes au sujet des novateurs : une impor- 
tation soi-disant européenne en a été cause. Parmi les 
Persans qui ont vécu en Europe, il s'en trouvait un, fort 
spirituel, très ingénieux, grand ami des nouveautés sur- 
tout et pressé d'en produire, qui avait conçu pour la 
franc-maçonnerie une profonde admiration. Les Orien- 
taux goûtent particulièrement cette machinerie, par la 
même raison qui nous fait apprécier davantage dans la 
musique asiatique les combinaisons mélodiques les plus 
semblables aux nôtres. Le Persan dont je parle repré- 
senta au roi que, dans le temps actuel^ il ne pouvait plus 
se contenter de régner, comme l'avaient fait ses prédéces- 
seurs, en s'appuyant sur les deux seuls faits de l'occupa- 
tion et de la force; qu'il lui fallait se procurer une ga- 
rantie morale de la lidélité de ses sujets. En fondant à 
Téhéran une loge dont il se déclarerait le grand-maître, 
il aurait l'avantage d'attacher à tout jamais à sa personne 
les membres de la loge, parce que ceux-ci lui prêteraient 
le serment maçonnique, lequel serment ne peut jamais 
être rompu, et, pourvu qu'il eut soin d'enrôler ainsi tous 
les hommes un peu importants, il se trouverait, par ce 
coup de maître, à la tête de toutes les forces de sa nation, 
et de telle façon qu'il ne serait au pouvoir de personne 
de l'en déposséder jamais. 

Le roi accueillit avec intérêt cette ouverture et se mon- 
tra sensible aux perspectives brillantes qu'elle lui faisait 

20 

306 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

apercevoir. Pendant plusieurs jours, il ne vit pas ses 
ministres, ses généraux, ses serviteurs de tous grades 
sans leur demander s'ils avaient été au Feramoush-Kha- 
nèh, qu'on venait d'ouvrir par ses ordres, et il les pressait 
fortement de s'y rendre. « Feramousli-Khanèh » veut 
dire «la maison de l'oubli; » c'est une onomatopée ap- 
proximative du mot anglais « Freemason. » Les Persans 
n'ont pas manqué de tirer de ce bel enchaînement la con- 
clusion indubitable que, lorsqu'on sort du Feramoush-Kha- 
nèh, on a oublié tout ce qu'on y a vu, et que c'est de cette 
façon que les chefs sont bien assurés de la discrétion de 
leurs disciples. 

Pendant quelques semaines, tout le monde se pressa 
pour être admis au Feramoush-Khanèh. La personne qui 
en avait eu l'idée distribuait des grades et des rubans, 
faisait des discours; on prenait du thé et on fumait beau- 
coup le kalian. Chaque fois que le roi demandait à 
quelqu'un des siens : Enfin, qu'as-tu vu, que t'a-t-on 
montré, que t'a-t-on appris dans cette chambre? Il ne 
recevait jamais qu'une seule réponse : Nous avons écouté 
un discours d'un tel qiii nous a beaucoup recommandé la 
civilisation et l'humanité, et nous avons fumé le kalian 
et bu du thé. — Rien de plus? — Que je sois votre sa- 
crifice! Rien de plus. 

Le roi n'était pas content. Il soupçonna qu'on lui ca- 
chait quelque chose; car il ne pouvait comprendre que 
les terribles mystères qu'on lui avait laissé entrevoir 
dans la franc-maçonnerie ne consistassent que dans les 
occupations fort innocentes qu'on lui avouait. Puis, il 
n'y avait pas là de quoi expliquer le serment si formi- 
dable sur lequel il comptait. Ses doutes, une fois expri- 
més rouvèrent des gens pour les accueillir; les uns lui 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 307 

insinuèrent qu'il devait se passer dans ce secret des dé- 
bauches épouvantables; les autres furent plus hardis, ils 
prononcèrent un grand mot : ils dirent que le Feramoush- 
Khanèh ne pouvait être qu'un lieu de ralliement pour les 
bâbys. 

A l'instant même, l'ordre fut donné à tout le monde de 
prendre garde 'd'y retourner, jet ceux qui y avaient été, 
même par les ordres du roi, se trouvèrent suspects. L'au- 
teur de ridée fut, après quelques hésitations, chassé de 
la Perse et exilé, et, encore aujourd'hui, on n'aime pas à 
avouer qu'on a été prendre du thé et fumer le kalian dans 
un endroit si condamnable. 

Si le soupçon était, dans ce cas, sans fondement, 
il ne faudrait cependant pas supposer que les bâbys 
sont réellement au repos. Ils écrivent considérablement, 
et leurs livres circulent en secret. On les cache avec 
soin, on les lit avec passion, et on y puise des armes 
toujours nouvelles pour la polémique contre les musul- 
mans. D'autre part, l'Altesse Éternelle et les apôtres 
qui ont survécu au Bâb convertissent en silence bien du 
monde, et poursuivent leur œuvre avec constance. On a 
prétendu, il y a quelques mois, que le chef suprême avait 
été sollicité par des exilés persans de commencer une 
nouvelle lutte, qu'on l'avait pressé d'agir par ce motif que 
l'administration actuelle était mauvaise et désorganisée 
jusqu'à l'impossibilité de la résistance. Il a, dit-on, ré- 
pondu qu'il n'était pas encore temps. 

CHAPITRE XI 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS 

Ainsi, voilà une religion présentée, préconisée par un 
tout jeune homme. En très peu d'années, c'est-à-dire de 
1847 à 1852, cette religion s'est répandue dans presque 
toute la Perse et y compte des zélateurs innombrables. 
En cinq ans, une nation de dix à douze millions d'hommes, 
occupant un territoire qui en a jadis nourri cinquante 
millions, une nation qui ne possède pas ces moyens de 
publicité considérés par nous comme si indispensables 
à la diffusion des idées, je veux dire les journaux et les 
brochures, qui n'a pas même de service de poste aux let- 
tres, pas même une seule route carrossable dans toute 
l'étendue de Tempire; cette nation, dis-je, en cinq ans 
a été visitée tout entière par la doctrine des Bâbys, et 
l'impression produite a été telle que les plus graves évé- 
nements, ainsi que je l'ai raconté plus haut, en sont 
résultés. Et ce n'est point une populace ignorante qui 
s'est surtout émue; ce sont des membres éminenls du 
clergé ; ce sont des gens riches et instruits, des femmes 
appartenant à des familles importantes; ce sont, enfin, 
après les musulmans, des philosophes, des soufys en 
grand nombre^ beaucoup de Juifs, qui ont été conquis 

I 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 309 

tout à coup par la nouvelle révélation. A le bien pren- 
dre, parmi tous les religionnaires de la Perse, deux 
groupes seulement paraissent être restés à peu près en 
dehors de ce mouvement passionné : les nossayrys et les 
chrétiens. 

La cause de cette abstention est la même de part et 
d'autre : c'est la profonde ignorance des matières intellec- 
tuelles mises en question. 11 y a cependant une distinction 
à faire. Le nossayry est un nomade, comme on dit, ou, pour 
parler plus exactement (car il n'existe pas de nomades réels 
en Perse), le nossayry est un homme de tribu occupé ex- 
clusivement de ses troupeaux, de ses champs, de la chasse, 
de ses querelles. Les besoins religieux de son cœur et de 
son esprit sont complètement satisfaits par le très petit 
nombre de prescriptions que lui impose sa foi. Il n'est 
pas théologien, et son activité se porte ailleurs que sur 
les sujets transcendants. Quant au chrétien, le mieux est 
de n'en pas parler. Dans l'abjection complète où il est 
tombé, lui et son clergé, il serait bien à désirer, pour 
l'honneur du nom qu'il souille, qu'on le vît disparaître. 
Il est incapable aujourd'hui d'errer en matière de foi. 

Ainsi, le bâbysme a pris une action considérable sur 
l'intelligence de la nation persane, et, se répandant 
môme au delà des limites du territoire, il a débordé dans 
le pachalick de Bagdad, et passé aussi dans l'Inde. Parmi 
les faits qui le concernent, on doit noter comme un des 
plus curieux que, du vivant même du Bâb, beaucoup de 
docteurs de la religion nouvelle, beaucoup de ses secta- 
teurs les plus convaincus, les plus dévoués, n'ont jamais 
connu personnellement leur prophète, et ne paraissent pas 
avoir attaché une importance de premier ordre à recevoir 
ses instructions de sa propre bouche. Cependant ils lui 

310 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

rendaient complètement et sans réserve aucune les hon- 
neurs et la vénération auxquels, dans leur façon de voir, il 
avait certainement droit. On a vu plus haut que l'Altesse 
Pure, la Consolation-des-Yeux , n'avait jamais rencontré 
le Bâb. Le chef mazendérâny Moulla Mohammed- Aly 
Balfouroushy était dans le même cas ; de même encore, 
Moulla Mohammed-Aly Zendjâny ; de même enfin l'Altesse 
Éternelle, qui n'avait que seize ans tout au plus quand ie 
Bâb, l'Altesse Sublime, souffrit le martyre. On prétend 
aujourd'hui que le Bâb désirait beaucoup connaître celui 
qui est à présent son successeur et qu^il a dit, en plu- 
sieurs occasions , qu^il voudrait être sous ses ordres ; 
cependant ils ne furent jamais réunis. Il résulte de cette 
observation que l'éloquence du novateur, sa puissance 
personnelle de séduction^ deux qualités qui étaient cer- 
tainement portées chez lui à un haut deçré, ne furent pas 
les causes principales du succès de ses doctrines, et que 
si quelques-uns de ses familiers intimes cédèrent surtout 
à ce mode de persuasion, le plus grand nombre, et sans 
doute les plus éminents, furent entraînés et convaincus 
par le fond même des dogmes. Rien de plus intéressant 
dès lors pour la connaissance et l'appréciation de la si- 
tuation des esprits, en Asie, que de considérer de près des 
doctrines si actuelles. 

Les moyens d'examen ne manquent pas, puisque les 
livres abondent. Il est vrai que, par tous les moyens pos- 
sibles, les fidèles les dérobent à la connaissance et à la 
vue des musulmans. C'est une littérature secrète, d'autant 
plus que, dans Fétat présent des affaires, l'homme qui 
serait désigné comme possédant des livres bâbys^ cour- 
rait assurément les plus grands dangers pour sa vie. En 
raison de cette circonstance, les livres bâbys, outre le 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES RARYS, 3U 

soin qu'ils mettent à se cacher matériellement, se ca- 
chent aussi intellectuellement, en ce sens qu'ils sont tous 
écrits d'une manière énigmatique. L'homme qui les ouvre 
sans les connaître peut en lire hien des pages sans y 
voir autre chose que l'effusion d'une pensée musulmane 
très compliquée, surchargée d'apostrophes à la divinité, à 
ses mandataires, à ses lois, le tout fort obscur, mais 
n'excitant pas beaucoup plus le soupçon d'hétérodoxie que 
bien des écrits philosophiques ou des poèmes soufys qui 
courent les rues sans scandaliser personne. Pour com- 
prendre les livres bâbys, il est nécessaire de les lire avec 
un commentateur disposé à révéler à l'étudiant le sens 
voulu de chaque mot. 

Les auteurs de ces livres sacrés sont assez nombreux. Au 
premier rang, il est naturel de placer le Bâb, l'Altesse 
Sublime. On a vu plus haut quels avaient été ses premiers 
écrits: le journal de son pèlerinage à La Mecque et un 
commentaire sur la sourat de Joseph, En 1848, il codifia, 
pour ainsi dire, ses prescriptions et les réunit dans un 
livre arabe qu'il intitula Biyyan « l'Exposition, » c'est-à- 
dire l'exposé et l'explication de tout ce qu'il importe 
de connaître. Contrairement aux premières manifestations 
de la pensée du Bâb, la polémique tient, dans ce livre, 
une très petite place, et, d'un bout à l'autre, tout, forme 
et fond, compose le dogme de la religion! nouvelle. 

Le mot Biyyan^ une fois employé par le Bâb, lui 
parut convenir très bien pour désigner la sphère d'idées 
dans laquelle sa pensée se mouvait, et il le donna dès lors 
pour titre à tout ce qu'il composa. Il conserva de même 
dans ses œuvres ultérieures la forme qu'il avait donnée 
à celle-ci : elles furent assez multipliées,, eu égard à son 
et à la brièveté de sa vie. Il y faut remarquer 

312 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

surtout un Biyyan écrit en persan, qui n'est pas le 
commentaire du premier Biyyan écrit en arabe, car il 
ne cherche nullement à en éclaircir les difficultés; c'en 
est plutôt une reproduction grossie ; les développements 
y sont plus accusés et par cela même les subtilités sou- 
vent plus raffinées. Il ne faudrait pas supposer que, parce 
que la langue dans laquelle ce livre est rédigé est le per- 
san, le texte offre plus de prise à l'intelligence du vul- 
gaire. C'est un persan où il ne paraît presque que des 
mots arabes choisis parmi les plus relevés et les plus 
rares, et où se combinent les formes grammaticales des 
deux langues de manière à exercer singulièrement la 
sagacité et, il faut le dire aussi, la patience des lecteurs 
dévots et confiants. Suivant un usage, qui est du reste 
assez reçu dans les ouvrages philosophiques, les verbes 
persans employés se présentent presque toujours sous la 
forme concrète de participes passés, afin de ressembler 
autant que possible à des verbes arabes. Celte méthode 
ne rend pas la lecture bien commode. 

Outre les deux Biyyans que je viens de nommer, il y 
en a encore un troisième, composé également par le pre- 
mier Bâb. Sans être ni plus difficile ni plus facile à com- 
prendre que les deux autres, il les résume dans un for- 
mat relativement court. On trouvera la traduction de ce 
catéchisme à la fin du volume. 

L'Altesse Eternelle a aussi composé un certain nombre 
d'ouvrages ; parmi ceux-ci le plus apprécié des bâbys, 
c'est le Livre de la Lumière. Il est volumineux et ne forme 
pas moins d'un assez gros in-folio : or, si Ton tient 
compte de la propriété qu'a le caractère neskhy de con- 
tenir beaucoup de matière en peu de place, c'est à peu 
près deux volumes de format semblable dans nos langues 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BARYS. 313 

européennes. Le contenu de ce livre, écrit avec passion et 
chaleur, est surtout mystique. 

Enfin, parmi les docteurs que nous allons connaître de 
plus près tout à l'heure, la plupart ont écrit soit des ef- 
fusions, soit des prières, soit des traités de polémique. Il 
ne paraît pas que Gourret-oul-Ayn, la Consolation-des- 
Yeux, ait rien composé, du moins je n'en ai pas connais- 
sance, ou si elle a écrit, son œuvre est [peu considérable. 
Les voyages, les conversions, la prédication, ont surtout 
occupé cette existence, qui ne se prolongea pas beaucoup. 
Mais une autre personne, aujourd'hui vivante, moins 
éminente sans doute que la Consolation-des-Yeux, mais 
qui occupe pourtant, parmi les religionnaires, un rang 
très élevé et que l'on désigne par le titre de « Son Excel- 
lence la Purifiée, » Djenâb Moteherreh, a composé un 
ouvrage qui est lu avidement par tous les bâbys. Il est 
digne d'observation que, dans cette seconde période de 
la foi où nous sommes actuellement et que l'on pourrait 
peut-être appeler, sous toutes réserves, Vk^Q apostolique 
du bâbysme, les écrivains sacrés s'occupent beaucoup 
plus de l'effusion, de Texaltation mystique, de l'applica- 
tion du dogme tel qu'il est, que de l'explication de ce 
dogme ou de ses développements possibles. On croit, et 
cela suffit; on cherche peu à définir, et l'attente de grands 
et prochains événements dans laquelle on vit a empêché 
jusqu'ici les hérésies de se produire, ou du moins a 
presque immédiatement arrêté les faibles velléités qui se 
sont fait jour dans ce sens. L'enthousiasme ici ne donne 
que peu de place à la réflexion. 

Je passe maintenant à l'examen des doctrines : je 
commencerai nécessairement par ce que le Bâb a ensei- 
gné sur la nature de Dieu. 

S14 LES LIVRES ET LA D0CTRI;E DES HABYS. 

Dieu est unique, immuable, éternel; il n'a pas de com- 
pagnon. C'esl la même formule que celle dont les musul- 
mans font usage; mais la portée en est différente. Les mu- 
sulmans actuels entendent dire par là que le Christ n'est 
pas Dieu, et que la personnalité divine, bornée à elle- 
même, ne produit pas d'émanation, ni ne se communique 
d'aucune espèce de manière en dehors de la stricte, com- 
plète et absolue unité. Le Bab prétend seulement établir 
qu'en dehors de Dieu, il n'y a pas de Dieu; qu'il n'existe 
pas deux puissances divines étrangères Tune à l'autre. Mais 
il ne se prononce pas encore sur le caractère qu'il prétend 
reconnaître à l'amplitude divine, lorsqu'il écrit les pa- 
roles que je viens de relever, et l'on s'aperçoit bientôt 
qu'il entend par l'unité divine tout autre chose qu'une 
individuaUté renfermée en elle-même. 

Dieu est essentiellement créateur parce qu'il est la 
vie, parce qu'il la répand et que le seul moyen de 
la répandre c'est de créer; autrement,, il la concentre- 
rait tout entière dans sa propre essence. Pour créer, 
il se sert de sept lettres; j'emprunte les termes bâbys. 
Ceci revient à dire qu'il se sert de la parole et des 
différentes manifestations de la parole, représentées ici 
par sept lettres ou mots^ car l'expression arabe horouf 
a les deux valeurs. Ces sept lettres sont : la force, 
la puissance, la volonté, l'action, la condescendance, 
la gloire et la révélation ; c'est ce que nous appel- 
lerions des attributs. Dieu en possède bien d'autres, 
une infinité d'autres; tous les attributs imaginables, et 
c'est ce qui est contenu dans cette affirmation, que tous 
les noms excellents lui appartiennent. Or, ces attributs, 
ou, ce qui revient au même, ces noms, ces lettres, ces pa- 
roles, ont en elles la vie et la plénitude active de la 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 315 

vertu qu'elles représentent. De là on voit que Dieu, dans 
tous les sens imaginables et sous quelque aspect qu'on 
puisse le concevoir, est toujours vivant, agissant, mou- 
vant. Seulement, pour ce qui concerne le fait de la création, 
autant que nous le pouvons voir et juger, le Bâb enseigne 
que sept des vertus seulement ont opéré, et c'est ainsi 
que ces sept vertus, en créant l'univers actuel, ont ma- 
nifesté la vérité de cet axiome : « Dieu est l'unité primi- 
tive d'où émane l'unité supputée. » 

C'est-à-dire que Dieu est l'unité qui peut prolonger ou 
retirer à son gré, partiellement ou totalement, les applica- 
tions de ses vertus, de ses lettres, de son mode de vie, 
et qui n'en sera nullement diminuée ; et cette unité garde 
comme caractère essentiel cette prérogative, qu'elle seule 
possède. En effet, toutes les existences, toutes les indi- 
vidualités émanées de Dieu sont supputées., c'est-à- 
dire, dans le langage du Bâb, qu'elles ne pourraient à 
leur tour produire aucune action émanatrice sans qu'il y 
eût aussitôt fractionnement, diminution, destruction. 
Voilà la distinction entre Dieu et la créature. 

Mais cette créature, qui n'est pas Dieu, puisqu'elle ne 
possède aucunement la plénitude des vertus et des attributs 
divins, et que surtout elle n'a pas celle de l'expansion, 
n^est cependant pas complètement séparée de Dieu, de qui 
elle vient ; car « il n'y a rien en dehors de lui », et Dieu 
s'écrie lui-même : « En vérité, ô ma créature, tu es 
moi ! » Et encore : « Tout ce qui porte le nom d'une chose 
m'appartient, et ce que tu possèdes, cela est ce qui est à 
moi ; » et enfin ceci, qui est explicite : 

« Tout ce qui porte le nom d'une chose quelconque, 
i' cela n'est pas en dehors de la création, et il n'y a pas 
H de tiers entre cela et moi. Certes, je suis la Vérité et 

316 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

« certes il n'y a hors de moi (en apparence) que la créa- 
« lion. » 

De sorte que tout ce qui existe, tout ce qui a forme, 
tout ce qui a nom est en Dieu, émané de lui, inférieur à 
lui, moins doué, moins fort, moins complet que lui, mais 
ce n'est là qu'un accident, qui n'a de place que dans le 
temps et l'espace. 

(( Au jour du dernier jugement, on contemplera la 
« réunion à Dieu et cela d'une manière évidente. » 

Alors : 

« Toutes choses seront anéanties, moins la nature di- 
vine. » 

C'est-à-dire que toutes les défectuosités, résultat du 
fait de l'émanation, de la séparation, même temporaire, 
d'avec l'essence pure — et c'est là qu'il faut voir les causes 
du mal en ce monde — tout cela disparaîtra, et Dieu 
retirera à lui ce qui est de lui. 

Il résulte de cet exposé que le dieu des hâbys n'est pas 
un dieu nouveau, mais celui de la philosophie chaldéenne, 
de l'alexandrinisme, d'une grande partie des théories 
gnostiques, des livres magiques, en un mot, de la science 
orientale de toutes les époques. Ce n'est pas celui que 
confesse le Pentateuque, mais c'est bien celui de la Ge- 
mara et du ïalmud ; ce n'est pas celui que l'Islam a cher- 
ché à définir d'après ce que Moïse et Jésus-Christ lui en 
avaient pu apprendre ; mais c'est très bien celui de tous 
les philosophes, de tous les critiques, de tous les habiles 
gens qu'il a nourris dans ses écoles. En un mot, soufys, 
guèbres sémitisés, — c'est-à-dire tous les guèbres depuis 
les Sassanides, — et avant eux l'Orient, tout entier, ont con- 
fessé et chéri et cherché ce dieu-là, depuis que la science 
a commencé dans ces contrées. Pendant des séries de 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS, 317 

siècles, rOrieut l'a honoré à sa manière, et après la longue 
interruption amenée par les dominations chrétienne et 
musulmane, interruption qui, ainsi qu'on l'a vu, n'a rien 
fait oublier, le Bâb n'a fait autre chose que proposer à 
tout le monde de le tirer de son obscurité, de le repren- 
dre, de le restaurer. 

Il l'a fait dans un esprit qui ne manque pas de largeur 
ni de force. Il n'a pas dit qu'il apportait une nouvelle 
conception de la divinité, la seule vraie, ni qu'il pût 
donner toute la connaissance que comporte le sujet. Il a 
dit qu'il ne venait donner qu'un développement de plus 
à la science de la nature divine; que tous les prophètes 
successivement en ont dit plus que leurs prédécesseurs 
n'avaient eu mission de le faire, et que c'est simplement 
en conséquence de ce progrès régulier que lui a été 
commise la tâche d'être plus complet que Mahomet, le- 
quel Tavait été plus que Jésus, qui, à son tour^ en avait su 
plus que ses prédécesseurs. Mais le Bâb ajoute qu'il ne 
faut pas s'exagérer le progrès qu'il est possible de faire 
dans la connaissance de Dieu. Jamais, jusqu'au jour du 
dernier jugement, on ne le connaîtra tout entier, c'est-à- 
dire que la créature ne pourra le pénétrer que dans ce 
moment^ oii, cessant d'être créature, elle retournera à lui 
et se trouvera être en lui, être lui. Jusque-là, on n'obtien- 
dra que des connaissances plus ou moins incomplètes, 
toujours bien éloignées d'embrasser l'ensemble. En con- 
séquence, se livrer à cette recherche stérile n'est pas 
le but que l'homme doit se proposer. Obéir à Dieu, 
l'aimer, aspirer à lui, voilà ce qu'il doit faire plutôt 
que prétendre entrer dans des secrets trop dispro- 
portionnés à son état actuel. Il ne lui sera jamais de- 
mandé compte de son savoir ni de sa subtilité sur ce 

318 LES LIVRES ET LA DOCTllLNE DES liABYS. 

point; qu'il s'occupe donc d'autre chose. Ce que chaque 
prophète révèle suffit au besoin de chaque temps. 

On a vu que le Bâb fait résider le mal, l'erreur, dans 
le fait même de l'émanation qui produit un écart plus 
ou moins considérable de la créature à l'égard de 
l'essence divine; c'était l'idée de certains gnosliques. On 
ne peut pas se flatter qu'elle fasse avancer beaucoup la 
solution du grand problème, attendu qu'un déplacement 
qui transporte une manifestation d'existence de l'ordre 
de l'infini dans celui du fini ne suffît pas pour donner 
une notion claire de la production de l'existence négative, 
en tant que l'erreur et le mal seraient adéquats à cette 
dernière. Mais ce qui est à considérer dans* la théorie du 
Bâb, c'est qu'il s'écarte tout à fait de l'opinion, si chère 
à la plupart des philosophes asiatiques, suivant laquelle 
la matière serait responsable de tout ce qui est à ré- 
prouver. Nulle part le Bâb ne se prononce d'une manière 
défavorable à l'égard de la matière. On verra, au contraire, 
tout à l'heure qu'il se montre d'une grande condescen- 
dance envers elle, et assurément, sur ce points il s'écarte 
beaucoup des gnostiques. • 

En concevant de cette manière la nature divine, nous 
embrassons nécessairement dans notre conception et l'ori- 
gine de la création et la fin certaine de cette création, de 
sorte que dans la solution du premier problème se trouve 
comprise la solution des deux autres. Nous pouvons en con- 
clure que nous sommes ici en présence d'une doctrine 
panthéistique qui a pour caractérisque principale de 
n'être ni matérialiste, ni spiritualiste absolument, ou 
plutôt, par cela même que la nature extérieure, visible, 
tangible, y est donnée comme aussi divine dans son 
essence que l'esprit, et aussi innocente en elle-même, il 

LliS LIVUKS kî LA DOirnilNE DES BAinS. 319 

se trouve que ce panthéisme est celui des mag-iciens qui 
dans la matière voient surtout la forme^ et dans la forme 
les instruments, les moyens de la puissance productrice. 
Il y a donc là un spiritualisme relativement modéré, assez 
convenable pour rallier les différents partis des soufys, 
dont les systèmes oscillent entre le plus grossier ma- 
térialisme et les raffinements du plus insaisissable spiri- 
tualisme. 

L'univers étant ainsi posé au-dessous de Dieu, mais en 
rapport constant avec ce même Dieu, dont il émane et 
auquel il doit retourner, il faut voir de quelle manière 
s'exerce ce rapport et, pour cela, comment Tunivers est 
constitué de façon à le rendre possible. 

On a vu que le monde émanait de la divinité par l'action 
de sept expressions, de sept lettres, et que ces sept ex- 
pressions sont la force, la puissance, la volonté, l'action^ 
la condescendance^ la gloire, la révélation. Le Bâb ne dit 
pas expressément que ce sont là autant de manifestations 
du Verbe; mais par l'expression horouf, « les lettres, » 
ou « les mots, » il exprime suffisamment cette idée, et par 
là se rattache, dès l'origine de son système, à la philoso- 
phie régnante, celle de Moulla Sadra et de Hadjy Moulla 
Hadjy Sebzewary, essentiellement néoplatoniciens à cet 
égard. Des sept lettres Dieu dit lui-même dans le Biyyan : 

« C'est la porte de Dieu, relativement à ce qui est dans 
« le domaine des cieux et de la terre et à ce qui est entre 
« les deux. Tout cela obéit aux préceptes de Dieu et est 
« conduit par son action. » 

Voilà donc le monde créé au moyen de sept expressions, 
lettres ou paroles. Gomme paroles, elles sont la source des 
choses purement intellectuelles; comme lettres, c'est-à-dire 
comme apportant toute la combinaison des lignes, elles 

320 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

sont la source des formes visibles, qui ne vont pas sans la 
matière, en même temps que la matière n'est pas sans 
elles; donc elles ont déterminé la matière. Mais, au-dessus 
de ce chiffre 7, comme des expressions créatrices, il faut 
placer le mot liyy, « vivant, » car la vie est à la fois la 
source même et le produit des sept énergies. En effet, 
la valeur numérique de la lettre h est 8 et celle de y 
est 10, ce qui fait 18; en y ajoutant 1 pour la forme ahyy, 
« celui qui donne la vie », on a 19^ et le Bâb en conclut 
que 19 est l'expression numérique de Dieu lui-même, 
d'autant plus qu'il appelle l'attention d'une manière toute 
particulière sur le mot wâhed^ usité par le Koran pour 
indiquer « l'unique » c'est-à-dire Dieu. C'est, en effet, 
une des dénominations les plus élevées dont puissent se 
servir les musulmans pour désigner le souverain des 
mondes; or, wâhed, dans sa valeur numérique, c'est 
6 -|- 1 -|- 8 -f 4z=il9: ainsi le chiffre 19 signifie . l'unique 
qui donne la vie, )) autrement « Dieu, unique et créateur. » 
Il reste ainsi établi que le nombre 19 étant le chiffre, et 
par conséquent la parole, la lettre de Dieu, renferme né- 
cessairement les sept lettres qui servent de moyen pour 
la production du monde. Il en résulte nécessairement 
que, le monde u'élant autre chose qu'une émanation di- 
vine et reposant sur les mêmes principes de vie, le 
nombre 19 doit se trouver à la base de toutes les orga- 
nisations partielles qu'on y rencontre. 

Avant d'aller plus loin, il faut que j'insiste sur la 
lettre a = 1, qui, introduite tout à l'heure dans le mot 
ahyy, lui a donné la valeur active ou, comme disent les 
grammairiens, celle d'un nom d'agent. Cette lettre, ce 
nombre 1, est ce que les bâbys, qui ne font en cela que 
suivre des méthodes bien antérieures à eux, appellent « le 

LE{ LIVRES Et LA DOCTRINE DES BABVS. 321 

Point. » C'est le principe d'existence, de réalité introduit 
dans tout ce à quoi on le rapporte, et lorsqu'il est question 
de Dieu, on peut, on doit considérer le Point comme étant 
la partie mystérieuse, inappréciable, qui fait précisément 
que Dieu est Dieu, et dont nous ne pouvons comprendre 
la véritable valeur parce que nous ne pouvons pas la dé- 
composer; or, sans analyse, il n'y a pas pour nous de 
compréhension. On pouvait être tenté, tout à l'heure,, de 
supposer que cet 1 complaisant, qui venait compléter le 
chiffre 19, était un peu de fantaisie ou de tolérance. Il n'en 
est nullement ainsi, et c'est lui, au contraire, qui emporte 
la plus forte part de signification dans les mots où il se 
trouve. Nous en aurons plus loin une autre preuve. 

Le Bâb ne se contente pas des preuves qui précèdent 
pour montrer l'importance du chiffre 19 ; il observe encore 
que la formule consacrée, « Bism Illah elemna, elegdous, » 
« Au nom de Dieu, le très grand, le très saint^ » formule 
bien puissante, qui manifeste la foi et constitue le ré- 
sumé le plus parfait de la vérité, produit encore, par l'ad- 
dition de la somme des lettres dont elle est composée, le 
chiffre 19. 

Du moment qu'il est bien établi que le chiffre 19 a une 
valeur et une portée si hautes, l'unité divine étant un tout 
composé de 19 énergies^ le Bâb en tire ia^ conséquence que 
cette disposition par 19 doit présider à tout dans le 
monde : il déclare donc que Tannée a 19 mois et chaque 
mois 19 jours, chaque Jour 19 heures, chaque heure 
19 minutes. Cette détermination une fois établie pour 
le temps, il l'applique également à l'espace et fait triom- 
pher le nombre sacré en toutes choses. Bouleversant ou, 
suivant lui, régénérant toutes les mesures itinéraires, 
toutes les mesures de longueur, de poids, etc., il les soumet 

21 

322 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

à la division par 19. La jurisprudence, qu'il renouvelle, 
applique également les amendes par 19, et les marchands, 
dans tous leurs calculs, doivent se régler sur la même 
supputation, afin de ne plus troubler dans le monde les 
lois de l'harmonie préétablie. Dans les temples, dans les 
lieux de prière, l'organisation sacerdotale doit également 
se régler sur le même nombre. Chaque collège de prêtres, 
qu'il institue d'avance en esprit et en droit, en attendant 
que le triomphe du bâbysme permette de l'introniser en 
fait, est présenté par le Bâb comme formant une unité 
composée de dix-huit parties auxquelles préside, à l'instar 
du Point, un chef, qui en est le résumé, le directeur, le 
sommet. On voit ainsi que le monde est établi conformé- 
ment à la nature divine. 

Il ne faut pas prendre tout cela pour un symbole. Le 
Bâb ne pense pas faire ici une institution commémorative. 
11 vise plus haut : il entend donner à toutes choses leur 
détermination normale et nécessaire. Jusqu'ici, l'igno- 
rance avait violenté l'esprit et la matière, en leur impo- 
sant des modes d'activité et des lois d'organisation qui 
ne répondaient pas à leur véritable nature. Le Bâb réta- 
blit la cohérence et la similitude de mouvements entre 
Dieu et la créature momentanément écartée de sa source, 
et c'est pourquoi il dit avec autorité : « Organisez toutes 
choses d'après le nombre de l'unité, c'est-à-dire avec une 
division par dix-neuf parties, w 

L'univers ayant été ainsi primitivement créé confor- 
mément à la nature divine, dont il est émané et où il doit 
retourner, il résulte de cette corrélation que les rapports 
ne pouvaient être rompus entre le Créateur et la création 
souffrante. Si celle-ci y était intéressée, on peut dire que 
le Créateur ne l'était pas moins, et ce devait être son but 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 323 

de ramener à lui les parties de lui-même qu'il en avait 
momentanément écartées, et qui, bien que déchues, dans 
un certain sens, n'en ont pas moins gardé une grande part 
de dignité, puisqu'elles ressemblent encore si bien à leur 
auteur. On voit, dans cette conception, que Dieu ne saurait 
être qu'essentiellement bon, et que Thomme (et avec 
lui toute la nature) dégénéré, mais cependant resté bien 
sublime encore, ne peut manquer d'être bon. L'homme 
manifeste cet attribut par cela même qu'il a le sentiment 
de son origine, et aspire incessamment à y retourner. 

Dans cet état de choses, dans ce courant sympathique 
qui va de l'être infini à sa portion finie, Dieu prouve sa 
vitalité par des rapports ininterrompus avec la créature, 
et ces rapports ont déjà trouvé leur expression dans une 
des parties constitutives du chiiïre sept : la révélation. 
La nature ignorante, oublieuse, s'élance vers Dieu pour 
connaître, car la science est le seul moyen qu'elle ait de se 
régénérer, et Dieu, qui l'aime, la lui dispense avec les pré- 
cautions qu'exige sa faiblesse, résultat de son écart. 
Il ramène l'homme, il le tire à lui, en quelque façon, au 
moyen d'une chaîne et par une série de secousses ména- 
gées; la chaîne^ c'est la série des prophètes; les se- 
cousses, ce sont les révélations que ces personnages 
apportent. 

Mais les hommes n'ont pas plus compris le caractère 
vrai, l'essence réelle des mandataires de Dieu, qu'ils n'ont 
compris Dieu lui-même. Comment aurait-il pu se faire 
qu'un homme purement homme, soumis, même dans la 
moindre mesure que l'on voudra, aux humbles conditions 
d'esprit qu'entraîne le mode d'existence terrestre, put 
jamais s'élever assez pour que la bouche de Dieu 
touchât son oreille et la pensée de Dieu son intelligence ! 

324 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

Il y a de grands rois, il y a de grands docteurs; l'huma- 
nité a fourni, a connu des sages éclatants, pourtant si l'on 
mesure la distance qui sépare toutes ces natures si nobles, 
si élevées, sans doute, de la véritable nature prophétique 
telle que le monde l'a révérée dans un très petit nombre 
d'apparitions inoubliables, on peut bien se convaincre 
qu'un mandataire de Dieu ne saurait être, à proprement 
parler, un homme. Que sera-ce donc? 

Ce sera comme le monde, comme Tunivers lui-même, 
une émanation de la nature divine. Seulement cette éma- 
nation restant en communication constante avec son 
origine, et en étant un prolongement plus court dans le 
temps^ en reste infiniment plus rapprochée et constitue 
réellement, par ses qualités et ses défectuosités réunies, 
un intermédiaire entre Dieu et l'univers. Au point de 
vue humain^ c'est une personnalité, puisque la forme, 
l'apparence en est rigoureusement déterminée et finie, et 
que le corps de Jésus, celui de Mahomet, sont bien réel- 
lement des apparitions positives; mais au point de vue 
intellectuel, prophétique, ce sont des souffles de la bou- 
che de Dieu, qui ne sont pas actuellement Dieu, mais qui 
viennent de lui plus réellement, et retournent à lui 
plus rapidement que les autres êtres. Ce sont ses paroles, 
ce sont ses lettres. Ainsi, les prophètes sont à la fois des 
hommes et en même temps Dieu lui-même, sans être 
tout à fait ni l'un ni l'autre. 

Considérés dans leurs rapports entre eux et comparés 
quant à leur nature^ on peut dire que ces envoyés célestes 
ne sont nullement différents les uns des autres. Il y a 
plus : on serait presque en droit d'affirmer qu'ils sont 
toujours les mêmes, puisqu'ils émanent identiquement de 
la même origine, qu'ils résultent de la même pensée, 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 325 

qu'ils viennent pour le même objet, qu'ils retournent 
sans transition à la nature divine, ce que ne font pas les 
autres hommes. Cependant il y a entre eux une grande 
différence quant au rôle qu'ils ont à remplir. 

Les prophètes primitifs venant agir sur une nature 
humaine extrêmement endormie, alourdie, paralysée dans 
sa chute, n'ont eu pour mission que de la réveiller dans 
la mesure du possible, et de l'acheminer vers Tintelli- 
gence de sa situation. Ils lui ont annoncé peu de vérités, 
et des plus simples; ils lui ont prescrit peu de règles, et les 
plus nécessaires; lui laissant le temps de se réconforter 
sans trop d'efforis, ils n'ont pas voulu la brusquer, au 
risque de la faire choir encore en la menant trop vite. 
C'est là une des manifestations de cette bonté éternelle qui 
fait le fond de tous les actes divins; et combien elle s'est 
trouvée être en cela prévoyante et sage, c'est ce que la 
difficulté avec laquelle les hommes ont toujours obéi à 
toutes les prescriptions, si faciles et si modestes qu'elles 
fussent, s'est chargée de démontrer dans tous les siècles. 
Graduellement, toutefois, et à pas bien chancelants, mais 
cependant ininterrompus, l'humanité marchait. La loi de 
Moïse devint bientôt insuffisante, et la nature divine 
s'incarnant dans Jésus apporta le christianisme. C'était 
un progrès immense. Le monde en profita assez pour que, 
après un laps de temps beaucoup moins considérable' que 
celui qui s'est écoulé depuis David, le dernier prophète, ou, 
si Ton veut, Salomon, jusqu'à Jésus, Mahomet pût appa- 
raître. Il entraîna encore les hommes un peu plus loin que 
Jésus ne les avait portés. Cependant, non plus que son 
prédécesseur, il ne vint pas à bout de leur imprimer un 
mouvement uniforme, et beaucoup d'entre eux restèrent 
obéissants aux révélations périmées, comme cela était ar- 

326 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

rivé antérieurement. Enfin le Bâb parut à son tour, et sa 
révélation, plus complète sans doute et, comme diraient 
chez nous certains politiques, plus progressive, a d'ail- 
leurs revêtu des caractères assez particuliers, qui sont 
la démonstration et la preuve de son excellence. 

Elle n'abroge aucune des prescriptions essentielles 
des lois précédentes, mais elle vient les compléter. Elle 
ne donne pas les autres prophètes comme ayant été infé- 
rieurs au Bâb, quant à leur essence; ils ont seulement 
été plus réservés, plus discrets, et ils ont du l'être. Du 
reste, il n'est nullement nécessaire maintenant de s'oc- 
cuper d'eux, de leur rendre des honneurs rétrospectifs, 
de s'en référer à leurs paroles, de consulter leurs livres. 
Tout cela, fort bon dans son temps^ mais aujourd'hui 
dénué de toute utilité, aurait l'inconvénient grave de 
retenir les hommes dans des bas-fonds où ils ne doivent 
pas rester. On aurait tort de croire qu'une négligence si 
absolue put tourmenter ou affliger l'âme des anciens pro- 
phètes; ce serait ne pas connaître ce qu'elle est en réalité; 
mais Dieu, de qui émanent, dans le temps, et les révéla- 
tions et les révélateurs, s'affligerait, au contraire, de voir 
ses volontés paralysées par une aveugle reconnaissance, 
une indécente et maladroite piété, un esprit de routine 
contrecarrant ses vues de progrès indéfini. Ainsi, des 
religions mortes il ne faut rien garder^ pas même la mé- 
moire des donateurs. 

Maintenant que le Bâb est le prophète du siècle, c'est à 
lui que doivent s'adresser provisoirement les hommages. 
Mais voici qui est très remarquable, et j'y faisais allusion 
tout à l'heure en disant que la révélation nouvelle a des 
caractères qui lui sont spéciaux : Dieu n'a pas voulu cette 
fois laisser croire à l'humanité qu'elle était arrivée à son 

lES LIVRES ET LA DOCTRINE DES IJABYS, 327 

terme, et surtout que la révélation qui lui était faite se 
renfermât dans un homme. Le Bâb, pour grand qu'il 
puisse être, n'est pas à lui seul le prophète, ou, si l'on 
aime mieux, la prophétie actuelle. Elle se compose d'une 
unité tout entière, et si l'on se reporte à ce qui a été 
dit précédemment, on comprendra de suite qu'une unité 
tout entière, c'est ici dix-neuf manifestations person- 
nelles. Le Bkb en est le Point, il n'est pas à lui seul 
toute la manifestation. 

C'est là un des caractères les plus originaux de la nou- 
velle foi. J'ai dit ailleurs que plusieurs des plus saints 
personnages de la secte n'avaient jamais vu le Bâb. Ils 
ne lui en étaient pas pour cela moins attachés, religieuse- 
ment parlant, moins dévoués d'affection. Ce qu'il faut 
ajouter encore, c'est que le Bâb n'assistait pas au concile 
qui fut tenu sur la frontière du Khorassan, et qui déter- 
mina l'insurrection du Mazendérân. Dans ce concile même, 
Yahya. avec ses quinze ans, occupa, dit-on aujourd'hui, 
la première place; mais l'influence dogmatique appartint 
à la Consolation-des-Yeux, tandis que Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh exerçait sans conteste la prépondérance 
politique. H y a même des raisons de croire que le Bâb 
s'efforça d'arrêter les saints sur la voie de l'insurrection, 
la déclarant au moins prématurée. Dans tous les cas, il 
ne s'y joignit jamais, et de sa vie, très courte à la vérité, 
il n'a ni préconisé la révolte, ni paru éprouver aucune 
velléité belliqueuse. Cependant il ne se sépara pas non 
plus des siens, et il accepta sans murmurer et sans pro- 
tester les conséquences mortelles pour lui de la ligne de 
conduite qui avait été suivie sans qu'il l'agréât. Pour lui^ 
il se consacra entièrement à l'enseignement réfléchi, à 
l'exposition de la foi. C'était évidemment une âme douce 

328 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

et un peu rêveuse. Tandis qu'enfermé dans le fort de 
Ijehrig-, il attendait le dernier supplice, qu'il savait bien 
devoir terminer sa vie dans un délai plus ou moins 
prompt, il s'occupait avec un soin minutieux à élaborer 
les articles de la nouvelle foi dans les différentes composi- 
tions qu'il a produites. On ne peut lire sans émotion ce 
qu'il écrit lui-même sur le pays où il souffrira le martyre, 
ainsi que sur les sanctuaires qu'il faudra plus tard consa- 
crer à sa mémoire et à celle de ses compagnons, de ceux 
qui, avec lui, auront composé l'Unité. 

Car c'est là qu'il en faut arriver pour comprendre réel- 
lement l'essence du bâbysme. Sans doute Mirza Aly-Mo- 
hammed, autrement dit l'Altesse Sublime, est le côté le 
plus éminent, le Point de l'Unité; mais, je le répète, 
ce n'est pas l'Unité tout entière, qui se compose encore 
de dix-huit autres individualités, parmi lesquelles doit 
de toute nécessité se trouver une femme. C'était, au dé- 
but, la Consolation-des-Yeux; aujourd'hui, c'est Son 
Excellence la Purifiée. Voilà donc que l'organe révélateur 
qui se produit de nos jours possède un avantage bien 
saillant sur tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il n'est 
pas seulement émané de la divinité, il est constitué comme 
elle, par ses dix-neuf façons d'être. Comme la divinité, 
il forme ce genre d'unité primitive qui est l'unité féconde 
des différentes personnalités qui y sont comprises. Plu- 
sieurs d'entre elles ont été nommées dans ces pages : 
d'autres ne sauraient l'être, parce qu'elles existent encore 
et se cachent. Maintenant il faut savoir ce qu'elles sont 
ou ont été au point de vue de leur essence. 

Comme le Bâb, comme le Point, elles émanent de la 
substance divine; prises chacune en leur particulier, elles 
ne sont pas inférieures au Bâb, parce qu'il n'y a pas de 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 329 

relations de supériorité et d'infériorité dans la nature de 
Dieu ; mais elles ont autre chose et moins à accomplir : 
c'est pour cela qu'il est le Point. Elles sont humaines, en 
ce sens qu'elles ont un corps, des besoins, des passions; 
elles ne le sont pas, en ce sens que les âmes qui les ani- 
ment sont directement des souffles divins. Et si l'on de- 
mande l'effet que produit la mort, la cessation de la vie 
chez ces membres de la manifestation prophétique, le voici : 
Le Bâb est martyrisé; aussitôt l'activité qui était en lui 
s'adjoint à celle qui est dans un autre de ses compagnons 
et ainsi l'Unité continue à avoir le Point. 11 semble que 
certains bâbys tiennent pour assuré que cet agrandissement 
spirituel s'est manifesté tout d'abord, après la mort du 
Bâb, dans la personne de l'Altesse Éternelle; d'autres 
inclinent à croire que ce fut la Consolation-des-Yeux qui, 
après le Bâb et jusqu'au jour où elle fut brûlée, eut la 
puissance du Point dans Tunité prophétique des dix-neuf. 
A cause de cela, ils l'appellent le Point, et, suivant eux, 
ce serait seulement à la mort de Gourret-oul-Ayn que 
TAltesse Eternelle serait devenue ce qu'elle est aujour- 
d'hui. Mais cette opinion ne me paraît pas tout à fait ortho- 
doxe, et il serait possible qu'elle ne fût, chez quel- 
ques-uns, que le produit de l'espèce d'idolâtrie que la 
Consolation-des-Yeux avait fait naître. 

Il en est de même pour tous les autres membres de 
l'Unité : leur essence, à leur mort, ne quitte point la terre. 
Elle reste, elle s'adjoint à une âme déjà vivante et rem- 
plit ainsi le vide qui avait semblé se faire. C'est pourquoi 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh et les autres saints ont gé- 
néralement annoncé qu'ils allaient renaître dans quelques 
jours. En réalité cependant, et à proprement parler, ce 
n^est pas une renaissance comme l'entendent les partisans 

330 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

de la métempsycose indienne. L'âme animale, le corps, 
et^ ce qui est plus, l'individualité physique et morale pé- 
rissent; mais le souffle de vérité, le caractère divin 
ne périt en aucune manière, et allant s'unir à une exis- 
tence terrestre qu'il en trouve digne, il lui donne une va- 
leur égale à celle du martyr qui n'est plus. Ce n'est pas, 
à proprement parler, le même homme, c'est le même es- 
prit. 

Il n'y a pas seulement l'Unité prophétique qui soit 
honorée de cette communication de l'essence divine. 
Cette infusion s^opère dans le sein de chaque fidèle à des 
degrés inférieurs comme le sont les fonctions auxquelles 
ils sont destinés. Sans sa présence, la nature humaine ne 
pourrait rien ; mais là où l'on croit voir un des fidèles rem- 
plir une certaine mission qui a du rapport avec celle de 
quelque saint personnage, soit bâby, soit des révélations 
antérieures, on l'assimile à ce personnage, et l'on dit ainsi : 
C'est rimam Riza, c'est Aly, c'est tel autre grand person- 
nage. En effet, celui dont on parle agit, écrit, conseille, 
pense comme ceux auxquels on l'identifie ont agi, écrit, 
conseillé ou pensé; mais c'est la direction qui lui est im- 
primée par l'essence divine qui est identique à la direc- 
tion précédemment suivie ; en réalité, les hommes sont 
absolument différents. Cependant, comme l'imagination 
des fidèles est flattée de ces rapprochements et de ces con- 
fusions de personnes, on semble les autoriser et les ac- 
cepter, au moins en paroles, et l'on admet que le Bâb est la 
reproduction de MahoAiet, qui l'était du Christ, qui l'était 
de ses prédécesseurs. 

Cette conception de ce que nous appelons la grâce, est 
essentiellement sémitique, et remonte aux sources les 
plus lointaines de la philosophie araméenne. Le chris- 

LES LIVHES ET U DOCTRINE DES BABYS. 331 

tianisme ne l'a acceptée que tellement réduite et transfi- 
gurée, qu'on a quelque peine à la rapporter au type original. 
C'est que le christianisme, avec grande raison, s'est pré- 
occupé de bonne heure de la nécessité de sauver le libre 
arbitre , et il faut avouer qu'il a été puissamment aidé 
dans cette tâche par les tendances de l'esprit germanique. 
L'Islam, sous l'influence chrétienne, s'est beaucoup débattu 
pour arriver aux mêmes résultats. Quoi qu'on en dise 
d'ordinaire , la théologie mahométane se préoccupe très 
fort de la liberté humaine , et la revendique à chaque 
instant, d'autant plus que, se trouvant dans les circons- 
tances les plus défavorables pour sauvegarder ce dogme, 
à cause des habitudes d'esprit de la race à laquelle elle 
s'adresse , et à cause du besoin impérieux de garantir une 
unité divine, serrée par elle jusqu'à la folie, elle est con- 
trainte de répéter à satiété que l'homme est libre et res- 
ponsable, pour réussir à le faire admettre un peu. Au- 
jourd'hui, les bàbys, donnant satisfaction aux tendances 
générales, ont réhabilité purement et simplement l'an- 
cien fatalisme, en le concevant sous la forme d'une ino- 
culation divine, laquelle a lieu ou n'a pas lieu dans les 
âmes. 

Maintenant que nous savons ce qu'est Dieu , ce qu'est 
l'univers et ce qu'est la prophétie ; d'oii elle vient, com- 
ment elle opère, et sur qui en dernier lieu elle repose, 
nous allons être frappés d'une autre particularité : Le 
Bâb et, à certains égards, l'Unité entière dont il est le 
Point, ne constitue pas une révélation définitive, le Bâb 
n'est qu'un précurseur. Il attache le plus extrême intérêt, 
dans le Biyyan, à bien pénétrer le lecteur de ce fait. Il 
n'est venu que pour révéler un certain nombre de vérités 
nouvelles ; il n'abroge pas les prescriptions anciennes 

332 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

dans ce qu'elles ont d'essentiel, il ne préjuge rien sur ce 
qui sera ordonné plus tard. Il est tellement convaincu de 
son insuffisance et de la limitation de ses pouvoirs, qu'il 
Ta marqué profondément dans son livre, ainsi qu'il suit : 
Le Biyyan, étant le livre divin par excellence, doit néces- 
sairement être constitué sur le nombre divin, c'est-à-dire 
sur le nombre 19. Il est 'donc composé, en principe, de 
49 unités ou divisions principales, qui, à leur tour, se sub- 
divisent chacune en 19 paragraphes. Mais le Bâb n'a écrit 
que onze de ces unités, et il a laissé les huit autres au vé- 
ritable et grand Révélateur , à celui qui complétera la 
doctrine , et à l'égard duquel le Bâb n'est autre chose que 
ce qu'était saint Jean-Baptiste devant Notre-Seigneur. La 
doctrine du Bâb est donc transitoire; elle sert de prépara- 
tion à ce qui viendra plus tard; elle déblaie le terrain; elle 
ouvre les voies. Elle ne fait pas davantage, et se garde de 
conclure. Ainsi, par exemple^ le Bâb abolit la kibla, c'est- 
à-dire l'usage musulman et juif de se tourner vers un 
point donné de l'horizon lorsqu'on fait la prière. On con- 
çoit que ni La Mecque, ni Jérusalem n'inspirent une dé- 
votion particulière aux bâbys. Mais il ne substitue pas de 
nouvelle kibla aux anciennes abrogées^ et déclare que sur 
ce point il n'a rien à ordonner, et que ce sera le grand 
Révélateur qui décidera. 

Une grande partie du Biyyan est consacrée à annoncer, 
à expliquer, à faire prévoir l'avènement de cette fraction 
si importante de la vérité. Le Bâb, qui ne veut pourtant 
pas trop en dire, n'y étant pas autorisé^ appelle le Grand 
Inconnu « Celui que Dieu manifestera ». Cependant, il se 
laisse aller à exprimer l'avis que la valeur numérique de 
son nom sera égale à celle des Lettres de la Vie, c'est-à- 
dire à 19, ce qui est, en effet, très plausible, une fois le 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES RARYS. 333 

système admis. Les fidèles se sont donc mis à la recherche 
du nom que pouvait cacher ce mystère, et ils inclinent à 
croire que ce nom est Yahya, celui de l'Altesse Éternelle, 
du chef actuel de la religion. 

La solution de ce problème n'est pas seulement, à 
leur point de vue, d'un intérêt pieux ou de curiosité, 
elle implique les plus g-raves résultats. Ainsi, le Bâb a 
prononcé que l'apparition de « Celui que Dieu manifes- 
tera » coïnciderait avec les apprêts du Dernier Jugement, 
et que ce serait ce prophète qui, en réalité, introduirait 
l'univers purifié dans le sein de la divinité qui l'attend. 
Sous ce rapport, « Celui que Dieu manifestera » sera 
l'Imam Mehdy, sera Jésus-Christ arrivant sur les nuées 
pour juger la terre. Si nous devons considérer TAltesse 
Éternelle comme étant, en effet, « Celui que Dieu mani- 
festera, » nos jours sont comptés, et la fin des temps 
approche. Mais plusieurs bâbys inclinent à croire qu'il 
ne faut pas comprendre ainsi les choses; que l'Altesse 
Éternelle actuelle n'a pas le caractère définitif que l'on 
croit, et que ce n'est qu'une continuation du Bâb. Sui- 
vant cette manière de voir, qui, ce semble, pour peu que 
le monde ne prenne pas fin avant une vingtaine d'années, 
finira par s'établir universellement parmi les religion- 
naires, l'Altesse Eternelle^ ainsi que les docteurs dont 
elle est entourée, continueront toujours, au nombre de 19, 
la permanence de l'Unité, qui s'est manifestée d'abord 
dans le Bâb et ses compagnons, de sorte que désormais 
le monde, suffisamment avancé dans la voie du progrès, 
jouira d'une continuité de communication intime avec 
Dieu, d'une émanation constante de grâce, d'une énergie 
régénératrice telle que les siècles précédents n'avaient 
pas été en état de la recevoir. Quant au Jugement, il n'y 

334 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

a pas de doute que FAllesse Eternelle, soit qu'on doive ou 
non voir en elle « Celui que Dieu manifestera, » y doive 
présider, attendu que le Bâb a annoncé deux espèces de 
Jugement. L'un prend place à la fin de chaque période 
prophétique : les hommes qui ont vécu dans cette pé- 
riode sont jugés par le nouveau prophète au point de 
vue de la doctrine qu'il a apportée. S'ils ont été obéis- 
sants à leur loi, s'ils ont accompli, en esprit et en vérité, 
toutes ses prescriptions, la grâce chez eux a abondé 
dans la mesure relative oii elle pouvait le faire, et ils 
jouissent du bien^, du bonheur que leur prophète parti- 
culier aura annoncé et promis. Pour les méchants, provi- 
soirement, ils sont châtiés comme ils devaient s'attendre 
à Têtre. 

Puis, au jour du Jugement Dernier, auquel présidera 
(( Celui que Dieu manifestera, » tous les hommes purs des 
générations précédentes comparaîtront. Le prophète les 
félicitera de leurs efforts, de leur piété, de leur soumis- 
sion aux ordres qui leur avaient été transmis, et en ré- 
compense de leur vertu, il leur révélera ce* qu'il pourra 
donner lui-même de vérité. Alors, préparés suffisamment, 
ils se réuniront à DieU;, et vivront en lui, participant à 
toutes ses perfections, à toutes ses félicités, en un mot, 
ils seront lui. Quant aux méchants, ils seront anéantis, 
le néant seul étant le véritable terme du mal. Ainsi les 
bâbys se proposent, comme suprême récompense, l'uni- 
fication avec Dieu. C'était aussi la théorie de la plupart 
des gnostiques. 11 n'est pas besoin d'ajouter que la nature 
entière partage le sort de Thumanité : ce qui en elle est 
bon et pur retourne à l'essence divine, et ce qui est mau- 
vais tombe dans le néant. 

Tous les grands linéaments de la doctrine étant ainsi 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 333 

tracés, nous pouvons descendre auK détails. Le Bâb sem- 
ble établir pour la société bâbye un gouvernement à la fois 
monarchique, théocratique et démocratique. Il y aura des 
rois, qui compteront avec un puissant clergé et seront 
tenus à protéger leurs sujets. Le clergé, formé, ainsi que 
je l'ai déjà dit, à l'image de l'unité divine et de l'unilé 
prophétique, sera constitué en collèges de prêtres compo- 
sés chacun de dix-neuf pontifes. Les sanctuaires les 
plus vénérables seront érigés sur les tombeaux des mar- 
tyrs, et singulièrement, suivant la prescription du Bâb lui- 
môme, là oii il aura été mis à mort. Puis^ il y en aura 
d'autres nécessairement, dans les villes, surtout dans les 
capitales; enfin^ chaque maison devra contenir son ora- 
toire. 

Dans les temples seront employées les matières les plus 
précieuses, les plus riches étoffes. Tout ce qu'il y aura de 
plus excellent dans le pays devra y être consacré et y 
figurer, de même que les oratoires privés devront être 
embellis de ce que chaque maître de maison possédera 
de plus beau et de plus précieux. Le service divin, dans 
les occasions d'ailleurs rares où il est prescrit, se célébrera 
au son des instruments de musique et par des chants. 
Chaque fidèle sera assis pour [prendre part à ces solenni- 
tés; les prêtres auront des trônes élevés, d'oii ils préside- 
ront à tout. Quant aux fidèles, ils mettront dans les talis- 
mans une confiance entière et absolue, et d'abord, en 
témoignage de cette confiance, chaque homme portera 
constamment sur soi une amulette en forme d'étoile, dont 
les rayons seront formés par des lignes contenant des 
noms de Dieu; chaque femme doit avoir, de même, une 
autre amulette, combinée d'une manière analogue, mais 
avec d'autres noms, et en forme de cercle. C'est ce que 

336 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

le Bâb appelle dans le Biyyan les Formes et les Cercles^ 
il y fait parler Dieu ainsi : 

« En vérité, je t'ai donné les Formes et les Cercles^ 
« et je t'ai témoigné ainsi ma faveur. Dis : « Toute 
« l'Exposition est contenue dans ceux-ci. Certes, tracez- 
« eh autant que vous pourrez, afin de les lire (constam- 
« ment) ! » 

La raison de ce respect, de cette passion pour les talis- 
mans est facile à concevoir. Puisque nous avons vu pré- 
cédemment l'identité des lettres, des sons, avec les noms, 
avec les attributs divins desquels résultent les mondes, 
puisque toute la création et ses énerg-ies sont exprimées 
par des harmonies de chiffres et de nombres qui s'em- 
boitent les uns dans les autres, il est clair que l'homme 
est amené naturellement à mettre une confiance extrême 
dans le pouvoir qu'il possède de combiner aussi les nom- 
bres, de disposer des sons et des signes. De là, s'adres- 
sant à toute la nature, comme lui émanée du sein de 
Dieu, il interrogera ses forces, qui répondront partout. 
C'est ainsi que le Bâb recommande avec insistance qs 
cachets de cornaline; il veut qu'on en porte; il veut 
qu'on en mette aux doigts des morts; il décide ce qu^on 
devra inscrire dessus ; enfin il adopte pleinement, il con- 
sacre à nouveau la science talismanique et la relève sans 
hésiter de la condamnation prononcée contre elle par le 
Christianisme, et, avec regret, prononcée aussi par l'Islam. 
Si l'on rapproche ce trait bien frappant de ce qu'on a 
vu plus haut sur la renaissance des temples et des col- 
lèges de prêtres, on en conclura que le Bâb veut simple- 
ment ramener les populations à ce paganisme araméen 
qui ne fit explosion qu'assez tard dans le polythéisme 
grec et romain, mais qui s'en empara si bien, que l'em- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BARYS. 337 

pereur Julien, prétendant revenir au passé, ne put pas 
s'élever au-delà du chaldaïsme ; il lui fut impossible de 
remonter aux vrais cultes de la Grèce et de Rome. Au- 
jourd'hui, cet ancien araméisme, que Ton devait croire 
bien mort, bien oublié, bien effacé de la surface de la 
terre jusqu'en ses dernières traces, on le revoit, et on 
peut juger s'il est faible, s'il est mourant, s'il manque 
d'énerg-ie. On dirait que son sommeil n'a fait que le re- 
tremper. 

Personne ne saurait se laisser aveugler par le dogme 
unitaire au point de croire que le polythéisme n'est pas là 
en germe, et en germe patent. Toutes ces manifestations, 
tous ces Éons que nous avons connus, auxquels nous 
avons parlé, que nous connaissons encore, qui ont com- 
battu dans le Mazendérân, qui ont souffert à Téhéran ou à 
Tebriz, auront des symboles dans dix ans, des statues 
dans vingt; dans cent ans les critiques pourront con- 
tester leur existence réelle, tout aussi bien que celle du 
Yaldabaoth gnostique. Voilà donc l'Asie prise sur le fait. 
Elle n'oublie rien, rien au monde, et son génie a une 
obstination logique, un entêtement qui ne se laisse 
jamais détourner et ne sera jamais définitivement vaincu. 
Je ne puis m'empêcher d'admirer dans son genre cette 
obstination grandiose qui prétend de nouveau faire pro- 
mener sous nos yeux les prêtres de Ninive, les sages de 
Babylone; nous faire assister à leurs discours, et nous 
rouvrir les savantes écoles de Poumbedita et de Boushyr, 
afin de reprendre les leçons là où le christianisme et l'Is- 
lam les ont interrompues. Et ce n'est pas à dire qu'une 
renaissance si singulière soit l'œuvre de quelques lettrés 
maniaques, de quelques cerveaux archéologiques : les 
populations ne la comprennent que trop, ne la veulent 

22 

338 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

que trop, et l'on a vu si, pour la défendre, elles savent tuer 
et mourir. 

Les bâbys ont, d'ailleurs, le grand et principal carac- 
tère de la foi religieuse, celui des époques croyantes : ils 
ne demandent pas la tolérance et ne la promettent pas. 
Au contraire : dans ce même temps où le Bàb, enfermé 
au fort de Tjehrig, attendait la mort, ce jeune homme de 
vingt-sept ans adressait à ses sectateurs cet ordre émané 
de Dieu : 

« Certainement, vous prendrez à celui qui n'a jamais 
« pénétré dans l'Exposition (à l'infidèle) tout ce qu'il pos- 
« sède. Et s'il embrasse la foi, rendez-le lui. Cette règle 
« doit être observée partout, si ce n'est dans les pays oii 
« vous n'avez pas l'autorité. » 

Ainsi l'infidèle, celui qui n'est pas bâby, n'a pas le droit 
de rien posséder ; ce ne saurait être une personne civile, 
un membre de l'État. « L'Exposition « ne dit pas qu'on 
doive le réduire en esclavage; mais sous quelque forme 
que se manifeste la nullité sociale et légale de l'infidèle 
dans la société bâbye^ elle n'en est pas moins une réalité. 
Cette nullité, on a tout lieu de le croire, trouverait dans 
la pratique de telles difficultés à s'établir, qu'on peut bien 
admettre qu'elle n'aurait pas lieu d'une manière bien 
stricte; mais elle est de dogme et a pour double cause, 
d'abord le sentiment de répulsion qu'inspire tout partisan 
obstiné de Terreur, ensuite le désir d'amener Tuniver- 
salité des hommes à la vraie foi» C'est ce qui a déterminé 
le Bâb, dans un autre passage de l'Exposition, à prononcer 
que Tinfidélité ne devait pas être permise dans les cinq 
contrées dont les noms suivent : TAragh, l'Azerbeydjanj 
le Fars, le Khorassan et le Mazendérân, c'est-à-dire dans 
le noyau de l'empire persan. 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BARYS. 339 

Pourtant, le bâbysme n'est nullement sanguinaire dans 
ses préceptes. Après avoir prononcé que l'on devait dé- 
pouiller les infidèles, le Bâb ajoute : 

« Si une terre est conquise par Jes sectateurs de l'Ex- 
« position, qu'on y prenne ce qui a le plus de valeur 
(( pour le donner à celui qui commandera les fidèles, et 
« ensuite conservez les existences (ne mettez personne à 
« mort). » 

On voit qu'il n'est pas commandé^ et même qu'il n'est 
pas permis d'ôter la vie à qui que ce soit pour cause reli- 
gieuse. Il y a plus, il est licite, d'après un autre pas^ 
sage, de faire le commerce et d'entretenir des relations 
d'amitié avec les infidèles. Dans Jes circonstances ac- 
tuelles, les bâbys, qui éprouvent une haine très âpre pour 
les musulmans, montrent beaucoup de sympathie aux 
juifs, aux guèbres, aux chrétiens même. Il faudrait voir 
ce que tout cela deviendrait au jour du triomphe. J'ob- 
serve, cependant, que deux grandes causes de haine sont 
écartées : les bâbys ne l'ont pas de prières, excepté dans 
des circonstances solennelles et prévues par la loi; en- 
suite ils n'admettent pas l'idée de l'impureté légale. Le 
Bâb prend même grand soin de faire remarquer que l'on 
peut se laver si cela convient, et pour son propre agré- 
ment, mais que les ablutions n'ont absolument aucune 
valeur religieuse et ne causent à Dieu ni peine ni plaisir. 
La différence des formes d'oraison est, entre les gens du 
commun, une des sources les plus ordinaires de mépris 
mutuel. Les bâbys, en les supprimant pour leur compte, 
à très peu de chose près, ont simplifié la situation. Quant 
à l'impureté légale, l'opinion publique a déjà fléchi sous 
ce rapport parmi les musulmans. On s'en moque volon- 
tiers ; c'est pourtant encore une prétention chez les unSj, 

340 LÉS LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

une hypocrisie chez les autres, mais ce n'est plus une 
conviction chez personne. L'orgueil intraitable des juifs 
continue seul à en faire grand usage; mais, en somme 
et fort heureusement, cette doctrine est en décadence 
manifeste, et si les bâbys réussissent à l'abroger, ils ren- 
dront un service véritable à la société asiatique. C'était 
une des plus riches sources de mauvais sentiments et une 
cause perpétuelle d'antipathies. 

Les bâbys, comme les musulmans, sont très aumô- 
niers. Voici, du reste, comment le Bâb ordonne que se 
fera le partage du butin dans toute ville ou tout pays 
conquis. 

On commencera par nommer un préposé chargé non 
seulement de recueillir, mais encore de faire valoir la 
part de conquête prélevée la première et qui appartient 
à (( Celui que Dieu manifestera. » Cette part est destinée à 
s'ajouter à d'autres et à être perpétuellement grossie, de 
manière à former un fonds de réserve pour le jour où le 
révélateur suprême pourra en avoir besoin. En atten- 
dant, ce trésor sera administré par un préposé dont le 
Bâb n'indique pas l'origine, mais qui, de toute évidence, 
sera nommé par les représentants de Tunité prophé- 
tique ou par le Point, et relèvera d'eux. Voilà le trésor 
de la religion constitué. 

Ensuite on prélèvera un cinquième, qui appartiendra 
aux Lettres Primitives, c'est-à-dire à la réunion des dix- 
neuf inspirés. 

Après cela, le sixième sera consacré à l'entretien des 
tombeaux des martyrs et à celui de leurs femmes, ainsi 
que de leurs enfants. Quant à ce qui restera, on l'em- 
ploiera à doter et à marier les pauvres, et s'il se trouve 
encore quelque chose qui n'ait pas été compris dans 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES RARYS. 341 

la somme du butin, on pourra l'appliquer aux dépenses 
des temples. Cependant le Bâb ajoute expressément 
ceci : 

« On le donnera tout entier aux fidèles, ce qui vaut 
« mieux, suivant la prescription du livre de Dieu ; et on le 
« donnera de manière à ce que tous sur la terre aient du 
« butin. C'est là le bienfait de Dieu. En vérité, Lui, il est 
« le bienfaisant, le généreux! » 

Ainsi, le clergé et les pauvres, il n'y a guère que ces 
deux partageants. Cependant on a vu ailleurs que celui 
qui commandera les fidèles a droit à la meilleure part. Il 
est douteux que ce chef puisse jamais être pris hors du 
sacerdoce; nous en avons eu quelques preuves par les 
premiers guides des croyants, qui ont tous été des 
hommes prophétiques. Cependant il est question des rois 
quelque part, mais très peu. Le rôle du souverain sera 
probablement très effacé, s'il ne fait pas partie lui-même 
des dix-neuf; mais il est d'autant plus probable qu'il en 
fera partie, que la légitimité royale ne pouvant se séparer 
de rimamat, ou plutôt de l'héritage de Tlmamat, le Bâb, 
et par lui le Point qui lui succède et ceux qui viendront 
après, doivent être considérés comme les seuls préten- 
dants légitimes. Quoi qu'il en soit, le roi a son devoir 
tracé : défendre la religion et en être Tardent propagas 
teur. Quant à ses droits, ils sont également définis, mai- 
d'une manière très brève. De chaque miskal d'or on doit 
lui donner cinq cents dinars; de chaque miskal d'argent, 
cinquante. C'est la loi. Si Ton paye, on fait son devoir, et 
Dieu vous en saura gré. Mais si Ton ne paye pas, on ne 
saurait être contraint, et c'est à Dieu seul qu^il appartient 
de punir. 

« JNe demandez pas aux hommes la somme pour la- 

342 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

quelle ils sont inscrits au rôle des contributions, afin de 
n'affliger personne ; car, eux-mêmes savent ce qu'ils ont 
à faire. S'ils ne donnent pas ce qu'ils doivent légalement 
au fisc, certes, en vérité, ils tomberont dans les comptes 
de Dieu. » 

Les populations asiatiques n'ont jamais aimé l'impôt. 
Il leur semble dur de donner leur argent, sous quelque 
prétexte que ce soit. Ce qui se révolte surtout en elles, 
en pareil cas, c'est l'idée de la valeur immense accu- 
mulée par leur imagination sur la moindre pièce de 
monnaie. Tous les prophètes, sans exception, ont donné 
raison à cette répugnance nationale et l'ont flattée. Le Bâb 
a répété là-dessus ce qu'on avait déjà dit avant lui; mais 
il est à croire que, bien qu'il défende même aux prêtres 
d'exiger leur dû, et même de le demander, il n'a pas 
beaucoup plus de chances d'être obéi au pied de la lettre 
que ses prédécesseurs. Cependant, on ne voit pas trop, 
non plus, comment s'y pourront prendre les autorités 
politiques ou religieuses pour contraindre les résistances ; 
car si le Bâb leur laisse, en certains cas, quelques moyens 
d'action, ces moyens sont extrêmement faibles. Pas une 
seule fois, dans l'énumération des châtiments qu'il auto- 
rise, on ne voit figurer la peine de mort. Cela peut pa- 
raître singulier chez une secte qui a trop prouvé à quel 
point elle possédait l'énergie guerrière et qui a pratiqué 
sur ses ennemis tous les excès de férocité dont elle avait 
eu elle-même à souffrir. Mais tout cela se passait entre 
croyants et infidèles; c'était dans un moment d'exas- 
pération et de luttes. On ne saurait s'en autoriser comme 
d'un exemple de la conduite à tenir envers les fidèles. 
Ici, les prescriptions n'ont rien d'équivoque : non seule- 
ment elles n'autorisent pas et ne nomment pas même la 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 343 

peine de mort, mais elles interdisent formellement la tor- 
ture et les coups. 

« En vérité, Dieu vous a défendu dans l'Exposition 
de recourir aux coups, quand bien même on vous frappe- 
rait de la main sur l'épaule, m 

Il n'existe que deux sortes de châtiments légaux : 
i° les amendes multipliées, suivant la gravité des faits, 
par le nombre mystique 19. Les riches doivent les 
acquitter en or, les pauvres en argent; ainsi là où les 
premiers auront à payer 19 miskals d'or, les autres ne 
donneront que 19 miskals d'argent; 2» l'interdiction 
d'approcher des femmes pendant un nombre de jours ou 
de mois proportionné à la gravité du délit. Hors de là, 
point de pénalité. 

Nous avons vu tout à l'heure que le butin devait une 
part assez considérable aux nécessiteux. Comme le Bâb 
n'a pas trouvé cela suffisant, il fait de l'aumône une obli- 
gation étroite. Il rappelle aux riches qu'ils ne sont que 
des dépositaires, que personne sur la terre ne possède 
rien et que tout est à Dieu ; en conséquence, les riches 
doivent donner pour la religion et pour ceux qui n'ont 
rien ou qui n'ont pas assez. Mais il défend absolument 
la mendicité, il la flétrit, ne la tolère sous aucun pré- 
texte. Je ne regarde pas comme impossible que le Bâb se 
soit inspiré ici de quelques renseignements qui lui se- 
ront parvenus sur les idées des Anglais à cet égard. Du 
moins je dois dire que des natifs eux-mêmes ont cette 
opinion et me Font communiquée. En tout cas, une telle 
prescription tranche avec les notions les plus répandues 
parmi les Asiatiques, qui, d'ordinaire, sont portés à con- 
sidérer la profession de mendiant comme plutôt méri- 
toire que honteuse. Ils y voient volontiers un renonce- 

344 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

ment philosophique à la vaine gloire du monde, et ils 
estiment sage celui qui se met au-dessus des humiliations 
et consent à abandonner tous les soins de cette vie. 

Je ferai toutefois remarquer que le mépris systéma- 
tique de la mendicité se déduit assez logiquement de Fen- 
semble des doctrines du Bâb. Sans doute il était lui- 
même un mystique, mais il recommande fortement la 
vie pratique et fait un cas particulier du commerce. 
On a vu qu'à propos du butin il veut qu'on le confie à 
un proposé chargé de faire valoir par la spéculation la 
part afférente à « Celui que Dieu manifestera. » Il imagine 
évidemment une société où Tétat de guerre n'existera 
plus, qui vivra pour fonder et augmenter le bien-être. 
C'est ainsi que le repos, la tranquillité d'esprit, les rela- 
tions affectueuses, une extrême politesse sont recom- 
mandées par le Bâb. Il va jusqu'à stipuler que lors- 
qu'on reçoit une lettre, il faut y répondre par écrit, 
attendu qu'il ne serait pas convenable de répondre de 
vive voix. 11 veut qu'on évite avec le plus grand soin les 
discussions de tout genre; et c'est sans doute pour fonder 
cette harmonie absolue dans sa république que, tout en 
ordonnant à Fhomme de tendre constamment à déve- 
lopper son esprit par la pratique des livres, il ordonne 
y aussi de détruire, de brûler avec un soin jaloux les pro- 
ductions intellectuelles étrangères à sa doctrine. On ne 
doit pas s'en occuper, on doit les craindre, les haïr; ce 
sont autant d'instruments de désordre et de perdition. 
Le moindre mal qu'elles puissent produire, c'est d'empê- 
cher les fidèles de marcher d'un pas ferme dans la route 
qu'il leur a ouverte, et de les soumettre à l'influence dé- 
létère de doutes constants. 
Les bâbys, plus heureux et plus libres que les musul- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES RARYS. 345 

mans , ne doivent pas craindre ce qui contribue à donner 
de la joie et du plaisir. Les riches vêlements, les étoffes do 
soie et d'or, les broderies, sont recommandés non moins 
que les pierres précieuses et les joyaux. Les fidèles peu- 
vent^ ils doivent, dans la mesure de leurs ressources, 
s'en procurer et en jouir en pleine satisfaction d'esprit. 
C'est surtout au jour de leur mariage qu'il leur faut s'en- 
tourer de tout l'éclat et de toute la félicité possibles. 

« Habillez-vous de vêtements de soie au jour de vos 
« noces et, si vos moyens vous le permettent, ne portez 
« que cela. Et quant à ces vêtements dont vous serez 
« couverts au moment du mystère de votre bonheur, 
(( faites les faire d*or et d'argent; mais si vous n'en pos- 
« sédez pas de tels, ne soyez pas affligés. En vérité, moi 
« qui suis votre Seigneur, je vous en donnerai, dans votre 
« dernier jugement, si vous êtes croyants à moi et à mes 
« préceptes. » 

Le Bâb attache une importance extrême au mariage. 
Il est en cela d'accord avec tous les sages orientaux , 
quant à l'apparence du moins ; car il faut avouer qu'il 
diffère d'eux en cette matière sur des points essentiels et 
que sa religion a une bien autre portée. Tandis, que 
l'Islam ne songe qu'à la propagation de l'espèce, les pré- 
ceptes du Bâb tendent à constituer ce grand desideratum 
des civilisations asiatiques, la famille, qui n'existe là que 
par exception. Il débute en exposant les motifs qui le 
portent à ordonner le mariage. 

(c II est nécessaire pour tous les êtres, dit-il, qu'il reste 
« de leur existence une existence, et certes il faut qu'ils 
« se marient entre eux lorsqu'ils ont passé l'âge de onze 
« ans, et celui qui le peut et n'accomplit pas la tâche de 
ce la propagation, son œuvre ne se fait pas. » 

346 LES LIVRES ET U DOCTRINE DES BARYS, 

Lorsque les époux sont mariés, il tolère qu'on prenne 
une seconde femme, mais il ne le recommande en aucune 
façon; il interdit sévèrement les concubines, et il est si ma- 
nifestement opposé d'intention à la polygamie , que ses 
successeurs considèrent comme mauvais d'user de la to- 
lérance qu'il a montrée quant à la dualité des femmes. Je 
ne crois pas qu'il y ait dans cette sévérité une bien grande 
difficulté aux yeux des Asiatiques; en réalité, les gens 
qui ont plusieurs femmes constituent l'exception même 
parmi les musulmans. La majorité se contente d'un 
unique mariage, et les Orientaux, parce qu'ils con- 
naissent de visu les inconvénients de la situation con- 
traire, apprécient tous nos arguments mieux que nous 
ne pouvons le faire nous-mêmes; ils nous en fourniraient 
de nouveaux au besoin. Il faut, d'ailleurs, tenir compte 
de ceci, que le Koran n'a permis la pluralité des femmes 
qu'à cause de « la dureté de nos cœurs. » Les Arabes, pour 
des raisons faciles à apprécier, ne peuvent trop faire 
autrement dans le désert que d'avoir plusieurs femmes. 
Ce sont des servantes qu'ils se donnent à bon marché et 
que leurs moyens ne leur permettraient pas d'obtenir 
autrement ; c'est aussi une protection gratuite et légitime 
qu'ils étendent autour d'eux sur des êtres faibles, inca- 
pables de s'en passer. On prétend que des raisons ana- 
logues expliquent jusqu'à un certain point des faits ana- 
logues chez les Mormons. En outre, l'organisation même 
de la tribu et son genre de vie neutralisent dans une 
grande mesure les inconvénients du système et, en don- 
nant à la famille une autre forme, lui permettent cepen- 
dant d'exister. 

Mahomet avait été sensible aux inconvénients mani- 
festes de la polygamie , et il en restreignait beaucoup 

LES LIVRKS ET LA OOGTftlNE DES RAKVS, 341 

l'usage, contrariant par là tous les droits anciens. Au- 
jourd'hui, le Bâb s'étant trouvé en face d'une société 
où, sur vingt hommes, dix-neuf au moins n'ont qu'une 
femme, il est allé plus loin que son devancier, et il a 
manifestement tendu à interdire ce que l'autre accep- 
tait, bien qu'avec répugnance. Ajoutons aussi que les 
nossayrys et les chrétiens sont là, les premiers sur- 
tout, en nombre considérable, pour l'autoriser de leur 
exemple. Mais il a fait deux pas de plus, bien autrement 
décisifs : il a défendu le divorce et abrogé l'usage du 
voile. 

En ce qui est du premier, c'est la plaie de la société 
persane. La facilité de changer de femme à tout mo- 
ment et pour le plus futile prétexte^ les mariages à 
terme qui en sont la conséquence, ont plus fait que la 
polygamie pour dépraver la société en rendant impos- 
sible Tunion réelle des époux. Il est peu de femmes de 
vingt-deux à vingt-quatre ans qui n'aient eu deux ou 
trois maris. Le Bâb s'est exprimé ainsi à ce sujet : 

(( Ne rapproche pas le tha du gaf (ne divorce jamais) : 
ou si tu es dans l'obligation de le faire, attends le cycle 
d'une année. Il se peut que tu te reprennes d'affection 
pour l'unité (pour l'union). Et sache qu'il y a une per- 
mission donnée à ceux qui tiennent à leurs femmes de se 
réconcilier avec elles quatre-vingt-dix fois, même après 
qu'ils ont attendu un mois. Puissiez-vous ne pas demeu- 
rer dans l'ombre des portes qui mènent en dehors de la 
vérité ! » 

Pour comprendre ce que signifie l'attente d'un mois, 
il faut se rappeler que la loi musulmane n'a pas trouvé 
de meilleur moyen pour empêcher les divorces hâtifs, 
que de stipuler qu'on ne pourrait reprendre la même 

348 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

femme que trois fois; que si on voulait la rappeler une 
quatrième, il fallait auparavant qu'elle eût contracté une 
autre union suivie d'un divorce et de trois mois de délai. 
Ainsi le bâbysme met fin à un grand désordre moral, en 
détruisant ces facilités et même ces obstacles. 

Il ne tend pas moins à ce but en retirant aux femmes 
Tusage du voile. Cette habitude couvre des désordres 
infinis, entraîne tous les inconvénients de Tisolement de 
l'homme et rend l'éducation première des enfants on ne 
peut plus dangereuse et même perverse, car des mères 
qui ont toujours vécu dans la licence complète de l'inté- 
rieur ont, à tout le moins, des habitudes de langage 
d'une grossièreté sauvage et un laisser-aller du plus mau- 
vais exemple. Cette singulière habitude de cacher le visage 
des femmes repose du reste sur le motif le plus futil. Ce 
n'est pas une prescription religieuse; ce n'est pas non 
plus, comme on le suppose en Europe, une précaution de 
la jalousie. C'est tout simplement une convenance. Les 
anciens rois de Perse, avant l'Islam, et les grands sei- 
gneurs qui se trouvaient assez considérables pour vivre 
sur le même ton, se montraient le moins possible en 
public. La plupart du temps les gens qui avaient à les 
entretenir leur parlaient derrière un rideau. C'était un 
signe de grandeur; ce fut bientôt la marque nécessaire 
d'un certain rang dans le monde. Sous les Arsacides, 
gens brusques, peu raffinés et qui vivaient à l'ancienne 
mode, non seulement les hommes, pour grands qu'ils 
fussent, n'avaient pas de pareilles idées, mais les femmes 
ne se cachaient pas non plus. 

Vasthi est qualifiée d'altière Vasthi pour cette raison 
seule qu'elle refusa de venir prendre part aux joyeusetés 
publiques d'Assuérus: les conseillers du monarque se dé- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 349 

clarèrent indignés d'une pareille conduite, qui, si elle 
.n'était réprimée, les exposerait au mépris de leurs femmes, 
tenues, il faut le croire, à figurer régulièrement dans les 
banquets où les hommes s'enivraient et où elles s'eni- 
vraient elles-mêmes. Quand on s'amuse en Orient, on 
s'affole; il n'y a pas de nuances. 

Il fut donc convenu un jour qu'une femme distinguée 
et de belles manières devait se tenir à l'écart de tout et ne 
pas même se laisser voir. Les femmes des tribus arabes, 
qui ne suivaient pas les modes, conservèrent les an- 
ciens usages libres, elles ne s'enfermèrent pas dans 
leurs tentes, non plus que celles qui habitaient les villes, 
dans leurs chambres. Mahomet trouva les choses dans 
cet état, et pendant longtemps il n'y changea rien. Ses 
femmes conversaient avec les musulmans, se montraient 
sans difficulté, recevaient des visites, en rendaient sans 
que l'on fit sortir les hommes. Il leur arriva même de 
prendre part à des repas où des compagnons de leur 
mari assistaient, et personne n'y trouvait à redire. Mais 
lorsque le Prophète fut devenu un grand personnage 
suivant le monde, qu'il fut un prince^ qu'il sentit le 
besoin de prendre des manières et de suivre des usages 
conformes à l'idée qu'on devait se faire de son rang, 
il copia les habitudes domestiques régnant à la cour 
des Sassanides, ce modèle de toutes les grandeurs con- 
temporaines, et les femmes se voilèrent, s'enfermè- 
rent et n'admirent plus aucun homme auprès d'elles, 
absolument comme chez nous une ouvrière qui devient 
une dame se met à porter un chapeau. La preuve que, 
dans la réclusion et la voilure des femmes du Prophète, 
il n'y eut jamais autre chose que ce que j'indique ici, 
c'est que, si les femmes qui pouvaient prétendre à un 

35Ô LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABVS. 

certain rang' dans le monde s'empressèrent de les imiter, 
je peuple ne s'en piqua pas; surtout dans les tribus on 
ne s'en soucia jamais. Il vint cependant une époque oii 
pour les gens scrupuleux ce fut un grand cas de voir à 
découvert le visage d'une femme; mais ce sont des sub- 
tilités et des raffinements qui n'ont pas de raison solide 
d'exister, et si l'usage du voile a fini par se généraliser, 
par descendre jusqu'aux plus basses classes de la popula- 
tion urbaine et même des villages, c'est par la même 
raison qu'aujourd'hui, dans les rues de Téhéran, les épi- 
ciers et les muletiers se traitent d'Excellences. Il suffit de 
voir la facilité avec laquelle le voile disparaît dans les 
mœurs^de Conslantinople, — et certes, s'il existait quel- 
que motif vraiment sérieux pour le maintenir, les Turcs, 
d'ailleurs fort étroits dans leurs idées^ s'y cramponne- 
raient obstinément, — pour concevoir que cette coutume 
n'est ni aussi solide ni aussi liée aux mœurs des pays 
orientaux qu'on se l'imagine d'ordinaire. C'est pourquoi 
le Bâb, qui montre ailleurs encore que ses réflexions 
s'étaient attachées avec force à la constitution de la fa- 
mille, n'a plus voulu tolérer un usage qui contribue à la 
perversion des mœurs et a pu écrire ceci dans son Expo- 
sition : 

« Celui qui est instruit dans la nation (tout bâby) est 
autorisé à voir toutes les femmes, à leur parler et de 
même à être vu d'elles. En vérité, ô mes serviteurs! vé- 
nérez-moi, respectez-moi; et si les rapports libres entre 
les deux sexes ont lieu en dehors de ce qui est néces- 
saire entre deux personnes, dites : Au dessus de dix-huit 
paroles, craignez de continuer l'entretien. Sachez que 
vous ne sauriez en tirer aucun profil. )) 

On voit que, par cette réserve ^ le Bâb cherche à pré^ 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. Ui 

venir les dangers d'un commerce trop familier et qu'il 
les redoute, comme font les autres législateurs. Les mu- 
sulmans, cependant, accusent les bâbys d'avoir des agapes 
secrètes où Ton éteint les lumières et où toutes les pro- 
miscuités sont permises. C'est un genre d'accusation 
respectable par son antiquité, et peut-être doit-on le 
considérer comme le monument de la haine confession- 
nelle le plus ancien qui soit au monde. Les juifs et les 
païens adressaient ce même reproche au'X chrétiens pri- 
mitifs, et il est plus que douteux qu'ils en fussent les 
inventeurs. Depuis ce temps, les différentes sectes n'ont 
pas cessé de se le prêter comme arme de guerre. On 
en a fait usage contre les ophites, contre les carpo- 
cratiens, contre les disciples de Manichée, contre bien 
d^'autres; les musulmans s'en escriment contre les nos- 
sayrys et, on le voit, contre les bâbys. Ainsi généralisé, 
cet argument perd un peu de sa valeur, et d'après ce 
qu'on vient de lire des prescriptions de l'Altesse Su- 
blime, il paraît qu'il faut ici le considérer comme une 
simple injure. 

Malgré ses précautions de prudence quant aux rapporta 
entre les sexes, le Bâb veut que la sociabilité existe à un 
degré suprême et il y convie les femmes. Chaque jour, 
un fidèle doit recevoir des hôtes à sa table, et il les doit 
avoir nombreux dans la proportion de sa fortune et dans 
un rapport mystique avec le grand nombre dix-neuf. Les 
femmes sont admises à ces repas. 

Le Bâb témoigne pour elles une sollicitude, une attention 
constantes. Sachant combien elles attachent de prix aux 
pratiques religieuses et sont passionnées pour les pèle- 
rinages, il ne veut pas les leur interdire absolument, mais 
il marque, autant qu'il peut^ que c'est par pure condes-. 

352 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

cendance; encore veut-il qu'il n'en puisse résulter aucune 
fatigue, aucun danger pour leur santé; s'il devait en "être 
autrement, il s'y oppose. A peine leur recommande-t-il 
la prière, et il la leur fait, autant que possible^ douce et 
aisée. Voici, par exemple, ce qu'il dit sur les pratiques 
pieuses : 

ce Si vous voulez empêcher que les femmes ne se fassent 
du chag-rin, ne leur refusez pas ce qu'elles désirent quant 
au fait d'aller en pèlerinage, pourvu qu'elles n'aient pas 
à essuyer trop de fatigues dans le chemin, et lorsqu'elles 
sont domiciliées sur le territoire du sanctuaire... Si elles 
désirent l'amour de leurs maris, de leurs enfants, cela vaut 
mieux pour elles, et qu'elles ne s'occupent pas de ce qui 
pourrait leur donner du souci. En vérité, vous, femmes, 
vous avez été créées pour vous-mêmes et pour vos en- 
fants; donc, vous n'êtes pas maîtresses de faire des voya- 
ges, et certes^ rendez grâce à Dieu pour ce dont il vous a 
dispensées, et Dieu est le savant, le sage ! » 

Ailleurs, en parlant de la fiancée, il dit aux fidèles, en 
leur recommandant de lui prodiguer les parures et tout 
ce qui peut lui causer de. la joie et augmenter sa beauté : 

(( Ornez votre ornement! glorifiez votre gloire ! » 

La même affection qu'il porte aux femmes, il la répand 
sur les enfants. Dans sa prison, il se rappela les douleurs 
de son plus jeune âge quand, obligé d'aller à l'école, il 
avait souffert des mauvais traitements de son maître, 
C'est pourquoi il a mis le nom de ce maître, avec un 
reproche détourné, dans ce passage de l'Exposition, où il 
fait parler ainsi un petit écolier : 

« En vérité^ ô Mohammed, ô mon maître, ne me frappe 
pas jusqu'à ce que je sois arrivé à l'âge de cinq ans, et si 
même il ne s'en fallait que d'un clin d'œil que j'eusse 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 353 

atteint cette limite. Assurément, mon cœur est délicat 
et faible. Et cet âge de cinq ans une fois accompli, 
donne-moi de l'éducation, et ne me fais pas outrepasser les 
bornes de ce qui est convenable, et si tu veux me frapper, 
ne me donne pas plus de cinq coups, et ne me bats pas 
sur la chair sans qu'il y ait, entre elle et le bâton ou la 
main, une couverture. — En vérité^ si tu enfreins le droit 
à cet égard, ta femme t'est interdite pour quatre-vingt-dix 
jours, et si tu n'as pas de femme, tu donneras à celui que 
tu auras frappé 90 miskals d'or. Si tu veux être au nom- 
bre des fidèles, ne frappe jamais que très doucement, 
et, lorsque tu apprends à lire aux enfants, toi et eux, 
soyez également assis sur un siège, banc ou fauteuil. En 
vérité, le temps qu'ils passent à étudier n'est pas compté 
dans leur vie et, certes, permets-leur tout ce qui peut les 
rendre heureux : les rires, le jeu. » 

On aperçoit dans ce passage et dans un autre encore 
un ressouvenir amplifié sans doute, mais cependant re- 
connaissable de l'Evangile. Le fait ne me paraît pas contes- 
table. Je crois voir aussi une influence pieuse, une idée 
d'imitation dans la prescription plusieurs fois renouvelée 
de s'asseoir sur des fauteuils, sur des chaises, contraire- 
ment à Tusage du pays, qui est de s'asseoir à terre. 
Enfin, je remarque encore une grande nouveauté, qui 
ne peut provenir cette fois que de la même source : le 
Bâb recommande à ses sectateurs de se raser la barbe et 
de porter le visage tout à fait imberbe. C'est la première 
fois, ce me semble, qu'une pareille prescription a eu lieu 
en Orient. 

Il paraîtrait, toutefois, que si le Révélateur a ap- 

, prouvé et accepté quelques-unes de nos idées et de 

nos coutumes, son intention bien arrêtée a été de s'en 

23 

334 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

tenir là, et de ne pas pousser plus loin les emprunts ni 
même les rapports. On a vu qu^il défendait strictement 
de rien lire que les livres de la religion, et de s'occuper 
d'aucune autre branche de connaissances que celles dont 
la foi est l'origine; de même, il interdit les voyages. 
Il ne veut pas que l'on quitte son pays, ni surtout sa 
famille. 

Je viens de présenter rapidement les prescriptions 
caractéristiques du code nouveau, on trouvera le reste et 
les détails dans le livre intitulé « Exposition. » C'est un 
objet d'étonnement pour tout esprit qui n'est pas accou- 
tumé à la nature particulière des intelligences orientales, 
que de voir à quelles minuties le législateur religieux 
s'y est cru obligé de descendre; mais rien ne saurait 
nous surprendre plus que le dédain manifeste avec 
lequel il traite ce qui est gouvernement proprement dit. 
Il n'entre à ce sujet dans aucune considération sérieuse : 
évidemment, une telle matière îte lui paraît pas valoir 
la peine de s*y arrêter. 11 considère toute administra- 
tion humaine comme constituant un mal plus ou moins 
nécessaire, et, désespérant de l'améliorer, il ne s'en 
occupe pas. 

Une telle façon de sentir, d'apprécier les choses de la 
vie, est un signe auquel on peut reconnaître sûrement 
les sociétés vieillies. On le rencontre dans toute l'Asie, à 
une époque déjà bien ancienne ; la Rome impériale sug- 
gère une semblable disposition de pensée à ses philoso- 
phes et à ses poètes, et de nos jours, nous voyons en 
Europe ce qui s'appelle « les partis avancés, les gens du 
progrès » penser à peu près la même chose, et le dire. 
C'est là leur motif principal d'admiration pour les États- 
Unis d'Amérique, où le gouvernement, systématiquement 

LES LIVRES ET LA DOCTIILNE DES liABYS. 355 

méprisé et abandonné par l'indifférence de l'esprit public 
aux médiocrités qui le veulent prendre, vaut à peu près 
le sentiment qu'il inspire. 

Au rebours des sociétés jeunes et vivaces, où nul 
homme ne conçoit un plus bel emploi de sa fortune ou de 
ses talents, de son influence ou de sa bravoure, que de 
l'employer à la chose publique, oia l'opinion commune 
ne découvre de gloire véritable que chez les guerriers et 
les hommes d'État, les bâbys, raisonnant comme les éco- 
nomistes européens, imaginent une organisation politique 
disposée de manière à donner à l'homme la plus grande 
somme possible de tranquillité, de sécurité et de bien- 
être; chez eux, l'habit est oriental, mais la pensée ne 
diffère pas essentiellement au fond de celle des hommes 
nouveaux de nos pays. Les uns et les autres imaginent 
une humanité éclairée, douce, riche, productrice, so- 
ciable, heureuse, ne se battant pas, et, ce qui est la partie 
du problème que la pratique seule pourra résoudre ou ne 
pas résoudre, n'étant pas un jour, à la fin, bien battue. 
Le rôle que les bâbys font jouer dans tout cela à l'inter- 
vention du Dieu qui vit au fond de la conscience de cha- 
que fidèle, c'est le même que celui prêté par M. Proudhon 
à ce qu'il appelle la Justice, et en analysant de près les 
deux conceptions, peut-être les trouverait-on plus étroi- 
tement parentes qu'il ne semble. De cela je conclurai 
qu'en fait d'idées dissolvantes, le bâbysme peut servir de 
preuve que les Orientaux ne sont pas en arrière de nous. 
Si le bâbysme est une utopie, des utopies semblables 
existent également chez les sectes philanthropiques d'An- 
gleterre, d'Allemagne et de France; s'il est susceptible de 
recevoir une réalisation, les utopies européennes pourront 
également, sous une forme ou sous une autre, faire subir 

356 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

quelque jour à une portion quelconque de nos sociétés les 
effets de leur expérimentation. 

Je ne vois pas pourquoi le fait n'aurait pas lieu ; 
car ce n'est pas prouver l'impossibilité de la mise 
à l'essai d'un système^ que de le déclarer déraisonnable 
ou nuisible. Peu de systèmes auront Thonneur d'être plus 
répugnants à l'intelligence et à la morale que celui qui a 
régné de 1791 à 1795, et cela fait quatre ans. Je serais donc 
porté à croire que telle ou telle partie du bâbysme qui 
semble peu applicable ne 'saurait cependant empêcher un 
jour ou l'autre l'ensemble de cette conception de triom- 
pher et de s^introniser dans l'Asie Centrale. On le peut 
supposer d'autant plus aisément que^ d'une part, les par- 
tisans de cette religion font constamment des prosélytes, 
et, de Tautre, le dogme n'étant pas immuable et se prê- 
tant singulièrement bien aux modifications que peuvent 
réclamer les circonstances, on doit admettre qu'en cas de 
besoin, l'Altesse Éternelle et ses assesseurs, ou leurs 
successeurs auraient le droit de transformer tel principe 
jugé nuisible ou dangereux. J'avoue même que, si je 
voyais en Europe une secte d'une nature analogue au 
bâbysme se présenter avec des avantages tels que les 
siens, foi aveugle, enthousiasme extrême, courage et dé- 
vouement éprouvés, respect inspiré aux indifférents, 
terreur profonde inspirée aux adversaires, et de plus, 
comme je l'ai dit, un prosélytisme qui ne s'arrête pas, et 
dont les succès sont constants dans toutes les classes de 
la société; si je voyais, dis-je, tout cela exister en Europe, 
je n'hésiterais pas à prédire que, dans un temps donné, 
la puissance et le sceptre appartiendront de toute néces- 
sité aux possesseurs de ces grands avantages. 

Mais les bâbys ne sont pas en Europe^ et ils sont ex- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 357 

posés à une caus6 de paralysie extrêmement puissante 
dans les régions asiatiques. Il se peut faire que Tx^ltesse 
Éternelle et son conseil, que tous les fidèles ensemble, 
heureux de la seule contemplation religieuse, oublient 
complètement Tapplication de leur idée, et ne la jugent 
pas indispensable. Déjà ils distinguent deux états,, deux 
situations dans leur histoire idéale : l'une, c'est la période 
de (( la Manifestation; » ils y sont aujourd'hui; l'autre sera 
le règne de « l'Explosion. « Viendra-t-elle cette explosion, 
ou bien sera-t-elle toujours prédite par des hommes heu- 
reux d'y penser, heureux de s'en représenter les joies, 
les possédant dans leurs méditations, et par cela même 
moins pressés de se heurter contre les difficultés de fait à 
travers lesquelles il leur faudrait cependant passer? Sans 
doute, les bâbys ont donné de grandes preuves d'énergie, 
d'audace et de volonté effectives^ mais les donneront-ils 
encore? On voit, en Orient, les juifs pleurer des larmes 
sincères en parlant de Jérusalem et du rétablissement de 
Juda, mais, pas un seul de ces personnages attendris 
n'irait jusqu'au bout de la rue pour voir et embrasser la 
réalité de la Porte-Sainte. Il leur suffit de se la figurer, 
et je n^ai pas toutes les raisons du monde pour être con- 
vaincu que les bâbys ne finiront pas par se contenter du 
même bonheur que ces juifs-là. 

Dans cette hypothèse, d'ailleurs incertaine et seule- 
ment plausible, la religion pour laquelle viennent de 
souff'rir tant de martyrs se rangerait paisiblement aux cô- 
tés de tant d'autres opinions théologiques ou philosophi- 
ques qui, après avoir débuté par faire un grand tapage, 
sont devenues les plus accommodantes du monde. Nous 
avons vu chez nous, dans ce genre, les anabaptistes. La 
flamme, le massacre leur étaient des moyens trop doux, 

358 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

et chacun de leurs pas faisait vaciller sur leurs bases les 
églises et les châteaux. Aujourd'hui, les anabaptistes boi- 
vent du lait, et, pourvu qu'ils ne portent pas de boutons, 
leurs vœux sont comblés. Il est possible que les bâbys 
finissent de même. Cependant je me défie, d'une part^ de 
la débilité des pouvoirs persans, et d'autre part, de l'in- 
contestable activité actuelle des novateurs. 

CHAPITRE XIII 

LE THÉÂTRE EN PERSE 

Ainsi, l'esprit persan moderne, dans sa plus haute 
manifestation, vient d'aboutir de nos jours, hier même, 
à l'invention, à la fondation d'une religion nouvelle. Des 
principes très nouveaux, ou du moins renouvelés d'une 
antiquité lointaine et bien voilée dans ces régions, ont 
apparu. Des quantités considérables de fidèles accourent 
vers eux. Est-ce un signe de vigueur, est-ce un signe 
de faiblesse dans l'intelligence d'une race, qu'une pareille 
levée de boucliers et les circonstances accessoires qui 
raccompagnent? Je le laisse à décider. Si c'est un signe 
de faiblesse, il en faudra dire autant de toutes les épo- 
ques 011 se sont décidés les grands retours de l'humanité 
et leur attribuer un degré tout particulier d'humiliation^ 
proposition qui paraît un peu contestable. Si c'est un signe 
de force, que faut-il penser de nous, en qui tous les élé- 
ments de cette force, et particulièrement ce qui en est 
l'âme, la susception du surnaturel, disparaissent de plus 
en plus? Je ne pense pas qu'on puisse alléguer ici que le 
bâbysme n'est qu'une superstition vulgaire. Ou je me 
trompe fort, ou ce nouveau culte n'encourt pas un pareil 

360 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

reproche ; il n'a rien de commun avec les tentatives 
grossières de ces illuminés à la douzaine qui se rencon- 
trent partout, même en Europe, et qui, en Asie, ne 
manquent presque jamais de se produire comme les ré- 
dempteurs annoncés par le Koran, sous le nom de Tlmam 
Mehdy, plus ou moins convaincus, plus ou moins exaltés, 
plus ou moins habiles, mais peu inventifs et ne sortant 
pas du texte mahométan, qui, exploité par eux, leur 
donne leur raison d'être. Non, bien évidemment, le bâ- 
bysme n'a rien à faire avec ces pauvretés. Il donne ma- 
tière à étude et n'indique rien moins qu'une intelligence 
vulgaire chez ses fondateurs. 

Mais, quelle que soit la valeur intrinsèque de l'effort 
qui donne lieu à cette inauguration d'une foi nouvelle, 
l'esprit persan ne s'y épuise pas. Il lui est resté de la 
vigueur disponible pour d'autres enfantements, parmi 
lesquels je n'hésite pas à citer en première ligne la créa- 
tion d'un théâtre complet, qui s'opère de nos jours. Au pre- 
mier abord, il peut paraître singulier, et jusqu'à un cer- 
tain point malséant, de comparer deux productions aussi 
disparates et assurément disproportionnées entre elles. 
Je pourrais m'excuser en faisant remarquer que ce théâ- 
tre, dans son état actuel, est lui-même une œuvre toute 
religieuse et qui ne laisse pas que d'avoir aussi la portée 
d'une innovation dogmatique, agissant tout autant sur le 
dogme que le peuvent faire les théories les plus directe- 
ment théologiques ; mais, bien que ces allégations soient 
exactes, je préfère puiser la raison du rapprochement que 
j'établis dans la nature même des choses. En effet, l'in- 
vention d'une religion qui n'est pas la mienne, et que je 
ne saurais accepter, tout en m'y intéressant, ne peut 
être à mes yeux autre chose qu'une production intel- 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 361 

lectuelle, et la création d'un théâtre en est une autre, 
d'une importance inférieure sans doute, mais qui ne laisse 
pas, dans des circonstances particulières, de mériter une 
place considérable parmi les éléments moraux d'une so- 
ciété. Il est des cas où il n'en est pas ainsi sans doute. 
Le théâtre à Rome n'a joué que le rôle assez mesquin d'un 
dilettantisme ; il n'a jamais possédé l'influence ni acquis 
la faveur des combats de gladiateurs. Notre théâtre mo- 
derne n'est qu'un passe-temps de désœuvrés ou une fan- 
taisie de beaux esprits. Les masses ne s'y intéressent pas 
fortement, et n'y trouvent la satisfaction d'aucun instinct 
supérieur. On peut croire que dans l'Inde il en a été à peu 
près de même, et que les chefs-d'œuvre de Kalidâsa et 
de ses émules n'ont jamais servi à autre chose qu'à dis- 
traire des rois et à amuser des poètes. Mais en Grèce, 
il n'en fut pas ainsi. 

Soit que la foule athénienne se précipitât en tumulte 
sur les traces et autour des roues du chariot de Thespis, 
soit que, plus lard, rassemblée dans un religieux silence 
sur les marches du théâtre de Bacchus, elle assistât aux 
tragédies d'Eschyle, il faut convenir que les représenta- 
tions dramatiques furent chez elle et pour elle un grand 
fait, une manifestation des plus élevées de sa vie. Tant 
que la république fut libre et florissante, les ouvrages 
dramatiques, dans tous les genres, durent préoccuper les 
pontifes et les hommes d'Etat; car l'action qu'ils exer- 
çaient sur le peuple était puissante et profonde. Les eff'ets 
produits n'allaient à rien moins qu'à des révolutions, La 
tragédie peut être avec raison suspectée d'avoir modifié, 
changé plus d'un dogme; la comédie poursuivait de la vin- 
dicte redoutée de son rire et pouvait accabler tel orateur 
qui ne paraisssait à l'Agora que pour y triompher. C'est à 

362 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

cette puissante espèce de théâtre qu'appartient la scène 
persane, et c'est pourquoi je n'ai pas dû me faire scru- 
pule d'annoncer que j'allais en parler après la religion et 
la philosophie. 

La scène persane n'a pas plus de soixante ans d'exis- 
tence. Non seulement on ne la connaissait nullement 
sous les Sefewyèhs, aux belles époques de splendeur de la 
monarchie, mais c'était encore peu de chose au commen- 
cement de ce siècle. De même que, dans la première anti- 
quité de la tragédie grecque, les chœurs étaient tout et 
les personnages du drame presque rien, et que, par la 
suite, les chœurs diminuant d'importance, en arrivè- 
rent graduellement à se subordonner absolument aux ré- 
citateurs isolés, puis aux acteurs, de même le drame 
persan s'est greffé d'une manière d'abord presque im- 
perceptible sur les cantiques récités dans les dix pre- 
miers jours du Moharrem, en l'honneur des martyrs de la 
famille d'Aly, et il est arrivé de nos jours à ce point qu'il 
en est déjà presque détaché. Dans peu d'années, il le sera 
tout à fait. Des gens qui ne sont pas encore très vieux 
se rappellent parfaitement avoir vu le temps oii les ta- 
zièhs — c'est le nom donné à ces représentations — se 
bornaient à l'apparition de l'un ou de l'autre de ces per- 
sonnages sacrés qui venaient pleurer leurs malheurs et 
leurs souffrances; peu à peu le nombre des acteurs s'est 
augmenté ; mais il s'en faut encore de beaucoup que 
l'idée soit arrivée à sa forme définitive. Il me semble 
que nous sommes très heureux de la trouver dans cette 
période, et de pouvoir observer sur le vif bien des points 
dont l'étude a pour nous un intérêt tout autrement vaste 
qu'il ne semblerait d'abord. C'est l'esprit de l'antiquité, 
c'est l'éternel esprit de l'humanité, c'est le travail de dé- 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 363 

veloppement d'une des plus grandes formes de la pensée 
humaine queja Perse nous offre aujourd'hui l'opportunité 
d'examiner au plus fort de son opération. 

Je dirai d'abord en peu de mots quelle est l'étoffe tra- 
vaillée. Quant aux lecteurs insuffisamment renseignés 
et qui seraient plus particulièrement curieux de connaître 
dans le détail un des événements les plus pathétiques 
que l'histoire puisse offrir, il faut les renvoyer au beau 
récit de Gibbon. 

Aly, cousin et gendre du Prophète, fut une des natures les 
plus nobles, les plus chevaleresques, les plus dévouées, 
les plus pures et les plus malhabiles qui furent jamais. Ses 
partisans (ce n'était qu'un petit groupe) poussèrent l'ad- 
miration jusqu'à le considérer de son vivant comme un 
Dieu, et lui, en musulman fidèle, lutta avec générosité 
contre ces aveuglements. Mais ses ennemis, plus sages, 
furent aussi plus nombreux et d'un rare acharnement. Ils 
réussirent longtemps à l'exclure du rang suprême, que 
tout lui donnait le droit d'occuper. Enfin, après Abou- 
Bekr, Omar et Osman, il y parvint; mais, impuissant à 
maîtriser les éléments, trop forts pour sa main, qui s'a- 
gitaient sous la couverture de l'Islam, il périt assassiné 
dans la mosquée de Koufa. Yézyd s^empara du pouvoir. 
L'un des deux fils que laissait Aly, Housseïn, avait épousé 
la dernière fille du roi Sassanide Yezdedjerd, et vivait à 
Médine avec son frère Hassan, sa sœur Zeynèb, les en- 
fants de ce frère et de cette sœur, tout ce qui restait en 
somme du sang du Prophète. 

A la mort d'Aly, Housseïn, qui avait hérité de l'irréso- 
lution de son père et de son désintéressement pieux, ne 
laissa pas, cependant, que d'être sensible aux encourage- 
ments de ses amis. On lui représenta comme un devoir 

364 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

de prétendre au khalifat; on le circonvint de respects, d'é- 
loges, de reproches, et il se laissa persuader d'entrer 
dans une sorte de conspiration qui n'attendait pour écla- 
ter qu'un moment favorable. 

On crut l'avoir trouvé bientôt. Les habitants de Koufa, 
honteux et repentants du crime sacrilège qui s'était con- 
sommé dans leur mosquée sur la personne vénérée d'Aly, 
firent dire à son fils que s'il voulait se rendre parmi eux, 
ils le proclameraient khalife et le soutiendraient jusqu'à la 
mort contre les troupes syriennes de Yézyd. Housseïn était 
à Médine. Il eut le tort de croire trop légèrement à ces pro- 
testations, et malgré son goût pour le repos, il prit congé 
de son frère Hassan et s'achemina avec toute sa famille, 
que le langage religieux appelle les Gens de la Tente^ vers 
Koufa. Yézyd prit des mesures rapides, lança une nom- 
breuse cavalerie à la poursuite de son rival, s'assura, 
sans perdre de temps, de la ville de Koufa, qui, dans 
l'angoisse de la peur, rompit la foi jurée, et les Gens de 
la Tente, au nombre d'environ quatre-vingts, se virent 
soudainement entourés par des forces irrésistibles, à une 
petite distance du Tigre, au sein du désert, au milieu des 
sables. Ils eurent à peine le temps de s'entourer d'une 
sorte de fossé qui ne pouvait guère arrêter leurs ennemis. 
Ce désert, c'était la plaine de Kerbela, demeurée si fa- 
meuse dans les souvenirs des Shyytes et que leurs pèle- 
rins vont encore arroser de leurs larmes. 

Si Housseïn, comme son père, était peu réfléchi et in- 
décis, comme son père aussi il était intrépide dans l'ac- 
tion, il avait cette fierté qui mène les grandes âmes à la 
mort. De leur côté, les agresseurs, les généraux de Yézyd, 
étaient embarrassés sur ce qu'ils devaient faire. II ne leur 
semblait pas chose toute simple d'égorger la famille du 

LE THEATRE EN^ PERSE. 365 

Prophète ; ils craignaient leurs soldats, ils craignaient 
Tavenir. Le crime était un peu trop odieux. Hésitant, ils 
se bornèrent donc pendant quelques jours à cerner les 
proscrits, et ils essayèrent de parlementer avec eux. Mais 
Housseïn, fier de son rang et de sa naissance, fort de 
son droit, demeura inflexible dans ses prétentions. D'au- 
tre part, les ordres du khalife étaient pressants et san- 
guinaires. Pour tout accorder, les chefs resserrèrent de 
plus en plus l'investissement des tentes, et refusèrent d'en 
laisser sorlir personne. Ils témoignaient un respect demi- 
senti, demi-hypocrite aux Imams et retardaient la cata- 
strophe. 

Dans ces malheureuses tentes , il y avait plus de 
femmes et d'enfants que d'hommes. L'eau vint bientôt à 
manquer : la chaleur était dévorante, le désespoir à son 
comble. L'Imam Abbas, beau jeune homme, frère du père 
de Housseïn, vit les petites filles venir à lui et jeter à ses 
pieds une outre vide ; elles pleuraient de souffrance. Il 
se leva, monta à cheval et voulut avec l'outre aller au 
fleuve. On le repoussa ; il tenta, le sabre à la main, de se 
frayer un passage ; un Arabe lui abattit la main droite. Il 
prit l'outre dans ses dents, son sabre de la main gauche, 
et se rejeta dans la mêlée : on lui abattit l'autre main. 
Il tomba et fut massacré. Ce fut le commencement. Aly- 
Ekbèr, un enfant, s'échappa des bras de sa mère et cou- 
rut vers le fleuve. Haché de coups de sabres, percé de 
flèches, il expirait quand l'Imam Housseïn sortit impé- 
tueusement du camp ; la foule eut peur à son aspect ; il 
saisit son neveu et le rapporta pour le voir expirer au 
milieu des siens. Tous, l'un après l'autre, périrent ainsi, 
avec les circonstances les plus tragiques et les plus émou- 
vantes : Housseïn et les femmes furent arrêtés, on les 

366 LE THEATRE EIS PERSE. 

insulta, on les battit, on les mena à Yézyd, qui fit égorger 
rimam et réduisit les femmes en esclavage. Ainsi finit 
la famille du Prophète, sauf un seul enfant, l'Imam Zéyd- 
Alabeddin, martyrisé plus tard. 

C'est là tout le domaine historique du théâtre persan. 
Maïs la nation n'y voit pas seulement une des destinées les 
plus dramatiques qui furent jamais, un digne pendant de 
l'histoire sanglante des Atrides ; elle a en outre agi sur 
ce fond de manière à y résumer ce qui lui tient le plus au 
cœur et, pour ainsi dire, à s'y portraire elle-même. Hous- 
seïn n'est pas seulement le fils d'Aly, il est l'époux d'une 
princesse du sang des rois ; lui, son père, tous les Imams 
pris ensemble, représentent la nation, la Perse envahie, 
vexée, dépouillée, dépeuplée par les Arabes. Le droit que 
Ton insulte dans sa personne, que l'on traite comme celui 
de la Perse^ est confondu avec celui-ci: c'est le même 
droit. Les Arabes, les Turcs, les Afghans, ces ennemis 
implacables et héréditaires, reconnaissant la légitimité de 
Yézyd, on les hait doublement, et doublement on s'attache, 
on s'identifie aux victimes de cet usurpateur. C'est donc 
le patriotisme qui a pris la forme du drame pour s'expri- 
mer, et le drame se trouve ainsi concentrer en lui la foi 
religieuse, Tamour de la patrie, la haine de l'oppression, 
la vindicte contre l'étranger, puis tous les sentiments de 
la nature froissés et justifiant la plus prodigieuse émotion. 
On comprend donc que, lorsque les populations persanes 
assistent à un tazyèh, il n'est nullement question d'un 
jeu, ni d'une distraction de l'esprit. Dans leur pensée, 
aucun acte ne saurait être plus religieux, plus grave, plus 
important, plus méritoire. L'homme, à ce moment^ se 
trouve en face de ce qu'il ne saurait trop profondément 
méditer et se rappeler. L'émotion dans laquelle il entre 

LE THEATRE EN PERSE. 367 

est sacrée ; s'il restait froid, ce ne serait pas un homme, 
car il se montrerait insensible à la cruauté et à l'injus- 
tice; ce ne serait pas un musulman, car il mépriserait la 
famille du Prophète; ce ne serait pas un Persan, car il ne 
sentirait pas ce qu'a souffert celui qui est la personnifica- 
tion de son pays, ce qu'a souffert son pays lui-même. 

Et cependant les chefs de la religion, les grands moudj- 
tehedSj n'approuvent en aucune manière la nouveauté 
dont je fais ici l'analyse. La raison en est transparente : 
c'est que pour créer l'ensemble grandiose qui vient d'être 
décrit, l'imagination populaire s'est beaucoup écartée de la 
réalité historique. Il est clair que Housseïn^ non plus que 
son père, n'avait, en fait, rieu à démêler avec la Perse, et 
que la princesse fille de Yezdedjerd, devenue musul- 
mane, était devenue Arabe. La haine pour la nation à la- 
quelle appartenait Mohammed a d'ailleurs une forte odeur 
d'hétérodoxie, et c'est, en effet, à le bien prendre, une 
protestation qui atteint l'islamisme lui-même. Enfin il y 
a, dans l'organisation matérielle des représentations, plus 
d'une chose qui ne choque pas moins directement l'esprit 
et la lettre du Koran. 

Mais la passion publique passe hardiment par-dessus 
ce blâme, et quoi qu'en puissent dire les moullas, non 
seulement on ne vit, dans les dix premiers jours du Mo- 
harrem, que pour les tazyèhs, mais encore l'usage s'éta- 
blit de plus en plus d'en représenter dans le cours de 
Tannée comme œuvre pie. Si quelqu'un est malade, on 
en fait jouer un; si quelqu'un désire fortement une chose, 
il fait un vo&u qui aboutit encore à un tazyèh. Souvent 
même, par simple effusion directe, un tazyèh, payé par 
un particulier, rassemble toute la population d'un quar- 
tier, d'un bourg ou d'un village. Les savants ont beau 

368 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

protester et s'abstenir d'assister aux représentations, la 
passion populaire suit imperturbablement son cours. Les 
tazyëhs composent déjà une littérature considérable. Il 
s'en faut de beaucoup que, sur le même sujet, on donne 
toujours la même pièce. La façon de présenter le même 
fait varie, d'une année à l'autre, du tout au tout. Il ar- 
rive aussi que lorsqu'une pièce renferme deux, trois ou 
plusieurs morceaux qui ont produit une impression plus 
vive que le reste, on ne garde que ces morceaux, et on 
les transporte indéfiniment au milieu d'un autre contexte. 
De cette façon, il arrive que tel tazyèh en grande répu- 
tation, loin d'être l'œuvre d'un seul auteur, est le résul- 
tat d'un nombre considérable de remaniements qui, per- 
dant peu à peu les parties les moins estimées^ pour 
n'avoir plus guère que celles qui le sont davantage, ar- 
rivent ainsi à une sorte de perfection indiquée par l'as- 
sentiment public. 

On peut déjà apercevoir deux points par lesquels ce 
développement continu arrivera à dépasser le cercle hié- 
ratique où il a pris naissance et perdra, probablement, un 
jour son élément principal de grandeur, en acquérant toute 
la variété et la souplesse de formes d'un théâtre d'art. 
D'une part, on commence à sortir de la légende de Ker- 
bela et à composer des pièces sur les aventures et la vie 
d'un assez grand nombre de saints. Jusqu'ici, il est vrai, 
les compositions de ce genre excitent moins d'intérêt que 
celles qui ont trait aux Alydes; mais voici qui est plus 
sérieux, parce que le public y prend manifestement goût 
et que cela répond à des préoccupations générales : 
l'usage s'introduit de faire précéder les pièces propre- 
ment dites de prologues qui tendent à les égaler en lon- 
gueur et en importance. Ces prologues sont de la nature 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 369 

la plus diverse et embrassent l'universalité des sujets. En 
voici deux qui m'ont paru fort goûtés. 

L'émyr Teymour, que nous appelons Tamerlan, pa- 
raît sur la scène et confie à son vizir son intention de 
conquérir le monde. Le vizir admire une si grande pen- 
sée^ fait l'éloge de la magnanimité de son maître, et, 
plein d'espérance dans le résultat, l'engage à se mettre 
à Tœuvre le plus tôt possible. L'émyr Teymour et le vizir 
montent donc à cheval et se placent à la tète de l'armée. 
Ici a lieu un déploiement de spectacle aussi pompeux que 
le permettent les ressources de la localité où se donne le 
tazyèh. Bientôt l'émyr Teymour, vainqueur des nations, 
arrive en Syrie. Le gouverneur s'empresse de venir le 
saluer et lui apporte les clefs de Damas. Mais ce gouver- 
neur est un descendant de Shemr, l'assassin des Imams. 
On en instruit l'émyr Teymour, qui, plein d'horreur pour 
les crimes qu'on lui rappelle, apostrophe vivement le 
gouverneur, lui reproche l'infamie de son ancêtre et le 
profit qu'il en lire, puisqu'il ne doit son rang qu'au sang 
innocent, cruellement répandu à Kerbela, et à l'oppres- 
sion de la Perse. Après l'avoir traité comme il le mérite, 
il se fait amener la fille issue du sang de Shemr, et la 
voyant, ainsi que son père, vêtue d'habits superbes, il lui 
détaille toutes les souffrances, toutes les humiliations, 
toute la misère accumulées par Shemr et ses associés sur 
les saintes femmes des Gens de la Tente, et il conclut en 
ordonnant de dépouiller, de battre et de chasser la race 
coupable, ce qui a lieu aussitôt. Mais tout ce que Ta- 
merlan vient de dire a évoqué chez lui des souvenirs et 
des images si tristes, qu'il ne peut trouver ni repos, ni 
consolation : il pleure, il gémit, il interpelle son vizir sur 
la mémoire des Imams, et celui-ci lui déclare que le seul 

24 

370 LE THEATRE EN PERSE. 

moyen d'apaiser sa douleur, c'est d'assister à un tazyèh. 
Le conquérant y consent aussitôt et le tazyèh commence. 

Un autre prologue est fourni par l'histoire de Joseph et 
de ses frères. La jalousie de ces derniers, la candeur du pa- 
triarche, l'amour que Jacob porte à l'enfant qui n'a plus 
de mère, la scène du désert, où les frères envieux battent 
et dépouillent leur frère et le foulent aux pieds, la pro- 
tection que Ruben lui accorde, enfin, sa descente dans le 
puits et la présentation de sa robe mensongère au vieux 
Jacob, tout ce récit est rapporté d'une façon qui ne laisse 
pas que d'être fort touchante. Le vieillard reste seul à 
pleurer et à se plaindre. Alors, Tange Gabriel lui appa- 
raît de la part de Dieu, et lui reprochant son peu de cou- 
rage, il lui remontre que d'autres pères et d'autres en- 
fants auront des malheurs plus affreux encore, et que, tout 
saint qu'il soit, il ne doit pas s'étonner de souffrir ce que 
Aly, Housseïn et sa fille souffriront, et au centuple. Jacob 
montre quelque incrédulité, il doute qu'un cœur puisse 
être plus martyrisé que le sien. Alors Gabriel, pour le 
convaincre, lui dit que, devançant le cours du temps, les 
anges vont jouer pour lui un tazyèh, ce qui a lieu en 
effet. 

On voit combien est faible le lien qui unit ces prologues 
à la pièce véritable. Cependant, je le répète, ils excitent 
un très vif intérêt, et il n'est pas mal aisé de démêler 
que cet intérêt s'attache surtout à ceci, que leur véri- 
table sujet est tout à fait étranger à la légende d'Aly. 
L'esprit persan cherche ici la nouveauté et l'universalité 
des tableaux et des sensations. Il parait donc vraisem- 
blable que ces prologues se sépareront un jour du tazyèh 
et constitueront une branche particulière de représenta- 
tions scéniques qui, empruntant de toute main, fini- 

LK THÉÂTRE EiN PERSE, 371 

ront par toucher aussi à tout et embrasseront dans leur 
domaine tous les pays, tous les temps et toutes les na- 
tures d'idées. La curiosité y gagnera, peut-être aussi l'art 
proprement dit, mais assurément la grandeur, la pro- 
fondeur et l'émotion y perdront beaucoup, même tout. 
Heureusement cette décadence est peut-être loin encore, 
et il est permis de croire, sans s'exagérer trop les choses, 
que le tazyèh proprement dit n'a pas, de son côté, atteint 
son apogée. 

Tel qu'il est aujourd'hui, il ne porte jamais aucun 
nom d'auteur^ et, comme on l'a vu plus haut, rien de 
plus naturel, puisqu'il est le produit d'un travail collectif. 
Personne ne s'en inquiète. Les auteurs sont ou bien 
quelque petit moulla qni n'a pas la tentation de se van- 
ter d'une œuvre dont le genre est peu estimé, ou plutôt 
Tun de ces Séyds Rouzèh-khâns dont j'aurai à parler 
tout à l'heurco Le plus souvent aussi les acteurs arran- 
gent arbitrairement la pièce qu'ils vont jouer. S'ils ont 
peu de temps pour la représentation, que leurs moments 
soient comptés, qu'il faille se hâter, ils sacrifient sans 
scrupule des rôles entiers, ou des scènes, ou des tirades. 
Quand il leur manque du personnel, ils en font de même. 
Ont-ils, au contraire, leurs coudées franches, et les cir- 
constances les portent-elles à allonger la récitation, ils 
font entrer dans un tazyèh certaines parties d'un autre 
et les y accommodent de leur mieux. C'est ainsi que, 
dans les opéras italiens, on intercale à l'occasion tel 
morceau d'une pièce et d'un maître différents. Il est cer- 
tains tazyèhs que les acteurs affectionnent et cherchent 
à faire affectionner au public; par exemple, celui qui 
est intitulé : « Les Noces de Kassem. » C'est, en effet, un 
des plus dramatiques et des plus émouvants. Il con-t 

372 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

tient des parties d'une beauté réelle, et je ne serais pas 
étonné qu'il restât un jour comme un des monuments 
du genre. Les acteurs prennent soin de l'embellir con- 
stamment, pour le faire redemander par le public, et ce 
soin est dû à cette circonstance que les présents de 
noces qui figurent dans la pièce sont donnés par des per- 
sonnes pieuses et leur restent. Il y a en littérature cer- 
taines sources du beau dont la critique ne s'aperçoit pas 
toujours. 

Les acteurs sont constitués en troupes, sous la con- 
duite d'un directeur. En général, ils sont Ispahanys, car 
le peuple d'Ispahan est naturellement beau diseur, et son 
dialecte, qui a passé longtemps pour un des plus agréa- 
bles de la Perse, se prête bien à l'emphase de la déclama- 
tion et du chant. Le directeur exerce une autorité assez 
grande. Il ne quitte pas un instant la scène ; il veille à 
tout, surveille tout, prend part à tout, soutient ses élèves. 
Hors du théâtre, il leur apprend à chanter, à déclamer, à 
se tenir en scène, à réciter leurs rôles. On ne regarde 
pas comme essentiel que les acteurs n'aient pas leur rôle 
à la main; cependant,- c'est un mérite apprécié que 
de savoir réciter de mémoire; un assez petit nombre 
le peuvent faire et sont estimés au-dessus des autres. 
Les troupes se composent d'hommes et d'enfants. Les 
premiers font les rôles de personnages adultes et de 
vieilles femmes, de prophètes et d'anges : dans ces 
trois derniers cas, l'usage, les convenances, la loi 
religieuse facilitent l'illusion et ne leur imposent pas le 
sacrifice de leurs barbes, puisqu'il faut qu'ils soient voi- 
lés. Les enfants ont en partage les rôles si importants 
d'Aly-Ekbèr, deKassem, de Zeyd-Alabeddin, et aussi ceux 
de Sekynèh et de Zobeydèh. Une des grandes sources de 

LE THEATRE EN PERSE. 373 

l'émotion dramatique dans les tazyèhs, c'est que ce sont 
surtout des enfants qui sont victimes. Aussi les composi- 
teurs leur ont-ils généralement confié les rôles les plus 
longs. Un bon chanteur gagne plus que tous les autres mem- 
bres de la troupe, car les profits sont partagés au prorata 
du talent. Il y a tel garçon de quatorze à quinze ans dont la 
voix est particulièrement chère au public et qui jouit d'une 
réputation considérable, dont les gains s'élèvent pendant 
les dix jours du Moharrem à 2S0 ou 300 tomans, c'est-à- 
dire de 2,900 à 3,480 francs, ce qui est considéré comme 
un très beau résultat. Quand un jeune acteur est dans 
cette brillante position, on s'en aperçoit assez hors de la 
scène. Il se tient fièrement comme un homme, il s'habille 
d'une manière confortable et grave, son djubbèh est de 
drap d'Europe, son koulah de peau d'agneau fine. Il a un 
domestique qui lui amène son âne, et il tient à ce que 
cette monture soit convenablement harnachée, avec grand 
renfort de pompons de laine ou de soie aux couleurs va- 
riées, relevés par des plaques de cuivre brillantes comme 
de For fin. Le jeune artiste s'avance dans les rues d'un 
pas aussi majestueux que sa petite taille et sa figure 
enfantine peuvent le lui permettre, et traverse noblement 
la foule des enfants de son âge, pétrifiés d'admiration à 
son aspect. Avec son directeur et ses camarades, il a des 
caprices, il pleure, refuse de jouer, veut être toujours 
adulé, bat les plus petits, auxquels on donne toujours 
tort. Si un accident lui fait perdre sa voix, il expie de 
reste toutes ses prépotences. En attendant, c'est, comme 
le dit l'argot de nos journaux, une étoile, et on lui rend 
hommage. 

Le beau bénéfice qu'un acteur en vogue et sa troupe 
peuvent faire dans les dix premiers jours du Moharrem 

374 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

n'est pas du reste obtenu sans labeur. Les représentations 
dans les différents tekyèhs ou théâtres d'une grande 
ville commencent vers cinq heures du matin. Il est rare 
qu'une même troupe n'ait pas au moins sept ou huit re- 
présentations à donner par jour. A la fin de la décade sa- 
crée, les acteurs sont littéralement à bout de forces. 
La nuit même, ils ne la passent guère à dormir : ou 
ils courent la ville pour faire comme tout le monde, et 
s'égosillent encore avec les dévots, ou bien ils s'enivrent, 
et souvent réunissent les deux genres de fatigues. Aussi 
le Moharrem, plus encore que le Ramazan, est-il une épo- 
que 011 les rues des villes persanes regorgent de physio- 
nomies dévastées. Hors de ce mois, les acteurs ne peuvent 
plus compter que sur des gains accidentels; cependant, 
ceux-ci encore assez fréquents bien qu'irréguliers, suffi- 
sent à les entretenir dans une position considérée comme 
très enviable. 

Les acteurs vivent dans des relations constantes et 
étroites avec les Séyds Rouzèh-khâns, dont il a été ques- 
tion tout à l'heure. Ces Séyds sont des descendants du 
Prophète dont la généalogie demande à ne pas être regar- 
dée de bien près. Ils n'occupent pas une place éminente 
dans la cléricature; c'est plutôt une sorte d'église libre ou 
interlope. Les grands moullas les dédaignent; les savants 
les traitent légèrement ; mais le peuple en fait cas ; ils 
vivent avec lui, et il leur témoigne de la déférence. Ils 
vont toujours par groupes de plusieurs. Leur tâche est de 
faire des sermons dans les tekyèhs, où ils exaltent les mé- 
rites et les souti'rances des martyrs. Ce que les acteurs 
jouent, ils le récitent avec des inflexions de voix, une 
pantomime, des pleurs qui soulèvent l'émotion de l'au- 
ditoire. Ce sont eux, en réalité, qui ont donné naissance 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 375 

aux tazyèhs, qui en ont fourni l'idée première. Comme 
on le voit, ils sont restés attachés à l'enfance de leur 
œuvre. Ils prêchent constamment au peuple les mérites 
de Tassistance aux tragédies sacrées ; ils en détaillent avec 
complaisance les innombrables effets pour le bonheur 
dans ce monde et dans l'autre. Pendant les nuits du 
Moharrem, ils se succèdent dans les chaires des tekyèhs, 
parlant de leur illustre aïeul, le Prophète, ou en son nom, 
tantôt chantant, tantôt déclamant. Aux autres époques de 
l'année, les personnes pieuses font venir chez elles des 
Séyds Rouzèh-khâns pour dire la prière d'une manière 
plus solennelle, et invitent alors parents et amis. On 
peut avoir ces Séyds sans les acteurs, sans le tazyèh, 
mais on ne saurait pas avoir celui-ci sans eux. 

Leurs fonction^ exigent une belle voix et autant que 
possible de la dignité dans la tenue, de la prestance^ un 
costume digne, et surtout de Féloquence. Quand ils réu- 
nissent toutes ces qualités à un degré un peu apparent, 
ils exercent une action certaine sur le peuple; ils l'émeu- 
vent, savent le manier, et pourraient dans certains cas 
être utiles ou dangereux. Je ne saurais perdre le souve- 
nir de certaines prières auxquelles j'ai assisté le soir sur 
la place d'un village. Des mashhals enflammés — espèce 
de torches formées de résine qui brûle dans des réci- 
pients de fer — jetaient leur éclat sombre sur une foule 
de paysans et de derviches accroupis, tandis qu'un Séyd 
aux grandes manières appelait sur le roi, les grands, le 
peuple et moi-même la protection de Dieu, du Prophète 
et des Imams. Ses paroles étaient si solennelles, ses 
gestes si majestueux, sa voix si convaincue, Tauditoire 
si pénétré, que je ne me serais pas pardonné de ne pas 
l'être moi-même. 

376 LE THÉÂTRE Kîs' PERSE. 

Avec les Séyds figurent encore, dans les tazyèhs, les 
confréries. Ce sont des hommes et des enfants qui, pré- 
cédés d'un grand drapeau ou tout noir ou formé de 
châles et entouré de crêpes, avec des mashhals^ quand il 
est nuit, entrent processionnellement dans les tekj^ëhs et 
en font le tour en chantant des cantiques. Il faut voir 
ces bandes, la nuit, traversant les rues à pas pressés et 
se rendant d'un tekyèh à un autre. Quelques enfants les 
précèdent en courant et en poussant d'une voix aiguë les 
cris : Ay Housseïn! Ay Abbas! Ils se placent devant les 
chaires où sont les Rouzèh-khâns et chantent en s*ac- 
compagnant d'une manière sans doute sauvage et bizarre, 
mais pleine d'effet : elle consiste à se frapper la poitrine 
d*une façon toute particulière et qu'il faut expliquer. 

Pendant les dix jours du Moharrem, 1^ nation entière est 
en deuil. Le roi, les ministres, les employés sont vêtus 
de noir ou de gris. Presque tout le monde en fait de 
même. Mais le peuple ne se contente pas de cette dou- 
leur régulière. Il faut encore que la chemise, qui, chez les 
Persans, ne s'attache pas au milieu de la poitrine à la 
mode européenne et arabe, mais sur le côté droit, soit 
ouverte, et tombe de façon à laisser la peau à découvert. 
C'est une grande marque de chagrin, et l'on voit les 
muletiers, les soldats, les ferrashs, poignard au côté, 
bonnet sur Toreille, circuler ainsi la chemise tombante et 
la poitrine nue. De leur main droite ils font une sorte de 
coquille et se frappent violemment et en mesure au-des- 
sous de l'épaule gauche. Il en résulte un bruit sourd qui, 
lorsqu'il est produit par beaucoup de mains, s'entend à 
une très grande distance et produit un grand effet. Voilà 
comment les confréries accompagnent leurs chants, in- 
termèdes obligés des tazyèhs. Tantôt les coups sont pe- 

LE THÉATRK EN PERSE. 377 

sants et espacés et semblent alourdir le rythme; tantôt 
ils sont pressés et rapides et excitent les assistants. 
Aussi les confréries ayant une fois commencé, il est rare 
que la presque totalité de Fauditoire, les femmes surtout, 
né les imitent pas. Sur le signe du chef de la confrérie, 
tous les membres chantent et se frappent, et se mettent 
à sauter sur place en répétant : Hassan! Housseïn! 
Hassan ! Housseïn ! pendant plus ou moins longtemps et 
d'une voix brève et saccadée. 

Outre cette classe de confréries, il en est une autre, 
celle des berbérys. Une tradition rapporte qu'un homme 
de cette race se moqua un jour des Imams. C'est en 
expiation de ce crime que ses descendants figurent dans 
les tekyèhs. Ils ont avec eux une musique composée 
de tambourins de diverses grandeurs. Le haut de leur 
corps est absolument nu, la tête sans coiffure, les 
pieds sans souliers. Ce sont des hommes, quelquefois 
des vieillards et des enfants de douze à seize ans. Leur 
teint .est extrêmement basané. Ils ressemblent aux Bé- 
loutjes et aux sujets des Afghans. Ils tiennent à la main 
des chaînes de fer et des aiguilles pointues. Quelques-uns 
d'entre eux ont des disques de bois, dont ils tiennent 
un de chaque main. Ils entrent processionnellement dans 
le tekyèh et entonnent, d'abord d'une voix assez lente, 
une litanie qui ne consiste que dans ces deux noms : 
Hassan! Housseïn! Hassan! Housseïn! Les tambourins 
les accompagnent de coups de plus en plus rapides. 
Ceux d'entre eux qui tiennent les disques les entre- 
choquent en mesure, et tous se mettent à danser. L'as- 
sistance accompagne en se frappant la poitrine de la 
manière qui a été décrite plus haut. Au bout de peu de 
temps, les berbérys commencent à se flageller de leurs 

378 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

chaînes, d'abord doucement et avec une précaution visi- 
ble ; puis ils s'animent et frappent plus fort; ceux qui 
portent des aiguilles commencent à se piquer les bras et 
les joues ; le sang coule, la foule s'enivre et sanglote, 
l'exaltation monte, et lorsqu'elle s'élève trop, le chef de 
la troupe qui parcourt les rangs, en animant les faibles 
et en retenant le bras de ceux qui sont trop forcenés, fait 
subitement taire la musique et arrête tout. Il est difficile 
de ne pas être frappé d'une telle scène ; on ressent tout 
à la fois de la pitié, de la sympathie, de l'horreur. On 
voit quelquefois des berbérys, au moment où la danse 
s'arrête, élever leurs bras entourés de chaînes vers le 
ciel, en s'écriant d'une voix si profonde et avec un regard 
si impérieux et si confiant : Ya Allah ! qu'on est frappé 
d'admiration, tant leur être est, pour ainsi dire, transfiguré. 
Après les berbérys il y a encore une troupe, celle-là, 
tout à fait savante dans son action. Elle est composée de 
danseurs très exercés qui forment un chœur. Ils sont 
vêtus uniformément de robes de kalemkar, ou coton im- 
primé à fleurs, ils ont des ceintures de soie et des bon- 
nets de cachemire. Gomme certains berbérys, ils tiennent 
tous à la main des disques de bois, plats au-dessus, ronds 
au-dessous. Ils sont aussi accompagnés dans leurs exer- 
cices par les tambourins^, les battements de poitrine, les 
chants de l'assistance qui répète un cantique où revient 
fréquemment, comme une sorte de refrain, le nom des 
Imams. Ces danseurs sautent d'un pied sur Tautre en 
mesure et avec un accord parfait qui fait la beauté de 
leur danse, mais qui en fait aussi la difficulté et demande 
beaucoup de pratique. Ils frappent leurs disques l'un 
contre l'autre, tantôt devant leurs poitrines comme des 
cymbales, tantôt derrière leurs têtes, et il en résulte des 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 379 

attitudes qui se trouvent fréquemment sur les vases grecs. 
Du reste, il ne faut pas s'y tromper, tous ces chœurs que 
je viens de décrire : confréries dansant sur place, berbérys, 
corps de ballet, tout cela est l'héritage de la plus haute 
antiquité. Rien n'y est changé, ni la musique des tam- 
bourins, ni les battements de poitrine, ni les cantiques, 
ni les litanies. Les noms des divinités sont autres, voilà 
tout, et la Perse moderne entoure ses tazyèhs des mêmes 
cérémonies, des mêmes expiations, de la même pompe 
qui se voyaient jadis aux fêtes d'Adonis. Ce n'est pas un 
médiocre sujet de réflexion que de voir partout et tou- 
jours cette Asie si tenace dans ses résolutions, dans ses 
admirations, braver et traverser deux cultes aussi puis- 
sants que le Christianisme et l'Islam, pour conserver ou 
reprendre ses plus anciennes habitudes. 1 

On comprend quelles émotions viennent ainsi se join- 
dre à la puissance déjà si grande des représentations scé- 
niques, les complétant et les passionnant encore davantage. 
On va voir tout à l'heure que toute la pompe extérieure 
possible, tout le faste théâtral imaginable, ajoutent en- 
core la curiosité et le plaisir des yeux à ces causes déjà 
si puissantes d'émotion qui viennent d'être énumérées. 
Monté sur un tel pied, pourvu de tant de moyens d'action, 
le théâtre en Perse est traité comme une affaire natio- 
nale, une chose qui doit intéresser tout le monde, les 
grands comme les petits, et l'on peut dire avec vérité 
qu'il se proportionne autant que possible à la grandeur de 
sa tâche, laquelle consiste à rendre sensibles, à corpori- 
fier, s'il m'est permis d'user de ce mot, et à magnifier la 
religion, la patrie, et les malheurs de Tune et de l'autre 
étroitement associés et présentés comme inséparables. 

CHAPITRE XIV 

LES ÏEKYÈHS OU THÉÂTRES 

Le gouvernement, comme tel, n'intervient en aucune 
manière dans les représentations dramatiques; mais le 
roi et les grands se font un devoir d'avoir des tekyèhs 
où ils font représenter les saints mystères. C'est comme 
particuliers qu'ils agissent ; pas un sou de l'argent de 
l'Etat n'est employé à cette destination. Et non seule- 
ment le roi et les grands fonctionnaires ont des tekyèhs, 
mais il en est de même de tout personnage riche, qu'il 
soit employé ou marchand. C'est en soi-même une action 
si sacrée et si méritoire que chacun, par ce motif et 
sans doute aussi un peu par gloire mondaine, cherche 
à s'en procurer les avantages pour ce monde et pour 
l'autre. Du reste, tous les moyens existent pour que non 
seulement les riches, mais encore les plus pauvres des 
sujets, soient en état de participer aux mérites de la 
bonne œuvre. 

Ainsi il y a les tekyèhs du roi et des grands, mais il y 
a aussi ceux des villes. A Téhéran chaque quartier en 
compte plusieurs et on a soin de disposer toute place, 
grande ou petite, tous les carrefours, de manière à pou- 
voir servir aux représentations théâtrales. Ce n'est pas 

38^ LES TEKYÈHS OU THEATRES. 

assez. Les quartiers se cotisent pour acheter un terrain, 
ils y font construire^ à leurs frais, un tekyèh plus ou 
moins vaste et bien approprié. Il se trouve toujours quel- 
que âme pieuse qui, par testament, lègue quelque chose 
au tekyèh et lui constitue une rente. Le beau tekyèh de 
Wély-Khan, argentier du roi, un des plus vastes de la 
ville, a été doté par son fondateur de trente boutiques 
dans un des bazars les plus fréquentés, et le revenu des lo- 
cations est employé à son entretien et aux frais des repré- 
sentations. Quelquefois on donne ou on lègue des étoffes, 
des châles, des ustensiles de toute espèce aux tekyèhs. 
On leur constitue ainsi une sorte de trésor qui, placé 
sous la sauvegarde de la religion, est aussi sacré que les 
biens des mosquées et des collèges. Détourner d'une fa- 
çon quelconque le plus petit objet appartenant à un 
tekyèh est un sacrilège honni. En outre, au moment 
du Moharrem, chaque propriétaire de tekyèh, fût-ce le 
roi lui-même, chaque partie de quartier représentée par 
un rishséfyd ou doyen, fait un appel aux serviteurs, aux 
amis, aux voisins, pour qu'ils aient à prêter tout ce qu'ils 
possèdent de beau, de rare ou de curieux, afin d'augmen- 
ter l'éclat des représentations. Chacun aussi contribue 
de son argent; on accepte tout, si peu que ce soit, afin 
que les pauvres aient le même mérite que les riches, et 
il faut être bien pauvre pour ne rien donner. La diver- 
gence d'opinions religieuses n'a rien absolument à voir 
ici. J'ai vu des nossayrys qui ne croient pas même au 
Dieu personnel, à plus forte raison à son Prophète et à la 
famille du Prophète, aussi passionnés pour les tazyèhs 
que n'importe quel dévot musulman. Si l'on n'aime pas 
dans les Imams le personnage sacré, on adore en eux la 
Perse, on déplore en eux les anciens malheurs du pays. 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 383 

On ne s'est jamais fait scrupule de me demander des 
chevaux, des tapis, des châles, des habits, des flambeaux, 
des lampes. Il ne venait à personne l'idée que je pusse 
avoir un motif de refuser^ puisé dans la différence de 
religion. Pour les grands tekyèhs , comme celui du roi 
ou celui de l'argentier Wély-Khan dont je parlais tout à 
l'heure, des personnages importants se chargent de déco- 
rer à eux seuls une loge. Il en résulte de grandes riva- 
lités à qui fera la plus belle , et comme le génie courtisan 
met tout à profit, on cite un grand marchand, Hadjy Aly, 
homme puissamment riche qui, tous les ans, orne à ses 
frais une loge au tekyèh royal pour une somme de plu- 
sieurs milliers de tomans et après les fêtes, au lieu de 
reprendre ses richesses, les offre respectueusement à 
Sa Majesté. 

Les petits tekyèhs ne contiennent guère que de deux à 
trois cents spectateurs. Mais il en est d'autres, comme 
celui du Sipèhsalar et de Wély-Khan, et celui du quar- 
tier de Sertjeshmèh, qui ont des places disponibles pour 
deux ou trois mille personnes au moins. Tous sont ab- 
solument publics; y entre qui veut : le mendiant le plus 
déguenillé, comme le plus grand seigneur, s'y présente 
librement et s'y asseoit sans qu'on le reprenne. Le mé- 
rite des organisateurs du tekyèh est d'autant plus grand 
aux yeux de Dieu, qu'ils se sont plus préoccupés de pro- 
curer à l'homme du plus bas étage, à la mendiante la plus 
sordide, au petit enfant vagabond, la plus grande somme 
de jouissances possibles. Sans doute les personnages 
riches et puissants occupent les premières places, non 
pas celles d'oii l'on voit le mieu^, parce qu'on voit égale- 
ment bien de partout, mais celles qui sont les plus or- 
nées. Cependant quand ces places distinguées sont vides, 

384 LES TEKYÈHS OU THEATRES. 

on ne met pas le moindre obstacle à ce que la canaille 
s'y établisse, et on la voit, sans scandale, installer ses 
haillons sur les tapis de Faroun, sur la soie et le velours. 
Il faut, d'après l'idée même de l'institution, qu'il en soit 
ainsi- On en est quitte après pour brosser et épousseter; 
ce qui est perdu pour la bourse est gagné pour la conscience. 
Avant que la représentation commence , il se passe 
quelquefois deux heures en préparatifs. Ces heures sont 
employées par les processions qui se succèdent , les 
danses, les prières, les cantiques et de longues inter- 
ruptions pendant lesquelles on fait circuler dans la foule 
des rafraîchissements. Les domestiques principaux des 
grandes maisons, qui sont en Perse les plus fiers des 
hommes, se prêtent avec empressement à servir les der- 
nières gens du peuple. Ils circulent entre les rangs por- 
tant du café; des jeunes gens de famille, souvent des 
hommes faits, vêtus avec élégance ou richesse, mais en 
grand deuil, portent de leur côté des sorbets à la glace et 
en donnent à qui en demande. Des vieillards sévères, de 
riches marchands, des mirzas importants, se promènent 
parmi les coureurs du bazar, tenant à la main des fioles 
pleines d'eau de rose, et ils en versent sur des mains, 
sur des barbes , sur des têtes qui auraient encore plus 
besoin de faire connaissance avec l'eau. Des kalians d'or 
et d'argent passent d'un soldat à un portefaix, et ce qui 
est plus étonnant peut-être, c'est Tordre parfait, la tran- 
quillité polie qui régnent au milieu de ce peuple. Non pas 
qu'il n'y ait de temps en temps quelques querelles, mais 
elles sont immédiatement étouffées par la désapprobation 
évidente de la galerie. Quand, par hasard, on juge que les 
choses vont un peu trop loin, on fait sortir le perturba- 
teur et l'ordre se rétablit aussitôt. La police n'a rien à 

LES TEKYÈUS OU THÉÂTRES. 385 

faire ici. C'est le propriétaire ou le doyen du lieu qui 
la remplace et qui, assumant aux yeux de l'autorité ad- 
ministrative la responsabilité de ce qui se passe chez lui, 
juge lui-même et sans appel. Je n'ai jamais vu ce qui 
s'appelle un tumulte. Laissons maintenant les jolis jeunes 
g-ens, les pages du roi, les majors de l'armée^ le dos 
chargé d'un ravyah de cuir, distribuer eux-mêmes de 
l'eau à la ronde, en souvenir de la soif dont les martyrs 
de Kerbela ont tant souffert ; laissons les Khans se pro- 
mener nu-pieds en mémoire de ce que les imams ont 
manqué de tout, et tâchons de donner une idée aussi 
vive que possible de ce qu'est la salle de spectacle dans 
laquelle nous nous trouvons. Sans doute il en est de 
mesquines et de pauvres; je prendrai, pour la décrire, 
une des plus belles. 

C'est un parallélogramme pouvant contenir, comme je 
l'ai dit plus haut, de trois à quatre mille personnes. Ce 
n'est pas encore là le dernier terme de la magnificence. 
On célèbre à Ispahan des tazyèhs auxquels assistent de 
vingt à trente mille spectateurs; mais la mesure à laquelle 
je m'arrête ne laisse pas que de se prêter déjà à beaucoup 
de pompe. Au centre de l'espace s'élève, à une hauteur de 
quatre à cinq pieds, une plate-forme, appelée sakou, 
construite en briques cuites, et accessible à ses deux 
extrémités par deux rampes un peu raides, larges de cinq 
pieds environ. Autour du sakou, des poteaux teints en 
noir soutiennent de longues gaules horizontales^ éga- 
lement noires, qui portent des verres de couleur et des 
lanternes destinées aux illuminations de la nuit. Car les 
représentations ont lieu de jour^ et l'on réserve pour la 
soirée la plus grande partie des sermons, des chants et 
des danses. Des mâts gigantesques, plantés au milieu 

25 

386 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

du parallélogramme, et dont quelques-uns posent sur le sa- 
kou, soutiennent une tente ou velarium dont tout l'édifice 
est enveloppé, et qui défend l'assemblée du soleil en été et, 
en hiver^ de la neige et de la pluie, car les mois lunaires 
sont, comme on sait, ambulatoires et promènent leurs 
fêtés sous toutes les saisons. Ces mâts sont, jusqu'à une 
certaine hauteur, enveloppés de peaux de tigres et de pan- 
thères, pour rappeler le caractère violent des scènes 
qui vont se passer. Des boucliers d'acier ou de peau 
d'hippopotame sont attachés aux mâts, et, derrière chacun 
d'eux, se croisent un sabre nu et un drapeau. Voilà le 
théâtre proprement dit, et de tous les côtés, de tous les 
coins de l'immense espace, on le découvre entièrement. Il 
n'y est guère question de décors dans le sens où nous l'en- 
tendons. Le récit avertit les spectateurs qu'ils sont dans 
un camp, dans un champ, dans une chambre, à Médine, 
à Damas ou à Kerbela; c'est à eux à se servir de leur 
imagination de façon à se contenter. Il arrive même que 
sur le sakou plusieurs lieux fort distants se trouvent réu- 
nis. Cela ne choque personne ; la convention théâtrale est 
poussée à ses plus extrêmes limites. S'agit-il de représen- 
ter le Tigre, on place au milieu du sakou un grand bassin 
de cuivre, et qui que ce soit ne songe à réclamer contre 
cette indication si sommaire. Le public montre absolu- 
ment la même souplesse d'esprit et la même richesse 
d'imagination que nos enfants, lorsque, jouant à la ma- 
dame, ils font des maisons avec des chaises. Mais si les 
décorations manquent, tous les autres accessoires, tout ce 
qui a un rapport direct et immédiat avec Faction, est ri- 
goureusement donné. On s'en apercevra quand il sera ques- 
tion des pièces. 

En face du sakou, dans le sens de la longueur, est 

LES TEKYÊHS OU TliÉATKES. 387 

une loge soutenue par un échafaudage appliqué contre le 
mur et s'élevant à une quinzaine de pieds. On y parvient 
par quatre ou cinq degrés très exhaussés, afin de ne pas 
trop empiéter sur la largeur. Le mur, Péchafaudage et les 
degrés sont couverts de riches tapis, de tentures en soie, 
d'étoffes de Benarès brodées d'or et d'argent, de châles de 
Cachemire et de Kerman; de tout côté pendent des lustres 
en cristaux de couleur, venus de Bohême, et s'étalent 
des vases de porcelaines de Chine et d'Europe, des gra- 
vures et des lithographies, des glaces à profusion, parmi 
lesquelles beaucoup ont été apportées autrefois de Venise. 
Dans la loge et sur les différents degrés sont placés de 
somptueux coussins et des fauteuils. Cette loge, ou, comme 
on dit, ce tâgmimâ, est une annexe du sakou. Dans beau- 
coup de pièces où certains personnages doivent être mis 
plus particulièrement en évidence, on se sert de ce tâ- 
gnumâ. Alors les acteurs vont et viennent du sakou jus- 
que-là en se jetant en bas de la plate-forme malgré son 
élévation. Les spectateurs s'empressent de les aider à y 
remonter quand il y a lieu. Ils sont en effet à portée, 
car à l'exception du sakou et de la loge, plus un espace 
de trois ou quatre pieds que l'on s'efforce de conserver 
libre autour de la platé-forme, tout le reste appartient au 
public. Il s'asseoit oii il veut, où il peut. 

Aux deux côtés de la loge réservée, sur toute l'étendue 
de la paroi, et de même à l'opposite, ce ne sont que loges 
plus ou moins richement meublées et ornées, suivant le 
goût et les moyens des propriétaires ou les ressources du 
tekyèh, mais partout les briques et la chaux disparaissent 
sous de splendides étoffes, sous les châles les plus pré- 
cieux. Des pyramides de porcelaines, depuis les plus 
énormes potiches de Canton jusqu'aux petites tasses à café, 

388 LES TEKYEHS OU THEATRES. 

s'accumulent sur des tréteaux couverts de cachemires; un 
monde de lampes et de lanternes en cristal, de lustres 
apportés à grands frais par le commerce, de tableaux 
européens et de lithographies coloriées représentant les 
sujets les plus divers, s'étagent, se mêlent, se choquent, 
pendent de tous les côtés. Les piliers en bois, recouverts 
de châles rouges de Kerman, sont entourés de rubans d'or 
et d'argent ouvragés. Le sol disparaît sous les tapis du 
Kurdistan et les feutres d'Ispahan et de Yezd. A Tune des 
extrémités du parallélogramme, plusieurs rangs superpo- 
sés de balakhanèhs ou loges véritables, non plus tempo- 
raires, mais faisant partie de la construction, étalent leurs 
devantures en bois travaillé et comme ciselé, et tout cela 
est rempli de monde ; à l'autre extrémité s'ouvre ce que 
nous appellerions, nous, un théâtre : c'est absolument la 
disposition d'une scène européenne, sauf qu'il n^ a pas de 
coulisses. Ici le peuple s'entasse assis sur les talons. Tout 
cela est-il beau, classiquement beau, froidement et réguliè- 
rement beau? Assurément non ; mais plutôt que de cher- 
cher ici le classique, mieux vaut s'en aller de suite. Ce n'est 
pas beau, mais c'est magnifique, somptueux, imposant, 
plein de contrastes, frappant par les oppositions, en har- 
monie complète avec le public, avec l'ordre d'idées auquel 
cela doit sa naissance, avec le but proposé. Il est impos- 
sible de ne pas être saisi d'un tel aspect, très remué, très 
ému, et de ne pas se dire instinctivement que tout ici est 
pris au sérieux. 

J'ai dit que les acteurs formaient une classe estimée. 
Les mouUas savants et rigides les condamnent sans doute 
et auraient peu de peine à démontrer à des auditeurs im- 
partiaux que l'œuvre de ces acteurs constitue une vé- 
ritable et dangereuse hérésie. Mais le peuple n'écoute 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 389 

pas de pareilles argumentations; il les goûte peu; il 
les dédaigne et, si on le pressait, il s'en [irriterait. On 
les lui épargne donc, et il s'abandonne à une prédilection 
marquée pour les hommes qui lui procurent ce qui cons- 
titue certainement pour lui le plus recherché des plaisirs. 
Cette faveur si grande excite les ambitions, et beaucoup 
de Séyds non seulement ne se font pas scrupule de pro- 
fesser une opinion différente de celle des chefs de la re- 
ligion, mais embrassent même la profession d'acteurs. Le 
public les en applaudit et trouve un plaisir et une émo- 
tion plus vifs encore à voir les malheurs des martyrs de 
Kerbela représentés par les propres descendants de ces 
martyrs. 11 en résulte pour lui une impression de vérité 
plus grande, et il s'attendrit avec un surcroît d'abandon 
lorsqu'il voit le petit-fils représenter les misères de son 
ancêtre. 

A en juger d'après notre esthétique, on ne saurait dire 
qu'en général ces acteurs soient bons. Ils n'ont aucune 
idée d'une convention scénique. Ils ne se préoccupent nulle- 
ment de la vérité du costume ; pourvu que les personnages 
mâles portent des turbans, l'imagination des spectateurs 
reconnaît suffisamment qu'ils ont les vêtements des temps 
arabes. De même les personnages féminins attachent le voile 
comme on le fait aujourd'hui à Bagdad et à Damas. Ce qui 
importe, c'est que les ajustements soient le plus riches 
possible, d'abord pour relever d'autant la pompe du 
spectacle, point considérable, ensuite pour marquer plus 
de respect aux individualités sacrées mises en jeu. Les 
Imams portent donc des robes de cachemire, de vastes 
turbans verts en soie ou en laine précieuse ; les femmes 
sont couvertes de broderies, de colliers, de pendants d'o- 
reille. Personne ne se demande si c'est bien ainsi que 

390 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

s'habillait la famille du Prophète, dans laquelle Tauslé- 
rité et la pauvreté étaient pourtant des vertus notoire- 
ment affichées; mais, sur ce point, il s'agit ici de satis- 
faire à l'idéal d'une nation qui n'a rien en elle de la so- 
briété arabe. 

Il est un tazyèh oii l'on représente la cour de Yézyd. 
Alors, et avec plus de vraisemblance, les organisateurs 
de la représentation s'en donnent à cœur-joie pour éta- 
ler toute la splendeur et la magnificence possible. Les 
familles riches du quartier se mettent elles-mêmes à con- 
tribution et prêtent ce qu'elles ont de plus beau. Le sakou 
est tout entier recouvert de riches tapis ; une vaste table est 
placée au milieu, comme c'est d'usage dans les grandes 
réceptions des plus puissants seigneurs, et disparaît sous 
les porcelaines, les plateaux d'argent, les vases émaillés, 
les cristaux remplis de bonbons et de confitures. Sur le 
tâgnumâ réservé au théâtre, assise sur les splendides 
étoffes de la Syrie, de la Perse, du Turkestan, de l'Eu- 
rope et de l'Inde, telles que nous les avons décrites tout 
à l'heure, s'élève, comme une pyramide étincelante, la 
cour entière de Yézyd. Le khalife est au sommet, assis 
dans sa gloire, vêtu d'une robe d'or ; à ces côtés sont des 
pages que l'on choisit parmi les plus jolis enfants de 
quinze à dix-huit ans, et que l'on couvre de pier- 
reries : leurs bonnets en sont brodés; leurs jolis visages 
sont entourés de ces cordons de perles et d'émeraudes 
ou de rubis qui forment une des parures les plus pi- 
quantes des femmes persanes ; leurs doigts sont chargés de 
bagues. xu tekyèh du roi, toutes les richesses de la cou- 
ronne sont employées de la même manière, et les servi- 
teurs de Yézyd portent sur eux la valeur de plusieurs 
millions de tomans. Puis on voit ses femmes, également 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 391 

représentées par de jeunes enfants, assises à visage décou- 
vert drapées de voiles en mousseline de Benarès brodés 
de g-randes et lourdes fleurs d'or et d'argent sur des 
fonds rouges, bleus^ verts, orangés : tout resplendit, 
scintille, papillote aux yeux. Mais ces femmes sont 
odieuses à la foule, parce que, au moment où le général 
de Yézyd, Ibn-Sayd, lui amène, enchaînées, les saintes 
captives de Kerbela, elles se lèvent et leur jettent des 
pierres. Voilà pour le costume. 

La tenue en scène n'est l'objet d^aucun calcul ni d'au- 
cune règle. Comme Facteur est vu de tous les côtés à la 
fois, il lui est inutile d'étudier une façon particulière- 
ment favorable de se poser devant le public. Il se pré- 
sente comme il peut, simplement, avec la dignité ou la 
grâce, le geste commun ou la maladressé qu'il a plu au 
ciel de lui départir. Mais comme l'acteur est, aussi bien 
que le public, pénétré de l'importance de Facte qu^il 
accomplit, qu'il se respecte dans son personnage et qu'il 
joue de tout son cœur, il résulte aussi de cela des effets par- 
ticuliers. Il est sous le charme; il y est si fort et si abso- 
lument que l'on voit presque toujours Yézyd lui-même^ 
et l'indigne Ibn-Sayd, et l'infâme Shemr, au moment oii 
ils profèrent les plus sanglantes injures contre les Imams 
qu'ils vont égorger ou contre leurs femmes qu'ils mal- 
traitent, fondre en larmes et articuler leurs rôles au mi- 
lieu des sanglots. Cela n'étonne ni ne choque le public, 
qui, au contraire, à cette vue, se frappe la poitrine, lève 
les bras au ciel en invoquant Dieu et redouble ses gémis- 
sements. Mais il arrive souvent aussi que, sous la con- 
viction immédiate du caractère qu'ils ont revêtu, les ac- 
teurs s'identifient à vue d'œil avec leurs personnages; et 
quand la situation les emporte, on ne peut pas dire qu'ils 

392 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

jouent, ils sont ce qu'ils figurent avec une telle vérité, un 
emportement si complet, un oubli si entier d'eux-mêmes, 
qu'ils arrivent à une réalité tantôt sublime, tantôt ef- 
frayante, et développent dans l'âme des auditeurs, déjà 
si impressionnée, ces passions qu'il m'a toujours paru 
souverainement ridicule de chercher dans les pièces 
en papier de nos auteurs tragiques : la terreur, l'ad- 
miration et la pitié. Alors rien n'est guindé, rien n'est 
faux, rien n'est conventionnel; c'est la nature même, 
c'est le fait qui parle. Je ne dirai pas que rien n'est 
vulgaire; car, en aucune chose, je n'ai jamais aperçu 
la vulgarité en Asie ; mais je dirai que rien ne peut 
retirer l'esprit de la hauteur où ces acteurs le transpor- 
tent, rien, pas même le peu de soin qu'ils appor- 
tent à supprimer des gestes ou des intonations de 
voix dont ils usent dans les habitudes de la vie ordi- 
naire. Je pense que les personnes qui se sont rendu 
compte de ce qui distingue le sublime réel du su- 
blime théâtral, et la majesté d'un Mérovingien de celle 
de Louis XIV, comprendront aisément ce que je veux 
dire. 

Les personnages de la famille de Housseïn ne quittent 
jamais la scène que pour aller combattre et mourir. 11 y 
a une raison à cela : c'est qu'ils sont enfermés par l'ar- 
mée ennemie dans l'enceinte de quelques tentes^ et que 
le public doit toujours avoir sous les yeux un signe vi- 
sible de cette terrible situation. Aussi, lorsqu'ils ne sont 
pas mêlés à l'action, ils s'assoient à Técart, et alors on 
parle d'eux comme s'ils ne pouvaient pas entendre, sans 
recourir aux à parte. Il y a toujours un fauteuil sur la 
scène où s'assoient et l'Imam Housseïn, et le héros par- 
ticulier du tazyèh ; personne autre n'y prend place. C'est 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 393 

une façon de recommander un personnage au respect par- 
ticulier du public. 

Un autre accessoire indispensable de tout tazyëh, c'est 
un tas de paille hachée où les acteurs puisent k pleines 
mains pour en porter^ au besoin, une quantité suffisante 
à Tendroit du sakou où ils vont réciter leur rôle. Cette 
paille représente le sable du désert de Kerbela et, à cha- 
que instant, dans les moments plus particulièrement tra- 
giques, les femmes, les jeunes gens et les enfants de la 
Tente se répandent cette paille ou plutôt ce sable sur la 
tête, suivant l'usage antique encore en usage partout, en 
même temps qu'ils se frappent violemment de la main 
sur la cuisse droite. On sait donc, quand on voit l'acteur 
qui va parler préparer devant lui un tas de paille, qu'il 
a un malheur nouveau à annoncer ou un discours déses- 
péré à tenir. S'il oubliait, par Hasard, de se fournir de 
cet accessoire indispensable , le directeur de la troupe ne 
l'oublierait pas. Pendant tout le cours de la représenta- 
tion, ce directeur se tient sur le sakou, toujours présent 
et toujours agissant. Le manuscrit de la pièce à la main, 
il indique à chacun ce qu'il doit dire ; il examine de 
temps en temps les rôles des plus jeunes enfants pour se 
bien assurer qu'ils ne vont pas commettre de fautes. 
Quand un héros, au moment d'aller livrer un combat sans 
espoir, doit, suivant l'usage oriental, s'envelopper dans 
son linceul, le directeur est à côté de lui, le linceul à 
la main et le lui attache. Si le héros doit mettre le sabre 
à la main, le directeur lui tire son sabre du fourreau, 
tandis qu'il récite, et le lui remet. Il lui lient l'étrier pour 
le faire monter à cheval. Il va prendre par la main les 
plus jeunes acteurs et les place là où ils doivent être 
pour réciter ; il se mêle de tout ouvertement , et il 

394 LES TEKZYÈHS OU THEATRES. 

a son rôle indispensable dans le développement du 
drame. 

J'imagine que, chez les Athéniens, le chorège primitif 
remplissait à peu près tous ces emplois , sans choquer 
davantage le goût, ni rien ôter à l'illusion. Le direc- 
teur persan, d'ailleurs, comme le chorège grec, est un 
personnage sacré par les fonctions qu'il remplit. On le 
considère avec respect; il n'est pas un intrus; presque 
toujours il est, non seulement l'organisateur matériel de 
la fête, mais encore l'arrangeur et quelquefois l'auteur du 
poème. Il lui arrive, au milieu de l'action, de parler au 
public : il fait une sorte de commentaire rapide de 
ce qui est offert à la vue et à la piété des fidèles, il solli- 
cite la commisération et provoque les larmes qui lui ré- 
pondent toujours. Souvent aussi, à défaut du Séyd Rou- 
zèh-khân, c'est lui qui dit les prières et qui raconte 
quelque anecdote inconnue touchant le martyre des 
Imams ou sur les prodiges qui ont eu lieu, qui ont lieu 
tous les jours à Kerbela, sur le théâtre de ce martyre. Ainsi 
le directeur n'est pas seulement un administrateur, c*estun 
poète sacré; il en a l'autorité, il en obtient le respect. On 
le qualifie, du reste, simplement â'Oustad, ou «Maître,» 
absolument comme un artisan. Son titre n'est pas plus 
relevé , et il n'en demande pas un autre , imitant en 
cela, dans une société si vieille, si corrompue, si rompue 
à toutes les prétentions, si fastueuse dans ses titres, la 
simplicité des époques jeunes oii un grand peintre, un 
grand sculpteur ne sont que des maîtres ymaigiers et des 
maîtres tailleurs d'images. Quand la représentation pro- 
duit un effet plus qu'ordinaire, il arrive souvent que le per- 
sonnage le plus éminent de l'assistance honore, séance 
tenante et sans interrompre les acteurs, l'oustad ou di- 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 39rj 

recteur de la troupe d'une récompense éclatante, car on 
n'applaudit pas, on ne témoigne jamais une admiration 
venant de l'esprit : on pleure, on gémit, on se frappe la 
tête, et j'ai vu porter, au milieu des larmes, un châle à 
Foustad, qui immédiatement Ta placé en écharpe sur son 
cou. 

Cependant, les acteurs ont ausii un genre de mérite qui 
les recommande d'une manière toute particulière à l'en- 
thousiasme direct du public : c'est la voix. Les drames, 
en effet, qui font les frais des tazyèhs, sont écrits en dialecte 
populaire. On n'y voit guère de ces mots arabes si 
recherchés pour les autres compositions, mais que l'homme 
du bazar, le soldat, les femmes ne comprendraient pas, et, 
au contraire, on y peut relever en foule les façons de par- 
ler les plus familières, les abréviations de mots les plus 
courantes, tout ce qui constitue, en un mot^ la façon de 
parler commune et journalière. C'est ainsi que le théâtre 
grec a usé librement de ces alticismes, qui, préférés par 
les auteurs parce qu'ils appartenaient à la langue vi- 
vante, saisissable pour la foule, sont devenus depuis 
si doctes et de physionomie si abstruse, sous la plume 
des commentateurs. 

Ce langage est employé ici à construire des vers lyri- 
ques, courts et souples, chantés sur une sorte de mélopée 
assez savamment travaillée. Les cadences et les ports de 
voix y abondent. Ce qu'on a recherché, dans ce chant sans 
accompagnement, c'est l'imitation du rossignol de la Perse, 
dont les modulations sont plus simples que celles du nôtre, 
et d'un caractère très mélancolique, et on les a mariées 
aux tons divers de la voix humaine qui se plaint et qui 
gémit. L'etfet de ces chants est extrêmement pénétrant, et 
cause une impression si vive de tristesse, même lorsqu'on 

396 LES TEKÈHS OU THÉÂTRES. 

n'entend pas les paroles, que l'on est ému malgré soi. Il 
y a aussi des duos, et quelquefois des chœurs, mais, sui- 
vant l'usage oriental, toujours à l'unisson. En général, les 
rôles les plus brodés de cadences sont ceux des person- 
nages principaux, et pour cette raison, comme pour bien 
d'autres, ils sont tenus par les meilleurs chanteurs de la 
troupe. Le public connaît bientôt les noms de ces virtuo- 
ses, et on les demande beaucoup. Chaque troupe cherche 
à les attirer, et les paye de son mieux. Mais ce sont seule- 
ment les personnages importants du drame, les Imams 
et les saints, et les prophètes et les anges, qui chantent. 
Les personnalités 'odieuses comme celles d'Ibn-Sayd, Yé- 
zyd, Shemr_, ne chantent pas. Elles déclament seulement; 
c'est un élément de variété introduit dans le poème, et qui 
produit un effet analogue à la prose dans les pièces de 
Shakespeare. 

Maintenant, il faut mentionner une certaine catégo- 
rie d'acteurs qui ne le sont pas_, et qui produisent sur 
le public un effet extraordinaire. Ce sont de petits en- 
fants de trois à six ans, souvent des petites filles apparte- 
nant à des familles importantes, qui montent sur le sakou, 
accompagnés de leurs lélèhs ou gouverneurs, et viennent 
figurer dans la famille des Imams. Rien ne semble plus 
méritoire aux yeux du peuple, et ne saurait attirer plus de 
bénédictions sur les enfants et sur les parents eux-mêmes 
que cette sorte de consécration, qui, en les mêlant d'une 
manière à la fois fictive et réelle à la famille des saints, 
leur en donne, en quelque façon, au moins par reflet, le 
caractère. Dans tous les cas, rien n'est plus touchant que de 
voir ces bébés, vêtus de robes de gaze noire à larges man- 
ches, la tête couverte de petits bonnets noirs ronds, bro- 
dés d'argent ou d'or, s'agenouiller sur le corps de l'acteur 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 397 

qui remplit le rôle du martyr du jour, l'embrasser, et de 
leurs petites mains, se couvrir de paille hachée en guise de 
sable, en signe de douleur. Ces enfants peuvent se por- 
ter là avec l'intérêt qu'un jeu inspire à leur âge; mais ils 
ne croient pas jouer, et sont évidemment remplis du senti- 
ment qu'ils accomplissent un acte grave et important. Il est 
douteux qu'ils comprennent bien nettement ce qu'ils font, 
011 ils sont, ce qu'ils représentent; ils sont trop jeunes; 
mais ils comprennent en gros que ce qu'on leur fait faire 
est triste et solennel. Ils se tiennent, se donnant la main 
ou bien seuls, à la place qu'ils doivent occuper ; ils reçoi- 
vent, les bras croisés, dans l'attitude du respect, les bé- 
nédictions de l'Imam Housseïn; ils sont graves et sérieux 
dans leurs petites physionomies; rien ne les distrait ni 
ne les trouble, et ce grand public qui les entoure, qui 
gémit, qui pleure, qui se tourmente, ne semble pas exis- 
ter pour eux. 

J'ai vu une petite fille de quatre ans, très jolie, appar- 
tenant à des parents considérables, fort dévots aux Imams, 
faire plus que de figurer sur le sakou : elle avait appris 
des vers, remplissait un rôle actif dans la pièce, insulta 
Yézyd, fut martyre et couchée sur une planche comme 
morte, et, se tenant bien immobile, les yeux fermés, 
fut portée autour du tekyèh en grande pompe, sans 
être aucunement interdite. Elle mettait dans son jeu 
une ardeur singulière, et quand on me l'amena ensuite, 
dans les bras de son lélèh, elle s'intimida pour la pre- 
mière fois. 

Mais c'est assez expliquer ; il faut montrer. Le tekyèh 
est plein jusqu'au comble. C'est au mois de juin, à la 
fin. On étouffe sous la tente immense, La foule prend des 
sorbets, du café, fume des kalians. Un derviche monte sur 

398 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

le tekyèh et chante un cantique. Les battements de poitrine 
l'accompagnent. La voix est peu entraînante, l'homme 
a Fair fatigué, il ne produit pas d'impression, et les 
chants languissent. Il paraît le sentir, il s'arrête, descend 
du sakou et disparaît. Le silence allait renaître, quand 
un grand et gros soldat du régiment de Maragha, un Turk, 
saisit brusquement l'air d'une voix de tonnerre, en frap- 
pant à coups redoublés sur sa poitrine résonnante. Un 
autre soldat, un autre Turk, mais du régiment de Kara- 
bâgh, aussi déguenillé que lui, ramasse le second verset ; 
les battements de poitrine reprennent avec précision. Pen- 
dant vingt-cinq minutes, la foule haletante est entraînée 
par ces deux hommes, et se meurtrit à tour de bras. L'air 
monotone, mais fortement rythmé la grise. Elle se 
frappe de son mieux; c'est un bruit sourd, profond, ré- 
gulier, résolu, mais qui ne suffit pas à tout le monde. 
Un jeune nègre, dont les apparences dénotent un 
hammal, ou portefaix, se lève debout, au milieu de la 
multitude assise sur les talons ; il jette son bonnet 
et chante à pleine voix, faisant tomber ses deux poings 
en cadence sur sa tête rasée. Il était à une dizaine 
de pas de moi, et je suivais tous les mouvements 
de sa figure ; il devint bientôt de couleur cendrée, et 
ses lèvres parurent d'un violet pâle ; plus il se décolo- 
rait, plus il s'animait, criant et frappant comme sur une 
enclume. Il continua ainsi pendant dix minutes environ ; 
mais les deux soldats n'en pouvant plus et ruisselant de 
sueur, le chreur, qui n'était plus guidé ni enlevé par ces 
voix précises et puissantes, le chœur commença à hésiter, 
à se troubler; une partie des voix se turent,, et le nègre, 
comme si tout appui matériel lui eût manqué, ferma les 
yeux et s'affaissa sur son voisin. Chacun parut éprouver 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 399 

pour lui beaucoup de compassion et de respect. On lui 
mit de la glace sur la lête et on lui apporta de Teau. Mais 
il était évanoui, et il fallut du temps pour le faire reve- 
nir. Quand on y eut réussi, il remercia avec douceur et 
politesse tous ceux qui lui avaient donné des soins. 

Cependant, aussitôt que le silence se fut un peu rétabli, 
un homme vêtu d'une robe de coton vert monta sur le 
sakou. Il n'avait absolument rien de remarquable dans sa 
personne, et semblait n'être autre chose qu'un bakkal, ou 
épicier du bazar. Non seulement il était fort nég-ligé et 
fripé dans son accoutrement, mais sa figure, très ordinaire, 
ne montrait rien autre chose qu'une barbe médiocrement 
fournie, assez longue et mal peignée, et cette expression 
d'intelligence narquoise et d'imagination sophistique qui, 
chez le commun des Persans, tient la même place que 
chez nous le gros bon sens. La main gauche passée dans 
sa ceinture, d'un air pédant, il étendit la droite sur le 
bord du sakou, dm air de professeur, en ayant soin de 
n'allonger que trois doigts, et adressa ces paroles à la 
foule : 

« Vous voilà donc bien satisfaits, musulmans, d'être 
assis à votre aise, à l'ombre, et vous vous figurez déjà le 
Paradis tout grand ouvert. Savez-vous ce que c'est que le 
Paradis? C'est un jardin, sans doute; mais vous n'avez pas 
l'idée d'un pareil jardin. — Vous me direz : « Père, dis com- 
ment il est. » — Croyez-vous que je l'ignore? Je n'y suis 
point allé sans doute ; mais assez de prophètes en ont parlé, 
et des anges en ont apporté des nouvelles. Je me bornerai 
pourtant à vous dire que tous les gens de bien y tiendront à 
l'aise, car il a trois cent trente mille zers de longueur. Si 
vous ne m^en croyez pas, informez-vous! Quant à être 
parmi les gens de bien, je vous déclare qu'il ne suffit pas 

400 LES TEKYÈHS OU THEATRES. 

pour cela de lire le Koran du Prophète (que le salut de 
Dieu soit sur lui et la bénédiction) ! Il ne suffit pas de faire 
tout ce qu'ordonne ce livre divin; il ne suffit pas de venir 
pleurer aux tazyèhs, comme vous faites chaque jour, vous 
autres fils de chien, qui ne savez rien d'utile; il faut encore 
que vos bonnes œuvres (puissiez-vous en accomplir! mais 
j'en doute beaucoup), vous les exécutiez au nom et pour 
Tamour deHousseïn. C^est Housseïn, musulmans, qui est 
la porte du Paradis; c'est Housseïn, musulmans, qui sou- 
tient le monde ; c'est Housseïn, musulmans, par qui a lieu 
le salut! Criez : Hassan, Housseïn ! » 

Toute la foule crie : ô Hassan ! ô Housseïn ! 

— C'est bien. Et maintenant encore une fois : « 

— Hassan! ô Housseïn! 

« — Priez Dieu toujours qu'il vous maintienne dans 
l'amour de Housseïn. Allons, criez a Dieu ! » 

Toute la foule lève les bras en l'air d'un seul mouve- 
ment, et crie d'une voix sourde et prolongée : 

— Ya Allah !ô Dieu! 

Le Père Maillard ou le Petit Père André ne prêchaient 
pas autrement. Cet homme, vulgaire dans ses façons, 
pouvait passer pour éloquent à sa manière. Il avait du 
mordant dans la voix, dans Toeil, dans le geste, et le pu- 
blic, d'ailleurs, était si aisé à saisir! 

Le discours continuait quand un roulement de tam- 
bours, un sifflement de fifres, des éclats de trompettes 
et de clairons vinrent l'interrompre, et, la voix pom- 
peuse des kernas résonna, dominant tout. Le prédicateur 
descendit du sakou et disparut. Il faut savoir que les 
kernas sont de longues trompettes de cuivre de cinq à 
six pieds de long, dont on tire un son qui s'entend à des 
distances considérables, et qui ne saurait se comparer 

LES TEKYEHS OU THEATRES. 401 

qu'au bruit d'une cloclio. Ordinairement, deux ou trois 
kernas mugissent ensemble : c'est un carillon. Djemshyd 
a, dit-on, inventé le kerna ; le faire sonner est le pri- 
vilège du roi et des princes, et partout où se trouve un 
personnage d'un tel rang, on entend retentir ce bruit so- 
lennel, le matin et le soir. Les tazyèhs étant consacrés aux 
Imams ont le même privilège souverain. Le bruit du 
kerna et celui des instruments guerriers de la musique 
d'un régiment annonçaient donc l'arrivée des acteurs et le 
commencement de la pièce. Je vais la faire jouer ici pour 
que le lecteur soit juge de l'importance que j'attribue aux 
tazyèhs. 11 s'agit de la pièce intitulée : les Noces de Kassem, 
Il y a plusieurs jours déjà que la famille de l'Imam 
Housseïn, que l'Imam lui-même est investi dans son 
camp, au milieu du désert de Kerbela, par les troupes 
syriennes et les traîtres habitants de Koufa. Aucun moyen 
n'existe d'échapper à la mort ; plusieurs des Imams ont 
péri : Abbas, Aly-Ekbèr, fils de Flmam Housseïn, et ses 
deux petits frères. Le désespoir est dans les tentes. 
L'Imam Housseïn, se précipitant dans la mêlée, a rap- 
porté le corps de son fils et l'a rendu à Omm-Leyla, sa 
femme; mais il n'a pas rapporté d'eau et les enfants et 
les femmes meurent de soif. Cette situation va finir dans 
le sang, car Ibn-Sayd, le général de Yézyd, Shemr, le 
plus féroce de ses lieutenants, et l'odieux Azrek, resser- 
rent de plus en plus le cercle de lances qui entoure le 
campement, et ils viennent, à chaque heure, l'un ou 
l'autre, insulter à l'impuissance et à la misère des Imams. 
Kassem, fils de Hassan, lequel a été empoisonné à Mé- 
dine par Yézyd, et neveu de Housseïn, exaspéré par 
la mort de son cousin Aly-Ekbèr qu'il aimait tendrement, 
brûle d'aller se battre à son tour, et, à son tour, de mou- 

26 

402 LES TEKYÈH8 OU THÉÂTRES. 

rir comme ses intrépides parents. Ainsi, trois faits com- 
posent la situation : le carnage inévitable, les soutYrances 
de la soif, la mort d'Aly-Ekbèr, tué la veille et dont le 
cadavre est étalé là sous les yeux des spectateurs. Il ne 
faut pas perdre de vue qu'Aly-Ekbër est de tous les jeunes 
gens de la tente le plus aimé des Persans, le plus exalté, 
le plus regretté; car c'est le propre fils de l'Imam Hous- 
seïn : c'est le sang de la patrie. Les autres héros, comme 
Abbas, comme Abdoullah, comme Kassem, ne viennent 
qu'après lui. Au moment donc oii débute la pièce des 
« Noces de Kassem, » Timpression la plus lugubre règne 
sur la scène : car, je le répète, le cadavre sanglant d'Aly- 
Ekbèr est là couché, à l'angle du sakou , sa mère est as- 
sise à côté, vêtue et voilée de noir, et ce spectacle ter- 
rible n'est pas écarté un seul instant pendant toute la 
durée de l'action. 

Voici maintenant quels sont les personnages : 

L'Imam Housseïn, fils aîné d'Aly et de Fathemèh, fille 
du Prophète. Il est le khalife légitime, le prince et le chef 
des musulmans, traqué par l'usurpateur Yézyd, qui a or- 
donné sa mort. 

Zeynèb, sa sœur, de père et de mère, THécube des 
tazyèhs. 

Omm-Leyla, sa femme, la mère d'Aly-Ekbèr, la fille 
du dernier roi sassanide. On l'appelle ordinairement, aux 
environs de Rey, où elle est enterrée, Bibi Sheherbanou^ 
« Notre-Dame la Patronne de la ville, » parce que l'an- 
cienne capitale du nord de la Perse était sous son invo- 
cation. 

La mère de Kassem, veuve de l'Imam Hassan, empoi- 
sonné à Médine; elle est venue vivre auprès de son beau- 
frère Housseïn avec ses enfants. 

LKS TEKYÈHS OU THEATRES. 403 

Zobeydèh, fille de Housseïn, à peine adulte, d'une 
beauté éblouissante. On l'appelle aussi Fathemèh, comme 
sa grand'mère et comme sa sœur, Fathemèh-Soghra ou 
« la Petite, » qui est restée à Médine. 

Abdoullah, le plus jeune fils de Hassan, presque un 
enfant. 

Kassem, l'aîné des fils de Hassan, le neveu de Housseïn. 
Il a seize ans. Il n'est pas vêtu de cachemire et ne porte 
pas le turban comme les autres Imams ; mais il a sur la 
tête un casque doré, sur le dos une cotte de maille, et le 
sabre au côté. 

Ibn-Sayd, général des troupes de Yézyd. 

Shemr, officier sous ses ordres, le meurtrier des Imams, 
le plus détesté des hommes. Il est armé de toutes pièces, 
comme Kassem, et tient un bouclier. 

Enfin, des musiciens arabes, tels que ceux qui figurent 
ordinairement dans les noces, et de conducteurs de fu- 
nérailles, puis des palefreniers menant des chevaux ri- 
chement harnachés, et des porteurs soutenant une li- 
tière funèbre. 

A une des extrémités du sakou est le trône sur lequel 
s'asseoit l'Imam Housseïn. Vers le milieu, tous les mem- 
bres de sa famille sont assis par terre ; Omm-Leyla seule 
se tient à part dans le coin opposé, accroupie près du ca- 
davre d'Aly-Ekbèr. 

Les kernas, les tambours, les clairons, les trompettes 
et les fifres se taisent à un signe du directeur du théâtre, 
debout au milieu de la plate-forme. Le plus profond si- 
lence règne dans l'assemblée, et le tazyèh commence. 

CHAPITRE XV 

LES NOCES DE KASSEM 

L IMAM HOUSSEIN. 

Dieu ! contemple le désastre dont le ciel et la terre 
sont frappés. 

Kerbela ! vois comme mon âme en est oppressée. 

Qui donc, en écoutant le récit de pareils malheurs, 
pourrait ne pas pleurer sur cette lamentable histoire ! 

Contemplez le chagrin, les larmes ; elles vont couler 
aussi bien sur une noce que sur un deuil. 

Prophète bienheureux ! l'une après l'autre, des dépê- 
ches de sang viennent de t'être adressées ; lis-les toutes, 
et chacune séparément *. 

Et toi, Aly, dont Dieu est toujours satisfait, l'arbre de 
ta famille, cet arbre si superbe, le voilà dans ton verger, 
courbé en deux, pliant sous le poids de la mort de tes fils. 
A peine étaient-ils devenus des jeunes gens ! 

Housseïn, marche à la noce de ton cher Kassem, et 
regarde comme le sang remplace bien le henné aux mains 
et aux pieds de tes jeunes gens ! 

1 . Ces dépêches de sang sont les âmes des Imams successivement 
martyrisés. 

/i06 - LKS NOCES DE KASSEM. 

ZEYNÈB (se lerant). 

Fathemèh ! du haut du Ciel, contemple les combat- 
tants rassemblés à Kerbela. 

Contemple-nous, vois-nous ici, étrangers, sans sou- 
tiens, sans amis! 

Fathemèh, vois comme le manteau de la patience de 
notre cher Joseph, de notre Housseïn, est déchiré par la 
main de cette terrible Zelykha, le malheur I 

fille de l'apôtre de Dieu, viens à ta fille, dans ce triste 
désert de Kerbela ; considère comme le malheur s'appe- 
santit sur nous ! 

Fathemèh, regarde Housseïn^ ton fils, réduit à l'im- 
puissance, se débattant entre les mains de ceux qui se di- 
sent les disciples de Fapôtre de Dieu. 

(Zeynèb se rasseoit.) 
KASSEM (se levant et se parlant à lui-même). 

Sépare-toi des femmes du harem, ô Kassem ! Recueille- 
toi un instant en toi-même, ô Kassem ! te voilà assis, 
et, dans un prompt avenir, tu vois le corps de Housseïn, 
ce corps si semblable à une fleur, tu le vois déchiré par 
les épines des flèches et des lances, ô Kassem ! 

Tu vivais, et il t'a fallu voir la tête et le corps d'Aly- 
Ekbèr tomber, séparés sur le champ de bataille, hélas ! 

Lève-toi donc I obéis au testament de ton père : être 
égorgé, voilà ce qui t'attend, ô Kassem ! 

Va, prends la permission du fils de Fathemèh, la meil- 
leure des femmes, et soumets-toi à ton sort, ô Kassem ! 

L*IMAM HOUSSEÏN (se parlant à lui-même) . 

Hélas! l'orphelin de Hassan, les yeux pleins de larmes 
sanglantes, s'approche de moi. 

Le rossignol sans ailes du verger de Hassan gémit du 
fond du cœur. 

LES iNOCES DE KASSEM. 407 

Zéphyr, en passant sur les cheveux de Kassem, tu 
deviens du musc ; verse le parfum exhalé de la douleur 
du fils sur le tombeau du père. 

KASSEM (se parlant à lui-même). 

Dieu ! que ferai-je pour supporter cette douleur si 
pesante ? 

Dieu ! que ferai-je, la lèvre ainsi desséchée par la 
soif, les cils humides ? 

S'il faut penser à rendre mon âme, la vie est pire que 
la mort. 

Que ferai-je, après ce qui vient d'arriver à Aly-Ekbèr? 

Si Housseïn ne m'accorde pas la permission d'aller 
combattre, oh malheur ! 

Que ferai-je alors, ô Dieu, en face de mon père Hassan, 
au jour de ma résurrection ? 

Ma mère^ lorsque je la verrai, au jour de la résurrec- 
tion, assise à côté de Fathemèh, que ferai-je, ô Dieu, de- 
vant elle, dans mon chagrin et dans ma honte ? 

Tous mes parents sont partis pour aller comparaître 
devant le Prophète. 

Et moi, je n'irai pas aussi devant le Prophète ! Eh ! que 
ferai-je donc alors, ô Dieu? 

l'imam housseïn (se parlant à lui-même). 

Sans compagnon, sans appui, que ferai-je, ô mon Dieu ? 

Je suis seul et en face, voilà toute cette armée ! Que fe- 
rai-je, ô mon Dieu ? 

Me voilà sans frère ^ sans fils ; mais, maintenant, que 
faire du fils de mon frère, ô mon Dieu ? 

KASSEM (à rimam Housseïn). 

Salut, ô seuil de l'honneur et de la grandeur célestes ! 
Tu es le seuil du ciel et le ciel du seuil (de Dieu). 

Parmi les feuillets du martyrologe, tu es le plus su- 

4U8 LES NOCES DE KAS8EM. 

blime. Du livre de la Création, ton histoire survivra éter- 
nellement. 

Un orphelin, un enfant sans père, le front baissé, pleu- 
rant, 

S'approche de toi avec une prière, ô roi dont les anges 
soiït les gardes. 

l'imam housseïn. 

âme des cieux du martyre ! lune brillante du second 
des sept cieux ! 

Soleil armé du lasso, lune armée de flèches et de 
lances ! 

perle unique et vierge du chaste abri de la mer de 
l'honneur ! que viens-tu me dire ? Parle à ton oncle gé- 
missant. 

KASSEM. 

lumière des yeux de Mohammed le tout-puissant, ô 
mon oncle ! 

lieutenant d'Aly, le lion intrépide, ô mon oncle ! 

Abbas a péri ; Aly-Ekbèr a subi le martyre ; te voilà 
sans guerriers et sans porte-étendard, ô mon oncle! 

Les roses sont passées, leurs boutons sont passés, le 
jasmin est passé, les pavots sont passés. 

Moi seul, je suis resté dans le jardin de la Foi, je suis 
l'épine, je suis le plus misérable, ô mon oncle. 

Si tu es bon pour l'orphelin, voici le moment de le 
montrer. Laisse-moi partir et aller combattre, ô mon 
oncle. 

l'imam housseïn. 

tendre, noble, fidèle, ô mon enfant! ce que tu viens 
de dire a bouleversé mon cœur, ô mon enfant ! ô toi qui 
as été la lumière des yeux de Son Altesse l'Iman Hassan, 
souvenir de la douleur de sa perte, ô mon enfant ! 

LP:S noces de KASSEM. 409 

Ne me demande rien, n'insiste pas, ne me presse pas. 
C'est assez de douleur d'avoir perdu Aly-Ekbèr. 

KASSEM. 

toi, dont la poussière est ma couronne, prête l'oreille 
à ma prière. 

Eteins par Teau du martyre le feu qui brûle mon être. 
Accorde-moi mon désir de boire à la coupe du sacrifice; 
car on a dit : « Quand la cruche est pleine, buvez et faites 
boire les autres. » 

l'imam housseïn. 
lumière de mes yeux, cesse tes supplications et ton 
insistance. Abandonne un instant tes plaintes. Par amour 
pour moi, prends pitié de l'état oii je suis. Hélas 1 ô jeune 
homme (puisses-tu devenir un vieillard!), prête l'oreille 
aux conseils. 

KASSEM. 

souverain, ne cherche pas ma honte. La justice ne 
veut pas que ma vie et mon honneur restent ensemble. 
Que Kassem existe et' qu'Aly-Ekbèr soit martyr, oh! plu- 
tôt que la terre recouvre ma tête et mon existence! Quoi ! 
me voici, et lui, on Ta coupé en morceaux! Hélas! hélas ! 
puis-je accepter un tel sort? Je suis l'esclave de sa maison, 
et ce que je veux est mon devoir. 

Roi, sois généreux pour le mendiant qui supplie à ta 
porte. Comme Khezr, laisse-moi prendre pour ma part 
l'eau de l'existence éternelle. Vois comme, avec mes yeux 
en pleurs^ j'ai la bouche desséchée par la soif! 

Jette un regard du côté des eaux de l'Euphrate céleste. 
Je meurs de soif: eh bien ! accordez-moi, ô preuve de Dieu, 
un vase entier de l'eau de Selsebyl ; elle coule dans le 
paradis qui m'attend ! 

410 LES NOCES DE KASSEM. 

l'imam HOUSSEÏN. 
Prends pitié de ma détresse, lumière de mes yeux; est- 
il bien que^ moi qui suis roi, je t'obéisse? que moi, vieil- 
lard, dont les années sont diminuées, je demeure dans la 
vie? quelle justice I J'associerais à ta mère, à toi, à peine 
jeune homme, ma durée décrépite! 

KASSEM. 

Dieu! tout cela ce sont des paroles. Mes plaintes me 
sont arrachées par mon désespoir. Être orphelin, c'est un 
malheur sans remède pour Torphelin! Être orphelin, c'est 
un malheur éternel pour Torphelin! Qu'ils étaient beaux, 
les jours que j'ai passés à Médine! mon pauvre père te- 
nait ma tête sur sa poitrine. Parla main de son affection, 
il me rendait heureux, il me faisait des caresses bien plus 
que trop. Et maintenant, hélas! hélas î je suis tombé 
dans la disgrâce de mon oncle ! (s'adressant à rassistance). Mu- 
sulmans, Hassan, mon père, oii est-il? vous qui avez 
vos pères, être orphelin est un affreux désastre! orphe- 
lin, mon malheur à moi est bien au-delà du malheur ordi- 
naire. 

LA MÈRE DE KASSEM (se levant et s'adressant à l'auditoire). 

nobles spectateurs! toute raison, tout sang-froid 
m'ont abandonnée ! Les cris de mon Kassem sont arrivés à 
mon oreille, (a Kassem.) l'amour de l'âme de ta mère! ô 
mon fils ! toi dont le père est mort, toi. l'enfant lié à mon 
cœur, pourquoi t'es-tu jeté sur le sein de la terre? Pour- 
quoi, dans une douleur extrême, as-tu déchiré ta chemise? 

KASSEM. 

Hélas! hélas! ma mère, mon chagrin est sans mesure. 
Un orphelin n'a que des peines. Quand un orphelin se 
trouve jeté dans le monde, ô ma mère, il faut que Dieu 
lui vienne en aide. Je suis allé, la tête basse, devant mon 

LES NOCKS DE KASSEM. 411 

oncle, pour demander à Son Altesse la pernlission d'aller 
combattre. Il m'a couvert de confusion aux yeux de mes 
amis. Puissé-je mourir! Il m*a chassé de sa porte. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Ne te plains pas de Son Altesse, lumière de mes yeux^ 
puisque tu veux trouver la mort à sa suite. Le brevet du 
martyre, celui que Dieu accorde, ne saurait être décerné 
que sur l'ordre du sublime Imam. Il faut que ce document 
auguste soit marqué du sceau de soixante-douze témoins, 
tous des justes ; parmi ces soixante-douze, tu seras compté 
aussi. Toi, dans le monde alors incréé des Idées, tu as 
consenti jadis à tout ce qui t'arrive ! sag-e, apprends 
maintenant, toi dont le cœur est brisé, que le destin de 
ton sang est fixé dans l'écrit que tu portes attaché à ton 
bras. 

(La mère de Kassem s'asseeit.) 
KASSEM. 

Gloire à Dieu ! ma lettre de délivrance, je la reçois ! 
Gloire à Dieu ! le certificat de mon meurtre s'y trouve. 
(A l'Imam Housseïn.) chcr ouclc, voicl Torphelin revenu : 
aide-le. C'est ici le testament de mon père; crois ce qu'il 
ordonne, et contente-moi en l'exécutant. Mon père m'a 
accordé un titre de royauté, il me promet le martyre ! 
Regarde cet écrit que je te présente, et délivre-moi de la 
servitude oii tu me retiens. 

(Il lui remet le papier qui était attaché à son bras.) 
l'imam housseïn (après avoir lu). 

Hélas! hélas! cet écrit ne me donne pas la vie. Mal- 
heur! malheur! voici le papier qui va verser le sang de 
mes jeunes gens! Dieu 1 ô mon frère, que mon existence 
serve de rançon à l'ordre sacré que tu m'imposes, mon 
Hassan ! c'est un ordre sans réplique qui vient terminer 

412 LES :OCES DE KASSEM. 

ton chagrin, ôKassem ! maintenant, pour obéir tout à fait, 
nous allons tenir une assemblée de joie, et je te montrerai 
mon affection en faisant de toi mon gendre. 

KASSEM. 

Cher oncle, l'eau et la terre qui ont servi à former ton 
être n'étaient que bonté et affection. Réfléchis pourtant à 
ce que tu veux. Aly-Ekbèr gît sur le sol, déchiré par l'en- 
nemi. L'image de la joie sous ce ciel qui est pour nous 
noir comme l'ébène !... mais il n'y en arien, rien ! Dans 
cette atmosphère de douleur, le temps d'une noce ! mais 
il n'y en a rien, rien ! Cependant, si tu l'ordonnes, com- 
ment pourrais-je désobéir ? ton commandement est celui 
du Prophète, et sa voix est celle de Dieu. 
l'imam housseïn. 

mon enfant ! c'est d'après l'ordre de mon frère que je 
te donne ma fille ; je donne ma propre fille au fils de mon 
frère ! Où sont maintenant Mohammed et Fathemèh et 
Hassan TÉlu ? vous tous, du haut du ciel, regardez-nous; 
j'unis une lune resplendissante à un soleil rayonnant. Et 
maintenant, la parole du moment est-celle-ci: «Quel douaire 
peut-on donner à cette heure ? » Je remplacerai la splen- 
deur des parures par une autre splendeur. 

KASSEM. 

Je n'ai pas la force de rien ajoutera tes paroles. A une 
fille sans égale, comment proposerais-je d'offrir quoi que 
ce soit qui ait son égal ? Puisque tu me confies un corps 
animé d'une âme si pure, je lui livrerai tout à la fois ma 
vie et son essence même, l'essence de mon cœur, l'es- 
sence de mon âme, l'essence de mon esprit et de mon 
souffle, sans en rien diminuer,, sans en rien garder : tel je 
suis, tel je me donne à Zobeydèh, bien entier; et cela, je 
suis prêt à le donner comptant. Ce que plus tard il faudra 

LES NOCES DE KASSEM 413 

ajouter encore de ce que je puis avoir en moi, tout ce qui 
est réuni dans le coffre de mon corps, je l'apporterai de 
même sans réserve. Le collier, il lui en faut un; je lui 
fournirai du sang de mon cou si jeune; un chapelet pour 
tenir à la main, elle l'aura en rubis rouges. Les jonchées 
que doivent fouler ses nobles pieds, je les ferai des lam- 
beaux de mon cadavre; et quant à des dentelles, elle en 
aura couleur de tulipe rouge, et des étoffes assez tache- 
tées, assez bigarrées ! Si elle accepte mes dons, je suis 
content ; sinon, qu'elle prenne en gage ma tête et mon 
corps pour lui assurer l'avenir. Faut-il ici un garant qui 
réponde de moi? Je te donnerai Tlmam Hassan l'Élu, et 
Aly, dont Dieu est toujours satisfait, et avec eux le Pro- 
phète lui-même ! 

l'imam housseïn. 
Voilà des paroles qui viennent de l'âme, (a rauditoire.) Soyez 
témoins, vous tous, de cet excès d'infortune, soyez té- 
moins de cette noce de douleur. Deux planètes, Vénus et 
Mercure, vont opérer leur conjonction. Soyez témoins de 
cette réunion d'une lune et d'un soleil. 

KASSEM (à rauditoire). 

nouveaux mariés ! soyez témoins de notre désespoir. 
Soyez témoins du chagrin des fiancés et de leur malheur. 
L'ornement de tête que je donnerai à la jeune fille sera 
composé des gouttes de ma gorge ouverte. Soyez témoins 
pour la perle que me livre l'écrin de la générosité de 
Housseïn. 

(Kassem va s'asseoir sur un trône placé à l'autre extrémité du sakou.) 
l'IMAM housseïn (à Zeynèb). 

triste Zeynèb_, accablée de douleurs, ô toi qui, hélas ! 
es restée entre l'eau et le feu, voilà les moments de la 
noce, ma sœur. Apporte ici ta noble personne. 

414 LES NOCES DE KASSEM. 

ZEYNÈB (à Housseïn). 

toi, levain de ma joie, cause de ma vie, tu parles de 
mariage et de joie ! tu m'imprimes cent marques de feu 
sur le cœur. Mon frère Abbas vient de subir le martyre ; 
Aly-Ekbèr palpite encore dans les Ilots de son sang-; nous 
pleurons toutes, nous sommes couvertes de vêtements 
noirs; comment nous occuper de plaisir et de bien-être? 
Quand on a sous les yeux le cadavre de quelqu'un de ces 
jeunes gens, on ne saurait se teindre les doigts de henné. 

l'imam housseïn. 

affligée ! tu parles avec raison. L'édifice de notre joie 

est bien fragile. Fais pourtant un effort, ô mon éprouvée! 

va auprès de Zobeydèh, ma fille. Qu'elle te laisse arranger 

et parer ses cheveux de fée, afin qu'on l'unisse à Kassem. 

(L^lmam Housseïn se rasseoit sur son trône.) 
ZEYNÈB (se parlant à elle-mêrae). 

mon Dieu! jette sur moi un regard de miséricorde. Il 
n'y a qu'une seule Zeynèb et cent mille chagrins, (a zobey- 
dèh.) bouche pareille à un bouton de fleurs ! toi qui as la 
couleur de la rose autour de Toreille, ô lys silencieux, 
malgré tes blanches pétales semblables à dix langues, 
ouvre tes yeux sur mon visage, afin que je te dise le mes- 
sage de ton père. 

ZOBEYDÈH. 

ma tante, que ma tête soit la rançon de tes pieds! que 
cent filles comme Zobeydèh soient sacrifiées pour toi ! 
Pourquoi la pléiade reçoit-elle la visite de la lune? Pro- 
nonce sur moi l'ordre de mon père. 

ZEYNÈB. 

lumière du cœur, splendeur des yeux^ ton père te 
marie. Il prétend unir ta puissance d'aimer à un autre 

LES NOCES DE K.ASSEM. 415 

amour, en te liant à Kassem au visage de lune. L'ordre de 
ton père n'est pas autre. Dis-moi ce que tu décides. 

ZOBEYDÈH. 

ma tante! par ce message, par cette volonté, tu as 
mis le feu dans mon âme. ma tante! considère, vois : le 
corps d'Aly-Ekbèr est tombé, lacéré en cent lambeaux, 
sans tête! Il ne nous convient pas de penser ni à la joie 
ni à la chambre nuptiale. Oh! puissé-je aller dans la 
chambre nuptiale du tombeau ! 

ZEYNÈB. 

Par Dieu lui-même! le droit est du côté de ton père. 
Nous ne devons ni gémir, ni frapper nos mains d'impa- 
tience. Hélas ! ton père a prononcé un ordre absolu. 
Qu'est-ce qu'un ordre? Qu'est-ce qu'absolu? Ton père est 
la preuve du Livre du Créateur ; il est notre roi, il est 
notre maître. 

ZOBEYDÈH. 

ma tante ! bien que mes cheveux soient emmêlés, 
quelle violette leur comparerait sa tête? Mon père est roi. 
C^est à lui de savoir ce qui est bien; s'il veut me brûler, 
il est le maître. 

(Elle se rasseoit.) 
ZEYNÈB (à l'Imam Housseïn). 

roi assis sur le trône de l'empire de l'univers, que 
cent existences comme celle de ta Zeynèb soient ta ran- 
çon! Se pliant à tes ordres, mettant de côté sa douleur, la 
triste Zobeydèh est prête à obéir. 

(Zeynèb se rasseoit.) 
l'imam housseïn (à la mère de Kassem, sa belle-sœur). 

bru de Fathemèh, ô mère de Kassem^ approche, 
voici le jour du mariage de ton fils : viens auprès de Kas- 
sem. J'entends qu'à cette heure la joie pénètre dans son 

416 LES NOCES DE KASSEM. 

cœur afflig-é. Tu n'en savais rien. Viens lui porter des 
souhaits de bonheur. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

héritier du vicaire du Dieu juste, du Créateur, or- 
donne-moi de périr; ne me parle pas de noces! S'il faut 
que Zobeydèh soit une épousée et Kassem un marié, il 
ny a pas ici de henné, il n'y a pas de chambre nuptiale; 
ce ne sera pas une noce, mais une fête de douleur. Parmi 
les peines et les douleurs sans remède, quelle est celle-là? 
Mon Kassem se marie. Mais oii sont donc ses compagnons 
de joie? 

l'imam housseïn. 

Mère de Kassem, tout à l'heure, dans la plaine d'an- 
goisse, la tombe servira de lit nuptial, et le linceul sera 
la robe de noces. Ne t'afflige pas! Kassem, cette lune 
brillante va dans un instant, à la face du soleil, teindre ses 
mains du henné de son propre sang; il les aura rouges 
comme la planète de Mars. Bien que ton fils, ainsi que Jé- 
sus, semble, depuis la mort de Hassan, être né sans père, 
console-toi : il va trouver une compagne, de même que le 
soleil éclatant est associé à la lune. 

LA mère de kassem. 

S'il en est ainsi, ordonne, Housseïn; que ta sœur invite 
à la noce la mère désespérée qui pleure la mort de son 
Aly-Ekbèr. Mon pauvre orphelin, qui n'a pas un père 
pour veiller sur lui, va, lui, perdre sa mère, il l'a déjà 
perdue! Et pourtant non, me voilà encore! je suis 
encore sa mère! Seigneur! qu'elle meure, cette mère 
désespérée! 

l'imam housseïn. 

Mère de Kassem, tu tires des étincelles de mes os. Par 
la vie de Kassem! tu fais jaillir le feu de mon âme en 

LES NOCES DE KASSEM. 417 

m'adressant de telles paroles. Zeynèb, ô ma sœur, viens, ô 
ma Zeynèb! Les cicatrices de mon âme sont rouvertes. 
Viens, viens, ô mon Dieu I ô mon Dieu! 

ZEYNÈB (se levant). 

Mon frère, pourquoi le flambeau de ton âme pétille-t-il 
ainsi? Te voilà pleurant encore! Tes sœurs Koulsoum et 
Zeynèb sont-elles mortes? Mon cœur tombe dans la stupeur 
en entendant tes gémissements et tes cris. Puisse-t-elle 
mourir, ta sœur Zeynèb ! que veux-tu dire avec tes appels 
à Dieu? 

L'CMAM HOUSSEÏN (montrant sa belle-sœur, mère de Kassem), 

Voilà cette femme qui veut nous réjouir le cœur et 
Fâme I Elle a l'idée de réunir autour de Kassem des com- 
pagnons de joie, et maintenant, suivant les rites ordi- 
naires, elle entend t'inviter, toi et Omm-Leyla, la vieille 
mère du déplorable Aly-Ekbèr, à la fête que nous prépa- 
rons. 

ZEYNÈB. 

mon Housseïn, épargne-moi les cérémonies et les 
rites ; la couleur du sang d' Aly-Ekbèr est autour de mes 
doigts. (A la mère de Kassem.) Q mèrc dc Kasscm, Ic cœur de 
Zeynèb s'est brisé sous tes paroles! Omm-Leyla est assez 
dispensée de paraître à la noce. Pourtant, va toi-même, si 
tu veux ; invite-la avec ses yeux noyés de larmes. Cela 
ne regarde que toi, Kassem^ Omm-Leyla elle-même et le 
cadavre d'Aly-Ekbèr ! 

(Elle se rasseoit.) 
LA MÈRE DE KASSEM (à l'auditoire). 

Que dirai-je^ ô Musulmans, moi qui suis sans amis [et 
sans soutien, que dirai-je en présence de la mère désolée 
du déplorable Aly-Ekbèr? 

27 

418 LES NOCES DE KASSEM. 

OMM-LEYLA (mère d'Aly-Ekbèr, assise près du cadavre, et lui parlant). 

Ressemblance parfaite du visage du Prophète, déplo- 
rable Aly-Ekbèr, toi que les poignards ont déchiré en 
cent lambeaux, déplorable Aly-Ekbèr! A Médine, au mi- 
lieu des cris de joie, j'avais taillé déjà tes vêtements de 
noce; et voilà que tu as butté en chemin, déplorable Aly- 
Ekbèr! 

LA MÈRE DE KASSEM (à l'auditoire). 

J'ai honte, ô mes amis, de proposer à cette affligée de 
venir à des noces, quand elle est là, occupée à verser des 
larmes sur son fils mort ! 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

Musulmans ! dans ce monde périssable, quelle femme a 
reçu comme moi le coup de la mort d'un tel fils? Mon 
Aly-Ekbèr! rameau sans feuilles dans le jardin de mon 
cœur, déplorable, déplorable enfant! Relève-toi, cyprès 
de mon âme ! ne reste pas ainsi étendu! Il avait dix-huit 
ans, dix-huit ans! Il était si jeune!... Je t'ai taillé des ha- 
bits de noce, tu ne les as pas mis, et moi, j'ai déchiré les 
miens; je croyais pourtant bien te voir marié, et je ne 
savais pas que je serais assise ici, pleurant ta mort. Mais 
mon espoir est long et ma vie sera courte ; il n'y a rien à 
faire si ce n'est de chanter les louanges de Dieu et de dire : 
Gloire à lui ! 

LA MÈRE DE KASSEM (à Omm-Leyla). 

Il faut que je t'adresse une requête que m'imposent les 
circonstances. 

OMM-LEYLA. 

rossignol, gazouille ce que tu veux. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Pourquoi restes-tu ainsi affaissée et désolée? 

LES NOCES OE KASSEM. 419 

OMM-LEYLA. 

Mon fils est devenu celui de la mort, ma sœur. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Puissé-je mourir de ta douleur! mais jusques à quand 
ton cœur restera-t-il ainsi à pétiller sans donner de 
lumière? 

OMM-LEYLA. 

Que peut faire une mère^dont le fils est mort ? 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Viens t'asseoir un instant dans un coin de ma tente. 

OMM-LEYLA. 

Quel désir^ dis-moi, as-tu dans le cœur? 

LA MÈRE DE KASSEM. 

J'ai honte de t'en parler. 

OMM-LEYLA. 

N'aie pas honte, sœur, ne te trouble pas. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Housseïn veut faire une noce de douleur. 

OMM-LEYLA. 

Que la noce que veut faire Housseïn soit heureuse ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Fixe tes yeux sur le pauvre Kassem, privé de son père. 

OMM-LEYLA. 

Fixe tes yeux sur mon pauvre Aly-Ekbèr haché en mor- 
ceaux I 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Mon fils n'a pas de père pour veiller sur sa tête. 

OMM-LEYLA (à rauditoire), 

jeunes gens ! mon Aly-Ekbèr n'a plus de tête ! 

420 LES NOCES DE KASSEM. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Viens, sœur, viens près de Kassem, viens lui teindre les 
mains de henné. 

OMM-LEYLA. 

Les cheveux d'Aly-Ekbèr sont encore humides de sang ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

■ Tu ne veux donc pas, sœur, venir à cette noce? 

OMM-LEYLA. 

Se peut-il, ô mon Dieu, que tu sois à ce point sans 
tendresse pour moi et sans émotion devant ma douleur ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Viens, mets sur ta tête cette étoffe à fleurs d'or. 

OMM-LEYLA. 

Retire ta main de ma tête I... ô Dieu grand! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Prends ce vêtement doré, vois mon trouble et mon 
angoisse. 

OMM-LEYLA. 

Je suis vêtue du sang d'Aly-Ekbèr. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Sois généreuse ; viens, mon fils est si jeune. 

OMM-LEYLA (s'écriant). 

Viens à mon secours, ô Zeynèb I protège-moi 

ZEYNÈB (se levaut). 

Me voilà, ô Omm-Leyla la désolée, me voilà, moi qui 
suis la sœur du souverain de la Foi ! Si tu es mère, moi 
je suis mère aussi, et j'ai aussi de mes ongles déchiré ma 
poitrine pour la mort de notre Aly-Ekbèr. 

l'imam HOUSSEÏN (sur son trône). 

Jusqu'à quand gémirez-vous, mes rossignols ? cessez 
de vous lamenter; teignez vos pieds et vos mains de 

LKS .NOCKS DE KASSEM. 421 

henné en l'honneur de la noce de Kassem ! Occupe-toi un 
instant, ô Zeynèb, de la joie de Kassem; revêts le pau- 
vre fils de Hassan des vêtements de noce. 

(Les femmes et les enfants entourent Kassem, assis sur son trône, lui jettent de 
l'eau de rose, lui attachent des bracelets et des colliers, et répandent des dra- 
gées autour de lui.) 

ZEYNÈB (parant Zobeydèh). 

Zobeydèh-Fathemèh ! revêts une robe d'or, revêts-là. 
Hélas! ô nouvelle mariée au cœur blessé; orne-toi, orne- 
toi, hélas! Remercions Dieu de cette nouvelle mariée qui 
vient baiser les yeux de Kassem ! 

LA MÈRE DE KASSEM (à l'auditoire). 

mes amis, versez de l'eau de rose : voilà une noce_, 
voilà une noce, hélas! Ecriez-vous ; « Qu'ils soient heu- 
reux! des baisers, des baisers, hélas! » 

ZEYNÈB. 

Assieds-toi sur le trône, Zobeydèh-Fathemèh, ma bien- 
aimée^ ma bien-aimée, hélas! je verserai sur sa tête les 
bonbons de noces, les bonbons, hélas ! 

(Zobeydèh s'asseoit à côté de Kassem, avec un voile doré sur la tête.) 
LA MÈRE DE KASSEM. 

Kassem, sur tes mains je mettrai le henné, le henné, 
hélas! Je ferai jaillir de mon cœur la lumière de la joie; 
de la joie, hélas! Oii sont tes amis? oii sont ceux qui 
doivent te teindre de henné? Mon enfant, que ta noce, 
que ta joie soient heureuses! que la Heur du bonheur soit 
toujours sur ta tête! 

ZEYNÈB. 

Et toi, Fathemèh-Soghra, où es-tu, mon enfant, que 
je ne te vois pas avec nous dans ce désert? Où es-tu, pour 
teindre aussi de henné le bout de ta chevelure; de ta che- 
velure, hélas! Seigneur Dieu! que la main de la douleur 
se retire de Kassem, ] honneur du monde! 

422 LES NOCES DE KASSEM. 

OMM-LEYLA. 

Que je sois la rançon de ta vie, ô souverain des servi- 
teurs de Dieu ! j'ai une prière à t'adresser, ô Imam de la 
foi! Maintenant qu'Aly-Ekbèr, parti subitement, emporté 
par la mort, laisse mon cœur désespéré de l'avoir vu 
tomber au premier souffle d'automne, permets, ô roi de 
Médine et de Betha, que pour Aly-Ekbèr lui-même je dis- 
pose une chambre nuptiale. 

l'imam housseïn. 

Va, mère d'Aly-Ekbèr, prépare les cérémonies de la 
noce pour le cadavre de ton fils ! 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

Femmes, qui pleurez, au nom du Prophète, apportez 
ici la litière nuptiale d'Aly-Ekbèr! L'automne est venu, 
la douleur m'a détruite ; j'ai le cœur en cendres, les yeux 
noyés. Toutes les fleurs lèvent leurs têtes au-dessus du 
sol, hormis ma fleur... elle courbe sa tête. 

L IMAM nOUSSEÏN (se levant et s'avauçant vers le cadavre : les femmes et 
les enfants couvrent leurs tètes de sable). 

Les puissances du chagrin ont de nouveau envahi mon 
âme. Les espérances trompées d'Aly-Ekbèr me sont reve- 
nues à la mémoire! Prends mon bras, ô Zeynèb l'Excel- 
lente, mène-moi là oii la place de l'âme d'Aly-Ekbèr est 

vide. (II se place devant le cadavre.) A tOU COrpS humidc dc SaUg, 

ô Aly-Ekbèr, salut! jeune homme renversé de ton siège, 
ô Aly-Ekbèr, salut! Cher fils, pourquoi ne me consoles-tu 
pas? pourquoi ne réponds tu pas à mon salut? Ouvre tes 
yeux sur mon visage, ô Aly-Ekbèr! moi aussi, moi Hous- 
seïn, je suis ton père, regarde-moi, ô Aly-Ekbèr! Est-ce 
que ton âme désolée serait mécontente de moi parce que, 
lumière de mes yeux, je n'ai pas pris soin de le donner 
une épouse? moi, ton père, moi qui meurs de soif, je n'ai 

LES NOCES DE KASSEM. 423 

jamais rien vu jusqu'ici qu'on put le reprocher, et cepen- 
dant, me voilà devant toi, moi, Housseïn, et toi, tu restes 
couché! Pourquoi me manquer de respect? ne m'offense 
pas ainsi en vue de l'ennemi. Je te conduirai au lit nup- 
tial. Baise ma main ! Les flèches et les lances ont traversé 
ton corps délicat. A quoi cela conduit-il qu'à faire mourir 
Housseïn de chagrin? Cette douleur que tu me donnes a 
fait de moi, en un instant, un vieillard accablé : vois, 
comme, à tes côtés, je tombe sur la terre ! 

(Les femmes et les enfants se couvrent de sable.) 
OMM-LEYLA. 

Tu n'avais pas coutume d'être ainsi sans égards, mon 
Aly-Ekbèr! Voilà Housseïn debout, et tu restes couché en 
présence de ton père? Ne pleure pas ainsi, mon Housseïn, 
que je te serve de rançon, et que des milliers d' Aly-Ek- 
bèr comme le mien t'en servent également î 

l'imam housseïn. 
femmes, modérez vos transports par amour pour Zo- 
beydèh-Fathemèh. Amenez ma fille, ô filles de Fathemèh. 
Avance dans la chambre nuptiale, ô Kassem, afin que je 
remette en ta main la main d'épousée de cette pauvre 
Zobeydèh-Fathemèh. Fathemèh- Soghra, oii est-elle, pour 
habiller la mariée ? Oh, si cette noce avait eu lieu au temps 
où vivait Fathemèh * ! 

ZEYNÈB. 

n convient maintenant que les femmes prononcent les 
bénédictions d'usage. Apportez les bouquets de fleurs pour 
le fiancé. Et toi, Kassem, bouton de rose du jardin du 

1. Ici, je cherche à bien distinguer entre les trois Fathemèh celle 
dont il est question. Le texte, au contraire, fait consister sa beauté à 
les confondre dans l'esprit de l'auditeur. 

424 LES .NOCES DE KASSEM. 

cœur de Flmam Hassan, attache tes regards brillants de 
joie sur le visage de la fille de ta tante ! 

OMM-LEYLA (parlant au cadavre d'AIy-Ekbèr). 

Les voilà toutes, ô mon fils, les voilà qui offrent des 
fleurs à Kassem; mais moi, je lui donnerai en place une 
partie de ta tresse, (a Kassem.) Puissé-je être ta rançon, à toi, 
ô Kassem, qui vas contempler l'objet encore inconnu de ton 
désir ! Mon Aly-Ekbèr t'adresse ses vœux de bonheur. 

KASSEM ET SA FIANCÉE (ensemble). 

Aly-Ekbèr, où es-tu? ta place est vide! dans ce monde 
mauvais ta place est vide ! 

(On voit entrer dans le tekyèh des musiciens jouant de la flûte et du tambourin ; 
des palefreniers mènent des chevaux richement harnachés tt couverts de 
housses brodées. Kassem monte sur un d'eux et est conduit en cérémonie par 
les enfants et les femmes, à l'exception d'Omm-Leyla. On lui jette des fleurs. 
Derrière lui marchent des musiciens, jouant des airs funèbres, et conduisant 
une litière drapée de noir, qui est destinée à Aly-Ekbèr. 

Ici la scène est supposée changer. On est dans le désert, à l'extérieur des tentes 
des Imams, entre elles et les troupes syriennes. Fanfares de tambours, de trom- 
pettes et de kernas. Paraissent le général de Yézyd, Ibn-Sayd, et Shemr.) 

IBN-SAYD (à Shemr). 

Que signifient ces gémissements et ces lamentations sur 
le champ de bataille, ô Shemr? 

SHEMR. 

Il se peut que ces pleurs de gazelle soient des plaintes 
poussées par ceux qui meurent de soif. 

IBN-SAYD. 

Il semblerait que c'est une noce ! on entend le bruit des 
mains frappées l'une contre l'autre ! 

SHEMR. 

Ce doit être une scène de douleur. Les femmes se meur- 
trissent la poitrine et la tête. 

LKS NOCKS m KASSEM. 425 

IBN-SAYD. 

Les cris d'une femme arrivent à mon oreille. Elle pleure 
un mort. 

SHEMR. 

C'est Omm-Leyla, la vieille mère d'Aly-Ekbèr, qui vient 
d'être tué. 

IBN-SAYD. 

Le roi de la Foi célèbre cependant, ce semble, une noce 
dans ce désert. 

SHEMR. 

Pour qui irait-il faire une noce et donner des baisers 
sur les yeux ? 

IBN-SAYD. 

11 marie Kassem afin de le rendre content. 

SHEMR. 

Autorise-moi à leur porter mes vœux de bonheur. 

IBN-SAYD. 

Il t'est permis, va! prononce des vœux de bonheur sur 
le roi, abandonné de l'univers entier, et fais de même pour 
moi, pour Ibn-Ziyyad et pour Yézid ! 

, SHEMR (d'une voix insultante à l'Imam Housseïn). 

fleur du Jardin des créatures, reçois mes vœux ! Pour 
la joie de Kassem, ton g-endre, reçois mes vœux ! Le 
monde ne se souvient de rien de pareil à cette fête de 
noce que tu donnes aujourd'hui. Reçois mes vœux ! il 
se peut que cette assemblée de fête soit bientôt changée 
violemment en une assemblée de deuil. Reçois mes vœux ! 
et après t'avoir offert mes vœux, j'annonce à Kassem 
qu'il lui faut se préparer au martyre. 

(Shemr sort. — On se retrouve dans l'enceinte des tentes.) 

426 NOCES DE KASSEM. 

l'imam HOUSSEÏN (sur son trône). 

Que de pleurs pour ta dureté, ô ciel d'azur! quelles flè- 
ches tu fais pénétrer dans le fond de mon âme ! le destin, 
pour me tuer, tient déjà la corde prête ; le sort brandit 
dans sa main le poignard de la violence. Où irai-je, 
que faire, quelle ressource trouver? irai-je en Chine, au 
Khatay ou dans l'Inde, FAnatolie ou l'Europe ? 

KASSEM (à rimam). 

Pour Dieu ! jusqu'à quand resteras-tu ainsi la tête 
baissée et le cœur serré, ô mon oncle? Il ne convient pas 
qu'un homme d'honneur demeure accablé sous le poids. 
Cette noce, ô mon Dieu î je n'en ai rien vu encore que de 
la douleur, (a Zobeydèh.) Que Dieu le garde ! car pour moi, je 
te quitte, ô ma fiancée ! 

(Il l'embrasse.) 
ZOBEYDÈH (lui rendant ses caresses). 

Toi, dont la taille élancée est celle du cyprès, marche 
doucement, doucement ; interroge ce triste moment, dou- 
cement, doucement ! 

KASSEM. 

Rameau fleuri, pleure comme le rossignol, doucement, 
doucement ! Tire de ton cœur ses soupirs enflammés, dou- 
cement, doucement! 

ZOBEYDÈH. 

Fils de mon oncle, la fumée de la douleur tourbillonne 
dans mon âme. Viens, assieds-toi, calme l'embrasement 
de ton cœur, doucement, doucement 1 

KASSEM. 

Toi, dont les cheveux de jacinthe s'enroulent en boucles 
rondes comme le fruit du noisetier, remplis de pleurs tes 
yeux qui semblent des amandes ; laisse tomber le jus de 

LES NOCKS DE KASSEM. 421 

la grenade sur les feuilles de la rose, doucement, douce- 
ment! 

ZOBEYDÈH. 

viens! reste un moment assis; Téclat de ton visage 
est le flambeau qui, tous, nous éclaire; laisse-moi tourner 
autour de toi, comme le papillon, doucement, douce- 
ment! 

(Zobeydèh accomplit autour de Kassem rancien rite de respect et d'affection en 
tournant autour de lui.) 

KASSEM. 

Tu me troubles, ô ma nouvelle, ma triste épousée! tu 
enlèves à mes mains les rênes de ma volonté, doucement, 

doucement ! (Kassem se lève pour s'éloigner, Zobeydèh le retient par le 

bord de son habit.) Laisse aller mou vêtement; nous ne dépen- 
dons pas de nous-mêmes ! 

ZOBEYDÈH. 

Ne retire pas de ma main le pan de ton habit! je n'ai 
plus de force, je n'ai plus de résignation ! 

KASSEM. 

Que dis-tu? et depuis quand donc les nouvelles mariées 
éprouvent-elles un autre sentiment que la joie? 

ZOBEYDÈH. 

Les gens disent quelquefois : Telle fiancée a porté mal- 
heur! 

KASSEM. 

Hélas! ce voile doré qui pare en ce moment ta tête n*y 
restera pas. 

ZOBEYDÈH. 

Non. Sur ma tête je mettrai un voile noir s'il faut que 
je sois loin de toi. 

KASSEM. 

Ne t'afflige pas, tu t^en iras captive avec ma tante. 

42R LES NOCES DE KASSEM. 

ZOBEYDÈH. 

A qui me confieras-tu, toi qui t'en vas si ardent! 

(Kassem l'embrasse encore et la quitte. Elle se rasseoit.) 
KASSEM (à l'Imam Housseïn). 

roi sans ressources et sans armée, souverain dont 
les paroles sont douces, arrange toi-même le linceul 
autour du corps de ton Kassem, aux lèvres de sucre. 

l'imam housseïn. 
rossignol du verger divin du martyre! je te déchire 
ta chemise comme on déchire le pétale d'une fleur. Voilà 
ton linceul, je te l'attache! J'embrasse ton visage, cette 
lune! Il n'y a pas de terreur, pas d'espoir, sinon par 
Dieu! 

(Kassem paraît, suivant l'usage des Arabes, au moment de livrer un 
combat mortel, enveloppé dans son linceul, qui entoure ses épaules et 
sa taille.} 

KASSEM. 

Cent remercîments de ce que. par la bonté de mon gé- 
néreux oncle, le moment arrive oii je vais porter ma vie 
à la somme des vies ! Il est temps qu'elle sorte de l'inté- 
rieur de sa coquille, la perle isolée, et qu'elle aille se 
placer au coin de la couronne de l'Être Souverain. 

ABDOULLAH (tout jeune enfant, frère de Kassem). 

Vois, frère, dans le chagrin qui me presse je ne suis 
plus maître de moi ! 

KASSEM. 

Je vais rejoindre notre père Hassan^ mon frère. Je vais 
lui porter des nouvelles de Housseïn. 

ABDOULLAH. 

Si tu vas combattre l'infidèle, je ne veux pas; je ne 
veux pas ! 

LES NOCES DE KASSEM. 429 

KASSEM. 

Laisse-moi partir, toi dont je suis la rançon l Laisse- 
moi donner ma vie pour notre oncle. 

ABDOULLAH. 

Je pensais qu'au jour de tes noces j'allais porter de- 
vant toi deux flambeaux allumés. 

KASSEM. 

En place de deux flambeaux de joie, tu allumeras les 
lumières sur ma tombe. 

ABDOULLAH. 

A qui recommanderas-tu ta mariée ? Mon cœur est plein 
de douleur pour elle. 

KASSEM. 

Viens I je remets en tes mains la mariée que j'aban- 
donne sans soutien dans ce désert, 

ABDOULLAH. 

Et moi, dans les mains de qui me confieras-tu, moi, 
dont la tête est la rançon de tes pieds ! 

KASSEM. 

Je te confierai, ô mon frère, aux mains de notre oncle 
aug-uste. (A Housseïn.) mou oncle, mon oncle, mon cher 
oncle, je te recommande Abdoullah; ô Housseïn ! lu- 
mière de mes yeux ! je remets sa main dans la tienne. Il 
est sans soutien et sans amis; ô mon oncle, protège-le. 
Après moi, à chaque instant, il faudra tâcher de distraire 
sa douleur. 

l'imam housseïn. 

Mon corps succombe au chag-rin de ces deux enfants 
sans père. Vois l'état où je suis, ô Eternel I Juste ! Abd- 
oullah est l'âme de son oncle ; il est le chéri de mon 
cœur ; il est le souvenir de Hassan, le seigneur des 
hommes. 

430 LES NOCES DE KASSEM. 

KASSEM (à Zobeydèh). 

Viens, ma fiancée, que je te regarde encore une fois, 
que je cueille une fleur de joie du jardin de ton visage ! 

(Ils s'embrassent.) 
KASSEM ET ZOBEYDÈH (ensemble à l'auditoire). 

Amis ! privés de ceux que vous aimez, pleurez sur 
la séparation. Mes amis, malheur, malheur sur la sépa- 
ration ! La séparation me tue ; que Dieu retire notre 
malheur ! 

KASSEM. 

Notre prochaine entrevue sera à la résurrection. fa- 
mille sacrée, adieu ! 

OMM-LEYLA. 

Rançon de mon âme, ô mon Kassem ! mon chéri ! Pour- 
quoi n'as-tu pas dit adieu au cadavre de mon Aly-Ekbèr ? 

KASSEM (debout auprès du mort). 

Aly-Ekbèr, fils de mon oncle, mon vaillant ! si jeune, 
livré à la mort ! moi aussi jeune, me voilà sans espérance ! 
Le sabre et le poignard t'ont mis en cent lambeaux. Hélas ! 
je n'ai pas vu tes noces. Bien qu'en ce moment nous 
soyons séparés, ne t'afflige pas, j'arrive derrière toi. 

OMM-LEYLA (à Kassem). 

Quand tu vas entrer, les yeux humides, dans le jardin 
du paradis, baise pour moi la tête d'Aly-Ekbèr. 

(Fanfare. Un palefrenier amène un cheval de bataille ; Kassem le monte et 
prend un bouclier : entrent Ibn-Sayd, Shemr et des soldats vêtus de cottes de 
mailles.) 

KASSEM (le sabre à la main, à l'ennemi). 

renards astucieux et féroces, lequel de vous viendra 
se mesurer avec moi? Moi aussi, je suis un fruit royal de 
l'arbre ; moi aussi je suis un ornement et un bijou de la 
couronne et du trône ; moi aussi je suis un des rayons 

LES NOCES DE KASSEM. 431 

des deux astres souverains : je suis le fils de Hassan et le 
neveu de Housseïn I 

s 
SHEMR. 

Soldats! prenez sa vie comptant! Rendez ses amis té- 
moins de sa mort ! 

KASSEM. 

main de Dieu, lumière de mes yeux, Imam Housseïn, 
regarde -moi! souverain, lune favorable, regarde-moi! 

(Fanfare, bataille. Kassem et les Syriens sortent du tekyèh en se battant; on les 
perd de vue.) 

l'imam housseïn (assis sur son trône). 

orphelins, tirez de votre corps des soupirs de cha- 
grin. Placez tous le Koran sur votre tête. Des prières 
pour Kassem sont ici un devoir impérieux; car il est seul 
dans la bataille, et, il n'y a qu'un instant, il est devenu le 

gendre de Housseïn. (Toutes les femmes et les enfants, avec le Koran sur 
leur tète, se couvrent de sable) . ScigUeur DicU ! pOUr TamOUr du 

Prophète ! 

ZOBEYDÈH (cachée derrière la teste). 

Dieu, ô mon maître, amen, amen ! 

l'imam housseïn. 
Aly, époux de Fathemèh, la dame de la Résurrection, 
accorde la victoire à Kassem qui combat sans aide ! garde- 
le de la méchanceté de Azrek le maudit. 

ZOBEYDÈH. 

Dieu, ô mon maître, amen, amen! 

l'imam housseïn (à Zeynèb). 

V Ces gémissements plaintifs, ma sœur, de quel être mal- 
heureux viennent-ils? Qui est là, derrière la tente? qui 
répond amen? 

ZEYNÈB. 

Ces cris viennent de l'épouse désespérée de Kassem, 

432 LES NOCES DE KASSEM. 

dont les yeux roulent des perles par le chagrin qu'elle 
souffre pour son mari. 

l'imam HOUSSEÏN (à Zobeydèh), 

épousée! ô cœur soucieux de mon gendre Kassem! 
ne tire pas de pareils sanglots de ta poitrine endolorie. 

(Fanfare. Rentre Kassem, il descend de cheval et s'approche de Housseïn; les 
femmes et les enfants l'entourent.) 

KASSEM. 

Mon oncle, tu es roil Kassem est ton chef de guerre! 
écoute ce que je vais te dire : Que ma vie soit la rançon de 
ton chagrin I Quand un général remporte la victoire, il 
reçoit un présent d'honneur; Kassem a triomphé, ô mo- 
narque puissant! Le général des troupes de Syrie, Azrek, 
a été renversé par mon sabre baigné dans son sang. J'ai 
fait reculer les rangs de l'armée impie. Honore Kassem 
d'un présent, puisqu'il est ton soldat. Vois, ton gendre 
est le chef et le général de tes fidèles. 
l'imam housseïn. 

Que je sois la rançon de ton visage! parle : quel pré- 
sent veux-tu? Que je sois la rançon de la force de ton 
bras, parle : quel présent veux-tu? Que je sois la rançon 
de ta main et de ton glaive, parle : quel présent veux- 
tu? Je ne te refuse pas mon âme, parle : quel présent 
veux- tu? 

KASSEM. 

Ma langue s'est desséchée dans ma bouche, ô mon 
oncle. Le présent queje veux, c'est de l'eau. 
l'imam housseïn. 

Tu me couvres de honte, Kassem! que faire? Tu veux,- 
de l'eau ; il n'y a pas d'eau. 

KASSEM. 

Si je pouvais humecter ma bouche, j'en finirais avec les 
gens de Koufa. 

LES NOCES DE KASSEM. 433 

l'imam HOUSSEÏN. 
Par ma vie, je n'ai pas une goutte d'eau ! 

KASSEM. 

Si cela était permis, j'humecterais ma bouche de mon 
propre sang-, 

l'tMAM HOUSSEÏN. 

Cher enfant, que puisje faire contre les défenses du 
Prophète»? 

KASSEM. 

Je t'en supplie, fais en sorte que mes lèvres soient seu- 
lement mouillées, et, je te l'assure, je serai vainqueur 
des ennemis. 

L'IMAM HOUSSEÏN (posant sa bouche sur celle de Kassem). 

Va maintenant, et qu'Aly^ fils d'Aboutaleb, te conduise 
dans le droit chemin! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Arrête, ô mon cher enfant! A peine jeune homme, tu 
brises le cœur de ta mère, et si vite, si vite ! 

ZOBEYDÈH. 

Ta chambre nuptiale est devenue une chambre de 
mort, ô fils de mon oncle, et si vite^ si vite! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Tu t'échappes de ma main, ô bâton de ma vieillesse, 
hélas ! hélas! 

ZOBEYDÈH. 

Il s'écarte de moi, le nouveau jeune homme, hélas! 
hélas ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Ame de ta mère, fiancé sans bonheur, que ferai-je? 

1. Le sang étant essentiellement impur, Kassem ne pourrait s'en 
désaltérer sans crime. 

28 

434 LES NOCES DE KASSEM. 

ZOBEYDÈH. 

Je nourris ma vie du sang de mon cœur î 

KASSEM. 

Malheur! de tous les côtés, du sel tombe sur mes bles- 
sures ! Infortuné que je suis! où est le remède à des mal- 
heurs si divers? D'une part^ les gémissements de ma mère 
mettent ma tête en feu; de l'autre, les pleurs de mon 
épousée me jettent dans un désordre terrible. Où arrêter 
mes yeux? sur la douleur, sur le regret, sur le visage de 
ma mère désespérée, ou sur celui de mon épousée nou- 
velle? 

ZOBEYDÈH ET KASSEM (ensemble à l'auditoire). 

Musulmans! pour deux infortunés sans amis, versez 
de vos yeux des larmes de sang; gémissez; dites dans 
votre chagrin : La séparation est horrible ! la séparation, 
c'est le malheur ! 

KASSEM (à Zobeydèh). 

En souvenir de moi, ne revêts jamais de vêtements 
verts ou rouges; sois toujours habillée de noir afin que les 
gens disent : Son mari est mort. Du reste, au jour de la 
résurrection nous nous reverrons. Je te quitte, adieu! 

(Shemr et ses soldats paraissent dans le tekyèh. Kassera retaonte à cheval 
et tire son sabre. Fanfare, combat. Kassem sort du tekyèh avec les 
Syriens.) 

ZOBEYDÈH (seule). 

Tu es parti, et avec toi, fils de mon oncle, est parti 
mon bonheur. Après tout, ma tendresse, ce me semble, 
n'avait pas beaucoup touché ton cœur; ah ! s'il en est ainsi, 
ne songe pas à moi, la dédaignée, qui suis ton épouse : 
mais vois en moi ce que je suis aussi ^ la descendante du 
Prophète, et aime-moi pour cela. 

LES NOCES DE KASSEM. . 435 

KASSEM. 

(Son cheval est couvert d'une housse ?anghiiite, à laquelle est attachée on quinconce une 
quantité de fuseaux de bois teints en rou»e, figurant des flèches. Kassem. lui-même, 
a revêtu une sorte de chemise pareillement garnie. Son casque est tombé;. une en- 
taille sanglante est figurée sur sa tète jusqu'à la moitié du front. Son visage est sil- 
lonné de ruisseaux de sang, ses mains en sont rongea. Il a perdu son booclier et son 
sabre. Fanfares et tambours.) 

Aly, le maître de l'épée tranchante! au secours, ô 
mon aïeul auguste^ au secours! 

(Il tombe et meurt.) 
SHEMR (entrant et brandissant son sabre). 

Belle épousée, plongée dans le désespoir, sors, viens 
ici ! Kassem est revenu te voir. Sors, viens ici ! 

l'imam uousseïn. 
Accours, Zeynèb ! Kassem est vraiment marié ! Sa noce 
est devenue l'affliction éternelle de Kerbela! Va, qu'on 
tende de noir sa chambre nuptiale ; dis à sa femme qu'elle 
s'habille de deuil I 

ZEYNÈB. 

Si la femme se revêt d'un voile noir, certes, la mère de 
Kassem va expirer de douleur. Comment pourrais-je, 
moi, tendre de noir la chambre nuptiale? Que plutôt le 
ciel livre au vent la poussière de ma vie! Relève-toi, ô 
cher neveu, aux gémissements de ma voix. Eh bien, oui ! 
je vais couvrir ta chambre nuptiale de noir. 

LA MÈRE DE KASSEM (à Zeynèb). 

Toi, chère à Fathemèh, ô Zeynèb, que veux-tu faire ? 
Aurais-tu appris qu'ils ont tué mon fils ! 

ZEYNÈB. 

Couvre ta tète de noir, ô ma sœur à l'âme déchirée ! 
Que ta vie soit conservée 1 Ton Kassem est mort. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Hélas ! mon destin est renversé ; mon fils, enlevé par 
la mort, est abattu. Viens, nouvelle mariée, je suis au dés- 

436 LES NOCES DE KASSEM. 

espoir ; viens, nouvelle mariée de mou pauvre enfant 
si brave, que je te mette un voile noir comme tes che- 
veux. Seigneur, ô mon Dieu, qu'il n'y ait jamais une 
autre mère comme moi î Le sort a placé ma main dans la 
main du chagrin. 

ZOBEYDÈH. 

■ malheureux Kassem ! que je sois la rançon de la foi ! 
Reviens un seul instant dans cette chambre nuptiale où 
ta place est restée vide. Ta main rouge de sang, frotte-la 
sur mes yeux. Et regarde ! qui est plus rouge, elle ou leur 
couleur à eux? 

LA MÈRE DE KASSEM (à la mère d'Aly-Ekbèr). 

Salut, mère d'un jeune homme emporté par la mort / 

LA MÈRE n'ALY-EKBÈR. 

A toi salut, ma sœur, toi la délaissée, toi la désolée î 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Est-ce que ton affection sait ce qui m'arrive? 

OMM-LEYLA. 

Que je meure pour toi ! D'où vient que tu pleures ? 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Regarde à nos côtés cette nouvelle épouse vêtue de 
noir, ma sœur I 

OMM-LEYLA. 

Qu'est-ce donc? le malheur a troublé mon esprit. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Ma fleur nouvelle a roulé dans le sang. 

OMM-LEYLA. 

Maintenant, tu comprends l'état de mon cœur. 

LES NOCES DE KASSEM. 437 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Kassem, si jeune, a été la rançon de Ion aimable Aly- 
Ekbèr. 

OMM-LEYLA. 

Aly-Ekbèr a été la rançon des Shyytes. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Si tu veux pleurer, viens 1 associons-nous et ne pen- 
sons désormais à rien d'autre.' 

(Tous les acteurs se lèvent et, rangés en ligne, déclament ensemble la 
prière suivante.) 

Dieu, ne sépare jamais la main de la Victoire, cette 
belle fiancée, de la main de Nasreddin-Sbab, le souve- 
rain, le sceau de la gloire de Djemshyd. 

Que celui qui a organisé cette plaintive réunion, et 
celui qui vient y pleurer^ soient accueillis par toi en 
mémoire de Mohammed, le sceau de la prophétie I 

Que les femmes soient pardonnées pour Falhemèh, les 
hommes pour Aly, échanson de la source d'immortalité; 
les jeunes et les vieux pour Aîy-Ekbèr et pour Kassem! 

A tous les acteurs, donne, ô Dieu bienfaisant, une lon- 
gue existence, et enfin, viens en aide àFéday I 

CHAPITRE XVI 

AUTRES COMPOSITIONS THÉATRA[.ES 

La Fathemèh-Zobeydèh de la pièce que l'on vient de 
lire ne fut pas, après la mort de Kassem, la moins mal- 
heureuse de sa triste famille, au gré de la légende. Quand 
rimam Housseïn eut été martyrisé par Ibn-Sayd et par 
Shemr, ce qui arriva le lendemain, les Syriens et les 
gens de Koufa se précipitèrent sur les tentes; tout fut 
pillé, le feu dévora de tristes restes. Les femmes, insul- 
tées et battues, furent chassées à coups de lances devant 
les chevaux; la jeune épousée eut les oreilles arrachées 
par un soldat, qui convoitait ses bijoux. 

On se tromperait si l'on jugeait que le ton des tazyèhs^ 
de ces lamentations, est toujours le même. Sans doute, 
le chagrin le plus profond y domine, et il en est néces- 
sairement ainsi dans la tragédie de tous les temps et 
de tous les pays. Mais le chagrin, comme la joie, a bien 
des nuances ; or les tazyèhs s'efforcent de n'en négliger 
aucune et de les reproduire toutes dans leur cadre. On 
se tromperait également si l'on croyait pouvoir limiter 
aux dix jours qu'a duré la catastrophe de Kerbela l'espace 
de temps où se meut la fantaisie des poètes. Il en était 

440 AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 

ainsi il y a peu d'années encore. Le prennier jour du 
Moharrem voyait, en quelque sorte, naître Faction ; 
maintenant la muse émancipée recherche librement, non 
seulement tous les faits qui se rapportent à l'existence 
des Imams antérieurement à la période funèbre, mais 
encore elle dépasse cette période et suit la destinée des 
âmes saintes au delà de leur vie terrestre. Pourvu qu'il 
soit question du martyre^ dans l'avenir ou dans le passé, 
la donnée est satisfaite, et le goût public encourage les 
auteurs à prendre toute liberté. Ainsi, désormais, dans les 
représentations des dix journées saintes, les acteurs ne 
s'astreignent plus à suivre un ordre chronologique ; et 
comme chaque tekyèh ne donne qu'une pièce par jour, il 
s'en faut que toutes les pièces soient données dans l'es- 
pace de temps consacré ; on les joue dans les deux mois 
qui suivent et dans le reste de l'année. Seulement l'usage 
s'est maintenu de consacrer le dixième jour du Moharrem 
à représenter la mort de l'Imam Housseïn. Toutes les trou- 
pes se réunissent pour cette solennité dans une place 
immense. Il n'y a pas de tekyèh, ni de tâgnumâ. Les 
spectateurs riches font dresser des lentes autour de la 
vaste étendue réservée à l'action. On figure, au centre, 
le camp de l'Imam, et au dénoûment il est incendié. 

Mais il faut maintenant donner une idée rapide du 
cycle qu'embrasse, en ce moment, la littérature des ta- 
zyèhs. 

Une première pièce est intitulée : le Jeu avec de la 
terre. Aly et Fathemèh vivent à Médine avec leurs deux 
fils Hassan et Housseïn. L'affection mutuelle la plus tendre 
unit les membres de cette sainte famille. On voit leur in- 
térieur ; on admire leur bonté, leur douceur, leur simpli- 

AUTi;i:s COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 441 

cité. C'est le malin. Fathemèh, la fille du Prophète, celle 
que celui-ci a proclamée, avec Eve et la sainte Vierge, 
la plus excellente des femmes^ s'occupe des soins du mé- 
nage, et elle habille le petit Housseïn. Elle le fait asseoir ; 
elle peigne ses cheveux en lui parlant avec une tendresse 
exquise. Tout à coup, un cheveu tombe sous le peigne. 
Elle s'arrête à le contempler. Elle pleure de cette ombre 
de tort qu'elle vient de faire à son fils^, et, sur cette idée, 
s'abandonne à une profonde mélancolie en songeant à 
l'avenir réservé à un enfant si cher. 

Comme elle est plongée dans ces tristes pensées^ l'ar- 
change Gabriel, envoyé de Dieu, apparaît et lui repro- 
che sa faiblesse : « Que feras-tu donc, lui dit-il, quand tu 
sauras le destin qui l'attend? Un cheveu tombe et tu 
pleures ? Mais qui pourra compter les blessures qui cou- 
vriront un jour ce corps que tu chéris? Qui pourra apprécier 
les innombrables douleurs qui tortureront son âme?» 

Fathemèh, plus désolée que jamais, est consolée par 
Aly, et celui-ci sort dans la ville pour aller saluer et 
écouter le Prophète de Dieu. 

Alors les enfants de la maison se réunissent autour de 
Housseïn et le saluent avec amour et respect, car il est le 
plus brave, le plus aimable, le plus noble d'entre eux. 
Il est le favori de l'Apôtre. 

Ensuite les enfants se mettent à jouer, et Housseïn 
avec eux s'amuse à faire des trous et des monticules de 
terre. Aly, de retour, l'interroge sur ce jeu, et Housseïn, 
par des réponses enfantines mais prophétiques, lui laisse 
entrevoir dans l'avenir des sépultures et des tombes. 

Quand le «. Lion de Dieu » s'est retiré, arrivent d'autres 
enfants, conduits par un de leurs compagnons que le 
poète montre armé de toutes pièces, et, malgré son 

442 AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 

jeune âge, la chemise de maille sur le dos et le casque en 
tête. Il apostrophe les jeunes Imams, il les insulte, il les 
Poursuit. Avec ses amis, il leur jette des pierres. 

Habib, le compagnon bien-aimé de Housseïn, veut 
défendre celui-ci ; mais leurs jeunes persécuteurs les 
frappent l'un et l'autre, les dépouillent et les laissent 
étendus sur le sol, Habib couvrant de son corps le 
corps évanoui du petit Imam. Ces enfants si cruels, qui 
sont-ils? C'est le petit Azrèk, le petit Ibn-Sayd_, le petit 
Shemr, les futurs assassins de Kerbela, et toute la bande 
de leurs complices désignés. Fiers de leur victoire, ils se 
retirent. La scène reste un moment inoccupée, si ce n'est 
par les corps des deux innocents évanouis. Mais Far- 
change Gabriel paraît, va prévenir Aly, le ramène, les 
enfants sont relevés et on les conduit à Fathemèh. 

J'ai indiqué le sujet de la mort d'Abbas, celui de la 
mort d'Aly-Ekbèr, celui de la mort de ses deux frères. Il 
y a aussi la mort d'Abdoullah. Puis, enfin, le point cul- 
minant de la tragédie, le massacre d'Housseïn lui-même. 

Dans une pièce dont le sujet est postérieur à ces évé- 
nements, un ambassadeur français, indigné des cruautés 
de Yézyd, prodigue, en sa présence, les marques de res- 
pect et de vénération aux femmes de la tente : — « Pieux 
chrétien! lui dit Zeynèb, puisses-tu être récompensé! » 
Il se fait musulman et devient martyr. H y a dans cette 
pièce un mot qui eût fait tressaillir Alfieri. Le khalife 
Yézyd est sur son trône^ quand Shemr paraît et lui an- 
nonce les événements de Kerbela. Le khalife, ivre de 
joie^ se les fait raconter dans les derniers détails, qu'il 
savoure avec toute la satisfaction de la haine en train de 
se repaître. Et quand Shemr lui a énuméré avec com- 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 443 

plaisance les blessures, les souffrances des Imams, Yézyd 
lui demande : — « Les femmes ont-elles pleuré? » 

Puis on voit ces tristes victimes, le sang le plus noble 
de l'Islam, enfermées par ordre du khalife dans une mau- 
vaise masure, sous les murs du palais. Elles sont en 
haillons, sans pain, sans eau. Elles pleurent; leurs gé- 
missements parviennent la nuit aux oreilles de la femme 
du khalife, qui, ne sachant quelles sont les malheureuses 
qu'elle entend ainsi se lamenter, se lève et va voir. Il 
faut savoir que cette femme, devenue alors si puis- 
sante, avait été autrefois Tesclave de Fathemèh. Elle re- 
connaît Zeynèb. D'abord assez fière, bientôt touchée, 
puis honteuse et suppliante, l'épouse du khalife, cou- 
verte d'or, tombe aux pieds de la captive en haillons, 
puis, se relevant, court à Yézyd et lui reproche son in- 
justice et sa cruauté. Mais celui-ci, qui ne se dément pas, 
ordonne la mort de sa femme, et, pour faire taire les 
plaintes des femmes et des enfants qui redemandent 
Housseïn, il leur envoie la tête du martyr. 

Sekynèh, la plus jeune des filles, une enfant de quatre 
ans, se couche à cette vue, en tenant la tête chérie 
de son père sur sa poitrine. L'Imam lui apparaît : — 
« mon père ! te voilà, lui dit-elle, où étais-tu donc? J'ai 
« eu faim, j'ai eu froid, on m'a battue! oii étais-tu! » 
Elle a déjà retrouvé son père, l'élernité a commencé pour 
elle; elle ne rouvre plus les yeux; elle est morte, et sa 
mère et ses tantes ensevelissent la petite Sekynèh. 

Voici, maintenant, pour finir, la conception la plus sin- 
gulière de cette poétique où, comme on l'a vu, l'idéalité 
n'a pas de limite dans ses élans, non plus que la réalisa- 
tion la plus brutale et la plus matérielle dans ses expres- 
sions. Car, je le répète, et on l'a vu, ni pour le temps. 

444 AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 

ni pour l'espace, ni pour les changements de lieu, le 
drame n'est gêné par aucune règle restrictive ; le champ 
de la convention théâtrale est sans bornes ; on exige tout 
de l'imagination du spectateur qui^ de son côté, se déclare 
prêt à tout, et d'autre part, on lui donne les accessoires 
au. naturel; on lui amène les martyrs sous les yeux, on 
les lui montre ruisselants de sang et d'un sang véritable, 
défigurés par des blessures hideuses. Il n'y a en Europe 
que les Espagnols qui aient compris Tart de la même 
manière; aussi leur théâtre, tout aussi bien que le théâtre 
grec, pourrait-il donner lieu ici à beaucoup de compa- 
raisons très frappantes. 

La pièce dont je veux parler et qui est intitulée : la 
Fille chrétienne^ a été composée il y a deux ans tout au 
plus, peut-être moins. On l'a jouée l'année dernière 
au tekyèh du roi, dans son camp d'été, et c'est pour la 
première fois, cette année *, qu'elle a été vue à Téhéran. 

Par une innovation digne de remarque, le sakou est, 
avant que la représentation commence, caché aux yeux des 
spectateurs. Un rideau formé de toiles de tentes l'envi- 
ronne. On veut qu'il y ait surprise; le poète cherche et 
prépare une première impression. Rien n'est plus simple 
pour nous, et, pour les Persans, plus nouveau. Quand 
les fanfares, qui annoncent d'ordinaire l'entrée des ac- 
teurs, se font entendre, des ferrashs enlèvent rapidement 
l'eticeinte de toile, qui dérobait la vue de la plate-forme, 
et voici ce que l'on voit : 

Le sakou représente la plaine de Kerbela après le dé- 
sastre. Les Arabes sont partis; il ne reste rien, rien que 
les tombes. Une épaisse jonchée d'herbes vertes étend ses 
rameaux çà et là sur les sépultures, en forme de tumulus, 

1. En 1863. 

AUTRES COMPOSITIOMS IIIÉATHALES. 445 

et comme cette jonchée est disposée de manière à ne rien 
couvrir qu'à demi, on voit, dans les tombes, les corps des 
martyrs. Aux uns il manque la tête; aux autres les deux 
bras ; celui-ci a un bras de moins et la tête fendue ; celui- 
là, un enfant, a le corps traversé d'une tlèche. Ces cada- 
vres remuent, car ce ne sont pas des mannequins, mais 
les acteurs eux-mêmes qui sont là couchés. Un tombeau, 
plus vaste, élevé comme un autel, est au bout du sakou : 
c'est celui de Tlmam Housseïn lui-même. On voit le 
saint, couvert de plaies, étendu sur sa tombe. 

Ainsi le spectateur perçoit, en même temps, et ce qui 
est sur la terre et ce qui est dessous. Il voit le champ 
des martyrs et les martyrs aussi ; mais ce n'est pas tout. 
Des sabres, des lances sont plantés près de chaque fosse 
et rappellent le combat. Puis, à l'entour, des cercles de 
bougies allumées figurent la gloire céleste qui environne 
désormais les Imams, et les nimbes qui se sont allumés 
pour eux; de sorte que l'imagination est saisie à la fois 
par le silence et la solitude du désert, de l'horrible désert 
où s'est accompli un tel carnage, et par l'idée que tout 
est fini et que tout commence, puisque les saints, cou- 
chés et visibles dans leur sanglant repos, sont resplen- 
dissants de la splendeur éternelle. 

Soudain entre dans le tekyèh une caravane. Ce sont 
d'abord des joueurs d'instruments divers; puis viennent 
des soldats, ensuite des chariots lourdement chargés de 
caisses et de bagages que recouvrent des tapis de drap 
rouge brodés en couleurs variées ; enfin, une suite de 
domestiques à pied, et sur un cheval, caparaçonné d'or 
et portant une aigrette sur la tête, une jeune dame euro- 
péenne : sa servante et des soldats terminent le convoi. 

J'ai été frappé du costume de la dame européenne. Le 

446 AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 

directeur du théâtre y avait donné des soins infinis. Il 
avait consulté des lithographies, des gravures, et ana- 
lysé la toilette d'une ou deax personnes qui sont à Téhé- 
ran. Il y avait mis beaucoup de conscience et, à quelques 
égards, n'avait pas mal réussi. Le jeune garçon chargé du 
rôle de la Fille chrétienne était d^ailleurs très joli. Il portait 
une robe de satin vert, à grandes fleurs brodées ; c'était 
une étoffe de Lyon; deux ou trois volants chargeaient le 
bas de la jupe; les manches étaient froncées; un petit 
châle de l'Inde se croisait sur la poitrine à la façon de nos 
paysannes. Un chapeau de paille, à larges bords, était 
entouré d'un ruban de velours noir, avec un nœud sur 
le côté. Mais tout cela paraissant un peu pauvre, la jeune 
dame avait mis un agdroii ; c'est le cordon de perles 
avec des pendants d'émeraudes ou de rubis, qui, atta- 
ché aux tempes, entoure le bas du visage. Enfin, et je 
voudrais me dissimuler cette circonstance, non seule- 
ment la jeune dame européenne était à cheval, jambe de 
ci, jambe de là, comme les hommes, sur une selle per- 
sane; enfin elle était chaussée de jolies bottes noires, qui 
ne devaient pas monter beaucoup moins haut que le 
genou. C'est à peu près ainsi qu'avec beaucoup de re- 
cherches et de science, nos costumiers réussissent à 
produire des chefs-d'œuvre qui feraient sourire les gens 
des époques auxquelles on les assigne, s^il leur était per-^ 
mis de revenir faire leurs critiques. 

La jeune dame chrétienne descend de cheval avec sa 
servante et ordonne au chef de ses ferrashs de faire dres- 
ser ses tentes sur le champ des martyrs, car elle ignore 
absolument quel est ce lieu où elle se trouve. Le domes- 
tique se met en devoir d'obéir. On apporte un piquet, 
on commence à l'enfoncer, mais un long jet de sang 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 441 

jaillit de la terre, du sang véritable, rouge, et qui tache 
à Tentour les herbes dont le sol est couvert. L'assis- 
tance fait un mouvement d'horreur. Le chef des ferrashs 
quitte cette place néfaste. Il cherche à enfoncer son pi- 
quet dans d'autres endroits : partout le sang jaillit, et à 
chaque nouvelle épreuve des cris d'angoisses sortent de 
rassemblée. Enfin, TEuropéenne, épouvantée, renonce à 
s'établir dans ce lieu funeste, et monte, avec sa ser- 
vante, sur le tâgnumâ. Là, elle se couche et s'endort. 

Alors le Christ entre dans le tekyèh, monte sur le sa- 
kou, et raconte à l'étrangère endormie dans quelle con- 
trée elle se trouve, ce que c'est que Kerbela, le drame 
terrible qui s'y est accompli. Peu à peu la vision se ter- 
mine et le Christ se retire. 

Cependant, un Arabe du désert, un Bédouin, que na- 
guère Housseïn avait comblé de ses dons, a appris ce qui 
vient de se passer dans le désert, au bord de TEu- 
phrate. Il n'a qu'une seule pensée, c'est le pillage, et il 
s'imagine pouvoir trouver encore quelque chose à enle- 
ver, quelque butin à faire du bien de son bienfaiteur, un 
lambeau quelconque échappé à la rapacité et à la furie 
des soldats. Il se glisse dans le tekyèh avec les allures 
d'un voleur qu'il est. Il monte sur la plate-forme. L'acteur 
que j'ai vu remplir ce rôle en avait non seulement le 
costume, mais la physionomie, mais les gestes. Il ne 
tenait pas son cahier à la main ; il jouait au naturel ; il 
était horrible dans son déportement louche et néfaste ; il 
épouvantait. Eschyle n'a pas représenté la Force et la 
Violence d'une manière plus brutale ; Shakspeare n'a 
pas pétri son Caliban d'une pâte plus grossière. Il se 
glissa cauteleusement sur le sakou, se mit à chercher les 
débris qu'il convoitait. Il ne voyait pas les nimbes allu- 

448 AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 

mes autour des tombes. Ils étaient naturellement cachés 
à une nature si obtuse. Ce qu'il ne voyait pas non plus, 
c'était un groupe de colombes blanches, toutes vivantes et 
apprivoisées, qui se promenaient sur le corps de l'Imam 
Housseïn ; car la tradition veut que, pour défendre ces 
restes sacrés de l'ardeur du soleil, une troupe de ces 
oiseaux ait plané au-dessus. Il était absorbé dans son 
odieuse recherche, et bientôt il s'irrita, car il ne trouvait 
rien. La rage le prit ; la rage contre l'Imam qui lui semblait 
le frustrer de ce qu'il espérait. C'était pis que la fureur du 
chasseur contre le gibier qui, en se dérobant par la fuite, 
lui dérobe sa proie. Il fouilla avec rage la tombe sacrée 
de Housseïn. Troubler le repos de la mort, l'action la plus 
odieuse que l'on puisse commettre aux yeux d'un Asiati- 
que, et quelle mort et quel cadavre ! que l'on juge du fris- 
sonnement de l'assemblée. Mais l'horreur avait encore du 
chemin avant d'être à son comble. Le misérable, hors de 
lui, frappe les restes du martyr. Cela ne lui suffit pas ; il se 
met à tourner violemment dans tout le champ funèbre ; il 
cherche une arme. Il trouve des poignards ; ils ne lui 
conviennent pas ; il les jette. Il saisit des sabres, les ai- 
guise l'un contre l'autre ; mais le combat les a trop ébré- 
chés ; ils ont trop travaillé déjà contre les casques et les 
cuirasses, il les méprise. Il trouve un couperet de bou- 
cher, c'est son affaire, c'est ce qu^il veut. Il le brandit 
et se précipite à nouveau sur le corps saint. Alors il 
frappe, il redouble, il s'efforce, il gémit, il injurie, et, en- 
core une fois, le sang jaillit à gros bouillons sous les coups 
qu'il porte. D'abord une voix lugubre l'a épouvanté. La 
voix de Housseïn est sortie du tombeau, proférant ces pa- 
roles révérées : « Il n'y a de Dieu que Dieu 1 » Il a eu 
peur ; mais sa folie l'aveugle et le rend sourd ; les gémis- 

■ AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 449 

semenls irtyslérieux qu'il excite redoublent son épouvan- 
table manie. Le sang- qui coule à flots rougit ses mains, 
tacbe sa tunique, l'enivre, l'exalte et emporte la brute 
jusqu'au démon. Les colombes effarées voltigent autour 
de sa tête ; il ne les voit pas. Soudain un cri terrible le 
rappelle à lui ; il reprend une sorte de connaissance, et, 
lançant en l'air une main rouge qu'il vient de détacher 
du cadavre, il fuit pour ne plus reparaître. 

Alors entrent dans le tekyèh les anges, les prophètes, 
Mohammed, Jésus-Christ, Moïse, les Imams, les saintes 
femmes. Toute cette foule voilée, au désespoir, élevant 
les bras, se précipite sur le champ des martyrs^ court à 
Housseïn. Mais je n'ai voulu raconter que l'action de ce 
drame bizarre qui, dans Tunion des sensations les plus 
idéales et les plus matériellement sauvages, dépasse tout 
ce que j'ai vu ou lu jusqu'ici. Il va sans dire que la fille 
européenne, éclairée déjà par le Christ, son propre pro- 
phète, se fait shyyte. 

Je n'ai pas la prétention d''analyser ainsi tous les 
tazyèhs ; je crois que ce que j'en ai dit peut suffire. Il 
arrive^ dans le monde intellectuel comme dans le monde 
organique, que des productions qui semblent nées viables 
et sont même d'apparence robuste, contiennent cepen- 
dant un germe d'atrophie qui se manifeste à un certain 
moment de leur existence, les arrête dans leur dévelop- 
pement et les tue. Il n^'est pas impossible qu'une telle 
force négative soit cachée quelque part dans la drama- 
turgie persane. Seulement, j'ai beau la chercher, je ne 
la vois pas. Il me semble que toutes les conditions de la 
prospérité s'y trouvent réunies. Sans doute, le point de 
départ est hiératique, mais il n'est circonscrit par aucune 
loi acceptée ; aucun dogme ne lui impose; il fait tout plier 

29 

450 AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 

à ses convenances. Il a trouvé moyen de s'établir au 
cœur d^une histoire vraie en elle-même, mais qu'il mo- 
difie, au gré de ses vues et de ses besoins, avec une 
telle liberté qu'il y fait entrer tout ce qu'il veut. Les 
légendes même^ développées sur ce fond primitif et adop- 
tées par le clergé, ne lui suffisent pas. Ces légendes, il 
les traite comme il a fait de l'histoire, les amplifie et les 
modifie, puis à ce fond ainsi modifié, il ajuste de nou- 
velles combinaisons. Le public l'encourage, accepte tout, 
ne discute rien, est prêt à tout et excite les poètes à ne 
pas regarder derrière eux, à ne pas s'arrêter. On peut se 
demander ce que serait devenu le théâtre grec s'il n'avait 
pas possédé la féconde légende des Atrides ; et qu'est-ce 
que cette légende en comparaison de celle que se sont 
élaborée les Persans ? L'une contient peut-être l'humanité 
héroïque dans son orgueil sauvage, dans sa majesté sou- 
veraine, dans son intrépidité sans bornes, dans ses pas- 
sions sans frein; elle y ajoute la candeur d'Iphigénie; 
mais, à tout ce trésor, sans lui rien dérober, la légende des 
Alydes joint encore le trésor des affections intérieures de 
Tâme ; et depuis le dévouement enfantin de Habyb, jus- 
qu'à la loyauté réfléchie de l'ambassadeur français, de- 
puis le personnage si gracieux et si tendre de Zobeydèh, 
jusqu'à la tendresse instinctive de la petite Sekynèh, je 
ne vois pas ce qui manque. 

Nos mystères du moyen âge ne peuvent ici entrer en 
comparaison, non pas, assurément, que je veuille les dé- 
nigrer; mais si la force du sentiment religieux y apparaît 
quelquefois d'une manière remarquable, il faut avouer 
que le plus souvent la poésie leur manque et que la vul- 
garité les étouffe. Ici, rien de semblable ; la poésie dé- 
borde ; la vulgarité ne se montre même pas. Ce qui sur- 

AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 451 

prend d'abord, c'est qu'on y trouve relativement très 
peu de raffélerie à laquelle la littérature persane s'est 
accoutumée depuis le quatorzième siècle. Ce n'est pas 
un style européen, sans doute; mais ce n'est pas non 
plus ce style surabondamment chargé et fleuronnant des 
poèmes et des collections d'élégies, qui est en usage 
partout. Les auteurs des tazyèhs cherchent infiniment 
moins les phrases que les autres poètes ; ils courent à 
l'expression du sentiment, à l'expression la plus rapide 
et la plus vive, avec une ardeur qu'on n'était pas fondé à 
attendre d'eux. Ils veulent réaliser des caractères, et ces 
caractères, ils les copient sur la nature même, telle qu'ils 
l'ont sous les yeux. Kassem est un jeune homme idéal, 
mais non pas un jeune homme impossible. J'ai vu un de 
mes amis. Mirza Rézy-Khan, Kurde, épris à ce point de 
la gloire guerrière qu'il pleurait la nuit, comme Alexan- 
dre, de n'avoir encore rien fait. A la honteuse défaite de 
Merw, qui a eu lieu il y a deux ans_, des officiers se sont 
fait tuer, sans hésiter, pour sauver leurs soldats. De 
même, Zobeydèh est une fiancée parfaite. On ne saurait 
guère l'imaginer ni l'inventer dans un pays où il n'en 
existerait pas des types plus ou moins approchants. Ou je 
me trompe fort, ou l'on sera d'avis que rien du langage 
prêté par le poète à cette charmante fille ne sent la rhéto- 
rique, et si j'y mettais un peu de hardiesse, j'avouerais 
qu'à mes yeux elle semble une sœur et une sœur bien 
pure de Juliette. 

J'ai dit que la langue employée dans les vers du tazyèh 
était la langue vulgaire, et que tous les auditeurs, même 
les enfants, pouvaient la comprendre. On a pu se con- 
vaincre qu'elle avait peu d'emphase, beaucoup de sincé- 
rité. Dans le texte, l'élégance et les grâces naturelles 

452 AUTRES COMPOSITIONS TrtÉATRALES. 

abondent, el quand il le faut, la concision et l'expression 
la plus énergique se présentent sans devenir triviales. 
Mais Fauteur se permet toutes les élisions, tous les res- 
serrements de syllabes, tous les renversements d'ortho- 
graphe, toutes les suppressions de particules du langage 
parlé. La façon d'écrire est incorrecte au point de vue des 
livres, mais incorrecte à la façon de Plante et de Térence. 
Ce sont de ces incorrections que les grammairiens contem- 
porains flétrissent; mais que les grammairiens postérieurs 
adorent et recommandent tout particulièrement aux ad- 
mirations de la postérité. Enfin, ce qui me paraît digne 
de considération au suprême degré, 'ce que j'ai déjà si- 
gnalé plusieurs fois et veux signaler encore, c'est l'union 
si étroite, si intime, si passionnée de ce théâtre, de ces 
inventions, de ces peintures de caractères et de mœurs, 
de ces personnages si faiblement historiques et admis 
comme si réels, de toute cette poésie, enfin, avec l'esprit 
du public. 

Le public, on Fa vu, ne se considère pas comme un 
public, il est acteur. A tout moment on l'entraîne dans 
Faction et il se laisse prendre; il fait plus : par ses pleurs, 
par ses acclamations et ses gémissements, il se donne, il 
se livre, il veut être pris. Quand Facteur s'écrie : mu- 
sulmans! tous les auditeurs sont prêts. Quand il dit : 
femmes! Les femmes répondent par leurs sanglots. On 
n'applaudit pas. Il n'est pas question ici d'une admiration 
littéraire ou d'une pâmoison sur un bien-dire. On souffre, 
on pleure, on donne son âme, et quand on entend dire : 
« ASengheledj,ily auntazyèhî » on y court. De sorte que 
le public persan est placé à Fégard de ses drames comme 
Fêtait le public grec à Fégard des siens, avec un inter- 
médiaire en moins. 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 453 

A xthènes, en effet, il se dressait, entre le public et la 
scène, l'autel dont la réalité religieuse imposait ; aux 
côtés de l'autel évoluaient les chœurs, plus réels que les 
personnages de la tragédie et tenant à la fois et à eux et 
aux spectateurs à qui ils parlaient. Là^ il n'en est pas de 
même. Il n'y a pas d'autel, il n'y a pas de chœurs. C'est 
rimam lui-même qui parle aux musulmans quand il le 
juge nécessaire, et les musulmans l'entendent et s'émeu- 
vent. Le directeur, l'oustad, pourrait bien passer en cer- 
tains cas comme un intermédiaire, puisqu'on le voit faire 
la prière, s'agiter constamment sur la scène, prépa- 
rer publiquement les accessoires ou les moyens de l'ac- 
tion sans gêner personne. Mais si bien venue que soit sa 
parole lorsqu'il la fait entendre, elle n'est point jugée 
seule possible, et Ton préfère évidemment les apostro- 
phes des personnages du drame eux-mêmes. De là cette 
puissance d'émotion, cet intérêt actif qui n'a pas d'égal 
dans les temps modernes. Je veux que le théâtre de Shak- 
speare ait exercé sur les contemporains un grand inté- 
rêt d'admiration, de curiosité ; je veux que les seigneurs 
elles dames de la cour de Louis XIV aient applaudi avec 
émotion les pièces de Racine ; je veux encore que l'Eg- 
mont de Goethe et le Guillaume Tell de Schiller aient 
singulièrement troublé les jeunes imaginations alle- 
mandes; mais tout cela me paraît néant quand je me re- 
porte à cette terrible première représentation des Eumé- 
nides, oii les Furies d'Eschyle, en se précipitant sur la 
scène, firent reculer l'assistance, et je ne retrouve cette 
possession de l'être entier du spectateur par le drame que 
dans les tekyèhs persans ; mais là je la retrouve tout 
entière; et comme j'ai subi moi-même ces ensorcelle- 
ments, ces entraînements communs, ce magnétisme d'une 

454 AUTRES ('OMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

foule dans laquelle l'électricité circule et qui la commu- 
nique à tout ce qui l'approche, je suis amené à cette 
conclusion nécessaire que le théâtre européen n'est 
qu'une élégance de l'esprit, une distraction, un jeu, tan- 
dis qu'à l'exemple du théâtre grec, le théâtre persan, 
seul, est une grande affaire. 

Je crois que personne ne révoquera en doute cette vé- 
rité que, si la nation qui vit entre l'Inde et la Turquie 
avait adopté pour système de philosophie la méthode 
expérimentale, son théâtre n'existerait pas. Elle se con- 
tenterait des fantoccinis de Kara-frueuz et des farces gros- 
sières que ses bateleurs exécutent, et qu'on appelle les 
bakkalbazys^ ou « pièces de gueux. » Elle n'en aurait pas 
moios d'esprit cependant. Elle aurait déjà peut-être 
transformé ces grossièretés en saynètes : de la saynète elle 
aurait passé au vaudeville, peut-être eùt-elle abordé la 
comédie de caractère. Je crois qu'elle aurait pu combiner 
des infiniment petits d'une manière aussi ingénieuse pour 
le moins que Goldoni ou Collin d'Harleville, mais elle 
n'aurait pas eu son théâtre. C'est l'habitude générale de 
planer sur tout et partout, de ne payer guère moins de 
respect à la fiction qu'à la réalité, de ressentir pour 
Terreur une tendresse non moins grande que pour la vé- 
rité, d'adorer surtout, d'adorer partout, d^adorer toujours 
les idées, en tant qu'idées, n'importe lesquelles, pourvu 
qu'elles soient idées, voilà ce qui a produit ce système 
dramatique et sa puissance. Entre le poète et le public, 
c'est ici le public qui est le plus poète des deux^ le plus 
imaginatif,et qui pousse l'autre si bien qu'il ne s'arrête ni 
ne peut s'arrêter. Le goût de tout concevoir, tout savoir, 
tout voir, amène seul ces étonnants conflits de l'esprit et 
de la matière oii vous avez à la fois sur la scène, là, sous les 

AUTRKS COMPOSITIOISS THKATRALES. 455 

yeux, des cadavres mutilés, montrant leurs plaies béantes, 
le sang coulant à flots, du vrai sang, et les anges, et les 
prophètes, et les visions. J'ai vu apparaître Aly-Ekbèr, 
après sa mort, la hache d'armes enfoncée dans son crâne 
fendu en deux et le sang lui ruisselant sur la face; il chan- 
tait les louanges de Dieu. Tout cela n'est pas très raison- 
nable, sans doute; mais je mets le raisonnable au défi de 
rien créer dans son genre qui exerce sur des âmes hu- 
maines la puissance de ces absurdités. Or, une création 
ne vaut que par sa force. 

Il se présente encore ici un problème assez curieux : 
Une nation, dans sa vieillesse, à plus forte raison dans sa 
décrépitude, a-t-elle coutume de produire des œuvres aussi 
considérables? J'avoue que je n'en connais pas d'autre 
exemple que celui dont il est question ici. Que le peuple 
persan soit vieux,, il n'est pas besoin de le démontrer. Il 
est plus vieux que l'histoire. Ses institutions démante- 
lées sont comme lui; les tribus turkes n'ont pas renouvelé 
son sang au delà d'une limite assez restreinte. Rien que 
la richesse extraordinaire et le désordre de son do- 
maine intellectuel prouveraient assez son grand âge. Ses 
mœurs faciles, relâchées, tolérantes, fatiguées; son incré- 
dulité politique, son indifférence sociale, tout achève le 
tableau auquel la tournure profondément démocratique 
des idées, partout où ne régnent pas les tribus, vient 
donner le dernier coup de pinceau. D'où vient donc qu'un 
peuple, à un tel moment de la vie, ait un tel retour de 
jeunesse? Je m'étonnerais moins s'il ne s'agissait que de 
chefs-d'œuvre à notre mode, mais à celle d^Eschyle ! 
Sans doule, il y a bien dans les tazyèhs des marques assez 
sensibles d'une intelligence très vieillie, absolument 
comme dans les drames de iinde. Ainsi, un peuple jeune 

456 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

el naïf n'a pas tant de douceur d'expression, tant de po- 
litesse, un tel culte des convenances, et surtout n'emprunte 
pas des effets tragiques à ce sentiment, devenu une 
vertu. Néanmoins je ne crois pas me tromper en atta- 
chant un grand prix aux productions du théâtre per- 
san, et je continue à m'étonner de leur existence. Pour 
rendre plus grande encore la difficulté à résoudre, je 
dois ajouter que cette passion du drame ne s'est pas em- 
parée des seuls musulmans ; elle a atteint les Juifs. A la vé- 
rité, ceux-ci n'osent pas représenter leurs productions ; ils 
craignent qu'on ne les accuse de vouloir parodier les ta- 
zyèhs des Imams; mais ils les écrivent. Ils les écrivent 
en vers^ comme font les poètes persans ; ils les écrivent 
dans la langue de la Gémara, les lisent avec passion, y 
ajoutent tous les jours, composent sans cesse sur de nou- 
veaux sujets. C'est ainsi qu'ils aiment surtout à entendre, 
dans ce moment, un poète lisant dans une de leurs assem- 
blées, soit la Ruine de Jérusalem, soit V Incendie du Pen- 
tateuque, par l'empereur Aposthoumos (Posthumus), soit 
le Massacre des 80.000 jeunes yens par les Chrétiens, soit 
la Mort de Zacharie; les. sujets sont très nombreux. Je 
n'ai vu aucune de ces pièces; je ne saurais donc me pro- 
noncer sur leur mérite; j'en signale seulement l'existence 
pour montrer à quel point est forte et contagieuse la pas- 
sion dramatique des Persans, puisqu'elle passe d'eux aux 
Juifs qui vivent sur leur territoire. Il faut ajouter, du 
reste, pour prévenir toute erreur, que ces Juifs sont des 
descendants de prosélytes, presque tous, et qu'il y a, 
dans l'Iran, extrêmement peu de familles qui proviennent 
réellement des Hébreux. 

J'ai posé la difficulté, mais comme je ne sais absolu- 
ment que dire pour la résoudre, et que je ne pourrais 

AUTRES COMPOSITIONS THÉATRALKS. 457 

que me livrer là dessus à d'assez pauvres raisonnements, 
je laisse la question à un plus sagace et je conclus. 

Ce théâtre, qui a tant de valeur et une valeur si vraie, 
qui s'est emparé si puissamment du génie national et que 
toutes les classes, depuis le roi jusqu'au mendiant, 
écoutent, inspirent, encouragent, qui occupe une place 
si considérable dans la vie publique de la nalion, ce 
spectacle, je dois le redire, est méprisé des doctes et 
en horreur au clergé. Ceux-là mêmes qui vont y pleurer 
et qui contribuent de leur argent à ses splendeurs, affec- 
tent de le mépriser en paroles. On ne considère pas les 
tazyèhs comme des œuvres littéraires, et personne ne se 
vante de les avoir composés, si bien que je ne connais pas 
un seul de ces poètes que j'admire sincèrement_, ei je ne 
crois pas en avoir vu un seul. 

Cette humilité attachée au rôle d'auteur dramatique 
n'est point, du reste, une anomalie sans exemple. On sait 
ce que, dans la Grèce artiste, Platon a écrit des poètes et 
Plutarque des sculpteurs et des peintres. A Rome, de 
même, les esprits les plus lettrés de la république se 
croyaient obligés en conscience de déverser le mépris sur 
la littérature et sur les productions plastiques qui les char- 
maient. Les hommes affectent volontiers une gravité de 
convention qui les porte à feindre un amour exclusif pour 
les choses positives, et à mépriser le reste ; et ce que les 
doctes sont appelés par métier à considérer exclusive- 
ment comme positif, c'est la science, c'est la philosophie, 
c'est la théologie. Si les auteurs de tazyèhs prétendaient 
se renfermer avec scrupule dans les termes des traditions 
sacrées, ils s'attireraient moins de reproches. On leur en 
voudrait toujours de violer les règles les plus impérieuses 
du Koran, de repousser dans l'ombre Dieu, le Prophète, 

458 AUTHES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

jusqu'à un certain point Aly lui-même^, de tendre à créer 
une religion qui n'est pas universelle, mais seulement 
persane, d'amener et de poser en scène des êtres surhu- 
mains que la pensée seule doit envisager. On leur repro- 
cherait bien d'autres hérésies moins excusables encore ; 
maiâ du moins on ne dirait pas d'eux, comme on le répète 
journellement avec mépris dans les cercles lettrés : « Quels 
menteurs ! » 

Heureusement, les auteurs des tazyèhs ne sont pas des 
critiques, ne s'occupent en aucune façon de se composer 
une esthétique à leur mode pour s'en faire un bouclier; 
on la leur fera plus tard quand ils ne seront plus et auront 
perdu leurs derniers successeurs. En attendant, estimés 
ou non, ils écrivent avec passion et produisent de belles 
choses dans l'obscurité oii le dédain les oblige à vivre. 
Ils ne savent pas eux-mêmes qu^en négligeant les pré- 
tendues choses positives qu'on leur préfère, ils sont en 
Asie les seuls qui non seulement cherchent, mais trou- 
vent la vérité, je dis la vérité humaine, le sentiment vrai 
des passions, des mobiles du cœur, des ressorts du carac- 
tère. Ils trouvent et montrent l'homme intérieur dans sa 
plus haute grandeur, dans sa plus hideuse faiblesse morale. 
Ils déshabillent le scélérat et l'exposent avec ses plaies 
toutes nues sur la scène; ils pénètrent, la lanterne à la 
main, dans l'âme des sainis, des héros, de la femme, de 
l'enfant et instruisent le spectateur. Mais les savants, dans 
tous les pays du monde et dans tous les temps, ont né- 
gligé d'apercevoir cette science poétique, cette analyse 
humaine : comme les chevaux de carrosse, ils ont des 
œillères, et n'aperçoivent que les livres ouverts sous leur 
nez. Quand une fois la poésie est vieille, morte dans son 
action sur les masses, enterrée dans les hypogées des bi- 

AUTRKS COMPOSITIONS THEATRALES. 459 

bliothèques, c'est alors qu'ils s'en avisent, l'aperçoivent, 
l'atteignent sur un rayon poudreux, la déshabillent de 
ses bandelettes, soufflent sur la poussière qui la couvre, 
crient, déclament, remuent les bras et annoncent qu'ils 
vont l'expliquer. Mais tant qu'elle parle, vit, chante et 
ravit les hommes, à l'aspect de ses yeux brillants, de son 
divin visag-e, à l'accent ineff'able de sa voix, les savants se 
donnent bien de garde de reconnaître son existence, ou la 
traitent volontiers comme une fille des rues. Les beaux 
commentaires que l'on composera dans deux cents ans sur 
les tazyèhs ! et comme les rhétoriciens et les critiques de ce 
temps-là feront tapage contre leurs contemporains incapa- 
bles, diront-ils, de produire d'aussi nobles choses, et 
même, ajouteront-ils avec modestie, de les comprendre, 
si nous n'étions pas là, nous, pour les expliquer! 

APPENDICE 

KETAB-È-HUKKAM 

(le livre des préceptes) 

Dieu est le très grand. Lui, il est le très sublime. Au 
nom de Dieu le très sublime, le très sublime ! Dieu ! Il 
n'y a pas de Dieu sinon lui, le très sublime, le très su- 
blime. Dis: Dieu est le très sublime au-dessus de tout ce 
qu'il y a de plus sublime. 11 n'est pas possible de sépa- 
rer de ce souverain maître sa sublimité. Cela n'est pos- 
sible en rien, ni dans les cieux, ni sur la terre, ni entre 
les deux. Il crée ce qu'il veut par son commandement. 
En vérité, Lui, il est le sublime par excellence, ce qu'il y 
a de sublime^ le vrai sublime. 

{Dieu parle au Bâb) : Dieu est le très auguste * ! En vé- 
rité, c'est là le nom par lequel se distingue ce qui est de 
ce qui était avant. En vérité, il a été révélé de la part de 
ton Seigneur, dans Tespace d'un jour et d'une nuit en- 
tière, quatre mille lignes qui, si Dieu les a réellement 

1. Le mot aezym est, en effet, employé par les Bàbys dans les cas où 
les musulmans se servent de l'expression errahmân. Ils se reconnais- 
sent entre eux à l'usage affecté de cet adjectif et de quelques autres 
qui, d'ailleurs, sont usités aussi par leurs adversaires, mais avec moins 
de prédilection. 

462 APPENDICE. 

révélées * , donnent pour toute Tannée le nombre de 
toutes choses exprimées par ces quatre mille lignes. 
Calcule donc ce qui est venu de toi : ensuite expose-le 
jusqu'à ce que la balance de Tannée soit complète, et 
qu'il n'y ait plus à aller au-dessus. Et, en vérité, ce 
(que tu annonces ici) est le don de ton Seigneur aux 
créatures ! Et il n'y a rien là de ta part, sinon que tu t'es 
rappelé ce qui est révélé de par Dieu, le souverain Sei- 
gneur , l'impénétrable ! et expose le nombre de toutes 
choses d'après ceux qui connaissent Dieu, et qui garan- 
tissent ses décrets. En vérité, nous avons (nous. Dieu,) 
déterminé l'ensemble et le détail des chapitres de VEx- 
position, pour ce qui a trait à ce qui arrivera (aux 
croyants) après leur passage sur la terre, ou (encore) par 
rapport à ces vérités qu'ils considèrent et qui ont été 
révélées par Dieu, et eux, ils ont persévéré dans la loi 
de Dieu, et Dieu les secourt avec sollicitude aussi long- 
temps qu'ils patientent. 

Celui que Dieu manifeste (le Bâb) a mis ceci en lumière 
dans Y École  

Lui (Dieu), il est le très beau (la beauté même'). 

1. C'est-à-dire que, si Dieu est réellement l'auteur des préceptes qui 
vont suivre, ils doivent être au nombre de 4.000 beyts ou lignes manu- 
scrites, renfermant un nombre de lettres voulu. C'est là, en effet, 
d'après la doctrine musulmane, un des signes les plus irréfragables 
en même temps que les plus nécessaires du caractère prophétique. 
Tout envoyé de Dieu, tout Imam doit être capable de rédiger en un 
jour et une nuit, en vingt- quatre heures, quatre mille beyts. Le Bâb 
se vante ici de l'avoir fait, et Dieu lui dit de le proclamer. 

2. VÉcole est la chambre dans laquelle le Bàb enseignait ses pre- 
miers disciples à Shyraz, en 1849. 11 y a ici une expression persane qui 
donne à ce début du paragraphe le cachet de la langue vulgaire ; mais 
ce qui suit est en arabe. 

3. Ceci est une expression platonicienne qui se retrouve fréquem- 
ment dans les écrits des magiciens. En quahfiant cette expression de 
platonicienne, je n'entends pas dire assurément qu'elle ait été inventée, 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 4u3 

Dieu, il n'y a pas de Dieu sinon lui, l'auguste, l'aimé! 
De lui vient ce qui est dans les cieux et ce qui est sui- la 
terre, et ce qui est entre les deux; Lui, il est le protec- 
teur^ l'éternel, le bienfaiteur, Dieu, l'auguste, l'aimé^, Aly 
/le Grand'). En vérité, il est l'Exposition (la source de 
l'Exposition et son but) et ce qui est en elle. 

{Dieu parle au Bâb) : La bonne direction vient de moi 
pour toi, 

[Le Bâb parle à Dieu) : Aly (ô grand)! En vérité il n'y 
a pas de Dieu sinon toi! Et, en vérité, le comman- 
dement, l'œuvre et la création viennent de toi. Et il n'y a 
pas une seule chose sinon dans toi. Et, en vérité, celui 
que tu manifestes (les prophètes passés, présents et fu- 
turs et moi-même) vient de toi, et les preuves qui te 
concernent, certainement tu les enseignes par ta faveur, 
et les paroles que tu ne veux pas dire ne se retrouveront 
qu'au jour de la consommation finale (du monde). Ce qui 
est dans l'Exposition, c'est jusque-là seulement que nous 
buvons le lait de la mamelle'. En vérité, toi, pour le si- 
gne de ta main, certes^ tu es le glorifié dans ton signe ^ 

non plus que l'idée qu'elle exprime, par les Grecs. Elle se trouve fré- 
quemment employée dans les textes cunéiformes et rendue par le môme 
mot qu'on voit ici : abfiy. Elle est parfaitement chaldéenne d'origine ; 
mais, pour nous, le dogme qu'elle expose nous est surtout familier par 
l'adoption qu'en a faite Platon. 

1. Le nom d'Aly se trouve ici pour donner satisfaction aux néophytes 
persans. Du reste, les Bàbys conservent, du moins dans les rangs infé- 
rieurs, beaucoup de partialité pour le nom et la mémoire du héros et 
du saint national, bien que la nouvelle religion ne fonde plus rien 
sur lui. Outre ces motifs, qui ont fait placer ici son nom, non pas 
comme dénomination, mais comme qualificatif, il y a aussi avantage à 
ce qu'un lecteur musulman, qui trouverait ce livre par hasard, pût se 
rassurer sur son orthodoxie en y lisant un nom sacré pour lui. 

2. C'est tout ce que nous pouvons savoir de la vérité. 

3. Tout ce qui est résulte d'un signe de la toute-puissance, et toute 
chos e ainsi créée glorifie Dieu. 

464 APPENDICE. 

Et puisqu'il en est ainsi, en vérité^ lui (Dieu), il n'y a 
pas de doute en lui! Certes, vous (croyants), vous patien- 
terez neuf fois dix ans*, et alors vous obtiendrez de 
lui la participation à ce qu'il y a d'excellent en lui*. 
En vérité, toi (Dieu), tu es celui qui distribue la gran- 
deur; et, en vérité, toi, tu égalises toute chose par rap- 
port à toute chose, et rien ne s'égalise avec toi dans les 
cieux, et rien sur la terre, et rien entre les deux; et, en 
vérité, toi, tu es le compensateur, le grand, et, en vérité, 
toi, tu es le souverain maître de toutes choses I 

Par Celui que Dieu manifeste (par le Bâb), s'élève et de- 
vient insaisissable (pour l'esprit) sa puissance ^ Lui, il 
est l'élevé, l'excellent! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le Dieu des dieux! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus beau des plus beaux! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es Tunique des uniques ! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus élevé des 
plus élevés 1 Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
seul des seuls! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
l'unité des unités! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le principe des principes! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le dominateur des dominateurs ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le soutien des soutiens! Assu- 

1. Le chiftre 10 représente ici l'unité, et 9 étant un nombre sacré, il 
est employé dans la multiplication avec l'autre pour raprésenter la 
durée de la vie humaine. 

2. (j'^ n'est justifié à la place de ^jj^ que par la nécessité de 

former l'assonance avec -J-^?. En outre, ^i^ renferme une anti- 
nomie, ce mot voulant dire excellent, mais aussi vil et méprisable. 
Je me borne à appeler l'attention, une fois pour toutes, sur cette 
multiplicité dans un même mot de sens très divers. Il serait trop mi- 
nutieux de la signaler partout. 

3. C'est-à-dire qu'on acquiert la vraie notion de l'immensité incom- 
préhensible, de l'infini absolu de Dieu. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 465 

rément, Dieu, en vérité, toi, tu es le juge des juges ! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus opulent 
des plus opulents ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le possesseur des possesseurs! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le maître des maîtres ! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es l'éternel des éternels ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le précédent des précédents ! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le parfait des par- 
faits! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es l'exquis des 
exquis! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
glorieux des plus glorieux ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es ce qu'il y a de plus proche parmi les plus 
proches'! Assurément, Dieu^ en vérité, toi, tu es le plus 
accompli des accomplis! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 
tu es le plus inaccessible des inaccessibles! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus exalté des exaltés ! Assu- 
rément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus merveilleux des 
merveilleux! Assurément, Dieu, en vérité^ toi, tu es le 
plus grand des plus grands! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus joyeux des plus joyeux! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus lumineux des plus lumi- 
neux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus haut 
des plus hauts! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus souverain des plus souverains! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es le plus aimant des plus aimants ! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi tu es le plus secourable des 
plus secourables! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus saint des plus saints! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus satisfaisant des plus satisfaisants! Assu- 

1. Dieu est ce qu'il y a de plus iutimemeut uni à la nature de 
l'homme et à Celle de toute chose, puisque rien de ce qui existe n'est 
étranger à Texistence divine. 

30 

466 APPENDICE. 

rément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus affectueux des 
plus affectueux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus noble des plus nobles 1 Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus généreux des pTus généreux! xAssuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus magnifique des 
plus magnifiques ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tues 
le plus grand des plus grands ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tues le plus fier des plus fiers! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus élevé des plus élevés 1 Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus entendu des plus en- 
tendus! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus vu 
des plus vus M Assurément, Dieu^ en vérité, toi, tu es le 
plus attrayant des plus attrayants ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es l'enseignant des enseignants ! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le premier des premiers I 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus fort des plus 
forts! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus dispos 
des plus dispos! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus savant des plus savants! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus robuste des plus robustes ! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus libéral des plus libé- 
raux ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus im- 
muable des plus immuables! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le guide des guides! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le permanent des permanents ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le suprême des suprêmes! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus hostile des 

1. Tout ce que les sens de l'homme perçoivent n'est que la manifes- 
tation de l'existence de Dieu sous différentes apparences. Du reste, les 
mots entendu et vu peuvent être remplacés par ceux-ci : « Le plus 
célèbre des plus célèbres ; » et « le plus avisé des plus avisés. » Ce 
sont là des multiplicités de conceptions qui sont de rigueur dans les 
écrits du genre de celui-ci. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 467 

plus hostiles! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus sévère des plus sévèresM Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus habile des plus habiles ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus victorieux des victo- 
rieux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
existant des plus existants ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus manifesté des plus manifestés! iVssuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus intérieur des plus 
intérieursM Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
agissant des agissants! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le plus retenu des plus retenus ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus affectueux des plus affectueux! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus juste des plus 
justes! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
miséricordieux des plus miséricordieux I Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es la somme des sommes! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus compté des plus comp- 
tés*! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le protecteur 
des protecteurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus loué des plus loués ! Assurément, Dieu, en vérité,, 
toi, tu es l'acquéreur des acquéreurs! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es le créateur des créateurs ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le nourrisseur des nourrisseurs! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le dispensateur 
des dispensateurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 

1. Les qualifications d'hostile, de sévère, ont trait à la réprobation 
du péché. 

2. Dieu est tout ce qui est manifesté ; mais, en même temps, ce qu'il 
y a de plus intime, de plus caché, de plus mystérieux, c'est encore 
Dieu essentiellement. 

3. Ces diverses qualifications ont essentiellement trait à la doctrine 
des nombres que l'unité divine renferme tout entière en môme temps 
qu'elle se détaille par le calcul infini des manifestations émanées. 

468 APPENDICE. 

le préservateur des préservateurs ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le sauveur des sauveurs! Assurément, 
Dieu, en vérité, loi, tu es le prié des priés ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, lu es le contemplé des contemplés ! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, lu es le facteur des 
facteurs! Assurément,, Dieu, en vérité, toi, tu es le for- 
mateur des formateurs ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es l'attesté des attestés î Assurément, Dieu, en vé- 
rité, loi, tu es l'aurore des aurores ! Assurément, Dieu, 
en vérité, loi, tu es l'ouverture des ouvertures! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es la suffisance des suffi- 
sances ! Assurément, Dieu, en vérité, loi, lu es l'isolé des 
isolés! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es la norme 
des normes ! Assurément, Dieu, en vérité, toi^, tu es le 
révélateur des révélateurs! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, lu es le plus complet des plus complets ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus nouveau des plus nou- 
veaux î Assurément, Dieu, en vérité, toi, lu es le plus 
bienveillant des plus bienveillants ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le {)lus riche des plus riches! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, lu es Texplicateur des expli- 
caleurs! Assurément, Dieu, en vérité, loi, tu es le lég^isla- 
teur des législateurs ! Assurément, Dieu, en vérité, loi, 
tu es le suscitant des suscitants ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le protecteur des protecteurs! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus propice des plus 
propices! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
favorable des plus favorables! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus subtil des plus subtils! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus compatissant des plus 
compatissants! Assurément, Dieu, en vérité, toi, lu es le 
meilleur des meilleurs! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 469 

tu es le mainteneur des mainteneurs! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es le dispensateur des dispensateurs ! 
Assurément, Dieu, tout vient de toi, et nous adorons tout 
devant toi M 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES 
LA PREMIÈRE UNITÉ*. 

Luil au nom de Dieu, le très grand, le très saint! En vé- 
rité, nous sommes Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon nous, et, 
en vérité, il n'y a rien en dehors de moi qui soit ma création ^ 

Dis : En vérité, ô ma création, tu es moi ! Adorez ! [Dieu parle 
au Bâb): En vérité, je t'ai créé et je t'ai maintenu : et je te 

1. La plupart des adjectifs contenus dans cette litanie sont suscep- 
tibles de prendre des sens différents de ceux qui leur sont attribués ici. 
Je l'ai déjà indiqué, mais on ne saurait trop insister sur ce point. Plu- 
sieurs même contiennent un ezdad, ou une antinomie, ce qui est 
essentiel pour bien établir la valeur du morceau en tant que liturgique 
et doué, à la récitation, de vertus secrètes et actives. 

2. Maintenant commence, à proprement parler, le Biyyan, « l'Expo- 
sition, » c'est-à-dire le Livre des définitions dogmatiques. Bien que la 
substance soit une et que le fait de la vie n'appartienne qu'à elle, 
toutefois on doit la considérer comme divisible, en ce môme sens que 
les chrétiens admettent une sorte de division par trois dans la nature 
divine. Les Bàbys conçoivent, eux, une division par 19, et ce chiffre 
sacré, représenté par l'idée de Dieu, se retrouve partout. L'année a 
19 mois, le mois 19 jours, le jour 19 heures, etc. Un livre dogmatique 
d'une aussi haute importance que le livre actuel ne peut manquer 
d'être divisé en 19 parties, dont, à la vérité, il n'existe que dix, et on eu 
verra la raison. Quoi qu'il en soit, chaque partie est encore divisée en 
19 paragraphes. Afin de bien marquer l'importance de l'idée unitaire, 
chacune de ces parties, dont on a ici la première, s'appelle unité, au lieu 
de s'appeler chapitre. Le livre entier est donc composé de 19 unités. 
Mais, encore une fois, ces unités sont consubstantielles comme les per- 
sonnes de la sainte Trinité, et de même que 1 multiplié par 1 donne 1 
il n'y a au bout du livre qu'un tout compact. Il résulte encore de là 
que, s'il faut traduire, comme je viens de le faire, J A) J.=s.J! par la 
première unité, ces deux mots signifient aussi : Yunité primordiale, 
principe essentiel à rappeler au début de l'exposition du dogme bàby.^ 

3. En effet, la création, c'est encore Dieu lui-même. 

470 APPENDICE. 

ferai mourir et je te ferai revivre, et je t'ai envoyé pour por- 
ter ma révélation et je t'ai choisi pour me manifester moi- 
môme en lisant (aux hommes), de ma part, les préceptes 
émanés de moi : Et, certes, tu annonceras tout ce qu'en vé- 
rité j'ai créé;, conformément à ma loi. 

Voilà la voie auguste, avantageuse ! et j'ai créé toutes choses 
pour toi et j'ai fixé moi-même, pour toi, la souveraineté sur 
les hommes et j'ai permis que tout homme qui entrerait dans 
ma maison* entrât aussi dans mon unité. Et, à celui-là, je 
lui fais lire l'explication qui est faite par toi. 

L'explication qu'en vérité j'ai inspirée ne contient que des 
paroles véridiques; c'est le résultat de ma bonté. C'est ainsi, 
qu'en vérité j'ai révélé l'explication de ma loi et, en vérité, 
cette loi est celle-ci; que ceux qui l'adoptent sont mes asso- 
ciés, mes serviteurs, les bienheureux. 

Et, en vérité, le soleil de mes préceptes vient de moi! Ils 
sont destinés à rendre témoignage en toute occasion, qui sera 
comme un lever de ma loi, tous ceux-là qui sont mes servi- 
teurs, les croyants ' 

En vérité^ nous t'avons créé et toi-même ^ et toutes choses, 
suivant l'action de la parole; vous êtes le résultat d'une action 
qui provient de nous. Nous sommes tout puissant! 

Je t'ai déterminé, comme étant le premier et le dernier, 
le manifesté et le caché. Nous sommes savants! Personne n'a 
été envoyé relativement à la loi, si ce n'est par rapport à toi*. 
Et il n'a pas été révélé de livre, sinon relativement à toi ! 
Telle a été la volonté du protecteur, de l'aimé. 

Et, en vérité, l'Exposition (de la foi) nous renseigne sur 

1. Dans ma loi. 

2. Les occasions dont il est question ici se sont déjà présentées sous 
une forme sanglante, dans le martyre du Bâb et de ses premiers secta- 
teurs. 

3. Comme Dieu est tout ce qui existe, et que le Bâb existe, le Bâb 
est Dieu. Mais il l'est plus excellemment que toutes les autres créatures. 
C'est une sorte de Boddhisattwa, une incarnation immédiate et ayant 
conscience d'elle-même. On verra plus bas que cette infusion de la 
divinité ne se borne pas à une manifestation dans un individu unique. 

4. Comme préparation à toi . Les prophètes successifs sont ainsi 
étroitement liés les uns aux autres, tous précurseurs. Ceci d'ailleurs 
n'est pas une idée particulière au bàbysme. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 471 

toutes choses complètement I Pris en massC;, les docteurs sont 
impuissants à produire quelque chose de comparable à ces 
préceptes. Elle contient tous nos commandements anciens et 
nouveaux, de même qu'en vérité, toi, tu es le contenu (le ré- 
sumé) de toutes nos démonstrations. Tu fais entrer qui tu veux 
dans le paradis, qui est la sainteté sublime. 

Cela (ces préceptes), c'est ce qui devient manifeste dans une 
apparition complète par l'ordre (divin). Cet ordre vient-il de 
nous? 

Nous sommes ceux qui font les préceptes! Et il n'y a pas 
de manifestation, quant à la loi, sinon en ce qui est ordonné 
actuellement et qui est une invitation à notre adresse*. 

En vérité, nous sommes omnipotents sur toute chose et, 
certainement, nous avons établi les chapitres de cette loi 
pour donner le nombre de toute chose, comme nombre in- 
dicatif des divisions du cercle (mensuel) relativement à la sé- 
rie des jours, afin que ces chapitres servent de fortes pour 
faire entrer toute chose dans le paradis sublime et afin de 
mettre dans tous les nombres l'unité *, quant à l'imposition 
de chacune des lettres primitives de Dieu% le maître des 
cieux et le maître de la terre, le maître de toute chose, le 
maître de ce qui est visible et de ce qui ne l'est pas, le maître 
des êtres I 

Et nous, certainement, nous avons établi dans ce premier 
paragraphe que, certainement, Dieu atteste qu'en vérité, Lui, 
il n'y a pas de Dieu, sinon Lui, le maître de toutes choses, et, 
en vérité, il n'y a rien en dehors de Lui, et tous, nous l'ado- 
rons! 

Et, en vérité, la valeur des lettres au nombre de sept^ est la 

1. Dans la nouvelle révélation qui vient réformer, compléter et 
remplacer absolument les anciennes. 

Le nous s'applique dans tous ces passages à Dieu et à l'humanité 
pris ensemble. 

2. Et afin que tous les nombres possibles contiennent une même unité 
et soient ainsi concordants en substance. 

3. Le mot wahed, l'unique, donne, par l'addition numérique des 
lettres dont il est composé le chiffre 19, qui, totalisé, produit l'unité fon- 
damentale. 

4. Ces sept lettres représentent les sept attributs : 1° de Force; 2° de 

412 APPENDICE. 

porte [Bâb) de Dieu relativement à ce qui est dans le domaine 
des deux et de la terre et à ce qui est entre les deux. Tout 
cela obéit aux préceptes de Dieu et est conduit par son ac- 
tion. 

Dans tous les paragraphes est l'exposition du nom de Dieu 
donné par nous* et l'exposition, seule véritable, des lettres 
composant Dieu, en tant que ces faits ont trait aux indivi- 
dualités qui sont arrivées à l'existence dans les temps qui 
ont précédé (celui-ci, tels que) Mohammed, l'envoyé de Dieu, 
et ceux qni furent les martyrs rendant témoignage de Dieu -; 
ceux-là furent les portes (Bâb) de la bonne direction et ils ont 
été créés (à nouveau) pour le progrès dernier que Dieu nous 
a promis dans le Koran', (progrès) par lequel le nombre 
unique (dix-neuf) se manifeste en Tunité primitive des doc- 
teurs qui viennent de nous! En vérité, nous sommes les sa- 
vants * ! 

Cette unité primitive de l'unité calculée^ est exposée dans 
le mois précieux *. Certainement nous avons commencé la 
création du monde dans ce mois et, certes, nous supputons 
tout à partir (de ce mois) ; c'est ainsi que nous avons établi 
les choses; nous sommes omnipotents. 

Puissance; S» de Volonté; 4» d'Action; 5° de Condescendance; 6* de 
Gloire ; 7° de Révélation, ce qui est exprimé par les mots : 

v^l^' J^l ^i! pLa5 jji ï:j x^ 

Le chiffre 7 est atteint par la somme des lettres formant ces deux 
noms : Aly Mohammed, qui sont ceux du Bâb. 

1. Ceci signifie aussi : « Chacun de ces prophètes, chacune de ces 
« incarnations qui sont ma Porte, mon Bâb, viennent aussi révéler aux 
« hommes l'exposition du nom de Dieu donnée par nous. » Toutes les 
fois que le mot Bàb reparaît, il y a matière à double sens. 

2. C'est-à-dire les Imams et leurs descendants persécutés et marty- 
risés parles Abbassides. Ceci est une concession à la religion nationale. 

3. Les âmes de Mohammed, des martyrs ont revêtu de nouveaux 
corps et se sont manifestées dans le monde, où elles ont été et sont encore 
les confesseurs et les docteurs bâbys. 

4. C'est-à-dire : ces docteurs sont en fait une incarnation, une émana- 
tion de Dieu même. 

5. L'unité qui contient toute chose opposée à l'unité qui ne se 
peut fractionner sans perdre sa matière propre. 

6. On verra plus bas les noms des mois. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 473 

Et certes, en vérité, tous les nombres sont contenus dans 
cette unité. Quand on calcule d'après elle, il n'y a pas de di- 
visibilité*, et il a été dit : Ce (mode de calcul) ne possède pas 
au complet les lettres de l'unité, dans les anciens préceptes' 
et, certainement, les confesseurs se sont produits dans la 
proximité de leurs cœurs au-devant de nos mains' et on n'a 
rien vu en eux que l'unité indivisible*. C'est ainsi" que Dieu 
explique la valeur de toutes choses dans le Livre'. Puissent 
les honijnes rendre grâces pour les jours que leur accorde 
leur Maître ! 

Lui, l'essence absolue'! 

Cette unité^ qui a toujours été et qui est le Seigneur auguste 
et élevé, est exaltée au sommet suprême! son nom est an- 
tique ! De même la création a toujours été et en sera tous les 
temps dans l'action de sa puissance. Seigneur auguste et glo- 
rieux, il a institué (jadis) des livres et des moyens d'instruc- 
tion pour ses créatures et il continue à faire de même, et, 
dans Tannée 1270 après l'élection de l'apôtre de Dieu, il a 
donné dans des livres d'exposition et dans des preuves à l'ap- 
pui% (l'explication de) la nature des sept lettres et il a éta- 
bli dans l'unité première de l'unité", l'unité de substance, 
d'attribut, d'action et d'adoration, et il a décidé également 
que l'indicateur de la bonne direction est Celui que Dieu ma- 

1. C'est-à-dire qu'on en peut retirer à l'infini des unités entières et 
complètes, sans lui faire subir aucune diminution ni aucun retran- 
chement. 

2. C'est-à-dire que les révélations antérieures comme la Thora, les 
Psaumes, les Évangiles, le Koran, ne donnent pas tout entière l'ex- 
plication de la nature divine. 

3. Par la vivacité de leur affection pour nous. 

4. Leurs enseignements, dans quelque siècle qu'ils se soient produits, 
ont toujours porté sur l'unité et l'indivisibilité de Dieu. 

5. C'est toujours en maintenant ce même principe que Dieu... 

6. Dans le livre du Bâb intitulé le Biyyan on a « l'explication, » ou 
plutôt dans le livre actuel, que le Biyyan ne fait que commenter. 

7. Ce qui suit est écrit en persan fortement arabisé, non seulement 
par la nature des mots, mais par la tendance des formes gramma- 
ticales. 

8. Ce sont les livres dogmatiques composés jusqu'à l'époque où parut 
celui-ci. 

9. Dans le 1er chapitre du livre. 

474 APPENDICE. 

nifeste et dont le nom est fourni par le calcul des lettres du 
mot hyy (le vivant'), et avant l'apparition (de ce personnage), 
il a fait sortir la nature des sept lettres du sein des lettres pri- 
mitives*, dont l'antériorité est comprise dans l'unité même, 
puis (il faut savoir que) dans la source de cet unique^ repose 
Tunique du Koran*, qui est à la fois manifesté et caché, le 
premier et le dernier, et (il faut savoir encore que) le docu- 
ment postérieur est (indicatif) de l'essence de l'unique, de 
même que l'est aussi le document antérieur qui est le Forgân 
La différence est celle-ci : que dans l'espace de 4270 ans, la 
révélation a toujours progressé dans les âmes des prophètes suc- 
cessifs, et à chaque apparition nouvelle (de Tun de ces manda- 
taires divins), les préceptes se sont modelés sur l'état des es- 
prits, et ainsi, cette fois-ci, il s'est manifesté un agrandissement 
auguste dans la révélation du nom* du sage, le dernier venu 
[le Bdb), lequel nom contient l'essence des sept lettres''; (et 
l'agrandissement a eu lieu) parce que celles-ci sont produites 
(en cette occasion) par l'intermédiaire du nombre des huit 
unités (appelées) « les miroirs de Dieu* ». La force du foyer 

. Ce nouveau prophète ne s'est pas encore manifesté, et lorsque les 
bâbys veulent en parler, comme son nom est encore inconnu, on le 
désigne par les mots arabes qui l'indiquent ici : Men yezher-hu Allah, 
« Celui que Dieu manifestera. » 

2. C'est-à-dire que sept — les sept attributs indiqués plus haut — ont 
agi en faveur des hommes, depuis bien des siècles, d'une manière pro- 
portionnée à l'étendue des révélations successives, et ces sept attributs 
sont sortis de l'unité représentée par le chiffre 19. 

3. Représenté par 19. 

4,. C'est-à-dire que le mot wahed, « l'Unique, » si souvent employé 
par le Koran comme étant l'attribut le plus essentiel de Dieu, n'est pas 
autre chose que l'expression voilée de ce chiffre 19. 

5. Le document postérieur, c'est la révélation bâbye; l'antérieur, 
c'est la série des livres émanés des anciens prophètes et le Bâb appli- 
que à la somme de ces livres le nom commun de Forgân ou Explication. 

6. Par une tradition judaïque que les musulmans ont conservée, 
le mot Ism, ici employé dans son acception ordinaire « le nom », 
signifie les attributs, sefât. 

7. Les sept lettres fournies par l'addition pure et simple des lettres 
contenues dans les noms suivants : Aly, Mohammed. Le Bâb réunis- 
sait ces deux noms. 

8. Merat oullah. Les intermédiaires dans lesquels Dieu se reflète et 
par lesquels nous arrive son image. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 475 

d'afFecLion (qui existe dans la nature des sept lettres] est 
telle que la puissance de rivaliser avec elle n'a été donnée à 
personne. 

Le signe du soleil de l'unité s'absorbe dans l'unité 
même*. 

Tout homme qui lit le verset : « Dieu atteste qu'en vérité, 
« Lui, il n'y a pas de Dieu, sinon Lui, l'auguste, l'aimé 1 A 
« Lui appartiennent les noms excellents, tout ce qui est dans 
« les cieux et tout ce qui est sur la terre le prie, ainsi que 
« ce qui est entre les deux ! il n'y a pas de Dieu sinon Lui, le 
« vivant, le protecteur, l'Éternel! » puis, qui (après avoir ré- 
cité cette formule) ajoute encore cette prière : « Dieu! 
donne le salut à la substance des sept lettres (au Bâb) puis 
aux lettres du vivant (celui qui doit venir après le Bâb), avec 
la sublimité et la gloire! » celui-là (qui a proféré ces deux éjà- 
culations) a fait acte de foi à l'Unique (représenté par le nom- 
bre dix-neuf) . 

LA SECONDE UNITÉ*. 

Lui! au nom de Dieu, le plus grand, le plus saint! En vé- 
rité, oh! les lettres Ra et Ba^  Elles portent témoignage de 
ceci qu'en vérité, Lui, il n*y a pas de Dieu sinon nous! Certes 
ceci est révélé dans le premier paragraphe de la seconde 
unité : Fais connaître la puissance de ton Seigneur par ses 
préceptes! Porte témoignage pour l'indication de l'infini de 
toutes choses! Rends l'homme impuissant à rétorquer ou à 
nier ce qui aura été révélé par une exposition (de notre part) 
et, en vérité, il est démontré dans ce livre (actuel) tout ce 
qu'il est désirable de savoir ! 

1. C'est-à-dire que le Bâb, quelle que soit son importance comme 
producteur et symbole de la foi, disparaît devant Dieu, le signe s'an- 
nihilant devant la chose représentée. 

2. Le texte arabe reprend ici. 

3. Réunies, ces deux lettres fournissent le mot rabb, « le Seigneur, : 
le maître, un des noms suprêmes de Dieu. » Leur valeur numérique 
est représentée par 202. Et les valeurs numériques de Mohammed et 
d'Aly, additionnées donnant 92 pour le premier, et 110 pour le second, 
on a également 202 ; ainsi les deux lettres ra et ba contiennent une des 
plus hautes appellations de Dieu, laquelle se trouve être identique avec le 
nom du nouveau prophète. 

476 APPENDICE. 

Dans le second paragraphe (il est dit) : Il n'est pas possible 
d'être enlacé dans la science de l'Exposition si ce n'est par 
ton intermédiaire et dans le but que tu sois et la fin et le 
commencement*, ou bien en portant témoignage de ce que 
j'ordonne. En vérité, ceux-là (qui suivent Tune au l'autre de 
ces routes) sont ceux qui remportent la victoire. 

Dans le troisième paragraphe il est ordonné : Il n'est per- 
mis à personne de donner (à mes prescriptions) un autre sens 
que celui que j'ai donné moi-même. Dis (en conséquence) : 
Tout ce qu'il y a d'excellent retourne à moi, et hors de moi, 
(retourne) au mot néanC Telle est la science de l'Exposition 
si vous la connaissez. 

Ce qui est excellent (en soi) est défini comme étant ce qui 
retourne (au monde de) l'atome, dans la science des purs; 
donc ce qui est en dehors de l'excellent destiné (au monde de) 
l'atome (c'est-à-dire le mal), porte témoignage dans ce qui est 
en dehors des bienheureux ^ 

En vérité, lisez les enseignements précédents* si vous pou- 
vez les comprendre. Tous ces enseignements sont l'image de 
celui-ci, si vous le comprenez! Tout cela, c'est le nom saint 
produit par une nouvelle évolution, en vérité, vous en êtes 
les témoins! Cette nouvelle évolution sera marquée parTavène- 
ment de « Celui que Dieu manifestera*; » au temps que 
Dieu voudra, vous en acquerrez la certitude. 

1. C'est-à-dire, que Dieu soit l'objet principal ou même unique de 
l'examen et de l'étude. Mais, dans l'idée que les bàbys se font de Dieu, 
il est clair qu'il s'agit ici de l'ensemble des êtres. 

2. 11 faut comprendre ici non seulement le néant absolu, mais Ter- 
reur et l'hérésie, qui en sont les représentants intellectuels. 

3. Eu croyant que ce qui est en dehors des bienheureux est certai- 
nement le mal, par cela seul on conçoit que ce qui est en dehors d'eux 
n'a rien à faire avec l'excellent ni avec sa destinée qui est de retourner 
à l'indivisibilité. 

4. Ces enseignements précédents sont les livres usités, la Thora, les 
Psaumes, l'Évangile, le Koran. 

5. Le Bâb étant « Celui que Dieu manifeste », l'Émanation qui vien- 
dra après lui sera « Celui que Dieu manifestera. » 11 y aura toujours, 
dans le monde, de pareilles incarnations et il y en a toujours eu. Seule- 
ment, elles sont de deux sortes : celles qui continuent et maintiennent 
une phase de la révélation; celles qui en commencent une autre. Jésus, 
Mahomet, le Bàb et « Celui que Dieu manifestera, » sont de ces dernières. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 477 

Ensuite, dans le quatrième paragraphe, il est dit : Nous n'a- 
vons rien abrogé dans le livre (actuel); (exécutez les anciens 
commandements) si vous croyez à « Celui que Dieu manifes- 
tera ». 

Ensuite, dans le cinquième paragraphe, il est dit : Il n'a été 
révélé aucune parole dans l'Exposition (de la foi), sans que 
(cette parole) ait en elle l'esprit (divin). Vous vous attacherez 
douloureusement à la science profonde. Vous vous amusez 
maintenant à la science superficielle. En vérité, vous étudiez 
ce qui est vain^ Certainement vous finirez par comprendre 
la manifestation de Dieu, si vous êtes clairvoyants; et si vous 
lisez (avec intelligence) les choses incontestables, certaine- 
ment vous les accepterez. Voilà ce qui est manifesté de la 
part de Dieu, si vous le voulez saisir ! 

En vérité, la première des douceurs, c'est que vous lisiez avec 
la permission de Dieu (les préceptes actuels). Tous les mots 
(employés ici) s'y adressent. Soyez intelligents et ne dites 
pas : « Il n'y a pas de Dieu, sinon Dieu! » jusqu'à ce que vous 
soyez parvenus au ciel de la lumière des choses incontestables. 
Telle est la condition que Dieu vous a imposée et telle est la 
marque de faveur que Dieu donne à ceux qui s'approchent de 
lui M 

Ensuite, dans le sixième paragraphe, il est dit : Nous n'a- 
vons pas révélé l'explication de ce qui est excellent dans notre 
exposition, sinon en vue de « Celui qui sera manifesté au jour 
du jugement » pour me servir de signe. Puissiez-vous vous 
réfugier vers lui! Et nous n'avons pas fait l'explication de 
ce qui est en dehors de l'excellent (du mal) sinon pour ceux 
qui ne le suivent pas. Certainement ceux-là ne sont pas les 

1. La Théologie musulmane. La science profonde ou comme il est dit 
dans le texte, la science lointaine, c'est la critique et l'analyse bâbyes. 

2. Les bàbys font ici une déclaration directement opposée à celle 
des musulmans. Ils affirment qu'il n'est pas permis de se servir de 
la profession de foi unitaire, tant qu'on n'en a pas compris la por- 
tée. Les musulmans, au contraire, sont d'avis que renonciation seule 
de la formule est bonne et méritoire, qu'on la comprenne ou non, et ils 
poussent ce principe jusqu'à déclarer converti tout homme qui, fortui- 
tement, sans en avoir conscience, en état d'ivresse ou même en songe, 
aura prononcé les paroles sacramentelles. 

478 APPENDICE. 

serviteurs (de Dieu), jusqu'au moment où nous avons décidé 
qu'ils le deviennent. Et, assurément, c'est de la même façon 
que nous avons révélé le Koran ; mais il y a un voile (épais) 
entre vous et (la compréhension de) mon intention. 

C'est pourquoi les huit unités forment un cycle de nuits et 
de jours par rapport à ceci (le livre des préceptes), et vous êtes 
envers ce (livre) dans l'adoration aussitôt que vous reconnais- 
sez l'unité ^ 

Voilà (quelle sera) la mesure (exacte) de la bonne direction 
dans (la mise en pratique) de l'Exposition, si vous lui consa- 
crez votre foi jusqu'au temps où se lèvera le soleil su- 
blime^ ! et cela est (ainsi) ! et, « Celui que Dieu manifestera, » 
sivoussuivez ses voies (alors), certainement, vous serez croyants 
et vous demeurerez éternellement dans la satisfaction, et si- 
non, vous serez effacés. 

Ensuite le septième paragraphe dit : Le jour du jugement 
sur lequel vous portez votre réflexion (a commencé) du mo- 
ment où s'est levé le soleil de grand prix^ et il durera jusqu'au 
moment où il (ce soleil) se couchera (jusqu'à la mort du Bâb). 
(Ces jours) auront (composé) l'excellent (tel qu'il est défini) 
par le livre de Dieu (le présent livre *) (en contraste) avec les 
nuits (qui suivront le temps de la mort du Bàb, temps de té- 
nèbres spirituelles), si vous le jugez (comme il convient). 
Dieu n'a pas créé quoi que ce soit, si ce n'est, en vérité, 
pour ce jour, où tontes choses arriveront à la satisfaction de 
Dieu. Alors vous opérerez la réunion avec Lui ! 

Et, au jour du jugement, on contemplera (la réunion à 
Dieu) et cela, d'une manière évidente. Et, en vérité, attendez ! 
Et, en vérité, nous, nous attendons I Mais vous, opérez en 
vue de Dieu. 

1. C'est parce que vous avez peine à saisir la vérité que les nuits et 
les jours, c'est-à-dire l'enchaînement des temps, s'est allongé avant que 
vous ayez été en état de comprendre les préceptes actuellement ré- 
vélés; mais aussitôt que vous arrivez à saisir la véritable nature, le 
sens exact de l'unité divine, alors vous en êtes les serviteurs de fait et 
réellement, et non plus fictivement, comme au temps où vous n'en aviez 
pas la connaissance. 

2. Où paraîtra « Celui que Dieu manifestera. » 

3. C'est Aly-Mohammed, le Bâb, ou Hezret Alâ. 

4. Voir ci-dessus le troisième paragraphe. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 479 

Et, certainement, en vérité, le jour du jugement* est pro- 
che, et, en vérité, vous, vous êtes sans connaître le jour 
(précis). 

Et celui qui unit sa nature à la mienne, assurément nous 
le ferons jouir de tout ce qui peut rendre quelqu'un content 
d'un autre, et, certes, il vous faut apprendre (à connaître) le 
dernier mot. Dès lors vous saurez le terme (de la foi ^). 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : En vérité, la mort 
commande sur toute chose, par suite de ma manifestation 
et (en conséquence) de ce que les hommes n'ont pas eu pour 
moi (tout l'amour) nécessaire, et je ne créerai pas mon œuvre 
(à nouveau). En vérité, c'est cette conclusion qui vous sera 
bonne et qui vous enlève au feu (pour vous porter) à la lu- 
mière. Elle constitue le grand équateur, si vous la considé- 
rez bien ^ Elle est la mort dans la vie% et, assurément, la 
vérité (ou Dieu) sera certainement en elle, et, certes, la mort 
du corps est Timage de cette mort (à l'erreur). Quand vous 
serez tous parvenus à la vie (éternelle), certainement vous le 
verrez I 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : En vérité, la lettre 
Syn^ et tout ce qui croit en elle, tous renaîtront au jour du 

1. On peut traduire aussi : « l'événement merveilleux » et « l'abais- 
sement » de toute chose qui fait pressentir la fin. 

2. « Ce dernier mot, » qui est le dix-huitième des nombres compris 
dans le mot hyy, et qui indique, par conséquent, le dernier des Impecca- 
bles purs est considéré comme désignant Hadjy Mohammed- Aly Bal- 
fouroushy, surnommé Qoddous, le « Saint. » C'était un des lieute- 
nants du Bâb. 

3. La mort, la conclusion dont il est ici parlé, n'est pas la mort or- 
dinaire. C'est la mort finale, terminant la série des morts temporaires 
et aboutissant au jugement définitif. Après elle, point de retour à un 
mode temporaire d'existence, à cette existence actuelle, abohe pour 
toujours. 

4. C'est-à-dire le détachement absolu de tous les vices et de toutes 
les imperfections qui arrêtent l'homme dans son essor vers Dieu. 

5. La lettre syn ou S, est la plus considérable des lettres de lumière 
comme étant la clef de plusieurs mots d'une signification auguste, 
tels que, par exemple, seiam, « le salut. » Si l'on entre plus à fond 
dans la valeur qui lui est propre, on y trouve encore plus de motifs de 
vénération. Le nom de la lettre étant composé des trois valeurs numé- 
riques s, y, n. vaut « 361 » et la définition de la nature de Mahomet 

480 APPENDICE. 

jugement. Dis : En vérité, cela est certainement la vérité, et 
il n'y a pas de doute en elle 1 Et, certes, Elle (la lettre Syn, 
la série des prophètes) renaîtra dans ce que le Point an- 
noncera*. Gela s'exécutera par la vertu du protecteur, de 
l'Éternel ! 

Ensuite le dixième paragraphe dit : Le serviteur (de Dieu, 
le prophète Mohammed) n'a pas élevé d'interrogation au sujet 
de ce qui est manifesté (dans le présent livre). Cela n'a pas 
été demandé dans le Koran. Pour vous (qui vivez actuelle- 
ment), reconnaissez la vérité! (Le Koran) est la parole de 
l'Ange (parlant) de la part de Dieu, si vous avez confiance 
dans les préceptes de la religion. Ici se trouvent (déjà) les com- 
mandements de « Celui que Dieu manifestera. » Dès lors, 
l'ombre du neuvième chapitre et l'ombre du dixième, rap- 
prochez-les i^ces chapitres, l'un de l'autre, de façon à les con- 
cilier et à les comprendre l'un par l'autre). 

Ensuite le premier après le dixième paragraphe dit : En 
vérité, la résurrection finale est comme le tombeau : la vé- 
rité, c'est que Dieu ressuscitera tout ce qui sera de l'espèce 
des vivants que Dieu avait créés. II les ressuscitera fidèles (aux 
préceptes de) leurs prophètes (respectifs). De même que vous, 
au jour du jugement vous ressusciterez dans la foi que « Ce- 
lui que Dieu manifestera » vous auradonnée^ 

étant : Wahed wahed, l'unité de l'unité, on retrouve le même nombre 
361. Mais c'est précisément ce que vaut l'appellation : Men yezher-hu 
Allah, « Celui que Dieu manifestera, » qui donne aussi 361. Il s'ensuit 
que la lettre Syn, en raison de sa valeur numérique, est essentielle- 
ment unie à la notion de la nature prophétique. Syn veut donc dire ici 
le Bâb ou, pour mieux dire, la série de tous les prophètes. 

1. Le Point, c'est « Celui que Dieu manifestera » et qui apportera le 
point, la conclusion finale de toutes les révélations. Cette expression 
dernière de la vérité contiendra, elle, la somme de toutes les vérités 
précédemment dévoilées d'une manière incomplète, et c'est ainsi que le 
Bâb annonce qu'elles renaîtront toutes en elle. Ainsi elle comprendra à 
la fois la Thora, les Psaumes, l'Évangile, le Koran et les manifestera 
de nouveau en y ajoutant ce qui leur manquait. 

2. Cet état des âmes ressuscitées étant encore un état d'obscurité, 
d'impuissance spirituelle, est, en effet, comparable à l'inertie du tom- 
beau, car toutes les révélations imparfaites dont les hommes auront 
conservé les préceptes, ne seront que ténèbres en comparaison de 
cette vive lumière que la révélation finale fera immédiatement éclater. 

LE LIVHE DES PRÉCEPTES. 481 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième dit : Telle 
est rexplication du chemin de la vérité, et certainement, 
vous êtes en discussion sur ce sujet. La solution dépend de 
« Celui que Dieu manifestera. » Quand vous serez arrivés au 
jour de sa manifestation, vous serez éclairés par lui. Dis (toi, 
qui es le Bfib) : Tous ceux qui étaient avant moi ont attendu 
mon jour. Lorsque j'aurai été manifesté, j'établirai ce qui 
sera leur religion. Puis, alors, vous serez tous instruits du 
chemin (qu'il faut suivre). Gela est l'indication utile pour eux 
dans (la poursuite de) la vérité, si vous voyez juste. 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième dit : L'ex- 
plication de la balance K C'est le souffle de « Celui que Dieu 
manifestera. » La vérité sera victorieuse par son moyen, 
comme ce qui remporte la victoire sur L'ombre au moyen du 
soleil et après le coucher * ; certainement vous serez à la hau- 
teur de l'Exposition (de la foi) et (de la [conviction) des mar- 
tyrs, si vous tenez compte de la balance '. 

Le quatrième paragraphe après le dixième, c'est l'explica- 
tion de la supputation. De même que la balance, c'est la vé- 
rité : ainsi que tout ce qui est révélé dans l'Exposition (de la 
foi), de (même la supputation) est ce dont Dieu demande 
compte à l'homme et à toutes choses. mes serviteurs, crai- 
gnez ! 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième : — En 
vérité, le Livre de Dieu provient de la vérité (même), c'est-à- 
dire de la parole de Dieu par (l'intermédiaire de) ma langue, 
si vous avez foi en la vérité ! 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième : — En vé- 

1. Ce mot Balance indique la juste mesure d'attention que l'on donne 
du fond de l'âme aux enseignements religieux, en prenant soin de ne 
pas laisser les mauvaises passions ou la légèreté naturelle l'emporter 
sur le poids que doit avoir la sagesse . Alors il est évident que le croyant 
ne peut avoir l'attention requise que par la grâce ; c'est donc de la grâce 
qu'il s'agit ici. 

2. Après la mort du Bâb. 

3. C'est-à-dire que, lorsque la mort du Bâb vous aura fait perdre les 
avantages de son enseignement, vous n'en resterez pas moins aussi 
éclairés et aussi fermes dans la foi que le requièrent les préceptes et que 
le montre le dévouement des martyrs, si vous ne négligez pas ce qu'il 
faut pour conserver la grâce. 

31 

482 " APPENDICE. 

rite, le paradis, c'est l'amoar de Dieu, puis, sa satisfaction, et, 
certes, cela est la vérité sans égale ! Certes, nous, nous serons 
à perpétuité dans elle ! Celui qui se reporte à ce qui est dans 
le paradis, celui-là est celui qui se reporte à « Celui que 
Dieu manifestera. » Et, donc, est-ce que vous n'entrerez pas 
dans le paradis ?Et, certes, le feu (de l'amour), avant qu'il 
soit métamorphosé en la lumière du feu de Dieu, c'est-à-dire 
en « Celui que Dieu manifestera, » avant que ce (dernier) ne 
vous ait inspiré son souftle, entrez dans ce feu ! Et, certes, 
ce feu de l'amour est dans la vérité ! Il n'y a rien d'égal à lui, 
si vous êtes une fois entrés en lui, c'est que vous considérez 
toute son excellence ! 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième : — L'ex- 
plication du feu que je n'aimerai jamais, c'est Texplication 
de celui qui ne croit pas en « Celui que Dieu manifestera,  
c'est-à-dire celui qui n'a pas cru précédemment. Celui qui 
se rapproche de ce (dernier) ne se rapproche pas du feu (de 
l'amour). En vérité, ô mes serviteurs, craignez ! 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième : — L'heure 
dans laquelle Dieu donnera des explications par sa parole 
(l'heure du jugement), si cela lui plaît, certainement ayez-y 
foi ! 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième : — Je 
n'ai pas révélé, dans l'Exposition, le jardin de la nature de la 
sublimité (la nature de Dieu); (j'en ai Jaissé le soin) au temps 
de « Celui que Dieu manifestera. » Puissiez-vous croire à ses 
préceptes ! 

LA TROISIÈME UNITÉ. 

Dieu ! au nom de Dieu, le très grand, le très saint ! En 
vérité, moi, je suis Dieu ! 11 n'y a pas de Dieu, excepté moi, et, 
en vérité, ce qui est en dehors de moi, c'est ma création. Si 
elle suit la bonne direction, dans ma direction, elle devient 
comme le miroir dans lequel est perçu le soleil de ton ascen- 
sion *. Voilà ma création ! dis : En vérité, ô ma création, tu 
viens de moi ; dès lors, adore ! 

1. Dieu parle ici au Bàb. 

. LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 483 

Et, certes, le premier paragraphe de la troisième Unité, 
soyez convaincus de ce qu'il contient. Tout ce qui porte le 
nom d'une chose m'appartient, et ce que tu possèdes, cela est 
ce qui est à moi ! Dis : En vérité, ô ma création, dans la der- 
nière manifestation (au jour du jugement dernier), tu possé- 
deras de mon bien donné par moi. 

Ensuite le deuxième paragraphe (dit) : Ce que je dis c'est 
la vérité ! Je crée par son moyen tout ce que je veux ! Certes, 
la vérité sort de la vérité, et, certes, ce qui est en dehors de 
la vérité est en dehors de ma parole, c'est-à-dire en dehors 
de ce que tu annonces. Dès lors, tout ce qui est erreur et 
tout ce qui est certitude, existe assurément à l'état mani- 
feste par ce que tu dis. Dis : En vérité, ô mes serviteurs, 
adorez ! 

Ensuite le troisième paragraphe (dit) : Lorsque nous te fe- 
rons comparaître au jour du jugement, alors, dans ce que 
nous avions révélé auparavant (avant ta mission), nous rejet- 
terons encore ce que nous avions révélé précédemment, au 
temps où tu as reçu la permission d'enseigner), et, en vé- 
rité, nous sommes le patient K 

Ensuite le quatrième paragraphe dit : Nous ne t'avons 
rien révélé pour ceux qui t'ont précédé (les prophètes anté- 
rieurs), et rends grâce (du surcroît de faveur que tu as eu de 
plus qu'eux). En vérité, l'avantage que nous t'avons accordé 
en plus est comme l'avantage du Koran sur l'Évangile, c'est- 
à-dire l'avantage de Mohammed à l'égard de Jésus. Dis : En 
vérité, ô mes serviteurs ! attendez (patiemment) ma manifes- 
tation dans le dernier jour. 

Ensuite le cinquième paragraphe (dit) : En vérité, les 
tombes de l'Unique * se lèveront lorsque nous appellerons 
(toute chose) au jour de ma manifestation. Alors vous re- 
viendrez à moi. Certainement elles se sont levées autrefois 
en moi '. En vérité, ô mes serviteurs, vous reviendrez à moi ! 

1. Nous saurons attendre jusqu'à la fin des temps pour faire con- 
naître la Yérité tout entière. 

2. Des dix-neuf impeccables qui composent l'Unique. 

3. C'est-à-dire que les dix-huit disciples et le Bàb n'ont jamais été 
morts dans la pensée de Dieu. 

484 APPENDICE. 

Ensuite le sixième paragraphe (dit) : Tout ce qui porte le 
nom d'une chose quelconque, cela n'est pas en dehors de la 
création, et il n'y a pas de tiers entre cela et moi. Dis : Certes, 
je suis la vérité ! et, certes, il n'y a hors de moi, assurément, 
que la création ! Donc, en vérité, ô mes serviteurs, vous ver- 
rez ma manifestation dans le dernier jour. 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Jamais on ne me 
contemplera tout entier jusqu'à ce qu'on m'ait vu (au jour 
du jugement), et toutes les explications que j'ai révélées à 
ceux qui sont en rapport avec moi  cela a lieu de même entre 
toi et les prophètes qui t'ont précédé ou qui te suivront *. Dis : 
Ce sera là le plus auguste des paradis, si vous contemplez 
Dieu, après (avoir compris) son explication. Dis : N'attendez 
aucune chose pour l'amour de moi, si ce n'est après que vous 
aurez aperçu que ce qui est en cette chose tourne à ma satis- 
faction. En vérité, ô vous qui m'aimez^ adressez tous vos dé- 
sirs vers « Celui que je manifesterai % » dans la vie *. 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : En vérité, tout ce 
que nous avons créé de toutes choses est (défini) dans cette 
explication. Attachez-vous à l'étudier. 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : Ce qui est dans cette 
explication, certes, a été révélé dans les (dix-neuf) personnes 
de l'Unité. Il vous faut lire ces préceptes : Dieu atteste qu'en 
vérité, lui, il n'y a pas de Dieu, sinon lui, le miséricordieux, 
le seigneur du trône, le sublime I Dieu, il n'y a pas de Dieu 
sinon lui, le protecteur, l'Eternel ! Dieu, il n'y a pas de Dieu 
sinon lui, le roi, le souverain, le tout-puissant, le manifesté, 
l'incomparable, le grand ! A lui appartiennent les noms de la 

1. C'est ce que les Sunnites rendent par le mot leqa. Les Mbys ont 
adopté la même expression ; il s'agit des prophètes qui jouissent de 
l'entretien de Dieu et sont en contact avec sa nature. 

2. C'est-à-dire que la révélation que Dieu fera de sa nature, bien 
que de plus en plus étendue à mesure que les temps passeront, ne sera 
jamais complète jusqu'au jour du jugement. 

3. L'homme ne doit accorder son attention et ses désirs qu'à ce qui 
plaît à Dieu, et ce qui lui plaît, c'est la foi que le Bàb vient annoncer. 

4. Cela signifie, à la fois que Dieu manifestera son mandataire en 
lui faisant revêtir les formes de la vie, et aussi qu'il lui donnera le ca- 
ractère dont il sera revêtu en lui conférant la valeur numérique du 
mot hyy, la vie, valeur que l'on a vue plus haut. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 485 

perfection, à lui, adressent leurs prières tout ce qui est dans 
les Cieux et sur la terre et tout ce qui est entre les deux. Dis : 
Gloire à lui! il n*a pas de compagnons comme vous lui en 
attribuez. Dieu, il n'y a pas de Dieu sinon lui, le vrai^ le sa- 
vant, l'immuable, l'omnipotent! A lui appartiennent les 
noms de la perfection! Tout ce qui est dans les cieux et ce 
qui est sur la terre se prosterne devant lui, ainsi que ce qui 
est entre les deux! Il est le sublime, le chéri M 

Ensuite le dixième paragraphe (dit) : Ce qui est dans le 
(présent) chapitre se concentre dans le verset (qui suit) : Vous 
êtes le nombre de toutes choses*. Lorsque vous réunissez en 
un l'âme et le souffle (lorsque vous vous absorbez dans une 
méditation profonde), lisez et ne soyez pas muets'; ensuite 
réfléchissez. Dieu atteste qu'en vérité, Lui, il n'y a pas de 
Dieu sinon Lui! De Lui vient l'action créatrice et le décret 
(créateur). Il donne la vie et il donne la mort. Puis il donne 
de nouveau la vie. Et en vérité, Lui, c'est Lui le vivant! Il ne 
meurt pas. L'empire de toutes choses est dans son poing. Il 
crée ce qu'il veut par ses décrets. En vérité, Lui, il est om- 
nipotent! 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième : Ce qui a 
été révélé dans ce (livre), au premier verset, (c'est-à-dire): 
« Au nom de Dieu le très grand, le très saint », considérez-le 
comme produisant les lettres de l'Unique. 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : 
(Au sujet de) ce qui est rapporté ici, considérez la première 
lettre comme correspondant au Point*. Celui-ci est « Celui 
que Dieu manifestera. » Les Lettres de la vie sont, à l'égard 
de ce dernier, comme un miroir à l'égard du soleil. Ainsi, 
occupez-vous (de même) à réfléchir en vous tous les attributs 

1. Il y a dans cette série de noms divins, dix-neuf noms qui corres- 
pondent aux dix-neuf personnes saintes formant l'Unité. 

2. Ceci s'adresse à l'unité formée de dix-neuf. 

3. C'est-à-dire ne négligez pas de lire constamment et de faire parler 
votre esprit. 

4. Le Point, c'est Dieu; c'est le principe de toutes choses incarné 
dans tous les prophètes, partant dans le Bàb. Ainsi, le Bàb est le point 
dans les dix-neuf, ce qu'étaient Moïse, Jésus, Mahomet, ce que sera 
aussi u Celui que Dieu manifestera ». 

486 APPENDICE. 

et toutes les qualités qui dépendent de lui (Celui que Dieu 
manifestera), afin d'en avoir une appréciation parfaite (quant 
à leur nombre de dix-neuf et aux particularités qui s'y rat- 
tachent). C'est là l'essence de l'explication. Celle-ci expose 
la nature de « Celui que Dieu manifestera, » d'après ce qu'est 
celle de son Seigneur, afin que vOus la compreniez : En 
vérité, moi, je suis Dieu. Il n'y a pas de Dieu sinon moi, le 
roi, le manifesté, le souverain. Dis : Ce qui est en dehors de 
moi, c'est ma création. Que tous m'adorent! Dis : Dieu est 
mon maître; et vous, en vérité, ne donnez en aucune chose 
d'associé à Dieu, votre Seigneur, et n'adressez vos prières à 
personne sinon à Dieu, votre Seigneur, le miséricordieux! 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Ne cherchez pas à connaître le commencement et la fin, si ce 
n'est par le moyen du Livre S et, certainement^ restez tran- 
quilles tous et chacun chez vous*. Puissiez-vous être modérés! 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
En véritéj apprenez par cœur tout ce qui est révélé dans 
cette Exposition. Donnez-lui une forme (matérielle) pareille 
à une façon de tableau très soigné. Ne l'écrivez pas d'une 
autre façon que celle qui lui convient; puis garantissez (le 
volume ainsi produit) par une reliure excellente. Et qui que 
ce soit qui en parlera avec des expressions eii dehors de la 
convenance et du respect, le voile tombera sur lui. Ne soyez 
pas du nombre de ceux pour qui le voile existe M 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième (dit) ; 
Si vous croyez en Celui que je manifesterai au jour du juge- 
ment, alors, en vérité, vous avez été avec moi et pour moi dans 
toutes vos existences (successives); vous (y) avez été des 
croyants, et, s'il n'en est pas ainsi, demandez pardon à Dieu ! 
Dès lors, repentez-vous (de vos erreurs)! 

1. C'est-à-dire : Ne demandez pas à Dieu d'autres explications que 
celles qui sont dans le hvre actuel, et ne sollicitez pas d'autres preuves 
que celles qu'il vous y donne. Par exemple, ne cherchez pas à obtenir 
des miracles. 

2. Ne vous agitez pas pour satisfaire une curiosité inutile et pro- 
hibée. 

3. Un voile tombera entre le coupable et la compréhension du Livre. 
Il n'y pourra rien saisir. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 487 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
faites rien que suivant ce que nous vous avons révélé, et 
n'ordonnez rien que dans la même (limite). Dis : En vérité^ 
Lui, il est le soleils En vérité, il vous détermine (tels que 
vous devez être) ainsi que vos actions. (Celles-ci) sont comme 
des miroirs où l'on voit ce que vous aimez. (En suivant la 
règle tracée ici), vous vous trouverez conversant avec la 
vérité. 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième (ditj : 
N'écrivez pas mes signes sinon de la plus belle écriture en 
tant qu'il est en votre pouvoir, et si, eu égard à un seul (écri- 
vain), il y a une lettre qui ne soit pas de la plus belle écriture, 
(alors) relativement à lui, son travail est perdu*. (Il en est 
ainsi pour tout le monde), excepté pour les enfants, pendant 
le temps qu'ils apprennent (à l'école). 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième (dit) : A 
celui qui veut écrire la parole de Dieu, dis : Exécute d'abord 
pour toi-même un exemplaire excellente Ensuite, donne 
(une copie) à qui tu voudras, et cela, certainement, c'est la 
mesure exacte de la vérité. 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ô mes serviteurs, dépensez du bien (que vous tenez) 
de moi (au profit) de ce qui a été révélé par rapport a moi, 
dans la proportion où vous le pourrez faire. C'est pourquoi il 
t'a été révélé ce que vous devez (exécuter). Si vous trouvez 
quelqu'un dont l'écriture ait une valeur égale à celle de la 
terre entière et de ce qui est dessus, certes, donnez-lui (tout 
cela), afin qu'il écrive les noms : le Secourable, l'Éternel 
(et ceux qui suivent). Et tout ce que je vous ai ordonné, au 

1. Le Bâb est le soleiL 

2. Dans toutes les religions, dans le christianisme même, avant l'in- 
vention de l'imprimerie, copier les livres saints constitue une bonne 
œuvre. Le Bâb dit ici que, si une copie est défectueuse, môme d'une seule 
et unique lettre, le copiste perdra tout le mérite qu'il aurait acquis 
sans cela. Ce précepte, très sage, est malheureusement très mal suivi 
dans l'état actuel de persécution et de trouble. J'ai eu dans les mains 
des copies où les interprètes bcâbys eux-mêmes ne pouvaient voir le 
texte, à travers les lettres incorrectes et les fautes, que parce qu'ils le 
savaient par cœur. 

3. Cette règle existe aussi chez les juifs. 

488 APPENDICE. 

sujet de l'excellence de l'écriture, ne saurait jamais être que 
pour la meilleure compréhension des âmes (du sens des 
mots), c'est-à-dire pour vos enfants (vos œuvres). Ensuite, 
certainement vous serez réunis parmi les comptés (ceux qui 
font partie du compte des élus). Dès lors, rendez-moi grâces! 

LA QUATRIÈME UNITÉ. 

Le premier paragraphe de la quatrième unité (dit) : 
Dieu! Au nom de Dieu^ le très grand, le très saint! En vérité, 
je suis, moi, Dieu! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, le plus 
sublime de ce qu'il y a de plus sublime ! En vérité, je t'ai 
créé et j'ai déterminé pour toi deux emplois : c'est-à-dire un 
emploi suivant lequel tu ne verras jamais en lui (en cet 
emploi) que moi-même, et, par cet emploi, tu raisonneras sur 
moi de cette manière-ci : En vérité, je suis moi 1 II n'y a pas 
de Dieu sinon moi, le Seigneur des mondes * ! — Par l'au- 
tre emploi, tu me prieras et tu me rendras grâces, et tu me 
loueras, et tu m'adoreras, et tu seras, à mon égard, du nom- 
bre de ceux qui se prosternent. Voilà le premier paragraphe 
de la quatrième Unité. 

Ensuite je passe au deuxième : Dis : Celui qui rentre en 
moi rentre en Dieu, mon Seigneur, et celui qui ne rentre pas 
en moi ne rentre jamais en Dieu. Dès lors, rapportez à sa 
considération ce commandement, que vous recevez ici*. 

Ensuite, dans le troisième paragraphe, (il est dit) : Je ne 
dois pas être adoré (comme je le suis par) ceux qui m'adorent 
suivant un (autre) commencement '. C'est-à-dire que l'es- 
pèce de ton commencement était décrétée pour le temps qui 
a précédé et pour celui qui a suivi ta manifestation, dès 

i. C'est-à-dire : pensant de Dieu ce qu'il pense, lorsqu'il dit de lui- 
même : En vérité^ je suis moi! il n'y a pas de Dieu, etc. 

2. C'est-à-dire : Pensez que cet ordre a été donné relativement à lui. 

3. Ce que le Bàb entend ici par commencement^ bedà, c'est la règle, 
ce sont les préceptes d'un culte particulier, fixés par Dieu avant 
même l'apparition, la manifestation de ce culte. Le Bàb dit ici qu'il 
ne faut plus adorer Dieu d'après les institutions des prophètes précé- 
dents, mais d'après celles qu'il apporte et qui étaient décrétées alors 
qu'il était encore dans le ventre de sa mère, et arrêtées dans leur vé- 
rité éternelle. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 489 

l'époque où tu étais confiné dans le ventre de ta mère. Si tu 
ne t'y étais jamais remué (dans le ventre de ta mère), en vertu 
de cette possibilité de mouvement (que tu as eue)% tu ne 
serais pas parvenu à mon commencement', et, en vérité, 
toi, tu es unique'. Je n'ai créé, par rapport à. toi, rien de 
comparable, ni d'égal, ni de semblable, ni de symétrique, 
ni de pareil. C'est ainsi que je crée ce que je veux, et, en 
vérité, moi, je suis moi, le tout-puissant, le savant I 

Ensuite, dans le quatrième paragraphe, (il est dit) : En vé- 
rité, j'ai créé l'essence de toutes choses (de manière à la 
résumer) dans la forme de Thomme, et j'ai déterminé (toute 
nature de formes) dans « Celui que je manifesterai. » Dis : En 
vérité, moi (le Bâb), je suis le premier d'entre vous, extrait 
de vous-mêmes, par rapport à vous! En vérité, ô mes servi- 
teurs, attendez votre supérieur*! 

Ensuite, dans le cinquième paragraphe, (il est dit) : Tous 
les cycles de préceptes sont des (commandements) d'amour 
(aboutissant) à moi. En vérité, ils prescrivent mon adoration. 
Dis : vous^ femmes et hommes, attendez « Celui que je ma- 
nifesterai. » Celui-là est votre bien-aimé. Tous, dans les 
nuits et dans les jours, vous le désirez. 

Ensuite, dans le sixième paragraphe, (il est dit) : En vérité, 
ne demandez pas (à comprendre) ce que je fais, et tout pro- 
vient de mon unité (d'essence), et « Celui que je manifeste- 
rai, » interrogez-le. Et j'ai déterminé « Celui que je manifes- 
terai » pour être votre gardien. Dis : Si vous interrogez (le 
Bâb) sur ce qu'il fait, comment croirez-vous en moi (Dieu)? 
Et, en vérité, lui, certainement, il vous interrogera sur toutes 
choses, et ne répondez que la vérité. 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Toutes choses ont 
leur commencement en moi : vous l'avez. Et toutes choses 
sont en toi; certes, elles reviendront à moi. 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : Tout ce qui est dans 

1. Si tu n'avais jamais eu la vie qui t'a fait trouver le mouvement 
dans le ventre de ta mère. 

2. Tu n'aurais jamais pu être l'intermédiaire de la révélation actuelle, 
qui ne pouvait avoir lieu sans ton incarnation. 

3. Aucun prophète n'aurait pu te suppléer, 

4. Celui que Dieu manifestera. 

4»0 APPENDICE. 

tes préceptes et qui a été révélé par rapport à toi a la puis- 
sance de créer, de sustenter, puis de faire mourir et de rap- 
peler à la vie^ 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : Celui qui s'élève 
par l'effet de cette Explication devient un roi. Il est le gardien 
de toute ma puissance. Dis : Détermine donc pour moi, ô 
Dieu, (que je sois) celui qui est le plus puissant des puis- 
sants! Certainement (vous bâbys) écrivez son nom'' et ce qu'il 
fait; certainement, je vous en récompenserai lorsque vous 
retournerez à moi (en vous rendant) très supérieurs à ce 
que vous étiez parmi mes ouvriers, et, certainement, vous 
guiderez, au jour de la manifestation du jugement dernier, 
(les troupes de mes) fidèles, afin que la récompense soit don- 
née suivant la justice. Certainement, nous avons établi que 
tous ceux qui coopèrent à cette (œuvre actuelle) sont des 
croyants. 

Ensuite le dixième paragraphe (dit) : N'enseignez que ce 
qui a été révélé dans cette Explication ou ce qui est composé 
à son sujet, suivant la science (numérique et alphabétique) 
des lettres, et, (enfin), ce qui résulte de la connaissance de 
cette Explication. Dis : En vérité^ ô mes serviteurs, soyez re- 
tenus et n'inventez rien! (n'ajoutez rien de votre crû à ce 
qui est dans l'Explication). Puis apprenez par cœur (la doc- 
trine) et répandez-(la). 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ne transgressez pas les limites et ne donnez pas d'af- 
fliction (à ceux qui) suivent les règles de l'Explication, et 
n'attristez personne, et, certes, c'est là la plus grande des 
prescriptions. Puissiez-vous ne pas être attristés par « Celui 
que je manifesterai, » et quiconque sort de la limite (tracée 
ici), « Celui que je manifesterai » ne jugera pas qu'il soit 
dans la droite voie, et nul ne sera considéré comme étant 
dans la droite voie, si ce n'est celui que « Celui que je mani- 

1. Ceci doit s'entendre non seulement dans le sens mystique et intel- 
lectuel, mais aussi dans le sens talismanique. 

2. Le nom du Bâb. Il y a dans le texte votre nom, parce que le nom 
du prophète est pris pour celui de toute la réunion des fidèles, et réci- 
proquement. C'est un usage très général en Asie. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 491 

festerai » y conduira. Dis : En vérité, ô vous qui êtes dans la 
droite voie, marchez avec fermeté dans ma voie 1 

Ensuite le deuxième paragraphe après le commencement 
du dixième (dit) : En vérité, ô mes serviteurs, délaissez les 
sanctuaires de la terre *^ et ce qu'ils ont (de gloire, d'honneurs), 
transportez-le à l'Unique*. 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ô mes serviteurs, magnifiez les demeures de l'Unique 
en tant que vous le pourrez ! 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
En vérité, ô mes serviteurs, si vous cherchez protection prés 
de ces sanctuaires, il convient que vous soyez respectés par 
les hommes, et que ceux-ci n'exercent pas de pouvoir sur 
vous (tant que vous occuperez de tels asiles ^). Ceci est 
afin que vous soyez protégés au jour du jugement par ceux- 
là qui seront suscités hors de leurs tombeaux, et les choses 
ne se passeront pas comme aujourd'hui; vous serez efficace- 
ment protégés par eux, et vous opérerez par leur moyen, 
quand seront brisés les cieux et la terre et ce qui est entre 
les deux, quand vous entendrez (Pappel dernier) ; et, dès lors, 
comment ne savez- vous pas ce qui vous importe*? 

Ensuite, dans le cinquième paragraphe après le dixième, 
(il est dit) : Et n'empêchez personne de chercher protection 
auprès de Dieu, ni par conséquent auprès des Lettres de sa 

1. C'est-à-dire la Kaaba de La Mecque et les tombeaux sacrés de 
Médine, de Kerbela et de Meshhed ou de Goûm. 

2. L'Unique étant composé de dix-neuf existences saintes, les tom- 
beaux des dix-neuf personnages qui en ont été animés sont indiqués 
ici par le mot V Unique, bien que ces tombeaux soient dispersés en des 
lieux différents, et que même il en manque un, le corps de Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh, le premier des apôtres, ayant été brûlé après le 
martyre du saint, et les cendres jetées à la mer. 

3. Ceci est destiné à transférer aux tombeaux des saints bàbys le 
droit d'asile aujourd'hui attaché à ceux des saints musulmans. 

4. Au jour du jugement dernier, ceux qui auront respecté le droit 
d'asile aux tombeaux des saints auront acquis un droit à la protection 
de ceux-ci, et cette protection ne sera plus bornée et souvent précaire 
comme on la peut avoir en ces temps-ci : elle sera toute puissante et 
couvrira ceux qui seront autorisés à la réclamer. Comment donc pour- 
riez-vous hésiter à remplir le devoir qui peut vous acquérir un tel 
bien? 

492 APPENDICE. 

vie (les 18), dans le temps où règne la manifestation*, et cela 
jusqu'au jour dernier, et, avant ce (jour), réglez votre con- 
duite sur ce qui précède, et, certes, de même lorsque quel- 
qu'un cherche asile auprès de l'Unique (Dieu c'est-à-dire 
les 19), si on lui accorde son chemin libre, (cela) est meil- 
leur devant Dieu que si on lui met obstacle. En vérité, ô 
serviteurs, tenez-vous en relation (avec les lieux saints)! 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ô mes serviteurs, venez à ma maison. C'est la maison 
que Dieu a créée. Voilà ma maison ! Donc ne trafiquez pas de 
ce qui constitue ses dépendances ^ Autant que vous en aurez 
la puissance, certes, il faut que vous en augmentiez la gloire ! 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
trafiquez pas des dépendances de la maison ^ C'est le temple 
de Dieu, et, certes, vous tous, restreignez-vous dans les 
limites de vos biens, suivant la mesure que vous en possé- 
dez*. En vérité, que vos amis le sachent ^ Alors ceux qui 
auront cherché protection (auprès de la maison de Dieu), ce 
qu'ils auront aimé, en vérité, ils l'écriront®. Et, en vérité, le 
temple sacré' est ce (lieu-ci), qui enfantera en lui « Celui 
que Dieu manifestera*, » c'est-à-dire ce (lieu) où je l'enfan- 
terai. Dis : La vocation d'Ahmed (de Mohammed) est l'Expli- 
cation que je donnée Vous, entrez dans ce (temple, qui est) ici, 
afin d'y faire la prière, et n'ayez pas d'espoir en ma maison ni 

1 . Dans le temps où la religion du Bàb est triomphante. 

2. Du territoire qu'elle occupe et des alentours. 

3. Il s'agit ici du lieu où le Bàb a été emprisonné, près d'Ardebyl, 
et où il a écrit cette exposition. 

4. Ne cherchez pas à augmenter vos richesses en achetant ou en 
vendant la maison ou ses dépendances. 

5. Que tous vos corehgionnaires soient instruits de ce commande- 
ment. 

6. Ceux qui auront joui des immunités des lieux saints écriront et 
feront connaître à tous les avantages qui les auront remplis de joie, et 
s'ils n'étaient pas bâbys, ils le deviendront, ainsi que les personnes 
instruites par eux de leur bonne fortune. 

1. Il faut intercaler ici mentalement cette phrase : « n'est pas la 
Kaabade La Mecque, mais ce lieu qui enfantera, etc. 

8. « Celui que Dieu manifestera » naîtra dans la prison du Bàb. 

9. C'est-à-dire qu'il définit sa propre mission comme analogue a 
celle que Mahomet a remplie. 

LE LIVRK DES PRECEPTES. 493 

dans cette vocation (analogue à celle d'Ahmed), à moins que 
vous ne vous mettiez en possession de ce chemin où vous mar- 
cherez sans hésitation. Celui qui a le pouvoir d'entrer en moi 
ou dans ma maison n'en deviendrait pas possesseur! C'est- 
à-dire qu'il faut vous introduire auprès de « Celui que je 
manifesterai. » Par là vous entrerez dans la maison de Dieu, 
votre Seigneur, et vous serez confondus (de respect) devant 
lui et vous adorerez ! 

Puis le huitième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, si vous avez envie d'aimer à faire le pèlerinage de ma 
maison, donnez à l'Unité des (19) surveillants, assis à leur 
place, quatre miskals d'or. En vérité, eux, ils s'associeront à 
vous dans la perfection de l'amitié, et, certainement, (l'obli- 
gation de donner cette somme est remise) à ceux qui ne le 
peuvent pas. Et celui (des serviteurs du temple) qui exerce 
l'autorité, et celui qui obéit, et celui qui sert, et celui qui lit 
(dans le sanctuaire), puissenl-ils rendre grâces (à ceux qui 
leur donnent les quatre miskals d'or*)! Le pèlerinage a pour 
but de vous faire connaître le Seigneur de la maison. Donc, 
franchissez la porte de la maison*. C'est ce (pèlerinage) qui 
vous instruit dans la science intérieure de l'intérieur de ce 
qui est visible dans le visible. Cette (œuvre a pour but) moi- 
même au jour du jugement '. En vérité, ô mes serviteurs, ap- 
prenez ! 

1. Le Bâb parle ici au présent, dans la certitude que sa prison de- 
viendra le temple qu'il annonce. Chacun des 4 miskals vaudra 19 ké- 
rats d'après la division en 19, qui est fondamentale dans la nouvelle foi 
et qui s'étend à tout absolument. Ainsi, Tannée a 19 mois et le mois 
19 jours, et le jour 19 heures, etc. Chacun des miskals d'or se réfère à 
un des quatre archanges. Il y aura aussi en l'honneur de ces quatre 
grandes existences, quatre grands voiles étendus sur les murailles du 
temple, l'un blanc, l'autre jaune, l'autre vert, l'autre rouge, tous en 
soie. Outre les 19 places de lUnité des 19 surveillants et celles des 
subdélégués, des lecteurs et des serviteurs qui ont été énumérés, il y 
aura aussi 19 places pour les hommes et 19 pour les femmes. On exé- 
cutera des processions et des cérémonies pompeuses au son de la mu- 
sique. 

2. Les Shyytes, dans leur pèlerinage à La Mecque font le tour de 
la Kaaba, mais n'y entrent pas. Ici, les bâbys marquent leur supé- 
riorité. 

3. C'est-à-dire de vous attirer à moi au jour du jugement. 

494 APPENDICE. 

Cette (œuvre) est pour que vous espériez en « Celui que je 
manifesterai. » En vérité, c'est comme quelqu'un qui mar- 
cherait du côté (de Celui que je manifesterai). (Quoil) dès 
lors, vous ne monteriez pas à Lui ! Dans ce temps (au jour 
du jugement), vous monterez tous à ma maison en plus grand 
nombre qu'auparavant, et ceux-là (qui ne viendront pas) 
resteront derrière le voile à l'égard de Celui (Dieu) qui a 
établi la maison (pour être sa) maison *. 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Si vous voulez empêcher que les femmes ne se fassent du 
chagrin, ne leur refusez pas ce qu'elles désirent (quant au 
fait d'aller en pèlerinage) pourvu qu'elles n'aient pas (à essuyer) 
trop de fatigues dans le chemin % et lorsqu'elles sont (domici- 
liées) sur le territoire du sanctuaire*. Mais celles-ci (les 
femmes), lorsqu'elles veulent entrer dans le sanctuaire, (il 
faut que ce soit pendant) la nuit, et qu'alors elles s'assoient 
à leurs places (indiquées) devant l'Unité des surveillants, et 
on leur expliquera Celui qui les a créées, et, ensuite, elles 
retourneront dans leurs demeures. 

Et si elles désirent l'amour de leurs maris et de leurs en- 
fants, cela vaut mieux pour elles, et qu'elles ne s'occupent 
pas de ce qui pourrait leur donner du chagrin. Et, en vérité, 
vous (femmes), vous avez été créées pour vous-mêmes et pour 
vos enfants *. Donc vous n'êtes pas maîtresses de faire des 
voyages, et, certes, rendez grâces à Dieu pour ce dont il vous 
a dispensées ! Et Dieu est le Savant, le Sage ! 

En vérité, ô Unité des surveillants chargés de ÏAlèf et du 
Ja'% ne demandez à personne de l'argent. Certes, chacun 
connaît ce qui est commandé à cet égard, et vous, qui êtes 
sous ma main et que nous avons établis pour la conservation 

1. l,es incrédules ne verront pas Dieu et ne jouiront pas de ses bien- 
faits. 

2. Les pèlerinages sont un des plus grands plaisirs des femmes 
persanes. 

3. Parce qu'alors il y a peu de peine. 

4. Le Bâb fait ici allusion à la faiblesse physique des femmes, et aux 
soins constants que leur santé réclame. 

5. Aux soins desquels tout ce qui est du temple est remis depuis le 
commencement jusqu'à la fin. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 495 

de ma maison, adorez-moi ! Et, en vérité, moi, je vais et je 
viens dans cette maison et vous n'en savez rien ! Et, en vé- 
rité, faites du bien à tous ceux qui entrent dans ma maison. 
Puissiez-vous me contempler ! 

LA CINQUIÈME UNITÉ. 

Dieu ! au nom de Dieu, le très grand, le très saint! En vé- 
rité, moi, je suis Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, le pri- 
mordial du primordial ! Certes, j'ai révélé dans le premier 
paragraphe de la première unité que vous deviez élever une 
unité de temples (c'est-à-dire 19) dans le lieu où je suis né en 
tant que cela sera en votre pouvoir. 

Ensuite le deuxième paragraphe (dit) : En vérité, par ma 
grâce, vous élèverez les temples du Vivant K Ensuite le nom- 
bre des lumières qui seront (allumées) dans ces temples, 
entretenez-le ' ! 

Puis le troisième paragraphe (dit) : Certes, nous avons dé- 
terminé le cycle de dix-neuf mois (pour chaque année). Puis- 
siez-vous tout organiser (conformément à la constitution de) 
rUnité ! 

Puis le quatrième paragraphe (dit) : Nommez-vous tou- 
jours de mes noms% et, certainement, nous t'avons déterminé 
(toi le Bâb) pour être (le représentant de) ma valeur. Dis : 
En vérité, ô ma création, que tous tes désirs s'adressent à 
moi, et appelez-vous des noms de Mohammed, et d'Aly et de 
Fathemèh, et de Mehdy, et de Hady*. Et, en vérité, de 
toutes les lettres de ton nom nous avons déterminé d'autres 

1. C'est-ù-dire un groupe de dix-huit temples, valeur indiquée par 
le mot « le Vivant, » comme on l'a vu plus haut. 

2. 11 doit y avoir, dans les temples, 2.000 flambeaux. 

3. L'importance majeure des noms pour ceux qui les portent est 
une théorie primitivement assyrienne. Les juifs et les musulmans 
l'ont eue également de tout temps. Une tradition du Prophète dit : 
.s.Lç**»3l ^j» J V^ V^~^'' ^^^ noms descendent du ciel. 

4. Ceci veut dire aussi : Appelez vous des noms de Mahomet, d'Aly 
et de Fathemèh, et vous serez bien dirigés et vous dirigerez bien. Aly, 
Mohammed sont les deux noms du Bâb. Gourret-oul-Ayn se nommait 
aussi Fathemèh. 

496 APPENDICE. 

noms^ Dis : Tous (les hommes) viennent de moi, et_, en vé- 
rité, moi je viens de Dieu, mon Seigneur, et il n'est personne 
qui procède de Lui, sinon Dieu ! Celui-là (Dieu) est le souve- 
rain des mondes ! Celui-là est le chéri des mondes ! Celui-là 
est le possesseur des mondes ! Celui-là est le but que se pro- 
posent les mondes î Celui-là est l'adoration des mondes ! Ce- 
lui-là est le désiré des mondes ! Celui-là est votre Dieu, et 
votre roi, et votre Seigneur, et votre maître, et votre souve- 
rain^ et votre possesseur, et le célébré des mondes ! 

Puis le cinquième paragraphe (dit) : Et, certainement, vous 
prendrez à celui qui n'a jamais pénétré dans l'Explication' 
tout ce qu'il possède. Et s'il embrasse la foi, rendez-le lui. 
(Cette règle doit être observée partout), si ce n'est dans les 
pays 011 vous n'avez pas d'autorité. 

Puis le sixième paragraphe (dit) : Si une terre est conquise 
par (les partisans de) l'Exposition, qu'on lui prenne ce qui 
a le plus de valeur, pour le (donner) à celui qui commandera 
les fidèles, et (ensuite) conservez les existences (ne mettez per- 
sonne à mort pour cause de religion). En vérité, il ne faut 
pas faire de changement à l'égard de celui qui fait le com- 
merce (dans le pays conquis ') et s'il n'y a personne (qui se 
livre à ce genre d'occupation), qu'on fasse le commerce en 
mon nom avec la valeur de ce (qui aura été pris aux infidèles), 
et que (celui qui sera proposé à cet emploi) prélève un droit 
pour lui même, sur toute (somme de) mille qu'il vendra ou 
qu'il achètera (jusqu'à concurrence) de cent; (c'est) le don 
qui est fait par moi à « Celui que je manifesterai dans la 
vérité. » Ensuite il (le préposé) prendra le prix du Hâ (le 
cinquième) et il le conservera pour les lettres primitives 
(les 49), sous l'œil des croyants; ensuite il prendra le Waw 
(le sixième) pour (les femmes, les enfants et l'entretien des 
tombeaux) des martyrs; ensuite il mariera avec (le reste de 
l'argent les gens de) la religion qui sont sans ressources. Puis 

i. C'est-à-dire que tous les noms commençant par une des lettres 
qui entrent dans la composition des noms indiqués ci-dessus sont éga- 
lement donnés de Dieu. 

2. A celui qui n'est pas bâby, à l'infidèle. 

3. Il faut le laisser librement trafiquer comme il faisait auparavant. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 497 

il* fera du pays ce qu'il voudra. Et il donnera à chacun, dans 
son armée, selon son droit, et s'il y a quelque chose de surplus 
(en dehors du partage du butin), il l'emploira (aux dépenses) des 
temples, ou bien, il le donnera tout entier aux fidèles, ce qui 
vaut mieux, suivant la (prescription) du livre de Dieu, et (il le 
donnera) de manière à ce que tous (les fidèles) sur la terre 
aient quelque chose (du butin). C'est là le bienfait de Dieu! 
En vérité, lui, il est le bienfaisant, le généreux. 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Tout ce qui vient 
aux mains des (partisans) de la foi est pur, et ce qui appartient 
(encore) à ceux dont la croyance est en dehors (c'est-à-dire : 
aux musulmans, aux chrétiens, aux juifs), l'est également 
aussitôt que cela tombe au pouvoir (des vrais croyants). Dieu 
fa accordé une faveur en te permettant de trafiquer avec tes 
frères (d'abord), puis (en second lieu) avec les gentils. Dis : 
Lorsque quelque chose vient (aux mains de) celui qui croit à 
l'Explication, cette chose est pure dès cet instant. En vérité, 
ô mes serviteurs, il vous faut rendre grâces! Et, certainement, 
faites le commerce comme il vous plaira dans tout l'univers. 
Plaise à Dieu que vous deveniez possesseurs de tout ce qui 
est agréable! 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : Lisez l'Exposition ! 
Par cet exercice, vous deviendrez maîtres des perles de l'o- 
céan de l'Exposition; et ne vous contentez pas à moins de 
dix-huit chapitres (par séance), En vérité, si vous n'avez pas 
appris (à comprendre l'Exposition), dites: « En vérité;, lui, il 
est Dieu, mon Seigneur! et je n'associe rien à Dieu, mon 
Seigneur! » (En agissant ainsi), certainement;, il ne vous ar- 
rivera aucun mal au jour de mon retour, et alors vous serez, 
par (la vertu de) votre propre parole, (mis) au nombre des 
justes. Il ne te sera (d'ailleurs) d'aucun profit que tu écoutes 
l'exposition de ma manifestation, si tu es de ceux qui restent 
assis (dans une foi inerte et muette). 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : Tenez compte de 
moi dans les noms de toutes choses, en prononçant mon nom, 
et quand même (l'idée du) danger serait dans ton cœur, sois 
au nombre de ceux qui tiennent compte de mon nom! 

1. Le Bâb ou ses lieutenants. 

32 

498 APPENDICE. 

Le dixième paragraphe (dit) : En vérité, je t'ai donné les 
formes et les cercles ^ et je t'ai témoigné ainsi ma faveur. Dis : 
Toute l'Exposition (est contenue) dans ceux-ci (les formes et 
les cercles). Certes, tracez-en autant que vous pourrez, afin 
de les lire ! 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : Et 
certes^ faites l'Azayyem* à chaque naissance d'enfant cinq 
fois et debout, et après chaque fois, prononcez dix- neuf fois 
(ces paroles) : Nous croyons tous en Dieu et nous mettons 
tous notre foi en Dieu et nous avons tous commencé en DieU;, 
et nous retournerons tous en Dieu et nous tirons tous notre 
joie de Dieu! 

Au moment de la mort, il faut faire l'Azayyem trois fois, 
puis dire dix-neuf fois: Nous sommes tous les serviteurs de 
Dieu! Puis, après avoir fait l'Azayyem une première fois 
(il faut dire) : Nous tous, nous nous prosternons devant Dieu; 
nous tous, nous sommes les sujets de Dieu; nous tous, nous 
adressons nos prières à Dieu; nous tous, nous rendons grâces 
à Dieu ; nous tous, nous sommes dans l'attente de Dieu 1 » 

Et, en vérité, vous enterrerez les morts dans le cristal ' ou 
bien dans la pierre polie. Puissiez-vous prendre là votre de- 
meure 1 

En vérité, vous établirez la règle qu'une pierre gravée 
soit placée dans la main gauche du mort, portant le signe 
ordonné *. Puissiez-vous être glorifiés! 

Le Miroir (le Bâb)^ reflète relativement à Dieu ce qui est 
dans les cieux et sur la terre et ce qui est entre les deux. Dieu 
est savant, tout puissant, grand! Dis: le Miroir établit la dé- 
termination au sujet de ce qui a été révélé dans le livre su- 

1. Ce sont deux espèces de talismans de construction fort ancienne. 
Les formes représentent une étoile à cinq pointes, dont chaque ligne est 
composée de versets spéciaux; au milieu, et dans les cinq comparti- 
ments formés par l'intersection des lignes, sont écrits des noms de 
Dieu. Ce talisman est destiné aux hommes. Celui qui est attribué aux 
femmes est de forme ronde et beaucoup plus compliqué. 

2. La récitation de la série des noms de Dieu. 

3. Il faut entendre par là les marbres transparents de Maragha ou 
de Yezd qui sont d'un grand et très ancien usage dans les cimetières 
musulmans. 

4. La pierre doit être une cornaline; le signe, c'est le mot Allali 

LE LIVRE DÈS PRÉCEPTES. 499 

blime, et l'empire des deux et de la terre et de ce qui est 
entre eux appartient à Dieu, et Dieu est savant, tout-puissant, 
grand ! 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : 
Mettez un peu de la terre du premier et du dernier avec le 
mort que vous enterrerez*. 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Ecrivez un testament en vue de « Celui que je manifesterai. » 
C'est là ce que vous écrirez en vue de Dieu, si vous avez 
pleine foi en lui ! 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
Le nom de Dieu vous purifie lorsque vous répétez soixante- 
six fois: Dieu, Dieu est le plus pur! Ensuite le Point (le Bâb) 
vous purifie, ainsi que ce qui vient de lui, en fait de révéla- 
tions de Dieu, et ses paroles, si vous êtes convaincus de leur 
vérité. Ensuite tout ce qui se rapporte à la loi (purifie) ; 
ensuite ce dont on change la constitution (purifie) ' ; ensuite, 
le feu, l'air, l'eau, la terre (purifient par le frottement) ; 
ensuite le soleil (purifie) lorsqu'il sèche. En vérité, ô mes 
serviteurs, il en est ainsi ! Donc, rendez (moi) grâces I 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
La semence des êtres animés est pure. C'est de là que vous 
êtes créés ! Mais, en vérité, embellissez vos corps ^ Puissiez- 
vous être (toujours) dans un état agréable ! 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit): Toute 
chose qui n'a pas de pareille (qui est meilleure que les autres) 
appartient à Dieu, c'est-à-dire à « Celui que Dieu manifes- 
tera. » Organisez toute chose d'après le nombre de l'Unité 
(d'après la division par 19). En vérité, ô mes serviteurs, sup- 
putez d'après ce (chiffre), et lorsque le coucher du soleil (arri- 
vera *) alors vous posséderez par vous-mêmes, en mon nom, 

1. Les bâbys disent que, dans chaque sépulture, il faut mettre un 
peu de la terre où ont été enterrés le premier chiffre de l'Unité, le Bàb, 
et le dernier des 19, Hadjy Mohammed Balfouroushy. 

2. Du métal, si on le fait fondre, un meuble si on en change la 
forme, etc. 

3. Lavez-vous après les relations sexuelles. 

4. La mort du Bâb. Le Bâb a toujours été convaincu qu'il serait 
martyrisé. 

800 APPENDICE. 

et, au jour de ma manifestation (au jour du jugement), cer- 
tainement, vous le rendrez M 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième (dit) : 
Répétez tous les jours, quatre-vingt-dix-neuf fois: « Dieu est 
très auguste. » Et révérez-moi ! 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième (dit): 
Vous avez la permission (entière) de vendre et d'acheter, (ô 
vous) tous mes serviteurs, du moment que vous êtes mutuel- 
lement satisfaits de vos transactions, et (même) ceux-là (n'ont 
point de tort) qui trafiquent de ce qu'ils désirent (dans le 
moment même '). 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Dans ce que vous voudrez peser, que le miskal soit de dix- 
neuf khamès d'or ou d'argent », et déterminez la base de Ja 
valeur monétaire, pour le premier (métal), à dix mille dinars 
et pour le second, à deux mille, et si la valeur (de la monnaie) 
est abaissée pour tout (l'or et l'argent), ne dépassez pas (ce- 
pendant) la limite (fixée ici) de Tunité (formée de 19 khamès) 
et ne vous servez pas d'une autre mesure dans votre empire, 
et (il n'est pas permis) à quelqu'un d'abaisser la monnaie en 
rien de façon à ne pas lui donner sa véritable valeur*. 

Prenez (pour donner au Bâb) cinq cent quarante miskals 
(de [votre bien) et le cercle de l'année ne sera pas fini (que 
vous verrez des marques de) ma faveur dans le développe- 
ment de votre fortune). Puissiez- vous rendre grâces ! 

1. Tant que le Bàb était vivant, lui seul possédait pour son peuple. 
Après sa mort, chacun a pu, en droit, se considérer comme maître de 
sa fortune, mais seulement à titre d'usufruitier, car tout appartient à 
Dieu, dont le Bàb était le représentant, et, au jour du jugement, il fau- 
dra rendre compte de l'usage fait du capital prêté et des intérêts. 

2. Ce chapitre, autorise l'usure à tous ses degrés, tous les genres 
de commerce et de transaction, tous les genres de marchés, et n'oppose 
l'action restrictive de l'autorité religieuse qu'en cas de fraude. Il 
permet aussi implicitement, de l'avis des docteurs bâbys, le commerce 
fait par les entants, même au-dessous de treize ans^ ce qui est défendu 
par la loi mosaïque et l'Islam. 

3. Il est, sous la loi musulmane, de 24 nokhouts. 

4. Ici le cas est prévu où la monnaie bàbye venant à succéder à la 
monnaie musulmane, les vainqueurs voudraient tirer avantage des 
différences de poids entre leur miskal et celui des populations soumises, 
ce qui est défendu. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 501 

Ensuite, après (les premiers débuts de votre existence po- 
litique)^ si vous vous trouvez (placés) sous l'autorité d'un roi, 
ne dépassez pas les limites (qui vous sont imposées) à son 
égard par l'Exposition. Remettez-lui de chaque miskal d'or 
cinq cents dinars et de chaque miskal d'argent cinquante. 
Puisse (ce roi) au jour de ma manifestation porter secours 
à la religion de son Seigneur! Et que (le roi) n'ait pas besoin 
de prendre même un kérat en dehors de son dû; et (le tribut 
qui lui est alloué par la loi) suffît, si (toi, roi,) tu es du nombre 
de ceux qui craignent Dieu! 

Ne demandez pas aux hommes (la somme) pour laquelle ils 
sont inscrits (au rôle des contributions), afin de n'affliger 
personne; car eux-mêmes savent ce qu'ils ont à faire. S'ils ne 
donnent pas (ce qu'ils doivent légalement au fisc), certes, en 
vérité, ils tomberont dans les comptes (de Dieu), et même, 
assurément, j'ai ordonné que tous les hommes soient en 
crainte depuis le moment de leur naissance jusqu'à celui de 
leur mort. Ils ne sont maîtres de rien ayant de la valeur; 
c'est pourquoi (il convient) qu'ils me rendent grâces! Ce que, 
en vérité, je vous ai permis n'existe que par la vertu de « Ce- 
lui que Dieu manifestera. » En vérité, nous avons permis que 
vous soyez ses serviteurs! Puissent-ils (ceux qui ne le connais- 
sent pas encore) tourner leurs affections vers lui, et ils ne 
formeront pas de jugements (hostiles) à son égard, et ils ne 
seront (ni les sujets ni les causes de) l'affliction. Sache que 
cela (provient) de ma vertu et de la vertu de mes noms qui, 
si on les considère, ne sont pas autre (chose) que moi-même ! 
En vérité, ô ma création! certes, vous serez sauvés par les 
lettres primitives*. 

LA SIXIÈME UNITÉ. 

ODieu! au nom de Dieu, le très grand, le très saint! En 
vérité, moi, je suis moi, Dieu! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, 
le protecteur ; le protecteur! En vérité, j'ai révélé l'Exposition 
et je l'ai établie pour être un document venant de moi à 

1. Qui sont à la fois les 19 noms sacramentels et les 19 individualités 
saintes et toutes les séries de 19 qui s'y rattachent et composent l'u- 
nité. 

502 APPENDICE. 

l'égard des créatures! Elle contienlce qui n'a pas d*égal : c'est- 
à-dire les préceptes de Dieu. Dis : L'univers entier est en 
impuissance devant eux (ces préceptes) ! Elle (l'Exposition) 
contient ce qui n'a pas d'équivalent : c'est par elle que vous 
avez à prier Dieu. Elle contient ce qui n'a pas de semblable ; 
c'est elle que nous sommes occupés à expliquer. Celle-là, c'est 
VAlif, entre les deux Bàbs ^ (Arrêtez-vous) à contempler la 
porte * (qui conduit à Dieu). Elle contient ce qui n'a pas de 
parallèle ; c'est elle qui est l'essence de la science et de la 
philosophie. Vous devez vous convertir à elle. Elle contient 
ce qui n'a pas de pareil ; c'est ce qui donne lieu aux con- 
testations des gens du Fars' : mais, certainement, (vous qui 
êtes fidèles), vous faites les tœzyms à l'Unique*! Et n'écri- 
vez pas les paragraphes (des livres saints), sinon (en pre- 
nant soin que) les versets ne soient jamais (au-dessous du 
nombre de) deux mille ^ et, dès les premiers nombres (du 
verset que vo.us copiez), je vous avertis, ô mes serviteurs, 
d'être diligents ! 

Et j'ai permis que chacun portât sur lui mille lignes à son 
choix. Qu'il prenne plaisir à les lire, et qu'il soit du nombre 
de ceux qu'un charme (puissant) garantit ^ 

En vérité, la ligne doit être de trente lettres; mais si vous 
écrivez les signes orthographiques^ alors, comptez-la pour le 
chiffre Mym Ensuite, écrivez de la manière la plus excel- 
lente et apprenez par cœur. C'est là le précepte de la pre- 

1. La Porte et le Bâb. 

2. Le Bàb, -w^Lj. 

3. Seyd Aly-Mohammed, le Bàb, étant de Shyraz, c'est dans le Fars 
que sa doctrine a été d'abord répandue et discutée. 

4. Vous prononcez aux temps requis la série des noms divins. 

5. Toutes les fois que vous ferez, pour votre usage, un extrait des li- 
vres saints, prenez garde de n'en jamais copier et réunir moins de 
deux mille versets. 

6. Ces lignes, que le Bàb permet de porter sur soi, doivent être em- 
ployés comme talismans préservatifs. 

7. La ligne des copistes actuels est de 50 lettres. Le Bâb la veut plus 
courte ; mais son calcul qui ne suppose pas la présence des voyelles et 
des signes auxiliaires, se corrige ensuite au cas où ces derniers seraient 
employés. — La lettre Mym vaut 40 ; ainsi, dans cette hypothèse, le 
copiste aura le droit de compter et de faire payer 40 lettres à la ligne. 

LE LIVRE DES PRÉ(:EPTF:S. 5^3 

mière (lettre de rjUnité (du Bâb). En y obéissant), vous de- 
meurerez en Dieu. 

Ensuite, le deuxième paragraphe (dit) : Vous pouvez bâtir 
des habitations sur toute la terre, et rendre agréable votre 
propriété * ; et, toute chose, il faut l'arranger de la meil- 
leure manière, suivant votre pouvoir. Et qu'une fontaine ne 
porte pas témoignage (de sa pureté) suivant la mesure ordi- 
naire*. En vérité, ô mes serviteurs, révérez-moi ! Cela (l'eau), 
c'est la meilleure de toutes les choses, si vous le savez ! 

Ensuite, le troisième paragraphe (dit) : Et n'habitez pas dans 
cinq régions, à moins que d'être mon serviteur dévoué '. 

Ensuite, le quatrième paragraphe (dit) : Et lorsque vous vous 
saluez entre vous, dites : « Dieu est très grand ! » ensuite, 
répondez : « Dieu est très sublime 1 » Ensuite, que les femmes 
disent : « Dieu a le plus grand prix (ou la plus grande 
beauté) !» et : « Qui aime Dieu, est ce qu'il y a de plus accom- 
pli (ou de plus élégant) ! » Oh, vénérez-moi ! 

Ensuite, le cinquième paragraphe (dit) : En vérité, l'eau 
est pure, purifiante, purifiée dans une tasse, (et d'elle) tout 
aussi bien que (de la mer) on rend témoignage dans le juge- 
ment qu'on porte de la mer (lorsqu'on dit qu'elle est 
pure *). 

Ensuite, le sixième paragraphe (dit) : Désormais, effacez 
tout ce que vous avez écrit, et ne vous occupez plus que de 

1. Il faut entendre par là que les maisons doivent toutes avoir des 
bassins et des réservoirs d'eau qui les rendent fraîches et permettent 
de les laver constamment en y entretenant ainsi la propreté. 

2. Suivant le Ku7 — Le Kur représente à peu près un mètre cube 
d'eau, et, suivant nombre de docteurs musulmans, cotte mesure est 
toujours pure quoi qu'il arrive; mais si l'on enlève une cuillerée de cette 
eau, les argumentateurs subtils déclarent qu'elle perd son immunité. 
Le Bâb veut qu'on juge de la pureté de l'eau par des motifs purement 
naturels. 

3. Ces cinq régions sont : le Fars, le Khorassan, le Mazendérân, 
Téhéran, l'Azerbeydjan. C'est une idée analogue à celle de Mahomet ne 
voulant que des fidèles en Arabie. 

4. Il faut pour que l'eau soit pure, qu'elle le soit matériellement, que 
ni odeur, ni saveur, ni apparence ne révèle en elle la putridité. Le 
contact d'un être ou d'un homme frappé d'impureté légale ne rend 
pas l'eau impure pour les bàbys, ce qui a lieu, au contraire, chez les 
musulmans et les juifs. 

504 APPENDICE. 

l'Exposition et de celui sous l'ombre duquel vous avez été 
amenés à la vérité (le Bâb). 

Ensuite, le septième paragraphe (dit) : Unissez le Ba à 
VElif, parce qu'en vérité, nous l'avons révélé dans le Livre, 
puis révérez-moi * ! Dis : Dans les villes, (il faudra donner pour 
douaire à la femme) 95 miskals d'or et, dans les villages, la même 
somme (de miskals) d'argent, (en diminuant suivant la posi- 
tion du marié), jusqu'à ce qu'on arrive à dix-neuf miskals, 
suivant que ce nombre de l'unité a été révélé. (C'est ainsi 
qu'il faudra calculer) lorsque le contrat de mariage (aura 
lieu'). 

Puis, ornez votre ornement (votre fiancée) ! puis, glorifiez 
votre gloire ! Et, en vérité, que tous (ceux qui sont présents 
au mariage) mettent leurs cachets (sur le contrat), ensuite, 
que tous disent : En vérité, tous, nous tenons notre joie de 
Dieu, et certes, en vérité, Dieu a établi que toutes les essences 
de la terre auraient le désir de voir créer « Celui que (Dieu) 
manifestera, » c'est-à-dire celui que Dieu aime. Certes, (il con- 
vient) que (ces essences) soient au nombre de ceux qui ren- 
dent grâces! 

Ensuite, le huitième paragraphe (dit) : Ne raisonnez qu'au 
moyen des versets (révélés ici), et assurément, celui qui ne 
raisonne jamais par leur moyen, il n'y a pas de science en 
lui, et ne reconnaissez aucun miracle en dehors de celui-ci : 
(la révélation de l'Exposition). Puissiez-vous, au jour de ma 
manifestation, vous montrer fermes croyants d'une façon ins- 
tantanée! Et (pour cela), certes, il vous faut lire ceci! Et, en 
vérité, prenez-le comme un fortifiant pour vos yeux ! Puissiez- 
vous, au jour de ma manifestation, n'avoir pas les yeux cou- 
verts ! 

Ensuite, le neuvième paragraphe dit : Habillez-vous de vê- 
tements de soie (au jour de vos noces), et si vos moyens vous 
le permettent, ne portez que cela. Et quant à ces vêtements 

1. Unir le Ba à VÉlif, signifie marier les sexes, parce que a est la 
première lettre de abn, le fils, et ocelle à& bnet, la fille; en outre, 
parce que Élif est 1 et Ba 2, ce qui produit 3 ; puis, parce que le mot Ba 
signifie l'acte générateur, etc. 

2. 5 fois 19 font 95. et le mot Zillah, « pour Dieu, en vue de Dieu, » 
vaut également 95. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 505 

dont VOUS serez couverts au moment du mystère de votre bon- 
heur, faites-les faire d'or et d'argent*, et si vous n'en possé- 
dez pas de tels^ n'en soyez pas affligés. En vérité, moi, je suis 
votre Seigneur, et je vous en donnerai dans votre dernier ju- 
gement, si vous êtes croyants à moi et à mes préceptes. 

Ensuite, le dixième paragraphe ^dit) : Et, en vérité, portez 
à votre main une cornaline rouge, et faites-la graver, afin de 
rendre témoignage, par ce moyen, qu'en vérité, « Celui que 
je manifesterai » est le vrai dans lequel il n'y a pas de doute, 
et que tous les êtres ont été créés par son entremise. Dis : 
« Dieu est la vérité, et certes, tout ce qui est en dehors de 
a Dieu est création, et nous sommes tous ses serviteursM » 

Ensuite, le premier paragraphe après le dixième (dit) : Dis : 
En vérité, ô Mohammed, ô mon maître, ne me frappe pas 
jusqu'à ce que je sois arrivé à l'âge de cinq ans, et si même 
il ne s'en fallait que d'un clin d'œil : et, assurément, mon 
cœur est délicat et faible'; et après cet (âge de cinq -ans), 
donne-moi de l'éducation, et ne me fais pas passer les bornes 
de ce qui, est convenable* et, si tu veux me frapper, ne me 
frappe pas plus de cinq coups, et ne me frappe pas sur la 
chair sans qu'il y ait entre elle et (le bâton ou la main) 
une couverture, et en vérité, si tu dépasses le droit (à cet 
égard), ta femme t'est interdite pour quatre-vingt-dix jours, 
cl si tu n'as pas (de femme), tu donneras à celui que tu auras 
frappé 90 miskals d'or, si tu veux être au nombre des fidèles. 
Ne frappe jamais que très doucement, et lorsque tu apprends 
à lire aux enfants, que (toi et eux) soyez assis sur un siège, 
banc ou fauteuil. En vérité, cela (le temps qu'ils passent à étu- 

1. Le luxe des habits est très recommandé par le Bâb, en contradic- 
tion avec la loi musulmane, qui déclare la prière sans valeur quand 
l'homme qui la fait porte des habits précieux, la soie, les broderies d'or 
et d'argent étant particuhèrement interdites. 

2. C'est la sentence qu'il faut faire graver sur les cachets de cornaline 
rouge dont il est ici question. 

3. Cette défense au maître d'école de frapper les enfants avant l'âge 
de cinq ans est adressée par le Bâb à un Mohammed qui avait été son 
maître et qui l'avait indiscrètement battu, ainsi que les autres en- 
fants. 

4. C'est une recommandation aux maîtres d'éviter les vices qui exis- 
tent trop dans les écoles musulmanes. 

506 APPENDICE. 

dier) n'est pas compté dans leur vie et, certes, permets-leur 
tout ce qui peut les rendre heureux, (les rires, le jeu). 

En vérité;, apprenez-leur l'écriture Shikestèh*! C'est celle- 
là que Dieu aime et qu'il a déterminée pour être la porte (qui 
fait pénétrer) en lui par (la puissance) des caractères. Puissiez- 
vous écrire de telle façon que vos cœurs s'éprennent de cette 
(écriture), à cause de son attrait, et faites-en un germe pour 
« Celui que je manifesterai. » Alors qu'il désirera (vous avoir) 
à lui, il vous attirera de la même manière (que nous l'avons 
été nous-mêmes) lorsque nous écrivions ce livre (en commu- 
nication étroite avec Dieu). 

En vérité, je viens de te prescrire ce qui peut te donner une 
règle, afin que tu n'affliges pas le trône de ton Seigneur* dans 
ce petit enfant (qui lui appartient) et que tous ceux qui sont 
en Dieu ne soient pas affligés. Dis : Si tu rends témoignage 
(à la foi) en ce points les biens que je t'ai donnés ne te seront 
jamais enlevés. En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi! 

Ensuite, le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
rapproche pas le Tha du Gaf [ne divorce jamais), et si tu es 
dans l'obligation de le faire, attends alors le cercle (d'une 
année). Il se peut que tu te prennes d'afl'ection pour l'Unité 
(pour l'union). Et sache qu'il y a une permission donnée à 
ceux qui tiennent (à leurs femmes) de se réconcilier avec elles 
quatre-vingt-dix fois, (même) après qu'ils ont attendu un 
mois'. Puissiez-vous ne pas demeurer dans l'ombre des portes 
qui mènent hors de la vérité! 

Ensuite, le troisième paragraphe après le dixième (dit) : Et 
n'établissez pas pour la maison du Point (ce qui remplacera la 
Kaaba) plus de quatre-vingt-quinze portes, et ne mettez pas 
dans les demeures des Lettres (les dix-huit temples) plus de 

1. C'est l'écriture vulgaire. Les musulmans, au contraire, recomman- 
dent le Neskhy et le déclarent sacré. 

2. C'est du Bàb qu'il s'agit ici. 

3. Les musulmans ne peuvent reprendre la même femme que trois 
fois ; après quoi, pour y être encore autorisés, ils doivent lui faire contrac- 
ter un nouveau mariage, suivi d'un divorce et de trois mois de délai. 
Suivant quelques casuistes, il faut même que ce mariage se célèbre au 
premier étage d'une maison, le mari divorcé étant couché au rez-de 
chaussée. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 507 

cinquante portes. En vérité, ô mes serviteurs, comprenez, 
d'après ce fait, tout ce qui a trait à la connaissance relative 
(à moi et à mes saints). 

Ensuite, le quatrième paragraphe après le dixième (dit) ; 
Vous, au jour de Dieu, qui est le plus grand jour (de l'année*) 
prononcez le nombre de toutes choses (qui est) : « Dieu atteste 
qu'en vérité. Lui, il n'y a pas de Dieu sinon Lui, l'auguste, 
le chéri! » et si vous êtes inspirés (réellement) par le souvenir 
de sa puissance, (ajoutez) : « le Tout-Puissant! » vous mettez 
(ainsi) le sceau (à la formule). Ensuite, dans cette même nuit, 
prenez devant vous, en fait d'ustensiles de Dieu (d'assiettes 
pleines de nourriture), depuis le nombre dix-neuf jusqu'au 
« Protecteur » (le nombre de deux mille et un*). Cette per- 
mission est donnée à celui qui peut. Mais ne vous affligez pas 
si vous ne le pouvez faire. 

En vérité, devant Dieu, placé sur le trône, se tient TUnité 
(composée des 49) ; dis : Cette (unité), c'est moi-même (le 
Bâb) : rendez grâces! Dis : Cela est le jour du Point! Les 
jours du nombre du Vivant (18), consacrés au Vivant (les 
dix-huit jours du premier mois) (passent ensuite). Puis (vien- 
nent) les mois du Vivant, les 18 mois restant sur les 19. 
(A.vec le temps qn'i s'écoule) vous avancez (graduellement) 
dans l'océan de la création. 

Ensuite, le cinquième chapitre après le dixième (dit) : Et, 
certes, il faut vous lever, lorsqu'étant tous rassemblés, vous 
écoutez lire (ce qui a trait à) « Celui que Dieu manifestera, » 
(à ce moment où l'officiant dit :) « Au nom de l'Immuable M » 
Certainement, vous inclinerez la tête au nom de l'Immuable, 
qui est l'Éternel! Ensuite dans la neuvième année vous verrez 
beaucoup de choses excellentes *. 

1. C'est le Nôrouz, le premier jour de l'année persane. 

2. C'est une exemption particulière à cette fête. Dans la vie ordinaire 
les Mbys ne mangent que d'un seul plat à chaque repas. 

Mustegas, le Protecteur, vaut, en additionnant toutes les lettres 
par le grand calcul, dans l'ordre de Vabdjed, 2001. 

3. Sous cette dénomination, il se cache deux sens : Gaym signifiant 
Vlmmuable, s'applique à Dieu ; mais comme il figure aussi avec le sens 
de « celui qui est, « il s'applique au Bâb, et l'on ^produit ainsi une 
synthèse où le Bâb et Dieu sont identifiés. 

4. Nous avons dépassé cette neuvième année. Elle arriva deux ans 

508 APPENDICE. 

Ensuite, le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
faites pas de voyages si ce n'est pour (les choses de) Dieu, en 
tant que vous avez les moyens (de vivre sans voyager), jus- 
qu'au temps où Dieu aura fait sa manifestation. Et en vérité, 
il vous est imposé d'aller trouver (Dieu, dans les lieux de pè- 
lerinage). Certes, nous avons été créés pour cela. Si vous 
pouvez aller à pied (faites-le). (Aucun pèlerinage) n'est indis- 
pensable pour vous, si ce n'est celui de la maison (où le Bâb 
est né), ensuite le lieu du Point (où il a été emprisonné), 
si cela est en votre pouvoir; ensuite (allez) au Lieu du Vivant 
(aux dix-huit Tombeaux), si vous le pouvez. Au cas où vous 
auriez l'intention d'aller faire le commerce, ne restez pas 
(absent) plus de deux années, si vous allez par terre ; et si 
c'est par mer, plus de cinq ans. Si quelqu'un dépasse (ces 
limites), il payera comme amende (aux pauvres) deux cents 
miskals d'or, s'il le peut, et s'il ne le peut pas, d'argent. 

(Ne voyagez pas) sans emmener vos femmes avec vous. 
Puissiez-vous, (vous qui êtes) sous la loi de l'Exposition, n'af- 
fliger personne! Celui qui contraint quelqu'un à voyager, 
quand même ce ne serait que d*un pas, ou qui entre dans la 
maison de quelqu'un avant d'en avoir obtenu la permission, 
ou qui voudrait tirer quelqu'un de sa demeure sans son 
consentement, ou qui prétendrait enlever quelque chose 
d'une maison sans droit, sa femme lui est interdite pour 
dix-neuf mois, ou s'il transgresse l'ordre de Dieu sur toutes 
ces prescriptions, en quoi que ce soit, il est nécessaire pour 
le sectateur de l'Exposition qu'on exige de lui 95 miskals d'or. 

Et celui-là qui commet une violence sur quelqu'un, quiB 
celui qui en a connaissance et qui peut agir le réprime, 
quand bien même une année (se serait écoulée depuis) ; et il 
faut que (le coupable) comparaisse et qu'il fasse réparation. 

S'il ne comparaît pas, pouvant (le faire), sa femme lui est 
interdite pendant dix-neuf jours, et elle ne lui sera pas per- 
mise de nouveau, tant qu'il n'aura pas donné 49 miskals d'or 
s'il le peut, et d'argent, s'il ne le peut pas. 

après le martyre du Bâb, et on y Tit se produire Hezret-è-Ezzel, le se- 
cond [Bâb, qui est un ensemble de choses parfaites et qui « tient la 
clef du monde entre ses mains ». 

LK LIVRE DES PRÉCEPTES. 509 

Cette (règle est prescrite) afin que personne ne soit violenté 
sous (la loi de) l'Explication. 

Celui qui élève la voix sans raison, sort des bornes pre- 
scrites à l'homme. En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi! 

Ensuite, le septième paragraphe après le dixième (dit): Ce 
qui sort des animaux, ne le redoutez pas (comme légalement 
impur), à moins que vous ne préfériez (l'éviter pour votre 
satisfaction ) 

Ensuite^, le huitième paragraphe après le dixième (dit) : 11 
vous est défendu, dans votre Loi, de jeter les yeux sur les 
papiers des autres, à moins qu'ils ne le permettent, ou bien 
que, le sachant, ils ne 1 accordent. Puissiez-vous vivre et être 
bien élevés ! 

Ensuite, le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il est nécessaire, dans votre Loi, que vous fassiez réponse à 
celui qui vous parle, et vous interpelle sur oui ou non, ou 
quelque chose d'analogue. 

Lorsque quelqu'un écrit à quelqu'autre sur du papier, il 
faut que (cet autre) lui réponde aussi avec du papier 5wr le 
même sujet *, en tant qu'il le peut faire et sinon qu'il emploie 
un autre moyen. 

Celui qui renvoie un message écrit ou le déchire, ou qui, 
pouvant faire parvenir (une lettre destinée) à quelqu'un, 
n'en fait rien, ne sera jamais, à l'égard de Dieu, du nombre 
de ses serviteurs. 

LA SEPTIÈME UNITÉ. 

Au nom de Dieu, le très grand, le très saint ! en vérité, 
moi, je suis Dieu! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, le très 
juste, le très juste ! Dis : Certainement (il vous faut) écrire 
à nouveau l'Explication et tous vos livres sacrés lorsque (un 
cycle) est terminé (embrassant) les nombres du nom de Dieu 

1. Le Bâb explique qu'il n'y a pas d'impureté légale; mais que cha- 
cun est libre d'éviter la malpropreté. C'est un sentiment tout pareil au 
sentiment européen. 

2. Les interprètes prétendent aussi que le mot be-aserehou, que j'ai 
traduit : « sur le même sujet, » ordonne d'une manière vague de 
répondra « dans la même langue. » 

510 APPENDICE. 

(96 aos), en tant que vous le pouvez faire; sinon (faites ces 
nouvelles copies) à l'expiration des nombres du Ra et du Sa 
(202 ans), si vous ne pouvez pas (mieux) *. 

Puissiez-vous contempler une bonne situation (pour vous) 
au jour dernier ! Lorsque (l'on peut écrire) dans la deuxième 
(écriture) cela vaut mieux; sinon la première (écriture) 
conviendra, et si l'on ne trouve pas une écrilure égale à la 
sienne (à celle du manuscrit ancien), qu'on en prenne une 
autre, et après (qu'on s'est procuré ainsi une copie neuve en 
échange du texte primitif), qu'on le donne, ou bien qu'on le 
jette dans l'eau pour le détruire. Et lorsque vous écrirez vos 
livres, avant d'employer (aucune lettre de) l'alphabet, vous 
procéderez d'abord à la mention de l'Éternel. Puissiez-vous 
rendre grâces ! Voici le premier paragraphe de la (septième) 
Unité I 

Ensuite vous êtes au second paragraphe (qui dit) : Faites 
en vue de Dieu votre Seigneur tout ce que vous faites. Si vous 
aspirez à « Celui que Dieu manifestera, » en vérité, vous 
agirez pour Dieu, et si vous n'agissez pas en toute bonté, vous 
êtes dans le feu, et vous n'êtes nullement de Dieu, même 
sans avoir eu l'intention (de vous séparer de lui). 

Ensuite le troisième paragraphe (dit) : L'argent que vous 
avez emprunté, rendez-le aussitôt que cela vous est possible, 
et pour vous, (à l'instar de cette loi, accomplissez vos devoirs 
religieux) à l'expiration de chaque mois (de 19 jours), en écri- 
vant^ les uns pour les autres, un livre d'attestations au sujet 
de « Celui que Dieu manifestera. » Puissiez-vous^ au nom de 
sa manifestation, agir conformément à ce que vous aurez 
écrit I 

Ensuite le quatrième paragraphe (dit) : Pour vous, dans 
toute l'année, faites une retraite pendant un mois * au nom 
de Dieu. Puissiez-vous, au jour de la manifestation de Dieu, 

1. D'après cette prescription, les bàbys seront astreints à faire de 
nouveaux exemplaires de leurs livres tous les 96 ans, nombre fourni par 
l'addition des lettres  J » d'après le mode de calcul appelé grand. 

Le Ra et le Ba donnent 202, et forment le mot ^,^j rabb, le maître. 

2. Le mois Alà, le premier. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 511 

lui faire votre soumission 1 Qu'il ne sorte jamais de vos bou- 
ches que le nom de FUnité (19) ; et (toutefois) si vous parlez 
et faites vos affaires sans cela, il n'y a pas de péché pour 
vous * ! Dis : Tout ce que nous disons vient de Dieu et se rap- 
porte à Dieu ! 

Ensuite le cinquième paragraphe (dit) : Au jour de la ma- 
nifestation de Dieu, lorsque tout ce qui aura existé sera pré- 
sent, toute loi sera abolie pour ces existences, sinon ce que 
Dieu pourra commander (dans le moment même) * ! En vé- 
rité, ô mes serviteurs, vénérez-moi ! 

Et, en vérité, s'il faisait des prophètes de tous les êtres qui 
sont sur la terre, tous ces prophètes ne seraient que des man- 
dataires de Dieu ; mais il ne maintient jamais que celui qu'il 
veut, et Dieu est le savant et le sage ! 

Ensuite le sixième paragraphe (dit) : Ne portez pas des 
instruments de guerre entre vous, et ne vous costumez pas 
de manière à faire peur aux enfants '. Puissiez-vous ne pas 
affliger « Celui qui sera manifesté dans la vérité ! » 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Lorsque vous verrez 
« Celui que nous manifesterons, » demandez-lui la faveur de 
Dieu ; qu'il vous accorde sa faveur en venant s'asseoir sur vos 

1. C'est-à-dire que la perfection serait de ne parler que pour s'entre- 
tenir de Dieu, de ses émanations, de ses bienfaits. C'est là la voie 
étroite, et il est conseillé de la suivre. Mais ne pas la suivre, en rem- 
plissant d'ailleurs les devoirs d'obligation stricte, ne constitue pas en 
soi-même un péché. 

2. Certains docteurs entendent ce passage en ce sens, qu'au jour de 
la conclusion des siècles, les existences manifestées perdront toute 
réalité objective, sauf ce que Dieu en voudra établir d'une nouvelle 
façon, au moment même. On peut comparer ceci au passage de la Di- 
vine Comédie où le poète montre que les bienheureux, tout en ayant la 
pleine possession de leur individualité, ne la manifestent plus sous les 
formes qui appartenaient à cette individualité dans l'existence ter- 
restre. Ainsi ces cercles lumineux et ces étoiles qui sont les docteurs et 
les saints. 

3. Ceci parait en contradiction avec les prescriptions de conquête pro- 
mulguées plus haut et surtout avec les débuts extrêmement belliqueux 
du bâbysme. Mais les docteurs excusent plus qu'ils n'expliquent ces 
inconséquences par les difficultés des temps. Il en est qui blâment avec 
force et déplorent la tentative d'assassinat faite sur le roi. En réalité, le 
bàbysme est bien une religion piétiste et très opposée à toute violence* 

512 APPENDICE. 

sièges, et, en vérité, cela sera auguste, majestueux, grana . 
S'il boit une tasse d'eau de votre main, cela est meilleur que 
si tous les hommes et même toutes choses versaient l'eau de 
leur vie sur sa route*. En vérité, ô mes serviteurs, vous le 
verrez ! 

Ensuite le huitième paragraphe (dit): Chaque mois, l'un 
après l'autre, remplissez (un papier) de la mention du nom de 
votre Seigneur Dieu, le très auguste, de la plus belle écriture, 
et si vous avez oublié de le faire, il faut que votre héritier le 
fasse pour vous. Puissiez-vous, au jour de la manifestation de 
Dieu, avoir foi dans l'Unité première. Multipliez donc (ces 
talismans) ! 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : Celui qui s'élève, 
dans cette loi, au rang de roi, qu'il construise une maison 
de Dieu pourvue de cinq portes, puis (une autre maison avec) 
90 fenêtres, pour servir de lieu de réunion, avec 90 portes 
(consacrées) à « Celui que nous manifesterons, » afin que la 
terre (même) de ces constructions rende témoigne que le 
roi appartient à Dieu; en vérité, dans tout ce qu'il fait, il 
rend un témoignage conforme à celui de la terre de ces cons- 
tructions. En vérité, ô mes serviteurs, révérez-moi ! 

Ensuite^ le dixième paragraphe (dit) : Puis, en vérité, atta- 
chez (aux bras et au cou de) vos enfants, des figures augustes 
marquées du nopa de Dieu, fournissant le nom mystérieux 
(2000), Puissiez-vous, au jour du jugement, être sauvés par ce 
nom. 

Ensuite, le premier paragraphe après le dixième (dit) : 
Asseyez-vous pour écouter les leçons et (soyez assis également) 
pour faire la prière dans les jours de joie et (dans les jours) 
d'affliction *. Dès lors, révérez-moi ! 

Ensuite, le second paragraphe après le dixième (dit) : Si 
vous travaillez en vue de« Celui que je manifesterai, » certaine- 

i. Si vous entretenez une vie paisible et innocente, conforme en tout 
aux préceptes de la foi, cela vaut mieux pour vous que les transports 
de zèle qui, à un moment donné, peuvent vous porter à sacrifier votre 
vie et celle des vôtres, pour la cause sainte. 

2. Ce sont des jours désignés dans chaque mois pour remercier Dieu 
et s'affliger des fautes qu'on a commises. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 513 

ment vous ne ferez pas des œuvres vaines, en ce (sens) que, 
en vérité, vous rendrez grâces à Dieu et vous ne le savez pas* I 

Ensuite, le troisième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, emparez-vous de l'esprit de Dieu en vous rendant 
maître du sens intime des dix-neuf paragraphes *. Cela vaut 
mieux pour vous que toute autre chose excellente. Si vous 
connaissez la puissance des commandements de Dieu, (vous 
savez que) Dieu n'a rien créé de plus auguste I En vérité, fai- 
tes attention au mystère de son œuvre I 

Ensuite, le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il vous est interdit dans votre loi de faire pénitence entre les 
mains de qui que ce soit, si ce n'est devant « Celui que je 
manifesterai » ou celui qui en aura reçu mission spéciale de 
ce dernier ^ Mais vous demanderez pardon à Dieu, votre Sei- 
gneur, le Souverain (universel), et faites pénitence à Lui! 

Ensuite, le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
Prosternez-vous devant la porte de la ville qu'habite « Celui 
que Dieu manifeste » comme étant le lieu où il a (d'abord) 
apparu*! Puissiez-vous me vénérer! Et, en vérité, ne craignez 
pas ! 

Ensuite, le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Le 
jour de la manifestation sera révélé au roi ; qu'il écrive ce 
qui lui sera révélé de la part du Point ", et qu'il en avertisse 
les savants. Certainement, il manifestera (ainsi) la faiblesse 
de ceux-ci à tout habitant de la terrée Qu'il n'exerce pas 
son empire, dans son pays, sur celui qui ne croira pas à (sa 
déclaration), et de même (sur ceux qui n'auraient pas cru au- 
paravant à) ce qui s'est manifesté dans l'explication; excepté 
(toutefois) sur ceux qui font le commerce dans le pays (des 
bâbys). Dis : En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi'! 

1. Ceci est dirigé contre l'abus de la direction intérieure, et indiqué 
l'excellence des œuvres. 

2. C'est-à-dire, de chacune des prescriptions qui composent ce livre. 

3. Ceci est pour mettre fln à l'autorité des moullas. 

4. C'est Shiraz qui devient ainsi une ville sainte. 

5. Dieu. 

6. Les savants disputeront, ne croiront pas, et, après quelque temps, 
se verront confondus. 

7. Ceci implique un ordre de tolérance à l'égard des habitants infidèles 

33 

514 APPENDICE. 

Ensuite, le septième paragraphe après le dixième (dit) : Le 
jour du vendredi, au lever du soleil, prononcez ce verset : 
— Puissiez-vous au jour du jugement le prononcer entre mes 
mains! à moi, le Bâb, qui suis le soleil de la vérité : — « En 
« vérité ! Le prix soit sur toi de la part de Dieu, ô symbole du 
« (vrai) soleil levant I Atteste ce qu'en vérité Dieu lui-même 
« atteste par sa nature, qu'en vérité, Lui, il n'y a pas de 
« Dieu, sinon Lui, l'auguste, le chéri! » 

Ensuite, le huitième paragraphe après le dixième (dit) : 
Celui qui met en prison quelqu'un, sa femme lui est interdite^ 
et si (malgré cela), il s'en approche, il est prescrit sur lui (une 
amende) de dix-neuf fois dix-neuf miskals d'or chaque mois, 
(la prohibition et l'amende devant durer) pendant dix-neuf 
mois; et s'il se refuse à ce qu'il doit donner, qu'il soit rejeté 
(de la loi) au nom du Saint, et que le retour à la foi ne soit 
plus jamais admis de sa part*. En vérité, ô mes serviteurs^, 
vénérez-moi ! Et celui qui afflige quelqu'un avec intention 
en quelque chose, qu'il lui soit imposé une amende de dix- 
neuf miskals d'or de compensation, s'il le peut, et sinon d'ar- 
gent, à moins que celui (qui afflige) en ait l'autorisation* î 
Pour celui (qui cause l'affliction par) inadvertance, qu'il de- 
mande pardon à Dieu, son Seigneur, dix-neuf fois. Dis : en 
vérité, 6 mes serviteurs, vénérez-moi ! 

Ensuite, le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Est abolie pour vous tous la prière, sinon de décours en dé- 
cours (une fois par mois : alors vous ferez) dix-neuf rikaats, 
dont chacun sera accompagné d'un geyyâm, d'un gonout et 
d'un gezoud. Puissiez-vous, au jour du jugement, être debout 
entre les mains de Dieu ! ensuite, vous y agenouiller, ensuite, 

d'un pays bâby, sauf les commerçants, qui devront tous être bàbys ou 
s'en aller. Le novateur attache une importance extrême au commerce, 
parce qu'il veut que tout l'édifice social repose sur les arts et les habi- 
tudes de la paix Les commerçants sont ainsi, h ses yeux, une classe 
supérieure, dont les bàbys seuls doivent faire partie. Cependant, en 
dehors d'elle, il ne faut violenter personne. 

1. Ceci est dirigé contre le pouvoir civil, et c'est une barrière op- 
posée à sa puissance. 11 peut être ainsi mis hors la loi pour cause d'abus. 

2. A moins qu'il n'ait agi légalement et pour une cause juste, 
comme, par exemple, le magistrat qui punit un coupable régulièrement 
reconnu comme tel. 

LK LIVRK DES PHKCEPTES. 515 

y faire le gonout et ensuite la prosternation*. El (pendant 
tout le temps de la prière, ayez) dans vos cœurs les lettres de 
l'Unité (19)^ symbole de Dieu, votre Seigneur ! Puissiez-vous 
être sauvés par Lui ! Puis, révérez-moi et prosternez-vous de- 
vant Dieu I 

LA HUITIÈME UNITÉ. 

Lui ! Au nom de Dieu, le très grand, le très saint! En 
vérité, moi, je suis moi, Dieu ! Il n'y a pas de Dieu, sinon moi, 
le plus manifeste, le plus manifeste ! En vérité, regarde dans 
les livres ce dont nous avons, certes, porté témoignage à son 
sujet ! En vérité, toute œuvre que nous avons manifestée, cer- 
tes, elle est plus grande aux yeux de Dieu que tout ce que 
vous avez pu trouver de louanges * ! Dis : En vérité, lui, il est 
comme le soleil ! il n'est jamais comparable aux étoiles. En 
vérité, ô mes serviteurs vénérables, cela^ c'est le premier pa- 
ragraphe. 

Le second paragraphe. Dis : En vérité, lorsque vous le pouvez, 
(disposez de) dix-neuf feuilles de papier très bon, ensuite du 
nombre unique (19) de cornalines montées en cachets (en faveur 
de) vous-mêmes, et lorsque vous le pouvez, certes, agissez 
ainsi. Dis : Que personne n'hérite du mort, sinon son père et 
sa mère, et ses enfants, et sa femme, et son frère, et sa sœur, 
et celui qui l'a instruit. (Qu'on prenne l'héritage), après avoir 
fait les dépenses (nécessaires) pour le mort, (dépenses) qu'on 
prélèvera sur le bien (laissé par lui). Qu'on lui rende les hon- 
neurs (convenables) après sa mort, et (toutes les fois que) 
vous avez appris que quelqu'un est mort devant Dieu, soyez 
présents (à son convoi) et sortez (à cet effet) de vos assem- 
blées (d'affaires ou de plaisir). 

Ensuite, le troisième paragraphe (dit) : Vous, au jour du 
jugement, lorsque vous entendrez cet arrêt : « Toutes choses 
sont anéanties, sinon la nature divine ! » vous prononcerez le 
nom de votre Seigneur, le maître de la souveraineté et de 

1. Le texte décrit ici les trois opérations du geyyâm, du gonout et 
du gezoud. 

2. Il n'est rien de ce que nous venons de vous révéler qui ne soit 
plus saint et plus auguste que tout ce que, de vous-même, vous pouviez 
concevoir et exprimer dans vos louanges et votre gratitude. 

516 APPENDICE. 

romnipotence, et vous comparaîtrez entre les mains de Dieu, 
ensuite entre les mains du Vivant*; ensuite, vous demanderez 
pardon à Dieu, votre Seigneur, le miséricordieux; ensuite, 
vous reviendrez à Dieu (par le délaissement absolu de toute 
pensée étrangère à lui) et, si vous n'avez pas (actuellement) la 
force (de vous préparer à cette transformation sublime), de- 
mandez-la de la bonté de Dieu, en lisant vos livres, et si vous 
comprenez bien que, dans chaque mot, il y a le pardon de 
Dieu, cela" est meilleur (pour vous) que tout (autre) profit, sa- 
chez-le bien! 

Ensuite, le quatrième paragraphe (dit) : Tout ce qui est 
bon, faites en provision, en le rendant meilleur en vue de 
« Celui que je manifesterai; » puis, ce qui est moins bon, vous 
le donnerez à celui qui croit en lui; ensuite, ce qui est entre 
les deux, (vous le donnerez) à ceux qui vous ont annoncé le 
Point (les 18'). Ayez toujours l'attention fixée sur les Lettres 
de la Vérité. 

Ensuite, le cinquième paragraphe (dit) : Si vous le pouvez, 
réunissez trois diamants et quatre rubis balais et six éme- 
raudes et six rubis sur les lettres de l'Unité, suivant l'ordre 
(que je vous en donne de la part de Dieu). Et, certainement, 
considérez la valeur de toutes (ces pierreries) comme étant la 
valeur de l'Unité première ^ Puissiez-vous être persuadés en 
Dieu! 

1. Lorsque vous aurez été jugés, il iie vous restera que la participa- 
tion à l'existence, et toute la partie transitoire de votre nature sera 
anéantie. 

2. Le meilleur de vos actions et de vos pensées doit être pour Dieu, 
ce qu'il y a de moindre, pour vos coreligionnaires; mais ce qui par- 
ticipe de l'un et de l'autre doit appartenir à vos instituteurs spirituels. 

3. 3 pour  (^ i au nom 

4 — i. J 3 t de Dieu 

6 — p i / 3 j î le très grand 

6 — /« J, 3 t 3 î le très saint. 

19 

Ceci est un mode de calcul spécial où l'on ne considère pas la va- 
leur numérique de chaque lettre, mais seulement le nombre des lettres. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 511 

Ensuite, le sixième paragraphe (dit) : Puis, lave^ vos corps 
(complètement) tous les quatre jours, aussi bien que vous le 
pourrez faire. Certainement, lavez-les, et certainement, con- 
sidérez-(vous) dans les miroirs nuit et jour. Puissiez-vous ren- 
dre grâces*. 

Ensuite, le septième paragraphe (dit) : Faites la prière vê- 
tus de vos abbas (tels que vous êtes), et quant à elles (vos 
femmes), (qu'elles la fassent) dans leurs vêtements (ordinaires). 
Il n'y aura pas de péché sur elles, si leurs cheveux paraissent 
(pendant la prière) ainsi que leurs corps, devant leurs maris, 
tandis qu'elles prient*. Pour vous, rasez le poil de vos visages. 
Certainement, vous en deviendrez plus forts et plus beaux 
dans ce que vous aimez de vos corps. Puissiez-vous rendre 
grâces quand les jours de Dieu (seront arrivés)! Dis: en vé- 
rité, votre kibla, c'est « Celui que Dieu manifestera, » jusqu'à 
ce qu'il soit arrivé; (quand il sera arrivé), il vous donnera 
pour kibla ce qu'il voudra. Alors, vous considérerez ce qui était 
avant (c'est-à-dire, la direction que vous aviez choisie pour 
adresser vos prières), comme étant celle que vous saurez 
après devoir prendre. Dis : Partout où vous vous tournez, vous 
avez Dieu en face! Faites (uniquement) attention à Dieu' ! 

Ensuite, le huitième paragraphe (dit) : Celui qui a en vue 
le jour du jugement, qu'il tienne note de ce qu'il fait de bien 
et de mal. Puissiez-vous être bien instruits de la rémunéra- 
tion finale! 

1. Le commandement dont ceci est un abrégé, contient les prescrip- 
tions suivantes : le bain tous les jours, le rasage des cheveux et du 
corps tous les huit ou quatorze jours ; se couper les ongles et les 
teindre au hennèh tous les quatorze jours; sur la poitrine des 
hommes tracer le mot : le Miséricordieux-, sur celle des femmes : 
d Dieu! ^.^Jjill faut se regarder dans le miroir, pour être sûr que 

la propreté est maintenue et qu'il n'y a de taches nulle part . Il faut 
aussi changer de vêtements et surtout de chemise une fois par semaine, 
au moins. Le Bâb cherche à rendre effective et complète la propreté 
que la loi mosaïque et l'Islam, se plaçant à un point de vue de pureté 
légale, ont recherchée mais n'ont pas trop bien obtenue. 

2. La prière musulmane n'est pas légale si l'homme conserve son 
manteau, et si la femme n'est pas tout entière enveloppée par le sien. 

3. Ici le Bâb ne défend pas précisément l'usage d'une kibla, mais il 
en montre l'inutilité. 

518 APPENDICE. 

Ensuite, le neuvième paragraphe (dit) : Celui qui est ins- 
truit dans la nation (tout bâby) a la permission de voir toutes 
les femmes, et de leur parler, et de même d'être vu d'elles. 
En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi I respectez-moi! Et 
si (ces rapports entre les deux sexes) ont lieu en dehors de ce 
qui est nécessaire entre deux personnes, dis : Au-dessus de 
dix-huit paroles, craignez (de continuer)! Sachez que vous ne 
pouvez en tirer aucun profit* 1 

Ensuite, le dixième paragraphe (dit) : Nettoyez vos bouches 
avec le cure-dent et la brosse après que vous avez terminé 
vos repas; ensuite, certainement, (vous pouvez) aller vous 
coucher. Ensuite, lavez vos visages et vos mains jusqu'à la 
naissance du bras, si vous voulez prier; ensuite, appropriez 
vos visages et vos mains avec la serviette, et, en vérité, dans 
(l'intérieur de) la maison libre', gardez quelques parfums 
dans des serviettes. Puissiez-vous ne jamais éprouver que ce 
qui vous plaît! Et, certainement, versez sur (vos mains, en 
prenant) la forme de l'Unité* de l'eau exquise (des essences 
précieuses) telles que (de l'eau) de rose rouge. Puissiez-vous, 
au jour du jugement, entre les mains de Dieu, entrer dans 
l'eau de rose rouge et dans les parfums, et (faites en sorte que) 
votre odeur ne change jamais votre disposition (d'esprit) *. Et 
si vous prononcez le « au nom de Dieu ! » cinq fois, certaine- 
ment, c'est (une compensation) suffisante de votre ablution, 
lorsque vous ne pouvez pas trouver d'eau, ou que cela est trop 
difficile pour vous! Puissiez-vous rendre grâces! 

1. Le Bâb défend la voilure des femmes et veut que les deux sexes 
aient des rapports publics et libres entre eux. Mais il met les fidèles en 
garde contre les dangers de ces rapports, et défend les conversations 
inutiles et indiscrètes. Il est certain que la voilure et la licence qu'elle 
favorise sont la cause principale de la dépravation morale des Orien- 
taux. 

2. L'oratoire que chacun doit avoir chez soi. 

3. Le hykal touhyd, « forme de l'Unité, » signifie la posture que les 
bcàbys prennent pour faire les ablutions. Tandis que les musulmans 
s'accroupissent, ils doivent, eux, s'asseoir les jambes croisées. Ils 
donnent à cette posture le nom de « forme de l'Unité » pour indiquer 
le repos absolu dans lequel l'unité est surtout comprise. 

4. Que vous ne soyez pas distraits ou affectés désagréablement par 
quelques mauvaises odeurs que vous laisseriez subsister sur vous. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 519 

Dis: A chaque manifestation (d'un prophète), les créatures 
échangent le feu pour la lumière, et comment dirigerez-vous 
vos actions? C'est en ayant (toute) votre attention portée sur 
le point (générateur de l'œuvre nouvelle, c'est-à-dire le nou- 
veau prophète) ; et, en vérité, il vous est pardonné ce que vous 
éprouvez dans le sommeil, si vous déterminez une pollution 
par vous-mêmes ; mais connaissez le prix de cette liqueur, en 
vérité, elle est la cause de la création de l'être qui adore Dieu. 
Autant que cela est possible, conservez-la en tout honneur 
(et respect)'! Puissiez-vous venir au secours de la loi de Dieu 
parles fruits de vous-mêmes! Et lavez-vous, si vous l'aimez 
mieux, lorsque vous trouvez cette eau, puis, certainement, 
conservez (l'eau avec laquelle vous vous êtes lavés), et, certai- 
nement, dites dix-neuf fois : Gloire à toi, ô Dieu! En vérité, il 
n'y a pas de Dieu, sinon toi! Gloire à toi! En vérité, je suis 
au nombre de ceux qui te louent! Et si vous vous êtes enfoncés 
dans Feau, la même prescription (que ci-dessus) vous est 
faite, après que vous vous êtes lavés. Et, de même, si vous 
lavez vos têtes et vos corps et vos mains et vos jambes, ne 
manquez pas de louer Dieu pendant cette occupation. 

Et, en vérité, les femmes, lorsqu'elles ont leurs mois, il n'y 
a pas pour elles de prières ni de jeûnes, à moins qu'elles ne 
se lavent. Ensuite elles feront la louange (de Dieu) quatre- 
vingt-quinze fois, d'un coucher (de soleil) à un coucher de so- 
leil), et elles diront ; Gloire à Dieu, le maître de la beauté et de 
la forme! Et si vous êtes en voyage avec elles (les femmes), après 
que vous êtes descendus (de cheval) et que vous êtes (en train) 
de vous reposer dans le lieu (que vous aurez choisi), prosternez- 
vous tous pour la première fois, puis, prononcez cette fois-là 
la louange (de Dieu) ; ensuite asseyez-vous pour (le bien de) 
la forme de l'Unité'. Alors louez Dieu dix-huit fois. Ensuite 
levez-vous! Tout cela est dans ce but, que vous puissiez rendre 
grâces à Dieu conformément à sa loi! 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : f]t, 
pour vos morts, lorsque vous le pouvez, lavez-les cinq fois 

1. « Daus un vase précieux. » 

2. Asseyez-vous sur vos talons, dans un repos complet. 

520 APPENDICE. 

dans l'eau pure Ensuite, ensevelissez-les dans des vêtements 
de soie ou de coton après avoir placé un cachet (de cornaline) 
dans leurs mains, présent de Dieu aux vivants et aux morts '. 
Puissiez-vous avoir confiance en « Celui que je manifesterai » 
au jour du jugement ! 

Et, en vérité, lorsque l'eau est au plus haut degré de cha- 
leur, préférez-la pour laver vos morts par les mains de ceux 
que vous considérez comme vos frères ; dans de l'eau froide 
mettez l'eau chaude et servez- vous en lorsque vous avez at- 
teint le degré de tiédeur qui vous convient. Ensuite (lavez) 
le corps des morts avec de l'eau de rose rouge ou (quelque 

1. On doit laver d'abord la tête, en disant : r Incomparable! en- 
suite la poitrine, en disant : Vivant! puis la main droite, en disant : 
l'Éternel! ensuite la main gauche, en disant : le Maître! ensuite 
le pied droit, en disant : le Juste! ensuite le pied gauche, en disant : 
le Saint! 


U^J 

JJ^ 3 
Ji 4 

19 

Ici il ne s'agit dans le calcul que du nombre des lettres composant 
chaque mot. 
2. Si c'est un mort, il faut qu'il y ait sur le cachet : 

L ^ J5G ô^l 

« Et à Dieu appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre 
« et ce qui est entre les deux! Et Dieu est savant sur toutes choses! » 
Si c'est une morte : 

« Et à Dieu appartient l'empire des cieux et de la terre et de tout ce 
« qui est entre les deux, et Dieu est tout puissant sur toutes choses ! » 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 521 

eau) semblable. Lorsque vous le pouvez, certes, il faut vous 
rassembler (pour accompagner le défunt). Ensuite, donnez- 
lui tous les témoignages de vœux pour son repos et d'affec- 
tion (pour sa mémoire). Ensuite, après dix jours (écoulés), 
que tous (les croyants sans distinction aucune) aillent visiter 
leurs morts. Ou même, il est plus près (de la perfection) que 
vous y alliez tous les jours si cela vous est facile. Lorsque 
vous le pouvez, pendant dix-neuf jours et dix-neuf nuits, ne 
vous éloignez pas (du mort ou du tombeau), et lisez les révé- 
lations de Dieu et tenez les lampes allumées auprès (du mort). 

Ensuite, le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : 
En vérité [c'est Dieu qui 'parle au Bâb), j'ai vu, pendant qu'on 
te martyrisait (comparaître devant moi) toute la douleur (du 
monde) *. Ne t'afflige pas ! Et, en vérité, dans ce lieu-là, toutes 
choses m'ont loué par toi, et tout ce qu'on a fait, si on le sait, 
a été fait par toi et en vue de toi, et, promptement (toutes 
choses) reviendront à moi ! Et elles me demanderont pardon. 

Dis : Celui qui est dans ce pays dont la circonférence est de 
soixante-six farsakhs *, aussitôt que dix-neuf années auront passé 
de son temps de vie il faut qu'il se présente dans ce lieu du 
martyre pour y faire le pèlerinage, tous les ans une fois; puis, 
après dix jours (passés) là, certainement (les pèlerins) seront 
libres (de s'en retourner chez eux ^). Et sur la place de la 
Station, certes, qu'ils fassent cinq rikaats de prières, et celui 
qui ne peut pas (venir les faire là, qu'il les fasse) dans sa 
maison, (et alors) pendant dix-neuf jours qu'il prie Dieu, 
son Seigneur ; et celui qui n'est pas dans cette limite *, il lui 

1. C'est ce passage qui me fait douter que le livre soit du Bàb. Mais 
je dois dire que ceux qui le prétendent présentent ici deux interpréta- 
tions. Les uns assurent que le martyre dont il est ici question n'est pas 
la mort du Bàb, mais son arrestation à Shyraz et son transport dans la 
citadelle d'Ardebyl, où il aurait composé l'ouvrage actuel pendant 
l'emprisonnement qui précéda sa mort. D*autres soutiennent qu'il s'agit 
bien de la mort du Bâb, mais que celui-ci, qui la prévoyait et la con- 
sidérait comme assurée, en parle comme d'un fait déjà accompli. 

2. Le pays de Tebryz, où le Bâb a été martyrisé. 

3. Ce passage a encore ce sens : « certainement, ils doivent prier 
avec toute effusion. » 

4. Qui ne fait pas toutes les prières nécessaires, qui les fait impar- 
faitement ou qui abrège le temps de dix-neuf jours. 

522 APPENDICE. 

est pardonné par ma bonté, et, en vérité, j'ai prononcé ce 
jugement sur ce qui est sur la terre : qui pourrait aller à ren- 
contre ? En vérité, ô mes serviteurs, vénérez Dieu ! 

Ensuite, le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Faites le azayyem pour le Point, en vue de ses premières (ma- 
nifestations) et de ses dernières, quatre-vingt-quinze fois, dans 
les prières (qui) lui (sont adressées), et certes^ priez tous (tant 
que vous êtes), une fois_, mais vous (qui êtes seuls), vaquez à 
la prière isolément. 

Ensuite, le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : Si 
vous savez ce'qu'est l'Exposition et (ce que sont) ses préceptes, 
lisez en ce qui vous plaît, jour et nuit, et si (vous n'êtes pas 
en état de comprendre l'Exposition et ses préceptes), rappe- 
lez-vous Dieu sept cents fois (par jour), si vous êtes en dispo- 
sition, et sinon (attendez) jusqu'à ce que vous le soyez * ! 

Ensuite, le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il est nécessaire, pour tous les êtres, qu'il reste de leur exis- 
tence une existence, et, certes, il faut qu'ils se marient entre 
eux lorsque sont passées onze années de leur âge, et celui 
qui le peut et n'accomplit pas la tâche de propagation, son 
œuvre ne se fait pas. Et s'il y a empêchement (d'âge) dans 
l'un des deux (dans la femme), quant à la production des 
enfants, qu'ils attendent, si cela leur plaît, jusqu'à la puberté; 
et il n'est pas permis (de prendre un conjoint) sinon qu'il 
soit (des croyants) à l'Exposition, et, si (une épouse étrangère) 
entre (dans la maison d'un fidèle), ce qu'il possède de lui- 
même reste interdit pour l'autre (conjoint, à moins qu'elle 
(l'épouse infidèle) n'arrive (à la vraie religion). Ce précepte 
a été donné (postérieurement à l'abrogation de la première) 
ordonnance que Dieu avait manifestée dans la vérité et qui 
s'était manifestée dans la justice, avant ce (nouvel ordre). Dès 
lors, donc, vous êtes libres de vous marier. Puissiez-vous, au 
moyen de ce précepte, glorifier la loi de Dieu ! 

Ensuite, le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ceci 

1. On voit qu'en général le Bàb se montre très peu exigeant sur la 
pratique des dévotions extérieures. Plusieurs fidèles croient même 
qull n'y tenait pas et ne faisait que céder à un certain respect pour la 
coutume établie qu'il ne voulait pas trop violenter. 

LE LIVRE DES PRECEPTES. 523 

importe à la justice de Dieu que, de toute chose qui a la valeur 
de cent miskals d'or, quelle que soit cette chose, vous donniez 
la valeur de vingt miskals, au nom de Dieu, lorsque le cercle 
(d'une année) a passé sur (cette chose) et qu'elle n'a pas déchu 
de ce qu'elle valait d'abord, (que vous donniez, dis-je, cette 
valeur) à « Celui que Dieu manifestera. » Certainement (ce der- 
nier) donnera à chacune des Lettres de l'Unité * un miskal, 
excepté à la première Lettre (au Bâb) " à laquelle il donnera 
deux miskals, et, en vérité, jusqu'au temps où « Celui que 
Dieu manifestera » sera apparu, (il faudra remettre ce 
tribut) à celui (des prophètes ou des lieutenants de Dieu) qui 
aura été manifesté pendant la vie (des tributaires)^ et, assuré- 
ment, après la mort de ces derniers, (leurs dons) reviendront 
à leurs enfants s'ils en ont et, s'ils n'en ont pas, à toute per- 
sonne instituée par Dieu (pour être leur héritier). Que tous 
agissent ainsi. 

Cet ordre (doit s'accomplir) si (le propriétaire) possède par lui- 
même, et s'il a plus que (ce qu'il faut pour) son entretien ; et 
quand on fait le compte (de son bien) après sa mort, (cet im- 
pôt se prélève) sur la totalité du bien (sans faire la distinction 
précédente). Ensuite (le lieutenant du Bâb ou le Bâb lui- 
même) détermine, suivant la justice, pour tout l'espace de 
temps qui s'écoulera jusqu'à la manifestation (de Celui que 
Dieu manifestera), la quotité de Timpôt sur l'héritage, au 
taux qui lui convient. Et, en vérité, il ne faut pas que vous 
soyez en retard (pour payer '). 

Ensuite, le septième paragraphe après le dixième (dit) • 
Lorsque le produit du prix (des objets représentés par) les mis- 
kals d'or et d'argent a été remis par tout le monde en vue 

1. Aux dix-huit qui forment l'unité prophétique avec lui. 

2. Cette lettre est celle qui, jointe aux dix-huit, accomplit avec elles 
le chiffre 19. Il ne s'agit pas ici du premier Bâb, mais d'une des 
incarnations successives appelées ici : « Celui que Dieu manifestera. » 

3. On voit ici la trace d'un établissement théocratique différent de 
l'ordre des pouvoirs civils et pouvant faire des lois dont l'origine, bien 
que spirituelle, a cependant action sur le domaine temporel. Ce- 
pendant, c'est un fait digne de remarque que le bâbysme, contraire- 
ment aux précédents asiatiques, conçoit la séparation des deux pou- 
voirs. 

524 APPENDICE. 

du nombre des lettres (dix-neuf) et des deux Z^as *, il est révélé 
que le sixième (de ce produit total) appartient à Dieu, et, 
assurément (celui-ci) permet que, de toute chose possédée, 
sauf le nombre de Dieu ' certainement, on donne aux pau- 
vres de la part de leur Seigneur, et à ceux qui sont em- 
pêchés dans leur travail, et aux débiteurs, ou à ceux qui sont 
rançonnés, ou à ceux qui sont embarrassés dans leur com- 
merce, ou à ceux qui ont besoin de quelque chose dans le 
voyage, et que l'on se fasse du bien l'un à l'autre. Dis : En 
vérité, ce qu'il y a de plus proche, ce sont les enfants et ce 
qui leur est nécessaire ; ensuite la parenté. 

En vérité, ô riches I vous tous tant que vous êtes, vous êtes 
les préposés de Dieu, et soyez attentifs à la fortune de Dieu 
(qui est entre vos mains), et enrichissez les pauvres de la part 
de votre Seigneur, et il n'est pas permis de mendier dans les 
bazars, et celui qui demande, il est défendu de lui donner, 
et, en vérité, l'ordre (de se considérer comme les préposés de 
Dieu, quant à la possession des biens du monde, s'adresse) à 
tous ceux qui font le commerce, et celui qui n'est pas en si- 
tuation (de prendre les charges imposées par ce précepte), 
vous, ô les préposés à la richesse, f9,ites parvenir (le néces- 
saire) jusqu'à lui I 

Et, certes, elle est indispensable pour vous, la science de 
ce qui est (décrété) dans votre loi (savoir : ) que personne ne 
manque de rien ! En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi ! 

Et, en vérité, ce nombre de Dieu (le sixième des biens), 
lorsqu'on l'aura prélevé sur la totalité des fidèles, pour le 
donner à Dieu, et que, pour toute Tannée, il sera recueilh, 
et lorsqu'il sera arrivé au plus haut taux qu'il puisse atteindre, 
le Point (ou tout représentant de Dieu) le prendra pour les pre- 
mières et dernières Lettres ', et de ce que vous possédez, 

1. Les deux Hâs sont Moulla Houssein Boushrewyèh, la première 
des lettres du Vivant, surnommé la porte de la Porte, Bâb el-Bâb, et 
Celui que Dieu manifestera, qui est également la Porte, celle de sortie, 
comme Moulla Houssein Boushrewyèh est celle d'entrée. Le Bâb lui- 
même a cessé d'être la Porte pour prendre un rang plus élevé, après la 
conversion de Moulla Houssein Boushrewyèh. H est alors devenu le Point. 

2. C'est-à-dire la part attribuée à Dieu qui constitue le sixième. 

3. Pour le clergé. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 525 

VOUS ferez part aux dix-neuf principaux dévots (que vous 
connaîtrez parmi vous), lorsque Tordre (qui les fera connaître 
sera arrivé pour vous). 

Que chacun donne le nombre Hâ^ suivant ce qu'il peut 
(c'est-à-dire cinq ashrefys, ou cinq krans ou cinq pouls) d'après 
ses ressources, à ses parents, et que les parents entre eux 
(se donnent), pour peu qu'ils soient croyants! 

Ensuite, le huitième paragraphe après le dixième (dit) : 
Jeûnez tous les ans pendant le mois d'Alâ (le dernier des 
19 mois de Tannée) et avant que ne soient mûrs Thomme et la 
femme, (c'est-à-dire avant) la onzième année après leur con- 
ception". (Passé cette époque), si on le veut, qu'on jeûne jus- 
qu'au coucher du soleil. Et après la quarante-deuxième année, 
(le jeûne) leur est remis. Pour ceux qui se trouvent entre le 
lever (c'est-à-dire l'âge de onze ans) et le coucher (les quarante- 
deux ans), certainement qu'ils jeûnent. Puissiez-vous, au jour 
de la manifestation, ne pas franchir les portes du feu î 

Autant que vous le pourrez (dans le mois du jeûne), don- 
nez des repas avant le lever (du soleil) et après le coucher. 
Et si vous croyez en celui qui sera « Celui que je manifes- 
terai, » ne discutez pas à son sujet et ne mangez pas et ne bu- 
vez pas et n'ayez pas des relations de femmes (dans ces repas). 
(Le but qu'on doit s'y proposer est) de prendre du plaisir (à 
lire et à commenter) les prescriptions de Dieu ; et ne tournez 
pas vos bouches en parlant de ces sujets sacrés, tant que vous 
lisez M 

1. C'est-à-dire, cinq. 

2. Le Bâb autorise le jeûne pour les enfants comme pour les adultes 
pendant le mois d'Alâ. Mais, en faisant remarquer que les adultes 
pourront, s'ils le veulent, jeûner jusqu'au coucher du soleil, il donne 
à entendre que les enfants n'ont nul besoin de se soumettre à cette 
austérité, et le jeûne, pour eux, peut être réduit à quelques heures de 
la matinée ou même supprimé tout à fait, sans qu'il y ait faute de 
leur part ou de celle de leurs parents. On voit encore ici que le nova- 
teur accepte, avec répugnance et à demi, des habitudes dévotes qu'il 
juge trop enracinées et trop peu importantes d'ailleurs pour les heurter 
de front. 

3. Comme font les musulmans , chez qui c'est une mode dévote 
d'abaisser les coins de la bouche, ainsi que de parler du nez et de ren- 
verser la tête en arrière en cHgnant des yeux. 

526 APPENDICE. 

Ensuite^ le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Chaque fois que vous entendez nommer le Point*, saluez-le 
(d'une formule de louange). Faites-en de même lorsque (vous 
entendez citer) les Lettres du Vivant (les dix-neuf). Puissiez- 
vous avoir la bonne dévotion, au jour de la manifestation de 
leur Seigneur ! 

Lorsque vous faites un récit (relatif à Dieu ou aux saints), 
il suffit (de faire le salut) une fois*! Et la veille du vendredi 
et le vendredi, même, dites : « Gloire à toi, ô Dieu ! donne 
le salut à la nature des sept Lettres (Aly, Mohammed) et aux 
Lettres du Vivant, avec gloire et élévation*! » Puissiez-vous au 
jour du jugement être convaincus de ce que vous direz-là! 

Ne faites pas le salut comme (vous le faites) aujourd'hui 
(en l'adressant) à Mohammed et aux Lettres du Vivant. Vous 
serez séparés d'eux par un voile (au jour) de leur manifesta- 
tion, dans leur dernier (jugement*). Si vous ne les saluez pas 
et si vous ne les affligez pas, certainement vous les rendrez 
satisfaits de vous Mais (pour être dans le vrai) ne les saluez 
pas, faites ce que vous avez à faire (de vraiment utile, néces- 
saire), et celui qui salue « Celui que je manifesterai, » Dieu le 
salue mille fois. Et de même, si vous saluez les Lettres de la vie! 

LA NEUVIEME UNITE. 

Lui! en vérité, moi, je suis moi. Dieu! 11 n'y a pas de 
Dieu sinon moi, le plus puissant, le plus puissant ! Et, en vé- 
rité, c'est à moi qu'appartient l'empire du ciel et de la terre 

1. Ici, le Point c'est Dieu. 

2. Les musulmans rigides affectent d'incliner la tête avec respect 
chaque fois qu'ils nomment Dieu, le Prophète ou un saint personnage 
quelconque. 

3. Ici il s'agit des douze Imams musulmans qui portent ce nom. 

4. C'est-à-dire : Vous n'avez aucune espèce de rapport avec eux ni 
avec leurs sectateurs. 

5. A quoi sert de les saluer d'une part, et de l'autre, de ne plus les 
reconnaître comme guides? Ils sont plus satisfaits qu'on les laisse 
absolument en repos. Seulement, il ne faut pas les offenser, car tant 
que la loi qu'ils ont prêchée au monde n'a pas été remplacée par le 
bàhysme, ils représentaient la vérité et étaient pour le monde une 
source de salut. 

LE LIVRE DES PRECEPTES. 521 

et de ce qui est entre eux ' Ce qui vient de moi arrivera à toi, 
à ton dernier jour, et à ton premier jour M 

Dis : La terre entière est magnifiée pour « Celui que je ma- 
nifesterai. » Au jour de sa manifestation, vous retournerez à 
lui! Et si vous avez une maison et que vous y demeuriez, nous 
décrétons contre vous le feu! En vérité, ô mes serviteurs, vé- 
nérez-moi * I 

En vérité, les palais des rois sont à lui (Celui que Dieu 
manifestera), et, en vérité, si quelqu'un fait la prière dans 
ceux-ci, il est indispensable pour lui qu'il donne aux pauvres 
un miskal d'argent, à moins que vous ne soyez un des té- 
moins de l'Exposition % priant au coucher du soleil avec une 
autorisation (des supérieurs). Que celui-là habite (sans scru- 
pule) dans ces (palais des rois), s'il en a la permission. 

Dis : Dans les grandes assemblées^ laissez vide (la place) de 
dix-neuf (personnes). Puissiez-vous au jour de la manifestation 
n'avoir pas pris le pas (sur les dix-neuf) ! Cette (prescription a 
lieu (lorsqu'il y a de la place, sinon une seule place (vacante) 
vous suffira. Puissiez-vous dans ce jour de la manifestation 
être sauvés î 

Ne vous en allez pas comme aujourd'hui, parlant de moi et 
discutant sur moi et ne me saluant pas (de formules de res- 
pect*). Ainsi est le premier paragraphe. 

1. A la fin des temps et au jour où commencera réternité. Il y a 
encore un autre sens : au jour où finira la période dogmatique actuelle 
et où commencera l'autre période plus élevée dans la vérité absolue 
que viendra ouvrir « Celui que Dieu manifestera ». 

2. Cela veut dire que si, suivant la prescription qui en est faite plus 
haut, vous avez dans votre maison un oratoire destiné à « Celui que Dieu 
manifestera, » et que vous, propriétaire, ou plutôt usufruitier des biens 
qui n'appartiennent réellement qu'à « Celui que Dieu manifestera, » 
vous vous permettiez de vous en servir pour des usages profanes, vous 
êtes damné. 

3 . Un personnage ecclésiastique . Cette prescription n'est que le 
maintien du loyer que le roi paye aujourd'hui aux mouUas pour avoir 
le droit de faire la prière chez lui, ce qu'il possède ne lui appartenant 
que par usurpation, puisqu'il n'est pas de la famille d'Aly. La 
prière ne serait pas légale dans un lieu ainsi possédé sans droit; mais 
le loyer payé à la mosquée est censé rétablir la légalité. 

4. Cette défense est dirigée contre la passion qu'ont les Persans, les 
Hindous et les Arabes de parler sans terme ni mesure sur des sujets 
théologiques. 

S28 APPENDICE. 

Ensuite vous lisez dans le second paragraphe : En vérité, 
ô médecins, craignez Dieu, et donnez des médicaments bons 
et bienfaisants (tels que) Dieu les a créés, et vous, ô mes ser- 
viteurs, visitez les malades. 

Si quelqu'un possède une très belle écriture, (telle) qu'elle 
soit incomparable, qu'il écrive mille lignes (d'éloges de Dieu, 
du Bâb et des saints) et ce sera son testament, et certaine- 
ment je tiendrai grandement compte de lui! 

Ensuite le troisième paragraphe (dit) : Tous les rois (bâbys) 
devront avoir une. maison (ornée) de miroirs et leur apparte- 
nant. Ils feront écrire devant eux ce qui servira d'arguments 
pour (prouver) la vérité des préceptes de leur Seigneur*. 

S'ils n'aident pas (à la religion), certainement Dieu pren- 
dra vengeance d'eux par tous les moyens possibles et s'ils 
viennent en aide à lui (au Bâb), certainement Dieu leur ac- 
cordera tout ce qu'il y a de meilleur. Dis : En vérité, je t'ai 
créé pour que tu donnes assistance (à la religion) et il te fau- 
dra mourir (ensuite), mais je maintiendrai ton souvenir jus- 
qu'au jour du jugement, dans la mémoire du Créateur! 

Ensuite le quatrième paragraphe (dit) : Chaque fois que 
vous vous reposez dans l'endroit retiré (de vos maisons), pre- 
nez plaisir à parler de Dieu, mais si vous prenez plaisir à ce 
qui a trait à « Celui que Dieu manifestera, » certainement 
c'est (encore) meilleur devant Dieu que si vous prenez plai- 
sir à vous entretenir de Lui. Certes, je l'ai exalté dans vos 
cœurs, par les préceptes qui le concernent, avant qu'il n'ait 
été manifesté (et cette glorification a été faite par) ma langue. 
En vérité, ô toutes choses, vénérez-le ! 

Ensuite le cinquième paragraphe (dit) : Il a été prescrit à 
tout homme de servir le Point pendant dix-neuf jours, dans 
(le temps de sa) manifestation', et cette obligation vous est 
remise lorsqu'il le permet. Dis : Cela est la meilleure des 
œuvres si vous pouvez la bien considérer I 

1. 11 est ordonné aux rois d'avoir Jes murailles de leurs palais cou- 
vertes de formules talismaniques bien et richement écrites. C'est 
exactement ce que faisaient les monarques anciens au moyen de 
l'écriture cunéiforme. 

2. Tout homme est obligé d'aller pendant dix-neuf jours servir ma- 
tériellement le Bâb. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 529 

Ensuite le sixième paragraphe (dit) : Ne prenez point le 
pas sur la famille dans laquelle le Point se manifeste, (à la 
condition que) ceux-là (les gens de cette famille) seront des 
croyants'. Dis : Ceux-là sont les meilleurs de (tous les hommes 
qui sont) sur la terre; et si Dieu avait connu (quelque autre 
famille) plus excellente dans la foi, certainement il aurait 
manifesté le Point au milieu de cette famille. Demandez le 
salut à Dieu pour le père et pour la mère (du supérieur ec- 
clésiastique), et pour ce qui vit avec lui, et pour ce qui croit 
en lui parmi les chefs de sa parenté. Si vous vous conduisez 
bien avec tout le monde, puissiez-vous avoir connaissance 
(du Point) avant qu'il se manifeste, et après cela (après la 
manifestation), vous n'aurez aucune peine à considérer et à 
comprendre. (La forme de salut à adresser aux parents du 
Bâb est celle-ci :) C'est à toi qu'appartiennent, en vérité, 
ô Trésor de Dieu (ô Bâb), puis aux premiers de ta parenté, 
l'Exposition de Dieu et la louange de toutes choses '. En tout 
temps (existe la manifestation), et avant ces temps, et après 
les temps 1 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Tenez-vous loin de 
tout ce qui n'est pas de moi, et ne vendez pas et n'achetez pas 
ce que Dieu n'aime pas. Et, en vérité, cela vous est interdit, 
et ne faites pas cela. Vous qui êtes dans cette loi, écartez- 
vous, autant que vous le pouvez, de toute action impure. 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : Ne prenez pas de 
drogues (enivrantes), ni arak, ni opium, ni les choses qui 
sont au-dessus, et n'en vendez point, et n'en achetez point, 
et ne vous en occupez point, sinon dans le cas où vous pren- 
driez plaisir à en fabriquer ^ 

1. Toute famille qui compte parmi ses membres un des dix-neuf 
membres de l'Unité prophétique, ou bien un des ctfefs spirituels infé- 
rieurs, a droit à des respects spéciaux. 

2. Toutes choses signifie ici le prototype de toutes choses, c'est-à-dire 
les Lettres du Vivant, la religion même. — Il faut considérer que les 
mots kull-shy, toutes choses, ont la valeur numérique de 360, et en y 
ajoutant l'Élif hamzè, pour le Noktèh, pour le Bàb, on a 361, qui est le 
carré de 19, lequel nombre est à la fois Dieu, et l'univers et le Bàb. 

3. C'est-à-dire dans le cas où vous en auriez besoin pour l'exercice 
des métiers ou des arts, et je crois qu'il faut ajouter aussi : dans le cas 
où vous en fabriqueriez pour les vendre aux infidèles. 

34 

530 Al»lENDiCE. 

Ensuite le neuvième pamgraphe (dit) : Ne faites pas de 
prières en commun; mais visitez les temples et méditez, assis 
sur les bancs, sur tout ce qui plaît à Dieu, et faites des prê- 
ches; excepté dans le cas où l'on prie pour les morts, et en 
vérité (dans ce cas), vous prierez (ensemble) * pendant le 
temps que l'on sera réuni. 

Certainement, prenez tout ce qu'il y a de bon dans vos 
maisons pour (le mettre) dans vos temples (domestiques), et, 
en vérité, fréquentez les temples*. C'est excellent pour vous. 
Puissiez-vous, au jour de la manifestation de Dieu, être di- 
ligents dans l'œuvre de Dieu! 

Ensuite le dixième paragraphe (dit) : Autant que vous le 
pourrez, rendez-vous possesseurs de tous les vestiges (les li- 
vres qui traitent) du Point, quand même ce seraient des (li- 
vres) imprimés. Et, en vérité, les faveurs (de Dieu) descendent, 
sur celui qui les possède, comme une pluie. Dis: En vérité, 
ô mes serviteurs, c'est le meilleur des commerces! En vérité, 
croyez en « Celui que je manifesterai ! » 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : Cer- 
tainement, purifiez vos esprits de ce qui n'appartient pas 
aux Lettres Sublimes M Puissiez-vous ne pas pénétrer dans 
ces horribles réalités*, et certes ne soyez pas d'entre eux 
(les infidèles)! Et celui qui peut ne s'occuper à comprendre 
que le bon, cela est bon pour lui. Pour vous, ayez votre at- 
tention concentrée sur ce que Dieu a manifesté, et, en vé- 
rité, il a été révélé dans la (loi du Bâb) tout ce qui a été ré- 
vélé jusqu'à présent ' ! 

1 . Chacun pour soi, à voix basse et sans s'unir aux autres assistants. 

2. 11 s'agit ici des oratoires domestiques. C'est la recommandation 
expresse des méditations solitaires. 

3. C'est-à-dire, de tout ce qui n'a pas trait au peuple fidèle du 
Bàb. Les bâbys s'appellent les Lettres sublimes, parce que toutes 
leurs pensées, tous leurs désirs, toute leur vie expriment Dieu et 
ses envoyés, en opposition avec les lettres emprisonnées .j-or*- 

qui représentent les gens enfermés dans l'erreur et l'infidélité^ tout ce 
qui n'est pas bàb y. 

4. C'est-à-dire, le châtiment certain qui attend les infidèles. 

5. La loi du Bàb contient toutes les révélations antérieures, et de 
plus des vérités qui n'avaient pas encore été annoncées. 

LE LIVRE DES PRECEPTES. 531 

Après VÉ H f elle Ya, si (Celui que Dieu manifestera) veut 
compléter le nombre de toutes choses (360), certainement, 
avec la volonté de Dieu, vous en serez témoins*. 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : 
Le poil des animaux ne rend pas votre prière infructueuse ni 
rien de ce qui a vie. Pour vous, rendez grâces à la loi de 
Dieu». 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
détruisez jamais aucun écrit ! 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
Tous les dix-neuf ans, si vous le pouvez, renouvelez tous vos 
effets ^ 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
Certes, il vous faut tracer le nom du Bâb sur tous vos objets. 
Puissiez-vous, au jour de la manifestation de sa réalité, si 
vous êtes restés fermes dans votre foi, apporter vos hom- 
mages à l'Arbre auguste (le Bâb) * î 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
frappez jamais personne I 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième (dit) : 
Certes, dans l'espace de dix-neuf jours, soyez Thôte de dix- 
neuf personnes, quand même vous n'auriez que de l'eau à 
leur donner, et si vous ne pouvez pas avoir plus d'un convive 
(à la fois), amenez-le (cependant chez vous). 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
déchirez pas vos habits et ne frappez pas vos corps lorsque 

1. Ceci explique ce fait, que huit unités du livre traduit ici n'ont pas été 
écrites encore. Le Bàb en abandonne la révélation à « Celui que Dieu 
manifestera, » et qui ainsi complétera le nombre des 19 unités formant 
l'unité de la loi. Jusque-là, le nombre de toutes choses restera incom- 
plet. Mais ce chiffre de huit unités encore à révéler correspond à une 
chose qui est représentée par le chiffre 8 : les huit demeures du pa- 
radis. Ces demeures ne seront ouvertes que par les huit unités qui 
restent à révéler, et elles sont destinées à tous les peuples du monde 
non encore convertis, mais qui le seront alors. 

2. Ceci est dirigé contre les idées musulmanes sur la pureté et 
l'impureté légales. 

3. Les vêtements, les meubles, les tentures, afin que tout soit tou- 
jours propre. 

4. Cette dénomination d'arbre est prise des juifs et des chrétiens. 

332 APPENDICE. 

meurt quelqu'un d'entre vous. (Ne le faites) jamais, jamais ! 
Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Chaque fois que vous préparez un poisson de mer ou de ri- 
vière, dites: Au nom de Dieu, le protecteur, l'Éternel ! En- 
suite, mangez de tout (poisson) qui a des écailles! 

LA DIXIÈME UNITÉ. 

Au nom de Dieu, le très grand, le très saint! En vérité, 
moi, je suis moi. Dieu! Il n'y a pas de Dieu, sinon moi, le 
plus parfait, le plus parfait! En vérité, j'ai révélé dans la 
dixième unité que, en vérité, j'atteste que, en vérité Lui, il 
n'y a pas de Dieu, sinon moi! Le protecteur, l'Éternel! dis: 

(C'est ici) le premier paragraphe. Ne vous écartez pas des 
chiens ni d'autres (animaux), et quand môme vous vous frot- 
teriez à leur poil ou à leur humidité, à moins que vous n'ai- 
miez à vous brosser après *. 

Dis, dans le deuxième paragraphe: En vérité, Dieu a per- 
mis à ceux qui croient à l'Exposition, tant Lettres (mâles) 
que Lettres (femelles), de contempler les femmes, lorsqu'ils 
le veulent, et qu'elles le veulent, sauf à ce que les hommes 
n'assistent pas, ou que (les femmes) n'assistent pas à ce que 
Dieu n'aime pas dans le fait de la contemplation d'eux et 
d'elles, et Dieu veut qu'il soit créé entre vous et elles ce qui 
peut vous donner la satisfaction que vous aimez*. 

Et, en vérité, dans le troisième paragraphe (il est dit) : Certes, 
faites lé partage de ce dont vous avez hérité des biens de Dieu, 
de la même manière que je les ai partagés entre vous. Puis- 
siez-vous, après avoir accompli ce que nous voulons au sujet 
des parts de chacun, entrer, au jour de la manifestation, dans 
celle-ci (la part de la félicité éternelle qui vous reviendra 
pour votre conduite) ! 

1. Pour les musulmans, on n'est pas impur quand on a touché un 
animal impur, à moins qu'il ne soit resté après vous quelques-uns de 
ses poils, ou bien, s'il est mouillé, que vous n'ayez gardé quelque chose 
de son humidité. Pour les bâbys, cette impureté est aboHe : mais il n'est 
pas défendu d'éviter la malpropreté. 

2. L'usage du voile et la réclusion des femmes sont abolis. 11 est per- 
mis aux deux sexes de se regarder librement, mais dans la mesure et 
avec la réserve qu*e doivent imposer la décence et les bonnes mœurs. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 533 

Certes, croyez à « Celui que Dieu manifestera! » Easuite, 
soyez convaincus de ses préceptes. 

Dis : En vérité, vos enfants hériteront d'après la supputa- 
tion du Tha Donnez à vos (filles) des portions équitables. Dis : 
Puissent-ils rendre grâces de ce que Dieu a prescrit pour 
ceux-là (les infidèles) le nombre de V Inimitié ! 

Dis : Pour ce que Dieu a prescrit qu'il soit donné à vos 
femmes, d'après le calcul du Ha, conformément aux nombres 
Ta et Fa, partagez-le entre elles avec équité. 

Dis : Pour ce que Dieu a prescrit dans la supputation de la 
supputation du Za (p!;) pour vos pères, (ce qui revient) aux 

nombres Ta et f^if{^^J^)^ décidez d'après la loi que Dieu 
(vous a tracée). 

Dis : Pour ce que vos mères (ont droit d'avoir en) héritage, 
c'est d'après la supputation du Waw, nombre vain dans le 
calcul. Pour vous, conformez, sur ce point, votre volonté à la 
volonté de Dieu ! 

Et, en vérité, pour ce que Dieu a prescrit pour vos frères 
du nombre Shyn, d'après la supputation Ha (^'-^31), conformez- 
vous à ce que Dieu a prescrit. 

Et, en vérité, pour ce que Dieu a prescrit relativement à 
vos sœurs, du nombre Râ et Mym, d'après la supputation Dâl, 
soyez justes envers elles, suivant ce que Dieu, en vérité, a 
prescrit. 

Et, en vérité, pour ce que Dieu a prescrit pour ceux qui 
vous ont instruits (et élevés), d'après la supputation Djym du 
nombre Gaf, accordez-le leur avec justice. 

Dis : En vérité, Dieu a partagé votre héritage entre quatre 
degrés après les trois (premiers degrés de parenté) suivants, 
et en vérité, il a déterminé, par les lettres (indiquées plus 
haut), ces degrés (de parenté), (de façon à ce) qu'avant les 
quatre derniers, il y en eût trois. Cette prescription est tirée 
du trésor de la science (déposée) dans le livre de Dieu ; il ne 
sera jamais changé, ni transformé; contemplez-le en vous- 
mêmes ! 

Au jour du jugement dans lequel Dieu éclairera toutes les 

1. C'est-à-dire en divisant par 9. 

534 APPENDlCli. 

lettres au moyen du nombre Hd (pU)', vous croirez et vous 
serez convaincus en « Celui que Dieu manifestera. » 

Dis : En vérité, le quatrième paragraphe est l'essence de la 
Loi! Il est dans votre commencement et dans votre retour 
(au Créateur au jour du jugement). (Le voici :) En vérité, 
croyez en Dieu, celui qui est, Celui sinon lequel il n'y a pas 
de Dieu ! Ensuite (croyez) à « Celui que Dieu manifestera, » au 
jour du jugement, pour (produire votre retour à Dieu) ; en- 
suite (croyez) à ce qui vous a été révélé des Livres; ensuite, 
(croyez) à « Celui que Dieu manifeste » sous le nom d'Aly 
(placé) avant (le nom de) Mohammed ; ensuite, (croyez) à ce 
que Dieu a révélé (à celui-ci) d'une Exposition à la hauteur 
de laquelle rien (dans le monde) ne saurait s'élever, si vous 
attendez votre retour de « Celui que Dieu manifestera », et si 
vous considérez (la vraie cause de) votre commencement! 

Dis : En vérité, le cinquième paragraphe (dit) : Que toutes 
choses qui méritent le nom de chose, en vérité, entrent 
dans l'océan des choses permises et pures, de la façon la plus 
complète, excepté celui qui ne croit pas à l'Exposition, et il 
vous a été ordonné dans le Livre que vous n'acceptiez 
pas ce qu'il dit, et, en vérité, le devoir qui vous a été imposé 
ne sera pas modifié par ce qu'il porte en lui-même (d'opposi- 
tions et d'objections), et ne faites pas de discussions sur ce 
que, en vérité, Dieu, votre Seigneur, vous a commandé. Du 
reste, abstenez-vous de tout ce qui vous répugne ! 

Dis : En vérité, le sixième paragraphe (dit) : En vérité, Dieu 
vous a défendu dans l'Exposition (de recourir) aux coups, et 
quand môme on vous frapperait d'un coup de la main sur 
l'épaule. En vérité, ô mes serviteurs, vénérez Dieu, et, en 
vérité, lorsque vous désirez de discuter les raisons et les ar- 
guments, écrivez avec la retenue la plus parfaite vos objec- 
tions, et, avec la convenance la plus entière, exprimez-les ! 
En vérité, (en agissant ainsi), vous pourrez converser avec 
Dieu, votre Seigneur, au jour du jugement, en conversant 
avec « Celui que Dieu manifestera, » et avec « Celui qui aura 
été une porte pour arriver à lui en faveur du Créateur (le 

1. Qui produit Ru, Lui : c'est-à-dire que Dieu expliquera toutes 
choses par cela seul qu'il se fera comprendre dans sa nature infinie. 

LK LIVRE DES i'I{é(:eites. rv.u 

Bàb). » Puissiez-voiis ne pas avoir d'entretien avec Dieu, votre 
Seigneur, et ne pas commettre d'actions qui affligent Dieu, 
votre Seigneur, en affligeant « Celui que Dieu manifestera » ; 
vous seriez ainsi écartés de toute compréhension et de toute 
appréciation (du vrai). 

Dis : En vérité, le septième paragraphe (dit) : Que chacun 
de vous donne à « Celui que Dieu manifestera » une coupe 
à parfums en cristal, magnifique, précieuse, au nom du Point 
de l'Exposition (du Bâb) ; ensuite prosternez-vous devant Dieu 1 
Faites ce présent de votre propre main et non par celle de 
quelqu'un qui ne soit pas vous, à moins que vous ne puissiez 
faire autrement. 

Dis : En vérité, le huitième paragraphe (dit) : Ne vous 
prosternez que sur du cristal 1 (Cette substance) contient des 
parcelles de la terre du premier (du Bâb), et du dernier 
(Boushrewyèh, la dernière des Lettres du Vivant). Cette 
prescription (vient) de Dieu. (Elle est consignée) datis le 
livre de l'Exposition. Puissiez-vous ne jamais avoir de con- 
tact avec des choses autres que celles qui sont aimées (de 
Dieu M) 

Et en vérité, dans le neuvième paragraphe, (il est dit) : Que 
chacun possède, en objets de cristal excellents et précieux, le 
nombre de l'Unité (19 pièces), autant que cela lui sera pos- 
sible. Et s'il ne peut (se procurer ces objets) et qu'il ne les pos- 
sède pas, il lui est prescrit de donner aux pauvres dix-neuf 
miskals d'or; voilà ce qui a été prescrit (quant à la mesure 
de l'aumône), dans le livre de Dieu. Puissiez-vous être pleins 
de respect (pour ces ordres) * ! 

Et en vérité, dans le dixième paragraphe, (il est dit) : Et 
que les lettres (mâles) n'attendent pas, après que les lettres 
femelles ont été saisies (par la mort), plus de 90 jours pour 

1. Ces personnages, plus saints que les autres, ont été créés du cris- 
tal, la plus pure des terres. 

2. Il serait difficile de ne pas reconnaître dans cette partialité du 
Bâb pour le cristal une influence de la mode la plus nouvelle. Les Per- 
sans de toutes les classes raffolent de cristaux. Le roi en a des cham- 
bres remplies; il n'est pas de maison, grande ou petite, qui n'en fasse 
son principal ornement. Les cristaux d'Europe sont surtout extrême- 
ment recherchés, et particulièrement ceux de Bohème. 

536 APPENDICE 

se remarier, et les lettres (femelles), après que leurs lettres 
(mâles) ont été saisies (par la mort), plus de 95 jours. Telle 
est la limite (fixée) dans le livre de Dieu ! puissiez- vous la 
révérer ! Certainement, vous rendrez témoignage que le 
royaume (de ce monde) et tout ce qui y est compris, certai- 
nement, retournera (à Dieu). Et si eux (les hommes) ils met- 
tent des délais plus longs que ceux qu'en vérité Dieu leur 
prescrit, ou si elles (les femmes) (vont de même) au-delà de 
ce que Dieu leur a prescrit, bien que pouvant (obéir) et en 
ayant la faculté, il leur est ordonné (aux hommes) de donner 
aux pauvres 90 miskals d'or, et (aux femmes) de donner aux 
pauvres 95 miskals d'or, si cela est en leur pouvoir, et si cela 
ne l'est pas (la dette leur) est remise, à eux et à elles, et Dieu 
ne demande de chacun qu'amour et contentement. Puissiez- 
vous rendre grâces dans la satisfaction (que vous donne) 
l'Exposition! 

Et, en vérité, le onzième paragraphe (dit) : En vérité, ceux 
qui composent un livre ' doivent écrire en tête : « Il n'y a pas 
de Dieu sinon Dieu ! » et, à la fin, (il faut mettre) : « Il n'y a 
pas de garantie, sinon (par celui qui a pour nom) Aly avant 
Mohammed. » Puissiez-vous, au jour que Dieu manifestera, 
avoir des convictions comme celles-là! Alors, (lorsque vous 
aurez suivi les règles indiquées ici), vous serez bien conduits 
dans (récrit que vous aurez tracé)! 

Et, en vérité, 1« deuxième paragraphe après le dixième 
(dit) : Vos enfants, il n'y a pas à leur égard d'obligations (du 
genre de celles qui vous ont été prescrites dans l'enterre- 
ment) de vos morts avant que n'ait soufflé en eux l'esprit (de 
vie) % et, après que (cet esprit) a soufflé, s'ils sont descendus 
(du sein de leurs mères) vivants, alors, en vérité, vous, il vous 
faut leur appliquer les obligations de vos morts. — Mais, s'ils 
naissent morts, vos obligations sont levées, ainsi que toutes 
prières pour eux, et que ni leurs pères ni leurs mères ne les 
approchent (ne prennent part à leur sépulture), afin de ne 
pas s'affliger, et s'il n'y a personne qu'eux (pour ensevelir 
l'enfant, alors ils peuvent le faire); la miséricorde est de Dieu 

1. Ou un écrit quelconque. 

2. Il ne faut faire aucunes funérailles aux enfants mort-nés. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 537 

ainsi que la douceur est dans le Livre. Puissiez-vous compter 
sur les jours (que) Dieu (manifestera) 1 

Et, en vérité, le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il vous a été permis par l'Exposition de vous organiser par 
unités distinctes (19 par 19) afin de pouvoir vous distribuer 
entre vous les nombres du Vivant. Puissiez-vous vous honorer, 
par cette situation, devant Dieu, votre Seigneur! 

Dis : En vérité^ le Point (le Bâb) est la marque de l'arbre 
sublime; puis le Vivant (les dix-huit) est la marque de la pre- 
mière (source) de la vie ! Approchez-vous vous-mêmes, (par 
tous vos efforts) de cet état! Puissiez-vous, au jour du juge- 
ment, ne pas être séparés par un voile de « Celui que Dieu 
manifestera, » et ensuite de la première (source) de la 
vie! 

En vérité, celui que « Dieu manifestera », lorsqu'il se mani- 
festera, ce sera sous la forme du Point (d'un Bâb) ou (sous 
celle des Lettres) du Vivant (sous les formes de dix-huit pro- 
phètes ou de l'un de ces prophètes). Et, en vérité, ce (dernier) 
proviendra de la Vérité, de la part de Dieu. Il n'y aura pas de 
doute en lui. En vérité, nous croirons tous en lui. Et, en vé- 
rité, (la source) première de la vie (est manifestée) soit qu'elle 
se présente sous la forme (des dix-huit Lettres) du Vivant, 
soit que ce soit sous celle du Point (du Bâb). Et (dans tous les 
cas), en vérité, ces (manifestations) sont les noms primitifs 
(de Dieu par lequel s'opèrent toutes choses). En vérité, nous 
croyons tous en eux (en ces noms) ! 

Et, en vérité, le quatrième paragraphe après le dixième 
(dit) : Que Dieu a prescrit à vos pères et à vos mères de vous 
entretenir depuis votre naissance jusqu'à la dix-neuvième 
année d'une façon complète et (il vous a prescrit), à vous, que 
vous les entreteniez jusqu'à la fin de leur vie dans le cas où ils 
ne pourraient pas le faire eux-mêmes, et, (Dieu leur a pres- 
crit) de vous entretenir lorsqu'ils le peuvent, et que vous- 
mêmes n'êtes pas sur la terre du nombre de ceux qui le peu- 
vent (faire). Cette (prescription a lieu) pour que tous (les 
croyants) restent en dedans des obligations de leur foi, et si 
quelqu'un d'entre eux s'en trouve séparé, alors, en vérité, 
vous, pardonnez-lui, et celui qui est séparé des obligations 
(imposées par) Dieu sur (le sujet traité ici), certes, il est 

538 APPENDICE. 

indispensable pour lui que, chaque année, il donne 19 mis- 
kals d'or dans le chemin de Dieu; (c'est) de règle (étroite) 
dans le Livre de Dieu. Puissiez-vous vénérer (Dieu)! 

Et, en vérité, le cinquième paragraphe après le dixième 
(dit) : Ne chevauchez pas sur les vaches, et ne leur faites 
porter aucun fardeau, si vous croyez à Dieu et à ses préceptes ; 
et ne buvez pas le lait de l'ânesse, et ne lui imposez pas, 
ainsi qu'aux animaux autres que l'âne, d'autres charges que 
celles qui sont proportionnées à ses forces. C'est là ce que, 
en vérité, Dieu a ordonné! Puissiez-vous le respecter! 

Et ne chevauchez sur aucun animal si ce n'est avec la selle 
et l'étrier, et n'en montez aucun que vous ne puissiez être 
en parfaite sûreté sur son dos et, en vérité, Dieu, certes, vous 
interdit cela d'une interdiction très grande ! 

Ne mettez pas les œufs en contact avec quoi que ce soit qui 
puisse les gâter avant leur cuisson. C'est l'œuf que, en vérité, 
Dieu a déterminé pour être la nourriture du Point primitif 
au jour du jugement et (la nourriture) de ceux qui étaient 
avec lui M Puissiez-vous rendre grâces! Et, en vérité, s'il se 
montre dans l'œuf quelque peu de sang, (l'œuf n'en reste pas 
moins) licite pour vous, et, en vérité, il est pur, et (si) vous ne 
le mangez pas, (par simple dégoût, il n'y a pas de mal). Puis- 
siez-vous ne jamais contempler quelque chose de plus répu- 
gnant! 

Et ne vous embarquez pas sur un navire, à moins que vous 
ne possédiez pas dans votre fortune assez de moyens (de 
vivre), et ne disputez pas (quand vous serez embarqués), et ne 
faites pas de querelles, et accordez-vous les uns avec les autres, 
comme l'âme avec l'esprit. 

(Dieu) a prescrit à ceux qui président à la manœuvre dans les 
vaisseaux d'avoir la haute main sur ceux qui sont embarqués 
au nombre de ceux qui naviguejit dans ce (même vaisseau), 
pendant le temps que ceux qui sont dans le vaisseau sont (bal- 
lottés (par les vagues), et vous, pendant ce temps (que le vais- 
seau est agité), ne vous tenez pas debout et demeurez assis à 
votre place; et que ce ne soit pas une place où il y ait sujet 

1. Dans sa captivité à Makou, le Bàb et ses compagnons se nourris- 
saient principalement d'oeufs. 

LE LIVRE DES PRECEPTES. 939 

d'éprouver de la crainte, quand on s'y est établi. Et vous, de 
même que vous vous appuyerez (fermement) par le dos à votre 
place, de même, dans une autre place (que vous choisirez 
pour vous étendre et vous coucher), établissez-vous (solide- 
ment). Et ne vous laissez pas aller en arrière, ne vous éten- 
dez pas dans le vaisseau, sinon suivant la mesure où vous 
(savez) certainement (que vous) pouvez (le faire sans inconvé- 
nient). 

(Mais) tout ce que Dieu a prescrit (comme règle) indispen- 
sable dans les voyages, est abrogé pour tous ceux (qui habitent) 
au-delà de la mer. En vérité, ceux-là ne peuvent pas faire le 
voyage par terre, et il leur est permis d'aller par mer. En 
vérité, ils prendront parmi eux-mêmes un chef pour conduire 
le pèlerinage. Et ils payeront pour celui-là tout ce qu'il dé- 
pensera de son bien, afin qu'il puisse les ramener (chez eux). 
Le pèlerinage accompli, ils (lui) donneront dans la mesure de 
leurs moyens, et s'ils ne peuvent pas (donner assez), ce qui 
manquera leur sera remis. Ils donneront aussi (au conduc- 
teur) une part dans tous les profits de commerce qu'ils fe- 
ront. 

En vérité, le sixième paragraphe après le dixième (dit) : 
(Dieu) a prescrit que tout roi de la terre donnera par année 
140 miskals d'or * ; puis tout grand-vézyr, 290 miskals ; puis tout 
gouverneur de premier rang, 160 miskals ; puis tout grand 
personnage religieux, 280 miskals. En vérité, ils ont affligé 
« Celui que Dieu manifestera'; » dès lors, certes, ils devront 
lui solder (les amendes prescrites) de leur propre main, et à 
lui-même, au jour de sa manifestation. Alors, ils n'affligeront 
plus, dans ce moment où tous les hommes se dresseront de- 
bout, le mandataire de leur Seigneur. Puissent ceux-là (qui 
payeront convenablement les amendes indiquées) être créés 
à nouveau dans le (sein de) l'Exposition, dans des places où ils 

1. 5 X 19 = 140[?]. 

2. C'est un lieu commun de la dogmatique orientale, que tout souve- 
rain ou prince est un instrument de violence et un méchant. S'il se re- 
pent, c'est un pénitent et il est traité comme tel ; mais il ne cesse ja- 
mais, quelque bonne œuvre qu'il puisse faire, d'être en dehors du droit, 
absolument comme l'était, à un autre point de vue, le bon tyran des 
villes grecques dans l'antiquité. 

540 APPENDICE. 

auront la récompense de ce qu'ils auront fait auparavant ; ils 
agiront dans la (voie de la) vérité ! En vérité, ô vous (hommes), 
si vous ne croyez pas à « Celui que Dieu manifestera, » (au 
moins) ne l'affligez pas. Et, en vérité, dans ce jour de résur- 
rection générale, ceux-là qui croient au Point premier (au 
Bâb), il n'existera pour eux aucun chagrin dans (la voie de) 
l'Exposition, et tous, à la (grande) résurrection dernière, 
apparaîtront avec leur âme et leur esprit. Mais ceux-là (qui 
ne croient pas), assurément, ils seront séparés (des croyants), 
parce qu'ils se sont rangés à ce que Dieu n'aime pas, (ainsi 
qu'il est déclaré) dans l'Exposition. Pour vous, en vérité, ne 
les imitez pas et ne vous éloignez pas de la miséricorde de 
votre Seigneur, en ne donnant pas à a Celui que Dieu mani- 
festera » ce que Dieu vous a' prescrit (de lui donner) dans le 
Livre. Ne l'affligez pas et ne mettez pas de doute en lui, lors- 
que vous entendez (exposer ses préceptes) et ne vous posez 
pas vous-mêmes comme sages, (comme contradicteurs) entre 
lui et ceux qui acceptent l'Exposition, dans le but de les 
détourner des préceptes (du Bâb). Se porter témoin devant 
ceux à qui l'Exposition a été donnée (pour les détourner 
de la foi), c'est une chose désastreuse pour vous et pour eux. 
Puis, lorsque vous croyez et que vous n'en portez pas témoi- 
gnage, c'est désastreux pour vous et sans inconvénient pour 
eux, et alors, vous ne lui faites aucun chagrin (à celui que 
Dieu manifestera.) 

Et si (Celui que Dieu manifestera) promulgue un (nou- 
veau) précepte dans cette résurrection (générale), certaine- 
ment il (en) établira la vérité pour tout ce qui est sur la 
terre, sans exception aucune; mais tous (les hommes) repa- 
raîtront (à la vie) dans les préceptes de leur religion anté- 
rieure) et dans leurs règles (jadis prescrites) et les professe- 
ront. Mais ils ne feront apercevoir dans cette œuvre rien qui 
soit solide quant aux preuves, et, certainement, les prescrip- 
tions de leur Seigneur témoigneront contre eux et les rédui- 
ront (au silence). Certes, ils chercheront à s'aider par leurs 
préceptes, et, jour et nuit, ils se fatigueront (à chercher des 
arguments), et certainement eux-mêmes et tout ce qui est 
d'eux-mêmes, ils l'épuiseront. Et ils penseront qu'en vérité, 
eux, ils sont dans la droite voie. Pour vous, en vérité, ô vous 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES 541 

qui possédez l'Exposition, ne vous mettez pas derrière un 
voile, comme ceux-là I 

Et^ en vérité, le septième paragraphe après le dixème 
(dit) : En vérité, ô possesseurs de l'Exposition, conduisez-vous 
de telle façon, envers ceux qui partagent votre foi, que vous ne 
preniez le vêtement de personne ni rien de ce qui lui appar- 
tient * et si (ceux qui sont sous votre conduite) prennent (quel- 
que chose à leur prochain), leurs femmes leur sont interdites, 
fmais) les vôtres (vous le sont également) pendant 19 jours, et 
si (malgré cette défense) vous vous en approchez, il vous est 
certainement prescrit par le livre de Dieu (de donner) 19 mis- 
kals d'or que vous remettrez aux témoins de l'Exposition (aux 
membres du clergé) qui les donneront à celui auquel le vête- 
ment a été pris, ou toute autre chose qui lui appartenait. Puis- 
siez-vous craindre Dieu, et ainsi guider ceux qui sont sous 
votre conduite (de façon à ce) qu'ils ne fassent jamais de vio- 
lence à personne ! Puissiez-vous, au jour du jugement, n'avoir 
pas de différends avec les compagnons de « Celui que Dieu 
manifestera ! » 

Faites les choses de telle sorte, sur toute la terre, que vous 
établissiez un ordre (parfait) pour les habitants et les bazars 
et les différents endroits, et placez chaque corps de métier 
dans un lieu à lui, distinct (du quartier d'un autre métier) 
afin que deux corps de métiers ne soient pas confondus en- 
semble, mais qu'ils soient tous chacun à leur place, et que 
tous les métiers soient rassemblés dans une seule localité sui- 
vant une organisation excellente. Et, certes, faites les choses 
en telle sorte que tous les métiers soient exercés dans des ca- 
ravansérails (et non pas dans des bazars), et, en vérité, cela 
est plus profitable et meilleur, pour peu que vous le com- 
preniez * ! 

1. Comme gage^ et encore moins par violence. 

2. Cela vaut mieux, en effet, parce que dans le bazar, le marchand 
ne peut avoir que sa boutique, tandis que dans le caravansérail, il a 
sa boutique, ses magasins et son logement personnel. 11 n'a donc pas 
à perdre de temps pour aller et venir; il reste avec sa famille qu'il sur- 
veille et conduit au lieu de l'abandonner pendant des journées tout 
entières, et peut surveiller aisément tout son bien. Mais les caravansé- 

542 APPENDICE. 

Dis : En vérité, le huitième paragraphe après le dixème (dit): 
Et ne faites pas qu'on retranche de la personne de qui que ce soit 
la valeur d'un cheveu, ou (quoi que ce soit) qui le diminue en quel- 
que chose après que Dieu a terminé (comme il l'a trouvé bon) 
la création de son extérieur. Cette prescription est au livre de 
Dieu. Puissiez-vous ne faire de peine à personne, et quiconque 
retranche quoi que ce soit du corps d'un autre, ou change 
en lui la couleur (par le sang extravasé), et, si peu que ce soit, 
ou souille son vêtement, ou cherche à lui faire du mal, assu- 
rément, Dieu lui interdit sa femme pendant dix-neuf mois, 
suivant le livre de Dieu, et certainement, il lui est imposé, 
s'il passe les limites de Dieu, (une amende de) 95 unités (mis- 
kals) d'or ! Puissiez-vous être pleins de respect (pour ce pré- 
cepte), et ne faites pas et ne faites pas faire, et ne prenez pas 
plaisir (à ce qu'on fasse violence), et enfin, ne violentez per- 
sonne comme de la moutarde, si vous êtes croyants à Dieu et 
à ses préceptes; et si vous n'êtes pas croyants à Dieu et à ses 
préceptes, conduisez-vous pourtant (de manière) à ne pas 
troubler votre propre existence^ et certes, vous, avant votre 
création, vous étiez devant Dieu, une goutte d'eau extraite du 
limon, et vous retournerez à n'être qu'une poignée de terre, 
et (en conséquence) ne recherchez et n'aimez rien en dehors 
de ce qui peut satisfaire vos semblables et dirigez par des 
vues élevées votre existence dans vos actes, et ne portez la 
destruction dans aucune existence après que Dieu a complété 
sa forme * ! 

En ce que vous voulez (obtenir) de gloire des jours (qui 
vous sont) comptés ou de richesses des jours (qui vous sont) 
comptés, en vérité, tous ces (jours) seront retranchés de 

rails sont beaucoup plus chers à établir que les bazars, parce qu'ils né- 
cessitent des constructions plus compliquées. Comme elles sont aussi 
beaucoup plus somptueuses, on Toit que le Bâb poursuit ici sa recherche 
d'une véritable reconstitution économique dans la société qu'il veut 
fonder. 

1. Ce paragraphe contient (entre j autres choses) l'abolition de la cir- 
concision. Mais il est vraisemblable que les bàbys auront peine à ob- 
tenir ce résultat, car les Nossayrys qui considèrent aussi la circonci- 
sion comme tout à fait inutile, la pratiquent cependant et y tiennent 
beaucoup comme usage. 

LE LIVRE DES PRECEPTES. 543 

VOUS, et VOUS, après votre mort, vous entrerez dans le l'eu. 
Alors vous seriez reconnaissants si vous n'aviez pas été créés 
et si vous n'aviez pas trafiqué du chagrin à l'endroit de vos 
semblables. Si vous avez été sages dans votre existence, soyez- 
en reconnaissants. En vérité, c'est peu de chose que ce que 
vous comprenez. 

Dis : Le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : Il n'y 
a pas de précepte de Dieu, et Dieu n'a rien révélé sinon dans 
(le but de) la glorification de « Celui que Dieu manifestera. » 
Lorsque vous exécutez les prescriptions et les prohibitions de 
sa grandeur, vous cherchez la grandeur de Dieu, et vous êtes 
(complètement) séparés de toutes les œuvres du monde ! 

FIN 

TABLE DES MATIERES 

Pages. 

Préface de l'éditeur v 

I. — Caractère moral et religieux des Asiatiques 1 

II. — L'islamisme persan 23 

III. — La foi des Arabes, — Origine et développement du 

shyysme 41 

IV. — Le soufysme. — La philosophie 63 

V. — Les libres penseurs. — Le contact des idées européen- 

nes .... . 113 

VI. — Commencement du bâbysme 141 

VII. — Développement du bâbysme 175 

VIII. — Combats et succès des Bâbys dans le Mazendéran . . . 195 
IX. — Chute du château du sheykh Tebersy. — Troubles à 

Zendjan • 217 

X. — Insurrection de Zendjan. — Captivité et mort du Bâb. 237 

XI. — Attentat contre le roi 273 

XII. — Le livre et la doctrine des Bâbys 308 

XIII. — Le théâtre en Perse 359 

XIV. — Les tekyèhs ou théâtres 383 

XV. — Les noces de Kassem 405 

XVI. — Autres compositions théâtrales 439 

Appendice. — Le Livre des Préceptes 461 

Imp. Garnis et G'% Paris. — Section orientale A. Burdin, Angers. 
CHAPITRE X 

INSURRECTION DE ZENDJAN 
CAPTIVITÉ ET MORT DU BAfi 

Cette attitude ne pouvait pas durer indéfiniment. Le 
rebelle surtout avait intérêt à la faire cesser le plus tôt 
possible, afin de ne pas laisser tomber l'ardeur des 
siens. Ce fut cependant l'autorité légitime qui engagea 
la lutte, et cela pour une cause en réalité assez futile, si 
l'on tient compte des usages du pays et des graves raisons 
qui auraient dû porter le gouverneur à gagner du temps. 

Un des partisans de Moulla Mohammed-Aly Zendjàny 
avait une contestation avec le fisc relativement à l'impôt 
et il avait plusieurs fois refusé de payer .Cela se fait en Perse 
en tout temps et à tous moments, et quand l'adversaire du 
fisc a un protecteur tant soit peu considérable, le fisc 
passe condamnation ; il se contente d'un arrangement qui 
ne lui est qu'à demi favorable. Il eût été sage de suivre 
ici la coutume et de ne pas considérer un chef de parti qui 
traînait quinze mille enthousiastes à ses talons comme 
un homme inutile à ménager. Ce n'est pas chose con- 
venue en Asie que force doit toujours rester à l'autorité ; 
quand cela est, tant mieux; mais quand cela n'est pas, le 
scandale est minime. 

238 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

Quoi qu'il en soit, Émyr Aslan-Rhan fit mettre le ré- 
calcitrant en prison. LeZendjàny en ayant été informé, 
montra l'indignation la plus vive, et demanda que le gou- 
verneur, revenant sur son jugement, lui renvoyât immé- 
diatement son homme. Émyr Aslan-Rhan déclara qu'il 
était dans sa charge de faire respecter les lois ; que Moulla 
Mohammed-Aly ne l'en empêcherait pas et que le cou- 
pable ne serait pas élargi. Sur quoi, Jtfohammed-Aly donna 
l'ordre de jeter par terre la porte de la prison et de lui 
amener son protégé chez lui. m 

Émyr Aslan-Khan avait prévu les conséquences de sa 
réponse et avait mis sur pied les troupes dont il pouvait 
disposer, de sorte que lorsque les partisans du Zendjâny , 
rassemblés par toute la ville, se présentèrent devant la 
prison pour exécuter le commandement de leur chef, ils 
trouvèrent la place occupée. A cette vue, leur irritation 
fut portée au comble. Ils se répandirent dans tous ljes 
quartiers et dans, tous les bazars en poussant de grands 
cris et appelant le peuple à la révolte; ils commencèrent 
à envahir les maisons, à courir sur les terrasses, à casser, 
briser, rompre, déchirer, détruire et piller tout; puis ils 
se jetèrent sur les logis de leurs principaux adversaires 
et les détruisirent de fond en comble : en même temps, lé 
feu éclata sur plusieurs points de la ville. 

Moulla Mohammed-Aly, voyant que le moment de la 
bataille était arrivé, se trouva prêt à tout. Il ordonna 
d'élever des barricades, et composa son gouvernement. 
Hadjy Ahmed fut nommé lieutenant du chef; Hadjy 
Abdallah-Nerraz, principal conseiller; Hadjy Abdallah- 
Rhebbar, gouverneur ou commandant de la place ; Àbd- 
el-Baghy, préfet de police , et le prévôt des mar- 
chands d'habits, Meshhedy-Souleyman, ministre «l'État. 

INSURRECTION DE ZENDJAK; 230 

Hadjy Razem-Geltougy, installé comme chef de l'arsenal,; 
s'occupa immédiatement de fondre deux pièces de canon 
en fer et un certain nombre de ces pièces, appelées zem r 
bourèk, que l'on place ordinairement sur le dos des cha-* 
meaux et qui lancent des biscaïens. Chacun, dans le 
parti, reçut son emploi, son titre, sa fonction, et se mit à. 
l'œuvre. Tout le monde ardent à réussir, le fut de même 
à obéir; la confiance dans le chef était absolue et univer- 
selle. 

Aussitôt que, du côté des bâbys, on eut ainsi fait les 
préparatifs indispensables, on assaillit les hommes du 
gouverneur. Un esclave géorgien de ce dernier, Asad- 
Oullah, fut tué d'abord de cinq blessures; c'était un 
homme d'une bravoure remarquable. Un autre jeune 
homme appelé comme lui Asad-Oullah, fils du séyd Hassan , 
sheykh-oul-Islam, et de la sœur de Hadjy Dâdâsh, le né- 
gociant, fut aussi tué d'une balle. Du côté des bâbys* 
quelques hommes tombèrent et l'on fit prisonnier un Cer- 
tain sheykhy, renommé pour sa force corporelle et son 
audace. On l'amena aussitôt devant les deux moudjteheds, 
Aga-séyd-Mohammed, et Hadjy myr-Aboulkassem, qui, 
lui appliquant les prescriptions relatives à Papostasie et 
à la révolte, le déclarèrent digne de mort. Le gouverneur 
fit exécuter à l'instant la sentence. 

Cependant la nuit était venue, et chacun des deux 
partis, établi sur le terrain dont il avait pu s'emparer ou 
qu'il avait pu défendre, attendit le jour sous les armes. 

Il faut s'imaginer une ville persane. Les rues sont 
étroites, d'une largeur de quatre, cinq ou huit pieds tout 
au plus. Le sol, qui n'est pas pavé, est rempli de trous 
profonds, de sorte qu'on ne saurait cheminer qu'avec des 
précautions infinies pour ne se pas caâaer les jambes, L^ 

240 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

maisons, sariç fenêtres sur la rue, montrent des deux 
côtés une continuité de murs, le plus souvent hauts d'une 
quinzaine de pieds et surmontés d'une terrasse sans 
garde-fous, quelquefois aussi çà et là dominés par ce 
qu'on appelle un balakhanèh ou pavillon presque à jour, 
qui indique d'ordinaire la maison d'un personnage riche. 
Tout cela est en terre, en pisé, en briques cuites au so- 
leil, avec les montants en briques cuites au four. Ce genre 
de construction, d'une antiquité vénérable et qui, dès avant 
les temps historiques, était en usage dans les antiques cités 
de la Mésopotamie, est véritablement pourvu de grands 
avantages : il est à bon marché, il est sain, il se prête égale- 
ment aux proportions les plus modestes et aux prétentions 
les plus vastes ; on en peut faire une chaumière à peine 
blanchie à la chaux ; on en peut faire aussi un palais, cou- 
vert du haut en bas d'étincelantes mosaïques en faïence, 
de peintures et de dorures précieuses. Mais, comme il 
arrive pour toute chose au monde, tant d'avantages sont un 
peu compensés par la facilité avec laquelle de pareilles 
demeures s'écroulent sous le plus petit effort. Il n'est pas 
besoin du canon; la pluie, si l'on n'y prend garde, suffit. 
C'est ainsi qu'on peut comprendre la physionomie parti- 
culière de ces emplacements célèbres où le souvenir et la 
tradition montrent des villes immenses dont on n'aper- 
çoit plus rien que quelques débris de temples, de palais, 
et des tumulus semés dans la plaine. En quelques années, 
en effet, des quartiers entiers disparaissent sans laisser de 
traces, si les maisons ne sont pas entretenues. 

Comme toutes les villes de Perse sont construites sur 
les mêmes données et formées des mêmes éléments, on 
peut se représenter Zendjân, avec son enceinte crénelée 
et munie de tours, sans fossés, ses rues tortueuses, étroi- 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 241 

tes et défoncées. Au milieu existait une sorte de citadelle 
grossière, nommée « Château d'Aly-Merdan-Khan. » Le 
second jour de l'insurrection, Moulla Mohammed-Aly s'en 
empara ; ce ne fut pas pour lui et les siens d'un médiocre 
avantage que de s'être ainsi pourvus d'un point d'appui. 

Le troisième jour, les bâbys, exaltés par leurs succès, 
firent un effort prodigieux pour se rendre maîtres de la 
personne même du gouverneur. Le combat dura toute la 
journée ; mais leur chef, Myr Salèh, que Moulla Mohammed- 
Aly avait nommé colonel, ayant été tué par Abdoullah- 
Beg, cavalier nomade de Renkawèr, l'attaque prit fin. Des 
deux côtés il y eut assez de morts sur le carreau, et on 
ne tenta rien de plus. 

Le quatrième jour, les musulmans virent, avec une 
grande joie, entrer dans le quartier de la ville qu'ils oc- 
cupaient, Sadr-Eddooulèh, petit-fils de Hadjy Moham- 
med-Housseïn-Rhan, dlspahan, à la tête des cavaliers des 
tribus du Rhamsèh, arrivant de Sultanièh. Le lendemain 
encore et les jours suivants, les renforts affluèrent. Ce 
furent d'abord Seyd Aly-Khan et Shahbâr-Khan, l'un de 
Firouzkouh , l'autre de Maragha , avec deux cents cava- 
liers de leurs tribus respectives; Mohammed-Aly-Rhan 
Shahysoun , avec deux cents cavaliers afshars ; puis cin- 
quante artilleurs avec deux pièces de canon et deux 
mortiers ; de sorte que le gouverneur se trouva pourvu 
de toutes les ressources désirables , et entouré d'un bon 
nombre de chefs militaires dont plusieurs avaient de la 
réputation. Mais ce n'était pas là précisément ce qui 
était fait pour lui plaire davantage. Tous ces grands gen- 
tilshommes des tribus sont, à la vérité, décorés de titres 
que l'on traduit par les appellations de général et de co- 
lonel; mais, en réalité, ce sont des chefs féodaux qui 

242 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

commandent souverainement à leurs hommes, et n'accep- 
tent guère pour ces hommes et pour eux-mêmes que les 
ordres qui leur conviennent. Il en résultait que si Émyr 
Aslan-Khan se voyait traité avec beaucoup de déférence, 
il se devait sentir aussi sous la tutelle des nombreux 
conseillers qui lui étaient survenus, et obligé de 
compter avec des amis qui, au fond , se considéraient 
comme ses pairs et même ses supérieurs. Cependant, on 
tomba d'accord de faire une attaque générale sur les bar- 
ricades et les retranchements des bâbys. 

Avec bien de la peine on réussit à forcer quelques 
rues et à occuper un certain nombre de cours ; mais on 
perdait du monde, et, en somme, après quelques jours 
de ce rude labeur, on s'aperçut qu'on avait gagné très- 
peu de terrain. On résolut donc d'employer des moyens 
plus énergiques, et l'on creusa une mine sous un des 
points jugés les plus importants à reconquérir; mais, 
comme on s'y prit mal pour combiner l'attaque avec le 
moment de l'explosion, on enleva la position, à la vérité, 
mais avec tant de morts qu'il eût presque mieux valu 
être repoussé. Néanmoins, on eut ainsi une sorte de 
bonne nouvelle à faire parvenir à Téhéran, en n'annon- 
çant que la moitié de ce qui s'était passé. Il était temps : 
le premier ministre, l'Émyr Nizam, extrêmement tour- 
menté et inquiet de ce qui allait advenir du bâbysme, 
avait besoin d'être rassuré. Il envoya encore des ren^ 
forts et l'ordre d'en finir à tout prix. Il défendait, 
d'ailleurs, d'acheminer des prisonniers sur Téhéran, et 
ordonnait de torturer et d'exécuter sur place tout ce 
que l'on prendrait. Une semblable injonction n'était 
pas nécessaire pour exciter les combattants. En Asie, 
comme en Europe, la guerre de rues a une telle puis- 

INSURRECTION DE ZENDJÀN. 243 

sance pour exaspérer de peur tous les instincts conserva- 
teurs de la vie, la terreur y est portée à un si suprême 
degré de tension, que la férocité, comme une conséquence 
naturelle, s'y développe plus qu'ailleurs. Les troupes 
royales n'avaient pas plus envie de faire grâce que. les 
bâbys, et, soit dans un parti, soit dans l'autre, celui qui 
tombait aux mains de l'ennemi était assuré d'avance de 
son sort. Tous les jours on se battait, tous les jours on se 
tuait; mais les bâbys, bien que très-lentement, perdaient 
du terrain et reculaient. Une des journées les plus terri- 
bles dont le journal du siège fasse mention, est celle du 
5 de Ramazan. 

Moustafa-Rhan, Rhadjar, avec le 15 e régiment deShe- 
gaghy ; Sadr-Eddooulèh, avec ses cavaliers du Khamsèh ; 
Seyd Aly-Rhan de Firouzkouh , avec son propre régi- 
ment; Mohammed-Agay, colonel, avec le régiment de 
Nasser, autrement dit le régiment du roi ; Mohammed- 
Aly-Khan, avec la cavalerie afshar ; Néby-Beg, le major, 
avec la cavalerie de sa tribu, et une troupe des hommes 
de Zendjàn restés fidèles , tout cela s'acharna, dès avant 
le point du jour, contre les ouvrages des bâbys. La résis- 
tance fut terrible , mais désastreuse. Les sectaires virent 
tomber successivement des chefs qu'ils ne pouvaient 
guère remplacer, des chefs vaillants, et, à leurs yeux, des 
saints : Nour-Aly, le chasseur; Bekhsh-Aly, le charpen- 
tier, Rhodadad et Feth-Oullah-Beg, tous essentiels à la 
cause. Ils tombèrent, les uns le matin , les autres le soir. 
J'ai vu à Zendjàn des ruines de cette rude journée; des 
quartiers entiers n'ont pu encore être rebâtis et ne le se- 
ront peut-être jamais. Certains acteurs de cette tragédie 
m'en ont raconté sur place des épisodes. Ils m'ont mon- 
tré, en imagination, les bâbys montant et descendaat las. 

244 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

terrasses et y portant à bras leurs canons. Souvent le 
plancher peu solide, en terre battue, s'enfonçait; on re- 
levait, on remontait la pièce à force de bras; on étayait 
le sol par-dessous avec des poutres. Quand l'ennemi arri- 
vait, la foule entourait les pièces avec passion, tous les 
bras s'étendaient pour les relever, et quand les porteurs 
tombaient sous la mitraille, cent concurrents se dispu- 
taient le bonheur de les remplacer. Assurément c'était là 
de la foi. 

Dans cette journée, Moulla Mohammed-Aly, voyant 
qu'il fallait reculer, prit un grand parti : ce fut de faire 
une diversion en incendiant le bazar. Aussitôt que les 
musulmans virent les flammes s'élever au-dessus des 
voûtes de ces longues allées qui sont les artères des villes 
orientales, une grande partie quitta le combat pour aller 
éteindre le feu, et aussitôt les bàbys, profitant de cet avan- 
tage, ressaisirent non-seulement le terrain qu'ils avaient 
perdu ce jour-là, mais une partie de celui qu'on leur 
avait arraché les jours précédents. Il n'est pas douteux 
qu'ils allaient se trouver les maîtres de la ville, si l'on 
n avait vu arriver tout à coup Mohammed-Khan, alors Be- 
glièrbéghy et Myrpendj, ou général de division, devenu 
aujourd'hui Émyr Touman. Il fit sa jonction avec les 
troupes déjà occupées dans la ville; il leur amenait trois 
mille hommes des régiments de Shegaghy et des régi- 
ments des gardes, puis six canons et deux mortiers. Pres- 
que en même temps entraient à Zendjân, par un autre côté, 
Gassem-Khan , venant de la frontière du Rarabagh ; As- 
lan-Khan, le major, avec les cavaliers du Kherghan, et 
Aly-Ekbèr, capitaine de Rhoy , avec de l'infanterie. Tous 
avaient reçu , chacun dans leurs pays respectifs , des or- 
dres du roi et ils accouraient. 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 245 

Avec tant de troupes, les choses devaient aller mieux 
pour les musulmans. On occupa des points négligés jus- 
qu'alors, et il ne resta pas aux rebelles un côté qui ne fût 
menacé. L'assaut général commença. 

Moulla Mohammed-Aly réussit à jeter le désordre dans 
le régiment du roi , en lui ménageant une ou deux occa- 
sions de piller, préparées exprès. Le piège réussit, et le 
régiment malmené , ayant perdu une vingtaine d'hommes, 
fut ramené par les bàbys. Pendant qu'il reculait, les au- 
tres colonnes d'attaque n'étaient pas plus heureuses, et le 
Beglièrbéghy, effrayé de l'aspect de la ville, des ruines 
accumulées et fumantes, de l'intrépidité des bâbys, de la 
rage de tout le monde, et surtout voulant, d'après ses 
instructions, en finir à tout prix, par quelque moyen que ^ 
ce fût, mais le plus vite possible, le Beglièrbéghy chercha 
à négocier, et envoya un parlementaire à Moulla Moham- 
med-Aly. 

Cette résolution devait paraître un peu inattendue et 
même étrange aux chefs qui avaient jusqu'alors conduit 
les hostilités. Mais elle fut appuyée hautement par 
Aziz-Khan, aujourd'hui général en chef des troupes de 
l'Azerbeydjan, et alors premier aide de camp du roi : il 
passait à Zendjân , se rendant à Tiflis pour féliciter le 
grand duc héritier de Russie, à l'occasion de son arrivée 
dans le Caucase. Les deux hommes de cour prêchèrent de 
concert la paix et la concorde ; et, afin de donner un témoi- 
gnage éclatant des intentions toutes bienveillantes du 
gouvernement, aussi bien que des leurs propres, ils fi- 
rent mettre en liberté un certain nombre de bâbys, pris 
les armes à la main et qu'on n'avait pas encore eu le 
temps de mettre à mort. Les paroles les plus douces fu- 
rent portées au chef des sectaires; on l'accabla de pro- 

tl6 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

messes et d'offres séduisantes pour lui, pour les siens, 
pour sa religion ; on ne demandait de lui qu'une seule 
chose, c'était de consentir à discuter simplement, afin 
que Ton pût s'entendre et mettre fin à une guerre aussi 
inutile que désastreuse. Le propre frère du premier mi- 
nistre, Mirza Hassan-Khan, qui, venant de l'Azerbeydjan, 
se rendait à la capitale, approuva, en passant à Zendjân, 
ce que proposait le Beglièrbéghy, appuyé déjà du premier 
aide de camp du roi. On ne se battait plus, on se surveil- 
lait; un silence profond régnait dans les rues désertes; 
seulement des sentinelles, veillant partout, occupaient les 
hautes terrasses, le sommet des balakhanèhs, les cou- 
poles des mosquées et le haut de ces conduits d'air, pa- * 
reils à ce qu'on appelle sur les navires « des manches à 
vent, » qui servent à rafraîchir, pendant les ardeurs 
de l'été, ces appartements à demi souterrains,. nommés 
zir-è-zémyns. 

La trêve ne dura pas longtemps. A moins d'être plus 
simple qu'un enfant, on ne pouvait s'imaginer sérieuse- 
ment que Moulla Mohammed-Aly irait se prendre à la 
douceur exagérée dont les commissaires du roi venaient 
tout à coup faire parade. A la vérité, les Orientaux ont 
souvent de ces naïvetés, tant lorsqu'ils désirent tromper 
que lorsqu'ils s'empressent d'être trompés : c'est ce 
qu'en Europe on a la bonhomie d'appeler Y astuce des 
Asiatiques. Ce qui est ici certain, c'est que-, après quelques 
passes de finesse, les deux partis comprirent qu'ils ne 
pouvaient ni s'arranger, ni se séduire, ni se jouer. Il ne 
restait donc qu'à se reprendre corps à corps et à s'en- 
tre-détruire , et c'est à quoi on s'occupa de plus belle. 
Non -seulement l'acharnement fut plus exalté encore 
gu'on ne l'avait vu, parce que le Beglièrbéghy promet- 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 247 

tait, donnait, récompensait, mais aussi punissait avec 
une rigueur excessive la moindre apparence de relâche- 
ment, mais encore la cruauté arriva des deux parts à son 
point extrême. Si les musulmans s'y portaient avec fré- 
nésie, les bâbys ne leur cédaient en rien, e.t on les vit 
inventer pour leurs prisonniers ce supplice de les brûler 
à petit feu avec des barres de fer rougies, appliquées 
successivement et lentement sur toutes les parties du 
corps. Au moment où le patient allait expirer, on lui 
tranchait la tète et on la lançait au milieu des troupes 
musulmanes. 

Enfin, les menaces de la cour, les encouragements et 
les renforts se succédèrent avec une telle rapidité, il s'é- 
tablit une disproportion si écrasante, quant au nombre et 
aux ressources, entre les bâbys et leurs adversaires, que 
le résultat final devint évident et imminent; la révolte 
allait être étouffée, et il ne se pouvait plus qu'elle ne le 
fût pas. Le régiment de Gherrous, commandé par le chef 
de la tribu, Hassan-Aly-Rhan, aujourd'hui ministre à 
Paris, enleva le fort d'Aly-Merdan-Rhan ; le 4 e régiment 
força la maison d'Aga-Aziz, un des points les plus forti- 
fiés de la ville et la réduisit en poussière ; le régiment 
des gardes fit sauter le caravansérail, situé près de la 
porte d'Hamadan; il perdit un capitaine et assez de sol- 
dats par l'explosion, mais enfin resta maître de la place. 
Ce qui animait admirablement les soldats, outre la peur, 
c'est que le butin était immense. Tout ce que possédaient 
les plus riches familles de la ville avait été successive- 
ment apporté et déposé dans les retraites fortifiées que 
Moulla Mohammed-Aly avait fait établir dans les quartiers 
tombés entre ses mains. 

La situation était donc désespérée, et les bâbys savaient 

24* INSURRECTION DE ZENDJÀN. 

assez le sort qui les attendait. Alors vinrent les manifes- 
tations du fond des cœurs. Comme au château du Sheykh 
Tebersy, on vit des faibles qui devinrent des apostats et 
des transfuges; mais on en vit en très-petit nombre et ils 
furent solitaires, point en troupe; ensuite il y eut des 
bébys convaincus et fermes qui ne voulurent pas mourir; 
de ceux-là, une bande, composée de vingt-cinq hommes, 
se conjura pour se frayer un passage à travers les troupes 
royales. On cite là Nedjèf-Rouly, fils d'Hadjy Kazem, 
forgeron; c'était lui qui avait travaillé aux deux canons 
de fer. Il y avait aussi Haydar, l'épicier, homme remarqué 
dans les deux camps par sa bravoure, puis Feth-Àly, le 
chasseur, et encore d'autres. Tous réunis, ils se précipi- 
tèrent sur les troupes royales, qui ne devinèrent pas leur 
dessein, les traversèrent jusqu'à la porte de Kazwyn, 
qu'ils franchirent, et, se jetant dans le désert, puis dans 
la montagne, ils réussirent à gagner Tharêm. De là, ils se 
dirigèrent sur Dizedj. Mais ils y furent saisis par les gens 
du village, qui, les ayant garrottés, les ramenèrent à Zend- 
jàn, où ils furent, les uns après les autres, et à des jours 
différents, torturés et tués. Ce n'était pas une fin qui put 
encourager d'autres bâbys à s'enfuir. Peut-être n'en 
avaient-ils pas d'ailleurs la tentation. Ce qui est certain, 
c'est que, de même encore qu'au château du Sheykh Te- 
bersy, le nombre des déserteurs fut extrêmement faible, 
et celui des apostats presque nul. 

Cependant, je le répète, rien ne pouvait être plus déses- 
péré que la position des assiégés. Leurs principales posi- 
tions et les plus fortes avaient été successivement enle- 
vées. 11 ne leur restait presque plus de vivres ni de 
munitions, tandis que leurs adversaires ne manquaient 
de rien. Us avaient perdu un grand nombre de leurs plus 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 249 

braves champions, et tous les jours ils en voyaient tomber 
d'autres, sans espoir aucun de les remplacer. Au con- 
traire, à chaque instant, ils voyaient accourir, soit de 
Téhéran, soit de l'Azerbeydjan, soit d'Hamadan, de par- 
tout, des régiments de troupes régulières, des fusiliers 
des milices et des cavaliers des tribus. 

Bientôt périrent encore deux zélés : Hadjy Ahmed, 
fabricant de peignes, et Hadjy Abdoullah, boulanger. 
Peu d'instants après, Moulla Mohammed-Aly, qui donnait 
des ordres et combattait au milieu de ses gens, dans le 
même lieu, eut le bras fracassé d'une balle et tomba à 
terre. On s'empressa de le relever et on le transporta 
dans une maison pour panser la blessure. Comme le fait 
était arrivé au fort du combat, peu de personnes s'en 
étaient aperçues ; on résolut de le cacher, et de défendre 
la maison jusqu'à l'extrémité. Mais quelle résistance peu- 
vent opposer des murs de boue et de briques séchées au 
soleil et qui n'ont aucune épaisseur? Les troupes royales, 
voyant les bâbys se concentrer sur ce point et y opposer 
une rage extraordinaire de défense à leur rage d'attaque, 
s'acharnèrent d*autant plus. On traîna une pièce de 
canon et un mortier contre ces murs débiles, imbibés de 
sang et d'où partait une fusillade roulante. Bref, la mai- 
son tout à coup s'écroula; ce qui était dedans, ce qui 
était dessus roula pêle-mêle avec les poutres et les ma- 
tériaux; il n'y avait plus rien qui tînt, et ce rien, cepen- 
dant, les soldats ne purent pas le prendre; ils ne par- 
vinrent pas à en approcher; car la résistance ne fut ni 
ralentie ni moindre. Ils battirent donc en retraite et allè- 
rent essayer d'autres efforts sur un autre point. 

Au bout d'une semaine de souffrances, Moulla Moham- 
med-Aly comprit que sa /lernière heure était arrivée. 

250 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

Non-seulement sa blessure s'était envenimée par rim- 
possibilité de lui donner des soins sérieux, mais il avait 
été roulé et contusionné de la manière la plus grave par 
la chute de la maison. Se voyant ainsi au bout de son 
rôle, Moulla Mohammed-Aly réunit ses partisans autour 
du tapis sur lequel il allait expirer; il les fit asseoir en 
cercle, et, au bruit du canon et de la mousqueterie , il 
leur donna ses dernières instructions. Elles ressemblaient 
fort à celles que le Boushrewyèh avait laissées à ses Ma- 
zendérânys. 

Il les engagea à ne pas se laisser abattre par sa perte, 
et à tenir tète à l'ennemi jusqu'à la fin. Il leur montra 
que ce n'était pas un exploit bien coûteux ; car, en ce 
qui le concernait, lui, il allait renaître dans quarante 
jours, et pour eux non plus, la mort n'aurait pas une 
rigueur plus longue. En parlant ainsi, il souriait et ex- 
hortait chacun à se montrer également gai et dispos, rien 
ne devant affliger, disait-il, dans les accidents si transi- 
toires dont on était menacé. En causant de la sorte, il 
expira. 

Ses amis l'enterrèrent avec les vêtements qu'il portait 
et mirent son sabre à ses côtés dans sa fosse. A peine 
avait-il cessé de vivre que le vide terrible qu'il laissait se 
fit sentir par l'absence complète de commandement, et 
pourtant les circonstances ne permettaient pas de se 
passer d'une direction forte et rapide. On n'en avait plus. 
Les braves gens ne manquaient pas , ni les croyants 
fidèles; mais plus de tête suffisamment puissante, et l'on 
comprit de suite que l'on n'était plus même en état de 
vendre sa vie le prix qu'elle valait. 

Les bâbys tinrent donc à la hâte un conseil de guerre 
tumultueux, à l'issue duquel lçs principaux personnages, 

INSURRECTION DE ZËNDJAN, 251 

Mirza Rizay, lieutenant du chef défunt ; Souleyman, le cor- 
donnier, son vizir; Hadjy Mohammed-Aly ; Hadjy Aly, 
de Shyraz, envoyé par le Bàb et blessé de telle façon 
qu'il expira peu après; enfin Dyn-è-Mohammed et Hadjy 
Razem Geltoughy, écrivirent une lettre à Émyr Aslan- 
Khan et à Mohammed-Khan, le Beglièrbéghy. dans la- 
quelle ils déclaraient que, si on voulait leur garantir la 
vie sauve, ainsi quà ce qui restait de leur monde, ils 
consentiraient à mettre bas les armes. 

Les généraux de l'armée royale étaient si peu sûrs d'un 
succès que leur promettait leur prépondérance de forces, 
mais que leur déniait leur infériorité de foi et d'énergie, 
qu'ils s'empressèrent d'accepter les termes de la capitu- 
lation. Ils déclarèrent que non-seulement, comme chefs 
militaires, ils renonçaient à exercer aucun châtiment sur 
les bâbys, mais encore que, bien que la loi religieuse fût 
formelle et exigeât leur extermination, ils la feraient taire, 
de sorte que, à aucun point de vue, les vaincus n'avaient 
rien à craindre. Tous les engagements ainsi bien pris, 
bien compris, expliqués et écrits, les bâbys mirent le fusil 
sur l'épaule, et, sortant en foule, foule blessée, épuisée 
et souffreteuse, de derrière leurs barricades et leurs 
retranchements, ils se rendirent au camp royal. 

Tout d'abord on demanda aux chefs ce qu'était devenu 
Moulla Mohammed-Aly. Ils répondirent qu'il était mort; 
et, comme leurs interlocuteurs se montraient incrédules, 
ils indiquèrent le lieu de sa sépulture, en faisant observer 
qu'il était facile de se convaincre là qu'ils ne disaient que 
la vérité. Les généraux s'empressèrent de se rendre .sur 
les lieux; on ouvrit la tombe, on trouva le chef bâby, 
couché paisiblement, avec son sabre à son côté. Cette 
vue fit plaisir à Émyr Aslan-Khan, au Beglièrbéghy et à 

352 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

leurs familiers. Elle les fit rire, et, en même temps, elle 
produisit chez eux. une excitation qui devint bientôt un 
retour de rage. On arracha le cadavre de son dernier lit; 
on le mit à nu, et, pendant trois jours, on le fit traîner, 
attaché par un pied, dans toutes les rues et les carrefours 
de Zendjân, le montrant ainsi bien moins aux hommes 
(il n'en restait presque plus) qu'aux ruines béantes, té- 
moins irrécusables, et que le dernier outrage ne faisait pas 
taire, de son courage intrépide ainsi que de sa foi. Quand 
il ne resta plus que des lambeaux de chair, on les aban- 
donna aux chiens. Le butin que Ton put ramasser, dans 
les quartiers rendus par les bâbys, devint le partage du 
soldat, mais surtout des chefs. La ville étajt vide aussi 
bien que déserte. La fureur religieuse y avait promené le 
meurtre, l'incendie et la destruction; la fureur dépréda- 
trice y glana. 11 ne restait plus rien à faire aux troupes 
royales qu'à s'en retourner. C'était le troisième jour de- 
puis la capitulation. 

Alors Mohammed-Khan, Beglièrbéghy, Émyr Aslan- 
Khan, gouverneur, et les autres commandants, dont la 
parole avait garanti la vie sauve aux bâbys, ayant réuni 
ces derniers en présence des troupes, firent sxmner les 
trompettes et battre les tambours, et donnèrent ordre que 
cent soldats choisis dans chaque régiment missent la main 
sur les prisonniers et les rangeassent sur une seule ligne 
devant eux. Gela fait, on commanda de massacrer ces 
gens à coups de baïonnette ; ce qui fut fait. Ensuite on 
prit les chefs, Souleyman, le cordonnier, et Hadjy Kazem 
Geltoughy, et on les souffla à la bouche d'un mortier. 
Cette opération, d'invention asiatique, mais qui a été 
pratiquée par les autorités anglaises, dans la révolte de 
l'Inde, avec cette supériorité que la science et l'intelli- 

INSURRECTION DE ZENDJAN. 253 

gence européennes apportent à tout ce qu'elles font, 
consiste à attacher le patient à la bouche d'une pièce d'ar- 
tillerie, chargée seulement à poudre ; suivant la quantité 
mise dans la charge, l'explosion emporte en lambeaux 
plus ou moins gros les membres déchirés de la victime. 

L'affaire finie, on fit encore un triage parmi les captifs. 
On réserva Mirza Rizay, lieutenant de Moulla Moham- 
med-Aly , puis tout ce qui avait quelque notoriété ou 
quelque importance, et ayant mis à ces malheureux la 
chaîne au cou et des entraves aux mains, on résolut, 
malgré la défense de la cour, de les emmener à Téhéran 
pour orner le triomphe. Quant au peu qui restait de pau- 
vres diables dont la vie ou la mort n'importait à per- 
sonne, on les abandonna, et l'armée victorieuse retourna 
dans la capitale, traînant avec elle ses prisonniers, qui 
marchaient devant les chevaux des généraux vainqueurs. 

Lorsqu'on fut arrivé à Téhéran, l'Émyr Nizam, premier 
ministre, trouva nécessaire de faire encore des exemples, 
et Mirza Rizay, Hadjy Mohammed-Aly et Hadjy Mohsen, 
furent condamnés à avoir les veines ouvertes. Les trois 
condamnés apprirent cette nouvelle sans émotion; seu- 
lement ils déclarèrent que le manque de foi dont on 
avait usé envers leurs compagnons et envers eux n'était 
pas de ces crimes que le Dieu Très-Haut pouvait se con- 
tenter de punir par les châtiments de sa justice ordinaire ; 
il lui fallait quelque chose de plus solennel et de plus 
signalé pour les persécuteurs de ses saints ; en consé- 
quence ils annonçaient au premier ministre que prompte- 
ment, bien promptementj il périrait lui-même par le sup- 
plice qu'il leur faisait infliger. J'ai entendu citer cette pro- 
phétie ; je ne doutepas un instant que ceux qui me l' ont fait 
connaître ne fussent profondément con vaincus de sa réalité. 

254 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

Je dois pourtant noter ici que, lorsqu'on me l'a rapportée, 
il y avait déjà quatre ans au moins que l'Émyr Nizam 
avait eu en effet les veines coupées par ordre du roi. 
Je ne puis donc rien affirmer autre chose, sinon qu'on m'a 
assuré que l'événement avait été annoncé par les mar- 
tyrs de Zendjàn. 

Il restait encore quelques prisonniers. La première 
fureur était passée, les plus fortes inquiétudes avaient 
disparu. On ne se décida pas à les mettre en liberté; 
mais on ne se décida pas non plus à faire couler leur 
sang, et on se contenta de les laisser là où on les tenait, 
en attendant ce qui pourrait plus tard advenir. 

Le premier ministre ne jugea pas que la situation fût 
devenue telle que le pouvoir royal pût se croire à l'abri 
de tout danger. Les insurrections presque successives de 
Zendjàn et du Mazendéràn étaient étouffées sans doute; 
mais dans les provinces il régnait une agitation d'autant 
plus redoutable qu'elle ne se manifestait pas trop au 
dehors. En effet, ce genre de crises se produit en Orient 
de toute autre manière qu'en Occident. En Occident, la 
fièvre d'un peuple s'annonce longtemps à l'avance par 
des écrits, des déclamations, des cris, des drapeaux sé- 
ditieux, des rubans, des couleurs, et ce train de chansons 
que les mécontents avinés hurlent le soir et la nuit dans 
les ruisseaux des capitales. Quand la maladie éclate et 
que se déclare le transport au cerveau, le patient garde 
généralement assez bien l'instinct de la conservation per- 
sonnelle, à défaut de bon sens, pour ne se ruer que sur 
les pouvoirs qui ne se défendent pas. Il n'est pas, dans 
l'histoire ancienne ou moderne, un seul exemple qu'un 
pouvoir qui ne se laisse pas intimider ait jamais été vaincu, 
il y en a même très-peu qu'il ait été résolument attaqué. 

- INSURRECTION DE ZENDJAN. 255 

Bref, les peuples européens affolés ne sont pas si fous 
qu'ils le veulent faire croire. 

En Perse, les sentiments sont tout autres, et les choses 
procèdent d'une façon fort différente. On commence par 
se taire. On couve longtemps l'idée explosible; on se 
brûle, on s'incendie soi-même à son propre foyer beau- 
coup plus qu'on ne cherche à incendier autrui ; on s'oc- 
cupe bien plus de se persuader, de se pénétrer du droit de 
sa croyance qu'on ne songe à montrer aux autres qu'on 
en est bien pénétré. Il faut observer aussi que là per- 
sonne ne remuerait un doigt pour une cause politique. La 
possibilité d'un tel genre d'excitation manque universel- 
lement sur cette vieille terre qui a vu tant de choses, qui 
en a tant pesé, et qui s'est si complètement imbibée de la 
maxime de leur néant. Il y faut, pour émouvoir les âmes, 
des* spéculations religieuses, et rien de moins. Là, pour 
qu'un homme soit prêt à se faire tuer, il ne lui faut pas 
moins que la conviction d'être enrôlé sous la bannière de 
Dieu, de combattre directement sous l'œil de Dieu, et 
d'être au moment de toucher la robe de Dieu. Dans un 
tel état d'esprit, en présence de questions d'ordre éternel, 
le lutteur se considère à peine encore comme un homme, 
et c'est ce qui lui donne cet élan si fier, si absolu, si 
dangereux. Les bâbys avaient été vaincus deux fois; mais 
leurs principes et leur foi n'avaient pas été entamés; si 
l'on s'était défait des morts, restaient les vivants, dont 
on pouvait craindre non-seulement un courage pareil à 
celui devant lequel on avait failli succomber , mais de 
plus, désormais, la soif de la vengeance pour des victimes 
chéries et le besoin de partager les honneurs de leur mar- 
tyre. Avec des mobiles de ce genre, les défaites ne cons- 
tituent que de plus fortes incitations à combattre « 

256 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

Des bâbys, il y en avait partout, on ne le savait que 
trop. La Perse en était pleine, et si les esprits inquiets de 
choses transcendantes, si les philosophes à la recherche 
de combinaisons nouvelles, si les âmes froissées à qui 
les injustices et les faiblesses du temps présent répu- 
gnaient, s'étaient jusqu'alors livrés avec emportement 
à l'idée et aux promesses d'un nouvel état de choses 
plus satisfaisant, on était en droit de penser que les ima- 
ginations turbulentes, amies de l'action, même au prix du 
désastre, que les esprits braves et passionnés pour les 
batailles, et, enfin, les ambitieux hardis n'auraient que 
trop de tendance à se précipiter dans des rangs qui se 
montraient riches de tant de soldats propres à former 
d'intrépides phalanges. Mirza Taghy-Rhan, maudissant la 
mollesse avec laquelle son prédécesseur, Hadjy Mirza 
Aghassy, avait laissé naître et grandir un pareil péril, 
comprit qu'il ne fallait pas prolonger cette faute et voulut 
couper le mal dans sa racine. Il se persuada que la source 
en était le Bâb lui-même, premier auteur de toutes les 
doctrines qui troublaient le pays, et il voulut faire dispa- 
raître cette source. Le Bâb, qu'on avait longtemps laissé 
à Shyraz, à demi caché dans sa maison, mais tout à fait 
libre d'y agir, et entouré de ses disciples dont le nombre 
augmentait chaque jour, avait pourtant été arrêté à la 
suite de l'insurrection du Mazendéràn et on l'avait con- 
duit dans le fort de Tjehrig, situé dans la province Cas- 
pienne du Ghylân. On l'y gardait, mais sans le resserrer 
beaucoup. Le premier ministre résolut de s'en prendre à 
lui de tout ce qui arrivait, bien qu'il n'eût joué aucun rôle 
direct dans les insurrections et qu'on n'eût trouvé nulle 
part le moindre indice qu'il les eût fomentées, dirigées, 
^conseillées ou même approuvées, et d'après le carao 

CAPTIVITE ET MORT DU BAB. 2o7 

tère personnel d'Aly-Mohammed, ainsi que l'opinion de 
beaucoup des siens, la réalité de cette abstention absolue 
n'a rien d'invraisemblable. Cependant, Hadjy Mirza Taghy 
résolut de frapper le monstre du bâbysme à la tête, et il 
se persuada que, ce coup porté, l'instigateur du désordre 
une fois éloigné de la scène et n'exerçant plus d'action, 
tout reprendrait son cours naturel. Toutefois, — chose 
assez remarquable dans un gouvernement asiatique, et 
surtout chez un homme d'État comme Mirza TagRy-Khan, 
qui ne regardait pas de très-près à une exagération de 
sévérité, — ce ministre ne s'arrêta pas d'abord à ordonner 
la mort du novateur. Il pensa que le meilleur moyen de 
le détruire était de le perdre moralement. Le tirer de sa 
retraite de Tjehrig, où une auréole de souffrance, de sain- 
teté, de science, d'éloquence, l'entourait et le faisait bril- 
ler comme un soleil ; le montrer aux populations tel qu'il 
était, ce qui veut dire, tel qu'il se le figurait, c'était le 
meilleur moyen de l'empêcher de nuire en détruisant son 
prestige. Il se le représentait, en effet, comme un char- 
latan vulgaire, un rêveur timide qui n'avait pas eu le cou- 
rage de concevoir, encore moins de diriger les auda- 
cieuses entreprises de ses trois apôtres, ou même d'y 
prendre part. Un homme de cette espèce, amené à Téhé- 
ran et jeté en face des plus habiles dialecticiens de l'Islam, 
ne pourrait que plier honteusement, et son crédit s'éva- 
nouirait bien mieux par ce moyen tjue si, en supprimant le 
corps, on laissait encore flotter dans les esprits le fantôme 
d'une supériorité que la mort aurait rendue irréfutable. 
On forma donc le projet de le faire arrêter, de le faire 
venir à Téhéran, et, sur toute la route, de l'exposer 
en public, enchaîné, humilié ; de le faire discuter partout 
avec des moullas, lui imposant silence lorsqu'il devien- 

258 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

drait téméraire; en un mot, de lui susciter une série de 
combats inégaux où il serait nécessairement vaincu, étant 
d'avance démoralisé par tant de moyens propres à briser 
son courage. C'était un lion qu'on voulait énerver, tenir 
à la chaîne et désarmer d'ongles et de dents, puis livrer 
aux chiens pour montrer combien ceux-ci en pouvaient 
triompher aisément. Une fois vaincu, peu importait ce 
qu'on se déciderait à en faire. 

Ce plan ne manquait pas de portée ; mais il se fondait 
sur des suppositions dont les principales n'étaient rien 
moins que prouvées. Ce n'était pas assez que d'imaginer 
le Bâb sans courage et sans fermeté; il fallait qu'il le fût 
réellement. Or, l'attitude de ce personnage dans le fort 
deTjehrig ne le donnait pas à penser. Il priait et travail- 
lait sans cesse. Sa douceur était inaltérable. Ceux qui 
l'approchaient subissaient malgré eux l'influence séduc- 
trice de son visage, de ses manières, de son langage. 
Les soldats qui le gardaient n'étaient pas tous restés 
exempts de cette faiblesse. Sa mort lui paraissait pro- 
chaine. Il en parlait fréquemment comme d'une idée qui 
lui était non-seulement familière, mais aimable. Si donc, 
promené ainsi dans toute la Perse, il allait ne pas s'abattre? 
s'il ne se montrait ni arrogant ni peureux, mais bien 
au-dessus de sa fortune présente? s'il allait confondre les 
prodiges de savoir, d'adresse et d'éloquence ameutés 
contre lui? s'il restait plus que jamais le Bàb pour ses 
sectateurs anciens et le devenait pour les indifférents ou 
même pour ses ennemis? C'était beaucoup risquer afin de 
gagner beaucoup sans doute, mais aussi pour beaucoup 
perdre, et, tout bien réfléchi, on n'osa pas courir cette 
ehance. 

Le premier ministre se rabattit donc à regret à l'idée 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 259 

pure et simple d'une condamnation à mort, et ayant 
mandé Souleyman-Rhan, l'Afshar, il le chargea de porter 
à Tebriz, au prince Hamzé-Mirza, devenu gouverneur de 
l'Azerbeydjan, l'ordre de tirer le Bâb du fort de Tjehrig 
et de l'amener dans la citadelle de Tebriz, où il appren- 
drait plus tard ce qu'il aurait à en faire. 

Le shahzadèh obéit sans perdre de temps, et le Bàb, 
bien gardé, surveillé de près, d'ailleurs enchaîné, entouré 
d'une forte escorte, fut conduit hors de la forteresse, où il 
vivait depuis dix-huit mois à peu près, et amené à Tebriz 
avec deux de ses disciples qui s'étaient enfermés avec lui. 
L'un était te Seyd Housseïn, de Yezd, et l'autre, Moulla 
Mohammed- Aly, beau-fils d'Aga-Seyd-Aly Zenvéry. Ce 
dernier appartenait à une famille de marchands très-riche 
et très-considérée à Tebriz, et son frère avait fait et faisait 
encore sans succès des efforts extraordinaires pour le 
ramener à l'islamisme et lui persuader d'abandonner son 
maître. 

Aussitôt que Hamzé-Mirza eut déposé les trois héréti- 
ques dans la citadelle, il réunit les moullas, et, obéissant 
aux instructions expresses du premier ministre, toujours 
un peu préoccupé de sa première idée, il leur proposa 
d'avoir avec son principal prisonnier une conférence où 
ils ne pourraient pas manquer de le couvrir de confusion 
en mettant à découvert ses erreurs et sa mauvaise foi. 
Mais les moullas firent observer au prince que le temps 
de pareilles discussions était passé , que ce qu'il fallait 
maintenant, c'était de faire mourir le Bâb, et cela dans le 
plus bref délai possible. 

Hamzé-Mirza ne répliqua rien et ordonna, pour le soir 
même, la réunion d'un conseil où le Bâb comparaîtrait 
devant ses juges. L'assemblée se tint à la citadelle. Il y 

260 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

avait dans la salle Mirza-Hassan, frère du premier mi- 
nistre et Vizir-Nizam, ou inspecteur de l'armée régulière ; 
Hadjy Mirza-Aly, fils de Hadjy Mirza-Masaoud, l'ancien 
ministre des affaires étrangères sous Mohammed-Shah ; 
enfin, Souleyman-Khan, l'Afshar. Les moullas s' étant re- 
fusés à entamer aucune discussion religieuse avec le cap- 
tif, les laïques, plus ardents ou moins prudents, se mirent 
en leur lieu et place, et lorsque le Bàb eut été amené 
devant ses juges, Hadjy Mirza-Aly commença à lui poser, 
du ton le plus véhément, plusieurs questions sur les tra- 
ditions des Prophètes et des Imams. Le Bâb répondit, et 
ses sectateurs prétendent qu'il réfuta de fond en comble 
les raisonnements de son adversaire. Il dut avoir peu de 
peine à cela, car c'est assurément là un des points les 
plus vulnérables de la doctrine shyyte. Aux traditions 
authentiques qu'ils possèdent en commun avec les Sun- 
nites, traditions qui sont aussi rationnellement établies 
qu'on le peut souhaiter, les Persans en ont ajouté une 
quantité énorme qui ne reposent absolument sur aucune 
preuve valable et ne supportent pas la discussion. J'en ai 
dit quelque chose dans les chapitres précédents. Les bâbys 
ne sont pas les premiers à en avoir soutenu et montré 
l'inanité. Il y a longtemps que les Djaférys, comme tout 
récemment les Sheykhys, ont entrepris avec succès de 
débarrasser l'orthodoxie nationale de ce fouillis d'allé- 
gations souvent ineptes et toujours gratuites. Mais les 
moullas, qui justifient par ce moyen seul l'existence d'un 
corps sacerdotal, tout à fait incompatible autrement avec 
les principes de l'Islam, tiennent ce terrain pour parti- 
culièrement sacré ; ils le défendent avec acharnement et 
y exigent le concours de l'autorité politique. Rien de 
moins étonnant donc que les mandataires de cçlle-ci 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 261 

aient précisément voulu juger et condamner le Bàb sur 
son opposition à ces points essentiels. Mais le débat traî- 
nant et Hadjy Mirza-Aly ayant manifestement le dessous, 
Hamzé-Mirza interrompit brusquement la discussion, et 
s' adressant au Bâb, il lui dit avec hauteur : 
. « J'ai appris que tu te donnes comme étant d'une nature 
divine et que tu as osé écrire un Rorân impudemment 
répandu parmi les populations. S'il en est ainsi, tourne- 
toi vers ce chandelier de cristal et prie pour qu'il te soit 
révélé un nouveau verset. » 

• Le Bâb, sans s'émouvoir, fit ce que le prince deman- 
dait, se tourna ve^ le flambeau, et, d'une voix calme, 
prononça quelques versets arabes qui n'étaient point en- 
core dans ses œuvres et qui ont trait à la nature de la lu- 
mière et aux caractères qui marquent la décadence de 
l'autorité. 

Hamzé-Mirza, un peu surpris, ordonna d'écrire ce que 
le Bâb venait de dire, et poursuivant sur le même ion 
provoquant : 

« — Cela vient du ciel? lui dit-il avec mépris. 

« — Oui, répondit le Bâb. » 

Les musulmans ajoutent ici que le prince fit l'obser- 
vation que ce qui avait une telle origine se gravait sûre- 
ment dans la mémoire des prophètes et n'en sortait ja- 
mais, ce dont le Bâb tomba d'accord; mais quelques ins- 
tants après, le prince l'ayant sommé de lui réciter en- 
core les mêmes versets, il ne put le faire sans y intro- 
duire des variantes. Les bâbys nient absolument ce dernier 
détail, et en effet, il est peu croyable. Quand on se refuse 
à admettre, pour les versets prononcés en cette circons- 
tance, l'origine surnaturelle que le Voyant leur attribuait, 
on est amené à supposer qu'ils étaient composés 4s^& 

262 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

quelque temps déjà, et que, par conséquent, le Bâb les 
récitant de mémoire, n'avait aucune raison de les oublier 
si vite. Croire, comme le font les musulmans, que ce per- 
sonnage pouvait de lui-même improviser des versets sa- 
crés en langue arabe, en .style allittéré et fleuri, dans la 
position où il se trouvait, c'est admettre déjà un miracle 
pour se donner le moyen d'en rejeter un autre. Voilà pré- 
cisément un spécimen de la critique asiatique. 

Bref, dans le récit des musulmans comme dans celui 
des bàbys, il est certain que les commissaires royaux 
n'eurent pas le beau rôle. Ils comprirent à la fin que les 
moullas avaient eu raison de déclinep toute confrontation 
avec le novateur et ils lui annoncèrent qu'il allait mourir. 

Je ne dirai pas seulement que, au point de vue européen, 
toute cette façon de procéder était fort irrégulière; je 
dirai qu'en tous temps, au point de vue de tous les peu- 
ples, elle eût toujours paru telle, et cela depuis qu'il y a 
sous le soleil des races qui, pour employer ici l'expression 
d'Hérodote parlant des Scythes, ont connu la justice. Des 
chefs bâbys avaient troublé l'État; mais le Bàb lui-même 
ne s'était livré à aucun acte de ce genre et on n'a jamais 
pu produire de preuves qu'il eût encouragé ses trois dis- 
ciples dans leur ligne de conduite. Il n'était donc justi- 
ciable que de la loi religieuse, et c'est ce que les com- 
missaires qui le jugèrent parurent admettre, puisqu'ils 
essayèrent, eux laïques, de le ramener à l'Islam et de lui 
prouver qu'il trompait où se trompait en s'en éloignant. 
Mais si le Roràn condamne à mort les musulmans relaps 
et les hérésiarques, cette doctrine, on peut le dire, n'est 
pas seulement tombée en désuétude en Perse, elle n'y a 
jamais été acceptée ni pratiquée par les pouvoirs poli- 
tiques. On a vu, dans les derniers siècles comme de nos 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 263 

jours, les moullas demander avec insistance son applica- 
tion et ne pas l'obtenir. Les hérésiarques, les hérétiques 
de toutes les espèces se sont toujours plus ou moins ou- 
vertement affichés et n'ont rien eu à redouter du bras sécu- 
lier. Le Bàb lui-même avait vu, pendant quatre ans et 
plus, les fetwas des moudjteheds se briser sans force 
contre la répugnance du gouvernement; il aurait proba- 
blement échappé à l'irritation produite par le soulève- 
ment des Mazendérânys, et il ne fallait rien moins que la 
redoutable insurrection de Zendjân pour que la raison 
d'État se tournât contre lui. Ce n'était donc pas plus, au 
fond, la loi religieuse que la loi commune qui le tuait, 
c'était la raison d'État. 

En effet, en prenant ainsi les choses, il pouvait être 
considéré comme coupable, et d'autant plus que les Asia- 
tiques ne comprennent pas la raison d'État comme nous. 
Sur ce point, peut-être, éclate plus encore que dans toutes 
nos autres conceptions juridiques la haute idée que nous 
nous faisons du droit et de ses exigences. En définissant 
ce qui autorise un pouvoir à frapper son adversaire comme 
coupable, on a été amené, dès l'origine des sociétés mo- 
. dernes, à répudier, pour ainsi dire, cette fameuse raison 
d'État, puisqu'on a essayé de la déguiser sous toutes sortes 
de voiles, dont les plus épais et les mieux brodés de 
raisons n'ont jamais réussi à tromper ni à satisfaire la 
conscience légale. Des crimes se sont commis contre le 
droit à toutes les époques de nos histoires et se commet- 
tront encore assurément; mais on en a toujours rougi et 
les condamnateurs ont été condamnés, je ne dis point par 
la postérité, mais par leurs contemporains, par leurs parti- 
sans, par leurs complices, par eux-mêmes. Nous avions 
pourtant sous la main une arme bien commode, de fabri- 

264 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

que orientale, de belle et bonne trempe : c'était la théorie 
romaine sur le crime de lèse-majesté ; par bonheur et 
grâce à notre sang, s'il s est trouvé des théoriciens pour 
proposer cette féroce doctrine, il ne s'est jamais ren- 
contré de tyrannie assez audacieuse ni assez longue pour 
l'ériger en système suivi et la pratiquer avec confiance. 
Nous avons été hommes, c'est-à-dire souvent pervers, 
emportés, méchants, injustes; mais nous ne sommes 
jamais entrés dans de telles voies que nous nous soyons 
trouvés à l'aise dans l'iniquité, et, aux plus horribles pé- 
riodes de nos annales, l'hypocrisie règne, s'étale, nous 
dégoûte, mais nous honore. Nous devons même à la no- 
blesse supérieure de notre origine et à la plus grande élé- 
vation morale qu'elle nous assure une classe particulière 
de personnages historiques, d'un caractère bien saillant, 
bien marqué, dont, au premier abord, *nous n'avons pas 
lieu de tirer vanité, et qui, cependant, par le fait seul 
qu'ils existent, par la place qu'ils occupent dans l'histoire 
et la façon inévitable dont ils y sont envisagés, révèlent 
chez la grande majorité de leurs contemporains, comme 
dons les générations qui se sont succédé depuis, l'exis- 
tence éclatante du sentiment qu'ils violent. Je veux parler 
do ces individualités comme les juges de Gonradin, Jeffries, 
M. de Laubardemont et autres accusateurs et bourreaux 
publics qui portent tous, dans l'opinion de nos peuples, 
une note particulière à leur compte, note que rien n'efface 
ni n'offacern. Enfin, chez nous, la raison d'État, lorsqu'elle 
est *oulo h assaillir et à frapper un homme, le fait assuré- 
ment reculer du terrain où il gêne; mais, du même coup, 
elle le transforme infailliblement en martyr et de ses juges 
ollo fait dos monstres, eussent-ils quelquefois rendu ser- 
vice 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 265 

En Asie, rien de cela n'existe. A vrai dire, la préoccu- 
pation du juste et de l'injuste y est si faible, que l'idée 
de la raison d'État, qui est déjà elle-même une excuse ou 
une ombre d'excuse inventée par la conscience en souf- 
france, n'y existe pas du tout. Là, non plus, pas de traces 
de ces individualités flétries par le sentiment commun ; 
de ces tribunaux, comme la chambre étoilée ou la cham- 
bre ardente ou les commissions militaires, dont on ne 
s'entretient chez nous qu'avec réprobation. Il n'y a pas 
d'hypocrisie non plus, et quand on tue, on ne met pas 
même en avant un simulacre d'instruction judiciaire : on 
tue parce qu'on est la plus fort; on n'a pas de raisons à 
donner de ce qu'on fait, parce qu'on est le pouvoir, et 
l'opinion publique n'en demande pas et n'en demandera 
jamais, parce qu'elle pense que le pouvoir est de sa nature 
une combinaison née pour l'abus et dont l'unique légiti- 
mité est le fait d'exister. Chez nous, il n'est pas, dans les 
plus mauvais jours des pires révolutions, un tribunal ins- 
tallé dans un cabaret, qui ne cherche à imposer à ses vic- 
times même la reconnaissance de son droit à les juger et 
du principe en vertu duquel il les juge. Si une de celles- 
ci laisse entendre qu'elle se regarde comme condamnée 
d'avance et qu'elle considère les formes suivies comme 
dérisoires, on la rappelle à l'ordre. Mais, en Asie, la naï- 
veté du juge est complète. Hamzé-Mirza et ses assesseurs 
n'avaient aucunement l'intention de faire illusion au Bàb; 
ils "ne tenaient pas à ce qu'il les crût indécis sur le traite- 
ment qu'ils lui réservaient. Il devait être bien convaincu 
en entrant dans leur assemblée qu'il y allait être outragé, 
mais nullement jugé dans le sens où nous l'entendons, 
et ils ne cherchaient pas à le tromper sur ce point. Seu- 
lement, ils étaient bien aises de voir s'il faiblirait ou 

266 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

donnerait prise sur lui de quelque façon, afin de renforcer 
d'autant leur cause. En d'autres termes, le pouvoir, en 
x Asie, n'a pas de moralité. C'est un fait. Il vient de Dieu 
comme toutes choses. C'est un fléau qui a cet avantage de 
s'atténuer par la perpétuité. L'anarchie n'est un mal plus 
grand que parce qu'elle présente une fluctuation maladive 
de forces contendantes, partant irritées, et encore plus 
dangereuses pour le repos, le bien-être et les droits de 
chaque individu. Il résulte de cette manière de sentir que 
l'autorité se permet tout, qu'on ne s'en étonne pas et que 
l'on n'est pas plus enclin à noter d'infamie la rupture 
d'une capitulation, un assassinat^ un emprisonnement, 
une confiscation ou autres conséquences semblables du 
tempérament que les Asiatiques regardent comme naturel 
à ce qui est pouvoir, qu'on n'est disposé à se scandaliser 
des tremblements de terre. Seulement, tout homme sage, 
ou même un peu raisonnable, qui a de quoi subsister, se 
tient éloigné, aussi éloigné que possible des emplois pu- 
blics et se fait un devoir de 'détourner son pied de ces 
chemins dangereux. 

Après avoir décidé que l'on ferait mourir le Bâb, on 
allait passer, sans autre délai ni formalité, à l'exécution 
de la sentence, et, en Perse, on n'y met pas beaucoup de 
cérémonie. L'homme est garrotté, couché par terre ; le 
bourreau lui relève le menton et lui coupe la gorge en 
deux coups, aller et venir, avec un petit couteau d'un 
sou. Mais, comme on tenait déjà le Bâb par le bras pour 
procéder de la sorte, quelqu'un fit observer qu'en agissant 
ainsi en famille, le public, ou du moins une partie du 
public, ne manquerait pas de croire le Bâb toujours vi- 
vant. Alors on aurait, quant au principal résultat, perdu 
ses peines; car si chacun allait s'imaginer que le Bâb né- 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 267 

tait pas mort, qu'il était caché quelque part et que bientôt 
il reparaîtrait pour accomplir ses promesses, on se trou- 
verait n'avoir atteint aucunement le but désiré, et l'agita- 
tion, au lieu de cesser, augmenterait. On résolut donc 
d'agir de telle sorte que personne ne pût douter que c'é- 
tait bien le Bàb lui-même qui était prisonnier et que 
c'était lui qu'on faisait périr. Ensuite, quand on aurait 
bien convaincu tout le monde qu'il n'y avait pas d'erreur 
possible sur cq point, l'acte dernier et suprême devait 
encore s' exécuter de telle façon qu'il ne pût jamais s'élever 
le moindre doute sur sa réalité. 

Les choses ainsi convenues, le lendemain, de grand 
matin , les gens de Hamzé-Mirza ayant ouvert les portes 
de la prison, en firent sortir le Bàb et ses deux disciples'. 
On s'assura que les fers qu'ils avaient au cou et aux mains 
étaient solides ; on attacha de plus au carcan de chacun 
d'eux une longue corde dont un ferrash tenait le bout, 
puis, afin que chacun pût bien les voir et les reconnaître, 
on les promena ainsi par la ville, dans toutes les rues et 
dans tous les bazars, en les accablant d'injures et de 
coups. La foule remplissait les chemins et les gens mon- 
taient sur les épaules les uns des autres pour considérer 
de leur mieux l'homme dont onavait tant parlé. Les bâbys, 
les demi-bàbys, répandus de tous côtés, tâchaient d'exciser, 
chez quelques-uns des spectateurs, un peu de commisé- 
ration ou quelque autre sentiment dont ils auraient profité 
pour sauver leur maitre. Les indifférents, les philosophes, 
les sheykhys, les soufys se détournaient du cortège avec 
dégoût et rentraient chez eux, ou, l'attendant au con- 
traire au coin des rues, le contemplaient avec une muette 
curiosité et rien davantage. La masse déguenillée, turbu- 
lente, impressionnable, criait force grossièretés aux trois 

26* CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

martyrs; mais elle était toute prête à changer d'avis pour 
peu qu'une circonstance quelconque vint pousser ses es- 
prits dans un sens différent. Enfin, les musulmans, maî- 
tres de la j ournée , poursuivaient d' outrages les prisonniers, 
cherchaient à rompre l'escorte pour les frapper au visage 
ou sur la tête, et quand on ne les avait pas repoussés à 
temps ou qu'un tesson lancé par quelque enfant avait 
atteint le Bâb ou l'un de ses compagnons à la figure, l'es- 
corte et la foule éclataient de rire. 

Après les avoir ainsi montrés à toute la ville, on les 
conduisit chez Hadjy Mirza-Bagher, théologien,, où les 
musulmans assurent que le Bâb, interrogé sur ses doc- 
trines, les renia. Ensuite, le cortège entra dans la maison 
de Moulla Mohammed-Mamgany, un des membres les 
plus importants du clergé de Tebriz. Là, disent les enne- 
mis du Bâb, il ne se contenta pas de renier tout ce qu'il 
avait enseigné, il pleura et demanda grâce; mais le 
docteur lui répondit ironiquement par cette phrase pro- 
noncée en arabe : « Alors, à quelle fin t'étais-tu donc 
révolté? » 

Après avoir quitté le moudjtehed, on traina encore les 
victimes, en grand tumulte, jusque chez un autre chef du 
clergé, Aga Seyd-Zenwézy. Là, comme ailleurs, les in- 
sultes, les coups, les brutalités éclatèrent avec une vio- 
lence extrême, et les cris d'une populace de plus en plus 
furieuse couvraient les paroles qu'on prétendait pronon- 
cées par le Bâb. On criait autour de lui : « 11 avoue ses 
crimes !» et on le frappait ! — « Il a peur! » et on le souf- 
fletait. Les trois moudjteheds de la ville ne manquèrent 
pas, en présence du Bâb, de ratifier, au nom de la loi, la 
sentence de mort portée contre lui. Cette formalité pro- 
duisit un grand effet sur la multitude, qui en conclut pro- 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 269 

bablement que le novateur était encore plus coupable 
qu'elle ne l'avait supposé jusque-là. 

Au sortir de la maison d'Aga Seyd-Zenwézy, un des 
deux disciples, Seyd-Housseïn Yezdy , se laissa tomber par 
terre ei pleurant amèrement, demanda pardon et avoua 
que ses forces étaient à bout. On le remit sur ses pieds 
et, le secouant, car il était comme un bomme ivre et 
anéanti, on le mit en face du Bâb et on lui dit que s'il le 
maudissait, ses crimes seraient effacés et qu'il lui serait 
fait grâce. Seyd-Housseïn maudit le Bâb. On lui dit encore 
que s'il lui crachait au visage, on le mettrait à l'instant 
même en liberté. Seyd-Housseïn cracha au visage du Bâb. 
Alors, on le détacha, on lui ôta ses fers et on l'abandonna. 
Quand le cortège se fut éloigné et qu'il n'y eût plus per- 
sonne dans la rue déserte, Seyd-Housseïn se releva, et 
sortant de la ville, s'éloigna dans la direction de Téhéran, 
où nous le retrouverons. 

Les bourreaux, encouragés par ce succès, voulurent 
éprouver si l'autre disciple, Moulla Mohammed-Aly, ne 
pourrait pas être amené à quelque conversion semblable. 
Ils crurent qu'ils avaient prise sur lui par la présence de 
sa famille à Tebriz et parce qu'il était riche, jeune et ha- 
bitué à une existence fort douce. On envoya donc cher- 
cher et on amena au milieu du bazar la jeune femme du 
prisonnier et de petits enfants qu'il avait, et on essaya 
de l'ébranler par leur épouvante, leurs pleurs, leurs 
supplications; mais il resta froid. On n'en put tirer 
autre chose, sinon que si l'on voulait se montrer hu- 
main envers lui, on le ferait périr avant son maître. 
Voyant qu'on n'en obtenait rien, et les domestiques du 
prince, les soldats et les bourreaux étant épuisés de fa- 
tigue par la longueur de cette scène, on ramena les mar- 

270 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

tyrs, au moment où le soleil allait se coucher, à la cita- 
. délie, d'où on les avait tirés; là, on les conduisit sur le 
rempart, qui est d'une hauteur excessive et formé par 
un mur perpendiculaire en briques cuites, ouvrage du 
temps des sultans Seldjoukides. On leur passa sous les 
aisselles des cordes très-fortes et on les descendit à l'ex- 
térieur du mur, de façon qu'ils restèrent suspendus à 
quelques pieds au-dessus du sol. En face, sur une im- 
mense place, se pressait la foule, et chacun pouvait 
voir parfaitement les deux condamnés. Ce jour-là était un 
lundi, 27 du mois de Shabàn. 

Alors les officiers du prince firent avancer une compa- 
gnie du régiment de Behadéran.Ce corps était composé de 
chrétiens, et les musulmans prétendirent ensuite qu'il ne 
s'était porté qu'avec une extrême répugnance au service 
qu'on lui commandait. Les bàbys, au contraire, assurent 
qu'on eut recours à des chrétiens parce qu'on se défiait 
des soldats musulmans. 

Cependant, quand les deux condamnés eurent été sus- 
pendus à côté l'un de l'autre, on entendit distinctement 
Moulla Mohammëd-Aly qui disait au Bâb : « Mon maître, 
est-ce que tu n'es pas content de moi? » Dans ce mo- 
ment la décharge eut lieu. Le disciple fut tué sur le coup, 
mais le Bàb ne reçut aucune blessure et la corde qui le 
retenait en l'air fut coupée par une balle. Il tomba sur ses 
pieds, se releva rapidement et se mit à fuir; puis, tout à 
coup, apercevant un corps-de-garde, il s'y précipita. 

Si, au lieu de ce mouvement, sans doute irréfléchi, il 
s'était jeté au milieu de la foule, stupéfaite de ce qu'elle 
venait de voir et applaudissant au miracle, il n'y a aucun 
doute, et les musulmans en tombent d'accord, que la po- 
pulation de Tebriz aurait pris immédiatement, et sans 

CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 271 

hésiter, son parti 1 . Pas un soldat, ni chrétien ni musul- 
man, n'eût osé faire de nouveau feu sur lui; il y aurait eu 
révolte, insurrection générale, et dans une cité de l'im- 
portance de Tebriz, seconde capitale de l'empire, c'eût été 
encore bien autre chose que l'affaire de Zendjân. La dy- 
nastie Radjare y eût probablement succombé. Mais ce fut 
dans un corps-de-garde que le Bâb se réfugia, et, pour 
s'expliquer cette action, il faut se dire que, torturé comme 
il l'était depuis le matin et les sens troublés par le seul 
fait de la douloureuse suspension qu'il yenait de subir, il 
n'a pas trop su ce qu'il faisait et a marché au hasard, 
entraîné par une sorte d'instinct machinal à se mettre 
dans un lieu couvert. 

Il y eut un moment d'angoisse terrible chez les chefs 
militaires et les partisans du prince. D'abord, ils crurent 
eux-mêmes au miracle comme tous les autres assistants; 
puis, sans avoir besoin pour cela de miracle, ils com- 
prirent bien vite, à l'espèce de rugissement d'admira- 
tion que poussa la foule, quel danger ils couraient. Mais 
quand le Bâb fut dans ce corps-de-garde, un capitaine 
d'infanterie ou sultan, appelé Goutj-Aly, entra après lui 
et le chargea de coups de sabre. Le Bâb tomba sans pro- 
noncer une parole ; alors les soldats le voyant noyé dans 
son sang et par conséquent vulnérable, s'approchèrent 
et, de quelques coups de fusil tirés à bout portant, l'ache- 
vèrent. 

Le cadavre fut -promené ou plutôt traîné pendant plu- 
sieurs jours dans les rues de la ville; ensuite, on le jeta 
hors de l'enceinte des murs et on l'abandonna aux 
bêtes. 

Le chef de la religion nouvelle était mort, et suivant 
les calculs de Mirza Taghy-Khan, premier ministre, la 

272 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

paix la plus profonde allait se rétablir dans les esprits et 
ne plus être troublée au moins de ce côté-là. Mais la sa- 
gesse politique se trouva cette fois en défaut, et au lieu 
d'éteindre l'incendie on en avait au contraire attisé la 
violence. 


CHAPITRE XI 

ATTENTAT CONTRE LE ROI 

On le verra tout à l'heure, quand j'examinerai les dog- 
mes religieux prêches par le Bâb : la perpétuité de la 
secte ne tenait nullement à sa présence; tout pouvait 
marcher et se développer sans lui. Si le premier ministre 
avait eu connaissance de ce point fondamental de la 
religion ennemie, il est probable qu'il n'eût pas été aussi 
empressé à faire.disparaitre un homme dont l'existence, 
en définitive, ne lui eût pas dès lors importé plus que la 
mort. 

Ce n'est pas tout : cette mort eut un résultat bien 
inattendu. Le Bâb, au début de ses prédications , n'avait 
nullement songé à donner à sa doctrine une portée politi- 
que. 11 voulait opérer une réforme religieuse profonde; 
mais il ne désirait en aucune manière se placer sur le ter- 
rain des affaires d'État ni inquiéter la dynastie régnante. 
Quand les moullas avaient essayé de se servir du pouvoir 
des gouverneurs et même fait appel à la protection royale 
pour se garantir des coups théologiques qu'ils recevaient, 
les bâbys, acceptant sans difficulté la compétence de cette 
autorité, ne l'avaient discutée ni dans son origine ni dans 
ses droits. A ses premières rigueurs ils avaient répondu 

274 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

par la soumission. Il est bien probable que, de sa per- 
sonne, le Bâb, toujours absorbé dans ses méditations pure- 
ment doctrinales ou perdu dans des contemplations toutes 
mystiques, ne fut jamais porté à sortir de cette sorte de 
soumission indifférente pour les puissances du monde. 
Si, depuis le moment où Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
s'insurgea dans le Khorassan et Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy dans le Mazendéràn, il s'associa, au moins 
par son consentement, à la conduite de ses apôtres, il est 
à croire qu'il subit leur influence plus qu'il ne leur im- 
posa la sienne, et que, pour sa part, il se borna à ne pas 
se séparer d'eux. Pendant les deux ans qu'il passa enfermé 
dans le fort de Tjehrig, il fut tellement absorbé par ses 
travaux théologiques et la composition d'ouvrages aujour- 
d'hui sacrés, qu'il serait extraordinaire qu'il eût pu don- 
ner une sympathie bien active aux événements extérieurs. 
Il se contenta de les approuver en gros et de mourir pour 
eux. Il ne faut pas oublier non plus que, au moment de son 
martyre, il avait à peine atteint vingt-sept ans. 

Mais ce que le Bàb lui-même ne faisait pas, ne pouvait 
et ne savait pas faire, les terribles partisans qui se don- 
nèrent tout d'abord à lui se mirent en devoir de l'opérer. 
Lorsqu'ils furent bien convaincus que la dynastie Kadj are 
avait abandonné les idées philosophiques que le premier 
des Séféwys lui-même n'avait pas jugé prudent de mettre 
à exécution, qui avaient souri à Nadir-Shah et qui plai- 
saient et plaisent toujours tant à la masse de la popula- 
tion; quand, après s'être entretenus avec Mohammed- 
Shah et son ministre, ils comprirent que, loin de vouloir 
se jeter dans les aventures, le gouvernement préten- 
dait rester relativement fidèle à l'orthodoxie shyyte, qui 
ne le gênait pas, ils inventèrent la politique du bâbysme, 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 2'Î5 

qui jusqu'alors n'avait pas existé. Ce fut Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh qui eut la première idée de cette théorie. 
Le Bâb resta passif ; mais la plupart des hommes considé- 
rables du parti l'acceptèrent avec dévouement. 

C'est un point de doctrine politique incontesté en Perse 
que les Alydes seuls ont droit à porter légitimement la 
couronne, et cela en leur double qualité d'héritiers des 
Sassanides, par leur mère, Bibi-Sheîierbanou, fille du der- 
nier roi Yezdedjerd, et d'Imams, chefs de la religion vraie. 
Tous les princes non Alides sont des souverains de fait ; 
aux yeux des gens sévères, ce sont même des tyrans ; dans 
aucun cas; personne ne les considère comme détenteurs 
de l'empire à titre régulier. Je ne m'étendrai pas ici sur 
cette opinion absolue, tranchante, qui n'a jamais admis la 
prescription ; j'en ai assez longuement parlé dans un autre 
ouvrage. Ce fut sur cette base que les politiques bâbys 
élevèrent tout leur édifice. 

Ils firent remarquer que le Bâb étant Seyd , héritait de 
tous les droits de la race d'Aly, au point de vue persan, 
parcequ'il avait du sang de Yezdedjerd dans les veines, et 
au point de vue musulman, parce qu'il était un reflet de 
l'Imamat. On pouvait objecter que si réellement le Bâb 
avait le droit de prétendre à des prérogatives si précieuses, 
il rencontrait beaucoup de concurrents tout aussi autorisés 
que lui, car les Seyds ne manquent assurément pas. Sans 
doute; mais il avait de plus que ces Seyds, ses parents, 
cette grâce spéciale d'être le Bâb; et à ce dernier argu- 
ment, un bâby n'avait rien à répondre. Ainsi, par trois 
raisons, dont deux étaient incontestables pour tous les 
Persans, et dont la troisième avait une valeur décisive 
pour tous les sectaires, le Bâb était le véritable et légi- 
time possesseur du trône de Perse. 

276 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

Il ne faudrait pas croire que, cette théorie une fois in- 
ventée, les chefs bàbys et Moulla Husseïn-Boushrewyèh 
lui-même, ou bien encore Moulla Mohammed-Aly Zen- 
djàny, aient été très-pressés de la transformer eii pra- 
tique. L'Asie est une terre de compromis, d'atermoie- 
ments, de moyens termes, où Ton est toujours charmé et 
secrètement triomphant si, pour un bœuf qu'on a réclamé 
avec des larmes et deé serments, ou le fusil à la main, on 
obtient finalement un œuf. Ainsi, au moment de l'insur- 
rection du Mazendéràn, et même après la prise de Zend- 
jân, on se serait très-bien contenté de la pure et simple 
reconnaissance, par l'État, de la religion nouvelle. Si l'on 
eût pris ce parti, et que le roi et le premier ministre eus- 
sent donné quelques marques d'estime aux principaux de 
la secte, elle se serait usée suffisamment dans des que- 
relles avec les moullas pour n'être qu'un peu plus impor- 
tante que les sheykhys, et il est à croire qu'au bout d'une 
cinquantaine d'années elle n'aurait pas constitué autre 
chose qu'une croyance de plus parmi ces innombrables 
croyances qui pavent les consciences asiatiques. La mort 
du Bâb vint empêcher les choses de prendre cette direc- 
tion. 

Au lieu d'abattre les bàbys et de les décourager, comme 
on s'y était attendu, cette mort les jeta dans une exaspé- 
ration sans nom. Elle rompit les derniers liens qui les 
faisaient encore hésiter à se déclarer ennemis des rois 
Kadjars. Les novateurs se considérèrent comme étant dans 
■ le cas prévu par le Roràn, par les traditions et les commen- 
taires, où, ayant au-dessus de soi un tyran, c'est-à-dire un 
prince qui touche à certaines choses auxquelles l'Asie ne 
permet pas à ses princes de toucher, on peut à ce tyran et 
de ce tyran faire absolument ce qu'on voudra ou pourra. 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 277 

Les chefs se réunirent. Il en vint de partout, de toutes les 
provinces. Ce fut à Téhéran même qu'ils tinrent leur as- 
semblée. Il y eût quelque peu d'hésitation sur le successeur 
du Bàb; mais enfin il fut, non pas élu, mais reconnu, car 
certains signes extérieurs et certaines facultés morales dé- 
signent divinement le chef de la religion. C'était aussi un 
tout jeune homme. Il n'avait que seize ans; il s'appelle 
Mirza-Yahya et est fils de Mirza-Bouzourg-Noury, vizir 
d'Imam-Werdy-Mirza, gouverneur de Téhéran. Il a perdu 
sa mère au moment de sa naissance, et la femme d'un chef 
des bâbys, d'un des membres de l'Unité, qui porte le titre 
de Djendb-Bêha, « l'Excellence Précieuse, » avertie par 
un songe de l'état misérable où se trouvait l'auguste en- 
fant, le prit avec elle et l'éleva jusqu'à sa cinquième 
année. On remarque qu'à cette époque il fut envoyé à 
l'école, mais il n'y resta que trois jours, et le maître 
l'ayant battu, sa nourrice ne consentit pas à ce qu'il y re- 
tournât; aussi sa science, qui est sans bornes, est toute 
miraculeuse. Le Bàb avait porté le titre de Hesret-è-Ald. 
« l'Altesse Sublime. » Le second Bâb s'appelle Hezret-è- 
Ezel, « l'Altesse Éternelle. » 

L'élection avait été toute spontanée et elle fut re- 
connue immédiatement par les bâbys. Cependant, un des 
membres de l'Unité, qui n'était pas à Téhéran au mo- 
ment où elle eut lieu, et qui se nommait Mirza-Asad-Oul- 
lah, de Tebriz, surnommé Deyyân, ou « le Juge su- 
prême », personnage très-important et membre de l'Unité 
prophétique, entreprit de se faire reconnaître lui-même 
pour lenouveauBâb. 11 courut dans l'Arabistanet chercha 
à y réunir un parti. Mais les relîgionnaires se mettant sur 
ses traces, l'atteignirent près de la frontière turke, et lui 
attachant des pierres au cou, le noyèrent dans le Shât-el- 

27K ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

Arâb. Cette tentative malheureuse n'encouragea pas les 
dissidents. Toutefois, on en compte quelques-uns d'assez 
marquants, et même dans ce qu'on nomme les Lettres du 
Vivant. Parmi les dix-neuf membres de l'Unité, il y a eu 
jusqu'ici trois renégats, qui sont : Seyd Housseyn-Gourny, 
réfugié à Bagdad ; Moulla Mohammed-Zerendy et Sheykh 
Abou-Torab. 

Aussitôt que Mirza-Yahya eut été proclamé chef de la 
religion, il quitta la capitale, où, dans une existence tour- 
mentée, il n'aurait eu assurément ni les loisirs ni la sé- 
curité nécessaires pour donner avec calme la direction 
qu'on attendait de lui. Pendant longtemps le gouverne- 
ment le chercha, car il avait appris la nomination du 
nouveau pontife et il en avait conçu une inquiétude pro- 
portionnée à la déception de ses espérances et de ses cal- 
culs. L'Altesse Éternelle alla de ville en ville éprouver le 
courage et la constance des croyants. Il eut plus à les 
calmer qu'à les encourager, et il jugea nécessaire de s'y 
employer activement. Il défendit de la manière la plus 
expresse toute tentative nouvelle de soulèvement, et dé- 
m clara avec autorité que le moment de lutter avec les 
armes charnelles, s'il devait venir, n'était pas venu. Il 
recommanda aux fidèles l'étude approfondie de la reli- 
gion, la contemplation et la pratique des devoirs; pour le 
reste, il se réserva d'une manière absolue le soin d'y son- 
ger et d'ordonner. En effet, en recherchant avec sagesse 
'es causes des échecs subis, il rie se pouvait pas qu'il man- 
quât de les apercevoir dans le décousu des projets, dans 
l'isolement des entreprises, qui toutes avaient eu lieu 
sur des points très-restreints et avec des forcés insuffi- 
santes, puis, dans l'exagération même de la confiance et 
du zèle des apôtres. Il étouffa aussi les tentatives de 

ATTENTAT CONTRE LE ROt. 279 

schisme que j'ai signalées tout à l'heure. Ce ne fut pas une 
grande affaire. Les ambitions dissidentes furent aisément 
vaincues, et l'une d'elles, dont je ne puis nommer le cou- 
pable parce qu'il est vivant, fut si complètement abattue 
que, dans la personne même de l'hérétique, elle fournit à 
l'Altesse Éternelle un de ses lieutenants aujourd'hui les 
plus dévoués et les plus actifs. Enfin, comme le premier 
v ministre faisait rechercher ardemment les traces de 
l'homme qui le troublait si fort, celui-ci sortit de Perse et 
alla s'établir à Bagdad, où il avait le double avantage de 
jouir d'une sécurité parfaite et d'être en communication 
permanente avec le nombre considérable des pèlerins per- 
sans qui vont et viennent chaque année, attirés par les 
sanctuaires de Rerbela et de Nedjef. Il n'est pas douteux 
que les conversions au bàbisme ne s'opèrent aujourd'hui 
en foule parmi ces dévots. 

Quelque temps se passa, et rien ne trahit au dehors 
l'existence de la secte , qui cependant se fortifiait mora- 
lement et augmentait de nombre. Tout le monde savait 
que les bâbys avaient prédit la fin prochaine du premier 
ministre et annoncé son genre de mort. Cela eut lieu exac- 
tement, dit-on, comme l'avaient annoncé les martyrs de 
Zendjàn, Mirza Rizay, Hadjy Mohammed-Aly et Hadjy 
Mohsen. Le ministre, tombé en disgrâce et poursuivi par la 
haine royale, eut les veines ouvertes au village de Fyn, 
près de Kashan, comme les avaient eues ses suppliciés. 
Son successeur fut Mirza Agha-Khan-Noury, d'une tribu 
noble du Mazendérân, et jusqu'alors ministre de la guerre. 
Ce nouveau dépositaire du pouvoir prit le titre de Sadr-è- 
Azam, que portent les grands vizirs de l'empire ottoman. 
On était alors en 1852. 

Au bout de quelques mois, un bruit singulier com- 

280 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

mença à circuler dans les bazars de Téhéran, et avec une 
telle persistance, qu'il trouva bientôt une créance presque 
générale. On disait que la fin du mois de shavval serait 
funeste au roi, et que certainement, ce jour-là, il péri- 
rait de mort violente. Le roi habitait alors à la cam- 
pagne , au palais de Niaveran, situé sur les collines de 
Shimiran, au pied de l'Elbourz, à quatre lieues de la 
ville. C'était, dans ce temps-là plus qu'aujourd'hui, sa 
résidence ordinaire d'été. Il occupait le palais avec son 
harem et un certain nombre de serviteurs. La plupart des 
grands personnages de l'empire avaient des maisons dans 
le village, qui est riche, beau, bien ombragé, pourvu de 
magnifiques jardins, et où l'eau courante est en abondance. 
Les moindres chefs et les soldats campaient dans le dé- 
sert, autour des cultures. 

Le roi était un jour assis dans le jardin, quand on lui 
apporta des pastèques , les premières de la saison. Il en 
fit ouvrir quelques-unes , et , en causant avec ses fami- 
liers, loua la fraîcheur et la bonté de ces fruits. Dans ce 
moment, il aperçut, à quelques pas. de la tente sous la- 
quelle il se tenait, trois hommes qui travaillaient au 
grand soleil et paraissaient accablés par la chaleur. Il 
ordonna de leur porter les pastèques qui n'avaient pas 
été ouvertes, et s'amusa, pendant quelques instants, du 
plaisir évident avec lequel les trois jardiniers dévoraient 
le don qu'il venait de leur faire. 

Ces trois hommes étaient des bàbys. Ils avaient été 
envoyés avec l'ordre de s'introduire près du roi et de le 
frapper de mort. Ils s'étaient donc fait engager pour tra- 
vailler aux jardins, et guettaient le moment de remplir 
ce qu'ils considéraient comme leur devoir. Mais la bonté 
avec laquelle le monarque avait agi envers eux leur 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 281 

inspira des réflexions nouvelles. Ils se consultèrent et 
tombèrent d'accord qu'ils ne pouvaient tuer sans crime 
un bienfaiteur dans sa propre maison , eux étant d'ail- 
leurs à son service et mangeant son pain ; que du moins 
il fallait attendre trois jours, afin de laisser s'effacer le 
mérite de la bonne action qu'il avait accomplie envers eux. 
Ils firent savoir à leurs coreligionnaires et leurs scru- 
pules et la manière dont ils s'y prenaient pour les apai- 
ser, et ils attendirent paisiblement l'expiration du délai. 
Ainsi l'on arriva au dernier jour du mois de shavval. 

Le matin, le roi sortant du palais, monta à cheval 
pour aller faire une promenade. Il était précédé, comme 
de coutume, de gens de l'écurie portant de longues lan- 
ces, de palefreniers menant des chevaux de main, cou- 
verts de housses brodées, et d'un gros de cavaliers noma- 
des, ayant le fusil en bandoulière et le sabre à la selle du 
cheval. Afin de ne pas incommoder le prince par la pous- 
sière que soulevaient les pieds des chevaux, cette avant- 
garde avait pris un peu d'avance, et le roi venait seul, 
• marchant au pas, à quelque distance de la suite considé- 
rable de grands seigneurs, de chefs et d'officiers qui l'ac- 
compagnent partout. Il était encore tout près du palais et 
avait à peine dépassé la petite porte basse du jardin de 
Mohammed-Hassan, sandoukdâr ou trésorier de l'Épargne, 
lorsqu'il aperçut, sur le bord de la route, trois hommes, 
les trois ouvriers du jardin, debout, deux à sa gauche, un 
à sa droite, et paraissant l'attendre. Il n'en prit aucun 
soupçon et continua d'avancer. Quand il se trouva à leur 
hauteur, il les vit qui le saluaient profondément, et il les 
entendit s'écrier tous à la fois : 

— Nous sommes votre sacritice! Nous faisons une 
supplique ! 

16. 

t*± ATTESTAT CONTRE LE ROI. 

Cest la formule ordinaire. Mais, au lieu de rester à 
leur place, comme c'est l'usage, ils s'avancèrent rapide- 
ment vers lui, en répétant précipitamment : « Nous fai- 
sons une supplique! * Un peu surpris, le roi s* écria : 
• Drôles! que voulez-vous! » 

En ce moment . l'homme placé à droite saisit la bride 
du cheval de la main gauche, et de la main droite, armée 
d'un pistolet , fit feu sur le roi. Dans le même temps, les 
deux hommes de gauche faisaient feu également. Une des 
décharges coupa le gland de perles suspendu sous le cou 
du cheval, une autre cribla de chevrotines le bras droit du 
roi et ses reins. Aussitôt l'homme de droite se suspendit 
à la jambe de Sa Majesté, attirant le prince à terre, et 
il aurait sans nul doute réussi à l'arracher de la selle,, 
mais les deux assassins de gauche faisant exactement le 
même effort, le roi fut maintenu par eux. Cependant, 
le prince frappait de son poing fermé sur la tété des uns et 
des autres, et les sauts de côté ou autres mouvements du 
cheval épouvanté paralysaient les efforts des bâbys et 
prenaient du temps. 

Les gens de la suite, d'abord stupéfaits, accoururent. 
Asad-Oullah-Khan, grand écuyer, et un cavalier nomade 
tuèrent à coups de sabre l'homme de droite. Pendant ce 
temps, d'autres seigneurs saisissaient les deux hommes 
de gauche, les renversaient et les garrottaient. Le doc- 
teur Gloquet, médecin du roi, aidé de quelques per- 
sonnes, faisait entrer rapidement le prince dans le jardin 
de Mohammed-Hassan, sandoukdâr; car on ne compre- 
nait rien à ce qui venait d'arriver, et si l'on avait l'idée 
de la grandeur du péril, on n'avait aucune notion de son 
étendue. Ce fut, pendant plus d'une heure, un tumulte 
épouvantable dans tout Niaveran. Tandis que les minis- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 283 

très, le Sadr-è-Azam en tête, s'empressaient dans le 
jardin où le roi avait été conduit, les trompettes, les 
tambours, les tambourins et les fifres appelaient les 
troupes de tous côtés ; les ghoulams montaient à cheval 
ou arrivaient ventre à terre ; tout le monde donnait des 
ordres ; personne ne voyait, n'écoutait, n'entendait ni ne 
«avait rien. 

Comme on était dans ce désordre, un courrier arriva 
de Téhéran , envoyé par Ardeshyr-Mirza , gouverneur de 
la ville, pour demander s'il se passait quelque chose, çt 
ce qu'il fallait faire dans la capitale. En effet, dès la 
veille au soir, le bruit que le roi avait été assassiné avait 
pris la consistance d'une certitude. Les bazars, parcou- 
rus par des troupes de gens armés, dans une attitude 
menaçante, avaient été quittés par les marchands. Toute 
la nuit, les boutiques des boulangers avaient été envi- 
ronnées, chacun cherchant à faire des provisions pour 
plusieurs jours. C'est l'usage lorsqu'on prévoit des trou- 
bles. Enfin , à l'aube le tumulte augmentant, Ardeshyr- 
Mirza avait fait fermer les portes de la citadelle et de la 
ville, mis les régiments sous les armes et placé ses ca- 
nons en batterie, mèche allumée, bien qu'il ne sût pas, 
en réalité, à quel ennemi il avait affaire, et il demandait 
des ordres. 

On se calma un peu. Il était devenu certain qu'on 
avait simplement affaire à un assassinat, et non pas à une 
insurrection. Les deux bâbys arrêtés, conduits presque 
immédiatement devant le conseil des ministres , avaient 
déclaré qu'ils étaient seuls, qu'ils n'avaient pas de com- 
plices, et qu'il ne fallait pas attendre d'eux des révéla- 
tions, parce qu'ils n'en feraient point. Heureusement, la 
blessure du roi était insignifiante. Sa Majesté, qui avait 

284 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

montré beaucoup d'énergie dans sa lutte contre les meur- 
triers, assurait quelle ne sentait aucune douleur sérieuse, 
et était rentrée au palais à pied. On fit attacher le corps 
de Sàdek, le bàby qui avait été tué, à la queue d'un mulet, 
et on le traîna à travers les pierres jusqu'à Téhéran, afin 
que toute la population pût voir que les conjurés avaient 
manqué leur coup. En même temps, on envoya des mes-* 
sagers à Ardeshyr-Mirza, pour lui dicter ce qu'il avait à 
faire. 

Malgré les déclarations des assassins, l'existence d'un 
complot était visible. Tous les ans, vers le milieu de 
l'été à peu près, le bruit se répand que le roi est mort. 
Mais c'est la peur qu'on en a qui fait inventer et accueillir 
une si fâcheuse nouvelle. Quelques désordres ont lieu 
chez les boulangers et les traiteurs des bazars ; mais en 
quelques heures l'ordre se rétablit. Ici, rien de pareil. 
On avait annoncé que le mois de shavval verrait tomber 
Nasreddin-Shah ; on avait vu dans les rues des bandes 
armées qui, nécessairement, ne s'étaient mises sur pied 
que pour profiter de la catastrophe. Les meurtriers ar- 
rêtés s'étaient reconnus bàbys et s'en étaient fait gloire. 
C'était donc aux bàbys qu'on avait affaire. Ils étaient 
sur pied; il fallait mettre la main sur leurs chefs. Arde- 
shyr-Mirza eut à agir en conséquence. 

Il maintint la fermeture des portes et les fit occuper 
par des piquets d'infanterie, en donnant l'ordre aux 
gardiens d'examiner avec soin les physionomies de ceux 
qui se présenteraient pour quitter la ville ; et, tandis que 
J'on poussait la population à monter sur le rempart, près 
de la porte de Shimiran , pour voir , sur le terre-plein 
devant le pont qui traverse le fossé , le corps mutilé de 
Sâdek, le prince-gouverneur réunit le Kalentèr, ou pré- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 285 

fet de police, le Vizir de la ville , le Darogha, ou juge de 
police, et les chefs des quartiers, et leur donna Tordre de 
rechercher et d'arrêter toutes les personnes soupçon- 
nées de bàbysme. Gomftie personne ne pouvait quitter 
la ville, on attendit la nuit pour commencer cette 
chasse au furet, où il fallait surtout de l'adresse et de 
la ruse. 

La police à Téhéran, comme dans toutes les villes 
d'Asie, est très-bien organisée. C'est un legs des Sassa- 
nides, que les kalifes arabes ont précieusement con- 
servé; et comme il était de l'intérêt direct de tous les 
gouvernements, si mauvais qu'ils fussent, et des pires 
encore plus que des autres, de le maintenir, il est resté, 
pour ainsi dire , intact au milieu des ruines de tant 
d'autres institutions également excellentes qui ont 
périclité. Il faut donc savoir que chaque chef de quartier, 
correspondant directement avec le Kalentèr, a sous ses 
ordres un certain nombre d'hommes appelés ser-ghes- 
méhs, sergents de ville, qui, sans costume particulier ni 
marque distinctive, ne quittent jamais les rues dont la 
surveillance leur est attribuée. Ils sont généralement 
bien vus des habitants et vivent familièrement avec le 
peuple. Ils rendent toutes sortes de services à chacun, 
et la nuit, couchés, hiver comme été, sous l'auvent de la 
première boutique venue, sans souci de la pluie ni de la , 
neige, ils veillent sur les propriétés et rendent les vols 
fort rares, parce qu'ils les rendent fort difficiles. Du reste, 
ils connaissent les habitudes et les habitués de toutes les 
maisons, de manière à y guider immédiatement les re- 
cherches en cas de besoin ; ils savent les idées, les opi- ' 
nions, les accointances, les liaisons de chacun; et quand 
on invite à dîner trois amis, le ser-ghesméh, sans même 

286 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

y mettre d'espionnage, tant il est familier avec tout le 
monde, sait à quelle heure les convives arrivent, ce qu'ils 
ont mangé, ce qu'ils ont fait et dit, et à quelle heure ils 
se sont retirés. 

Les Ketkhodas ou chefs des quartiers prévinrent ces 
agents d'avoir à surveiller les bàbys de leurs circon- 
scriptions respectives, et on attendit. 

Presque dans le même temps, on s'aperçut de réunions 
clandestines. Hadjy Mirza-Taghy, Retkhoda du quartier 
de Ser-Tjeshmèh, se rendit sans bruit à la maison d'un 
certain Souleyman-Khan , fils de Yahya-Khan. Cette 
maison appartient aujourd'hui au prince Abd-oul-Semed- 
Mirza, frère du roi. Le propriétaire d'alors était un 
homme riche et considérable. 

Un ser-ghesméh ayant frappé doucement à la porte, 
un homme vint ouvrir ; on l'attira au dehors, et ayant 
refermé la porte, on l'arrêta. Un instant après, on frappa 
de nouveau ; un autre homme se présenta , on en fit de 
même qu'avec l'autre. On recommença ainsi plusieurs 
fois de suite le même manège avec sjuccès, jusqu'à ce 
qu'enfin on vît qu'on n'ouvrait plus. Alors on crocheta 
la porte et on entra. On trouva , dans la cour de la mai- 
son, le maître, sur lequel on mit la main ; et parcourant 
successivement toutes les chambres, on s'empara en tout 
de quinze individus , dont quelques femmes et plusieurs 
enfants. Au nombre des femmes était Gourret-oul-Ayn, di- 
sent quelques informateurs; mais d'autres assurent qu'elle 
avait déjà été arrêtée depuis longtemps, parce qu'elle 
s'obstinait à prêcher malgré la défense. Quoi qu'il en soit, 
comme elle avait une grande réputation , et que d'ailleurs 
elle occupait dans le monde un rang élçvé, on l'avait 
conduite, ou on la conduisit alors, chez Mahmoud-Khan, 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 287 

le Kalentèr, qui la confia à la garde de sa propre femme. 
Les autres furent mis en prison. 

Successivement, on vit arriver les différentes prises, et 
il se trouva qu'en tout on possédait une quarantaine de 
captifs. Toutes les recherches qu'on pût faire ensuite res- 
tèrent infructueuses. Évidemment les bâbys, avertis, se 
tenaient tranquilles , et ne cherchaient ni à se rassem- 
bler, puisque l'insurrection leur était interdite par l'Al- 
tesse Éternelle, ni à sortir de là ville, puisqu'ils savaient 
que les portes étaient gardées. Pendant plusieurs jours, 
la police eut l'œil ouvert, mais sans succès; et très- 
persuadée que les ennemis étaient nombreux, elle ne sut 
pas les découvrir. Alors , désespérant d'un succès plus 
grand, le prince fit conduire à Niaveran les gens qu'il 
avait saisis, et expliqua la situation. 

Le premier ministre et les autres conseillers du roi 
étaient fort embarrassés, et, pour tout dire, frappés d'é- 
pouvante et remplis des inquiétudes les plus diverses. Le 
roi avait trouvé bien long l'intervalle de temps pendant 
lequel il avait lutté seul contre les assassins et n'avait 
pas caché son impression. Aussitôt, les personnes qui, ce 
jour-là, n'étaient pas dans la suite, laissèrent entendre 
que tel ou tel des seigneurs ou des officiers présents 
n'eût peut-être pas été fâché d'un changement de régime. 
On chercha de son mieux à faire sa cour aux dépens du 
prochain. Tel fut soupçonné d'être plus ou moins gagné 
aux intérêts de ce frère du roi qui est à Bagdad avec une 
pension anglaise; tel autre, d'avoir des espérances hy- 
pothéquées sur le vieux prince qui habite Astrakhan 
avec une pension russe. Ceux dont on' ne disait ni l'une 
ni l'autre de ces choses , on demandait s'ils n'étaient pas 
tout simplement bâbys eux-mêmes, et la supposition 

288 ATTENTAT CONTRE LE ROI 

n'était pas absolument invraisemblable ; car le bâbysme 
était au fond la religion à la mode , et l'on savait bien 
que, depuis quatre ans, on en rencontrait partout des 
adeptes. Il n'était presque personne qui n'eût conféré avec 
un membre quelconque de la secte. De toutes ces suppo- 
sitions, de tous ces propos colportés, envenimés par les 
rivalités et les ambitions particulières, il était résulté un 
profond sentiment de méfiance et de crainte , qui régnait 
dans tout l'entourage royal. Chacun surveillait ses voi- 
sins et pesait ses propres paroles. 

Les deux assassins arrêtés n'en avaient pas avoué plus 
long au second interrogatoire qu'au premier, et ils n'en 
dirent jamais davantage. Torturés avec des raffinements 
extraordinaires, ils ne parlèrent pas, et s'obstinèrent à 
soutenir qu'ils n'avaient pas de complices, et qu'ils exé- 
cutaient seulement les ordres de leurs chefs, lesquels chefs 
n'étaient pas en Perse. Interrogés pourquoi ils avaient 
médité un crime aussi énorme que celui de tuer le roi, 
ils répétèrent encore qu'ils n'étaient pas responsables, 
devant ceux qui les jugeaient, de l'action commise, at- 
tendu qu'ils n'avaient fait qu'obéir à des supérieurs; 
que, grâce au ciel, ils étaient en parfait état d'inno- 
cence, puisqu'ils n'avaient pas hésité à accomplir un 
commandement venu d'une autorité sacrée. Quant à l'ac- 
tion en elle-même, ils n'avaient, pour leur compte, rien 
à en dire, sinon que ce que voulaient leurs chefs était 
juste parle fait seul qu'ils le voulaient ; toutefois, dans ce 
cas particulier, il était clair que l'homme qui était le pre- 
mier auteur de la mort de tant de martyrs et enfin de 
celle du Bâb lui-même, de l'Altesse Sublime, avait ample- 
ment mérité la mort. Ils ajoutaient qu'on avait une preuve 
certaine de l'innocence de leurs intentions dans ce fait 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 289 

qu'ils avaient voulu exécuter à la lettre leurs instructions 
et ne s'étaient pas permis d'y rien modifier. Ces instruc- 
tions disaient : « Vous couperez la tête du roi » : c'était 
donc la tète qu'il fallait lui couper, et c'est pourquoi ils 
avaient cherché à arracher le prince de dessus son cheval 
et à le jeter par terre. — « Si nous avions voulu, disaient- 
ils, le tuer à coups de pistolet , rien ne nous était plus 
aisé ; mais vous avez bien vu que nos armes n'étaient 
pas chargées à balles , et nous n'avons tiré sur lui que 
pour le blesser et le faire choir plus facilement. Il est 
clair que nous n'y avons pas mis de haine personnelle. 
Au contraire, le roi est bon; il a été compatissant et 
bienveillant pour nous, et nous en sommes reconnais- 
sants ; aussi ne voulions-nous rien faire de plus contre 
lui que ce qui était obligatoire. Vous continueriez à nous 
torturer jusqu'au dernier jugement, que nous ne pour- 
rions vous en dire davantage. » 

Cette obstination, cette profondeur, cette dureté de 
conviction religieuse, et l'impuissance de la douleur à la 
vaincre, commencèrent à produire une vive impression 
sur l'esprit des gens de la cour et sur les ministres 
eux-mêmes. C'était une nouvelle démonstration de ce 
qu'on se rappelait avoir vu déjà dans le Mazendérân, à 
Zendjàn, à Shyraz, à Téhéran, à Tebriz, partout où Ton 
avait condamné et fait périr des bâbys ; et, comme il ar- 
rive, toujours, on s'irrita plus encore de cette attitude 
d'indépendance, au milieu des souffrances infligées, et de 
l'impuissance où elle réduisait les tourmenteurs^ que du 
crime trop réel qu'on avait à punir. Se considérant donc 
comme vaincus par les deux meurtriers de Shimiran, 
les inquisiteurs se rejetèrent, pleins d' espoir, sur la 
troupe de prisonniers qu'on leur amenait de la ville, 

Y1 

2«0 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

et parmi lesquels les femmes, et surtout les enfants, aKr 
laient bien certainement s'effrayer, se laisser abattre par 
les tortures et tout raconter. 

' Ils ne racontèrent rien ; et ce qu'avaient dit les deux 
meurtriers, tous ces prisonniers, grands et petits, le ré- 
pétèrent avec une inflexible fermeté : « Nous n'avons pas 
de complices. » Tout ce qu'on put faire , et l'on fit beau- 
coup de choses , resta sans succès et se brisa contre le 
silence ou les dénégations. Alors, de la vengeance déçue 
on passa à la peur. On ne savait plus sur quel terrain on 
se trouvait, et, faute de réalités qu'on ne saisissait pas, 
qui fuyaient devant toutes les recherches, on voyait 
errer autour de soi une multitude de fantômes. L'épou- 
vante devint générale au camp du roi. On se dit que cer- 
tains soupçons conçus d'abord contre tels et tels grands 
personnages étaient fondés , et que le silence des prison- 
niers le démontrait. On supposa que ceux-ci espéraient, 
au dernier moment, être graciés par l'influence de leurs 
amis secrets. D'ailleurs , auraient-ils besoin d'être gra- 
ciés ? N'allait-on pas voir, peut-être dans une heure, à la 
minute, éclater une sédition générale? Où? Parmi les 
régiments, les paysans de la montagne, les habitants de 
Téhéran I En face, * on avait une quarantaine de captifs 
muets ; mais par derrière, savait-on ce qui s'agitait? 

Le conseil des ministres, réuni autour -du Sadr-è- 
Azam, pensa, sous l'inspiration de cet homme d'État, le 
plus* sage du pays assurément et le plus capable, que 
cette situation avait assez duré et qu'il y fallait un 
terme. On fit remarquer que, si les bàbys étaient aussi 
nombreux et aussi puissants qu'on le prétendait, il y 
avait imprudence gratuite à les rechercher et à les forcer 
à un éclat que peut-être ils désiraient éviter. Il fut donc 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 291 

résolu non-seulement qu'on cesserait de chercher de 
nouveaux coupables , mais qu'on s'efforcerait d'être aussi 
clément que les traditions juridiques en matière de 
crimes d'État le pouvaient permettre , et que tous ceux 
des bàbys arrêtés qui consentiraient simplement à nier 
leur qualité de bâbys seraient immédiatement relâchés 
sur cette parole, sans qu'on les pressât davantage. 
Quant à ceux qui s'obstineraient à confesser leur foi, 
certainement ils mourraient; mais il était injuste que le 
roi prît seul sur sa tête la responsabilité de leur sang. 
De deux choses l'une : ou le meurtre de ces gens était 
équitable, ou il était inique. Équitable, le roi devait et 
voulait partager avec ses hommes le mérite de l'action ; 
inique, il était juste que les mêmes hommes, ses servi- 
teurs, prissent pour eux une part de cette même respon- 
sabilité et des châtiments qui attendaient leur maître 
dans l'autre vie. C'était faire acte de fidélité. 

Dans le raisonnement du premier ministre , il y avait 
bien un peu des sentiments qu'il exprimait, mais peut- 
être y avait-il encore autre chose qu'il n'exprimait pas, 
c'est-à-dire le besoin de compromettre les gens considé- 
rables et les corps de l'État dans ce qui allait se passer, 
de telle sorte que, si les bâbys devaient s'insurger de 
nouveau, tous ceux qui auraient sur eux du sang de leurs 
martyrs se sentissent menacés personnellement aussi 
bien que le roi. Ajuster les choses de la sorte, c'était de 
l'habileté. On le comprit ainsi ; chacun mesura le danger 
immédiat qu'il y aurait à faire de l'opposition à un arran- 
gement semblable, et tous les assistants se mettant à 
crier que leur vie et leur âme appartenaient au roi, 
qu'ils étaient son sacrifice, quMls demandaient à porter, 
pendant toute l'éternité, la peine de ses fautes , o^ 

292 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

souffrir à sa place serait pour eux meilleur que le para- 
dis, ils se déclarèrent prêts à mettre leurs bras jusqu'à 
l'épaule dans les meurtres qui allaient s'accomplir. Le 
premier ministre accueillit cette explosion de zèle; il 
ordonna que ceux des bébys qui resteraient opiniâtres se- 
raient distribués aux grands officiers de l'empire, au 
corps des mirzas, dans les différents services publics, aux 
moustofys , aux gens de l'arsenal , et que ce serait au 
roi à juger du dévouement réel de ses sujets, de leur fidé- 
lité sans arrière-pensée, d'après la façon dont ils met- 
traient à mort leurs victimes. Chacun se tint pour averti. 

La population de Téhéran , tout entière , suivait avec 
une ardente curiosité , qui pour beaucoup de gens était 
de l'anxiété, le cours de ce qui se faisait à Niaveran, 
autour du palais du roi. Comme en Perse rien n'est secret, 
je l'ai dit déjà et je le répète, rien absolument, pas plus 
ce qui se passe dans le conseil du monarque que ce qui 
arrive dans les retraites les plus mystérieuses du Harem, 
et que le bazar n'ignore de rien, on avait très-bien suivi 
toutes les fluctuations d'idées, de craintes, de calculs qui 
avaient agité les arbitres du moment, et avec cette saga- 
cité extraordinaire qui est le fond de l'esprit du lieu, on 
avait parfaitement compris tout ce qui avait été proposé 
et résolu. Maintenant on s'attendait à un dénoùment assez 
prompt, et la plus grande partie de la population désirait 
le voir aussi peu sanglant que possible, et espérait dans 
la répugnance connue et souvent prouvée du premier 
ministre pour les cruautés. 

Gourret-oul-Ayn n'avait pas été conduite à Niaveran; 
mais, renfermée par le Kalentèr dans son propre Ende- 
roun , elle avait été interrogée par lui à différentes re- 
prises et n'avait éprouvé aucun mauvais traitement. Mah- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 293 

moud-Khan, Kalentèr, parait avoir subi, comme tout le 
monde, le charme de cette femme. La Consolation-des- 
Yeux, avec sa beauté merveilleuse, son éloquence, son 
enthousiasme, exerçait une séduction à laquelle personne 
n'avait jamais résisté. Le Kalentèr, pénétré de respect et 
de compassion, s'efforçait, tout en restant fidèle à son 
devoir, d'adoucir la captivité de la prisonnière, de ne 
pas aggraver les souffrances de sa situation et de lui 
donner des espérances pour l'avenir. Mais il se trompait. 
Gourret-oul-Ayn n'avait pas besoin d'espérances; et or- 
dinairement lorsqu'il entamait ce sujet de conversation, 
elle l'interrompait pour lui parler de ses croyances reli- 
gieuses, de ce qui était la vérité, de ce qui était l'er- 
reur. Les assistants restaient dans l'étonnement à lui 
voir tant de foi et l'esprit si libre, tandis qu'à chaque 
instant le rideau de la porte pouvait se soulever pour 
laisser passer sa sentence de mort. 

Un matin, Mahmoud-Khan, revenant du camp royal, 
entra dans l'Enderoun, et après avoir salué la Gonsola- 
tion-des-Yeux, il lui dit qu'il lui apportait de bonnes nou- 
velles. « — Je le sais, dit-elle gaiement et je n'ai pas 
besoin que vous m'en instruisiez. — Il ne se peut pas, 
dit Mahmoud-Khan, que vous sachiez ce dont il s'agit, 
car c'est une requête que le premier ministre m'a chargé 
à l'instant de vous faire et je ne doute pas que vous n'y 
trouviez votre salut. On vous mènera à Niaveran et on 
vous demandera : « Gourret-oul-Ayn, êtes- vous bâby? » 
Vous répondrez simplement : Non. On restera convaincu 
que vous l'êtes; mais on est résolu à ne pas exiger plus 
de vous; on espère que, pendant quelque temps, vous vi- 
vrez dans la solitude et ne donnerez pas à parler aux 
hommes. 

294 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

— Ce n'est pas là, répondit la Consolation-des-Yeux, 
I# nouvelle que vous avez à me donner. Elle est meilleure 
que ce que vous me dites, mais vous ne la connaissez pas 
vous-même. Demain, à midi, vous, vous-même, Kalentèr, 
vous me ferez brûler vive et je rendrai, comme je le sou- 
haite, un témoignage éclatant à Dieu et à Son Altesse! » 

Mahmoud-Khan, étonné, répartit : « Vous n'y pensez 
pas! Il n'en est point question; car, certes, vous ne refu- 
serez pas la concession qu'on vous demande. Tous vos 
partisans s'y soumettront, sans doute. Quelle idée avez- 
vous ! 

— N'espérez pas, s'écria la Gonsolation-des-Yeux, d'un 
air plus grave, que je renie ma foi, même en apparence, 
même pour une minute et dans un but aussi puéril que 
celui de conserver quelques jours de plus une forme tran 
sitoire qui n'a pas de valeur. Non! si l'on m'interroge, et 
on le fera, j'aurai le bonheur de donner ma vie pour 
Dieu. Toi, Mahmoud-Khan, écoute maintenant ce que 
je vais te dire, et demain ma mort te servira de signe que 
je ne te trompe pas. Le maitre que tu sers ne te récom- 
pensera pas de ton zèle ; au contraire, tu périras, par son 
ordre, cruellement. Tâche, avant de mourir, d'avoir élevé 
ton âme à la connaissance de la' vérité. » 

J'ai entendu raconter bien des fois cette prophétie et à 
des musulmans et à des bàbys. Personne ne doute qu'elle 
n'ait été faite; et voici, en effet, ce qui arriva plus tard : 
il y a quatre ans, une famine terrible ravagea Téhéran. 
On mourait de faim dans les rues. La population, poussée 
à bout par la souffrance, se souleva et se porta en foule 
sur la citadelle pour obtenir du roi justice, comme d'or- 
dinaire; car, en pareil cas, tous les peuples du monde, en 
Orient et en Occident, s'acharnent à la même idée et accu- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 295 

sent des accapareurs de causer leurs maux. Le roi or- 
donna de fermer les portes; puis, ayant appris que le 
peuple accusait, entre autres personnages, le Ralentèr, il 
le fit comparaître devant lui. Il fallait absolument trouver 
un coupable. Ce n'est pas que le magistrat incriminé eût 
aucunement commis le crime que l'on dénonçait; il avait 
seulement à se reprocher quelques concussions, que du 
reste il ne se reprochait guère, se tenant pour parfaite- 
ment innocent, car il avait, dans ce genre, beaucoup 
moins d'exploits sur la conscience que tels ou tels autres 
plus grands que lui. Cependant le roi était irrité, le tu- 
multe à son comble ; les femmes battaient la porte de la 
citadelle; on entendait leurs cris furieux. Le roi avait re- 
vêtu le manteau rouge, qu'on appelle le manteau de la 
colère , et qu'il porte lorsqu'il va ordonner des châti- 
ments. 

Mahmoud-Khan fut amené tremblant devant le mo- 
narque. Au lieu de répondre, il perdit la tête et balbutia. 
Le roi donna ordre de lui arracher la barbe ; les bourreaux 
se jetèrent sur lui ; il se débattit etpoussa des cris affreux. 
Le roi, s' excitant, dit : « Frappez-le de verges I » On le 
frappa, et le roi, s' excitant encore plus, dit : « Etranglez- 
le! » Et on l'étrangla. Ainsi fut accomplie la prédiction 
de Gourret-oul-Ayn. 

Il semble que je ne ferai pas mal de mettre ici une ob- 
servation dans l'intérêt des gens qui comprennent à peu 
près la surface des choses, mais mal ce qui passe l'épi— 
derme. Je n'ai nullement l'intention de donner à entendre 
qu'on doit cFoireou ne pas croire aux miracles que je rap- 
porte. Je ne m'occupe pas de ces choses; mais il importe 
ici de remarquer que les affaires religieuses, en Asie, 
dans le temps qui court, comportent l'existence de mira- 

J 

206 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

cles; qu'il s'en fait, qu'on les voit, qu'on les cite, qu'on 
y croit et qu'on s'en sert comme d'arguments; et ce sont, 
en effet, des arguments, puisqu'ils ne trouvent pas seu- 
lement créance chez les sectaires qui s'en autorisent, mais 
qu'ils sont acceptés sans hésitation par les adversaires 
eux-mêmes. 

C'est une situation intéressante à observer, non pas 
uniquement au point de vue philosophique, mais surtout, 
peut-être, au point de vue de la critique historique. On y 
peut trouver des indications instructives et qui aident à 
comprendre beaucoup de problèmes des temps anciens. 
Ainsi, par exemple, dans notre façon de raisonner, si 
l'apôtre d'une religion repoussée par nous pouvait nous 
convaincre qu'il fait des miracles, nous nous trouverions 
insensés de ne pas accepter toute entière la doctrine 
d'un homme armé d'une puissance si exceptionnelle, 
dont la source ne saurait se trouver que dans une dis- 
pensation d'en haut. Mais les Asiatiques ne raisonnent 
point de même. Le miracle est, à leurs yeux, un fait sans 
doute anomal et dont la manifestation révèle une in- 
fluence au-dessus de l'ordinaire ; mais ce qui est au-dessus 
de l'ordinaire, ce qui sort de la règle, l'exception aux lois 
communes de la nature, tout cela est loin d'être estimé 
d'eux aussi rare qu'il l'est de nous. Ils n'admettent pasdes 
lois naturelles imperturbables ; ils ne reconnaissent, dans 
l'univers, que des situations pendant la durée desquelles 
les phénomènes s'exécutent suivant tel ordre résultant 
de telle pondération des choses et des formes, de tel rap- 
port établi entre les principes et les fins. Mais cela en soi 
n'a rien d'essentiel, et il suffit qu'une influence quelconque 
s'y applique pour le modifier plus ou moins profondé- 
ment. Racontez à un musulman éclairé que saint Fran- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 297 

çois d'Assises faisait descendre les oiseaux du ciel et con- 
versait avec eux, bien qu'il tienne le christianisme pour 
une religion erronée, insuffisante, corrompue dans ses 
sources, abrogée par Dieu, il ne lui viendra pas dans l'esprit 
de suspecter votre bonne foi où d'accuser votre crédulité. 
Le fait légendaire lui paraîtra aussi facile à admettre que 
la description de l'orbite suivie par telle étoile. Tout ce 
qu'il en conclura, c'est que saint François, par la force de 
ses méditations, était arrivé à comprendre la nature par- 
ticulière des oiseaux et disposait à leur égard d'une 
puissance qu'on n'a pas communément. De la même façon, 
l'Asiatique comprendra et expliquera comment on peut 
traverser les corps solides, marcher sur l'eau et enfin sus- 
pendre ou abroger, au gré de la science, tel résultat d'une 
corrélation des principes naturels que nous appelons une 
loi, et qui, pour lui, n'est qu'une convenance purement 
temporaire. Voilà pourquoi on fait et on demande des 
miracles en Asie, pourquoi on les admire et on en prend 
du pouvoir de celui qui les accomplit une opinion plus 
ou moins haute; mais voilà pourquoi aussi un homme 
peut y assister et y croire, sans pour cela les considérer 
comme des preuves vraiment irréfragables de la vérité 
d'une religion où ils se produisent. Dieu n'en est pas la 
source, Dieu n'y prend aucune part; c'est l'homme seu- 
lement qui, par sa^science, par sa pénétration, par ses 
1 dons naturels, par le concours de quelque puissance su- 
périeure, trouve un joint pour troubler d'une façon quel- 
conque les habitudes de la nature. Cette manière de ré- 
duire le miracle à ne plus avoir, par le fait, de valeur 
théologique qu'aux yeux des fidèles et nullement à ceux 
des réfractaires qu'il s'agirait de convertir, a cependant 
beaucoup gêné l'Islam. Le Korân a protesté et a voulu 

298 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

expliquer de différentes manières que les miracles ne 
sauraient avoir lieu sans la participation divine ; mais il 
luttait vainement contre des théories que la science anti- 
que a élaborées et transmises intégralement à toutes les 
générations. Il dut donc se contenter d'une sorte de com- 
promis et réserva à Dieu seul un genre spécial de mira- 
cles : c'est la résurrection des êtres. Rendre la vie à un 
mort, Dieu seul le peut; on ne le peut qu'au nom 
et par la vertu de Dieu ; tout autre prodige n'a pas de 
véritable valeur dogmatique. Hormis ce point et ce point 
seul, — la science et l'imagination orientales, parfaitement 
d'accord, n'admettant pas de limites quant à la puis- 
sance motrice et créatrice de la parole, la même chez 
l'homme et chez Dieu; supposant, de plus, que la nature, 
production de cette parole, n'a pas de lois, mais seulement, 
ainsi que je l'ai dit plus haut, des façons d'être, résultats 
de rapports que la parole qui les a établis peut troubler 
lorsqu'elle est appliquée par une compréhension pro- 
fonde, et, ugeant l'homme capable d'atteindre à cette 
compréhension, il s'ensuit naturellement que tout est 
possible à l'homme éclairé, en tant qu'homme, et c'est 
pourquoi les miracles ne prouvent rien quant à l'exposé 
de la foi religieuse de celui qui les fait. On voit com- 
ment, en raison de ce point de vue extrêmement ancien 
en Asie, et qui dérive de la science chaldéenne 4 , les 
prodiges les plus étonnants ont pu étonner, effrayer, con- 
fondre souvent des populations qui ne doutaient pas de 
leur réalité, et cependant ne pas les amener à confesser 
la foi des prophètes dont ces prodiges émanaient. L'intel- 
ligence européenne, en lisant des récits de ce genre (la 

i. Traité des Écritures cunéiformes , t. II, ;» ssim. 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 299 

Bible, les Actes des Apôtres et les Vies des Saints en sont 
remplies), s'étonne de ce qu'elle prend pour une obstina- 
tion en quelque sorte inepte. Il n'y a pas d'obstination; 
il n'y a pas d'ineptie ; il y a seulement une autre façon de 
voir, de juger et de conclure que chez nous; et c'est ainsi 
que, d'une part, la foi la plus absolue dans la possibilité 
de troubler l'ordre de la nature, et de l'autre une difficulté 
extrême à admettre les faits de ce genre, aboutissent, 
dans la pratique, à un scepticisme d'une espèce différente, 
mais tout aussi complet. 

Le lendemain, les choses se passèrent comme la Con- 
solation-des-Yeux l'avait prédit. On l'avait amenée à 
Niaveran , et , devant les princes , les grands fonction- 
naires de l'État, les prisonniers et le peuple, on lui avait 
demandé, avec beaucoup de douceur, et de manière à ne 
pas l'offenser, de déclarer qu'elle n'était pas bâby. Elle 
avait répondu ce qu'elle avait annoncé vouloir répondre. 
On la ramena à Téhéran, dans la citadelle, et lui ayant 
mis un voile comme les femmes persanes en portent 
et comme elle avait renoncé à en faire usage , on la mit 
sur un tas de ces tissus de paille grossière dont on double 
les tapis de laine et de feutre dans les appartements. 
Mais, avant d'y mettre le feu, les bourreaux l'étouffèrent 
avec des chiffons , de sorte que les flammes ne dévorè- 
rent qu'un cadavre. Les cendres furent semées au vent. 

Je ne crois pas que l'exemple de fermeté donné par 
Gourret-oul-Ayn fût nécessaire aux autres prison- 
niers ; mais il n'était pas fait pour diminuer leur cons- 
tance. Ils avaient assisté, le visage gai et tranquille, 
tous, jusqu'aux filles et aux enfants, à l'interrogatoire de 
la jeune femme et l'avaient vue partir pour aller au sup- 
plice, sans qu'elle leur fit, sans qu'ils lui adressasses 

300 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

d'adieux, tant la séparation et ce qui allait l'amener leur 
paraissait un fait insignifiant. Quand leur tour de se prépa- 
rer fut venu, tous, les meurtriers comme les adtres, répon- 
dirent, avec la même indifférence, qu'ils étaient bâbys , 
comblèrent de bénédictions le nom de l'Altesse Sublime 
et sa mémoire, ainsi que les noms des autres martyrs ou 
apôtres de leur cause, et se déclarèrent prêts à tout sup- 
porter. 

Parmi eux, on remarquait un homme arrêté dans la 
maison de Souleyman-Khan. C'était ce mêmeSeyd Hous- 
seYn, qui, dans un moment de prostration physique 
amené par l'excès de la fatigue, des outrages et des 
coups, avait renié son maitre et lui avait craché au vi- 
sage, et que, à la suite de cela, on avait délivré. Il s'était 
immédiatement réveillé comme d'un songe, et ayant 9 
pris la route de Téhéran, ainsi que je l'ai dit, aussitôt 
qu'il eût franchi les portes de cette ville, il s'était rendu 
tout droit chez les chefs bàbys, leur avait raconté com- 
ment s'était passé le martyre, et s'était accusé , avec un 
repentir désespéré, de ce qu'il avait fait. Le pardon avait 
suivi In véhémence évidemment sincère des aveux. Mais 
Seyd Ilousseïn n'avait jamais retrouvé la tranquillité, et il 
aspirait à la mort avec passion. Le jour en était arrivé. 
Se croyant donc au moment de la délivrance et de la puri- 
fication, il n'était pas seulement calme comme les autres; 
sa joio éclatait dans l'air de son visage et dans la vivacité 
do ses discours. Interrogé s'il était bâby, il répondit 
avec une exaltation extrême, et irrita extrêmement ses 
juges par les injures dont il les accabla. Aujourd'hui , les 
religionnairos , pleins de respect pour ce martyr et ne 
pouvant se résoudre à le trouver coupable un jour, assu- 
reni que son apostasie ne fut qu'apparente ; qu'il obéit 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 301 

au Bâb en la simulant, et qu'étant le secrétaire de son 
maître et le dépositaire de tous ses papiers , il dut agir 
ainsi afin de pouvoir tout porter, tout raconter aux 
fidèles, qui, sans lui, auraient ignoré les dernières pa- 
roles du Bâb. 

Les intentions bienveillantes du Sadr-è-Azam étant 
ainsi déjouées, il ne restait plus qu'à procéder à la mort 
des coupables, dans la façon qui avait été réglée d'a- 
vance. A chacun on donna son captif, à quelques-uns on 
en remit deux. Le premier ministre en reçut un. Il ne le 
fit pas torturer et donna l'ordre de le tuer d'un seul 
coup. Les mirzas ou employés des ministères en eurent 
deux; ils les firent taillader à coups de canif et s'en mê- 
lèrent eux-mêmes. Le grand écuyer Asadoullah-Khan, qui 
était venu le premier au secours du roi et avait tué Sa- 
dek.à coups de sabre, en réclama deux aussi. Il les fit 
ferrer aux pieds et aux mains et déchirer à coups de 
fouet. Ainsi chacun essaya de prouver son amour pour le 
souverain et son zèle par les inventions agréablement 
féroces dont son imagination pût s'aviser. 

On vit, on vit alors, on vit^e jour-là, dans les rues et 
les bazars de Téhéran , un spectacle* que la population 
semble devoir n'oublier jamais. Quand la conversation , 
encore aujourd'hui, se met sur cette matière, on peut 
juger de l'admiratiota horrible que la foule éprouva et que 
les années n'ont pas diminuée. On vit s'avancer, entre les 
bourreaux, des enfants et des femmes, les chairs ouvertes 
sur tout le corps , avec des mèches allumées flambantes 
fichées dans les blessures. On traînait les victimes par 
des cordes et on les faisait marcher à coups de fouet. 
Enfants et femmes s'avançaient en chantant un verset 
qui dit : 

302 ATTENTAT CONTRB LE ROI. 

« En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à 
lui! ■ 

Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus du silence 
profond de la foule, car la population téhérany n'est ni 
méchante ni très-croyante à l'Islam. Quand un des sup- 
pliciés tombait et qu'on le faisait relever à coups de fouet 
ou de baïonnettes, pour peu que la perte de son sang, qui 
ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un 
peu de force, il se mettait à danser et criait avec un sur- 
croit d'enthousiasme : 

« En vérité , nous sommes à Dieu et nous retournons 
à lui! » 

Quelques-uns, des enfants, expirèrent dans le trajet. 
Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de leurs 
pères et de leurs sœurs , qui marchèrent fièrement des- 
sus et ne leur donnèrent pas deux regards. 

Quand on arriva au lieu d'exécution, près de la Porte- 
Neuve, on proposa encore aux victimes la vie pour leur 
abjuration, et, ce qui semblait difficile, on trouva même 
à leur appliquer des moyens d' intimidation. Un bourreau 
imagina de dire à un père que, s'il ne cédait pas, il cou- 
perait la gorge à ses deux fils sur sa poitrine. C'étaient 
deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze ans, et 
qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées, 
écoutaient froidement le dialogue ; le père répondit, en se 
couchant par terre, qu'il était prêt, et l'ainé des enfants, 
réclamant avec emportement son droit d'aînesse, de- 
manda à être égorgé le premier. Il n'est pas impossible 
que le bourreau lui ait refusé cette dernière satisfaction. 
Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de 
chairs informes; les têtes étaient attachées en paquets 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 303 

au poteau de justice, et les chiens des faubourgs se diri- 
geaient par troupes de ce côté. 

Cette journée donna au Bâb plus de partisans secrets 
que bien des prédications n'auraient pu faire. Je l'ai dit 
tout à l'heure, l'impression produite sur le peuple par 
l'effroyable impassibilité des martyrs fut profonde et du- 
rable. J'ai souvent entendu raconter les scènes de cette 
journée par des témoins oculaires, par des hommes te- 
nant de près au gouvernement , quelques-uns occuDant 
des fonctions éminentes. A les entendre, on eut pu 
croire aisément que tous étaient bàbys , tant ris se mon- 
traient pénétrés d'admiration pour des souvenirs où l'Is- 
lam ne jouait pas le plus beau rôle , et par la haute idée 
qu'ils avouaient des ressources , des espérances et des 
moyens de succès de la secte. On ne traite pas ce sujet 
publiquement; c'est presque une hardiesse que de pronon- 
cer le nom de bàby ; ordinairement , quand le tour de la 
conversation force à indiquer la religion nouvelle , on se 
sert d'une périphrase soigneusement injurieuse* Comme 
les bâbys , par principe ou plutôt par scrupule reli- 
gieux, condamnent l'usage du kalian, ou pipe d'eau, 
beaucoup de gens qui n'en ont point le goût ne manquent 
cependant jamais d'étaler un kalian pour ne pas être sus- 
pectés; enfin, une notable recrudescence d'hypocrisie 
musulmane éclate chez tous les hommes qui sont, en 
réalité , les plus connus pour être des dissidents pro- 
noncés. 

Avec tout cela , le bâbysme , qui est resté strictement 
inactif depuis les événements de 1852, passe pour avoir 
fait d'immenses progrès et pour en faire tous les jours. 
Obéissant, sans doute, à un ordre général avec autant de 
ponctualité qu'ils ont jadis exécuté l'ordre contraire ^ les 

304 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

bâbys désormais cachent leur religion , la renient, et, au 
besoin, ne se font aucun scrupule de dire que le Bàb était 
un monstre; mais cette dissimulation épouvante peut-étie 
encore plus le gouvernement que ne le pourraient faire 
des essais de soulèvement. Alors il compterait au moins 
ses ennemis et saurait où les combattre. Maintenant, il 
ne sait, ne voit et ne devine plus rien. Fidèle à l'impres- 
sion de crainte qui le saisit naguère dans le procès de 
Niaveran, il n'ose pas faire de recherches , de peur de 
trouver plus de coupables qu'il ne voudrait , et surtout 
de les trouver là où il ne le voudrait pas. Quand, par 
maladresse de zèle ou par excès de haine , des moullas 
dénoncent quelque adversaire comme bâby, on arrête 
tout au plus la personne signalée ; on lui demande une 
profession de foi ; on se contente de ce qu'elle répond, et 
on la délivre au plus vite. L'opinion générale est que les 
bâbys sont répandus dans toutes les classes de la popu- 
lation et parmi tous les religionnaires de la Perse , sauf 
les nossayris et lesjshrétiens ; mais ce sont surtout les 
classes éclairées , les hommes pratiquant les sciences du 
pays, qui sont donnés comme très-suspects. On pense, et 
avec raison, ce semble, que beaucoup de moullas, et 
parmi eux des moudjteheds considérables, des magistrats 
d'un rang élevé, des hommes qui occupent à la cour des 
fonctions importantes et qui approchent de près la per- 
sonne du roi, sont des bâbys. D'après un calcul fait ré- 
cemment, il y aurait à Téhéran cinq mille de ces reli- 
gionnaires sur une population de quatre -vingt mille 
âmes à peu près. Mais les arguments dont on appuie ce 
calcul ne semblent pas bien solides, et j'incline à croire 
que si jamais les bâbys avaient le dessus en Perse, leur 
nombre dans la capitale se trouverait bien plus considé- 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 305 

rable. Car, au même instant, on devra ajouter au chiffre 
des zélés, quel qu'il soit à cette heure , l'appoint d'une 
forte proportion de gens qui inclinent vers les doctrines 
aujourd'hui condamnées, et auxquels la victoire donne- 
rait le courage de se prononcer. 

Il y a deux ans, le gouvernement a eu encore de 
grandes inquiétudes au sujet des novateurs : une impor- 
tation soi-disant européenne en a été cause. Parmi les 
Persans qui ont vécu en Europe, il s'en trouvait un , fort 
spirituel, très-ingénieux , grand ami des nouveautés sur- 
tout et pressé d'en produire , qui avait conçu pour la 
franc-maçonnerie une profonde admiration. Les Orien- 
taux goûtent particulièrement cette machinerie, par la 
même raison qui nous fait apprécier davantage dans la 
musique asiatique les combinaisons mélodiques les plus 
semblables aux nôtres. Le Persan dont je parle repré- 
senta au roi que, dans le temps actuel, il ne pouvait plus 
se contenter de régner, comme l'avaient fait ses prédéces- 
seurs, en s' appuyant sur les deux seuls faits de l'occupa- 
tion et de la force; qu'il lui fallait se procurer une ga- 
rantie morale de la fidélité de ses sujets. En fondant à 
Téhéran une loge dont il se déclarerait le grand maître, 
il aurait l'avantage d'attacher à tout jamais à sa personne 
les membres de la loge, parce que ceux-ci lui prêteraient 
le serment maçonnique , lequel serment ne peut jamais 
être rompu, et, pourvu qu'il eût soin d'enrôler ainsi tous 
les hommes un peu importants, il se trouverait, par ce 
coup de maître, à la tête de toutes les forces de sa nation, 
et de telle façon qu'il ne serait au pouvoir de personne 
de l'en déposséder jamais. 

Le roi accueillit avec intérêt cette ouverture et se mon- 
tra sensible aux perspectives brillantes qu'elle lui faisait 

306 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

apercevoir. Pendant plusieurs jours, il ne vit pas ses 
ministres, ses généraux, ses serviteurs de tous grades 
sans leur demander s'ils avaient été au Feramoush-Kha- 
nèh, qu'on venait d'ouvrir par ses ordres, et il les pressait 
fortement de s'y rendre. « Feramoush-Khanèh » veut 
dire « la maison de l'oubli; » c'est une onomatopée ap- 
proximative du mot anglais « Freemason. » Les Persans 
n'ont pas manqué de tirer de ce bel enchaînement la con- 
clusion indubitable que, lorsqu'on sort du Feramoush-Kha- 
nèh, on a oublié tout ce qu'on y a vu, et que c'est de cette 
façon que les chefs sont bien assurés de la discrétion de 
leurs disciples. 

Pendant quelques semaines , tout le monde se pressa 
pour être admis au Feramoush-Rhanèh. La personne qui 
en avait eu l'idée distribuait des grades et des rubans , 
faisait des discours ; on prenait du thé et on fumait beau- 
coup le kalian. Chaque fois que le roi demandait à 
quelqu'un des siens : Enfin , qu'as-tu vu, que t'a-t-on 
montré, que t'a-t-on appris dans cette chambre? Il ne 
recevait jamais qu'une seule réponse : Nous avons écouté 
un discours d'un tel qui nous a beaucoup recommandé la 
civilisation et l'humanité , et nous avons fumé le kalian 
et bu du thé. — Rien de plus? — Que je sois votre sa- 
crifice ! Rien de plus. 

Le roi n'était pas content. Il soupçonna qu'on lui ca- 
chait quelque chose ; car il ne pouvait comprendre que 
les terribles mystères qu'on lui avait laissé entrevoir 
dans la franc-maçonnerie ne consistassent que dans les 
occupations fort innocentes qu'on lui avouait. Puis, il 
n'y avait pas là de quoi expliquer le serment si formi- 
dable sur lequel il comptait. Ses doutes , une fois expri- 
més, trouvèrent des gens pous les accueillir; les uns lui 

ATTENTAT CONTRE LE ROI. 307 

insinuèrent qu'il devait se passer dans ce secret des dé- 
bauches épouvantables ; les autres furent plus hardis, ils 
prononcèrent un grand mot : ils dirent que le Feramoush- 
Khanèh ne pouvait être qu'un lieu de ralliement pour les 
bàbys. 

A l'instant même, l'ordre fut donné à tout le monde de 
prendre garde d'y retourner, et ceux qui y avaient été, 
même par les ordres du roi, se trouvèrent suspects. L'au- 
teur de l'idée fut, après quelques hésitations, chassé de 
la Perse $t exilé, et, encore aujourd'hui, on n'aime pas à 
avouer qu'on a été prendre du thé et fumer le kalian dans 
un endroit si condamnable. 

Si le soupçon était, dans ce cas, sans fondement, 
il ne faudrait cependant pas supposer que les bâbys 
sont réellement au repos. Ils écrivent considérablement, 
et leurs livres circulent en secret. On les cache avec 
soin, on les lit avec passion, et on y puise des armes 
toujours nouvelles pour la polémique contre les musul- 
mans. D'autre part, l'Altesse Éternelle et les apôtres 
qui ont survécu au Bàb convertissent en silence bien du 
monde, et poursuivent leur œuvre avec constance. On a 
prétendu, il y a quelques mois, que le chef suprême avait 
été sollicité par des exilés persans de commencer une 
nouvelle lutte, qu'on l'avait pressé d'agir par ce motif que 
l'administration actuelle était mauvaise et désorganisée 
jusqu'à l'impossibilité de la résistance. Il a, dit-on, ré- 
pondu qu'il n'était pas encore temps. 

CHAPITRE XII 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS 

Ainsi, voilà une religion présentée , préconisée par un 
tout jeune homme. En très-peu d'années , c'est-à-dire de 
4847 à 1852, cette religion s'est répandue dans presque 
toute la Perse, et y compte des zélateurs innombrables. 
En cinq ans, une nation de dix à douze millions d'hommes, 
occupant un territoire qui en a jadis nourri cinquante 
millions, une nation qui ne possède pas ces moyens de 
publicité considérés par nous comme si indispensables 
à la diffusion des idées, je veux dire les journaux et les 
brochures, qui n'a pas même de service de poste aux let- 
tres, pas même une seule route carrossable dans toute 
l'étendue de l'empire; cette nation, dis-je, en cinq ans 
a été visitée tout entière par la doctrine des Bâbys, et 
l'impression produite a été telle que les plus graves évé- 
nements, ainsi que je l'ai raconté plus haut, en sont 
résultés. Et ce n'est point une populace ignorante qui 
s'est surtout émue; ce sont des membres éminents du 
clergé; ce sont des gens riches et instruits, des femmes 
appartenant à des familles importantes ; ce sont, enfin, 
après les musulmans, des philosophes, des soufys en 
grand nombre, beaucoup de Juifs, qui ont été conquis 

LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABVs. * 309 

tout à coup par la nouvelle révélation. A le bien pren- 
dre, parmi tous les religionnaires de la Perse, deux 
groupes seulement paraissent être restés à peu près en 
dehors de ce mouvement passionné : les nossayrys et les 
chrétiens. 

La cause de cette abstention est la même de part et 
d'autre ; c'est la profonde ignorance des matières intellec- 
tuelles mises en question. Il y a cependant une distinction 
à faire. Le nossayry est un nomade, comme on dit, ou, pour 
parler plus exactement(car il n'existe pas de nomades réels 
en Perse), le nossayry est un homme de tribu occupé ex- 
clusivement de ses troupeaux, de ses champs, de la chasse, 
de ses querelles. Les besoins religieux de son cœur et de 
son esprit sont complètement satisfaits par le très-petit 
nombre de prescriptions que lui impose sa foi. Il n'est 
pas théologien , et son activité se porte ailleurs que sur 
les sujets transcendants. Quant au chrétien, le mieux est 
de n'en pas parler. Dans l'abjection complète où il est 
tombé , lui et son clergé , il serait bien à désirer, pour 
l'honneur du nom qu'il souille, qu'on le vit disparaître. 
Il est incapable aujourd'hui d'errer en matière de foi. 

Ainsi , le bâbysme a pris une action considérable sur 
l'intelligence de la nation persane, et, se répandant 
même au delà des limites du territoire, il a débordé dans 
le pachalick de Bagdad , et passé aussi dans l'Inde. Parmi . 
les faits qui le concernent, on doit noter comme un des 
plus curieux que, du vivant même du Bâb, beaucoup de 
docteurs de la religion nouvelle, beaucoup de ses secta- 
teurs les plus convaincus, les plus dévoués, n'ont jamais 
connu personnellement leur prophète, et ne paraissent pas 
avoir attaché une importance de premier ordre à recevoir 
ses instructions de sa propre bouche. Cependant ils lui 

310 LÉS LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABT8. 

rendaient complètement et sans réserve aucune les hon- 
neurs et la vénération auxquels, dans leur façon de voir, il 
avait certainement droit. On a vu plus haut que l'Altesse 
Pure, la Consolation-des-Yeux, n'avait jamais rencontré 
le Bàb. Le chef mazendérâny Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy était dans le même cas; de même encore, 
Moulla Mohammed-Aly Zendjâny ; de même enfin Y Altesse 
Éternelle, qui n'avait que seize ans tout au plus quand le 
Béb, l'Altesse Sublime, souffrit le martyre. On prétend 
aujourd'hui que le Bâb désirait beaucoup connaître celui 
qui est à présent son successeur et qu'il a dit, en plu- 
sieurs occasions, qu'il voudrait être sous ses ordres; 
cependant il ne furent jamais réunis. Il résulte de cette 
observation que l'éloquence du novateur, sa puissance 
personnelle de séduction, deux qualités qui étaient cer- 
tainement portées chez lui à un haut degré, ne furent pas 
les causes principales du succès de ses doctrines, et que 
si quelques-uns de ses familiers intimes cédèrent surtout 
à ce mode de persuasion, le plus grand nombre, et sans 
doute les plus éminents, furent entraînés et convaincus 
par le fond même des dogmes. Rien de plus intéressant 
dès lors pour la connaissance et l'appréciation de la si- 
tuation des esprits, en Asie, que de considérer de près des 
doctrines si actuelles. 

Les moyens d'examen ne manquent pas, puisque les 
livres abondent. Il est vrai que, par tous les moyens pos- 
sibles, les fidèles les dérobent à la connaissance et à la 
vue des musulmans. C'est une littérature secrète, d'autant 
plus que, dans l'état présent des affaires, l'homme qui 
serait désigné comme possédant des livres bàbys, cour- 
rait assurément les plus grands dangers pour sa vie. En 
raison de cette circonstance, les livres bàbys, outre le 

IiES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 31 i 

soin qu'ils mettent à se cacher matériellement, se ca- 
chent aussi intellectuellement, en ce sens qu'ils sont tous 
écrits d'une manière énigmatique. L'homme qui les ouvre 
sans les connaître peut en lire bien des pages sans y 
voir autre chose que l'effusion d'une pensée musulmane 
très-compliquée, surchargée d'apostrophes à la divinité, à 
ses mandataires, à ses lois, le tout fort obscur, mais 
n'excitant pas beaucoup plus le soupçon d'hétérodoxie que 
bien des écrits philosophiques ou des poëmes soufys qui 
courent les rues sans scandaliser personne. Pour com- 
prendre les livres bâbys, il est nécessaire de les lire avec 
un commentateur disposé à révéler à l'étudiant le sens 
voulu de chaque mot. 

Les auteurs de ces livres sacrés sontassez nombreux. Au 
premier rang, il est naturel de placer le Bâb , l'Altesse 
Sublime. On a vu plus haut quels avaient été ses premiers 
écrits : le journal de son pèlerinage à la Mecque et un 
commentaire sur la sourat de Joseph. En 1848, il codifia, 
pour ainsi dire, ses prescriptions et les réunit dans un 
livre arabe qu'il intitula Biyyan « l'Exposition, » c'est-à- 
dire l'exposé et l'explication de tout ce qu'il importe 
de connaître. Contrairement aux premières manifestations 
de la pensée du Bàb, la polémique tient, dans ce livre, 
une très-petite place, et, d'un bout à l'autre, tout, forme 
et fond, compose le dogme de la religion nouvelle. 

Le mot Biyyan, une fois employé par le Bâb, lui 
parut convenir très-bien pour désigner la sphère d'idées 
dans laquelle sa pensée se mouvait, et il le donna dès lors 
pour titre à tout ce qu'il composa. Il conserva de même 
dans ses œuvres ultérieures la forme qu'il avait donnée 
à celle-ci : elles furent assez multipliées, eu égard à son 
âge et à la brièveté de sa vie. 11 y faut remarquer 

312 LBS LIVRES ET Là DOCTRINE DES BABYS. 

surtout un Biyyan écrit en persan, qui n'est pas le 
commentaire du premier Biyyan écrit en arabe, car il 
necherctiè nullement à en éclaircir les difficultés; c'en 
est plutôt une reproduction grossie; les développements 
y sont plus accusés et par cela même les subtilités sou- 
vent plus raffinées. Il ne faudrait pas supposer que, parce 
que la langue dans laquelle ce livre est rédigé est le per- 
san, le texte offre plus de prise à l'intelligence du vul- 
gaire. C'est un persan où il ne parait presque que des 
mots arabes choisis parmi les plus relevés et les plus 
rares, et où se combinent les formes grammaticales des 
deux langues de manière à exercer singulièrement la 
sagacité et, il faut le dire aussi, la patience des lecteurs 
dévots et confiants. Suivant un usage, qui est du reste 
assez reçu dans les ouvrages philosophiques, les verbes 
persans employés se présentent presque toujours sous la 
forme concrète de participes passés, afin de ressembler 
autant que possible à des verbes arabes. Cette méthode 
ne rend pas la lecture bien commode. 

Outre les deux Biyyans que je viens de nommer, il y 
en a encore un troisième, composé également par le pre- 
mier* Bâb. Sans être ni plus difficile ni plus facile à com- 
prendre que les deux autres, il les résume dans un for- 
mat relativement court. On trouvera la traduction de ce 
catéchisme à la fin du volume. 

L'Altesse Éternelle a aussi composé un certain nombre 
d'ouvrages ; parmi ceux-ci le plus apprécié des bâbys, 
c'est le Livre de la Lumière. Il est volumineux et ne forme 
pas moins d'un assez gros in-folio : or, si l'on tient 
compte de la propriété qu'a le caractère neskhy de con- 
tenir beaucoup de matière en peu de place, c'est à peu 
près deux volumes de format semblable dans nos langues 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 3*3 

européennes. Le contenu de ce livre, écrit avec passion et 
chaleur, est surtout mystique. 

Enfin, parmi les docteurs que nous allons connaître de 
plus près tout à l'heure, la plupart ont écrit soit des ef- 
fusions, soit des prières, soit des traités de polémique. Il 
ne parait pas que Gourret-oul-Ayn, la Consolation-des- 
Yeux, ait rien composé, du moins je n'en ai pas connais- 
sance, ou si elle a écrit, son œuvre est peu considérable. 
Les voyages, les conversions, la prédication, ont surtout 
occupé cette existence, qui ne se prolongea pas beaucoup. 
Mais une autre personne, aujourd'hui vivante, moins 
éminente sans doute que la Consolation-des-Yeux, mais 
qui occupe pourtant, parmi les religionnaires, un rang 
très-élevé et que l'on désigne par le titre de « Son Excel- 
lence la Purifiée, » Djendb Moteherreh, a composé un 
ouvrage qui est lu avidement par tous les bâbys. Il est 
digne d'observation que, dans cette seconde période de 
la foi où nous sommes actuellement et que l'on pourrait 
peut-être appeler, sous toutes réserves, l'âge apostolique 
du bâbysme, les écrivains sacrés s'occupent beaucoup 
plus de l'effusion, de l'exaltation mystique, de l'applica- 
tion du dogme tel qu'il est, que de l'explication de ce 
dogme ou de ses développements possibles. On croit, et 
cela suffit; on cherche peu à définir, et l'attente de grands 
et prochains événements dans laquelle on vit a empêché 
jusqu'ici les hérésies de se produire, ou du ipoins a 
presque immédiatement arrêté les faibles velléités qui se 
sont fait jour dans ce sens. L'enthousiasme ici ne donne 
que peu de place à la réflexion. 

Je passe maintenant à l'examen des doctrines : je 
commencerai nécessairement par ce que le Bâb a ensei- 
gné sur la nature de Dieu. 

314 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

Dieu est unique, immuable, éternel ; il n'a pas de com- 
pagnon. C'est la même formule que celle dont les musul- 
mans font usage; mais la portée en est différente. Les mu- 
sulmans actuels entendent dire parla que le Christ n'est 
pas Dieu, et que la personnalité divine, bornée à elle- 
même, ne produit pas d'émanation, ni ne se communique 
d'aucune espèce de manière en dehors de la stricte, com- 
plète et absolue unité. Le Bâb prétend seulement établir 
qu'en dehors de Dieu, il n'y a pas de Dieu; qu'il n'existe . 
pas deux puissances divines étrangères l'une à l'autre. Mais 
il ne se prononce pas encore sur le caractère qu'il prétend 
reconnaître à l'amplitude divine, lorsqu'il écrit les pa- 
roles que je viens de relever, et l'on s'aperçoit bientôt 
qu'il entend par l'unité divine tout autre chose qu'une 
individualité renfermée en elle-même. 

Dieu eât essentiellement créateur parce qu'il est 
la vie, parce qu'il la répand et que le seul moyen de 
la répandre c'est de créer ; autrement, il la concentre- 
rait tout entière dans sa propre essence. Pour créer, 
il se sert de sept lettres; j'emprunte les termes bâbys. 
Ceci revient à dire qu'il se sert de la païole et des 
différentes manifestations de la parole , représentées ici 
par sept lettres ou mots, car l'expression arabe horouf 
a les deux valeurs. Ces sept lettres sont : la force, 
la puissance, la volonté, l'action, la condescendance, 
la glojre et la révélation; c'est ce que nous appel- 
lerions des attributs. Dieu en possède bien d'autres, 
une infinité d'autres ; tous les attributs imaginables, et 
c'est co qui est contenu dans cette affirmation, que tous 
les noms excellents lui appartiennent. Or, ces attributs, 
ou, ce qui revient au même, ces noms, ces lettres, ces pa- 
roles, ont en elles la vie et la plénitude active de lft 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 315 

vertu qu'elles représentent. De là on voit que Dieu, dans 
tous les sens imaginables et sous quelque aspect qu'on 
puisse le concevoir, est toujours vivant, agissant, mou- 
vant. Seulement, pour ce qui concerne le fait de la création, 
autant que nous le pouvons voir et juger, le Bâb enseigne 
que sept des vertus seulement ont opéré, et c'est ainsi 
que ces sept vertus, en créant l'univers actuel, ont ma- 
nifesté la vérité de cet axiome : « Dieu est l'unité primi- 
tive d'où émane l'unité supputée. » 

C'est-à-dire que Dieu est l'unité qui peut prolonger ou 
retirer à son gré, partiellement ou totalement, les applica- 
tions de ses vertus, de ses lettres, de son mode de vie, 
et qui n'en sera nullement diminuée ; et cette unité garde 
comme caractère essentiel cette prérogative, qu'elle seule 
possède. En effet, toutes les existences, toutes les indi- 
vidualités émanées de Dieu sont supputées, c'est-à- 
dire, dans le langage du Bâb, qu'elles ne pourraient à 
leur tour produire aucune action émanatrice sans qu'il y 
eût aussitôt fractionnement, diminution, destruction. 
Voilà la distinction entre Dieu et la créature. 

Mais cette créature, qui n'est pas Dieu, puisqu'elle ne 
possède aucunement la plénitudedes vertus etdes attributs 
divins, et que surtout elle n'a pas celle de l'expansion, 
n'est cependant pas complètement séparée de Dieu, de qui 
elle vient; car « il n'y a rien en dehors de lui, » et Dieu 
s'écrie lui-même : « En 'vérité, 6 ma créature, tu es 
moi I » Et encore : « Tout ce qui porte le nom d'une chose 
m'appartient, et ce que tu possèdes, cela est ce qui est à 
moi; » et enfin ceci, qui est explicite : 

« Tout ce qui porte le nom d'une chose quelconque, 
« cela n'est pas en dehors de la création, et il n'y a pas 
« de tiers entre cela et moi. Certes, je suis &&\fe^. 

316 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 

« certes il n'y a hors de moi (en apparence) que la créa- 
« tion. » 

De sorte que tout ce qui existe, tout ce qui a forme, 
tout ce qui a nom est en Dieu, émané de lui, inférieur à 
lui, moins doué, moins fort, moins complet que lui, mais 
ce n'est là qu'un accident, qui n'a de place que dans le 
temps et l'espace. 

« Au jour du dernier jugement, on contemplera la 
« réunion à Dieu et cela d'une manière évidente. » 

Alors : 

« Toutes choses seront anéanties, moins la nature di- 
vine. » 

C'est-à-dire que toutes les défectuosités, résultat du 
fait de l'émanation, de la séparation, même temporaire, 
d'avec l'essence pure — et c'est là qu'il faut voir les causes 
du mal en ce monde — tout cela disparaîtra, et Dieu 
retirera à lui ce qui est de lui. 

li résulte de cet exposé que le dieu des bâbys n'est pas 
un dieu nouveau, mais celui de la philosophie chaldéenne, 
de l'alexandrinisme , d'une grande partie des théories 
gnostiques, des livres magiques, en un mot, de la science 
orientale de toutes les époques. Ce n'est pas celui que 
confesse le Pentateuque, mais c'est bien celui de la Ge- 
mara et du Talmud ; ce n'est pas celui que l'Islam a cher- 
ché à définir d'après ce que Moïse et Jésus-Christ lui en 
avaient pu apprendre; mais c'est très-bien celui de tous 
les philosophes, de tous les critiques, de tous les habiles 
gens qu'il a nourris dans ses écoles. En un mot, soufys, 
guèbres sémitisés, — c'est-à-dire tous les guèbres depuis 
les Sassanides, — et avant eux l'Orient tout entier, ont con- 
fessé et chéri et cherché ce dieu-là depuis que la science 
a commencé dans ces contrées. Pendant des séries de 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 317 

siècles, l'Orient l'a honoré à sa manière, et après la longue 
interruption amenée par les dominations chrétienne et 
musulmane, interruption qui, ainsi qu'on l'a vu, n'a rien 
fait oublier, le Bâb n'a fait autre chose que proposer à 
tout le monde de le tirer de son obscurité, de le repren- 
dre, de le restaurer. 

Il l'a fait dans un esprit qui ne manque pas de largeur 
ni de force. Il n'a pas dit qu'il apportait une nouvelle 
conception de la divinité, la seule vraie, ni qu'il pût 
donner toute la connaissance que' comporte le sujet. Il a 
dit qu'il ne venait donner qu'un développement déplus 
à la science de la nature divine ; que tous les prophètes 
successivement en ont dit plus que leurs prédécesseurs 
n'avaient eu mission de le faire, et que c'est simplement 
en conséquence de ce progrès régulier que lui a été 
commise la tâche d'être plus complet que Mahomet, le- 
quel l'avait été plus que Jésus, qui, à son tour, en avait su 
plus que ses prédécesseurs. Mais le Bâb ajoute qu'il ne 
faut pas s'exagérer le progrès qu'il est possible de faire 
dans la connaissance de Dieu. Jamais, jusqu'au jour du 
dernier jugement, on ne le connaîtra tout entier, c'est-à- 
dire que la créature ne pourra le pénétrer que dans ce 
moment, où, cessant d'être créature, elle retournera à lui 
et se trouvera être en lui, être lui. Jusque-là, on n'obtien- 
dra que des connaissances plus ou moins incomplètes, 
toujours bien éloignées d'embrasser l'ensemble. En con- 
séquence, se livrer à cette recherche stérile n'est pas 
le but que l'homme doit se proposer. Obéir à Dieu, 
l'aimer, aspirer à lui, voilà ce qu'il doit faire plutôt 
que prétendre entrer dans des secrets trop dispro- 
portionnés à son état actuel. Il ne lui sera jamais de- 
mandé compte de son savoir ni de sa subtilité sur ce 

348 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 

point; qu'il s'occupe donc d'autre chose. Ce que chaque 
prophète révèle suffit au besoin de chaque temps. 

On a vu que le Bab fait résider le mal, Terreur, dans 
le fait même de l'émanaton qui produit un écart plus 
ou moins considérable de la créature à l'égard de 
l'essence divine; c'était l'idée de certains gnostiques. On 
ne peut pas se flatter qu'elle fasse avancer beaucoup la 
solution du grand problème, attendu qu'un déplacement 
qui transporte une manifestation d'existence de l'ordre 
de l'infini dans celui du fini ne suffit pas pour donner 
une notion claire de la production de l'existence négative, 
en tant que l'erreur et le mal seraient adéquats à cette 
/dernière. Mais ce qui est à considérer dans la théorie du 
Bàb, c'est qu'il s'écarte tout à fait de l'opinion, si chère 
à la plupart des philosophes asiatiques, suivant laquelle 
la matière serait responsable de tout ce qui est à ré- 
prouver. Nulle part le Bâb ne se prononce d'une manière 
défavorable à l'égard de la matière. On verra, au contraire, 
tout à l'heure qu'il se montre d'une grande condescen- 
dance envers elle, et assurément, sur ce point, il s'écarte 
beaucoup des gnostiques. 

En concevant de cette manière la nature divine, nous 
embrassons nécessairement dans notre conception et l'ori- 
gine de la création et la fin certaine de cette création, de 
sorte que dans la solution du premier problème se trouve 
comprise la solution des deux autres. Nous pouvons en con- 
clure que nous sommes ici en présence d'une doctrine 
panthéistique qui a pour caractéristique principale de 
n'être ni matérialiste, ni spiritual iste absolument, ou 
plutôt, par cela même que la nature extérieure, visible, 
tangible, y est donnée comme aussi divine dans son 
essence que l'esprit, et aussi innocente en elle-même, il 

LES LIVRES ET LA' DOCTRINE DES BABYS. 319 

se trouve que ce panthéisme est celui des magiciens qui 
dans la matière voient surtout la forme, et dans la forme 
les instruments, les moyens de la puissance productrice. 
Il y a donc là un spiritualisme relativement modéré, assez 
convenable pour rallier les différents partis des soufys, 
dont les systèmes oscillent entre le plus grossier ma- 
térialisme et les raffinements du plus insaisissable spiri- / 
tualisme. 

L'univers étant ainsi posé au-dessous de Dieu, mais en 
rapport constant avec ce même Dieu, dont il émane et 
auquel il doit retourner, il faut voir de quelle manière 
s'exerce ce rapport et, pour cela, comment l'univers est 
constitué de façon à le rendre possible. 

On a vu que le monde émanait de la divinité par l'action 
de sept expressions, de sept lettres, et que ces sept ex- 
pressions sont la force, la puissance, la volonté, l'action, 
la condescendance, la gloire, la révélation . Le Bâb ne dit 
pas expressément que ce sont là autant de manifestations 
du Verbe ; mais par l'expression horouf, « les lettres, » 
ou « les mots, » il exprime suffisamment cette idée, et par 
là se rattache, dès l'origine de son système, à la philoso- 
phie régnante, celle de Moulla Sadra et de Hadjy Moulla 
Hadjy Sebzewary, essentiellement néoplatoniciens à cet 
égard. Des sept lettres Dieu dit lui-même dans le Biyyan : 

« C'est la porte de Dieu, relativement à ce qui est dans 
« le domaine des cieux et de la terre et à ce qui est entre 
« les deux. Tout cela obéit aux préceptes de Dieu et est 
« conduit par son action. » 

Voilà donc le monde créé au moyen de sept expressions, 
lettres ou paroles. Comme paroles, elle sont la. source des 
choses purementintellectuelles; commelettres, c'est-à-dire 
comme apportant toute la combinaison des UçjNfc&. ^\&^ 

320 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

sont la source des formes visibles, qui ne vont pas sans la 
matière, en même temps que la matière n'est pas sans 
elles ; donc elles ont déterminé la matière. Mais, au-dessus 
de ce chiffre 7, comme des expressions créatrices, il faut 
placer le mot hyy } « vivant, » car la vie est à la fois la 
source même et le produit des sept énergies. En effet, 
la valeur numérique de la lettre h est 8 et celle de y 
est 1 0, ce qui fait  8 ; en y ajoutant 4 pour la forme ahyy, 
« celui qui donne la vie » on a 49, et le Bàb en conclut 
que 49 est l'expression numérique de Dieu lui-même, 
d'autant plus qu'il appelle l'attention d'une manière toute 
particulière sur le mot tvdhed, usité par le Roran pour 
indiquer « l'unique » c'est-à-dire Dieu. C'est, en effet, 
une des dénominations les plus élevées dont puissent se 
servir les musulmans pour désigner le souverain des 
mondes; or, icdhed, dans sa valeur numérique, c'est 
6 -j- 4 -f- 8 + * — 49 : ainsi le chiffre 4 9 signifie « l'unique 
qui donne la vie, » autrement « Dieu, unique et créateur. » 
11 reste ainsi établi que le nombre 49 étant le chiffre, et 
par conséquentla parole, la lettre de Dieu, renferme né- 
cessairement les sept lettres qui servent de moyen pour 
la production du monde. 11 en résulte nécessairement 
que, le monde n'étant autre chose qu'une émanation di- 
vine et reposant sur les mêmes principes de vie, le 
nombre 49 doit se trouver à la base de toutes les orga- 
nisations partielles qu'on y rencontre. 

Avant d'aller plus loin, il faut que j'insiste sur la 
lettres a =  , qui, introduite tout à l'heure dans le mot 
ahyy, lui a donné la valeur active ou, comme disent les 
grammairiens, celle d'un nom d'agent. Cette lettre, ce 
nombre 4 , est ce que les bâbys, qui ne font en cela que 
suivre des méthodes bien antérieures à eux, appellent « le 

LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BÀBYS. 321 

Point. » C'est le principe d'existence, de réalité introduit ' 
dans tout ce à quoi on le rapporte, et lorsqu'il est question 
de Dieu, on peut, on doit considérer le Point comme étant 
la partie mystérieuse, inappréciable, qui fait précisément 
que Dieu est Dieu, et dont nous ne pouvons comprendre 
la véritable valeur parce que nous ne pouvons pas la dé- 
composer; or, sans analyse, il n'y a pas pour nous de 
compréhension. On pouvait être tenté, tout à l'heure, de 
supposer que cet 4 complaisant, qui venait compléter le 
chiffre 49, était un peu de fantaisie ou de tolérance. Il n'en 
est nullement ainsi, et c'est lui, au contraire, qui emporte 
la plus forte part de signification dans les mots où il se 
trouve. Nous en aurons plus loin une autre preuve. 

Le Bâb ne se contente pas des preuves qui précèdent 
pour montrer l'importance du chiffre 4 9 ; il observe encore 
que la formule consacrée, « Bism lllah elemna, elegdous, » 
« Au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint, » formule 
bien puissante, qui manifeste la foi et constitue le résu- 
mé le plus parfak de la vérité, produit encore, par l'ad- 
dition de la somme des lettres dont elle est composée, le 
chiffre 49. 

Du moment qu'il est bien établi que le chiffre 49 a une 
valeur et une portée si hautes, l'unité divine étant un tout 
composé de 49 énergies, le Bâb en tire la conséquence que 
cette disposition par 49 doit présider à tout dans le 
monde : il déclare donc que l'année a 49 mois et chaque 
mois 49 jours, chaque jour 49 heures, chaque heure 
19 minutes. Cette détermination une fois établie pour 
le temps, il l'applique également à l'espace et fait triom- 
pher le nombre sacré en toutes choses. Bouleversant ou, 
suivant lui, régénérant toutes les mesures itinéraires, 
toutes les mesures de longueur, de poids, etc .^ il les awisoftA. 

322 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BÀBYS. 

à la division par 19. La jurisprudence, qu'il renouvelle, 
applique également les amendes par 19, et les marchands, 
dans tous leurs calculs, doivent se régler sur la même 
supputation, afin de ne plus troubler dans le monde les 
lois de l'harmonie préétablie. Dans les temples, dans les 
lieux de prière, l'organisation sacerdotale doit également 
se régler sur le même nombre. Chaque collège de prêtres, 
qu'il institue d'avance en esprit et en droit, en attendant 
que le triomphe du bâbysme permette de l'introniser en 
fait, est présenté par le Bàb comme formant une unité 
composée de dix-huit parties auxquelles préside, à l'instar 
du Point, un chef, qui en est le résumé, le directeur, le 
sommet. On voit ainsi que le monde est établi conformé- 
ment à la nature divine. 

11 ne faut pas prendre tout cela pour un symbole. Le 
Bàb ne pense pas faire ici une institution commémorative. 
11 vise plus haut : il entend donner à toutes choses leur 
détermination normale et nécessaire. Jusqu'ici, l'igno- 
rance avait violenté l'esprit et la matière, en leur impo- 
sant des modes d'activité et des lois d'organisation qui 
ne répondaient pas à leur véritable nature. Le Bàb réta- 
blit la cohérence et la similitude de mouvements entre 
Dieu et la créature momentanément écartée de sa source, 
et c'est pourquoi il dit avec autorité : « Organisez toutes 
choses d'après le nombre de l'unité, c'est-à-dire avec une 
division par dix-neuf parties. » 

L'univers ayant été ainsi primitivement créé confor- 
mément à la nature divine, dont il est émané et où il doit 
retourner, il résulte de cette corrélation que les rapports 
ne pouvaient être rompus entre le Créateur et la création 
souffrante. Si celle-ci y était intéressée, on peut dire que 
le Créateur ne l'était pas moins, et ce devait être son but 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 323 

de ramener à lui les parties de lui-même qu'il en avait 
momentanément écartées, et qui, bien que déchues, dans 
un certain sens, n'en ont pas moins gardé une grande part 
de dignité, puisqu'elles ressemblent encore si bien à leur 
auteur. On voit, dans cette conception, que Dieu ne saurait 
être qu'essentiellement bon, et que l'homme (et avec 
lui toute la nature) dégénéré, mais cependant resté bien 
sublime encore, ne peut manquer d'être bon. L'homme 
manifeste cet attribut par cela même qu'il a le sentiment 
de son origine, et aspire incessamment à y retourner. 

Dans cet état de choses, dans ce courant sympathique 
qui va de l'être infini à sa portion finie, Dieu prouve sa 
vitalité par des rapports ininterrompus avecia créature, 
et ces rapports ont déjà trouvé leur expression dans une / 
des parties constitutives du chiffre sept : la révélation. ' 
La nature ignorante, oublieuse, s'élance vers Dieu pour 
connaître, car la science est le seul moyen qu'elle ait de se 
régénérer, et Dieu, qui l'aime, la lui dispense avec les pré- 
cautions qu'exige sa faiblesse, résultat de son écart, 
11 ramène l'homme, il le tire à Jui, en quelque façon, au 
moyen d'une chaîne et par une série de secousses ména- 
gées; la chaîne, c'est la série des prophètes; les se- 
cousses, ce sont les révélations que ces personnages 
apportent. . 

Mais les hommes n'ont pas plus compris le caractère 
vrai, l'essence réelle des mandataires de Dieu, qu'ils n'ont 
compris Dieu lui-même. Gomment aurait-il pu se faire 
qu'un homme purement homme, soumis, rùême dans la 
moindre mesure que l'on voudra, aux humbles conditions 
d'esprit qu'entraîne le mode d'existence terrestre, pût 
jamais s'élever assez pour que la bouche de Dieu 
touchât son oreille et la pensée de Dieu son uteVtt%*A^ 

324 LBS LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

Il y a de grands rois, il y a de grands docteurs ; l'huma- 
nité a fourni, a connu des sages éclatants, pourtant si Ton 
mesure la distance qui sépare toutes ces natures si nobles, 
si élevées, sans doute, de la véritable nature prophétique 
telle que le monde l'a révérée dans un très-petit nombre 
d'apparitions inoubliables, on peut bien se convaincre 
qu'un mandataire de Dieu ne saurait être, à proprement 
parler, un homme. Que sera-ce donc? 

Ce sera comme le monde, comme l'univers lui-même, 
une émanation de la nature divine. Seulement cette éma- 
nation restant en communication constante avec son 
origine, et en étant un prolongement plus court dans le 
temps, en reste infiniment plus rapprochée et constitue 
réellement, par ses qualités et ses défectuosités réunies, 
un intermédiaire entre Dieu et l'univers. Au pointde 
vue humain, c'est une personnalité, puisque la forme, 
l'apparence en est rigoureusement déterminée et finie, et 
que le corps de Jésus, celui de Mahomet, sont bien réel- 
lement des apparitions positives ; mais au point de vue 
intellectuel, prophétique, ce sont des souffles de la bou- 
che de Dieu, qui ne sont pas actuellement Dieu, mais qui 
viennent de lui plus réellemment, et retournent à lui 
plus rapidement que les autres êtres. Ce sont ses paroles, 
ce sont ses lettres. Ainsi, les prophètes sont à la fois des 
hommes et en même temps Dieu lui-même, sans être 
tout à fait ni l'un ni l'autre. 

Considérés dans leurs rapports entre eux et comparés 
quant à leur nature, on peut dire que ces envoyés célestes 
ne sont nullement différents les uns des autres. 11 y a 
plus : on serait presque en droit d'affirmer qu'ils sont 
toujours les mêmes, puisqu'ils émanent identiquement de 
)a même origine, qu'ils résultent de la même pensée, 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 325 

qu'ils viennent pour le même objet, qu'ils retournent 
sans transition à la nature divine, ce que ne font pas les 
autres hommes. Cependant il y a entre eux une grande 
différence quant au rôle qu'ils ont à remplir. 

Les prophètes primitifs venant agir sur une nature 
humaine extrêmement endormie, alourdie, paralysée dans 
sa chute, n'ont eu pour mission que de la réveiller dans 
la mesure du possible, et de l'acheminer vers l'intelli- 
gence de sa situation. Ils lui ont annoncé peu de vérités, 
et des plus simples ; ils lui ont prescrit peu de règles, et les 
plus nécessaires ; lui laissant le temps de se réconforter 
sans trop d'efforts, ils n'ont pas voulu la brusquer, au 
risque de la faire choir encore en la menant trop vite. 
C'est là une des manifestations de cette bonté éternelle qui 
fait le fond de tous les actes divins ; et combien elle s'est 
trouvée être en cela prévoyante et sage, c'est ce que la 
difficulté avec laquelle les hommes ont toujours obéi à 
toutes les prescriptions, si faciles et si modestes qu'elles 
fussent, s'est chargée de démontrer dans tous les siècles. 

Graduellement, toutefois, et à pas bien chancelants, mais / 
cependant ininterrompus , l'humanité marchait. La loi de 
Moïse devint bientôt insuffisante, et la nature divine 
s'incarnant dans Jésus apporta le christianisme. C'était 
un progrès immense. Le monde en profita assez pour que, 
après un laps de temps beaucoup moins considérable que 
celui qui s'est écoulé depuis David, le dernier prophète, ou, 
si Ton veut, Salomon, jusqu'à Jésus, Mahomet pût appa- 
raître. Il entraîna encore les hommes un peu plus loin que 
Jésus ne les avait portés. Cependant, non plus que son 
prédécesseur, il ne vint pas à bout de leur imprimer un 
mouvement uniforme, et beaucoup d'entre eux restèrent 
obéissants aux révélations périmées, coma&ç< 4faV.«t~ 

326 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DBS BABYS. 

rivé antérieurement. Enfin le Bâb parut à son tour, et sa 
révélation, plus complète sans doute et, comme diraient 
chez nous certains politiques, plus progressive, a d'ail- 
leurs revêtu des caractères assez particuliers, qui sont 
la démonstration et la preuve de son excellence. 

Elle n'abroge aucune des prescriptions essentielles 
des lois précédentes, mais elle vient les compléter. Elle 
ne donne pas les autres prophètes comme ayant été infé- 
rieurs au Bâb, quant à leur essence ; ils ont seulement 
été plus réservés, plus discrets, et ils ont dû l'être. Du 
reste, il n'est nullement nécessaire maintenant de s'oc- 
cuper d'eux, de leur rendre des honneurs rétrospectifs, 
de s'en référer à leurs paroles, de consulter leurs livres. 
Tout cela, fort bon dans son temps, mais aujourd'hui 
dénué de toute utilité, aurait l'inconvénient grave de 
retenir les hommes dans des bas-fonds où ils ne doivent 
pas rester. On aurait tort de croire qu'une négligence si 
absolue put tourmenter ou affliger l'âme des anciens pro- 
phètes ; ce serait ne pas connaître ce qu'elle est en réalité ; 
mais Dieu, de qui émanent, dans le temps, et les révéla- 
tions et les révélateurs, s'affligerait, au contraire, de voir 
ses volontés paralysées par une aveugle reconnaissance, 
une indécente et maladroite piété, un esprit de routine 
contrecarrant ses vues de progrès indéfini. Ainsi, des 
religions mortes il ne faut rien garder, pas même la mé- 
moire des donateurs. 

Maintenant que le Bâb est le prophète du siècle, c'est à 
lui que doivent s'adresser provisoirement les hommages. 
Mais voici qui est très-remarquable, et j'y faisais allusion 
tout à l'heure en disant que la révélation nouvelle a des 
caractères qui lui sont spéciaux : Dieu n'a pas voulu cette 
foin laisser croire à l'humanité qu'elle était arrivée à son 

LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 327 

terme, et surtout que la révélation qui lui était faite se 
renfermât dans un homme. Le Bâb, pour grand qu'il 
puisse être, n'est pas à lui seul le prophète, ou si l'on 
aime mieux, la prophétie actuelle. Elle se compose d'une 
unité toute entière, et si l'on se reporte à ce qui a été 
dit précédemment, on comprendra de suite qu'une unité 
toute entière, c'est ici dix-neuf manifestations person- 
nelles. Le Bâb en est le Point, il n'est pas à lui seul 
toute la manifestation. 

C'est là un des caractères les plus originaux de la nou- 
velle foi. J'ai dit ailleurs que plusieurs des plus saints 
personnages de la secte n'avaient jamais vu le Bâb. Ils 
ne lui en étaient pas pour cela moins attachés, religieuse- 
ment parlant, moins dévoués d'affection. Ce qu'il faut 
ajouter encore, c'est que le Bâb n'assistait pas au concile 
qui fut tenu sur la frontière du Khorassan, et qui déter- 
mina l'insurrection duMazendérân. Dans ce concile même, 
Yahya, avec ses quinze ans, occupa, dit-on aujourd'hui, 
la première place; mais l'influence dogmatique appartint 
à la Consolation-des-Yeux, tandis que Moulla Housseïn- 
Çoushrewièh exerçait sans conteste la prépondérance 
politique. Il y a même des raisons de croire que le Bâb , 
s'efforça d'arrêter les saints sur la voie de l'insurrection, 
la déclarant au moins prématurée. Dans tous les cas, il 
ne s'y joignit jamais, et de sa vie, très-courte à la vérité, 
il n'a ni préconisé la révolte, ni paru éprouver aucune 
velléité belliqueuse. Cependant il ne se sépara pas non 
plus des siens, et il accepta sans murmurer et sans pro- 
tester les conséquences mortelles pour lui de la ligne de 
conduite qui avait été suivie sans qu'il l'agréât. Pour lui, 
il se consacra entièrement à l'enseignement réfléchi, à 
l'exposition de la foi. C'était évidemment uue &*&&&$&&& " 

328 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 

et un peu rêveuse. Tandis qu'enfermé dans le fort de 
Tjehrig, il attendait le dernier supplice, qu'il savait bien 
devoir terminer sa vie dans un délai plus ou moins 
prompt, il s'occupait avec un soin minutieux à élaborer 
les articles de la nouvelle foi dans les différentes composi- 
tions qu'il a produites. On ne peut lire sans émotion ce 
qu'il écrit lui-même sur le pays où il souffrira le martyre, 
ainsi que sur les sanctuaires qu'il faudra plus tard consa- 
crer à sa mémoire et à celle de ses compagnons, de ceux 
qui, avec lui, auront composé l'Unité. 

Car c'est là qu'il en faut arriver pour comprendre réel- 
lement l'essence du bâbysme. Sans doute Mirza Aly-Mo- 
hammed, autrement dit l'Altesse Sublime, est le côté le 
plus éminent, le Point de l'Unité; mais, je le répète, 
ce n'est pas l'Unité toute entière, qui se compose encore 
de dix-huit autres individualités , parmi lesquelles doit 
de toute nécessité se trouver une femme. C'était, au dé- 
but, la Consolation-des-Yeux; aujourd'hui, c'est Son 
Excellence la Purifiée. Voilà donc que l'organe révélateur 
qui se produit de nos jours possède un avantage bien 
saillant sur tout' ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il n'est 
pas seulement émané de la divinité, il est constitué comme 
elle, par ses dix-neuf façons d'être. Comme la divinité, 
il forme ce geqre d'unité primitive qui est l'unité féconde 
des différentes personnalités qui y sont comprises. Plu- 
sieurs d'entre elles ont été nommées dans ces pages : 
d'autres ne sauraient l'être, parce qu'elles existent encore 
et se cachent. Maintenant il faut savoir ce qu'elles sont 
ou ont été au point de vue de leur essence. 

Comme le Bâb, comme le Point, elles émanent de la 
substance divine ; prises chacune en leur particulier, elles 
ne sont pas inférieures au Bâb, parce qu'il n'y a pas de 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 329 

relations de supériorité et d'infériorité dans la nature de 
Dieu; mais elles ont autre chose et moins à accomplir : 
c'est pour cela qu'il est le Point. Elles sont humaines, en 
ce sens qu'elles ont un corps, des besoins, des passions ; 
elles ne le sont pas, en ce sens que les âmes qui les ani- 
ment sont directement des souffles divins, Et si l'on de- 
mande l'effet que produit la mort, la cessation de la vie 
chez ces membres de la manifestation prophétique, le voici : 
Le Bâb est martyrisé ; aussitôt l'activité qui était en lui 
s'adjoint à celle qui est dans un autre de ses compagnons 
et ainsi l'Unité continue à avoir le Point. Il semble ,que 
certains bâbys tiennent pour assuré que cet agrandissement 
spirituel s*est manifesté tout d'abord, après la mort du 
Bâb, dans la personne de l'Altesse Éternelle ; d'autres 
inclinent à croire que ce fut la Consolation-des-Yeux qui, , 
après le Bâb et jusqu'au jour où elle fut brûlée, eut la' 
puissance du Point dans l'unité prophétique des dix-neuf. 
A cause de cela, ils l'appellent le Point, et, suivant eux, 
ce serait seulement à la mort de Gourret-oul-Ayn que 
l'Altesse Éternelle serait devenue ce qu'elle est aujour- 
d'hui. Mais cette opinion ne me paraît pas tout à fait ortho- 
doxe, et il serait possible qu'elle ne fût, chez quel- 
ques-uns, que le produit de l'espèce d'idolâtrie que la 
Gonsolation-des-Yeux avait fait naître. 

Il en est de même pour tous les autres membres de 
l'Unité : leur essence, à leur mort, ne quitte point la terre. 
Elle reste, elle s'adjoint à une âme déjà vivante et rem- 
plit ainsi le vide qui avait semblé se faire. C'est pourquoi 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh et les autres saints ont gé- 
néralement annoncé qu'ils allaient renaître dans quelques 
jours. En réalité cependant, et à proprement parler, ce 
n'est pas une renaissance comme VenteuAwA,^»s!Nàs«»& 

330 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

de la métempsycose indienne. L'âme animale, le corps, 
et, ce qui est plus, l'individualité physique et morale pé- 
rissent; mais le souffle de vérité, le caractère divin 
ne périt en aucune manière, et allant s'unir à une exis- 
tence terrestre qu'il en trouve digne, il lui donne une va- 
leur égale à celle du martyr qui n'est plus. Ce n'est pas, 
à proprement parler, le même homme, c'est le même es- 
prit. 

11 n'y a pas seulement que l'Unité prophétique qui soit 
honorée de cette communication de l'essence divine. 
Cette infusion s'opère dans le sein.de chaque fidèle à des 
degrés inférieurs comme le sont les fonctions auxquelles 
il sont destinés. Sans sa présence, la nature humaine ne 
pourrait rien ; mais là où l'on croit voir un des fidèles rem- 
plir une certaine mission qui a du rapport avec celle de 
quelque saint personnage, soitbâby, soit des révélations 
antérieures, on l'assimile à ce personnage et l'on dit ainsi : 
c'est l'Imam Riza, c'est Aly, c'est tel autre grand person- 
nage. En effet, celui dont on parle agit, écrit, conseille, 
pense comme ceux auxquels on l'identifie ont agi, écrit, 
conseillé ou pensé; mais c'est la direction qui lui est im- 
primée par l'essence divine qui est identique à là direc- 
tion précédemment suivie; en réalité, les hommes sont 
absolument différents. Cependant , comme l'imagination 
des fidèles est flattée de ces rapprochements et de ces con- 
fusions de personnes, on semble les autoriser et les ac- 
cepter, au moins en paroles, et l'on admet que le Bâb est la 
reproduction de Mahomet, qui l'était du Christ, qui l'était 
de ses prédécesseurs. 

Cette conception de ce que nous appelons la grâce, est 
essentiellement sémitique , et remonte aux sources les 
plus lointaines de la philosophie araméenne. Le chris- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 331 

tianisme ne l'a acceptée que tellement réduite et transfi- 
gurée, qu'on a quelque peine à la rapporter au type original . 
C'est que le christianisme, avec grande raison, s'est pré- 
occupé de bonne heure de la nécessité de sauver le libre 
arbitre, et il faut avouer qu'il a été puissamment aidé 
dans cette tâche par les tendances de l'esprit germanique. 
L'Islam, sous l'influence chrétienne, s'est-beaucoup débattu 
pour arriver aux mêmes résultats. Quoi qu'on en dise 
d'ordinaire, la théologie mahométane se préoccupe très- 
fort de la liberté humaine , et la revendique à chaque 
instant, d'autant plus que, se trouvant dans les circons- 
tances les plus défavorables pour sauvegarder ce dogme, 
à cause des habitudes d'esprit ^e la race à laquelle elle 
s'adresse, et à cause du besoin impérieux de garantir une 
unité divine, serrée par elle jusqu'à la folie, elle est con- 
trainte de répéter à satiété que l'homme est libre et res- 
ponsable, pour réussir à le faire admettre un peu. Au- 
jourd'hui, les bâbys, donnant satisfaction aux tendances 
générales, ont réhabilité purement et simplement l'an- 
cien fatalisme, en le concevant sous la forme d'une ino- 
culation divine, laquelle a lieu ou n'a pas lieu dans les 
âmes. 

Maintenant que nous savons ce qu'est Dieu , ce qu'est 
l'univers et ce qu'est la prophétie ; d'où elle vient, com- 
ment elle opère, et sur qui en dernier lieu elle repose, 
nous allons être frappés d'une autre particularité : Le 
Bâb et, à certains égards , l'Unité entière dont il est le 
Point, n& constitue pas une révélation définitive, le Bâb 
n'est qu'un précurseur. Il attache le plus extrême intérêt, 
dans le Biyyan, à bien pénétrer le lecteur de ce fait. Il 
n'est venu que pour révéler un certain nombre de vérités 
nouvelles; il n'abroge pas les prescriptions at&foftns& 

332 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 

dans ce qu'elles ont d'essentiel, il ne préjuge rien sur ce 
qui sera ordonné plus tard. Il est tellement convaincu de 
son insuffisance et de la limitation de ses pouvoirs , qu'il 
Ta marqué profondément dans son livre, ainsi qu'il suit : 
Le Biyyan étant le livre divin par excellence, doit néces- 
sairement être constitué sur le nombre divin, c'est-à-dire . 
sur le nombre 49. Il est donc composé, en principe, de 
49 unités ou divisions principales, qui, à leur tour, se sub- 
divisent chacune en 49 paragraphes. Mais le Bàb n'a écrit 
que onze de ces unités, et il a laissé les huit autres au vé- 
ritable et grand Révélateur , à celui qui complétera la 
doctrine, et à l'égard duquel le Bâb n'est autre chose que 
ce qu'était saint Jean-Baptiste devant Notre-Seigneur. La 
doctrine du Bàb est donc transitoire ; elle sert de prépara- 
tion à ce qui viendra plus tard ; elle déblaie le terrain ; elle 
ouvre les voies. Elle ne fait pas davantage, et se garde de 
conclure. Ainsi, par exemple, le Bàb abolit la kibla, c'est- 
à-dire l'usage musulman et juif.de se tourner vers un 
point donné de l'horizon lorsqu'on fait la prière. On con- 
çoit que ni la Mecque, ni Jérusalem n'inspirent une dé- 
votion particulière aux bàbys. Mais il ne substitue pas de 
nouvelle kibla aux anciennes abrogées, et déclare que sur 
ce point il n'a rien à ordonner, et que ce sera le grand 
Révélateur qui décidera. 

Une grande partie du Biyyan est consacrée à annoncer, 
à expliquer, à faire prévoir l'avènement de cette fraction 
si importante de la vérité. Le Bâb, qui ne veut pourtant 
pas trop en dire, n'y étant pas autorisé, appelle le Grand 
Inconnu « Celui que Dieu manifestera. » Cependant, il se 
laisse aller à exprimer l'avis que la valeur numérique de 
son nom sera égale à celle des Lettres de la Vie, c'est-à- 
dire à 49, ce qui est, en effet, très-plausible, une fois le 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 333 

système admis. Les fidèles se sont donc mis à la recherche 
du nom que pouvait cacher ce mystère, et ils inclinent à 
croire que ce nom est Yahya, celui de l'Altesse Éternelle, 
du chef actuel de la religion. 

La solution de ce problème n'est pas seulement, à 
leur point de vue, d'un intérêt pieux ou de curiosité, 
elle implique les plus graves résultats. Ainsi, le Bâb a 
prononcé que l'apparition de « Celui que Dieu manifes- 
tera » coïnciderait avec les apprêts du Dernier Jugement, 
et que ce serait ce prophète qui, en réalité, introduirait 
l'univers purifié dans le sein de la divinité qui l'attend. 
Sous ce rapport, «Celui que Dieu manifestera » sera 
l'Imam Mehdy, sera Jésus-Christ arrivant sur les nuées 
pour juger la terre. Si nous devons considérer l'Altesse 
Éternelle comme étant, en effet, « Celui que Dieu mani- 
festera, » nos jours sont comptés, et la fin des temps 
approche. Mais plusieurs bàbys inclinent à croire qu'il 
ne faut pas comprendre ainsi les choses ; que l'Altesse 
Éternelle actuelle n'a pas le caractère définitif que l'on 
croit, et que ce n'est qu'une continuation du Bâb. Sui- 
vant cette manière de voir, qui, ce semble, pour peu que 
le monde ne prenne pas fin avant une vingtaine d'années, 
finira par s'établir universellement parmi les religion- 
naires, l'Altesse Éternelle, ainsi que les docteurs dont 
elle est entourée, continueront toujours, au nombre de 49, 
la permanence de l'Unité, qui s'est manifestée d'abord 
dans le Bâb et ses compagnons , de sorte que désormais 
le monde, suffisamment avancé dans la voie du progrès, 
jouira d'une continuité de communication intime avec 
Dieu, d'une émanation constante de grâce, d'une énergie 
régénératrice telle que les siècles précédents n'avaient 
pas été en état de la recevoir. Quant au l^fctc&ro  A ^ 

334 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

a pas de doute que l'Altesse Éternelle, soit qu'on doive ou 
non voir en elle « Celui que Dieu manifestera , » y doive 
présider, attendu que le Bàb a annoncé deux espèces de 
Jugement. L'un prend place à la fin de chaque période 
prophétique : les hommes qui ont vécu dans cette pé- 
riode sont jugés par le nouveau prophète au point de 
vue de la doctrine qu'il a apportée. S'ils ont été obéis- 
sants à leur loi, s'ils ont accompli, en esprit et en vérité, 
toutes ses prescriptions, la grâce chez eux a abondé 
dans la* mesure relative où elle pouvait le faire, et ils 
jouissent du bien, du bonheur que leur prophète parti- 
culier aura annoncé et promis. Pour les méchants, provi- 
soirement, ils sont châtiés comme ils devaient s'attendre 
à l'être. 

Puis , au jour du Jugement Dernier, auquel présidera 
« Celui que Dieu manifestera, » tous les hommes purs des 
générations précédentes comparaîtront. Le prophète les 
félicitera de leurs efforts, de leur piété, de leur soumis- 
sion aux ordres qui leur avaient été transmis, et en ré- 
compense de leur vertu, il leur révélera ce qu'il pourra 
donner lui-même de vérité. Alors, préparés suffisamment, 
ils se réuniront à Dieu , et vivront en lui , participant à 
toutes ses perfections, à toutes ses félicités, en un mot, 
ils seront lui. Quant aux méchants, ils seront anéantis, 
le néant seul étant le véritable terme du mal. Ainsi les 
bâbys se proposent, comme suprême récompense, l'uni- 
fication avec Dieu. C'était aussi la théorie de la plupart 
des gnostiques. Il n'est pas besoin d'ajouter que la nature 
entière partage le sort de l'humanité : ce qui en elle est 
bon et pur retourne à l'essence divine, et ce qui est mau- 
vais tombe dans le néant. 

Tous les grands linéaments de & toctewve étant ainsi 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 335 

tracés, nous pouvons descendre aux détails. Le Bâb sem- 
ble établir pour la société bâbye un gouvernement à la fois 
monarchique, théocratique et démocratique. Il y aura des 
rois, qui compteront avec un puissant clergé et seront 
tenus à protéger leurs sujets. Le clergé, formé, ainsi que 
je l'ai déjà dit, à l'image de l'unité divine et de l'unité 
prophétique, sera constitué en collèges de prêtres compo- 
sés chacun de dix-neuf pontifes. Les sanctuaires les 
plus vénérables seront érigés sur les tombeaux des mar- 
tyrs, et singulièrement, suivant la prescription duBàblui- • / 
même , là où il aura été mis à mort. Puis , il y en aura 
d'autres nécessairement, dans les villes, surtout dans les 
capitales; enfin, chaque maison devra contenir son ora- 
toire. 

Dans les temples seront employées les matières les plus 
précieuses, les plus riches étoffes. Tout ce qu'il y aura de 
plus excellent dans le pays devra y être consacré et y 
figurer, de même que les oratoires privés devront être 
embellis de ce que chaque maître de maison possédera 
de plus beau et de plus précieux. Le service divin, dans 
les occasions d'ailleurs rares où il est prescrit, se célébrera 
au son des instruments de musique et par des chants. 
Chaque fidèle sera assis pour prendre part à ces solenni- 
tés ; les prêtres auront des trônes élevés, d'où ils préside- 
ront à tout. Quant aux fidèles, ils mettront dans les talis- 
mans une confiance entière et absolue, et d'abord, en 
témoignage de cette confiance, chaque homme portera 
constamment sur soi une amulette en forme d'étoile, dont 
les rayons seront formés par des lignes contenant des 
noms de Dieu ; chaque femme doit avoir, de même , une 
autre amulette, combinée d'une manière analogue^ mais 
avec d'autres noms 9 et en forme de cetcte. Cçfe.ç& q^s» 

336 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 

le Bâb appelle dan9 le Biyyan les Formes et les Cercles; 
il y fait parler Dieu ainsi : 

« En vérité, je t'ai donné les Formes et les Cercles, 
« et je t'ai témoigné ainsi ma faveur. Dis : « Toute 
« l'Exposition est contenue dans ceux-ci. Certes, tracez- 
t en autant que vous pourrez, afin de les lire (constam- 
« ment)! » 

La raison de ce respect, de cette passion pour les talis- 
mans est facile à concevoir. Puisque nous avons vu pré-" 
# cédemment l'identité des lettres, des sons, avec les noms, 
avec les attributs divins desquels résultent les mondes, 
puisque toute la création et ses énergies sont exprimées 
par des harmonies de chiffres et de nombres qui s'em- 
boîtent les uns dans les autres, il est clair que l'homme 
est amené naturellement à mettre une confiance extrême 
dans le pouvoir qu'il possède de combiner aussi les nom- 
bres, de disposer des sons et des signes. De là, s'adres- 
sant à toute la nature, comme lui émanée du sein de 
Dieu, il interrogera ses forces, qui répondront partout. 
C'est ainsi que le Bâb recommande avec insistance les 
cachets de cornaline; il veut qu'on en porte; il veut 
qu'on en mette aux doigts des morts ; il décide ce qu'on 
devra inscrire dessus ; enfin il adopte pleinement, il con- 
sacre à nouveau la science talismanique et la relève sans 
hésiter de la condamnation prononcée contre elle par le 
Christianisme, et, avec regret, prononcée aussi par l'Islam. 
Si l'on rapproche ce trait bien frappant de ce qu'on a 
vu plus haut sur la renaissance des temples et des col- 
lèges de prêtres, on en conclura que le Bâb veut simple- 
ment ramener les populations à ce paganisme araméen 
qui ne fit explosion qu'assez tard dans le polythéisme 
grec et romain, mais qui s'en ercvmfc sv bieu^ que Tern- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 337 

pereur Julien, prétendant revenir au passé, ne put pas 
s'élever au-delà du chaldaïsme ; il lui fut impossible de 
remonter aux vrais cultes de la Grèce et de Rome. Au- 
jourd'hui, cet ancien araméisme, que Ton devait croire 
bien mort, bien oublié, bien effacé de la surface de la 
terre jusqu'en ses dernières traces, on le revoit, et on 
peut juger s'il est faible, s'il est mourant, s'il manque 
d'énergie. On dirait que son sommeil n'a fait que le re- 
tremper. 

Personne ne saurait se laisser aveugler par le dogme 
unitaire au point de croire que le polythéisme n'est pas là 
en germe, et en germe patent. Toutes ces manifestations, 
tous ces Éons que nous avons connus, auxquels nous 
avons parlé, que nous connaissons encore, qui .ont com- 
battu dans le Mazendérân, qui ont souffert à Téhéran ou à 
Tebriz, auront des symboles dans dix ans, des statues 
dans vingt; dans cent ans les critiques pourront con- 
tester leur existence réelle, tout aussi bien que celle du 
Yaldabaoth gnostique. Voilà donc l'Asie prise sur le fait. 
Elle n'oublie rien, rien au monde, et son génie a une 
obstination logique, un entêtement qui ne se laisse 
jamais détourner et ne sera jamais définitivement vaincu. 
Je ne puis m'empècher d'admirer dans son genre cette 
obstination grandiose qui prétend de nouveau faire pro- 
mener sous nos yeux les prêtres de Ninive, les sages de 
Babylone ; nous faire assister à leurs discours, et nous 
rouvrir les savantes écoles de Poumbedita et de Boushyr, 
afin de reprendre les leçons là où le Christianisme et l'Is- 
lam les ont interrompues. Et ce n'est pas à dire qu'une 
renaissance si singulière soit l'œuvre de quelques lettrés 
maniaques, de quelques cerveaux archéologiques : les 
populations ne la comprennent q^ Vc^^wûX^n^kJSk^. 

338 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 

que trop, et l'on a vu si, pour la défendre, elles savent tuer 
et mourir. 

Les bàbys ont, d'ailleurs, le grand et prfticipal carac- 
tère de la foi religieuse, celui des époques croyantes : ils 
ne demandent pas la tolérance et ne la promettent pas. 
Au contraire : dans ce même temps où le Bâb, enfermé 
au fort de Tjehrig, attendait la mort, ce jeune homme de 
vingt-sept ans adressait à ses sectateurs cet ordre émané 
de Dieu : 

« Certainement, vous prendrez à celui qui n'a jamais 
« pénétré dans l'Exposition (à l'infidèle) tout ce qu'il pos- 
« sède. Et s'il embrasse la foi, rendez-le lui. Cette règle 
« doit être observée partout, si ce n'est dans les pays où 
« vous n.'avez pas l'autorité. » 

Ainsi l'infidèle, celui qui n'est pas bâby, n'a pas le droit 
de rien posséder ; ce ne saurait être une personne civile, 
un membre de l'État. « L'Exposition » ne dit pas qu'on 
doive le réduire en esclavage ; mais sous quelque forme 
que se manifeste la nullité sociale et légale de l'infidèle 
dans la société bâbye, elle n'en est pas moins une réalité. 
Cette nullité, on a tout lieu de le croire, trouverait dans 
la pratique de telles difficultés à s'établir, qu'on peut bien 
admettre qu'elle n'aurait pas lieu d'une manière bien 
stricte ; mais elle est de dogme et a pour double cause, 
d'abord le sentiment de répulsion qu'inspire tout partisan 
obstiné de l'erreur, ensuite le désir d'amener l'univer- 
salité des hommes à la vraie foi. C'est ce qui a déterminé 
le Bâb, dans un autre passage de l'Exposition, à prononcer 
que l'infidélité ne devait pas être permise dans les cinq 
contrées dont les noms suivent : l'Aragh, l'Azerbeydjan, 
le Fars, le Khorassan et le Mazendérân, c'est-à-dire dans 
le noyau de l'empire persau. 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 339 

Pourtant, le bâbysme n'est nullement sanguinaire dans 
ses préceptes. Après avoir prononcé que Ton devait dé- 
pouiller les infidèles, le Bâb ajoute : 

« Si une terre est conquise par les sectateurs de l'Ex- 
« position, qu'on y prenne ce qui a le plus de valeur 
« pour le donner à celui qui commandera les fidèles, et 
« ensuite conservez les existences (ne mettez personne à 
« mort). » 

On voit qu'il n'est pas commandé, et même qu'il n'est 
pas permis d'ôter la vie à qui que ce soit pour cause reli- 
gieuse. Il y a plus, il est licite, d'après un autre pas- 
sage, de faire le commerce et d'entretenir des relations 
d'amitié avec les infidèles. Dans les circonstances ac- 
tuelles, lesbâbys, qui éprouvent une haine très-àpre pour 
les musulmans, montrent beaucoup de sympathie aux 
juifs, aux guèbres, aux chrétiens même. Il faudrait voir 
ce que tout cela deviendrait au jour du triomphe. J'ob- 
serve, cependant, que deux grandes causes de haine sont 
écartées : les bâbys ne font pas de prières, excepté dans 
des circonstances solennelles et prévues par la loi ; en- 
suite ils n'admettent pas l'idée de l'impureté légale. Le 
Bàb prend même grand soin de faire remarquer que l'on 
peut se laver si cela convient, et pour son propre agré- 
ment, mais que les ablutions n'ont absolument aucune 
valeur religieuse et ne causent à Dieu ni peine ni plaisir. 
La différence des formes d'oraison est, entre les gens du 
commun, une des sources les plus ordinaires de mépris 
mutuel. Les bâbys, en les supprimant pour leur compte, 
à très-peu de chose près, ont simplifié la situation. Quant 
à l'impureté légale, l'opinion publique a déjà fléchi sous 
ce rapport parmi les musulmans. On s'en moque volon- 
tiers; c'est pourtant encore une pTèteuVÀoxv eta^iA^x»^ 

340 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÂBYS. 

une hypocrisie chez les autres, mais ce n'est plus une 
conviction chez personne. L'orgueil intraitable des juifs 
continue seul à en faire grand usage; mais, en somme 
et fort heureusement, cette doctrine est en décadence 
manifeste, et si les bàbys réussissent à l'abroger, ils ren- 
dront un service véritable à la société asiatique. C'était 
une des plus riches sources de mauvais sentiments et une 
cause perpétuelle d'antipathies. 

Les bâbys, comme les musulmans, sont très-aumô- 
niers. Voici, du reste, comment le Bâb ordonne que se 
fera le partage du butin dans toute ville ou tout pays 
conquis. 

On commencera par nommer un préposé chargé non- 
seulement de recueillir, mais encore, de faire valoir la 
part de conquête prélevée la première et qui appartient à 
« Celui que Dieu manifestera. » Cette part est destinée à 
s'ajouter à d'autres et à être perpétuellement grossie, de 
manière à former un fonds de réserve pour le jour où le 
révélateur suprême pourra en avoir besoin. En atten- 
dant, ce trésor sera administré par un préposé dont le 
Bâb n'indique pas l'origine, mais qui, de toute évidence, 
sera nommé par les représentants de l'unité prophé- 
tique ou par le Point, et relèvera d'eux. Voilà le trésor 
de la religion constitué. 

Ensuite on prélèvera un cinquième, qui appartiendra 
aux Lettres Primitives, c'est-à-dire à la réunion des dix- 
neuf inspirés. 

Après cela, le sixième sera consacré à l'entretien des 
tombeaux des martyrs et à celui de leurs femmes, ainsi 
que de leurs enfants. Quant à ce qui restera, on rem- 
ploiera à doter et à marier les pauvres, et s'il se trouve 
encore quelque, chose qui n'ait ^as été compris dans 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 344 

la somme du butin, on pourra l'appliquer aux dépenses 
des temples. Cependant le Bâb ajoute expressément 
ceci : 

« On le donnera tout entier aux fidèles, ce qui vaut 
« mieux, suivant la prescription du livre de Dieu; et on le 
« donnera de manière à ce que tous sur la terre aient du 
« butin. C'est là le bienfait de Dieu. En vérité, Lui, il est 
« le bienfaisant, le généreux ! » 

Ainsi, le clergé et les pauvres, il n'y a guère que ces 
deux partageants. Cependant on a vu ailleurs que celui 
qui commandera les fidèles a droit à la meilleure part. Il 
est douteux que ce chef puisse jamais être pris hors du 
sacerdoce ; nous en avons eu quelques preuves par les 
premiers guides des croyants, qui ont tous été des 
hommes prophétiques. Cependant il est question des rois 
quelque part, mais très-peu. Le rôle du souverain sera 
probablement très-effacé, s'il ne fait pas partie lui-même 
des dix-neuf; mais il est d'autant plus probable qu'il en 
fera partie, que la légitimité royale ne pouvant se séparer 
de l'Imamat, ou plutôt de l'héritage de l'Imamat, le Bâb, 
et par lui le Point qui lui succède et ceux qui viendront 
après, doivent être considérés comme les seuls préten- 
dants légitimes. Quoi qu'il en soit, le roi a son devoir 
tracé : défendre la religion et çn être l'ardent propaga- 
teur. Quant à ses droits, ils sont également définis, mais 
d'une manière très-brève. De chaque miskal d'or on doit' 
lui donner cinq cents dinars; de chaque miskal d'argent, 
cinquante. C'est la loi. Si l'on paye, on fait son devoir, et 
Dieu vous en saura gré. Mais, si l'on ne paye pas, on ne 
saurait être contraint, et c'est à Dieu seul qu'il appartient 
de punir. 

« Ne demandez pas aux hommes la soccviae ^qwx Vk- 

342 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

quelle ils sont inscrits au rôle des contributions, afin de 
n'affliger personne ; car, eux-mêmes savent ce qu'ils ont 
à faire. S'ils ne donnent pas ce qu'ils doivent légalement 
au fisc, certes, en vérité, ils tomberont dans les comptes 
de Dieu. » 

Les populations asiatiques n'ont jamais aimé l'impôt. 
Il leur semble dur de donner leur argent, sous quelque 
prétexte que ce soit. Ce qui se révolte surtout en elles, 
en pareil cas, c'est l'idée de la valeur immense accu- 
mulée par leur imagination sur la moindre pièce de 
monnaie. Tous les prophètes, sans exception, ont donné 
raison à cette répugnance nationale et l'ont flattée. LeBàb 
a répété là-dessus ce qu'on avait déjà dit avant lui; mais 
il est à croire que, bien qu'il défende même aux prêtres 
d'exiger leur dû, et même de le demander, il n'a pas 
beaucoup plus de chances d'être obéi au pied de la lettre 
que ses prédécesseurs. Cependant, on ne voit pas trop, 
non plus, comment s'y pourront prendre les autorités 
politiques ou religieuses pour contraindre les résistances ; 
car si le Bàb leur laisse, en certains cas, .quelques moyens 
d'action, ces moyens sont extrêmement faibles. Pas une 
seule fois, dans l'énumération des châtiments qu'il auto- 
rise, on ne voit figurer la peine de mort. Cela' peut pa- 
raître singulier chez une- secte qui a trop prouvé à quel 
point elle possédait l'énergie guerrière et qui a pratiqué 

" sur ses ennemis tous les excès de férocité dont elle avait 
eu elle-même à souffrir. Mais tout cela se passait entre 
croyants et infidèles; c'était dans un moment d'exas-e 
pération et de luttes. On ne saurait s'en autoriser comme 
d'un exemple de la conduite à tenir envers les fidèles. 
Ici, les prescriptions n'ont rien d'équivoque : non-seule- 

ment elles n'autorisent pas et ne nomment pas même la 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 343 

peine de mort, mais elles interdisent formellement la tor- 
ture et les coups. 

« En vérité, Dieu vous a défendu dans l'Exposition 
de recourir aux coups, quand bien même on vous frappe- 
rait de la main sur l'épaule. » 

Il n'existe que deux sortes de châtiments légaux : 
1° les amendes multipliées, suivant la gravité des faits, 
par le nombre mystique 49. Les riches doivent les 
acquitter en or, les pauvres en argent; ainsi là où les 
premiers auront à payer 49 miskals d'or, les autres né 
donneront que 49 miskals d'argent; 2° l'interdiction 
d'approcher des femmes pendant un nombre de jours ou 
de mois proportionné à la gravité du délit. Hors de là, 
point de pénalité. 

Nous avons vu tout à l'heure que le butin devait une 
part assez considérable aux nécessiteux*. Gomme le Bâb 
n'a pas trouvé cela suffisant, il fait de l'aumône une obli-^ 
gation étroite. Il rappelle aux riches qu'ils ne sont que 
des dépositaires, que personne sur la terre ne possède 
rien et que tout est à Dieu; en conséquence, les riches 
doivent donner pour la religion et pour ceux qui n'ont 
rien ou qui n'ont pas assez. Mais il défend absolument 
la mendicité, il la flétrit, ne la tolère sous aucun pré- 
texte. Je ne regarde pas comme impossible que le Bâb se 
soit inspiré ici de quelques renseignements qui lui se- 
ront parvenus sur les idées des Anglais à cet égard. Du 
moins je dois dire que des natifs eux-mêmes ont cette 
opinion et me l'ont communiqu.ee. En tout cas, une telle 
prescription tranche avec les notions les plus répandues 
parmi les Asiatiques, qui, d'ordinaire, sont portés à con- 
sidérer la profession de mendiant comme plutôt méri- 
toire que honteuse. Ils y voient volontiers xu svwR£r 

/ 

344 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

ment philosophique à la vaine gloire du monde, et ils 
estiment sage celui qui se met au-dessus des humiliations 
et consent à abandonner tous les soins de cette vie. 

Je ferai toutefois remarquer que le mépris systéma- 
tique de la mendicité se déduit assez logiquement de l'en- 
semble des doctrines du Bâb. Sans doute il était lui- 
même un mystique, mais il recommande fortement la 
vie pratique et fait un cas particulier du commerce. 
On a vu qu'à propos du butin il veut qu'on le confie à 
un préposé chargé de faire valoir par la spéculation la 
part afférente à « Celui que Dieu manifestera. » Il imagine 
évidemment une société où l'état de guerre n'existera 
plus, qui vivra pour fonder et augmenter le bien-être. 
C'est ainsi que le repos, la tranquillité d'esprit, les rela- 
tions affectueuses, une extrême politesse sont recom- 
mandées par l£ Bàb. 11 va jusqu'à stipuler que lors- 
qu'on reçoit une lettre, il faut y répondre par écrit, 
attendu qu'il ne serait pas convenable de répondre de 
vive voix. Il veut qu'on évite avec le plus grand soin les 
discussions de tout genre; et c'est sans doute pour fonder 
cette harmonie absolue dans sa république que, tout en 
ordonnant à l'homme de tendre constamment à déve- 
lopper son esprit par la pratique des livres, il ordonne 
aussi de détruire, de brûler avec un soin jaloux les pro- 
ductions intellectuelles étrangères à sa doctrine. On ne 
doit pas s'en occuper, on doit les craindre, les haïr; ce 
sont autant d'instruments de désordre et de perdition. 
Le moindre mal qu'elles puissent produire, c'est d'empê- 
cher les fidèles de marcher d'un pas ferme dans la route 
qu'il leur a ouverte, et de les soumettre à l'influence dé- 
létère de doutes constants. 

Les bâbys, plus heureux et plus libres que les musul- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 345 

mans, ne doivent pas craindre ce qui contribue à donner 
de la joie et du plaisir. Les riches vêtements, les étoffes de 
soie et d'or, les broderies, sont recommandés non moins 
que les pierres précieuses et les joyaux. Les fidèles peu- 
vent, ils doivent, dans la mesure de leurs ressources, 
s'en procurer et en jouir en pleine satisfaction d'esprit. 
C'est surtout au jour de leur mariage qu'il leur faut s'en- 
tourer de tout l'éclat et de toute la félicité possibles. 

« Habillez-vous de vêtements de soie au jour de vos 
« noces, et, si vos moyens vous le permettent, ne portez 
« que cela. Et quant à ces vêtements dont vous serez 
« couverts au moment du mystère de votre bonheur, 
« faites les faire d'or et d'argent; mais si vous n'en pos- 
* sédez pas de tels, ne soyez pas affligés. En vérité, moi 
« qui suis votre Seigneur, je vous en donnerai, dans votre 
« dernier jugement, si vous êtes croyants à moi et à mes 
« préceptes. » 

Le Bâb attache une importance extrême au mariage 
Il est en cela d'accord avec tous les sages orientaux, 
quant à l'apparence du moins ; car il faut avouer qu'il 
diffère d'eux en cette matière sur des points essentiels et 
que sa religion a une bien autre portée. Tandis que 
l'Islam ne songe qu'à la propagation de l'espèce, les pré- 
ceptes du Bâb tendent à constituer ce grand desideratum 
des civilisations asiastiques, la famille, qui n'existe là 
que par exception. Il débute en exposant les motifs qui 
le portent à ordonner le mariage. 

« Il est nécessaire pour tous les êtres, dit-il, qu'il reste 
« de leur existence une existence, et certes il faut qu'ils 
« se marient entre eux lorsqu'ils ont passé l'âge de onze 
« ans, et celui qui le peut et n'accomplit pas la tâche de 
« la propagation, son œuvre ne se fait pas. » 

346 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

Lorsque les époux sont mariés, il tolère qu'on prenne 
une seconde femme, mais il ne le recommande en aucune 
façon ; il interdit sévèrement les concubines, et il est si ma- 
nifestement opposé d'intention à la polygamie, que ses 
successeurs considèrent comme mauvais d'user de la to- 
lérance qu'il a montrée quant à la dualité des femmes. Je 
ne crois pas qu'il y ait dans cette sévérité une bien grande 
difficulté aux yeux des Asiatiques; en réalité, les gens 
qui ont plusieurs femmes constituent l'exception même 
parmi les musulmans. La majorité se contente d'un 
unique mariage, et les Orientaux, parce qu'ils con- 
naissent de visu les inconvénients de la situation con-^ 
traire, apprécient tous nos arguments mieux que nous 
ne pouvons le faire nous-mêmes; ils nous en fourniraient 
de nouveaux au besoin. 11 faut, d'ailleurs, tenir compte 
de ceci, que le Koran n'a permis la pluralité des femmes 
qu'à cause de « la dureté de nos cœurs. » Les Arabes, pour 
des raisons faciles à apprécier, ne peuvent trop faire 
autrement dans le désert que d'avoir plusieurs femmes. 
Ce sont des servantes qu'ils se donnent à bon marché et 
que leurs moyens ne leur permettraient pas d'obtenir 
autrement; c'est aussi une protection gratuite et légitime 
qu'ils étendent autour d'eux sur des êtres faibles, inca- 
pables de s'en passer. On prétend que des raisons ana- 
logues expliquent jusqu'à un certain point des faits ana- 
logues chez les Mormons. En outre, l'organisation même 
de la tribu et son genre de vie neutralisent dans une 
grande mesure les inconvénients du système, et en don- 
nant à la famille une autre forme, lui permettent cepen- 
dant d'exister. 

Mahomet avait été sensible aux inconvénients mani- 
festes de la polygamie, et il en restreignait beaucoup 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 347 

l'usage, contrariant par là tous les droits anciens. Au- 
jourd'hui, le Bâb s' étant trouvé en face d'une société 
où, sur vingt hommes, dix-neuf au moins n'ont qu'une 
femme , il est allé plus loin que son devancier , et il a 
manifestement tendu à interdire ce que l'autre accep- 
tait, bien qu'avec répugnance. Ajoutons aussi que les 
nossayrys et les chrétiens sont là, les premiers sur- 
tout, en nombre considérable, pour l'autoriser de leur 
exemple. Mais il a fait deux pas de plus, bien autrement 
décisifs : il a défendu le divorce et abrogé l'usage du 
voile. * 

En ce qui est du premier, c'est la plaie de la société 
persane. La facilité de changer de femme à tout mo- 
ment et pour le plus futile prétexte, les mariages à 
terme qui en sont la conséquence, ont plus fait que la 
polygamie pour dépraver la société en rendant impos- 
sible l'union réelle des époux. 11 est peu de femmes de 
vingt-deux à vingt quatre ans qui n'aient eu deux ou 
trois maris. Le Bâb s'est exprimé ainsi à ce sujet : 

« Ne rapproche pas le tha du gaf (ne divorce jamais)-, 
ou si tu es dans l'obligation de le faire, attends le cycle 
d'une année. 11 se peut que tu te reprennes d'affection 
pour l'unité (pour l'union). Et sache qu'il y a une per- 
mission donnée à ceux qui tiennent à leurs femmes de se 
réconcilier avec elles quatre-vingt-dix fois, même après 
qu'ils ont attendu un mois. Puissiez-vous ne pas demeu- 
rer dans l'ombre des portes qui mènent en dehors de la 
vérité I » 

Pour comprendre ce que signifie l'attente d'un mois, 
il faut se rappeler que la loi musulmane n'a pas trouvé 
de meilleur moyen [pour empêcher les divorces hâtifs, 
que de stipuler qu'on ne pourrait reprendre la mètxve 

348 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

femme que trois fois ; que si on voulait la rappeler une 
quatrième, il fallait auparavant qu'elle eût contracté une 
autre union suivie d'un divorce et de trois mois de délai. 
Ainsi le bâbysme met fin à un grand désordre moral, en 
détruisant ces facilités et même ces obstacles. 

11 ne tend pas moins à ce but en retirant aux femmes 
l'usage du voile. Cette habitude couvre des désordres 
infinis, entraine tous les inconvénients de l'isolement de 
l'homme et rend l'éducation première des enfants on ne 
peut plus dangereuse et même perverse, car des mères 
qui ont toujours vécu dans la licence complète de Tinté- 
rieur ont, à tout le moins, des habitudes de langage 
d'une grossièreté sauvage et un laisser-aller du plus mau- 
vais exemple. Cette singulière habitude de cacher le visage 
des femmes repose du reste sur le motif le plus futile. Ce 
n'est pas une prescription religieuse ; ce n'est pas non 
plus, comme on le suppose en Europe, une précaution de 
la jalousie. C'est tout simplement une convenance. Les 
anciens rois de Perse, avant l'Islam, et les grands sei- 
gneurs qui se trouvaient assez considérables pour vivre 
sur le même ton, se montraient le moins possible en 
public. La plupart du temps les gens qui avaient à les 
entretenir leur parlaient derrière un rideau. C'était un 
signe de grandeur; ce fut bientôt la marque nécessaire 
d'un certain rang dans le monde. Sous les Arsacides, 
gens brusques, peu raffinés et qui vivaient à l'ancienne 
mode, non-seulement les hommes, pour grands qu'ils 
fussent, n'avaient pas de pareilles idées, mais les femmes 
ne se cachaient pas non plus. 

Vasthi est qualifiée d'altière Vasthi pour cette raison 
seule qu'elle refusa de venir prendre part aux joyeusetés 
publiques d'Àssuérus; les conseillers du monarque se dé- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 340 

clarèrent indignés d'une pareille conduite, qui, si elle 
n'était réprimée, les exposerait au mépris de leurs femmes, 
tenues, il faut le croire, à figurer régulièrement dans les 
banquets où les hommes s*enivraient et où elles s'eni- 
vraient elles-mêmes. Quand on s'amuse en Orient , on 
s'affole; il n'y a pas de nuances. 

Il fut donc convenu un jour qu'une femme distinguée 
et de belles manières devait se tenir à l'écart de tout et ne 
pas même se laisser voir. Les femmes des tribus arabes, 
qui ne suivaient pas les modes , conservèrent les an- 
ciens usages libres, elles ne s'enfermèrent pas dans 
leurs tentes, non plus que celles qui habitaient les villes, 
dans leurs chambres. Mahomet trouva les choses dans 
cet état, et pendant longtemps il n'y changea rien. Ses 
femmes conversaient avec les musulmans, se montraient 
sans difficulté, recevaient des visites, en rendaient sans 
que l'on fît sortir les hommes. 11 leur arriva même de 
prendre part à des repas où des compagnons de leur 
mari assistaient, et personne n'y trouvait à redire. Mais 
lorsque le Prophète fut devenu un grand personnage 
suivant le monde, qu'il fut un prince, qu'il sentit le 
besoin de prendre des manières et de suivre des usages 
conformes à l'idée qu'on devait se faire de son rang, 
il copia les habitudes domestiques régnant à la cour 
des Sassanides, ce modèle de toutes les grandeurs con- 
temporaines , et les femmes se voilèrent , s'enfermè- 
rent et n'admirent plus aucun homme auprès d'elles, 
absolument comme chez nous une ouvrière qui devient 
une dame se met à porter un chapeau. La preuve que, 
dans la réclusion et la voilure des femmes du prophète, 
il n'y eut jamais autre chose que ce que j'indique ici, 
c'est que, si les femmes qui pouvaient prétendre à u& 

350 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

• 

certain rang dans le monde s'empressèrent de les imiter, 
le peuple ne s'en piqua pas; surtout dans les tribus on 
ne s'en, soucia jamais. Il vint cependant une époque où 
pour les gens scrupuleux ce fut un grand cas de voir à 
découvert le visage d'une femme ; mais ce sont des sub- 
tilités et des raffinements qui n'ont pas de raison solide 
d'exister, et si l'usage du voile a fini par se généraliser, 
par descendre jusqu'aux plus basses classes de la popula- 
tion urbaine et même des villages, c'est par la même 
raison qu'aujourd'hui, dans les rues de Téhéran, les épi- 
ciers et les muletiers se traitent d'Excellences. Il suffit de 
voir la facilité avec laquelle le voile disparait dans les 
mœurs de Constantinople, — et certes, s'il existait quel- 
que motif vraiment sérieux pour le maintenir, les Turcs, 
d'ailleurs fort étroits dans leurs idées, s'y cramponne- 
raient obstinément, — pour concevoir que cette coutume 
n'est ni aussi solide ni aussi liée aux mœurs des pays 
orientaux qu'on se l'imagine d'ordinaire. C'est pourquoi 
le Bâb, qui montre ailleurs encore que ses réflexions 
s'étaient attachées avec force à la constitution de la fa- 
mille, n'a plus voulu tolérer un usage qui contribue à la 
perversion des mœurs et a pu écrire ceci dans son Expo- 
sition : 

« Celui qui est instruit dans la nation (tout bâby) est 
autorisé à voir toutes les femmes, à leur parler et de 
même à être vu d'elles. En vérité, ô mes serviteurs I vé- 
nérez-moi, respectez-moi; et si les rapports libres entre 
les deux sexes ont lieu en dehors de ce qui est néces- 
saire entre deux personnes, dites : Au-dessus de dix-huit 
paroles, craignez de continuer l'entretien. Sachez que 
que vous ne sauriez en tirer aucun profit. » 

On voit que, par cette réserve, le Bâb cherche à pré- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 354 

venir les dangers d'un commerce trop familier et qu'il 
les redoute, comme font les autres législateurs. Les mu- 
sulmans, cependant, accusent les bâbys d'avoir des agapes 
secrètes où l'on éteint les lumières et où toutes les pro- 
miscuités sont permises. C'est un genre d'accusation 
respectable par son antiquité, et peut-être doit-on le 
considérer comme le monument de la haine confession- 
nelle le plus ancien qui soit au monde. Les juifs et les 
païens adressaient ce même reproche aux chrétiens pri- 
mitifs, et il est plus que douteux qu'ils en fussent les 
inventeurs. Depuis ce temps, les différentes sectes n'ont 
pas cessé de se le prêter comme arme de guerre. On 
en a fait usage contre les ophites, contre les carpo-- 
cratiens, contre les disciples de Manichée, contre bien 
d'autres; les musulmans s'en escriment contre les nos- 
sayrys et, on le voit, contre les bâbys. Ainsi généralisé, 
cet argument perd un peu de sa valeur, et d'après ce 
qu'on vient de lire des prescriptions de l'Altesse Su- 
blime, il parait qu'il faut ici le considérer comme une 
simple injure. 

Malgré ses précautions de prudence quant aux rapports 
entre les sexes, le Bâb veut que la sociabilité existe à un 
degré suprême et il y convie les femmes. Chaque jour, 
un fidèle doit recevoir des hôtes à sa table, et il les doit 
avoir nombreux dans la proportion de sa fortune et dans 
un rapport mystique avec le grand nombre dix-neuf. Les 
femmes sont admises à ces repas. 

Le Bâb témoigne pour elles une sollicitude, une attention 
constante. Sachant combien elles attachent de prix aux 
pratiques religieuses et sont passionnées pour les pèle- 
rinages, il ne veut pas les leur interdire absolument, mais 
il marque, autant qu'il peut, que c'est^ax s»fc ç»u&«ïf- 

352 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

cendance; encore veut-il qu'il n'en puisse résulter aucune 
fatigue, aucun danger pour leur santé; s'il devait en être 
autrement, il s'y oppose. A peine leur recommande-t-il 
la prière, et il la leur fait, autant que possible, douce et 
aisée. Voici, par exemple, ce qu'il dit sur les pratiques 
pieuses : 

« Si vous voulez empêcher que les femmes ne se fassent 
du chagrin, ne leur refusez pas ce qu'elles désirent quant 
au fait d'aller en pèlerinage, pourvu qu'elles n'aient pas 
à essuyer trop de fatigues dans le chemin , et lorsqu'elles 
sont domiciliées sur le territoire du sanctuaire... Si elles 
désirent l'amour de leurs maris, de leurs enfants, cela vaut 
mieux pour elles, et qu'elles ne s'occupent pas de ce qui 
pourrait leur donner du souci. En vérité, vous, femmes, 
vous avez été créées pour vous-mêmes et pour vos en- 
fants; donc, vous n'êtes pas maîtresses de faire des voya- 
ges, et certes, rendez grâce à Dieu pour ce dont il vous 
dispensées, et Dieu est le savant, le sage! » 

Ailleurs, en parlant de la fiancée, il dit aux fidèles, en 
leur recommandant de lui prodiguer les parures et tout 
ce qui peut lui causer de la joie et augmenter sa beauté : 

« Ornez votre ornement! glorifiez votre gloire! » 

La même affection qu'il porte aux femmes, il la répand 
sur les enfants. Dans sa prison, il se rappela les douleurs 
de son plus jeune âge quand , obligé d'aller à l'école, il 
avait souffert des mauvais traitements de son maître. 
C'est pourquoi il a mis le nom de ce maître , avec un 
reproche détourné, dans ce passage de l'Exposition, où il 
fait parler ainsi un petit écolier : 

* En vérité, ô Mohammed, ômon maître, ne me frappe 
pas jusqu'à ce que je sois arrivé à l'âge de cinq ans, et si 
même il ne s'en fallait que d'un clin d'œil que j'eusse 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 353 

atteint cette limite. Assurément, mon cœur est délicat 
et faible. Et cet âge de cinq ans une fois accompli, 
donne-moi de l'éducation, et ne me fais pas outrepasser les 
bornes de ce qui est convenable, et si tu veux me frapper, 
ne me donne pas plus de cinq coups, et ne me bats pas 
sur la chair sans qu'il y ait, entre elle et Je bâton ou la 
main, une couverture. — En vérité, si tu enfreins le droit 
à cet égard, ta femme t'est interdite pour quatre-vingt-dix 
jours, et si tu n'as pas de femme, tu donneras à celui que 
tu auras frappé 90 miskals d'or. Si tu veux être au nom- 
bre des fidèles, ne frappe jamais que très-doucement, 
et, lorsque tu apprends à lire aux enfants, toi et eux, 
soyez également assis sur un siège, banc ou fauteuil. En 
vérité, le temps qu'ils passent à étudier n'est pas compté 
dans leur vie et, certes, permets-leur tout ce qui peut les 
rendre heureux : les rires, le jeu. » 

On aperçoit dans ce passage et dans un autre encore 
un ressouvenir amplifié sans doute, mais cependant re- 
connaissable de l'Évangile. Le fait ne me paraît pas contes- 
table. Je crois voir aussi une influence pieuse, une idée 
d'imitation dans la prescription plusieurs fois renouvelée 
de s'asseoir sur des fauteuils, sur des chaises, contraire- 
ment à l'usage du pays, qui est de s'asseoir à terre. 
Enfin, je remarque encore une grande nouveauté, qui 
ne peut provenir cette fois que de la même source : le 
Bâb recommande à ses sectateurs de se raser la barbe et 
de porter le visage tout à fait imberbe. C'est la première 
fois, ce me semble, qu'une pareille prescription a eu lieu 
en Orient. 

Il paraîtrait, toutefois, que si le Révélateur a ap- 
prouvé et accepté quelques-unes de nos idées et de 
nos coutumes, son intention bien arrêtée a été de s'en 

20. 

354 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

tenir là, et de ne pas pousse* plus loin les emprunts ni 
même les rapports. On a vu qu'il défendait strictement 
de rien lire que les livres de la religion, et de s'occuper 
d'aucune autre branche de connaissances que celles dont 
la foi est l'origine; de môme, il interdit les voyages. 
Il ne veut pas qu'on quitte son pays, ni surtout sa 
famille. 

Je viens de présenter rapidement les prescriptions 
caractéristiquesdu code nouveau, on trouvera le reste et 
les détails dans le livre intitulé « Exposition. » C'est un 
objet d'étonnement pour tout esprit qui n'est pas accou- 
tumé à la nature particulière des intelligences orientales, 
que de voir à quelles minuties le législateur religieux 
s'y est cru obligé de descendre; mais rien ne saurait 
nous surprendre plus que le dédain manifeste avec 
lequel il traite ce qui est gouvernement proprement dit. 
Il n'entre à ce sujet dans aucune considération sérieuse; 
évidemment, une telle matière ne lui parait pas valoir 
la peine de s'y arrêter. Il considère toute administra- 
tion humaine comme constituant un mal plus ou moins 
nécessaire, et, désespérant de l'améliorer, il ne s'en 
occupe pas. 

Une telle façon de sentir, d'apprécier les choses de la 
vie, est un signe auquel on peut reconnaître sûrement 
les sociétés vieillies. On le rencontre dans- toute l'Asie, à 
une époque déjà bien ancienne ; la Rome impériale sug- 
gère une semblable disposition de pensée à ses philoso- 
phes et à ses poëtes , et de nos jours, nous voyons en 
Europe ce qui s'appelle « les partis avancés, les gens du 
progrès » penser à peu près la même chose, et le dire. 
C'est là leur motif principal d'admiration pour les États- 
Unis d'Amérique, où le gouvernement, systématiquement 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 355 

méprisé et abandonné par l'indifférence de l'esprit public 
aux médiocrités qui le veulent prendre, vaut à peu près 
le sentiment qu'il inspire. 

Au rebours des sociétés jeunes t et vivaces, où nul 
homme ne conçoit un plus bel emploi de sa fortune ou de 
ses talents , de son influence ou de sa bravoure , que de 
l'employer à la chose publique, où l'opinion commune 
ne découvre de gloire véritable que chez les guerriers et 
les hommes d'État, les bàbys, raisonnant comme les éco- 
nomistes européens, imaginent une organisation politique 
disposée de manière à donner à l'homme la plus grande 
somme possible de tranquillité , de sécurité et de bien- 
être; chez eux, l'habit est oriental, mais la pensée ne 
diffère pas essentiellement au fond de celle des hommes 
nouveaux de nos pays. Les uns et les autres imaginent 
une humanité éclairée, douce, riche, productrice, so- 
ciable, heureuse, ne se battant pas, et, ce qui est la partie 
du problème que la pratique seule pourra résoudre ou ne 
pas résoudre, n'étant pas un jour, à la fin, bien battue. 
Le rôle que les bâbys font jouer dans tout cela à l'inter- 
vention du Dieu qui vit au fond de la conscience de cha- 
que fidèle, c'est le même que celui prêté par M. Proudhon 
à ce qu'il appejle la Justice, et en analysant de près les 
deux conceptions, peut-être les trouverait-on plus étroi- 
tement parentes qu'il ne semble. De cela je conclurai 
qu'en fait d'idées dissolvantes, le bâbysme peut servir de 
preuve que les Orientaux ne sont pas en arrière de nous. 
Si le bâbysme est une utopie, des utopies semblables 
existent également chez les sectes philanthropiques d'An- 
gleterre, d'Allemagne et de France ; s'il est susceptible de 
recevoir une réalisation, les utopies européennes pourront 
également, sous une forme ou sous une autre, faire subir 

356 LES LIVRES KT LA DOCTRINE DES BABYS. 

quelque jour à une portion quelconque de nos sociétés les 
effets de leur expérimentation. 

Je ne vois pas pourquoi le fait n'aurait pas lieu; 
car ce n'est pas prouver l'impossibilité de la mise 
à l'essai d'un système, que de le déclarer déraisonnable 
ou nuisible. Peu de systèmes auront l'honneur d'être plus 
répugnants à l'intelligence et à la morale que celui qui a 
régné de 1791 à 4795, et cela fait quatre ans. Je serais donc 
porté à croire que telle ou telle partie du bâbysme qui 
semble peu applicable ne saurait cependant empêcher un 
jour ou l'autre l'ensemble de cette conception de triom- 
pher et de s'introniser dans l'Asie centrale. On le peut 
supposer d'autant plus aisément que, d'une part, les par- 
tisans de cette religion font constamment des prosélytes, 
et, de l'autre, le dogme n'étant pas immuable et se prê- 
tant singulièrement bien aux modifications que peuvent 
réclamer les circonstances, on doit admettre qu'en cas de 
besoin, l'Altesse Éternelle et ses assesseurs, ou leurs 
successeurs auraient le droit de transformer tel principe 
jugé nuisible ou dangereux. J'avoue même que, si je 
voyais en Europe une secte d'une nature analogue au 
bâbysme se présenter avec des avantages tels que les 
siens, foi aveugle, enthousiasme extrême, courage et dé- 
vouement éprouvés, respect inspiré aux indifférents, 
terreur profonde inspirée aux adversaires, et de plus, 
comme je l'ai dit, un prosélytisme qui ne s'arrête pas, et 
dont les succès sont constants dans toutes les classes de 
la société ; si je voyais, dis-je, tout cela exister en Europe, 
je n'hésiterais pas à prédire que, dans un temps donné, 
la puissance et le sceptre appartiendront de toute néces- 
sité aux possesseurs de ces grands avantages. 

Mais les bâbys ne sont pas en Europe, et ils sont ex- 

LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 357 

posés à une cause de paralysie extrêmement puissante 
dans les régions asiatiques. 11 se peut faire que l'Altesse 
Éternelle et son conseil, que tous les fidèles ensemble, 
heureux delà seule contemplation religieuse, oublient 
complètement l'application de leur idée, et ne la jugent 
pas indispensable. Déjà ils distinguent deux états, deux 
situations dans leur histoire idéale : l'une, c'est la période 
de « la Manifestation; » ils y sont aujourd'hui; l'autre sera 
le règne de « l'Explosion. » Viendra-t-elle cette explosion, 
ou bien sera-telle toujours prédite par des hommes heu- 
reux d'y penser, heureux de s'en représenter les joies, 
les possédant dans leurs méditations, et par cela même 
moins pressés de se heurter contre les difficultés de fait à 
travers lesquelles il leur faudrait cependant passer? Sans 
doute, les bâbys ont donné de grandes preuves d'énergie, 
d'audace et de volonté effectives, mais les donneront-ils 
encore? On voit, en Orient, les juifs pleurer des larmes 
sincères en parlant de Jérusalem et du rétablissement de 
Juda , mais , pas un seul de ces personnages attendris 
n'irait jusqu'au bout de la rue pour voir et embrasser la 
réalité de la Porte-Sainte. 11 leur suffit de se la figurer, 
et je n'ai pas toutes les raisons du monde pour être con- 
vaincu que les bàbys ne finiront pas par se contenter du 
même bonheur que ces juifs-là. 

Dans cette hypothèse, d'ailleurs incertaine et seule- 
ment plausible, la religion pour laquelle viennent de 
souffrir tant de martys se rangerait paisiblement aux cô- 
tés de tant d'autres opinions théologiques ou philosophi- 
ques qui , après avoir débuté par faire un grand tapage, 
sont devenues les plus accommodantes du monde. Nous 
avons vu chez nous, dans ce genre, les anabaptistes. La 
flamme, le massacre leur étaient des moyens trop doux, 

£* LSS UTMS& ET Là WKTMXE DES BUTS. 

et chacun de knrs pas faisait vaciller sur leurs bases les 
églises et les châteaux. Aujourd'hui,, les anabaptistes boi- 
vent du laiu ei. pourvu qu'ils ne portent pas de boutons, 
leurs voeux sont comblés. D est possible que les bàbys 
finissent de même. Cependant je me défie, d'une part, de 
la débilité des pouvoirs persans, et, d'autre part, de l'in- 
contestable activité actuelle des novateurs. 

CHAPITRE XIH 

LE THÉÂTRE EN PERSE 

Ainsi, l'esprit persan moderne, dans sa plus haute 
manifestation , vient d'aboutir de nos jours, hier même , 
à l'invention, à la fondation d'une religion nouvelle. Des 
principes très-nouveaux , ou du moins renouvelés d'une 
antiquité lointaine et bien voilée dans ces régions, ont 
apparu. Des quantités considérables de fidèles accourent 
vers eux. Est-ce un signe de vigueur, est-ce un signe 
de faiblesse dans l'intelligence d'une race, qu'une* pareille 
levée de boucliers et les circonstances accessoires qui 
l'accompagnent? Je le laisse à décider. Si c'est un signe 
de faiblesse , il en faudra dire autant de toutes les épo- 
ques où se sont décidés les grands retours de l'humanité 
et leur attribuer un degré tout particulier d'humiliation, 
proposition qui parait un peu contestable. Si c'est un signe 
de force, que faut-il penser de nous, en qui tous les élé- 
ments de cette force , et particulièrement ce qui en est 
l'âme, la susception du surnaturel, disparaissent de plus 
en plus? Je ne pense pas qu'on puisse alléguer ici que le 
bâbysme n'est qu'une superstition vulgaire. Ou je me 
trompe fort, ou ce nouveau culte n'encourt pas un pareil 

360 LE THEATRE EN PERSE. 

reproche; il n'a rien de commun avec les tentatives 
grossières de ces illuminés à la douzaine qui se rencon- 
trent partout, môme en Europe, et qui, en Asie, ne 
manquent presque jamais de se produire comme les ré- 
dempteurs annoncés par le Koran, sous le nom de l'Imam 
Mehdy, plus ou moins convaincus, plus ou moins exaltés, 
plus ou moins habiles, mais peu inventifs et ne sortant 
pas du texte mahométan , qui , exploité par eux , leur 
donne leur raison d'être. Non, bien évidemment, le bâ- 
bysme n'a rien à faire avec ces pauvretés. Il donne ma- 
tière à étude et n'indique rien moins qu'une intelligence 
vulgaire chez ses fondateurs. 

Mais, quelle que soit la valeur intrinsèque de l'effort 
qui donne lieu à cette inauguration d'une foi nouvelle, 
l'esprit persan ne s'y épuise pas. Il lui est resté de la 
vigueur disponible pour d'autres enfantements, parmi 
lesquels je n'hésite pas à citer en première ligne la créa- 
tion d'un théâtre complet, qui s opère de nos jours. Au pre- 
mier abord, il peut paraître singulier, et jusqu'à un cer- 
tain point malséant , de comparer deux productions aussi 
disparates et assurément disproportionnées entre elles. 
Je pourrais m'excuser en faisant remarquer que ce théâ- 
tre, dans son état actuel, est lui-même une œuvre toute 
religieuse et qui ne laisse pas que d'avoir aussi la portée 
d'une innovation dogmatique, agissant tout autant sur le 
dogme que le peuvent faire les théories les plus directe- 
ment théologiques; mais, bien que ces allégations soient 
exactes, je préfère puiser la raison du rapprochement que 
j'établis dans la nature même des choses. En effet, l'in- 
vention d'une religion qui n'est pas la mienne, et que je 
ne saurais accepter, tout en m'y intéressant, ne peut 
être à mes yeux autre chose qu'une production intel- 

LE THEATRE EN .PERSE. 361 

lectuelle, et la création d'un théâtre en est une autre, 
d'une importance inférieure sans doute, mais qui ne laisse 
pas, dans des circonstances particulières , de mériter une 
place considérable parmi les éléments moraux d'une so- 
ciété. Il est des cas où il n'en est pas ainsi sans doute. 
Le théâtre à Rome n'a joué que le rôle assez mesquin d'un 
dilettantisme; il n'a jamais possédé l'influence ni acquis 
la faveur des combats de gladiateurs. Notre théâtre mo- 
.derne n'est qu'un passe-temps de désœuvrés ou une fan- 
taisie de beaux-esprits. Les masses ne s'y intéressent pas 
fortement, et n'y trouvent la satisfaction d'aucun instinct 
supérieur. On peut croire que dans l'Inde il en a été à peu 
près de même, et que les chefs-d'œuvre de Kalidâsa et 
de ses émules n'ont jamais servi à autre chose qu'à dis- 
traire des rois et à amuser des poëtes. Mais en Grèce, 
il n'en fut pas ainsi. 

Soit que la foule athénienne se précipitât en tumulte 
sur les traces et autour des roues du charriot de Thespis, 
soit que, plus tard, rassemblée dans un religieux silence 
sur les marches du théâtre de Bacchus, elle assistât aux 
tragédies d'Eschyle, il faut convenir que les représenta- 
tions dramatiques furent chez elle et pour elle un grand 
fait, une manifestation des plus élevées de sa vie. Tant 
que la république fut libre et florissante , les ouvrages 
dramatiques, dans tous les genres, durent préoccuper les 
pontifes et les hommes d'État; car l'action qu'ils exer- 
çaient sur le peuple était puissante et profonde. Les effets 
produits n'allaient à rien moins qu'à des révolutions. La 
tragédie peut être avec raison suspectée d'avoir modifié, 
changé plus d'un dogme; la comédie poursuivait de la vin- 
dicte redoutée de son rire et pouvait accabler tel orateur 
qui ne paraissait à l'Agora que pour y triompher. C'est à 

3«2 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

cette puissante espèce de théâtre qu'appartient la scène 
persane, et c'est pourquoi je n'ai pas dû me faire scru- 
pule d'annoncer que j'allais en parler après la religion et 
la philosophie. 

La scène persane n'a pas pins de soixante ans d'exis- 
tence. Non -seulement on ne la connaissait nullement 
sous les Sefewyèhs. aux belles époques de splendeur de la 
monarchie, mais c'était encore peu de chose au commen- 
cement de ce siècle. De même que, dans la première anti- 
quité de la tragédie grecque, les chœurs étaient tout et 
les personnages du drame presque rien, et que, par la 
suite, les chœurs diminuant d'importance, en arrivè- 
rent graduellement à se subordonner absolument aux ré- 
cilateurs isolés, puis aux acteurs, de môme le drame 
persan s'est greffé d'une manière d'abord presque im- 
perceptible sur les cantiques récités dans les dix pre- 
miers jours du Moharrem, en l'honneur des martyrs de la 
famille d'Aly, et il est arrivé de nos jours à ce point qu'il 
en est déjà presque détaché. Dans peu d'années, il le sera 
tout à fait. Des gens qui ne sont pas encore très-vieux 
se rappellent parfaitement d'avoir vu le temps où les ta- 
zièhs — c'est le nom donné à ces représentations — se 
bornaient à l'apparition de l'un ou de l'autre de ces per- 
sonnages sacrés qui venaient pleurer leurs malheurs et 
leurs souffrances; peu à peu le nombre des acteurs s'est 
augmenté; mais il s'en faut encore de beaucoup que 
l'idée soit arrivée à sa forme définitive. Il me semble 
que nous sommes très-heureux de la trouver dans cette 
période, et de pouvoir observer sur le vif bien des points 
dont l'étude a pour nous un intérêt tout autrement vaste 
qu'il ne semblerait d'abord. C'est l'esprit de l'antiquité, 
c'est l'éternel esprit de l'humanité, c'est le travail de dé- 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 3Ç3 

veloppement d'une des plus grandes formes de la pensée 
humaine que la Perse nous offre aujourd'hui l'opportunité 
d'examiner au plus fort de son opération. 

Je dirai d'abord en peu de mots quelle est l'étoffe tra- 
vaillée. Quant aux lecteurs insuffisamment renseignés et 
qui seraient plus particulièrement curieux de connaître 
dans le détail un des événements les plus pathétiques 
que l'histoire puisse offrir, il faut les renvoyer au beau 
récit de Gibbon. 

Aly, cousin et gendre du Prophète, fut unedes natures les 
plus nobles, les plus chevaleresques, les plus dévouées, 
les plus pures et les plus malhabiles qui furent jamais. Ses 
partisans (ce n'était qu'un petit groupe) poussèrent l'ad- 
miration jusqu'à le considérer de son vivant comme un 
•Dieu, et lui, en musulman fidèle, lutta avec générosité 
contre ces aveuglements. Mais ses ennemis, plus sages, 
furent aussi plus nombreux et d'un rare acharnement. Ils 
réussirent longtemps à l'exclure du rang suprême, que 
tout lui donnait le droit d'occuper. Enfin, après Abou- 
bekr, Omar et Osman,. il y parvint; mais, impuissant à 
maîtriser les éléments, trop forts pour sa main, qui s'a- 
gitaient sous la couverture de l'Islam, il périt assassiné 
dans la mosquée de Koufa. Yézyd s'empara du pouvoir. 
L'un des deux fils que laissait Aly, Housseïn, avait épousé 
la dernière fille du roi Sassanide Yezdedjerd, et vivait à 
Médine avec son frère Hassan, sa sœur Zeynèb, les en- 
fants de ce frère et de cette sœur, tout ce qui restait en 
somme du sang du Prophète. 

A la mort d' Aly, Housseïn, qui avait hérité de l'irréso- 
lution de son père et de son désintéressement pieux, ne 
laissa pas, cependant, que d'être sensible aux encourage- 
ments de ses amis. On lui représenta comme un devoir 

364 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

de prétendre au khalifat; on le circonvint de respects, d'é- 
loges, de reproches, et il se laissa persuader d'entrer 
dans une sorte de conspiration qui n'attendait pour écla- 
ter qu'un moment favorable. 

On crut lavoir trouvé bientôt. Les habitants de Koufa, 
honteux et repentants du crime sacrilège qui s'était con- 
sommé dans leur mosquée sur la personne vénérée d'Aly, 
firent dire à son ûls que, s'il voulait se rendre parmi eux, 
ils le proclameraient khalife et le soutiendraient jusqu'à la 
mort contre les troupes syriennes de Yézyd. Housseïn était 
à Médine. 11 eut le tort de croire trop légèrement à ces pro- 
testations , et malgré son goût pour le repos, il prit congé 
de son frère Hassan et s'achemina avec toute sa famille, 
que le langage religieux appelle les Gens de la Tente, vers 
Koufa. Yézyd prit des mesures rapides, lança une nom- 
breuse cavalerie à la poursuite de son rival, s'assura, 
sans perdre de temps, de la ville de Koufa, qui, dans 
l'angoisse de la peur, rompit la foi jurée, et les Gens de 
la Tente, au nombre d'environ quatre-vingts, se virent 
soudainement entourés par des forces irrésistibles, à une 
petite distance du Tigre, au sein du désert, au milieu des 
sables. Ils eurent à peine le temps de s'entourer d'une 
sorte de fossé qui ne pouvait guère arrêter leurs ennemis. 
Ce désert, c'était la plaine de Kerbela, demeurée si fa- 
meuse dans les souvenirs des Shyytes et que leurs pèle- 
rins vont encore arroser de leurs larmes. 

Si Housseïn, comme son père, était peu réfléchi et in- 
décis, comme son père aussi il était intrépide dans l'ac- 
tion, il avait cette fierté qui mène les grandes âmes à la 
mort. De leur côté, les agresseurs, les généraux de Yézyd, 
étaient embarrassés sur ce qu'ils devaient faire. Il ne leur 
semblait pas chose toute simple d'égorger la famille du 

LE THEATRE EN PERSE. 365 

Prophète ; ils craignaient leurs soldats , ils craignaient 
l'avenir. .Le crime était un peu' trop odieux. Hésitant, ils 
se bornèrent donc pendant quelques jours à cerner les 
proscrits, et ils essayèrent de parlementer avec eux. Mais 
Housseïn, fier de son rang et de sa naissance, fort de 
son droit, demeura inflexible dans ses prétentions. D'au- 
tre part, les ordres du khalife étaient pressants et san- 
guinaires. Pour tout accorder, les chefs resserrèrent de 
plus en plus l'investissement des tentes, et refusèrent d'en 
laisser sortir personne. Ils témoignaient un respect demi- 
senti, demi-hypocrite aux Imams et retardaient la cata- 
strophe. 

Dans ces malheureuses tentes , il y avait plus de 
femmes et d'enfants que d'hommes. L'eau vint bientôt à 
manquer : la chaleur était dévorante, le desespoir à son 
comble. L'Imam Abbas, beau jeune homme, frère du père 
de Housseïn, vit les petites filles venir à lui et jeter à ses 
pieds une outre vide; elles pleuraient de souffrance. Il 
se leva, monta à cheval et voulut avec l'outre aller au 
fleuve. On le repoussa; il'tenta, le sabre à la main, de se 
frayer un passage ; un Arabe lui abattit la main droite. Il 
prit l'outre dans ses dents, son sabre de la main gauche, 
et se rejeta dans la mêlée : on lui abattit l'autre main. 
Il tomba et fut massacré. Ce fut le commencement. Aly- 
Ekbèr, un enfant, s'échappa des bras de sa mère et cou- 
rut vers le fleuve. Haché de coups de sabres, percé de 
flèches, il expirait quand l'Imam Housseïn sortit impé- 
tueusement du camp; la foule eut peur à son aspect; il 
saisit son neveu et le rapporta pour le voir expirer au 
milieu des siens. Tous, l'un après l'autre, périrent ainsi, 
avec les circonstances les plus tragiques et les plus émou- 
vantes : Housseïn et les femmes furent arrêtés, on les 

366 LE THEATRE EN PERSE. 

insulta, on les battit, on les mena à Yézyd. qui fit égorger 
l'Imam et réduisit les femmes en esclavage. Ainsi finit 
la famille du Prophète, sauf un seul enfant, l'Imam Zéyd- 
Alabeddin, martyrisé plus tard. 

C'est là tout le domaine historique du théâtre persan. 
Mais la nation n'y voit pas seulement une des destinées les ' 
plus dramatiques qui furent jamais, un digne pendant de 
l'histoire sanglante des Atrides; elle a en outre agi sur 
ce fond de manière à y résumer ce qui lui tient le plus au 
cœur et, pour ainsi dire, à s'y portraire elle-même. Hous- 
seïn n'est pas seulement le fils d'Aly, il est l'époux d'une 
princesse du sang des rois; lui, son père, tous les Imams 
pris ensemble, représentent la nation, la Perse envahie, 
vexée, dépouillée, dépeuplée par les Arabes. Le droit que 
l'on insulte dans sa personne, que l'on traite comme celui 
de la Perse, est confondu avec celui-ci : c'est le même 
droit. Les Arabes, les Turcs, les Afghans, ces ennemis 
implacables et héréditaires, reconnaissant la légitimité de 
Yézyd, on les hait doublement, et doublement on s'attache, 
on s'identifie aux victimes de cet usurpateur. C'est donc 
le patriotisme qui a pris la forme du drame pour s'expri- 
mer, et le drame se trouve ainsi concentrer en lui la foi 
religieuse, l'amour de la patrie, la haine de l'oppression, 
la vindicte contre l'étranger, puis tous les sentiments de 
la nature froissés et justifiant la plus prodigieuse émotion. 
On comprend donc que, lorsque les populations persanes 
assistent à un tazyèh, il n'est nullement question d'un 
jeu, ni dune distraction de l'esprit. Dans leur pensée, 
aucun acte ne saurait être plus religieux, plus grave, plus 
important, plus méritoire. L'homme, à ce moment, se 
trouve en face de ce qu'il ne saurait trop profondément 
méditer et se rappeler. L'émotion dans laquelle il entre 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 367 

est sacrée; s'il restait froid, ce ne serait pas un homme, 
car il se montrerait insensible à la cruauté et à l'injus- 
tice; ce ne serait pas un musulman, car il mépriserait la 
famille du prophète ; ce ne serait pas un Persan, car il ne 
sentirait pas ce qu'a souffert celui qui est la personnifica- 
tion de son pays, ce qu'a souffert son pays lui-même. 

Et cependant les chefs de la religion, les grands Moudj- 
teheds, n'approuvent en aucune manière la nouveauté 
dont je fais ici l'analyse. La raison en est transparente: 
c'est que pour créer l'ensemble grandiose qui vient d'être 
décrit, l'imagination populaire s'est beaucoup écartée de la 
réalité historique. Il est clair que Housseïn, non plus que 
son père, n'avait, en fait, rien à démêler avec la Perse, et 
que la princesse fille de Yezdedjerd , devenue musul- 
mane, était devenue Arabe. La haine pour la' nation à la- 
quelle appartenait Mohammed a d'ailleurs une forte odeur 
d'hétérodoxie, et c'est, en effet, à le bien prendre, une 
protestation qui atteint l'islamisne lui-même. Enfin, il y 
a, dans l'organisation matérielle des représentations, plus 
d'une chose qui ne choque pas moins directement l'esprit 
et la lettre du Koran. 

Mais la passion publique passe hardiment par-dessus 
ce blâme, et quoi qu'en puissent dire les moullas, non- 
seulement on ne vit, dans les dix premiers jours du Mo- 
harrem, que pour les tazyèhs, mais encore l'usage s'é- 
blit de plus en plus d'en représenter dans le cours de 
l'année comme œuvre pie. Si quelqu'un est malade, on 
en fait jouer un ; si quelqu'un désire fortement une chose, 
il fait un vœu qui aboutit encore à un tazyèh. Souvent 
même, par simple effusion directe, un tazyèh, payé par 
un particulier, rassemble toute la population d'un quar- 
tier, d'un bourg ou d'un village. Les savants ont beau 

368 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

protester et s'abstenir d'assister aux représentations, la 
passion populaire suit imperturbablement son cours. Les 
tazyèhs composent déjà une littérature considérable. 11 
s'en faut de beaucoup que, sur le même sujet, on donne 
toujours la même pièce. La façon de présenter le même 
fait varie, d'une année à l'autre, du tout au tout. Il ar- 
rive aussi que lorsqu'une pièce renferme deux, trois ou 
plusieurs morceaux qui ont produit une impression plus 
vive que le reste, on ne garde que ces morceaux, et on 
les transporte indéfiniment au milieu d'un autre contexte. 
De cette façon, il arrive que tel tazyèh en grande répu- 
tation, loin d'être l'œuvre d'un seul auteur, est le résul- 
tat d'un nombre considérable de remaniements qui, per- 
dant peu à peu les parties les moins estimées, pour 
n'avoir plus guère que celles qui le sont davantage, ar- 
rivent ainsi à une sorte de perfection indiquée par l'as- 
sentiment public. 

On peut déjà apercevoir deux points par lesquels ce 
développement continu arrivera à dépasser le cercle hié- 
ratique où il a pris naissance et perdra, probablement, un 
j our son élément principal de grandeur, en acquérant toute 
la variété et la souplesse de formes d'un théâtre d'art. 
D'une part, on commence à sortir de la légende de Ker- 
bela et à composer des pièces sur les aventures et la vie 
d'un assez grand nombre de saints. Jusqu'ici, il est vrai, 
les compositions de ce genre excitent moins d'intérêt que 
celles qui ont trait aux Alydes; mais voici qui est plus 
sérieux, parce que le public j prend manifestement goût 
et que cela répond à des préoccupations générales : 
l'usage s'introduit de faire précéder les pièces propre- 
ment dites de prologues qui tendent à les égaler en lon- 
gueur et en importance. Ces prologues sont de la nature 

LE THÉÂTRE EN PEUSE. 369 

la plus diverse et embrassent l'universalité des sujets. En 
voici deux qui m'ont paru fort goûtés. 

L'émyr Teymour, que nous appelions Tamerlan, pa- 
rait sur la scène et confie à son vizir son intention de 
conquérir le mande. Le vizir admire une si grande pen- 
sée, fait l'éloge de la magnanimité de son maître, et, 
plein d'espérance dans le résultat, l'engage à se mettre* 
à l'œuvre le plus tôt possible. L'émyr Teymour et le vizir 
montent donc à cheval et se placent à la tête de l'armée. 
Ici a lieu un déploiement de spectacle aussi pompeux que 
le permettent les ressources de la localité où se donne le 
tazyèh. Bientôt l'émyr Teymour, vainqueur des nations, 
arrive en Syrie. Le gouverneur s'empresse de venir le 
saluer et lui apporte les clefs de Damas. Mais ce gouver- 
neur est un descendant de Shemr, l'assassin des Imams. 
On en instruit l'émyr Teymour, qui, plein d'horreur pour 
les crimes qu'on lui rappelle, apostrophe vivement le 
gouverneur, lui reproche l'infamie de son ancêtre et le 
profit qu'il en tire, puisqu'il ne doit son rang qu'au sang 
innocent, cruellement répandu à Kerbela, et à l'oppres- 
sion de la Perse. Après l'avoir traité comme il le mérite, 
il se fait amener la fille issue du sang de Shemr, et la 
voyant, ainsi que son père, vêtue d'habits superbes, il lui 
détaille toutes les souffrances, toutes les humiliations, 
toute la misère accumulées par Shemr et ses associés sur 
les saintes femmes des Gens de la Tente, et il conclut en 
ordonnant de dépouiller, de battre et de chasser la race 
coupable, ce qui a lieu aussitôt. Mais tout ce que Ta- 
merlan vient de dire a évoqué chez lui des souvenirs et 
des images si tristes, qu'il ne peut trouver ni repos, ni 
consolation : il pleure, il gémit, il interpelle son vizir sui 
la mémoire des Imams, et celui-ci lui déclare que le seul 

21. 

370 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

moyen d'apaiser sa douleur, c'est d'assister à un tazyèh. 
Le conquérant y consent aussitôt et le tazyèh commence. 

Un autre prologue est fourni par l'histoire de Joseph et 
de ses frères. La jalousie de ces derniers, la candeur du pa- 
triarche, l'amour que Jacob porte à l' enfuit qui n'a plus 
de mère, la scène du désert, où les frères envieux battent 
et dépouillent leur frère et le foulent aux pieds , la pro- 
tection que Ruben lui accorde, enfin, sa descente dans le 
puits et la présentation de sa robe mensongère au vieux 
Jacob, tout ce récit est rapporté d'une façon qui ne laisse 
pas que d'être fort touchante. Le vieillard reste seul à 
pleurer et à se plaindre. Alors, l'ange Gabriel lui appa- 
raît de la part de Dieu, et lui reprochant son peu de cou- 
rage, il lui remontre que d'autres pères et d'autres en- 
fants auront des malheurs plus affreux encore, et que, tout 
saint qu'il soit,*il ne doit pas s'étonner de souffrir ce que 
Aly, Housseïn et sa fille souffriront, et au centuple. Jacob 
montre quelque incrédulité, il doute qu'un cœur puisse 
être plus martyrisé que le sien. Alors Gabriel, pour le 
convaincre, lui dit que, devançant le cours du temps, les 
anges vont jouer pour lui un tazyèh, ce qui a lieu en 
effet. 

On voit combien est faible le lien qui unit ces prologues 
à la pièce véritable. Cependant, je le répète, ils excitent 
un très-vif intérêt, et il n'est pas mal aisé de démêler 
que cet intérêt s'attache surtout à ceci, iue leur véri- 
table sujet est tout à fait étranger à la légende d'Aly, 
L'esprit persan cherche ici la nouveauté et l'universalité 
des tableaux et des sensations. 11 parait donc vraisem- 
blable que ces prologues se sépareront un jour du tazyèh 
et constitueront une branche particulière de représenta- 
tions ôcéniques qui, empruntant de toute main, finis- 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 371 

ront par toucher aussi à tout et embrasseront dans leur 
domaine tous les pays, tous les temps et toutes les na- 
tures d'idées. La curiosité y gagnera, peut-être aussi l'art 
proprement dit, mais assurément la grandeur, la pro- 
fondeur et l'éJUotion y perdront beaucoup, même tout. 
Heureusement cette décadence est peut-être loin encore, 
et il est permis de croire, sans s'exagérer trop les choses, 
que le tazyèh proprement dit n'a pas, de son côté, atteint 
son apogée. 

Tel qu'il est aujourd'hui, il ne porte jamais aucun 
nom d'auteur, et, comme on l'a vu plus hautj rien de 
plus naturel, puisqu'il est le produit d'un travail collectif. 
Personne ne s'en inquiète. Les auteurs sont ou bien 
quelque petit moulla qui n'a pas la tentation de se van- 
tef d'une œuvre dont le genre est peu estimé, ou plutôt 
l'un de ces Séyds Rouzéh-khâns dont j'aurai à parler 
'tout à l'heure. Le plus souvent aussi les acteurs arran- 
gent arbitrairement la pièce qu'ils vont jouer. S'ils ont 
peu de temps pour la représentation, que leurs moments 
soient comptés , qu'il faille se hâter , ils sacrifient sans 
scrupule des rôles entiers, ou des scènes, ou des tirades. 
Quand il leur manque du personnel, ils en font de même. 
Ont-ils, au contraire, leurs coudées franches, et les cir- 
constances les portent-elles à- allonger la récitation, ils 
font entrer* dans un tazyèh certaines parties d'un autre 
et les y accommodent de leur mieux. C'est ainsi que, 
dans les opéras italiens, on intercale à l'occasion tel 
morceau d'une pièce et d'un maitre différents. Il est cer- 
tains tazyèhs que les acteurs affectionnent et cherchent 
à faire affectionner au public; par exemple, celui qui 
est intitulé : « les Noces de Kassem. » C'est, en effet, un 
des plus dramatiques et des plus émouvants. Il con- 

372 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

tient des parties d'une beauté réelle, et je ne serais pas 
étonné qu'il restât un jour comme un des monuments 
du genre. Les acteurs prennent soin de l'embellir con- 
stamment, pour le faire redemander par le public, et ce 
soin est dû à cette circonstance que les présents de 
noces qui figurent dans la pièce sont donnés par des per- 
sonnes pieuses et leur restent. Il y a en littérature cer- 
taines sources du beau dont la critique ne s'aperçoit pas 
toujours. 

Les acteurs sont constitués en troupes, sous la con- 
duite d'un directeur. En général, ils sont Ispahanys, car 
le peuple d'Ispahan est naturellement beau diseur, et son 
dialecte, qui a passé longtemps pour un des plus agréa- 
bles de la Perse, se prête bien à l'emphase de la déclama- 
tion et du chant. Le directeur exerce une autorité assez 
grande. Il ne quitte pas un instant la scène; il veille à 
tout, surveille tout, prend part à tout, soutient ses élèves.* 
Hors du théâtre, il leur apprend à chanter, à déclamer, à 
se tenir en scène, à réciter leurs rôles. On ne regarde 
pas comme essentiel que les acteurs n'aient pas leur rôle 
à la main; cependant, c'est un mérite apprécié que 
âe savoir réciter de mémoire; un assez petit nombre 
le peuvent faire et sont estimés au-dessus des autres. 
Les troupes se composent d'hommes et d'enfants. Les 
premiers font les rôles de personnages adultes et de 
vieilles femmes, de prophètes et d'anges : dans ces 
trois derniers ras , l'usage , les convenances , la loi 
religieuse facilitent l'illusion et ne leur imposent pas le 
sacrifice de leurs barbes, puisqu'il faut qu'ils soient voi- 
dés. Les enfants ont en partage les rôles si importants 
l'Aly-Ekbèr, de Kassem, de Zeyd-Alabeddin, et aussi ceux 
de Sekynèh et de Zobeydèh. Une des grandes sources de 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 373 

l'émotion dramatique dans les tazyèhs, c'est que ce sont 
surtout des enfants qui sont victimes. Aussi les composi- 
teurs leur ont-ils généralement confié les rôles les plus 
1 ongs . Un bon chanteur gagne plus que tous les autres mem- 
bres de la troupe, car les profits sont partagés au prorata 
du talent. Il y a tel garçon de quatorze à quinze ans dont la 
voix est particulièrement chère au public et qui jouit d'une 
réputation considérable, dont les gains s'élèvent pendant 
les dix jours du moharrem à 250 ou 300 tomans, c'est-à- 
dire de 2,900 à 3,480 francs, ce qui est considéré comme 
un très -beau résultat. Quand un jeune acteur est dans 
cette brillante position, on s'en aperçoit assez hors de la 
scène. Il se tient fièrement comme un homme, il s'habille 
d'une manière confortable et grave , son djubbèh est de 
drap d'Europe, son koulah de peau d'agneau fine. Il a un 
domestique qui lui amène son âne , et il tient à ce que 
cette monture soit convenablement harnachée, avec grand 
renfort de pompons de laine ou de soie aux couleurs va- 
riées, rélevés par des plaques de cuivre brillantes comme 
de l'or fin. -Le jeune artiste s'avance dans les rues d'un 
pas aussi majestueux que sa petite taille et sa figure 
enfantine peuvent le lui permettre, et traverse noblement 
la foule des enfants de son âge, pétrifiés d'admiration à 
son aspect. Avec son directeur et ses camarades, il a des 
caprices j il pleure, refuse de jouer, veut être toujours 
adulé, bat les plus petits, auxquels on donne toujours 
tort. Si un accident lui fait perdre sa voix, il expie de 
reste toutes ses prépotences. En attendant, c'est, comme 
le dit l'argot de nos journaux, une étoile, et on lui rend 
hommage. 

Le beau bénéfice qu'un acteur en vogue et sa troupe 
peuvent faire dans les dix premiers jours du moharrem 

374 LE THÉÂTRE EN PERSE. ' 

n'est pas du reste obtenu sans labeur. Les représentations 
dans les différents tekyèhs ou théâtres d'une grande 
ville commencent vers cinq heures du matin. Il est rare 
qu'une même troupe n'ait pas au moins sept ou huit re- 
présentations à donner par jour. A la fin de la décade sa- 
crée, les acteurs sont littéralement à bout de forces. 
La nuit même , ils ne la passent guère à dormir : ou 
ils courent la ville pour faire comme tout le monde, et 
s'égosillent encore avec les dévots, ou bien ils s'enivrent, 
et souvent réunissent les deux genres de fatigues. Aussi 
le moharrem, plus encore que le ramazan, est-il une épo- 
que où les rues des villes persanes regorgent de physio- 
nomies dévastées. Hors de ce mois, les acteurs ne peuvent 
plus compter que sur des gains accidentels; cependant, 
ceux ci ; encore assez fréquents bien qu'irréguliers, suffi- 
sent à les entietenirdans une position considérée comme 
très-enviable. 

Les acteurs vivent dans des relations constantes et 
étroites avec les Séyds Rouzèh-khâns, dont il a été ques- 
tion tout à l'heure. Ces Séyds sont des descendants du 
Prophète dont la généalogie demande à ne pas être regar- 
dée de bien près. Us n'occupent pas une place éminente 
dans la cléricature; c'est plutôt une sorte d'église libre ou 
interlope. Les grands moullasles dédaignent; les savants 
les traitent légèrement; mais le peuple en fait cas; ils 
vivent avec lui, et il leur témoigne de la déférence. Ils , 
vont toujours par groupes de plusieurs. Leur tâche est de 
faire des sermons dans les tekyèhs, où ils exaltent fes mé- 
rites et les souffrances des martyrs. Ce que les acteurs 
jouent, ils le récitent avec des inflexions de voix, une 
pantomime, des pleurs qui soulèvent l'émotion de l'au- 
ditoire. Ce sont eux, en réalité, qui ont donné naissance 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 375 

aux tazyèhs, qui en ont fourni l'idée première. Comme 
on le voit, ils sont restés attachés à l'enfance de leur 
œuvre. Ils prêchent constamment au peuple les mérites 
de l'assistance aux tragédies sacrées; ils en détaillent avec 
complaisance les innombrables effets pour le bonheur 
dans ce monde et dans l'autre. Pendant les nuits du 
moharrem, ils se succèdent dans les chaires des tekyèhs, 
parlant de leur illustre aïeul, l,e Prophète, ou en son nom, 
tantôt chantant, tantôt déclamant. Aux autres époques de 
l'année, les personnes pieuses font venir chez elles des 
Séyds Rouzèh-khàns pour dire la prière d'une manière 
plus solennelle, et invitent alors parents et amis. On 
peut avoir ces Séyds sans les acteurs, sans le tazyèh, 
mais on ne saurait pas avoir celui-ci sans eux. 

Leurs fonctions exigent une belle voix et autant que 
possible de la dignité dans la tenue, de la prestance, un 
costume digne, et surtout de l'éloquence. Quand ils réu- 
nissent toutes ces qualités à un degré un peu apparent, 
ils exercent une action certaine sur le peuple; ils l'émeu- 
vent, savent le manier, et pourraient dans certains cas 
être utiles ou dangereux. Je ne saurais perdre le souve- 
nir de certaines prières auxquelles j'ai assisté le soir sur 
la place d'un village. Des mashhals enflammés — espèce 
de torches formées de résine qui brûle dans des réci- 
pients de fer — jetaient leur éclat sombre sur une foule 
de paysans et de derviches accroupis, tandis qu'un Séyd 
aux grandes manières appelait sur le roi, les grands, le 
peuple et moi-même la protection de Dieu, du Prophète 
et des Imams. Ses paroles étaient si solennelles, ses 
gestes si majestueux, sa voix si convaincue, l'auditoire 
si pénétré, que je ne me serais pas pardonné de ne pas- 
l'être moi-même. 

37« LE THEATRE EN PERSE. 

Avec les Séyds figurent encore, dans les tazyèhs, les 
confréries. Ce sont des hommes et des enfants qui, pré- 
cédés d'un grand drapeau ou tout noir ou formé de 
châles et entouré de crêpes, avec des mashhals, quand il 
est nuit, entrent processionnellement dans les tekyèhs et 
en font le tour en chantant des cantiques. 11 faut voir 
ces bandes, la nuit, traversant les rues à pas pressés et 
se rendant d'un tekyèh à un autre. Quelques enfants les 
précèdent en courant et en poussant d'une voix aiguë les 
cris : Ay Housseïn! Ay Abbas! Ils se placent devant les 
chaires où sont les Rouzèhs-khâns et chantent en s'ac- 
compagnant d'une manière sans doute sauvage et bizarre, 
niais pleine d'effet : elle consiste à se frapper la poitrine 
d'une façon toute particulière et qu'il faut expliquer. 

Pendant les dix jours du moharrem, la nation entière est 
en deuil. Le roi, les ministres, les employés sont vêtus 
de noir ou de gris. Presque tout le monde en fait de 
même. Mais le peuple ne se contente pas de. cette dou- 
leur régulière. 11 faut encore que la chemise, qui, chez les 
Persans, ne s'attache pas au milieu de la poitrine à la 
mode européenne et arabe, mais sur le côté droit, soit 
ouverte, et tombe de façon à laisser la peau à découvert. 
C'est une grande marque de chagrin, et l'on voit les 
muletiers, les soldats, les ferrashs. poignard au côté, 
bonnet sur l'oreille, circuler ainsi le chemise tombante et 
la poitrine nue. De leur main droite ils font une sorte de 
coquille et se frappent violemment et en mesure au-des- 
sous de l'épaule gauche. 11 en résulte un bruit sourd qui, 
lorsqu'il est produit par beaucoup de mains, s'entend à 
une très-grande distance et produit un grand effet. Voilà 
comment les confréries accompagnent leurs chants, in- 
termèdes obligés des tazyèhs. Tantôt les coups sont pe- 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 377 

sants et espacés et semblent alourdir le rhythme ; tantôt 
ils sont pressés et rapides et excitent les assistants. 
Aussi les confréries ayant une fois commencé, il est rare 
que la presque totalité de l'auditoire, les femmes surtout, 
ne les imitent pas. Sur le signe du chef de la confrérie, 
tous les membres chantent et se frappent, et se mettent 
à sauter sur place en répétant : Hassan! Housseïn! 
Hassan 1 Housseïn! pendant plus ou moins longtemps et 
d'une voix brève et saccadée. 

Outre cette classe de confréries, il en est une autre, 
celle des berbérys. Une tradition rapporte qu'un homme 
de cette race se moqua un jour des Imams. C'est en 
expiation de ce crime que ses descendants figurent dans 
les tekyèhs. Ils ont avec eux une musique composée 
de tambourins de diverses grandeurs. Le haut de leur 
corps est absolument nu , la tête sans coiffure , les 
pieds sans souliers. Ce sont des hommes, quelquefois 
des vieillards et des enfants de douze à seize ans. Leur 
teint est extrêmement basané. Ils ressemblent aux Bé- 
loutjes et aux sujets des Afghans. Ils tiennent à la main 
des chaînes de fer et des aiguilles pointues. Quelques-uns 
d'entre eux ont des disques de bois, dont ils tiennent 
un de chaque main. Ils entrent processionnellement dans 
le tekyèh et entonnent, d'abord d'une voix assez lente, 
une litanie qui ne consiste que dans ces deux noms : 
Hassan! Housseïn! Hassan! Housseïn! Les tambourins 
les accompagnent de coups de plus en plus rapides. 
Ceux d'entre eux qui tiennent les disques les entre- 
choquent en mesure, et tous se mettent à danser. L'as- 
sistance accompagne en se frappant la poitrine de la 
manière qui a été décrite plus haut. Au bout de peu de 
temps, les berbérys commencent à se flageller de leurs 

LE THÉÂTRE EN PERSE. 379 

attitudes qui se trouvent fréquemment sur les vases grecs 
Du reste, il ne faut pas s'y tromper, tous ces chœurs que 
je viens de décrire : confréries dansant sur place, berbérys, 
corps de ballet, tout cela est l'héritage de la plus haute 
antiquité. Rien n'y est changé, ni la musique des tam- 
bourins, ni les battements de poitrine, ni les cantiques, 
ni les litanies. Les noms des divinités sont autres, voilà 
tout, et la Perse moderne entoure ses tazyèhs des mêmes 
cérémonies, des mêmes expiations, de la même pompe 
qui se voyaient jadis aux fêtes d'Adonis. Ce n'est pas un 
médiocre sujet de réflexion que de voir partout et tou- 
jours cette Asie si tenace dans ses résolutions, dans ses 
admirations, braver et traverser deux cultes aussi puis- 
sants que le Christianisme et l'Islam, pour conserver ou 
reprendre ses plus anciennes habitudes. 

On comprend quelles émotions viennent ainsi se join- 
dre à la puissance déjà si grande des représentations scé- 
niques, les complétant et les passionnant encore davantage* 
On va voir tout à l'heure que toute la pompe extérieure 
possible, tout le faste théâtral imaginable, ajoutent en- 
core la curiosité et le plaisir des yeux à ces causes déjà 
si puissantes d'émotion qui viennent d'être énumérées. 
Monté sur un tel pied, pourvu de tant de moyens d'action, 
le théâtre en Perse est traité comme une affaire natio- 
nale, une chose qui doit intéresser tout le monde, les 
grands comme les petits, et l'on peut dire avec vérité 
qu'il se proportionne autant que possible à la grandeur de 
sa tâche, laquelle consiste à rendre sensibles, à corpori- 
fier, s'il m'est permis d'user de ce mot, et à magnifier la 
religion, la patrie, et les malheurs de l'une et de l'autre 
étroitement associés et présentés comme inséparables. 

CHAPITRE XIV 

LES TEKTÈHS OU THÉÂTRES 

Le gouvernement, comme tel, n'intervient en aucune 
manière dans les représentations dramatiques; mais le 
roi et les grands se font un devoir d'avoir des tekyèhs 
où ils font représenter les saints mystères. C'est comme 
particuliers qu'ils agissent; pas un sou de l'argent de 
l'État n'est employé à cette destination. Et non-seule- 
ment le roi et les grands fonctionnaires ont des tekyèhs, 
mais il en est de même de tout personnage riche, qu'il 
soit employé ou marchand. C'est en soi-même une action 
si sacrée et si méritoire que chacun, par ce motif et 
sans doute aussi un peu par gloire mondaine, cherche 
à s'en procurer les avantages pour ce monde et pour 
l'autre. Du reste, tous les moyens existent pour que non- 
seulement les riches, mais encore les plus pauvres des 
sujets, soient en état de participer aux mérites de la 
bonne œuvre. t 

Ainsi il y a les tekyèhs du roi et des grands, mais \ y 
a aussi ceux des villes. A Téhéran chaque quartier en 
compte plusieurs et on a soin de disposer toute place, 
grande ou petite, tous les carrefours, de manière à pou- 
voir servir aux représentations théâtrales. Ce n'est pas 

)*2 LES TfXITSS MT T1EATMS- 

as**-z. Les quartiers se cotisent pour acheter un terrain, 
ils  fcot construire, à leurs frais, on lekyèh plus ou 
moins  aste et bien approprié. U se trouve toujours quel- 
que àme pieuse qui. par testament, lègue quelque chose 
au tekjêh et lui constitue une rente. Le beau tekyèh de 
Wély-Khan. argentier du roi. un des plus vastes de la 
ville, a été doté par son fondateur de trente boutiques 
dans un des bazars les plus fréquentés, et le revenu des lo- 
cations est employé à son entretien et aux frais des repré- 
sentations. Quelquefois on donne ou on lègue des étoffes, 
des châles, des ustensiles de toute espèce aux tekyèhs. 
On leur constitue ainsi une sorte de trésor qui, placé 
sous la sauvegarde de la religion, est aussi sacré que les 
bien» des mosquées et des collèges. Détourner d'une fa- 
çon quelconque le plus petit objet appartenant à un 
tekyèh est un sacrilège honni. En outre, au moment 
du moharrem, chaque propriétaire de tekyèh, fût-ce le 
roi lui-môme, chaque partie de quartier représentée par 
un rishséfyd ou doyen, fait un appel aux serviteurs, aux 
ami*, aux voisins, pour qu'ils aient à prêter tout ce qu'ils 
poKHèdent de beau, de rare ou de curieux, afin d'augmen- 
ter l'éclat des représentations. Chacun aussi contribue 
de son argent; on accepte tout, si peu que ce soit, afin 
que les pauvres aient le même mérite que les riches, et 
il fuut être bien pauvre pour ne rien donner. La diver- 
gence d'opinions religieuses n'a rien absolument à voir 
Ici. J'ai vu des nossayrys qui ne croient pas même au 
Dieu personnel, à plus forte raison à son prophète et à la 
famille du prophète, aussi passionnés pour les tazyèhs 
quu n'importe quel dévot musulman. Si Ton n'aime pas 
clan* le» Imams le personnage sacré, on adore ea eux la 
Perw, on déplore en eux les anciens malheurs du pays. 

LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 383 

On ne s'est jamais fait scrupule de me demander des 
chevaux, des tapis, des châles, des habits, des flambeaux, 
des lampes. Il ne venait à personne l'idée que je pusse 
avoir un motif de refuser, puisé dans la différence de 
religion. Pour les grands tekyèhs, comme celui du roi 
ou celui de l'argentier Wély-Rhan dont je parlais tout à 
l'heure, des personnages importants se chargent de déco- 
rer à eux seuls une loge. Il en résulte de grandes riva- 
lités à qui fera. la plus belle, et comme le génie courtisan 
met tout à profit, on cite un grand marchand, Hadjy Aly, 
homme puissamment riche, qui, tous les ans, orne à ses 
frais une loge au tekyèh royal pour une somme de plu- 
sieurs milliers de tomans, et après les fêtes, au lieu de 
reprendre ses richesses, les offre respectueusement à 
Sa Majesté. 

Les petits tekyèhs ne contiennent guère que de deux à 
trois cents spectateurs. Mais il en est d'autres, comme 
celui du Sipèhsalar et de Wély-Rhan, et celui du quar- 
tier de Sertjeshmèh, qui ont des places disponibles pour 
deux ou trois mille personnes au moins. Tous sont ab- 
solument publics; y entre qui veut : le mendiant le plus 
déguenillé, comme le plus grand seigneur, s'y présente 
librement et s'y asseoit sans qu'on le reprenne. Le mé- 
rite des organisateurs du tekyèh est d'autant plus grand 
aux yeux de Dieu, qu'ils se sont plus préoccupés de pro- 
curer à l'homme du plus bas étage, à la mendiante la plus 
sordide, au petit enfant vagabond, la plus grande somme 
de jouissances possibles. Sans doute les personnages 
riches et puissants occupent les premières places, non 
pas celles d'où l'on voit le mieux, parce qu'on voit égale- 
ment bien de partout, mais celles qui sont les plus or- 
nées. Cependant quand ces places distinguées sont vides, 

384 LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 

on ne met pas le moindre obstacle à ce que la canaille 
s'y établisse, et on la voit, sans scandale, installer ses 
haillons sur les tapis de Faroun, sur la soie et le velours. 
11 faut, d'après l'idée même de l'institution, qu'il en soit 
ainsi . On en est quitte après pour brosser et épousseter ; ce 
qui est perdu pour la bourse est gagné pour la conscience. 
Avant que la représentation commence, il se passe 
quelquefois deux heures en préparatifs. Ces heures sont 
employées par les processions qui se succèdent, les 
danses, les prières, les cantiques, e£ de longues inter- 
ruptions pendant lesquelles on fait circuler dans la foule 
des rafraîchissements. Les domestiques principaux des 
grandes maisons, qui sont en Perse les plus fiers des 
hommes, se prêtent avec empressement à servir les der- 
nières gens du peuple. Ils circulent entre les rangs por- 
tant du café; des jeunes gens de famille, souvent des 
hommes faits, vêtus avec élégance ou richesse, mais en 
grand deuil, portent de leur côté des sorbets à la glace et 
en donnent à qui en demande. Des vieillards sévères, de 
riches marchands, des mirzas importants, se promènent 
parmi les coureurs du bazar, tenant à la main des fioles 
pleines d'eau de rose, et ils en versent sur des mains, 
sur des barbes, sur des têtes qui auraient encore plus 
besoin de faire connaissance avec l'eau. Des kalians d'or 
et d'argent passent d'un soldat à un portefaix, et ce qui 
est plus étonnant peut-être, c'est l'ordre parfait, la tran- 
quillité polie qui régnent au milieu de ce peuple. Non pas 
qu'il n'y ait de temps en temps quelques querelles, mais 
elles sont immédiatement étouffées par la désapprobation 
évidente de la galerie. Quand, par hasard, on juge que les 
choses vont un peu trop loin, on fait sortir le perturba- 
teur et 1 ordre se rétablit aussitôt. La police n'a rien à 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 385 

faire ici. C'est le propriétaire ou le doyen du lieu qui 
la remplace et qui, assumant aux yeux de l'autorité ad- 
ministrative la responsabilité de ce qui se passe chez lui, 
juge lui-même et sans appel. Je n'ai jamais vu ce qui 
s'appelle un tumulte. Laissons maintenant les jolis jeunes 
gens, les pages du roi, les majors de l'armée, le dos 
chargé d'un ravyah de cuir, distribuer eux-mêmes de 
l'eau à la ronde, en souvenir de la soif dont les martyrs 
de Rerbela ont tant souffert; laissons les Rhans se pro- • 
mener nu-pieds en mémoire de ce que les imams ont 
manqué de tout, et tâchons de donner une idée aussi 
vive que possible de ce qu'est la salle de spectacle dans 
laquelle nous nous trouvons. Sans doute il en est de 
mesquines et de pauvres ; je prendrai, pour la décrire, 
une des plus belles. 

C'est un parallélogramme pouvant contenir, comme je 
l'ai dit plus haut, de trois à quatre mille personnes. Ce 
n'est pas encore là le dernier terme de la magnificence. 
On célèbre à Ispahan des tazyèhs auxquels assistent de 
vingt à trente mille spectateurs; mais la mesure à laquelle 
je m'arrête ne laisse pas que de se prêter déjà à beaucoup 
de pompe. Au centre de l'espace s'élève, aune hauteur de 
quatre à cinq pieds, une plate- forme, appelée sakou, 
construite en briques cuites, et accessible à ses deux 
extrémités par deux rampes un peu raides, larges de cinq 
pieds environ. Autour du sakou, des poteaux teints en 
noir soutiennent de longues gaules horizontales, éga- 
lement noires, qui portent des verres de couleur et des 
lanternes destinées aux illuminations de la nuit. Car les 
représentations ont lieu de jour, et l'on réserve pour la 
soirée la plus grande partie des sermons, des chants et 
des danses. Des mâts gigantesques, plantés au milieu 

8Î 

386 LES TERYÈHS OU THÉÂTRES. 

du parallélogramme, et dont quelques-uns posent sur le sa- 
kou, soutiennent une tente ou velarium dont tout l'édifice 
est enveloppé, et qui défend rassemblée du soleil en été et, 
en hiver, de la neige et de la pluie, car les mois lunaires 
sont, comme on sait, ambulatoires et promènent leurs 
fêtes sous toutes les saisons. Ces mâts sont, jusqu'à une 
certaine hauteur, enveloppés de peaux de tigres et de pan- 
thères, pour rappeler le caractère violent des scènes 
qui vont se passer. Des boucliers d'acier ou de peau 
d'hippopotame sont attachés aux mâts, et, derrière chacun 
deux, se croisent un sabre nu et un drapeau. Voilà le 
théâtre proprement dit, et de tous les côtés, de tous les 
coins de l'immense espace, on le découvre entièrement. 11 
n'y est guère question de décors dans le sens où nous l'en- 
tendons. Le récit avertit les spectateurs qu'ils sont dans 
un camp, dans un champ, dans une chambre, à Médine, 
à Damas ou à Kerbela; c'est à eux à se servir de leur 
imagination de façon à se contenter. 11 arrive môme que 
sur le sakou plusieurs lieux fort distants se trouvent ré- 
unis. Cela ne choque personne ; la convention théâtrale est 
poussée à ses plus extrêmes limites. S'agit-il de représen- 
ter le Tigre, on place au milieu du sakou un grand bassin 
de cuivre, et qui que ce soit ne songe à réclamer contre 
cette indication si sommaire. Le public montre absolu- 
ment la même souplesse d'esprit et la même richesse 
d'imagination que nos enfants, lorsque, jouant à la ma- 
dame, ils font des maisons avec des chaises. Mais si les 
décorations manquent, tous les autres accessoires, tout ce 
tout ce qui a un rapport direct et immédiat avec l'action, 
est rigoureusement donné. On s'en apercevra quand il 
sera question des pièces. 
En face du sakou, dans le sens de la longueur, est 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 387 

une loge soutenue par un échafaudage appliqué contre le 
mur et s' élevant à une quinzaine de pieds. On y parvient 
par quatre ou cinq degrés très-exhaussés, afin de ne pas 
trop empiéter sur la largeur. Le mur, l'échafaudage et les 
degrés sont couverts de riches tapis, de tentures en soie, 
d'étoffes de Benarès brodées d'or et d'argent, de châles de 
Cachemire et de Rerman ; de tout côté pendent des lustres 
en cristaux de couleur, venus de Bohême, et s'étalent 
des vases de porcelaines de Chine et d'Europe, des gra- 
vures et des lithographies, des glaces à profusion, parmi 
lesquelles beaucoup ont été apportées autrefois de Venise. 
Dans la loge et sur les différents degrés sont placés de 
somptueux coussins et des fauteuils. Cette loge, ou, comme 
on dit, ce lâgnumâ, est une annexe du sakou. Dans beau- 
coup de pièces où certains personnages doivent être mis 
plus particulièrement en évidence, on se sert de ce tâ- 
gnumà. Alors les acteurs vont et viennent du sakou jus- 
que là en se jettant en bas de la plate-forme malgré son 
élévation. Les spectateurs s'empressent de les aider à y 
remonter quand il y a lieu. Us sont en effet à portée, 
car à l'exception du sakou et de la loge, plus un espace 
de trois ou quatre pieds que l'on s'efforce de conserver 
libre autour de la plate-forme, tout le reste appartient au 
public. Il s'asseoit où il veut, où il peut. 

Aux deux côtés de la loge réservée, sur toute l'étendue 
de la paroi, et de même à l' opposite, ce ne sont que loges 
plus ou moins richement meublées et ornées, suivant le 
goût et les moyens des propriétaires ou les ressources du 
tekyèh, mais partout les briques et la chaux disparaissent 
sous de splendides étoffes, sous les châles les plus pré- 
cieux. Des pyramides de porcelaines, depuis les plus 
énormes potiches de Canton jusqu'aux petites tasses à café, 

3K* LES TEIYEHS OU THÉÂTRES. 

s'accumulent sur des tréteaux couverts de cachemires ; un 
monde de lampes et de lanternes en cristal, de lustres 
apportés à grands frais par le commerce, de tableaux 
européens et de lithographies coloriées représentant les 
sujets les plus divers, sétagent. se mêlent, se choquent, 
pendent de tous les côtés. Les piliers en bois, recouverts 
de châles rouges de Kerman,sont entourés de rubans d'or 
et d'argent ouvragés. Le sol disparait sous les tapis du 
Kurdistan et les feutres d Ispahan et de Yezd. A Tune des 
extrémités du parallélogramme, plusieurs rangs superpo- 
sés de balakhanèhs ou loges véritables, non plus tempo- 
raires, mais faisant partie de la construction, étalent leurs 
devantures en bois travaillé et comme ciselé, et tout cela 
est rempli de monde; à l'autre extrémité s'ouvre ce que 
nous appellerions, nous, un théâtre : c'est absolument la 
disposition d'une scène européenne, sauf qu'il n'y a pas de 
coulisses. Ici le peuple s'entasse assis sur les talons. Tout 
cela est-il beau, classiquement beau, froidement et réguliè- 
rement beau? Assurément non; mais plutôt que de cher- 
cher ici le classique, mieux vaut s'en aller de suite. Ce n'est 
pas beau, mais c'est magnifique, somptueux, imposant, 
plein de contrastes, frappant par les oppositions, en har- 
monie complète avec le public, avec l'ordre d'idées auquel 
cela doit sa naissance, avec le but proposé. Il est impos- 
sible de ne pas être saisi d'un tel aspect, très-remué, très- 
ému, et de ne pas se dire instinctivement que tout ici est 
pris au sérieux. 

J'ai dit que les acteurs formaient une classe estimée. 
Les moullas savants et rigides les condamnent sans doute 
ot auraient peu de peine à démontrer à des auditeurs im- 
partiaux que l'œuvre de ces acteurs constitue une vé- 
ritablo et dangereuse hérésie. Mais le peuple n'écoute 

LES TEKïEfiS «C TfiLlTïia. Wt 

représentées par de jeunes enfant as✠à *i**K -iw!'»^ 
vert , drapées de voiles en mouattlû* de Ikcarè britte 
de grandes et lourdes fleurs f*r et  arzwat «r «tes 
fonds rouges, bleus, verts. oran?** : ^ut resplendir. 
scintille, papillote aui yeai. Mais ces femmes sont 
odieuses à la foule, parce que, an moment ou le isnerai 
de Yézyd , Ibn-Sayd . lui amène, enchaînées . les saintes . 

captives de Kerbela, elles se lèvent et leur jettent de* ; 

pierres. Voilà pour le costume. j 

La tenue en scène n'est l objet d'aucun calcul ai d'au- { 

cune règle. Comme l'acteur est vu de tous les côtés â la ! 

fois, il lui est inutile d'étudier une façon particulière- ! 

ment favorable de se poser devant le public. Il se pré- 
sente comme il peut , simplement . avec la dignité ou la j 
grâce, le geste commun ou la maladresse qu'il a plu au 1 
ciel de lui départir. Mais comme l'acteur est, aussi bien  
que le public, pénétré de l'importance de l'acte qu'il ! 
accomplit, qu'il se respecte dans son personnage et qu il 
joue de tout son cœur, il résulte aussi de cela des effets par- 
ticuliers. Il est sous le charme ; il y est si fort et si abso- 
lument que Ion voit presque toujours Yézyd lui-même, 
et V indigne Ibn-Sayd, et l'infâme Shemr, au moment ou 
ils profèrent les plus sanglantes injures contre les Imams 
qu ils vont égorger ou contre leurs femmes qu'ils mal- 
traitent, fondre en larmes et articuler leurs rôles au mi- 
lieu des sanglots. Cela n'étonne ni ne choque le public. 
( t ui, au contraire, à cette vue, se frappe la poitrine . lève 
les bras au ciel en invoquant Dieu et redouble ses gémis- 
sements. Mais il arrive souvent aussi que, sons la con- 
viction immédiate du caractère qu'ils ont revêtu, les ac- 
teurs s'identifient à vue dœil avec leurs personnages et 
quand la situation les emporte, on ne peut pas dire qu ib 

390 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

s'habillait la famille du Prophète, dans laquelle l'austé- 
rité et la pauvreté étaient pourtant des vertus notoire- 
ment affichées; mais, sur ce point, il s'agit ici de satis- 
faire à l'idéal d'une nation qui n'a rien en elle de la so- 
briété arabe. 

Il est un tazyèh où l'on représente la cour de Yézyd. 
Alors , et avec plus de vraisemblance , les organisateurs 
de la représentation s'en donnent à cœur-joie pour éta- 
ler toute la splendeur et la magnificence possible. Les 
familles riches du quartier se mettent elles-mêmes à con- 
tribution et prêtent ce qu'elles ont de plus beau. Le sakou 
est tout entier recouvert de riches tapis ; une vaste table est 
placée au milieu, comme c'est d'usage dans les grandes 
réceptions des plus puissants seigneurs, et disparait sous . 
les porcelaines, les plateaux d'argent, les vases émaill$s, 
les cristaux remplis de bonbons et de confitures. Sur le 
tàgnumà réservé au théâtre, assise sur les splendides 
étoffes de la Syrie , de la Perse , du Turkestan , de l'Eu- 
rope et de l'Inde, telles que nous les avons décrites tout 
à l'heure, s'élève, comme une pyramide étincelante, la 
cour entière de Yézyd. Le khalife est au sommet, assis 
dans sa gloire, vêtu d'une robe d'or ; à ses côtés sont des 
pages que l'on choisit parmi les plus jolis enfants de 
quinze à dix-huit ans, et que l'on couvre de pier- 
reries : leurs bonnets en sont brodés; leurs jolis visages 
sont entourés de ces cordons de perles et d'émeraudes 
ou de rubis qui forment une des parures les plus pi- 
quantes des femmes persanes; leurs doigts sont chargés de 
bagues. Au tekjèh du roi, toutes les richesses de la cou- 
ronne sont employées de la même manière, et les servi- 
teurs de Yézyd portent sur eux la valeur de plusieurs 
xriiJJions de tomans. Puis on voit ses femmes, également 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 391 

représentées par de jeunes enfants, assises à visage décou- 
vert , drapées de voiles en mousseline de Benarès brodés 
de grandes et lourdes fleurs d'or et d'argent sur des 
fonds rouges, bleus, verts, orangés : tout resplendit, 
scintille, papillote aux yeux. Mais ces femmes sont 
odieuses à la foule , parce que , au moment où le général 
de Yézyd , Ibn-Sayd , lui amène, enchaînées , les saintes 
captives de Kerbela , elles se lèvent et leur jettent des 
pierres. Voilà pour le costume. 

La tenue en scène n'est l'objet d'aucun calcul ni d'au- 
cune règle. Comme l'acteur est vu de tous les côtés à la 
fois, il lui est inutile d'étudier une façon particulière- 
ment favorable de se poser devant le public. Il se pré- 
sente comme il peut , simplement , avec la dignité ou la 
grâce, le geste commun ou la maladresse qu'il a plu au 
ciel de lui départir. Mais comme l'acteur est, aussi bien 
que le public, pénétré de l'importance de l'acte qu'il 
accomplit, qu'il se respecte dans son personnage et qu'il 
joue de tout son cœur, il résulte aussi de cela des effets par- 
ticuliers. Il est sous le charme ; il y est si fort et si abso- 
lument que l'on voit presque toujours Yézyd lui-même, 
et l'indigne Ibn-Sayd, et l'infâme Shemr, au moment où 
ils profèrent les plus sanglantes injures contre les Imams 
qu'ils vont égorger ou contre leurs femmes qu'ils mal- 
traitent, fondre en larmes et articuler leurs rôles au mi- 
lieu des sanglots. Gela n'étonne ni ne choque le public, 
qui, au contraire, à cette vue, se frappe la poitrine , lève 
les bras au ciel en invoquant Dieu et redouble ses gémis- 
sements. Mais il arrive souvent aussi que, sous la con- 
viction immédiate du caractère qu'ils ont revêtu, les ac- 
teurs s'identifient à vue d'œil avec leurs personnages , et 
quand la situation les emporte, on ne peut pas dire op,'U& 

VM LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

jouent, ils sont ce qu'ils figurent avec une telle vérité, un 
emportement si complet, un çubli si entier d'eux-mêmes, 
qu'ils arrivent à une réalité tantôt sublime, tantôt ef- 
frayante, et développent dans l'âme des auditeurs, déjà 
si impressionnée, ces passions qu'il m'a toujours paru 
souverainement ridicule de chercher dans les pièces 
en papier de nos auteurs tragiques : la terreur, l'ad- 
miration et la pitié. Alors rien n'est guindé, rien n'est 
faux, rien n'est conventionnel; c'est' la nature même, 
c'est le fait qui parle. Je ne dirai pas que rien n'est 
vulgaire; car, en aucune chose, je n'ai jamais aperçu 
la vulgarité en Asie; mais je dirai que rien ne peut 
retirer l'esprit de la hauteur où ces acteurs le transpor- 
tent, rien, pas même le peu de soin qu'ils appor- 
tent à supprimer des gestes ou des intonations de 
voix dont ils usent dans les habitudes de la vie ordi- 
naire. Je pense que les personnes qui se sont rendu 
compte de ce qui distingue le sublime réel du su- 
blime théâtral, et la majesté d'un Mérovingien de celle 
de Louis XIV, comprendront aisément ce que je veux 
dire. 

Les personnages de la famille de Housseïn ne quittent 
jamais la scène que pour aller combattre et mourir. Il y 
a une raison à cela : c'est qu'ils sont enfermés par l'ar- 
mée ennemie dans l'enceinte de quelques tentes, et que 
le public doit toujours avoir sous les yeux un signe vi- 
sible de cette terrible situation. Aussi, lorsqu'ils ne sont 
pas mêlés à l'action, ils s'assoient à l'écart, et alors on 
parle d'eux comme s'ils ne pouvaient pas entendre, sans 
recourir aux à parte. Il y a toujours un fauteuil sur la 
scène où s'assoient et l'Imam Housseïn, et le- héros par- 
ticulier du tazyèh; personne autre n'y prend place. C'est 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 393 

une façon de recommander un personnage au respect 
particulier du public. 

Un autre accessoire indispensable de tout tazyèh , c'est 
un tas de paille hachée où les acteurs puisent à pleines 
mains pour en porter, au besoin , une quantité suffisante 
à l'endroit du sakou où ils vont réciter leur rôle. Cette 
paille représente le sable du désert de Kerbela, et, à cha- 
que instant r dans les moments plus particulièrement tra- 
giques, les femmes, les jeunes gens et tes enfants de la 
Tente se répandent cette paille ou plutôt ce sable sur la 
tête, suivant l'usage antique encore en usage partout, en 
même temps qu'ils se frappent violemment de la main 
sur la cuisse droite. On sait donc, quand on voit r acteur 
qui va parler préparer devant lui un tas de paille, qu'il 
a un malheur nouveau à annoncer ou un discours déses- 
péré à tenir. S'il oubliait, par hasard, de se fournir de 
cet accessoire indispensable, le directeur de la troupe ne 
1 oublierait pas. Pendant tout le cours de la représenta- 
tion , ce directeur se tient sur le sakou , toujours présent 
et toujours agissant. Le manuscrit de la pièce à la main, 
il indique à chacun ce qu'il doit dire; il examine de 
temps en temps les rôles des plus jeunes enfants pour se 
bien assurer qu'ils ne vont pas commettre de fautes. 
Quand un héros, au moment d'aller livrer un combat sans 
espoir, doit, suivant l'usage oriental, s'envelopper dans 
son linceuii, le directeur est à côté de lui, le linceuil à 
la main , et le lui attache. Si le héros doit mettre le sabre 
à la main , le directeur lui tire son sabre du fourreau, 
tandis qu'il récite, et le lui remet. Il lui tient l'étrier pour 
le faire monter à cheval. Il va prendre par la main les 
plus jeunes acteurs et les place là où ils doivent être ' 
pour réciter; il se mêle de tout ouvettôvxvfttA,^ *X. 'A 

304 LES TEKYÊHS OC THÉÂTRES. 

a son rôle indispensable dans le développement du 

drame. 

J'imagine que, chez les Athéniens, le chorège primitif 
remplissait à peu près tous ces emplois, sans choquer 
davantage le goût . ni rien ôter à l'illusion. Le direc- 
teur persan, d'ailleurs, comme le chorège grec, est un 
personnage sacré par les fonctions qu'il remplit. On le 
considère avec respect; il n'est pas un intrus; presque 
toujours il est, non-seulement l'organisateur matériel de 
la fête, mais encore l'arrangeur et quelquefois Fauteur du 
poPme. 11 lui arrive, au milieu de l'action, de parler au 
public : il fait une sorte de commentaire rapide de 
ce qui est offert à la vue et à la piété des fidèles, il solli- 
cite la commisération et provoque les larmes, qui lui ré- 
pondent toujours. Souvent aussi, à défaut du Séyd Rou- 
zèh-khân, c'est lui qui dit les prières et qui raconte 
quelque anecdote inconnue touchant le martyre des 
Imams ou sur les prodiges qui ont eu lieu , qui ont lieu 
tous les jours à Rerbela, sur le théâtre de ce martyre. Ainsi 
le directeur n'est pas seulement un administrateur, c'est un • 
poëte sacré; il en a l'autorité, il en obtient le respect. On 
le qualifie, du reste, simplement d'Oustad, ou « Maître, » 
absolument comme un artisan. Son titre n'est pas plus 
relevé, et il n'en demande pas un autre, imitant en 
cela, dans une société si vieille, si corrompue, si rompue 
à toutes les prétentions, si fastueuse dans ses titres, la 
simplicité des époques jeunes où un grand peintre , un 
grand sculpteur ne sont que des maitres ymaigiers et des 
maîtres tailleurs d'images. Quand la représentation pro- 
duit un effet plus qu'ordinaire, il arrive souvent que le per- 
sonnage le plus émincnt de l'assistance honore, séance 
tenante et sans interrompre les acteurs , Toûstad ou di- 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES, 395 

recteur de la troupe d'une récompense éclatante ; car on 
n'applaudit pas, oi ne témoigne jamais une admiration 
venant de l'esprit : on pleure, on gémit , on se frappe la 
tête , et j'ai vu porter, au milieu des larmes, un châle à 
l'oustad, qui immédiatement l'a placé en écharpe sur son 
cou. 

Cependant, les acteurs ont aussi un genre de mérite qui 
les recommande d'une manière toute particulière à l'en- 
thousiasme direct du public : c'est la voix. Les drames, 
en effet, qui font les frais des tazyèhs, sont écrits en dialecte 
populaire. On n'y voit guère figurer de ces mots arabes si 
recherchés pourlesautres compositions, mais que l'homme 
du bazar, le soldat, les femmes ne comprendraient pas, et, 
au contraire, on y peut relever en foule les façons de par- 
ler les plus familières, les abréviations de mots les plus 
courantes, tout ce qui constitue, en un mot, la façon de 
parler commune et journalière. C'est ainsi que le théâtre 
grec a usé librement de ces atticismes, qui, préférés par 
les auteurs parce qu'ils appartenaient à la langue vi- 
vante, saisissable pour la foule, sont devenus depuis 
si doctes et de physionomie si abstruse, sous la plume 
des commentateurs. 

Ce langage est employé ici à construire des vers lyri- 
ques, courts et souples, chantés sur une sorte de mélopée 
assez savamment travaillée. Les cadences et les ports de 
voix y abondent. Ce qu'on a recherché, dans ce chant sans 
accompagnement, c'est l'imitation du rossignolde laPerse, 
dont les modulations sont plus simples que celles du nôtre, 
et d'un caractère très-mélancolique, et on les a mariées 
aux tons divers de la voix humaine qui se plaint et qui 
gémit. L'effet de ces chants est extrêmement pénétrant, et 
cause une impression si vive de tristesse, même lorsqu'on 

3!H LES TERYÈHS OU THÉÂTRES. 

n'entend pas les paroles, que l'on est ému malgré soi. Il 
y a aussi des duos, et quelquefois des chœurs, mais, sui- 
vant l'usage oriental, toujours à l'unisson. En général, les 
rôles les plus brodés de cadences sont ceux des person- 
nages principaux , et pour cette raison, comme pour bien 
d'autres, ils sont tenus par les meilleurs chanteurs de la 
troupe. Le public connaît bientôt les noms de ces virtuo- 
ses, et on les demande beaucoup. Chaque troupe cherche 
à les attirer, et les paye de son mieux. Mais ce sont seule- 
ment les personnages importants du drame, les Imams 
et les saints, et les prophètes et les anges, qui chantent. 
Les personnalités odieuses comme celles d'Ibn-Sayd, Yé- 
zyd, Shemr, ne chantent pas. Elles déclament seulement; 
c'est un élément de variété introduit dans le poëme, et qui 
produit un effet analogue à la prose dans les pièces de 
Shakespeare. 

Maintenant, il faut mentionner une certaine catégo- 
rie d'acteurs qui ne le sont pas, et qui produisent sur 
le public un effet extraordinaire. Ce sont de petits en- 
fants de trois à six ans, souvent des petites filles apparte- 
nant à des familles importantes, qui montent sur le sakou, 
accompagnés de leurs lélèhs ou gouverneurs, et viennent 
figurer dans la famille des Imams. Rien ne semble plus 
méritoire aux yeux du peuple, et ne saurait attirer plus de 
bénédictions sur les enfants et sur les parents eux-mêmes 
que cette sorte de consécration, qui, en les mêlant d'une 
manière à la fois fictive et réelle à la famille des saints, 
leur en donne, en quelque façon, au moins par reflet, le 
caractère. Danstous les cas, rien n'est plus touchant que de 
voir ces bébés, vêtus de robes de gaze noire à larges man- 
ches, la tête couverte de petits bonnets noirs ronds, bro- 
dés d'argent ou d'or, s'agenouiller sur le corps de l'acteur 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 397 

qui remplit le rôle du martyr du jour, l'embrasser, et de 
leurs petites mains, se couvrir de paille hachée en guise de 
sable, en signfe de douleur. Ces enfants peuvent se por- 
ter là avec l'intérêt qu'un jeu inspire à leur âge ; mais ils 
ne croient pas jouer, et sont évidemment remplisdu senti- 
ment qu'ils accomplissent un acte grave et important. Il est 
douteux qu'ils comprennent bien nettement ce qu'ils font, 
où ils sont, ce qu'ils représentent; ils sont trop jeunes; 
mais ils comprennent en gros que ce qu'on leur fait faire 
est triste et solennel. Ils se tiennent, se donnant la main 
ou bien seuls, à la place qu'ils doivent occuper ; ils reçoi- 
vent, les bras croisés, dans l'attitude du respect, les bé- 
nédictions de l'Imam Housseïn ; ils sont graves et sérieux 
dans leurs petites physionomies ; rien ne les distrait ni 
ne les trouble , et ce grand public qui les entoure , qui 
gémit, qui pleure, qui se tourmente, ne semble pas exis- 
ter pour eux. 

J'ai vu une petite fille de quatre ans, très-jolie, appar- 
tenant à des parents considérables, fort dévots aux Imams, 
faire plus que de figurer sur le sakou : elle avait appris 
des vers, remplissait un rôle actif dans la pièce, insulta 
Yézyd, fut martyre et couchée sur une planche comme 
morte, et, se tenant bien immobile, les yeux fermés, 
fut portée autour du tekyèh en grande pompe, sans 
être aucunement interdite. Elle mettait dans son jeu 
une ardeur singulière, et quand on me l'amena ensuite, 
dans les bras de son lélèh, elle s'intimida pour la pre- 
mière fois. 

Mais c'est assez expliquer; il faut montrer. Le tekyèh 
est plein jusqu'au comble. C'est au mois de juin , à la 
fin. On étouffe sous la tente immense. La foule prend des 
sorbets, du café, fume deskalians. Un derviche monte sur 

23 

3i)8 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

le tekyèh et chante un cantique. Les battements de poitrine 
l'accompagnent. La voix est peu entraînante, l'homme 
a l'air fatigué, il ne produit pas d'impression, et les 
chants languissent. Il parait le sentir, il s'arrête, descend 
du sakou et disparait. Le silence allait renaître, quand 
un grand et gros soldat du régiment de Maragha, un Turk, 
saisit brusquement l'air d'une voix de tonnerre, en frap- 
pant à coups redoublés sur sa poitrine résonnante. Un 
autre soldat, un autre Turk, mais du régiment de Kara- 
bâgh, aussi déguenillé que lui, ramasse le second verset; 
les battements de poitrine reprennent avec précision. Pen- 
dant ving-cinq minutes, la foule haletante est entraînée 
par ces deux hommes, et se meurtrit à tour de bras. L'air . 
monotone, mais fortement rhythmé la grise. Elle se 
frappe de son mieux ; c'est un bruit sourd, profond, ré- 
gulier, résolu, mais qui ne suffit pas à tout le monde. 
Un jeune nègre, dont les apparences dénotent un 
hammal, ou portefaix, se lève debout, au milieu de la 
multitude assise sur les talons; il jette son bonnet 
et chante à pleine voix, faisant tomber ses deux poings 
en cadence sur sa tête rasée. Il était à une dizaine 
de pas de moi, et je suivais tous les mouvements 
de sa figure; il devint bientôt de couleur cendrée, et 
ses lèvres parurent d'un violet pâle; plus il se décolo- 
rait, plus il s'animait, criant et frappant comme sur une 
enclume. Il continua ainsi pendant dix minutes environ ; 
mais les deux soldats n'en pouvant plus et ruisselant de 
sueur, le chœur, qui n'était plus guidé ni enlevé par ces 
voix précises et puissantes, le chœur commença à hésiter, 
à se troubler; une partie des voix se turent, et le nègre, 
comme si tout appui matériel lui eût manqué, ferma les 
yeux et s'affaissa sur son voisin. Chacun parut éprouver 

LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 399 

pour lui beaucoup de compassion et de respect. On lui 
mit de la glace sur la tête et on lui apporta de l'eau. I£ais 
il était évanoui, et il fallut du temps pour le faire reve- 
nir. Quand on y eut réussi , il remercia avec douceur et 
politesse tous ceux qui lui avaient donné des soins. 

Cependant, aussitôt que le silence se fut un peu rétabli, 
un bomme vêtu d'une robe de coton vert monta sur le 
sakou. Il n'avait absolument rien de remarquable dans sa 
personne, et semblait n'être autre chose qu'un bakkal, ou 
épicier du bazar. Non-seulement il était fort négligé et 
fripé dans son accoutrement, mais sa figure, très-ordinaire, 
ne montrait rien autre chose qu'une barbe médiocrement 
fournie, assez longue et mal peignée, et cette expression 
d'intelligence narquoise et d'imagination sophistique qui, 
chez le commun des Persans, tient la même place que 
chez nous le gros bon sens. La main gauche passée dans 
sa ceinture, d'un air pédant, il étendit la droite sur le 
bord du sakou, d'un air de professeur, en ayant soin de 
n'allonger que trois doigts, et adressa ces paroles à la 
foule : 

« Vous voilà donc bien satisfaits, musulmans, d'être 
assis à votre aise, à l'ombre, et vous vous figurez déjà le 
Paradis tout grand ouvert. Savez-vous ce que c'est que le 
Paradis ? C'est un jardin, sans doute ; mais vous n'avez pas 
l'idée d'un pareil jardin. — Vous me direz : « Père, dis com- 
ment il est. » — Croyez-vous que je l'ignore? Je n'y suis 
point allé sans doute ; mais assez de prophètes en ont parlé, 
et des anges en ont apporté des nouvelles. Je me bornerai 
pourtant à vous dire que tous les gens de bien y tiendront à 
l'aise, car il a trois cent trente mille zers de longueur. Si 
vous ne m'en croyez pas, informez-vous 1 Quant à être 
parmi les gens de bien, je vous déclare u'\ & 3tâS&.*& 

400 LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 

pour cela de lire le Koran du Prophète (que le salut de 
Dieu soit sur lui et la bénédiction) I II ne suffit pas de faire 
tout ce qu'ordonne ce livre divin ; il ne suffit pas de venir 
pleurer aux tazyèhs, comme vous faites chaque jour, vous 
autres fils de chien, qui ne savez rien d'utile ; il faut encore 
que vos bonnes œuvres (puissiez-vousen accomplir 1 mais 
j'en doute beaucoup), vous les exécutiez au nom et pour 
l'amour de Housseïn. C'est Housseïn, musulmans, qui est 
la porte du Paradis ; c'est Housseïn, musulmans, qui sou- 
tient le monde ; c'est Housseïn, musulmans, par qui a lieu 
le salut! Criez Hassan, Housseïn 1 » 
Toute la foule crie : ô Hassan I ô Housseïn I 

— « C'est bien. Et maintenant encore une fois : » 

— Hassan! 6 Housseïn I 

« — Priez Dieu toujours qu'il vous maintienne dans 
l'amour de Housseïn. Allons, criez à Dieu I » 

Toute la foule lève les bras en l'air d'un seul mouve- 
ment, et crie d'une voix sourde et prolongée : 

— Ya Allah! ÔDieu! 

Le père Maillard ou le Petit Père André ne prêchaient 
pas autrement. Cet homme, vulgaire dans ses façons, 
pouvait passer pour éloquent à sa manière. Il avait du 
mordant dans la voix, dans l'œil, dans le geste, et le pu* 
blic, d'ailleurs, était si aisé à saisir! 

Le discours continuait quand un roulement de tam- 
bours, un sifflement de fifres, des éclats de trompettes 
et de clairons vinrent l'interrompre, et, la voix pom- 
peuse des kernas résonna, dominant tout. Le prédicateur 
descendit du sakou et disparut. Il faut savoir que les 
kernas sont de longues trompettes de cuivre de cinq à 
six pieds de long, dont on tire un son qui s'entend à des 
distances considérables, el cçai ne saurait se comparer 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 401 

qu'au bruit d'une cloche. Ordinairement, deux ou trois 
kernas mugissent ensemble : c'est un carillon. Djemshyd 
a, dit-on, inventé le kerna; 1q faire sonner est le pri- 
vilège du roi et des princes, et partout où se trouve un 
personnage d'un tel rang, on entend retentir ce bruit so- 
lennel, le matin et le soir. Les tazyèhs étant consacrés aux 
Imams ont le même privilège souverain. Le bruit du 
kerna et celui des instruments guerriers de la musique 
d'un régiment annonçaient donc l'arrivée des acteurs et le 
commencement de la pièce. Je vais la faire jouer ici pour 
que le lecteur soit juge de l'importance que j'attribue aux 
tazyèhs. Il s'agit de la pièce intitulée : les Noces de Kassem.. 
Il y a plusieurs jours déjà que la famille de l'Imam 
Housseïn, que l'Imam lui-même est investi dans son 
camp, au milieu du désert de Kerbela, par les troupes 
syriennes et les traîtres habitants de Roufa. Aucun moyen 
n'existe d'échapper à la mort ; plusieurs des Imams ont 
péri : Abbas, Aly-Ekbèr, fils de l'Imam Housseïn, et ses 
deux petits frères. Le désespoir est dans les tentes. 
L'Imam Housseïn, se précipitant dans la mêlée, a rap- 
porté le corps de son fils et l'a rendu à Omm-Ley}a, sa 
femme ; mais il n'a pas rapporté d'eau et les enfants et 
les femmes meurent de soif. Cette situation va finir dans 
le sang, car Ibn-Sayd, le général de Yézyd, Shemr, le 
plus féroce de ses lieutenants, et l'odieux Azrek, resser- 
rent de plus en plus le cercle de lances qui entoure le 
campement, et ils viennent, à chaque heure, l'un ou 
l'autre, insulter à l'impuissance et à la misère des Imams. 
Kassem, fils de Hassan, lequel a été empoisonné à Mé- 
dine par Yézyd, et neveu de Housseïn, exaspéré par 
la mort de son cousin Aly-Ekbèr qu'il aimait tendrement, 
brûle d'aller se battre à son tour, et, à son tour % la mv 

4(02 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

rir comme ses intrépides parents. Ainsi, trois faits com- 
posent la situation : le carnage inévitable, les souffrances 
de la soif, la mort d'Aly-Ekbèr, tué la veille et dont le 
cadavre est étalé là sous les yeux des spectateurs. 11 ne 
faut pas perdre de vue qu'Aly-Ekbèr est de tous les jeunes 
gens de la tente le plus aimé des Persans, le plus exalté, 
le plus regretté ; car c'est le propre fils de l'Imam Hous- 
seïn : c'est le sang de la patrie. Les autres héros, comme 
Abbas, comme Abdoullah, comme Kassem, ne viennent 
qu'après lui. Au moment donc où débute la pièce des 
« Noces de Kassem, » l'impression la plus lugubre règne 
sur la scène : car, je le répète, le cadavre sanglant d'Aly- 
Ekbèr est là couché, à l'angle du sakou ; sa mère est as- 
sise à côté, vêtue et voilée de noir, et ce spectacle ter- 
rible n'est pas écarté un seul instant pendant toute la 
durée de l'action. ' 

Voici maintenant quels sont les personnages : 

L'Imam Housseïn, fils aine d'Aly et de Fathemèh, fille 
du Prophète. 11 est le khalife légitime, le prince et le chef 
des musulmans, traqué par l'usurpateur YézydJ qui a or- 
donné sa mort. 

Zeynèb, sa sœur, de père et de mère, l'Hécube des 
tazyèhs. 

Omm-Leyla, sa femme, la mère d'Aly-Ekbèr, la fille 
du dernier roi sassanide. On l'appelle ordinairement, aux 
environs de Rey, où elle est enterrée, Bibi Sheherbanou^ 
« Notre-Dame la Patronne de la ville, » parce que l'an- 
cienne capitale du nord de la Perse était sous son invo- 
cation. 

La mère de Kassem, veuve de l'Imam Hassan, empoi- 
sonné à Médine ; elle est venue vivre auprès de son beau* 
frère flpusseïn avec ses enfants. 

LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 403 

Zobeydèh, fille de Housseïn, à peine adulte, d'une 
beauté éblouissante. On l'appelle aussi Fathemèh, comme 
sa grand'mère et comme sa sœur, Fathemèh-Soghra ou 
« la Petite, » qui est restée à Médine. 

Abdoullah, le plus, jeune fils de Hassan, presque un 
enfant. 

Kassem, l'aîné des fils de Hassan, le neveu de Housseïn. 
Il a seize ans. Il n'est pas vêtu de cachemire et ne porte 
pas le turban comme les autres Imams ; mais il a sur la 
tête un casque doré, sur le dos une cotte de maille, et le 
sabre au côté. 

Ibn-Sayd, général des troupes de Yézyd. 

Shemr, officier sous ses ordres, le meurtrier des Imams, 
le plus détesté des hommes. Il est armé de toutes pièces, 
comme Kassem, et tient un bouclier. 

Enfin, des musiciens arabes, tels que ceux qui figurent 
ordinairement dans les noces, et des conducteurs de fu- 
nérailles, puis des palefreniers menant des chevaux ri- 
chement harnachés, et des porteurs soutenant une li- 
tière funèbre. 

A une des extrémités du sakou est le trône sur lequel 
s'asseoit l'Imam Housseïn. Vers le milieu, tous les mem- 
bres de sa famille sont assis par terre ; Omm-Leyla seule 
se tient à part dans le coin opposé, accroupie près du ca- 
davre d'Aly-Ekbèr. 

Les kernas, les tambours, les clairons, les trompettes 
et les fifres se taisent à un signe du directeur du théâtre, 
debout au milieu de la plate-forme. Le plus profond si- 
lence règne dans l'assemblée, et lejtazyèh commence. 

CHAPITRE XV 

LES NOCES DE KASSEH 

l'imam HOUSSEÏN. 

Dieul contemple le désastre dont le ciel et la terre 
sont frappés. 

Kerbela! vois comme mon âme en est oppressée. 

Qui donc , en écoutant le récit de pareils malheurs , 
pourrait ne pas pleurer sur cette lamentable histoire 1 

Contemplez le chagrin, les larmes; elles vont couler 
aussi .bien sur une noce que sur un deuil. 

Prophète bienheureux! Tune après l'autre, des dépê- 
ches de sang viennent de t'étre adressées ; lis-les toutes, 
et chacune séparément 1 . 

Et toi, Aly, dont Dieu est toujours satisfait, l'arbre de 
ta famille, cet arbre si superbe, le voilà, dans ton verger, 
courbé en deux, pliant sous le poids de la mort de tes fils. 
A peine étaient-ils devenus des jeunes gensl 

Housseïn; marche à la noce de ton cher Rassem, et 
regarde comme le sang remplace bien le henné aux mains 
etaux pieds de tes jeunes gens ! 

1. Ces dépêches de sang sont les âmes des Imams successivement 
martyrisés. 

406 LES NOCES DE KASSEM. 

ZEYNÈB (se levant). 

Fathemèh! du haut du Ciel,, contemple les combat- 
tants rassemblés à Kerbela. 

Contemple-nous, vois-nous ici, étrangers, sans sou- 
tiens, sans amisl 

Fathemèh, vois comme le manteau de la patience de 
notre cher Joseph, de notre Housseïn, est déchiré par la 
main de cette terrible Zelykha, le malheur! 

fille de l'apôtre de Dieu, viens à ta fille, dans ce triste 
désert de Kerbela ; considère comme le malheur s'appe- 
santit sur nous ! 

Fathemèh, regarde Housseïn, ton fils, réduit à l'im- 
puissance, se débattant entre les mains de ceux qui se di- 
sent les disciples de l'apôtre de Dieu. 

(Zeynèb se rasseoit.) 
KASSEM (se levant et se parlant à lui-même). 

Sépare-toi des femmes du harem, ô RassemI Recueille- 
toi un instant en toi-même, ô RassemI te voilà assis, 
et, dans un prompt avenir, tu vois le corps de Housseïn, 
ce corps si semblable à une fleur, tu le vois déchiré par 
les épines des flèches et des lances, ô RassemI 

Tu vivais, et il t'a fallu voir la tète et le corps d'Aly- 
Ekbèr tomber, séparés sur le champ de bataille, hélas! 

Lève-toi donc! obéis au testament de ton père : être 
égorgé, voilà ce qui t'attend, ô Kassem! 

Va, prends la permission du fils de Fathemèh, la meil- 
leure des femmes, et soumets-toi à ton sort, ô Kassem ! 

L'IMAM HOUSSEÏN (se parlant à lai-même). 

Hélas! l'orphelin de Hassan, les yeux pleins de larmes 
sanglantes, s'approche de moi. 

Le rossignol sans ailes du verger de Hassan gémit du 
fond du cœur. 

LES NOCES DE RASSEM. 407 

Zéphyr, en passant sur les cheveux de Rassem, tu 
deviens du musc; verse le parfum exhalé de la douleur 
du fils sur le tombeau du père. 

KASSEM (se parlant à lui-même). 

Dieul que ferai-je pour supporter cette douleur si 
pesante? 

Dieul que ferai-je, la lèvre ainsi desséchée par la 
soif, les cils humides? 

S'il faut penser à rendre mon âme, la vie est pire que 
la mort. 

Que ferai-je, après ce qui vient d'arriver à Aly-Ekbèr? 

Si Housseïn ne m'accorde pas la permission d'aller 
combattre, oh malheur! 

Que ferai-je alors, ô Dieu, en face de mon père Hassan, 
au jour de la résurrection?' 

Ma mère, lorsque je la verrai, au jour de la résurrec- 
tion, assise à côté de Fathemèh, que ferai-je, ô Dieu, de- 
vant elle, dans mon chagrin et dans ma honte? 

Tous mes parents sont partis pour aller comparaître 
devant le Prophète. 

Et moi, je n'irai pas aussi devant le Prophète! Eh! que 
ferai-je donc alors, ô Dieu? 

L'IMAM HOUSSEÏN (se parlant à lui-même). 

Sans compagnon, sans appui, que ferai-je, ô mon Dieu? 

Je suis seul et en face, voilà toute cette armée! Que fe- 
rai-je, ô mon Dieu? 

Me voilà sans frère, sans fils; mais, maintenant, que 
faire du fils de mon frère, ô mon Dieu? 

KASSEM (à l'Imam Housseïn). * 

Salut, ô seuil de l'honneur et de la grandeur célestes! 
Tu es le seuil du ciel et le ciel du seuil (de Dieu). 
Parmi les feuillets du martyrologe, tu es le plus su- 

408 LES NOCES DE KASSEM. 

blime. Du livre de la Création, ton histoire survivra éter- 
nellement. 

Un orphelin, un enfant sans père, le front baissé, pleu- 
rant, 

S'approche de toi avec une prière, 6 roi dont les anges 
sont les gardes. 

l'imam housseïn. 

Ame des deux du martyre ! lune brillante du second 
des septcieux! 

Soleil armé du lasso , lune armée de flèches et de 
lances ! 

perle unique et vierge du chaste abri de la mer de 
l'honneur! que viens-tu me dire? Parle à ton oncle gé- 
missant. 

KASSEM. 

lumière des yeux de Mohammed le tout-puissant, 6 
mon oncle I 

lieutenant d'Aly, le lion intrépide, 6 mon oncle 1 

Abbasa péri; Aly-Ekbèr a subi le martyre; te voilà 
sans guerriers et sans porte-étendard, ô mon oncle! 

Les roses sont passées, leurs boutons sont passés , le 
jasmin est passé, les pavots sont passés. 

Moi seul, je suis resté dans le jardin de la Foi, je suis 
l'épine, je suis le plus misérable, 6 mon oncle. 

Si tu es bon pour l'orphelin, voici le moment dé le 
montrer. Laisse-moi partir et aller combattre, 6 mon 
oncle. 

l'imam holsseïn. 

tendre, noble, fidèle, 6 mon enfant! ce que tu viens 
de dire a bouleversé mon cœur, 6 mon enfant! 6 toi qui 
qui as été la lumière des yeux de Son Altesse l'iraan Has- 
san, souvenir de la douleur de sa perte, 6 mon enfant! 

LES NOCES DE KASSEM. 409 

Ne me demande rien, n'insiste pas, ne me presse pas. 
C'est assez de douleur d'avoir perdu Aly-Ekbèr. 

KASSEM. 

toi, dont la poussière est ma couronne, prête l'oreille 
à ma prière. 

Éteins par l'eau du martyre le feu qui brûle mon être. 
Accorde-moi mon désir de boire à la coupe du sacrifice; 
car on a dit : « Quand la cruche est pleine, buvez et faites 
boire les autres. » 

l'imam housseïn. 

lumière de mes yeux, cesse tes supplicatious et ton 
insistance. Abandonne un instant tes plaintes. Par amour 
pour moi, prends pitié de l'état où je suis. Hélas 1 ô jeune 
homme (puisses-tu devenir un vieillard I) prête l'oreille 
aux conseils. 

KASSEM. 

souverain, ne cherche pas ma honte. La justice ne 
veut pas que ma vie et mon honneur restent ensemble. 
Que Kassem existe et qu' Aly-Ekbèr soit martyr, ohl plu- 
tôt que la terre recouvre ma tête et mon existence I Quoi I 
me voici, et lui, on l'a coupé en morceaux 1 Hélas I hélas I 
puis-je accepter un tel sort? Je suis l'esclave de sa maison, 
et ce que je veux est mon devoir. 

Roi, sois généreux pour le mendiant qui supplie à ta 
porte. Comme Rhezr, laisse-moi prendre pour ma part 
l'eau de l'existence éternelle. Vois comme, avec mes yeux 
en pleurs, j'ai la bouche desséchée par la soif I 

Jette un regard du côté des eaux de l'Euphrate céleste. 
Je meurs de soif : eh bien I accorde-moi, ô preuve de Dieu, 
un vase entier de l'eau de Selsebyl ; elle coule dans le 
paradis qui m'attend! 

410 LES NOCES DE KASSEM. 

L'IMAM HOU8SBÏ1I. 

Prends pitié de ma détresse, lumière de mes yeux; est- 
il bien que, moi qui suis roi, je t'obéisse? que moi, vieil- 
lard, dont les années sont diminuées, je demeure dans la 
vie? quelle justice! J'associerais à ta mère, à toi, à peine 
jeune homme, ma durée décrépite ! 

KASSBM. 

Dieu! tout cela ce sont des paroles. Mes plaintes me 
sont arrachées par mon désespoir. Être orphelin, c'est un 
malheur sans remède pour l'orphelin 1 Être orphelin, c'est 
un malheur éternel pour l'orphelin! Qu'ils étaient beaux, 
les jours que j'ai passés à Médinel mon pauvre père te- 
nait ma tête sur sa poitrine. Parla main de son affection, 
il me rendait heureux, il me faisait des caresses bien plus 
que trop. Et maintenant, hélas! hélas! je suis tombé 
dans la disgrâce de mon oncle! (S'adressant à l'assistance) O Mu- 
sulmans, Hassan, mon père, où est-il ? vous qui avez 
vos pères, être orphelin est un affreux désastre ! orphe- 
lin, mon malheur à moi est bien au-delà du malheur ordi- 
naire. 

LA MÈRE DE KASSEM (se letant et l'adressant à l'auditoire). 

nobles spectateurs! toute raison, tout sang-froid 
m'ont abandonnée ! Les cris de mon Kassem sont arrivés à 
mon oreille, (a Kassem) l'amour de l'âme de ta mère! ô 
mon fils! toi dont le père est mort, toi, l'enfant lié à mon 
cœur, pourquoi t'es-tu jeté sur le sein de la terre? Pour- 
quoi, dans une douleur extrême, as-tu déchiré ta chemise? 

KASSEM. 

Hélas! hélas! ma mère, mon chagrin est sans mesure. 
Un orphelin n'a que des peines. Quand un orphelin se 
trouve jeté dans le monde , ô ma mère, il faut que Dieu 
lui vienne en aide. Je suis allé, la tête basse, devant mon 

LES NOCES DE KÀSSEM. 4M 

oncle, pour demander à Son Altesse la permission d'aller 
combattre. Il m'a couvert de confusion aux yeux de mes 
amis. Puissé-je mourir! Il m'a chassé de sa porte. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Ne te plains pas de Son Altesse, lumière de mes yeux, 
puisque tu veux trouver la mort à sa suite. Le brevet du 
martyre, celui que Dieu accorde, ne saurait être décerné 
que sur l'ordre du sublime Imam. Il faut que ce document 
auguste soit marqué du sceau de soixante -douze témoins, 
tous des justes; parmi ces soixante douze, tu seras compté 
aussi. Toi, dans le monde alors incréé des Idées, tu as 
consenti jadis à tout ce qui t'arrive! sage, apprends 
maintenant, toi dont le cœur est brisé , que le destin de 
ton sang est fixé dans l'écrit que tu portes attaché à ton 
bras. 

(La mère de Kassem s'asseoit.) 
KASSEM. 

Gloire à Dieul ma lettre de délivrance, je la reçois I 
Gloire à Dieu 1 le certificat démon meurtre s'y trouve. 
(A rimam Honstein) cher oncle, voici Y orphelin revenu: 
aide-le. C'est ici le testament de mon père; crois ce qu'il 
ordonne, et contente-moi en l'exécutant. Mon père m'a 
accordé un titre de royauté, il me promet le martyre! 
Regarde cet écrit que je te présente, et délivre-moi de la 
servitude où tu me retiens. 

(Il lai remet le papier qui était attaché à son bras.) 
L'IMAM HOUSSEÏN (après avoir lu). 

Hélas! hélas! cet écrit ne me donne pas la vie. Mal- 
heur! malheur! voici le papier qui va verser le sang de 
mes jeunes gens! Dieu! ô mon frère, que mon existence 
serve de rançon à l'ordre sacré que tu m'imposes, mon 
Hassan I c'est un ordre sans réplique qui vient terminer 

442 LES NOCES DE KASSEM. 

ton chagrin, 6 Kassem ! maintenant, pour obéir tout à fait, 
nous allons tenir une assemblée de joie, et je te montrerai 
mon affection en faisant de toi mon gendre. 

KASSEM. 

Cher oncle, l'eau et la terre qui ont servi à former ton 
être n'étaient que bonté et affection. Réfléchis pourtant à 
ce que tu veux. Aly-Ekbèr git sur le sol, déchiré par l'en- 
nemi. L'image de la joie sous ce ciel qui est pour nous 
noir comme l'ébène!... mais il n'y en a rien, rien! Dans 
cette atmosphère de douleur, le temps d'une noce! mais 
il n'y en a rien, rien 1 Cependant, si tu l'ordonnes, com- 
ment pourrais-je désobéir? ton commandement est celui 
du Prophète, et sa voix est celle de Dieu. 
l'imam housseïn. 

mon enfant! c'est d'après l'ordre de mon frère que je 
te donne ma fille; je donne ma propre fille au fils de mon 
frère! Où sont maintenant Mohammed et Fathemèh et 
Hassan l'Élu? vous tous, du haut du ciel, regardez-nous; 
j'unis une lune resplendissante à un soleil rayonnant. Et 
maintenant, la parole dumoment estcelle-ci : « Quel douaire 
peut-on donner à cette heure? » Je remplacerai la splen- 
deur des parures par une autre splendeur. 

KASSEM. 

Je n'ai pas la force de rien ajouter à tes paroles. A une 
fille sans égale, comment proposerais-je d'offrir quoi que 
ce soit qui ait son égal ? Puisque tu me confies un corps 
animé d'une âme si pure, je lui livrerai tout à la fois ma 
vie et son essence même, l'essence de mon cœur, l'es- 
sence de mon âme , l'essence de mon esprit et de mon 
souffle, sans en rien diminuer, sans en rien garder: tel je 
suis, tel je me donne à Zobeydèh, bien entier; et cela, je 
sais prêt à le donner comptant. Ce que plus tard il faudra 

LES NOCES DE RASSEM. 413 

ajouter encore de ce que je puis avoir en moi, tout ce qui 
est réuni dans le coffre de mon corps, je l'apporterai de 
même sans réserve. Le collier, il lui en faut un; je lui . 
fournirai du sang de mon cou si jeune; un chapelet pour 
tenir à la main, elle l'aura en rubis rouges. Les jonchées 
que doivent fouler ses nobles pieds, je les ferai des lam- 
beaux de mon cadavre; et quant à des -dentelles, elle en» 
aura couleur de tulipe rouge, et des étoffes assez tache- 
tées, assez bigarrées! Si elle accepte mes dons, je suis 
content ; sinon, qu'elle prenne en gage ma tête et mon 
corps pour lui assurer l'avenir. Faut-il ici un garant qui 
réponde de moi? Je te donnerai l'Imam Hassan l'Élu, et 
Aly, dont Dieu est toujours satisfait, et avec eux le Pro- 
phète lui-même 1 

l'imam housseïn. 
Voilà des paroles qui viennent de l'âme. (A l'anditoire) Soyez 
témoins, vous tous, de cet excès d'infortune, soyez té- 
moins de cette noce de douleur. Deux planètes, Vénus et 
Mercure vont opérer leur conjonction. Soyez témoins de 
cette réunion d'une lune et d'un soleil. 

KASSEM (à l'auditoire). 

nouveaux mariés! soyez témoins de notre désespoir. 
Soyez témoins du chagrin des fiancés et de leur malheur. 
L'ornement de tête que je donnerai à la jeune fille sera 
composé des gouttes de ma gorge ouverte. Soyez témoins 
pour la perle que me livre l'écrin de la générosité 
deHousseïn. 

(Kassem ra s'asseoir sur un trône placé h l'autre extrémité du sakou.) 
L'iMAM HOUSSEÏN (à Zeynèb). 

triste Zeynèb, accablée de douleurs, 6 toi qui, hélas I 
est restée entre l'eau et le feu, voilà les moments de la 
noce, ma sœur. Apporte ici ta noble personne. 

4M LES NOCES DE KASSEM. 

ZEYNfeB (à Hoosseln). 

toi, levain de ma joie, cause de ma vie, tu parles de 
mariage et de joie! tu m'imprimes cent marques de feu 
sur le cœur. Mon frère Abbas vient de subir le martyre ; 
Aly-Ekbèr palpite encore dans les flots de son sang; nous 
pleurons toutes , nous sommes couvertes de vêtements 
•noirs; comment nous occuper de plaisir et de bien-être? 
Quand on a sous les yeux le cadavre de quelqu'un de ces 
jeunes gens, on ne saurait se teindre les doigts de henné. 

l'imam housseïn. 

affligée! tu parles avec raison. L'édifice de notre joie 

est bien fragile. Fais pourtant un effort, ô mon éprouvée! 

va auprès deZobeydèh, ma fille. Qu'elle te laisse arranger 

et parer ses cheveux de fée, afin qu'on l'unisse à Rassem. 

(L'Imam Housseïn se rasseoit sur son trône.) 
ZEYNfeB (se parlant à el e-même). 

O mon Dieu I jette sur moi un regard de miséricorde. Il 
n'y a qu'une seule Zeynèb et cent mille chagrins, (a zobey- 
dèh) O bouche pareille £ un bouton de fleurs ! toi qui as la 
couleur de la rose autour de l'oreille, ô lys silencieux, 
malgré tes blanches pétales semblables à dix langues, 
ouvre tes yeux sur mon visage, afin que je te dise le mes- 
sage de ton père. 

ZOBEYDÈH. 

O ma tante, que ma tête soit la rançon de tes pieds! que 
cent filles comme Zobeydèh soient sacrifiées pour toi ! 
Pourquoi la pléiade reçoit-elle la visite de la lune? Pro- 
nonce sur moi l'ordre de mon père. 

ZEYNÈB. 

O lumière du cœur, splendeur des yeux, ton père te 
marie. Il prétend unir ta puissance d'aimer à un autre 

LES NOCES DE KÀSSEM. 415 

amour, en te liant à Kassem au visage de lune. L'ordre de 
ton père n'est pas autre. Dis-moi ce que tu décides. 

ZOBEYDÈH. 

ma tante I par ce message, par cette volonté, tu as 
mis le feu dans mon âme. ma tante! considère, vois : le 
corps d'Aly-Ekbèr est tombé, lacéré en cent lambeaux, 
sans tête! Il ne nous convient pas de penser ni à la joie 
ni à la chambre nuptiale. Oh! puissé-je aller dans la 
chambre nuptiale du tombeau! 

ZETNÈB. 

Par Dieu lui-même! le droit est du côté de ton père. 
Nous ne devons ni gémir, ni frapper nos mains d'impa- 
tience. Hélas! ton père a prononcé un ordre absolu. 
Qu'est-ce qu'un ordre? Qu'est-ce qu'absolu? Ton père est 
la preuve du Livre du Créateur; il est notre roi, il est 
notre maître. 

ZOBEYDÈH. 

ma tante!, bien que mes cheveux soient emmêlés, 
quelle violette leur comparerait sa tête? Mon père est roi. 
C'est à lui de savoir ce qui est bien ; s'il veut me brûler, 
il est le maître. 

(Elle se r asseoit.) 
ZEYNÈB (à l'imam Housseïu). 

roi assis sur le trône de l'empire de l'univers, que 
cent existences comme celles de ta Zeynèb soient ta ran- 
çon! Se pliant à tes ordres, mettant de côté sa douleur, la 
triste Zobeydèh est prête à obéir. 

(Zeynèb se rasseoit.) 
L'iMAM HOUSSEÏN (à la mère de Kassem, sa belle sœur). 

bru de Fathemèh, ô mère de Kassem, approche, 
voicHe jour du mariage de ton fils : viens auprès de Kas- 
sem. J'entends qu'à cette heure la joie pénètre dans son 

41f LES NOCES DE KASSEM. 

cœur affligé. Tu n'en savais rien. Viens lui porter des 
souhaits de bonheur. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

héritier du vicaire du Dieu juste, du Créateur, or- 
donne-moi de périr; ne me parle pas de noces 1 S'il faut 
que Zobeydèh soit une épousée et Kassem un marié, il 
n'y a pas ici de henné, il n'y a pas de chambre nuptiale ; 
ce ne sera pas une noce , mais une fête de douleur. Parmi 
les peines et les douleurs sans remède, quelle est celle-là ? 
Mon Kassem se marie. Mais où sont donc ses compagnons 
de joie? 

l'imam housseïn. 

Mère de Kassem, tout à l'heure, dans la plaine d'an- 
goisse, la tombe servira de lit nuptial, et le linceul sera 
la robe de noces. Ne t'afflige pas! Kassem, cette lune 
brillante va dans un instant, à la face du soleil, teindre ses 
mains du henné de son propre sang; il les aura rouges 
comme la planète de Mars. Bieu que ton fils, ainsi que Jé- 
sus, semble, depuis la mort de Hassan, être né sans père, 
console-toi : il va trouver une compagne, de même que le 
soleil éclatant est associé à la lune. 

la mère de kassem. 

S'il eh est ainsi, ordonne, Housseïn; que ta sœur invite 
à la noce la mère désespérée qui pleure la mort de son 
Aly-Ekbèr. Mon pauvre orphelin, qui n'a pas un père 
pour veiller sur lui, va, lui, perdre sa mère, il l'a déjà 
perdue! Et pourtant, non, me voilà encore I je suis 
encore sa mère! Seigneur ! qu'elle meure, cette mère 
désespérée! 

l'imam, housseïn. 

Mère de Kassem, tu tires des étincelles de mes o£ Par 
la vie de Kassem I tu fais jaillir le feu de mon âme en 

LES NOCES DE KASSEM. 417 

m'adressant de telles paroles. Zeynèb, ô ma sœur, viens, ô 
ma Zeynèb 1 Les cicatrices de mon âme sont rouvertes. 
Viens, viens, ô mon Dieu I ô mon Dieu I 

ZEYNÈB (se Jeyant). 

Mon frère, pourquoi le flambeau de ton âme pétille— t-il 
ainsi? Te voilà pleurant encore I tes sœurè Koulsoum et 
Zeynèb sont-elles mortes? Mon cœur tombe dans la stupeur 
en entendant tes gémissements et tes cris. Puisse-t-elle 
mourir, ta sœur Zeynèb I que veux-tu dire avec tes appels 
à Dieu? 

L'iMAM HOUSSEÏN (montrant sa belle-sœur, mère de Rassem.) 

Voilà cette femme qui veut nous réjouir le cœur et 
l'âme I Elle a l'idée de réunir autour de Rassem des com- 
pagnons de joie, et maintenant, suivant les rites ordi- 
naires, elle entend t'inviter, toi et Omm-Leyla, la vieille 
mère du déplorable Aly-Ekbèr, à la fête que nous prépa- 
rons. 

ZEYNÈB. 

O mon Housseïn, épargne-moi les cérémonies et les 
rites ; la couleur du sang d' Aly-Ekbèr est autour de mes 
doigts, (a ia mère de Rassem.) O mère de Kassem, le cœur de 
Zeynèb s'est brisé sous tes paroles 1 Omm-Leyla est assez 
dispensée de paraître à la noce. Pourtant, va toi-même, si 
tu veux; invite-la avec ses yeux noyés de larmes. Cela 
ne regarde que toi, Kassem, Omm-Leyla elle-même et le 
cadavre d'Aly Ekbèr ! 

(Elle se rasseoit.) 
LA MÈRE DE RASSEM (à l'auditoire). 

Que dirai-je, ô Musulmans, moi qui suis sans amis et 
sans soutien, que dirai-je en présence de la mère désolée 
du déplorable Aly-Ekbèr? 

448 LBS NOCES DE RASS<. 

OMM-LEYLA (mère d' Aly-Ekbèr, attise près du cadarre, et lai parlant). 

Ressemblance parfaite du visage du Prophète, déplo- 
rable Aly-Ekbèr , toi que les poignards ont déchiré en 
cent lambeaux, déplorable Aly-Ekbèr I A Medine, au mi- 
lieu des cris de joie, j'avais taillé déjà tes vêtements de 
noce ; et voilà que tu as butté en chemin, déplorable Aly- 
Ekbèr! 

LA HÈRE DE KASSEM (à l'auditoire). 

J'ai honte, 6 mes amis, de proposer à cette affligée de 
venir à des noces, quand elle est là, occupée à verser des 
larmes sur son fils mort! 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

Musulmans! dans ce monde périssable, quelle femme a 
reçu comme moi le coup de la mort d'un tel fils? Mon 
Aly-Ekbèr ! rameau sans feuilles dans le jardin de mon 
cœur, déplorable, déplorable enfant! Relève-toi, cyprès 
de mon âme! ne reste pas ainsi étendu! Il avait dix-huit 
ans, dix huit ans! Il était si jeune ! ... Je t'ai taillé des ha- 
bits de noce, tu ne les a pas mis, et moi, j'ai déchiré les 
miens; je croyais pourtant bien te voir marié, et je ne 
savais pas que je serais assise ici, pleurant ta mort. Mais 
mon espoir est long et ma vie sera courte ; il n'y a rien à 
faire si ce n'est de chanter les louanges de Dieu et de dire: 
gloire à lui ! 

LA MÈRE DE KASSEM (à Omm-Leyla). 

Il faut que je t'adresse une requête que m'imposent les 
circonstances. 

OMM-LEYLA. 

rossignol, gazouille ce que tu veux. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Pourquoi restes-tu ainsi affaissée et désolée? 

* LES NOCES DE KASSEM. 419 

OMMHLEYLÀ. 

Mon fils est devenu celui de la mort, ma sœur. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Puissé-je mourir de ta douleur I mais jusques à quand 
ton cœur restera-t-il ainsi à pétiller sans donner de 
lumière? % 

OMM-LEYLA. 

Que peut faire une mère dont le fils est mort? 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Viens t'asseoir un instant dans un coin de ma tente. 

OMM-LEYLA. 

Quel désir, dis-moi, as-tu dans le cœur? 

LA MÈRE DE KASSEM. 

J'ai honte de t'en parler. 

OMM-LEYLA. 

N'aie pas honte, sœur, ne te trouble pas. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Housseïn veut faire une noce de douleur. 

OMM-LEYLA. 

Que la noce que veut flaire Housseïn soit heureuse I 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Fixe tes yeux sur le pauvre Kassem, privé de son père. 

OMM-LEYLA. 

Fixe tes yeux sur mon pauvre Aly-Ekbèr haché en mor- 
ceaux! 

là mère, de kàssem. 
Mon fils n'a pas de père pour veiller sur sa tête. 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

jeunes gens! mon Aly-Ekbèr n'a plus de tête ! 

420 LES NOCES DE KASSEM. . * 

LA MÈRB DE KASSEM. 

Viens, sœur, viens près de Kassem, viens lui teindre les 
mains de henné. 

OMM-LEYLA. 

Les cheveux d'Aly-Ekbèr sont encore humides de sang! 

LA MÈRE DB KASSEM. 

Tu ne veux donc pas, sœur, venir à cette noce? 

OMM-LEYLA. 

Se peut-il, 6 mon Dieu, que tu sois à ce point sans 
tendresse pour moi et sans émotion devant ma douleur I 

LA MÈRE DB KASSEM. 

Viens, mets sur ta tête cette étoffe à fleurs d'or. 

OMM-LEYLA. 

Retire ta main de ma tête!... 6 Dieu grand! 

LA MÈRB DE KASSEM. 

Prends ce vêtement doré , vois mon trouble et mon 
angoisse. 

OMM-LEYLA. 

^ Je suis vêtue du sang d'Aly-Ekbèr. 

LA MÈRB DE KASSEM. 

Sois généreuse; viens, mon fils est si jeune. 

OMM-LEYLA («'écriant). 

Viens à mon secours, 6 Zeynèb ! protége-moi ! 

ZEYNÈB (se levane); 

Me voilà, 6 Omm-Leyla la désolée, me voilà, moi qui 
suis la sœur du souverain de la Foi! Si tu es mère, moi 
je suis mère aussi, et j'ai aussi de mes ongles déchiré ma 
poitrine pour la mort de notre Aly-Ekbèr. 

L'IMAM HOUSSEÏN (sur son trône). 

Jusqu'à quand gémirez-vous , mes rossignols? cessez 
de vous lamenter; teignez vos pieds et vos mains de 

LES NOCES DE KASSEM. 421 

henné en l'honneur de la noce de Kassem! Occupe-toi un 
instant, A Zeynèb, de la joie de Rassem; revêts le pau- 
vre fils de Hassan des vêtements de noce. 

(Les femmes et les enfants entourent Kassem, assis sur son trône, loi 
jettent de l'eau de rose, lui attachent des bracelets et des colliers, et 
répandent des dragées autour de lui.) 

ZEYNÈB (parant Zobeydèh). 

Zobeydèh-Fathemèh! revêts une robe d'or, revéts-là. 
Hélas I ô nouvelle mariée au cœur blessé; orne-toi, orne- 
toi, hélas I Remercions Dieu de cette nouvelle mariée qui 
vient baiser les yeux de Kassem? 

LA MÈRE DE KASSEM (à l'auditoire). 

O mes amis, versez de l'eau de rose : voilà une noce, 
voilà une noce, hélas 1 Écriez-vous : « Qu'ils soient heu- 
reux I des baisers, des baisers, hélas! » 

ZEYNÈB. 

Assieds-toi sur le trône, Zobeydèh-Fathemèh, ma bien- 
aimée, ma bien-aimée, hélas I je verserai sur ta tête les 
bonbons de noces, les bonbons, hélas I 

(Zobeydèh s'asseoit à côté de Kassem, avec un voile doré sur la tête.) 
LA MÈRE DE KASSEM. 

Kassem, sur tes mains je mettrai le henné, le henné, 
hélas! Je ferai jaillir de mon cœur la lumière de la joie ; 
de la joie, hélas! Où sont tes amis? où sont ceux qui 
doivent te teindre de henné? Mon enfant, que ta noce, 
que ta joie soient heureuses! que la fleur du bonheur soit 
toujours sur ta tête! 

ZEYNÈB. 

Et toi, Fathemèh-Soghra, où es-tu, mon enfant, que 
je ne te vois pas avec nous dans ce désert? Où es-tu, pour 
teindre aussi de henné le bout de ta chevelure ; de ta che- 
velure, hélas! O Seigneur Dieu! que la main de la douleur 
se retire de Kassem , l'honneur du monde ! 

1V 

422 LRS NOCES DE KA8SEM. 

OMM-LEYLA. 

Que je sois la rançon de ta vie, ô souverain des servi- 
teurs de Dieul j'ai une prière à t' adresser, 6 Imam de la 
foi! Maintenant qu'Aly-Ekbèr, parti subitement, emporté 
par la mort, laisse mon cœur désespéré de l'avoir vu 
tomber au premier souffle d'automne, permets, 6 roi de 
Médine et de Betba, que pour Aly-Ekbèr lui-même je dis- 
pose une chambre nuptiale. 

l'imam housseïn. 

Va, mère d' Aly-Ekbèr, prépare les cérémonies de la 
noce pour le cadavre de ton fils! 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

Femmes, qui pleurez, au nom du Prophète, apportez 
ici la litière nuptiale d' Aly-Ekbèr! L'automne est venu, 
la douleur m'a détruite; j'ai le cœur en cendres, les yeux 
noyés. Toutes les fleurs lèvent leurs têtes au-dessus du 
sol, hormis ma fleur... elle courbe sa tête. 

L IMAM HOUSSEÏN (se le Tant et s'avançant vers le cadavre: les femmes et 
les enfants couvrent leurs têtes de sable.) 

Les puissances du chagrin ont de nouveau envahi mon 
âme. Les espérances trompées d' Aly-Ekbèr me sont reve- 
nues à la mémoire! Prends mon bras, ô Zeynèb l'Excelr 
lente, mène-moi là où la place de l'âme d' Aly-Ekbèr est 
vide, (il se place devant le cadavre) A ton corps humide de sang, 
ô Aly-Ekbèr, salut! O jeune homme renversé de ton siège, 
ô Aly-Ekbèr, salut! Cher fils, pourquoi ne me consoles-tu 
pas? pourquoi ne réponds-tu pas à mon salut? Ouvre tes 
yeux sur mon visage, ô Aly-Ekbèr! moi aussi, moi Hous- 
seïn, je suis ton père, regarde-moi, ô Aly-Ekbèr! Est-ce 
que ton âme désolée serait mécontente de moi parce que, 
lumière de mes yeux, je n'ai pas pris soin de te donner 
une épouse? moi, ton père, moi qui meurs de soif, je n'ai 

LES NOCES DE KASSEM. 423 

jamais rien vu jusqu'ici qu'on pût te reprocher, et cepen- 
dant, me-voilà devant toi, moi, Housseïn, et toi, tu restes 
couché! Pourquoi me manquer de respect? ne m'offense 
pas ainsi en vue de l'ennemi. Je te conduirai au lit nup- 
tial. Baise ma mainl Les flèches et les lances ont traversé 
ton corps délicat. A quoi cela conduit-il qu'à faire mourir 
Housseïn de chagrin? Cette douleur que tu me donnes a 
fait de moi, en un instant, un vieillard accablé : vois, 
comme, à tes côtés, je tombe sur la terre! 

(Les femmes et les enfants se couvrent de sable.) 
OMM-LEYLÀ. 

Tu n'avais pas coutume d'être ainsi sans égards, mon 
Aly-Ekbèrl Voilà Housseïn debout, et tu restes couché en 
présence de ton père? Ne pleure pas ainsi, mon Housseïn, 
que je te serve de rançon, et que des milliers d' Aly-Ek- 
bèr comme le mien t'en servent également I 

l'imam housseïn. 
femmes, modérez vos transports par amour pour Zo- 
beydèh-Fathemèh. Amenez ma fille, ô filles de Fathemèh. 
Avance dans la chambre nuptiale, 6 Kassem, afin que je 
remette en ta main la main d'épousée de cette pauvre 
Zobeydèh-Fathemèh. Fathemèh-Soghra, où est-elle, pour 
habiller la mariée? Oh, si cette noce avait eu lieu au temps 
où vivait Fathemèh l ! 

ZEYNÈB. 

Il convient maintenant que les femmes prononcent les 
bénédictions d'usage. Apportez les bouquets de fleurs pour 
le fiancé. Et toi, Kassem, bouton de rose du jardin du 

1. Ici, je cherche à bien distinguer entre les trois Fathemèh celle 
dont il est question. Le texte, au contraire, fait consister sa beauté à 
es confondre dans l'esprit de l'auditeur. 

424 LES NOCES DE KASSEM. 

cœur de l'Imam Hassan, attache tes regards brillants de 
joie sur le visage de la fille de ta tante I 

OMM-LBYLA (parlant tu cadavre d'Aly-Ekbèr). 

Les voilà toutes , 6 mon fils, les voilà qui offrent des 
fleurs à Kassem; mais moi, je lui donnerai en place une 
partie de ta tresse, (a Kaasem) Puissé-je être ta rançon, à toi, 
6 Kassem, qui vas contempler J' objet encore inconnu de ton 
désir I Mon Aly-Ekbèr t'adresse ses vœux de bonheur. 

KASSEM ET SA FIANCÉE (ensemble). 

Aly-Ekbèr, où es-tu? ta place est vide 1 dans ce monde 
mauvais ta place est videl 

(On Toit entrer dans le tekyèh des musiciens jouant de la flûte et dn 
tambourin ; des palefreniers mènent des cheyaux richement harnachés 
et couterts de honsses brodées. Kassem monte sur un d'eui et est 
conduit en cérémonie par les enfants et les femmes, à l'exception 
d'Omm-Leyla. On lui jette des fleurs. Derrière lui marchent des musi- 
ciens, jouant des airs funèbres et conduisant une litière drapée de 
noir, qui est destinée à Aly-Ekbèr. 

Ici la scène est supposée changer. On est dans le désert, à l'extérieur 
des tentes des Imams, entre elles et les troupes syriennes. Fanfares 
de tambours , de trompettes et de kernas. Paraissent le général 
Yéiyd, lbn-Sayd, et Shemr.) 

IBN-SAYD (à Shems). 

Que signifient ces gémissements et ces lamentations sur 
le champ de bataille, A Shemr? 

SHEMR. 

Il se peut que ces pleurs de gazelle soient des plaintes 
poussées par ceux qui meurent de soif. 

IBN-SAYD. 

Il semblerait que c'est une noce I on entend le bruit des 
mains frappées Tune contre l'autre I 

SHEMR. 

Ce doit être une scène de douleur. Les femmes se meur- 
trissent la poitrine et la tête. 

LES NOCES DE KASSEM. 425 

IBN-SAYD. 

Les cris d'une femme arrivent à mon oreille. Elle pleure 
un mort. 

SHEMR. 

C'est Omm-Leyla, la vieille mère d'Aly-Ekbèr, qui vient 
d'être tuè. 

IBN-SAYD. 

Le roi de la Foi célèbre cependant, ce semble, une noce 
dans ce désert. 

SHEMR. 

Pour qui irait-il faire une noce et donner des baisers 
sur les yeux? 

IBN-SAYD. 

Il marie Kassem afin de le rendre content. 

SHEMR. 

Autorise-moi à leur porter mes vœux de bonheur. 

IBN-SAYD. 

11 t'est permis, va! prononce des vœux de bonheur sur 
le roi, abandonné de l'univers entier, et fais de même pour 
moi, pour Ibn-Ziyyad et pour Yézidl 

SHEMR (d'une yoix insultante à l'Imam Housseïn). 

fleur du Jardin des créatures, reçois mes vœux ! Pour 
la joie de Kassem, ton gendre, reçois mes vœuxl Le 
monde ne se souvient de rien de pareil à cette fête de 
noce que tu donnes aujourd'hui. Reçois mes vœuxl il 
se peut que cette assemblée de fête soit bientôt changée 
violemment en une assemblée de deuil, Reçois mes vœuxl 
et après t' avoir offert mes vœux, j'annonce à Kassem 
qu'il lui faut se préparer au martyre. 

(Shemr sort. — On se retrouve dans l'enceinte des tentes,) 

24. 

426 LES NOCES DE KASSEM. 

L'IMAM HOUSSBÏN (sor son trône). 

Que de pleurs pour ta dureté, 6 ciel d'azur I quelles flè- 
ches tu fais pénétrer dans le fond de mon âme! le destin, 
pour me tuer, tient déjà la corde prête; le sort brandit 
dans sa main le poignard de la violence. Où irai-je, 
que faire, quelle ressource trouver? irai-je en Chine, au 
Khatay ou dans l'Inde, l'Anatolie ou l'Europe? 

KASSEM (à l'Iman). 

Pour Dieul jusqu'à quand resteras-tu ainsi la tête 
baissée et le cœur serré, ô mon oncle? Il ne convient pas 
qu'un homme d'honneur demeure accablé sous le poids. 
Cette noce, ô mon Dieu ! je n'en ai rien vu encore que de 
la douleur, (a zobeydèh) Que Dieu te garde! car pour moi, je 
te quitte, ô ma fiancée I 

(Il l'embrasse.) 
ZOBEYDÈH (lai rendant ses caresses). 

Toi, dont la taille élancée est celle du cyprès, marche 
doucement, doucement; interroge ce triste moment, dou- 
cement, doucement ! 

KASSEM. 

Rameau fleuri, pleure comme le rossignol, doucement, 
doucement! Tire de ton cœur ses soupirs enflammés, dou ■ 
cernent, doucement ! 

ZOBEYDÈH. 

Fils de mon oncle, la fumée de la douleur tourbillonne 
dans mon âme. Viens, assieds-toi, calme l'embrasement 
de ton cœur, doucement, doucement! 

KASSEM. 

. Toi, dont les cheveux de jacinthe s'enroulent en boucles 
rondes comme le fruit du noisetier, remplis de pleurs tes 
yeux qui semblent des amandes; laisse tomber le jus de 

LES NOCES DE KÂSSEM. 427 

la grenade sur les feuilles de la rose, doucement, douce- 
ment ! 

ZOBEYDÈH. 

viens! reste un moment assis; l'éclat de ton visage 
est le flambeau qui, tous, nous éclaire; laisse-moi tourner 
autour de toi, comme le papillon, doucement, douce- 
ment I 

(Zobeydèh accomplit autour de ILassem l'ancien rile de respect et d'affec- 
tion en tournant autour de lui.) 

KASSEM. 

Tu me troubles, 6 ma nouvelle, ma triste épousée! tu 
enlèves à mes mains les rênes de ma volonté, doucement, 

doucement! (Kassem se lèye n,our s'éloigner, Zobeydèh le retient par le 

bord de son habit). Laisse aller mon vêtement; nous ne dépen- 
dons pas de nous-mêmes ! 

ZOBEYDÈH. 

Ne retire pas de ma main le pan de ton habit! je n'ai 
plus de force, je n'ai plus de résignation! 

KASSEM. 

Que dis-tu? et depuis quand donc les nouvelles mariées 
éprouvent-elles un autre sentiment que la joie? 

ZOBEYDÈH. 

Les gens disent quelquefois : Telle fiancée a porté mal- 
heur! 

KASSEM. 

Hélas! ce voile doré qui pare en ce moment ta tête n'y 
restera pas. 

ZOBEYDEH. 

Non. Sur ma tête je mettrai un voile noir s'il faut que 
je sois loin de toi. 

KASSEM. 

Ne t'afflige pas, tu t'en iras captive avec ma tante. 

42* LES NOCES DE KA8SEM. 

ZOBEYDÈH. 

A qui me confieras-tu, toi qui t'en vas si ardent? 

(Kassem l'embrasse encore et la quitte. Elle se rasseoit.) 
KASSEM (à l'Imam Honsseln.) 

roi sans ressources et sans armée, souverain dont 
les paroles sont douces, arrange toi-même le linceul 
autour du corps de ton Kassem, aux lèvres de sucre. 

l'imam housseïn. 
rossignol du verger divin du martyre! je te déchire 
ta chemise comme on déchire la pétale d'une fleur. Voilà 
ton linceuil, je te rattache! J'embrasse ton visage, cette 
lune ! Il n'y a pas de terreur, pas d'espoir, sinon par 
Dieu! 

(Kassem parait, soi Tant l'usage des Arabes , an moment de livrer un 
combat mortel , enveloppé dans son linceul , qui entoure ses épaules et 
sa taille.) 

KASSEM. 

Cent remercîments de ce que, par la bonté de mon gé- 
néreux oncle, le moment arrive où je vais porter ma vie 
à la somme des vies ! Il est temps qu'elle sorte de l'inté- 
rieur de sa coquille, la perle isolée, et qu'elle aille se 
placer au coin de la couronne de l'Être Souverain. 

ABDOULLAH (tout jeune enfant, frère de Kassem.) 

Vois, frère, dans le chagrin qui me presse je ne suis 
plus maître de moi I 

KASSEM. 

Je vais rejoindre notre père Hassan, mon frère. Je vais 
lui porter des nouvelles de Housseïn. 

ABDOULLAH. 

Si tu vas combattre l'infidèle, je ne veux pas; je ne 
veux pas! 

LES NOCES DE RÂSSEM. 429. 

KASSEM. 

Laisse-moi partir, toi dont je suis la rançon 1 Laisse- 
moi donner ma vie pour notre oncle. 

ABDOULLAH. 

Je pensais qu'au jour de tes noces j'allais porter de- 
vant toi deux flambeaux allumés. 

KASSEM. 

En place de deux flambeaux de joie, tu allumeras les 
lumières sur ma tombe. 

ABDOULLAH. 

A qui recommanderas-tu ta mariée? Mon cœur est plein 
de douleur pour elle. 

KASSEM. 

Viens I je remets en tes mains la mariée que j'aban- 
donne sans soutien dans ce désert. 

ABDOULLAH. 

Et moi, dans les mains de qui me confieras-tu, moi, 
dont la tête est la rançon de tes pieds I 

KASSEM. 

Je te confierai, 6 mon frère, aux mains de notre .oncle 
auguste. (A Housseïn.) mon oncle, mon oncle, mon cher 
oncle, je te recommande Abdoullah ; A Housseïn I lu- 
mière de mes yeux I je remets sa main dans la tienne. Il 
est sans soutien et sans amis; ô mon oncle, protége-le. 
Après moi, à chaque instant, il faudra tâcher de distraire 
sa douleur. 

l'imam housseïn. 

Mon corps succombe au chagrin de ces deux enfants 
sans père. Vois l'état où je suis, 6 éternel I O juste I Ab- 
doullah est l'âme de son oncle; il est le chéri de mon 
cœur ; il est le souvenir de Hassan, le seigneur des 
hommes. 

430 LES NOCES DE KASSEM. 

KASSEM (à Zobeydèh.) 

Viens, ma fiancée, que je te regarde encore une fois, 
que je cueille une fleur de joie du jardin de ton visage! 

(Ils s'embrassent) 
EASSEM ET ZOBBYDÈH (ensemble à l'auditoire.) 

Amis! privés de ceux que vous aimez, pleurez sur 
la séparation. Mes amis, malheur, malheur sur la sépa- 
ration! La séparation nous tue; que Dieu retire notre 
malheur ! 

KASSEM. 

Notre prochaine entrevue sera à la résurrection. fa- 
mille sacrée, adieu ! 

OMM-LEYLA. 

Rançon de mon âme, 6 mon KassemI mon chéri! Pour- 
quoi n'as-tu pas dit adieu au cadavre de mon Aly-Ekbèr? 

KASSEM (debout ànprès du mort.) 

Aly-Ekbèr, fils de mon oncle, mon vaillant! si jeune, 
livré à la mort! moi aussi jeune, me voilà sans espérance ! 
Le sabre et le poignard t'ont mis en cent lambeaux. Hélas! 
je n'ai pas vu tes noces. Bien qu'en ce moment nous 
soyons séparés, ne t'afflige pas, j'arrive derrière toi. 

OMM-LEYLA (à Kassem.) 

Quand tu vas entrer, les yeux humides, dans le jardin 
du paradis, baise pour moi la tête d'Aly-Ekbèr. 

(Faofare. Un palefrenier amène un cheval de bataille; Kassem le monte 
et prend nn bonclier : entrent Ibn-Sayd, Shemr et des soldats vêtus 
de cottes de mailles.) 

KASSEM (le sabre à la main, à l'ennemi ) 

renards astucieux et féroces, lequel de vous viendra 
se mesurer avec moi? Moi aussi, je suis un fruit royal de 
l'arbre ; moi aussi je suis un ornement et un bijou de la 
couronne et du trône; moi aussi, je suis un des rayons 

LES NOCES DE KASSEM. 431 

des deux astres souverains : je suis le fils de Hassan et le 
neveu de Housseïn ! 

SHEMR. 

Soldats I prenez sa vie comptant! Rendez ses amis té- 
moins de sa mortl 

KASSEM. 

main de Dieu, lumière demesyeux, Imam Housseïn, 
regarde-moi I souverain, lune favorable, regarde-moi I 

(Fanfare, bataille, Kassem et les Syriens sortent du tekjèh en se battant; 
on les perd de yue.) 

L'IMAM HOUSSEÏN (assis snr son trône.) 

orphelins, tirez de votre corps des soupirs de cha- 
grin. Placez tous le Koran sur votre tête. Des prières 
pour Kassem sont ici un devoir impérieux; car il est seul 
dans la bataille, et, il n'y a qu'un instant, il est devenu le 

gendre de HoUSSeïn . (Toutes les femmes et les enfants, avec le Koran 
sur lear tôte, se couvrent de sable). Seigneur Dieu 1 pour l'a- 

mourdu Prophète I 

ZOBEYDÈH (cachée derrière la tente.). 

Pieu, 6 mon maître, amen, amenl 
l'imam housseïn. 

Aly, époux de Fathemèh, la dame de la Résurrection, 
accorde la victoire à Rassem qui combat sans aide I garde- 
le de la méchanceté de Azrek le maudit. 

ZOBETDÈH. 

Dieu, ô mon maître, amen, amen I 

L'iMAM HOUSSEÏN (à Zeynèb.) 

Ces gémissements plaintifs, ma sœur, de quel être mal- 
heureux viennent-ils? Qui est là, derrière la tente? qui 
répond amen ? 

ZEYNÈB. 

Ces cris viennent de l'épouse désespérée de Kassem, 

432 LES 50CBS DE KASSEM. 

dont les yeux roulent des parles par le chagrin qu'elle 
souffre pour son mari. 

L'IMAM HOtSSIÏH àZonerdèh.) 

O épousée ! 6 cœur soucieux de mon gendre Kassem ! 
ne tire pas de pareils sanglots de ta poitrine endolorie. 

(Fanfare. Rentre lassent, il descend de cheval et s'approche de Hosstein; 

les femmes et les enfants l'entourent.) 

KASSEM. 

Mon oncle, tu es roi! Kassem est ton chef de guerre! 
écoute ce que je vais dire : Que ma vie soit la rançon de 
ton chagrin ! Quand un général remporte la victoire, il 
reçoit un présent d'honneur; Kassem a triomphé, 6 mo- 
narque puissant! Le général des troupes de Syrie, Azrek, 
a été renversé par mon sabre baigné dans son sang. J'ai 
fait reculer les rangs de l'armée impie. Honore Kassem 
d'un présent, puisqu'il est ton soldat. Vois, ton gendre 
est le chef et le général de tes fidèles. 
l'imam housseïn. 

Que je sois la rançon de ton visage ! parle : quel pré- 
sent veux-tu ? Que je sois la rançon de la force de ton 
bras, parlo : quel présent veux-tu? Que je sois la rançon 
de ta main et de ton glaive, parle : quel présent veux- 
tu ? Jo ne te refuse pas mon âme, parle : quel présent 
voux-tu ? 

KASSEM. 

Ma langue s'est desséchée dans ma bouche, 6 mon 
oncle. Le présent que je veux, c'est dp l'eau. 
l'imam housseïn. 

Tu me couvres de honte, Kassem! que faire? Tu veux 
de l'oau; il n'y- a pas d'eau. 

KASSEM. 

Si je pouvais humecter ma bouche, j'en finirais avec les 
gen» de Koufa. 

LES NOCES DE' KASSEM. .433 

L'iMAM HOUSSEÏN. 

Par ma vie, je n'ai pas une goutte d'eau! 

KASSEM. 

Si cela était permis, j'humecterais ma bouche de mon 
propre sang. 

L'iJHAM HOUSSEÏN. 

Cher enfant, que puis-je faire contre les défenses du 
Prophète*? 

KASSEM. 

Je t'en supplie, fais en sorte que mes lèvres soient seu- 
lement mouillées, et, je te l'assure, je serai vainqueur 
des ennemis. 

L'iMAM HOUSSEÏN (posant sa bouche sur celle de Kassem). 

Va maintenant, et qu'Aly, fils d'Aboutaleb, te conduise 
dans le droit chemin ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Arrête, ô mon cher enfant! A peine jeune homme, tu 
brises le cœur de ta mère, et si vite, si vite !  

ZOBEYDÈH. 

Ta chambre nuptiale est devenue une chambre de 
mort, ô fils de mon oncle, et si vite, si vite ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Tu t'échappes de ma main, ô bâton de ma vieillesse, 
hélas ! hélas ! 

ZOBEYDÈH. 

11 s'écarte de moi, le nouveau jeune homme, hélas! 
hélas ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Ame de ta mère, fiancé sans bonheur, que ferai-je? 

1. Le sang étant essentiellement impur, Kassem ne pourrait s'en 
désaltérer sans crime. 

25 

43 1 LES NOCES DE KASSEM. 

ZOBETDÈH. 

Je nourris ma vie du sang de mon cœur l 

KASSEM. 

Malheur! de tous les côtés, du sel tombe sur mes bles- 
sures î Infortuné que je suis ! où est le remède à des mal- 
heurs si divers? D'une part, les gémissements de ma mère 
mettent mon cœur en feu; de l'autre, les pleurs de mon 
épousée me jettent dans un désordre terrible. Où arrêter 
mes yeux? sur la douleur, sur le regret, sur le visage de 
ma mère désespérée, ou sur celui de mon épousée nou- 
velle ? 

ZOREYDÈH ET KASSEM (ensemble à l'auditoire). 

Musulmans! pour deux infortunés sans amis, versez 
de vos yeux des larmes de sang; gémissez; dites dans 
votre chagrin : la séparation est horrible! la séparation, 
c'est le malheur ! 

KASSEM (à Zjbeydèh . 

En souvenir de moi, ne revêts jamais de vêtements 
verts ou rouges ; sois toujours habillée de noir afin que les 
gens disent : son mari est mort. Du reste, au jour de la 
résurrection nous nous reverrons. Je te quitte, adieu ! 

(Shomr et ses soldats paraissent dans le tekyèh. Kassem remonte à cheval 
ot tire son sabre. Fanfare, combat. Kassem sort du tekyèh avu-c les 
Syriens.^ 

ZOBETDÈH (seul.). 

Tu es parti, et avec toi, fils de mon oncle, est parti 
mon bonheur. Après tout, ma tendresse, ce me semble, 
n'avait pas beaucoup touché ton cœur ; ah! s'il en est ainsi, 
ne songe pas à moi, la dédaignée, qui suis ton épouse : 
mais vois en moi ce que je suis aussi, la descendante du 
Prophète, et aime-moi pour cela. 

LES NOCES DE KASSEM. 435 

KASSEM. 

cheval est couvert d'une housse sanglante, à laquelle est attachée en quin- 
' nce UDe quantité de fuseaux de bois teints en rouge, figurant des flèches. 
Kassem, lui-même, a revêtu une sorte de chemise pareillement garnie. Son 
easque est tombé; une entaille sanglante est figurée sur sa têle jusqu'à la 
moitié du front. Son visage est sillonné de ruisseaux de sang, ses mains en 
sont rouges. Il a perdu son bouclier et son sabre. Fanfares et tambours.) 

Aly, le maître de l'épée tranchante I au secours, ô 
mon aïeul auguste, au secours I 

(Il tombe et meurt.) 
SHEMR (entrant et brandissant son sabre.) 

Belle épousée, plongée dans le désespoir, sors, viens 
ici I Kassem est revenu te voir. Sors, viens ici ! 
l'imam housseïn. 

Accours, Zeynèb! Kassem est vraiment marié I Sa noce 
est devenue l'affliction éternelle de Rerbelal Va, qu'on 
tende de noir sa chambre nuptiale; dis à sa femme qu'elle 
s'habille de deuil ! 

ZETNÈB. 

Si la femme se revêt d'un voile noir, certes, la mère de 
Kassem va expirer de douleur. Gomment pourrais-je, 
moi, tendre de noir la chambre nuptiale? Que plutôt le 
ciel livre au vent la poussière de ma vie I Relève-toi, ô 
cher neveu, aux gémissements de ma voix. Eh bien, oui I 
je vais couvrir ta chambre nuptiale de noir. 

LÀ MÈRE DE KASSEM (à Zeynèb). 

Toi, chère à Fathemèh, ô Zeynèb, que veux-tu faire 1 
Aurais-tu appris qu'ils ont tué mon fils! 

ZEYNÈB. 

Couvre ta tête de noir, ô ma sœur à l'âme déchirée I 
Que ta vie soit conservée I Ton Kassem est mort. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Hélas 1 mon destin est renversé; mon fils, enlevé par 
la mort, est abattu. Viens, nouvelle mariée, je suis au dés- 

«,. LES SOCEt H 

t-*i. ■•  ien- iirttix t-liv marte- or z.. m z. zar^rr* ?:rant 
■■ t»r.»t «m - - ■ • - !•• nirtt*- m viiîjt i. ^ r- r-y^ -.x t -h*- 
 . .i . « » ii'isimhi: . • nifiii bieu. ol I. i. 7 « - jaz^is une 
.1 :!••■■ iniTf i-iininic ni«»! Lf- son c pia  il* —z:z ia:.f ïa 
II..I-.!- 1I1: charnu 

zo*rntB. 
« » iiuilhf a iin k ii kassem ' quf if*fti? ta ran.y«n de la foi! 
h»  !••!!- m: muiI instant dan?- celle cnamDrr nupiiale où 
:. pi.ii''- r* rester idi*. Ta main roture de san£. frotte-la 
-i:- lut--. i»u. Ki reperde! qui est plus rouge, elie ou leur 
.-.iini'ir .1 eu" 

l % «ÈR1 lil kASSEM Uinmnrà Ai*-Ekber . 

*Miu; mère il un jeune homme emporté par la mort! 

LA MÊME H ALT-KMÈM. 

 1 Niiui. ma sœur, toi la délaissée, toi la désolée! 

LA MÈRE DE fcASSEM. 

Km-iv que ton affection sait ce qui m'arrive? 

OMM-LEYLA . 

oiu m meure pour toi ! D'où vient que tu pleures? 

LA MÈRE 1E KASSE . 

He^anle ;i nos cotes cette nouvelle épouse vêtue de 
non. ni;) surur! 

OMM-LEYLA. 

Qu'est-ce donc? le malheur a troublé mon esprit. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Mu (leur uouxclle a roulé dans le sang. 

OMM-LEYLA. 

Maintenant, tu comprends l'état de mon cœur. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Kassem, si jeune, a été la rançon de ton aimable Aly- 
Klbfcr. 

LES NOCES DE KASSEM. 437 

OMM-LEYLÀ. 

Aly-Ekbèr a été la rançon des Shyytes. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Si tu veux pleurer, viens I associons-nous et ne pen- 
sons désormais à rien d'autre. 

(Tous les acteurs se lèvent et , rangés en ligne , déclament ensemble 
la prière suivante.) 

Dieu, ne sépare jamais la main de la Victoire, cette 
belle fiancée, de la main de Nasreddin-Shah, le souve- 
rain, le sceau de la gloire de Djemshyd. 

Que celui qui a organisé cette plaintive réunion, el 
celui qui vient y pleurer, soient accueillis par toi en 
mémoire de Mohammed, le sceau de la prophétie I 

Que les femmes soient pardonnées pour Fathemèh, les 
hommes pour Aly, échanson de la source d'immortalité; 
les jeunes et les vieux pour Aly-Ekbèr et pour Kassem! 

A tous les acteurs, donne, ô Dieu bienfaisant, une lon- 
gue existence, et enfin, viens en aide à Féday I 

CHAPITRE XVI 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES 

La Fathemèh-Zobeydèh de la pièce que l'on vient de 
lire ne fut pas, après la mort de Kassem, la moins mal- 
heureuse de sa triste famille, au gré de la légende. Quand 
l'Imam Housseïn eut été martyrisé par Ibn-Sayd et par 
Shemr, ce qui arriva le lendemain, les Syriens et les 
gens_de Koufa se précipitèrent sur les tentes; tout fut 
pillé, le feu dévora de tristes restes. Les femmes, insul-# 
tées et battues, furent chassées à coups de lances devant 
les chevaux; la jeune épousée eut les oreilles arrachées 
par un soldat, qui convoitait ses bijoux. 

On se tromperait si l'on jugeait que le ton des tazyèhs, 
de ces lamentations, est toujours le même. Sans doute, 
le chagrin le plus profond y domine, et il en est néces- 
sairement ainsi dans la tragédie de tous les temps et 
de tous les pays. Mais le chagrin, comme la joie, a bien 
des nuances; or les tazyèhs s'efforcent de n'en négliger 
aucune et de les reproduire toutes dans leur cadre. On 
se tromperait également si l'on croyait pouvoir limiter 
aux dix jours qu'a duré la catastrophe de Kerbela l'espace 
de temps où se meut la fantaisie des poëtes. Il en était 

440 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

ainsi il y a peu d'années encore. Le premier jour du 
moharrem voyait, en quelque sorte, naître l'action; 
maintenant la muse émancipée recherche librement, non- 
seulement tous les faits qui se rapportent à l'existence 
des Imams antérieurement à la période funèbre, mais 
encore elle dépasse cette période et suit la destinée des 
âmes saintes au delà de leur vie terrestre. Pourvu qu'il 
soit question du martyre, dans l'avenir ou dans le passé, 
la donnée est satisfaite, et le goût public encourage les 
auteurs à prendre toute liberté. Ainsi, désormais, dans les 
représentations des dix journées saintes, les acteurs ne 
s'astreignent plus à suivre un ordre chronologique; et 
comme chaque tekyèh ne donne qu'une pièce par jour, il 
s'en faut que toutes les pièces soient données dans l'es- 
pace de temps consacré; on les joue dans les deux mois 
qui suivent et dans le reste de l'année. Seulement l'usage 
s'est maintenu de consacrer le dixième jour du moharrem 
à représenter la mort de l'Imam Housseïn. Toutes les trou- 
pes se réunissent pour cette solennité dans une place 
immense. Il n'y a pas de tekyèh, ni de tâgnumà. Les 
spectateurs riches font dresser des tentes autour de la 
vaste étendue réservée à l'action. On figure, au centre, 
le camp de l'Imam, et au dénoûihent il est incendié. 

Mais il faut maintenant donner une idée rapide du 
cycle qu'embrasse, en ce moment, la littérature des ta- 
zyèhs. 

Une première pièce est intitulée : le Jeu avec de la 
terre. Aly et Fathemèh vivent à Médine avec leurs deux 
fils Hassan et Hussein. L'affection mutuelle la plus tendre 
unit les membres de cette sainte famille. On voit leur in- 
térieur; on admire leur bonté, leur douceur, leur simpli- 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 441 

cité. C'est le matin. Fathemèh , la fille du Prophète, celle 
que celui-ci a proclamée, avec Eve et la sainte Vierge, 
la plus excellente des femmes, s'occupe des soins du mé- 
nage, et elle habille le petit Housseïn. Elle le fait asseoir ; 
elle peigne ses cheveux en lui parlant avec une tendresse 
exquise. Tout à coup, un cheveu tombe sous le peigne. 
Elle s'arrête à le contempler. Elle pleure de cette ombre 
de tort qu'elle vient de faire à son fils, et, ^fir cette idée, 
s'abandonne à une profonde mélancolie en songeant à 
l'avenir réservé à un enfant si cher. 

Gomme elle est plongée dans ces tristes pensées, l'ar- 
change Gabriel, envoyé de Dieu, apparaît et lui repro- 
che sa faiblesse : « Que feras-tu donc, lui dit-il, quand tu 
sauras le destin qui l'attend? Un cheveu tombe et tu 
pleures? Mais qui pourra compter les blessures qui cou- 
vriront un jour ce corps que tu chéris? Qui pourra ap- 
précier les innombrables douleurs qui tortureront son 
âme?» 

Fathemèh, plus désolée que jamais, est consolée par 
Aly, et celui-ci sort dans la ville pour aller saluer et 
écouter le Prophète de Dieu. 

Alors les enfants de la maison se réunissent autour de 
Housseïn et le saluent avec amour et respect, car il est le 
plus brave, le plus aimable, le plus noble d'entre eux. 
11 est le favori de l'Apôtre. 

Ensuite les enfants se mettent à jouer, et Housseïn 
avec eux s'amuse à faire des trous et des monticules de 
terre. Aly, de retour, l'interroge sur ce jeu, et Housseïn, 
par des réponses enfantines mais prophétiques, lui laisse 
entrevoir dans l'avenir des sépultures et des tombes. 

Quand le « Lion de Dieu » s'est retiré, arrivent d'autres 
enfants, conduits par un de leurs compagnons que le 

25. 

442 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

pottte montre armé de toutes pièces, et, malgré son 
jeune âge, la chemise de maille sur le dos et le casque en 
tète. Il apostrophe les jeunes Imams, il les insulte, il les 
poursuit. Avec ses amis, il leur jette des pierres. 

Habib, le compagnon bien-aimé de Housseïn, veut 
défendre celui-ci; mais leurs jeunes persécuteurs les 
frappent l'un et l'autre , les dépouillent et tes laissent 
étendus survie sol, Habib couvrant de son corps le 
corps évanoui du petit Imam. Ces enfants si cruels T qui 
sont-ils? C'est le petit Azrèk , le petit lbn-Sayd, le petit 
Shemr, les futurs assassins de Kerbela , et toute la bande 
de leurs complices désignés. Fiers de leur victoire, ils se 
retirent. La scène reste un moment inoccupée, si ce n'est 
par les corps des deux innocents évanouis. Mais l'ar- 
change Gabriel paraît, va prévenir Aly, le ramène, les 
enfants sont relevés et on les reconduit à Fathemèh. 

J'ai indiqué le sujet de la mort d'Abbas, celui de la 
mort d'Aly-Ekbèr, celui de la mort de ses deux frères. 11 
y a aussi la mort d'Abdoullah. Puis, enfin, le point cul- 
minant de la tragédie, le massacre d'Housseïn lui-même. 

Dans une pièce dont le sujet est «postérieur à ces évé- 
nements, un ambassadeur français, indigné des cruautés 
de Yézyd, prodigue, en sa présence, les marques de res- 
pect et de vénération aux femmes de la tente : — « Pieux 
chrétien! lui dit Zeynèb, puisses-tu être récompensé! » 
11 se fait musulman et devient martyr. Il y a dans cette 
pièce un mot qui eût fait tressaillir Alfieri. Le khalife 
Yézyd est sur son trône, quand Shemr parait et lui an- 
nonce les événements de Kerbela. Le khalife, ivre do 
joie, se les fait raconter dans les derniers détails, qu'il 
savoure avec toute la satisfaction de la haine en tf?io de 

• AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES.- 443 

se repaître. Et quand Shemr lui a énuméré avec com- 
plaisance4es blessures, les souffrances des Imams, Yézyd 
lui demande : — « Les femmes ont-elles pleuré? » 

Puis on voit ces tristes victimes, le sang le plus noble 
de l'Islam, enfermées par ordre du khalife dans une mau- 
vaise masure, sous les murs du palais. Elleô, sont en 
haillons, sans pain, sans eau. Elles pleurent; leurs gé- 
missements parviennent la nuit aux oreilles de la femme 
du khalife, qui, ne sachant quelles sont les malheureuses 
qu'elle entend ainsi se lamenter, se lève et va voir. 11 
faut savoir que cette femme, devenue alors si puis- 
sante, avait été autrefois l'esclave de Fathemèh. Elle re- 
connaît Zeynèb. D'abord assez fière, bientôt touchée, 
puis honteuse et suppliante, l'épouse du khalife, cou- 
verte d'or, tombe aux pieds de la captive en haillons, 
puis , se relevant , court à Yézyd et lui reproche son in- 
justice et sa cruauté. Mais celui-ci, qui ne se dément pas, 
ordonne la mort de sa femme , et , pour faire taire les 
plaintes des femmes et des enfants qui redemandent 
Housseïn, il leur envoie la tête du martyr. 

Sekynèh,la plus j,eune des filles, une enfant de quatre 
ans, se couche à cette vue, en tenant la tête chérie 
de son père sur sa poitrine. L'Imam lui apparaît : — 
« mon pèrel te voilà, lui dit-elle, où étais-tu donc? J'ai 
« eu faim, j'ai eu froid, on m'a battue I où étais-tu! » 
Elle a déjà retrouvé son père, l'éternité a commencé pour 
elle; elle ne rouvre plus les yeux; elle est morte, et sa 
mère et ses tantes ensevelissent la petite Sekynèh. 

Voici, maintenant, pour finir, la conception la plus sin- 
gulière de cette poétique où, comme on l'a vu, l'idéalité 
n'a pas de limite dans ses élans, non plus que la réalisa- 
tion la plus brutale et la plus matérielle dans ses exprès- 

444 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

sions. Car, je le répète, et on l'a vu, ni pour le temps, 
ni pour l'espace, ni pour les changements de lieu, le 
drame n'est gêné par aucune règle restrictive; le champ 
de la convention théâtrale est sans bornes; on exige tout 
de l'imagination du spectateur qui, de son côté, se déclare 
prêt à tout, et d'autre part, on lui donne les accessoires 
au naturel ; on lui amène les martyrs sous les yeux, on 
les lui montre ruisselants de sang et d'un sang véritable, 
défigurés par des blessures hideuses. Il n'y a en Europe 
que les Espagnols qui aient compris l'art de la même 
manière; aussi leur théâtre, tout aussi bien que le théâtre 
grec, pourrait-il donner lieu ici a beaucoup de compa- 
raisons très-frappantes. 

La pièce dont je veux parler et qui est intitulée : la 
Fille chrétienne, a été composée il y a deux ans tout au 
plus, peut-être moins. On l'a jouée l'année dernière 
au tekyèh du roi , dans son camp d'été , et c'est pour la 
première fois, cette année, qu'elle a été vue à Téhéran. 

Par une innovation digne de remarque, le sakou est, 
avant que la réprésention commence, caché aux yeux des 
spectateurs. Un rideau formé de toiles de tentes l'envi- 
ronne. On veut qu'il y ait surprise; le poëte cherche et 
prépare une première impression. Rien n'est plus simple 
pour nous, et, pour les Persans, plus nouveau. Quand 
les fanfares, qui annoncent d'ordinaire l'entrée des ac- 
teurs, se font entendre, des ferrashs enlèvent rapidement 
l'enceinte de toile qui dérobait la vue de la plate-forme, 
et voici ce que l'on voit : 

Le sakou représente la plaine de Kerbela après le dé- 
sastre. Les Arabes sont partis; il ne reste rien, rien que 
les tombes. Une épaisse jonchée d'herbes vertes étend ses 
rameaux çà et là sur les sépultures, en forme de tumulus, 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 445 

et comme cette jonchée est disposée de manière à ne rien 
couvrir qu'à demi, on voit, dans les tombes, les corps des 
martyrs. Aux uns il manque la tête ; aux autres les deux 
bras ; celui-ci a un bras de moins et la tête fendue ; celui- 
là, un enfant, a le corps traversé d'une flèche. Ces cada- 
vres remuent, car ce ne sont pas des mannequins, mais 
les acteurs eux-mêmes qui sont là couchés. Un tombeau, 
plus vaste, élevé comme un autel, est au bout du sakou : 
c'est celui de l'Imam Housseïn lui-même. On voit le 
saint, couvert de plaies, étendu sur sa tombe. 

Ainsi le spectateur perçoit, en même temps, et ce qui 
est sur la terre et ce qui est. dessous. Il voit le champ 
des martyrs et les martyrs aussi; mais ce n'est pas tout. 
Des sabres, des lances sont plantés près de 'chaque fosse 
et rappellent le combat. Puis, à l'entour, des cercles de 
bougies allumées figurent la gloire céleste qui environne 
désormais les Imams, et les nimbes qui se sont allumés 
pour eux; de sorte que l'imagination est saisie à la fois 
parle silence et la solitude du désert, de l'horrible désert 
où s'est accompli un tel carnage, et par l'idée que tout 
est fini et que tout commence, puisque les saints , cou- 
chés et visibles dans leur sanglant repos , sont resplen- 
dissants de la splendeur éternelle. 

Soudain entre dans le tekyèh une caravane. Ce sont 
d'abord des joueurs d'instruments divers; puis viennent 
des soldats, ensuite des chameaux lourdement chargés de 
caisses et de bagages que recouvrent des tapis de drap 
rouge brodés en couleurs variées; enfin, une suite de 
domestiques à pied, et sur un cheval, caparaçonné d'or 
et portant une aigrette sur la tête, une jeune dame euro- 
péenne : sa servante et des soldats terminent le convoi. 

J'ai été frappé du costume de la dame européenne. Le 

446 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

directeur du théâtre y avait donné des soins infinis. 11 
avait consulté des lithographies, des gravures, et ana- 
lysé la toilette dune ou deux personnes qui sont à Téhé- 
ran. 11 y avait mis beaucoup de conscience et, à quelques 
égards, n'avait pas mal réussi. Le jeune garçon chargé du 
rùlc de la Fille chrétienne était d'ailleurs très-joli. Il portail 
une robe de satin vert , à grandes fleurs brodées ; c'était 
une étoffe de Lyon ; deux ou trois volants chargeaient le 
bas de la jupe; les manches étaient froncées; un petit 
châle de l'Inde se croisait sur la poitrine à la façon de nos 
paysannes. Un chapeau de paille, à larges bords, était 
entouré d'un ruban de velours noir, avec un nœud sur 
le côté Mais tout cela paraissant un peu pauvre, la jeune 
dame avait mis un agdrou; c'est le cordon de perles 
avec des pendants d'émeraudes ou de rubis, qui, atta- 
ché aux tempes, entoure le bas du visage. Enfin, et je 
voudrais me dissimuler cette circonstance, non-seule- 
ment la jeune dame européenne était à cheval, jambe de- 
ci, jambe de-là, comme les hommes, sur une selle per- 
sane; enfin elle était chaussée de jolies bottes noires, qui 
ne devaient pas monter beaucoup moins haut que le 
genou. C'est à peu près ainsi qu'avec beaucoup de re- 
cherches et de science, nos costumiers réussissent à 
produire des chefs-d'œuvre qui feraient sourire les gens 
des époques auxquelles on les assigne, s'il leur était per- 
mis de revenir faire leurs critiques. 

La jeune dame chrétienne descend de cheval avec sa 
servante et ordonne au chef de ses ferrashs de faire dres- 
ser ses tentes sur le champ des martyrs , car elle ignore 
absolument quel est ce lieu où elle se trouve. Le domes- 
tique se met en devoir d'obéir. On apporte un piquet, 
on commence à l'enfoncer, mais un long jet de sang 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 447 

jaillit de la terre, du sang véritable, rouge, et qui tache 
a Tentour les herbes dont le sol est couvert. L'assis- 
tance fait un mouvement d'horreur. Le chef des ferrashs 
quitte cette place néfaste. Il cherche à enfoncer son pi- 
quet dans d'autres endroits : partout le sang jaillit, et à 
chaque nouvelle épreuve des cris d'angoisses sortent de 
l'assemblée. Enfin, l'Européenne, épouvantée, renonce à 
s'établir dans ce lieu funeste, et monte, avec sa ser- 
vante, sur le tâgnumâ. Là, elle se couche et s'endort. 

Alors le Christ entre dans le tekyèh, monte sur le sa- 
kou , et raconte à l'étrangère endormie dans quelle con- 
trée elle se trouve, ce que c'est que Kerbela, le drame 
terrible qui s'y est accompli. Peu à peu la vision se ter- 
mine et le Christ se retire 

Cependant, un Arabe du désert, un Bédouin, que na- 
guère Housseïn avait comblé de ses dons, a appris ce qui 
vient de se passer dans le désert, au bord de l'Eu- 
phrate. 11 n'a qu'une seule pensée, c'est le pillage , et il 
s'imagine pouvoir trouver encore quelque chose à enle- 
ver, quelque butin à faire du bien de son bienfaiteur , un 
lambeau quelconque échappé à la rapacité et à la furie 
des soldats. Il se glisse dans le tekyèh avec les allure* 
d'un voleur qu'il est. Il monte sur la plate-forme. L'acteur 
que j'ai vu remplir ce rôle en avait non-seulement le 
costume, mais la physionomie, mais les gestes. Il ne 
tenait pas son cahier à la main; il jouait au naturel; il 
était horrible dans son déportement louche et néfaste ; il 
épouvantait. Eschyle n'a pas représenté la Force et la 
Violence d'une manière plus brutale; Shakespeare n'a 
pas pétri son Caliban d'une pâte plus grossière. 11 se 
glissa cauteleusemcnt sur le sakou, se mit à chercher les 
débris qu'il convoitait. 11 ne voyait pas les nimbes allu- 

4W AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

mes autour des tombes. Ils étaient naturellement cachés 
à une nature si obtuse. Ce qu'il ne voyait pas non plus, 
c'était un groupe de colombes blanches, toutes vivantes et 
apprivoisées, qui se promenaient sur le corps de l'Imam 
Housseïn; car la tradition veut que, pour défendre ces 
restes sacrés de l'ardeur du soleil, une troupe de ces 
oiseaux ait plané au-dessus. Il était absorbé dans son 
odieuse recherche, et bientôt il s'irrita, car il ne trouvait 
rien. La rage le prit; la rage contre l'Imam qui lui semblait 
le frustrer de ce qu'il espérait. C'était pis que la fureur du 
chasseur contre le gibier qui, en se dérobant par la fuite, 
lui dérobe sa proie. 11 fouilla avec rage la tombe sacrée 
de Housseïn. Troubler le repos delà mort, l'action la plus 
odieuse que l'on puisse commettre aux yeux d'un asiati- 
que, et quelle mort et quel cadavre! que l'on juge du fris- 
sonnement de l'assemblée. Mais l'horreur avait encore du 
chemin avant d'être à son comble. Le misérable, hors de 
lui, frappe les restes du martyr. Gela ne lui suffit pas ; il se 
met à tourner violemment dans tout le champ funèbre; il 
cherche une arme. Il trouve des poignards; ils ne lui 
conviennent pas; il les jette. Il saisit des sabres, les ai- 
guise lun contre l'autre; mais le combat les a trop ébré- 
chés; ils ont trop travaillé déjà contre les casques et les 
cuirasses, il les méprise. Il trouve un couperet de bou- 
cher, c'est son affaire, c'est ce qu'il veut. Il le brandit 
et se précipite à nouveau sur le corps saint. Alors il 
frappe, il redouble, il s'efforce, il gémit, il injurie, et, en- 
core une fois, le sang jaillit à gros bouillons sous les coups 
qu'il porte. D'abord une voix lugubre l'a épouvanté. La 
voix de Housseïn est sortie du tombeau, proférant ces pa- 
roles révérées : « Il n'y a de Dieu que Dieu! » Il a eu 
peur; mais sa folie l'aveugle et le rend sourd; les gémis- 

AUTRES COMPOSITIONS THÉATBALES. 449 

sements mystérieux qu'il excite redoublent son épouvan- 
table manie. Le sang qui coule à flots rougit ses mains, 
tache sa tunique, l'enivre, l'exalte et emporte la brute 
jusqu'au démon. Les colombes effarées voltigent autour 
de sa tète; il ne les voit pas. Soudain un cri terrible le 
rappelle à lui ; il reprend une sorte de connaissance , et , 
lançant en l'air une main rouge qu'il vient de détacher 
du cadavre, il fuit pour ne plus reparaître. 

Alors entrent dans le tekyèh les anges, les prophètes, 
Mohammed, Jésus-Christ, Moïse, les Imams, les saintes 
femmes. Toute cette foule voilée , au désespoir, élevant 
les bras, se précipite sur le champ des martyrs, court à 
Housseïn. Maisje n'ai voulu raconter que l'action de ce 
drame bizarre qui , dans l'union des sensations les plus 
idéales et les plus matériellement sauvages, dépasse tout 
ce que j'ai vu ou lu jusqu'ici. Il va sans dire que la fille 
européenne, éclairée déjà par le Christ, son propre pro- 
phète, se fait shyyte. 

Je n'ai pas la prétention d'analyser ainsi tous les 
tazyèhs; je crois que ce que j'en ai dit peut suffire. Il 
arrive, dans le monde intellectuel comme dans le monde 
organique, que des productions qui semblent nées viables 
et sont même d'apparence robuste, contiennent cepen- 
dant un germe d'atrophie qui se manifeste à un certain 
moment de leur existence, les arrête dans leur dévelop- 
pement et les tue. Il n'est pas impossible qu'une telle 
force négative soit cachée quelque part dans la drama- 
turgie persane. Seulement, j'ai beau la chercher, je ne 
la vois pas. Il me semble que toutes les conditions de la 
prospérité s'y trouvent réunies. Sans doute, le point de 
départ est hiératique, mais il n'est circonscrit par aucune 
loi acceptée ; aucun dogme ne lui impose; il fait tout plier 

450 AUTRES C0MI0S1TI0NS THÉÂTRALES. 

à ses convenances. Il a trouvé moyen de s'établir au 
cœur d'une histoire vraie en elle-même, mais qu'il mo- 
difie, au gré de ses vues et de ses besoins, avec une 
telle liberté qu'il y fait entrer tout ce qu'il veut. Les 
légendes même, développées sur' ce fond primitif et adop- 
tées par le clergé, ne lui suffisent pas. Ces légendes, il 
les traite comme il a fait de 1 histoire, les amplifie et les 
modifie, puis à ce fond ainsi modifié, il ajuste de nou- 
velles combinaisons. Le public l'encourage, accepte tout, 
ne discute rien, est prêt à tout et excite les poëtes à ne 
pas regarder derrière eux, à ne pas s'arrêter. On peut se 
demander ce que serait devenu le théâtre grec s'il n'avait 
pas possédé la féconde légende des Atrides ; et qu'est-ce 
que cette légende en comparaison de celle que se sont 
élaborée les Persans? L'une contient peut-être l'humanité 
héroïque .dans son orgueil sauvage, dans sa majesté sou- 
veraine, dans son intrépidité sans bornes, dans ses pas- 
sions sans frein; elle y ajoute la candeur d'iphigénie; 
mais, à tout ce trésor, sans lui rien dérober, la légende des 
Alydes joint encore le trésor des affections intérieures de 
l'âme; et depuis le dévouement enfantin de Habyb, jus- 
qu'à la loyauté réfléchie de l'ambassadeur français, de- 
puis le personnage si gracieux et si tendre de Zobeydèh, 
jusqu'à la tendresse instinctive de la petite Sekynèh, je 
ne vois pas ce qui manque. 

Nos mystères du moyen âge ne peuvent ici entrer en 
comparaison, non pas, assurément, que je veuille les dé- 
nigrer ; mais si la force du sentiment religieux y apparaît 
quelquefois d'une manière remarquable, il faut avouer 
que le plus souvent la poésie leur manque et que la vul- 
garité les étouffe. Ici, rien de semblable; la poésie dé- 
borde; la vulgarité ne se montre même pas. Ce qui sur- 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 4ol 

prend d'abord, c'est qu'on y trouve relativement très- 
peu de l'afféterie à laquelle la littérature persane s'est 
accoutumée depuis le quatorzième siècle. Ce n'est pas 
un style européen, sans doute; mais ce n'est pas non 
plus ce style surabondamment chargé et fleuronnant des 
poëmes et des collections d'élégies, qui est en usage 
partout. Les auteurs des tazyèhs cherchent infiniment 
moins les phrases que les autres poëtes ; ils courent à 
l'expression du sentiment, à l'expression la plus rapide 
et la plus vive, avec une ardeur qu'on n'était pas fondé à 
attendre d'eux. Ils veulent réaliser des caractères, et ces 
caractères, ils les copient sur la nature même, telle qu'ils 
l'ont sous les yeux. Kassem est un jeune homme idéal, 
mais non pas un jeune homme impossible. J'ai vu un de 
mes amis, Mirza Rézy-Rhan, Kurde, épris à ce point de 
la gloire guerrière qu'il pleurait la nuit, comme Alexan- 
dre, de n'avoir encore rien fait. A la honteuse défaite de 
Merw, qui a eu lieu il y a deux ans, des officiers se sont 
fait tuer, sans hésiter, pour sauver leurs soldats. De 
même, Zobeydèh est une fiancée parfaite. On ne saurait 
guère l'imaginer ni l'inventer dans un pays où il n'en 
existerait pas des types plus ou moins approchants. Ou je 
me trompe fort, ou l'on sera d'avis que rien du langage 
prêté par le poëte à cette charmante fille ne sent la rhéto- 
rique, et si j'y mettais un peu de hardiesse, j'avouerais 
qu'à mes yeux elle semble une sœur et une sœur bien 
pure de Juliette. 

J'ai dit que la langue employée dans les vers du tazyèh 
était la langue vulgaire, et que tous les auditeurs, même 
les enfants, pouvaient la comprendre. On a pu se con- 
vaincre qu'elle avait peu d'emphase, beaucoup de sincé- 
rité. Dans le texte, l'élégance et les grâces, naturelles 

452 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

abondent, et quand il le faut, la concision et l'expression 
la plus énergique se présentent sans devenir triviales. 
Mais l'auteur se permet toutes les élisions, tous les res- 
serrements de syllabes, tous les renversements d'ortho- 
graphe, toutes les suppressions de particules du langage 
parlé. La façon d'écrire est incorrecte au point de vue des 
livres, mais incorrecte à la façon de Plaute et de Térence. 
Ce sont de ces incorrections que les grammairiens contem- 
porains flétrissent ; mais que les grammairiens postérieurs 
adorent et recommandent tout particulièrement aux ad- 
mirations de la postérité. Enfin, ce qui me parait digne 
de considération au suprême degré, ce que j'ai déjà si- 
gnalé plusieurs fois et veux signaler encore, c'est l'union 
si étroite, si intime, si passionnée de ce théâtre, de ces 
inventions, de ces peintures de caractères et de mœurs, 
de ces personnages si faiblement historiques et admis 
comme si réels, de toute cette poésie, enfin, avec l'esprit 
du public. 

Le public, on l'a vu', ne se considère pas comme un 
public, il est acteur. A tout moment on l'entraîne dans 
l'action et il se laisse prendre; il fait plus : par ses pleurs, 
par ses acclamations et ses gémissements, il se donne, il 
se livre, il veut être pris. Quand l'acteur s'écrie : O mu- 
sulmans! tous les auditeurs sont prêts. Quand il dit : 
O femmes! Le femmes répondent par leurs sanglots. On 
n'applaudit pas. Il n'est pas question ici d'une admiration 
littéraire ou d'une pâmoison sur un bien-dire. On souffre, 
on pleure, on donne son âme, et quand on entend dire : 
« A Sengheledj , il y a un tazyèh !» on y court. De sorte que 
le public persan est placé à l'égard de ses drames comme 
l'était le public grec à l'égard des siens, avec un inter- 
médiaire en moins. 

AUPRÈS COMPOSITIONS THËATftALÉS. 453 

À Athènes, en effet, il se dressait, entre le public et la 
scène, l'autel dont la réalité religieuse imposait; aux 
côtés de l'autel évoluaient les chœurs, plus réels que les 
personnages de la tragédie et tenant à la fois et à eux et 
aux spectateurs à qui ils parlaient. Là, h n'en est pas de 
même. Il n'y a pas d'autel , il n'y a pas de chœurs. C'est 
rimam lui-même qui parle aux musulmans quand il le 
juge nécessaire, et les musulmans l'entendent et s'émeu- 
vent. Le directeur, l'oustad, pourrait bien passer en cer- 
tains cas comme un intermédaire, puisqu'on le voit faire 
la prière, s'agiter constamment sur la scène , prépa- 
rer publiquement les accessoires ou les moyens de l'ac- 
tion sans gêner personne. Mais si bien venue que soit sa 
parole lorsqu'il la fait entendre , elle n'est point jugée 
seule possible, et l'on préfère évidemment les apostro- 
phes des personnages du drame eux-mêmes. De là cette 
puissance d'émotion, cet intérêt actif qui n'a pas d'égal 
dans les temps modernes. Je veux que le théâtre de Sha- 
kespeare ait exercé sur les contemporains un grand inté- 
rêt d'admiration, de curiosité; je veux que les seigneurs 
et les dames de la cour de Louis XIV aient applaudi avec 
émotion les pièces de Racine; je veux encore que l'Eg- 
mont de Goethe et le Guillaume Tell de Schiller aient 
singulièrement troublé les jeunes imaginations alle- 
mandes; mais tout cela me parait néant quand je me re- 
porte à cette terrible première représentation des Eumé- 
aides, où les Furies d'Eschyle, en se précipitant sur la 
scène, firent reculer l'assistance, et je ne retrouve cette 
possession de l'être entier du spectateur par le drame que 
dans les tekyèhs persans; mais là je la retrouve tout 
entière; et comme j'ai subi moi-même ces ensorcelle- 
ments, ces entraînements communs, ce magnétisme d'une 

454 AUTftES COMPOSITIONS THÉÂTRALES, 

foule dans laquelle l'électricité circule et qui la commu- 
nique à tout ce qui l'approche, je suis amené à cette 
conclusion nécessaire que le théâtre européen n'est 
qu'une élégance de l'esprit, une distraction , un jeu, tan- 
dis qu'à l'exemple du théâtre grec, le théâtre persan, 
seul, est une grande affaire. 

Je crois que personne ne révoquera en doute cette vé- 
rité que, si la nation qui vit entre l'Inde et la Turquie 
avait adopté pour système de philosophie la méthode 
expérimentale, son théâtre n'existerait pas. Elle se.con- 
tenterait des fantoccinis de Kara-Gueuz et des farces gros- 
sières que ses. bateleurs exécutent, et qu'on appelle les 
bakkalbazys, ou « pièces de gueux. » Elle n'en aurait pas 
moins d'esprit cependant. Elle aurait déjà peut-être 
transformé ces grossièretés en saynètes: de la saynète elle 
aurait passé au vaudeville, peut être eût-elle abordé la 
comédie de caractère. Je crois qu'elle aurait pu combiner 
des infiniment petits d'une manière aussi ingénieuse pour 
le moins que Goldoni ou Gollin d'Harleville, mais elle 
n'aurait pas eu son théâtre. C'est l'habitude générale de 
planer sur tout et partout, de ne payer guère moins de 
respect à la fiction qu'à la réalité, de ressentir pour 
l'erreur une tendresse non moins grande que pour la vé- 
rité, d'adorer surtout, d*adorer partout, d'adorer toujours 
les idées, en tant qu'idées, n'importe lesquelles, pourvu 
qu'elles soient idées , voilà ce qui a produit ce système 
dramatique et sa puissance. Entre lepoëte et le public, 
c'est ici le public qui est le plus poëte des deux, le plus 
imaginatif, et qui pousse l'autre si bien qu'il ne s'arrête ni 
ne peut s'arrêter. Le goût de tout concevoir, tout savoir, 
tout voir, amène seul ces étonnants conflits de l'esprit et 
de la matière où vous avez à la fois sur la scène, là, 90us les 

AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 455 

yeux, des cadavres mutilés, montrant leurs plaies béantes, 
le sang coulant à flots, du vrai sang, et les anges, et les 
prophètes, et les visions. J'ai vu apparaître Aly-Ekbèr, 
après sa mort, la hache d'armes enfoncée dans son crâne 
fendu en deux et le sang lui ruisselant sur la face; il chan- 
tait les louanges de Dieu. Tout cela n'est pas très-raison- 
nable, sans doute ; mais je mets le raisonnable au défi de 
rien créer dans son genre qui exerce sur des âmes hu- 
maines la puissance de ces absurdités. Or, une création 
ne vaut que par sa force. 

Il se présente encore ici un problème assez curieux : 
Une nation, dans sa vieillesse, à plus forte raison dans sa 
décrépitude, a-t-elle coutume de produire des œuvres aussi 
considérables? J'avoue que je n'en connais pas d'autre 
exemple que celui dont il est question ici. Que le peuple 
persan soit vieux, il n'est pas besoin de le démontrer. Il 
est plus vieux que l'histoire. Ses institutions démante- 
lées sont comme lui ; les tribus turkes n'ont pas renouvelé 
son sang au delà d'une limite assez restreinte. Rien que 
que la richesse extraordinaire et le désordre de son do- 
maine intellectuel prouveraient assez son grand âge. Ses 
mœurs faciles, relâchées, tolérantes, fatiguées; son incré- 
dulité politique, son indifférence sociale, tout achève le 
tableau auquel la tournure profondément démocratique 
des idées, partout où ne régnent pas les tribus, vient 
donner le dernier coup de pinceau. D'où vient donc qu'un 
peuple, à un tel moment de la vie, ait un tel retour de 
jeunesse? Je m'étonnerais moins s'il ne s'agissait que de 
chefs-d'œuvre à notre mode, mais à celle d'Eschyle 1 
Sans doute, il y a bien dans les tazyèhsdes marquesassez 
sensibles d'une intelligence très-vieillie , absolument 
comme dans les drames de l'Inde. Ainsi, un peuple jeune 

456 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

et naïf n'a pas tant de douceur d'expression, tant de po- 
litesse, un tel culte des convenances, etsurtout n'emprunte 
pas des effets tragiques à ce sentiment, devenu une 
vertu. Néanmoins je ne crois pas me tromper en atta- 
chant un grand prix aux productions du théâtre per- 
san, et je continue à m'étonner de leur existence. Pour 
rendre plus grande encore la difficulté à résoudre, je 
dois ajouter que cette passion du drame ne s'est pas em- 
parée des seuls musulmans; elle a atteint les Juifs. A la vé- 
rité, ceux-ci n'osent pas représenter leurs productions; ils 
craignent qu'on ne les accuse de vouloir parodier les ta- 
zyèhs des Imams; mais il les écrivent. Ils les écrivent 
en vers, comme font les poëtes persans; il les écrivent 
dans la langue de la Gémara, les lisent avec passion, y 
ajoutent tous les jours, composent sans cesse sur de nou- 
veaux sujets. C'est ainsi qu'ils aiment surtout à entendre, 
dans ce moment, un poëte lisant dans une de leurs assem- 
blées, soit la Ruine de Jérusalem, soit YIncendie du Pcn- 
tateuque, par l'empereur Aposthoumos (Posthumus), soit 
le Massacre des 80 ,000 jeunes gens par les Chrétiens, soit 
la Mort de Zacharie; les sujets sont très-nombreux. Je 
n'ai vu aucune de ces pièces; je ne saurais donc me pro- 
noncer sur leur mérite; j'en signale seulement l'existence 
pour montrer à quel point est forte et contagieuse la pas- 
sion dramatique des Persans, puisqu'elle passe d'eux aux 
Juifs qui vivent sur leur territoire. Il faut ajouter, du 
reste, pour prévenir toute erreur, que ces Juifs sont des 
descendants de prosélytes, presque tous, et qu'il y a, 
dans l'Iran, extrêmement peu de familles qui proviennent 
réellement des Hébreux. 

J'ai posé la difficulté, mais comme je ne sais absolu- 
ment que dire pour la résoudre, et que je ne pourrais 

AUTRES COMPOSITIONS THÉATHALES. 457 

que me livrer là dessus à d'assez pauvres raisonnements, 
je laisse la question à un plus sagace et je conclus. 

Ce théâtre, qui a tant de valeur et une valeur si vraie, 
qui s'est emparé si puissamment du génie national et que 
toutes les classes, depuis le roi jusqu'au mendiant, 
écoutent, inspirent, encouragent, qui occupe une place 
si considérable dans la vie publique de la nation, ce 
spectacle, je dois lé redire, est méprisé des doctes et 
en horreur au clergé. Ceux-là mêmes qui vont y pleurer 
et qui contribuent de leur argent à ses splendeurs, affec- 
tent de le mépriser en paroles. On ne considère pas les 
tazyèhs comme des œuvres littéraires, et personne ne se* 
vante de les avoir composés, si bien que je ne connais pas 
un seul de ces poëtes que j'admire sincèrement, et je ne 
crois pas en avoir vu un seul. 

Cette humilité attachée au rôle d'auteur dramatique 
n'est point, du reste, une anomalie sans exemple. On sait 
ce que, dans la Grèce artiste, Platon a écrit des poëtes et 
Plutarque des sculpteurs et des peintres. A Rome, de 
même, les esprits les plus lettrés de la république se 
croyaient obligés en conscience de déverser le mépris sur 
la littérature et sur les productions plastiques qui les char- 
maient. Les hommes affectent volontiers une gravité de 
convention qui les porte à feindre un amour exclusif pour 
les choses positives, et à mépriser le reste; et ce que les 
doctes sont appelés par métier à considérer exclusive- 
ment comme positif, c'est la science, c'est la philosophie, 
c'est. la théologie. Si les auteurs de tazyèhs prétendaient 
se renfermer avec scrupule dans les termes des traditions 
sacrées, ils s'attireraient moins de reproches. On leur en 
voudraft toujours de violer les règles les plus impérieuses 
du Koran, de repousser dans l'ombre Dieu, le Prophète, 

26 

458 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

jusqu'à un certain point Aly lui-même, de tendre à créer 
une religion qui n'est pas universelle, mais seulement 
persane, d'amener et de poser en scène des êtres surhu- 
mains que la pensée seule doit envisager. On leur repro- 
cherait bien d'autres hérésies moins excusables encore; 
mais du moins on ne diraitpas d'eux, comme on le répète 
j ournellemen t avec mépris dans les cercles lettrés : « Quels 
menteurs! » 

Heureusement, les auteurs des tazyèhs ne sont pas des 
critiques, ne s'occupent en aucune façon de se composer 
une esthétique à leur mode pour s'en faire un bouclier ; 
on la leur fera plus tard quand il ne seront plus et auront 
perdu leurs derniers successeurs. En attendant, estimés 
ou non, ils écrivent avec passion et produisent de belles 
choses dans l'obscurité où le dédain les oblige à vivre. 
Ils ne savent pas eux-mêmes qu'en négligeant les pré- 
tendues choses positives qu'on leur préfère, ils sont en 
Asie les seuls qui non-seulement cherchent, mais trou- 
vent la vérité, je dis la vérité humaine, le sentiment vrai 
des passions, des mobiles du cœur, des ressorts du carac- 
tère. Ils trouvent et montrent l'homme intérieur dans sa 
plus haute grandeur, danssa plus Jiideuse faiblesse morale. 
Ils déshabillent le scélérat et l'exposent avec ses plaies 
toutes nues sur la scène; ils pénètrent, la lanterne à la 
main, dans l'âme des saints, des héros, de la femme, de 
l'enfant et instruisent le spectateur. Mais les savants, dans 
tous les pays du monde et dans tous les temps, ont né- 
gligé d'apercevoir cette science poétique, cette analyse 
humaine : comme les chevaux de carrosse, ils ont des 
œillères, et n'aperçoivent que les livres ouverts sous leur 
nez. Quand une fois la poésie est vieille, morte dans son 
action sur les masses, enterrée dans les hypogées des bi- 

AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 450 

bliothèques, c'est alors qu'ils s'en avisent, l'aperçoivent, 
l'atteignent sur un rayon poudreux, la déshabillent de 
ses bandelettes, soufflent sur la poussière qui la couvre, 
crient, déclament, remuent les bras et annoncent qu'ils 
vont l'expliquer. Mais tant qu'elle parle, vit, chante et 
ravit les hommes, à l'aspect de ses yeux brillants, de son 
divin visage, à l'accent ineffable de sa voix, les savants se x 
donnent bien de garde de reconnaître son existence, ou la 
traitent volontiers comme une fille des rues. Les beaux 
commentaires que l'on composera dans deux cents ans sur 
les tazyèhs ! et comme les rhétoriciens et les critiques de ce 
temps-là feront tapage contre leurs contemporains incapa- 
bles, diront-ils, de produire d'aussi nobles choses, et 
même, ajouteront-ils avec modestie, de les comprendre, 
si nous n'étions pas là, nous, pour les expliquer! 

APPENDICE 

KETAB-È-HUKKAM 
(le livre des préceptes) 

Dieu est le très-grand. Lui, il est le très-sublime. Au 
nom de Dieu le très-sublime, le tiès-sublime! Dieu! Il 
n'y a pas de Dieu sinon lui, le très-sublime, le très-su- 
blime. Dis : Dieu est le très-sublime au-dessus dé tout ce 
qu'il y a de plus sublime. Il n'est pas possible de sépa- 
rer de ce souverain maître sa sublimité Gela n'est pos- 
sible en rien, ni dans les deux, ni sur la terre, ni -entre 
les deux. Il crée ce qu'il veut par son commandement. 
En vérité, Lui, il est le sublime par excellence, ce qu'il y 
a de sublime, le vrai sublime. 

{Dieu parle au Bab) : Dieu est le très-auguste 1 ! En vé- 
rité, c'est là le nom par lequel se distingue ce qui est de 
ce qui était avant. En vérité, il a été révélé de la part de 
ton Seigneur, dans l'espace d'un jour et d'une nuit en- 
tière, quatre mille lignes qui, si Dieu les a réellement 

1. Le mot œzfjm est, en effet, employé par les Bâbys daus les cas où 
les musulmans se servent de l'expression errahmdn. Ils se reconnais- 
sent entre eux à l'usage affecté de cet adjectif et de quelques autres 
qui, d'ailleurs, sont usités aussi par leurs adversaires, mais avec moins 
de prédilection. 

26. 

462 APPENDICE. 

révélées ! , donnent pour toute Tannée le nombre de 
toutes choses exprimées par ces quatre mille lignes. 
Calcule donc ce qui est venu de toi : ensuite expose-le 
jusqu'à ce que la balance de l'année soit complète, et 
qu'il n'y ait plus à aller au-dessus. Et, en vérité, ce 
(que tu annonces ici) est le don de ton Seigneur aux 
créatures! Et il n'y a rien là de ta part, sinon que tu t'es 
rappelé ce qui est révélé de par Dieu, le souverain Sei- 
gneur, l'impénétrable! et expose le nombre de toutes 
choses d'après ceux qui connaissent Dieu, et qui garan- 
tissent ses décrets. En vérité, nous avons (nous, Dieu,) 
déterminé l'ensemble et le détail des chapitres de Y Ex- 
position, pour ce qui a trait à ce qui arrivera (aux 
croyants) après leur passage sur la terre, ou (encore) par 
rapport à ces vérités qu'ils considèrent et qui ont été 
révélées par Dieu, et eux, ils ont persévéré dans la loi 
de Dieu, et Dieu les secourt avec sollicitude aussi long- 
temps qu'ils patientent. 

Celui que Dieu manifeste (le Bâb) a mis ceci en lumière 
dans Y École 2 . 

Lui (Dieu), il est le très-beau (la beauté même 3 ). 

1. C'est-à-dire que, si Dieu est réellement l'auteur des préceptes qui 
▼ont suivre, ils doivent être au nombre de 4,000 beyts ou lignes manu- 
scrites, renfermant un nombre de lettres voulu. C'est là, en effet, 
d'après la doctrine musulmane, un des signes les plus irréfragables 
en même temps que les pins nécessaires du caractère prophétique. 
Tout envoyé de Dieu, tout Imam doit être capable de rédiger en un 
jour et une nuit, en vingt-quatre heures, quatre mille beyts. Le Bâb 
se vante ici de l'avoir fait, et Dieu lui dit de le proclamer. 

2. V École est la chambre dans laquelle le Bàb enseignait ses pre- 
miers disciples à Shyraz, en 18/ig. Il y a ici une expression persane qui 
donne à ce début du paragraphe le cachet de la langue vulgaire; mais 
ce qui suit est en arabe. . 

3. Ceci est une expression platonicienne qui se retrouve fréquem- 
ment dans les écrits des magiciens. En qualifiant cette expression de 
platonicienne, jo n'entends pas dire assurément qu'elle ait été inventée, 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 463 

Dieu, il n'y a pas de Dieu sinon lui, l'auguste, l'aimé! 
De lui vient ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la 
terre, et ce qui est entre les deux; Lui, il est le protec- 
teur, l'éternel, le bienfaiteur, Dieu, l'auguste, l'aimé, Aly 
(le Grand 1 ). En vérité, il est l'Exposition (la source de 
l'Exposition et son but) et ce qui est en elle. 

(Dieu parle au Bdb) : La bonne direction vient de moi 
pour toi. 

(Le Bdb parle à Dieu) : Aly (ô grand) ! En vérité il n'y 
a pas de Dieu sinon toi! Et, en vérité, le comman- 
dement, l'œuvre et la création viennent de toi. Et il n'y a 
pas une seule chose sinon dans toi. Et, en vérité, celui 
que tu manifestes (les prophètes passés, présents et fu- 
furs et moi-môme) vient de toi, et les preuves qui te 
concernent, certainement tu les enseignes par ta faveur, 
et les paroles que tu ne veux pas dire ne se retrouveront 
qu'au jour de la consommation finale (du monde). Ce qui 
est dans l'Exposition, c'est jusque-là seulement que nous 
buvons le lait de la mamelle 2 . En vérité, toi, pour le si- 
gne de ta main, certes, tu es le glorifié dans ton signe 3 . 

non plus que l'idée qu'elle exprime, par les Grecs. Elle se trouve fré- 
quemment employée dans les textes cunéiformes et rendue par le môme 
mot qu'on voit ici : ahhy. Elle est parfaitement chaldéenne d'origine; 
mais, pour nous, le dogme qu'elle expose nous est surtout familier par 
l'adoption qu'en a faiie Platon. 

1. Le nom d'Aly se trouve ici pour donner satisfaction aux néophytes 
persans. Du reste, les Bàbys conservent, du moins dans les rangs infé- 
rieurs, beaucoup de partialité pour le nom et la mémoire du héros et 
du saint national, bien que la nouvelle religion ne fonde plus rien 
sur lui. Outre ces motifs, qui ont fait placer ici sou nom, non pas 
comme dénomination, mais comme qualificatif, il y a aussi avantage à 
ce qu'un lecteur musulman, qui trouverait ce livre par hasard, pût se 
rassurer sur son orthodoxie en y lisant un nom sacré pour lui. 

2. C'est tout ce que nous pouvons savoir de la vérité. 

3. Tout ce qui est résulte d'un signe de la toute-puissance, et toute 
chose ainsi créée glorifie Dieu. 

464 APPENDICE. 

Et puisqu'il en est ainsi, en vérité, lui (Dieu), il n'y a 
pas de doute en lui! Certes, vous (croyants), vous patien- 
terez neuf fois dix ans ! , et alors vous obtiendrez de 
lui la participation à ce qu'il y a d'excellent en lui 2 . 
En vérité, toi (Dieu), tu es celui qui distribue la gran- 
deur; et, en vérité, toi, tu égalises toute chose par rap- 
port à toute chose, et rien ne s'égalise avec toi dans les 
cieux, et rien sur la terre, et rien entre les deux; et, en 
vérité, toi, tu es le compensateur, le grand, et, en vérité, 
toi, tu es le souverain maître de toutes choses ! 

Par Celui que Dieu manifeste (parle Bâb), s'élève et de- 
vient insaisissable (pour l'esprit) sa puissance 3 . Lui, il 
est l'élevé, l'excellent! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le Dieu des dieux! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus beau des plus beaux! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es l'unique des uniques! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus élevé des 
plus élevés! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
seul des seuls! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tues 
l'unité des unités! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le principe des principes! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le dominateur des dominateurs 1 Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le soutien des soutiens! Assu- 

1. Le chiffre 10 représente ici l'unité, et 9 étant un nombre sacré, il 
est employé dans la multiplication avec l'autre pour représenter la 
durée de la vie humaine. 

2. çjiS n'est justifié à la place de /Oj^ que par la nécessité de 

former l'assonnance avec -we3 En outre, ^i'^ renferme une anti- 
nomie, ce mot voulant dire excellent, mais aussi vil et méprisable. 
Je me borne à appeler l'attention, une fois pour toutes, sur cette 
multiplicité dans un morne mot de sens très-divers. Il serait trop mi- 
nutieux de la signaler partout. 

3. C'est-à-dire qu'on acquiert la vraie notion de l'immensité incom- 
préhensible, de l'infini absolu de Dieu. 

mm 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 465 

rément, Dieu, en vérité, toi, tu es le juge des jugesl 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus opulent 
des plus opulents! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le possesseur des possesseurs ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le maître des maîtres! Assurément, Dieu 
en vérité, toi, tu es l'éternel des éternels! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le précédent des précédents ! 
Assurément, Dieu, en vérité; toi, tu es le parfait des par- 
faits! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es l'exquis des 
exquis! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
glorieux des plus glorieux! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es ce qu'il y a de plus proche parmi les plus 
proches M Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
accompli des accomplis ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 
tu es le plus inaccessible des inaccessibles! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus exalté des exaltés ! Assu- 
rément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus merveilleux des 
merveilleux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus grand des plus grands! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus joyeux des plus joyeuxl Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tues le plus lumineux des plus lumi- 
neux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus haut 
des plus hauts! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus souverain des plus souverains! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es le plus aimant des plus aimants! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi tu es le plus secourable des 
plus secourables! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus saint des plus saints ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus satisfaisant des plus satisfaisants ! Assu- 

1. Dieu est ce qu'il y a de plus intimement uni à la nature de 
l'homme et à celle de toute chose, puisque rien de ce qui existe n'est 
étranger à l'existence divine. 

466 APPENDICE. 

sèment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus affectueux des 
plus affectueux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tués 
le plus noble des plus nobles! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus généreux des plus généreux! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus magnifique des 
plus magnifiques! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus grand des plus grands ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi,tuesleplusfierdesplusfiers! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus élevé des plus élevés! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi. tu es le plus entendu des plus en- 
tendus. Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus vu 
des plus vus 1 ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus attrayant des plus attrayants! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es l'enseignant des enseignants! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le premier des premiers! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus fort des plus 
forts! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu esle plus dispos 
des plus dispos! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus savant des plus savants ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus robuste des plus robustes! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es plus libéral des plus libé- 
raux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu esle plus im- 
muable des plus immuables ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le guide des guides! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le permanent des permanents ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le suprême des suprêmes ! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus hostile des 

1. Tout ce que les sens de l'homme perçoivent n'est que la manifes- 
tation de l'existence de Dieu sous différentes apparences. Du reste, les 
mots entendu et vu peuvent être remplacés par ceux-ci : « Le plus 
célèbre des plus célèbres; » et « le plus avisé des plus avisés. » Ce 
sont là des multiplicités de conceptions qui sont de rigueur dans les 
écrits du genre de celui-ci. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 467 

plus hostiles! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus sévère des plus sévères * ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus habile des plus habiles! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus victorieux des victo- 
rieux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus, 
existant des plus existants ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus manifesté des plus manifestés! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus intérieur des plus 
intérieurs 2 ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
agissant des agissants! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le plus retenu des plus retenus! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus affectueux des plus affectueux ! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus juste des plus 
justes! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
miséricordieux des plus miséricordieux ! Assurément Dieu, 
en vérité, toi, tu.es la somme des sommes! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus compté des plus comp- 
tés 3 ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le protecteur 
des protecteurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus loué des plus loués ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es l'acquéreur des acquéreurs! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es le créateur des créateurs ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tues le nourrisseur des nourrisseurs! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le dispensateur 
des dispensateurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le préservateur des préservateurs! Assurément, Dieu, en 

1. Les qualifications d'hostile, de sévère, ont trait à la réprobation 
du péché. 

2. Dieu est tout ce qui est manifesté; mais, en même temps, ce qu'il 
y a de plus intime, de plus caché, de plus mystérieux, c'est encore 
Dieu essentiellement. 

3. Ces diverses qualifications ont essentiellement trait à la doctrine 
des nombres que l'unité divine renferme toute entière en même temps 
qu'elle se détaille par le calcul infini des manifestations émanées. 

468 APPENDICE. 

vérité, toi, tu es le sauveur des sauveurs! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le prié des priés ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le contemplé des contemplés! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le facteur des 
facteurs! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le for- 
mateur des formateurs ! Assurément , Dieu , eu vérité, 
toi, tu es l'attesté des attestés ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es l'aurore des aurores! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es l'ouverture des ouvertures ! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es la suffisance des suffi- 
sances! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es l'isolé des 
isolés ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es la norme 
des normes! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
révélateur des révélateurs! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus complet des plus complets ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus nouveau des plus nou- 
veaux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tues le plus 
bienveillant des plus bienveillants ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus riche des plus riches! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es l'explicateur des expli- 
cateurs '.Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le législa- 
teur des législateurs! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 
tu es le suscitant des suscitants! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le protecteur des protecteurs! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus propice des plus 
propices! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
favorable des plus favorables ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus subtil des plus subtils ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus compatissant des plus 
compatissants! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
meilleur des meilleurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 
tu es le mainteneur des mainteneurs ! Assurément, Dieu, 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 469 

en vérité, toi, tu es le dispensateur des dispensateurs! 
Assurément, Dieu, tout vient de toi, et nous adorons tout 
devant toi 1 ! 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES 

LA PREMIÈRE UNITÉ 2 . 

Lui ! au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint! En vé- 
rité, nous sommes Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon nous, et, 
en vérité, il n'y a rien en dehors de moi qui soit ma création 3 . 
Dis : En vérité, ô ma création, tu es moi! Adorez! (Dieu parle 
au Bâb) : En vérité, je t'ai créé et je t'ai maintenu : et je te 

1. La plupart des adjectifs contenus dans cette litanie sont suscep- 
tibles de prendre des sens différents de ceux qui leur sont attribués ici. 
Je l'ai déjà indiqué, mais on ne saurait trop insister sur ce point. Plu- 
sieurs même contiennent un ezdad y ou une antinomie, ce qui est 
essentiel pour bien établir la valeur du morceau en tant que liturgique 
et doué, à la récitation, de vertus secrètes et actives. 

2. Maintenant commence, à proprement parler, le Biyyan, « l'Expo- 
sition, » c'est-à-dire le Livre des définitions dogmatiques. Bien que la 
substance soit une et que le fait de la vie n'appartienne qu'à elle, 
toutefois on doit la considérer comme divisible, en ce même sens que 
les chrétiens admettent une sorte de division par trois dans la nature 
divine. Les Bftbys conçoivent, eux, une division par 19, et ce chiffre 
sacré, représenté par l'idée de Dieu, se retrouve partout. L'année a 
19 mois, le mois 19 jours, le jour 19 heures, etc. Un livre dogmatique 
d'une aussi haute importance que le livre actuel ne peut manquer 
d'être divisé en 19 parties, dont, à la vérité, il n'existe que dix, et on en 
verra la raison. Quoi qu'il en soit, chaque partie est encore divisée en 
19 paragraphes. Afin de bien marquer l'importance de l'idée unitaire, 
chacune de ces parties, dont on a ici la première, s'appelle unité, au lieu 
de s'appeler chapitre. Le livre entier est donc composé de 19 unités. 
Mais, encore une fois, ces unités sont consubstantielles comme les per- 
sonnes de la sainte Trinité, et de même que 1 multiplié par 1 donne 1, 
il n'y a au bout du livre qu'un tout compact. Il résulte encore de là 

que, s'il faut traduire, comme je viens de le faire, JjVl J^y I par la 
première unité, ces deux mots signifient aussi : Y uni té primordiale^ 
principe essentiel à rappeler au début de l'exposition du dogme b&by. 

3. En effet, la création, c'est encore Dieu lui-même. 

470 APPENDICE. 

ferai mourir et je te ferai revivre, et je t'ai envoyé pour por- 
ter ma révélation et je t'ai choisi pour me manifester moi- 
même en lisant (aux hommes), de ma part, les préceptes 
émanés de moi : Et, certes, tu annonceras tout ce qu'en vé- 
rité j'ai créé, conformément à ma loi. 

Voilà la voie auguste, avantageuse ! et j'ai créé toutes choses 
pour toi et j'ai fixé moi-même, pour toi, la souveraineté sur 
les hommes et j'ai permis que tout homme qui entrerait dans 
ma maison * entrât aussi dans mon unité. Et à celui-là, je 
lui fais lire l'explication qui est faite par toi. 

L'explication qu'en vérité j'ai inspirée ne contient que des 
paroles véridiques ; c'est le résultat de ma bonté. C'est ainsi, 
qu'en vérité j'ai révélé l'explication de ma loi et, en vérité, 
cette loi est celle-ci : que ceux qui l'adoptent sont mes asso- 
ciés, mes serviteurs, les bienheureux. 

Et, en vérité, le soleil de mes préceptes vient de moi ! Ils 
sont destinés à rendre témoignage en toute occasion, qui sera 
comme un lever de ma loi, tous ceux-là qui sont mes servi* 
teurs, les croyants * I 

En vérité, nous t'avons créé et toi-même 3 et toutes choses, 
suivant l'action de la parole; vous êtes le résultat d'une action 
qui provient de nous. Nous sommes tout puissant l 

Je t'ai déterminé, comme étant le premier et le dernier, 
le manifesté et le caché. Nous sommes savants ! Personne n'a 
été envoyé relativement à la loi, si ce n'est par rapport à toi 4 . 
Et il n'a pas été révélé de livre, sinon relativement à toi ! 
Telle a été la volonté du protecteur, de l'aimé. 

Et, en vérité, l'Exposition (de la foi) nous renseigne sur 

1. Dans ma loi. 

2. L$s occasions dont il est question ici se sont déjà présentées sons 
une forme sanglante, dans le martyre du Bàb et de ses premiers sec- 
tateurs. 

3. Comme Dieu est tout ce qui existe, et que le Bàb existe, le Bàb 
est Dieu. Mais il l'est plus excellemment que toutes les autres créatures. 
C'est une sorte de BodJhisattwa, une incarnation immédiate et ayant 
conscience d'elle-même. On verra plus bas que cette infusion de la 
divinité ne se borne pas à une manifestation dans un individu unique. 

6. Comme préparation à toi. Les prophètes successifs sont ainsi 
étroitement liés les uns aux autres, tous précurseurs. Ceci d'ailleurs 
a'e&t pas une idée particulière au babysme. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 471 

toutes choses complètement 1 Pris en masse, les docteurs sont 
impuissants à produire quelque chose de comparable à ces 
préceptes. Elle contiemt tous nos commandements anciens et 
nouveaux, de môme qu'en vérité, toi, tu es le contenu (le ré- 
sumé) de toutes nos démonstrations. Tu fais entrer qui tu veux 
dans le paradis, qui est la sainteté sublime. 

Cela (ces préceptes), c'est ce qui devient manifeste dans une 
apparition complète par l'ordre (divin). Cet ordre vient-il de 
r.ous? 

Nous sommes ceux qui font les préceptes ! Et il n'y a pas 
de manifestation, quant à la loi, sinon en ce qui est ordonné 
actuellement et qui est une invitation à notre adresse *. 

En vérité, nous sommes omnipotents sur toute chose et, 
certainement, nous avons établi les chapitres de cette loi 
pour donner le nombre de toute chose, comme nombre in- 
dicatif des divisions du cerele (mensuel) relativement à la sé- 
rie des jours, afin que ces chapitres servent de portes pour 
faire entrer toute chose dans le paradis sublime et afin de 
mettre dans tous les nombres l'unité 2 , quant à l'imposition 
de chacune des lettres primitives de Dieu 3 , le maître des 
cieux et le maître de la terre, le maître de toute chose, le 
maître de ce qui est visible et de ce qui ne l'est pas, le maître 
des êtres î 

Et nous, certainement, nous avons établi dans ce premier 
paragraphe que, certainement, Dieu atteste qu'en vérité, Lui, 
il n'y a pas de Dieu, sinon Lui, le maître de toutes choses, et, 
en vérité, il n'y a rien en dehors de Lui, et tous, nous l'ado- 
rons ! 

Et, en vérité, la valeur des lettres au nombre de sept 4 est la 

1. Dans la nouvelle révélation qui vient réformer, compléter et 
remplacer absolument les anciennes. 

Le nous s'applique dans tous ces passages à Dieu et à l'humanité 
pris ensemble. 

2. Et* afin que tous les nombres possibles contiennent une même 
unité et soient ainsi concordants en substance. 

3. Le mot wahed, l'unique, donne, par l'addition numérique des 
lettres dont il est composé, le chiffre 19, qui, totalisé, produit l'unité 
fondamentale. 

4. Ces sept lettres représentent les sept attributs : 1° de Force; 2° de 

472 APPENDICE. 

porte (Bàb) de Dieu relativement à ce qui est dans le domaine 
des deux et de la terre et à ce qui est entre les deux. Tout 
cela obéit aux préceptes de Ditu et est conduit par son ac- 
tion. 

Dans tous les paragraphes est l'exposition du nom de Dieu 
donnée par nous ! et l'exposition, seule véritable, des lettres 
cemposant Dieu, en tant que ces faits ont trait aux indivi- 
dualités qui sont arrivées à l'existence dans les temps qui 
ont précédé (celui-ci, tels que) Mohammed, l'envoyé de Dieu, 
et ceux qui furent les martyrs rendant témoignage de Dieu 2 ; 
ceux-là furent les portes (Bàb) de la bonne direction et ils ont 
été créés (à nouveau) pour le progrès dernier que Dieu nous 
a promis dans le Koran 3 , (progrès) par lequel le nombre 
unique (dix-neuf) se manifeste en l'unité primitive des doc- 
teurs qui viennent de nous ! En vérité, nous sommes les sa- 
vants 4 ! 

Cette unité primitive de l'unité calculée 5 est exposée dans 
le mois précieux 6 . Certainement nous avons commencé la 
création du monde dans ce mois et, certes, nous supputons 
tout à partir (de ce mois); c'est ainsi que nous avons établi 
les choses ; nous sommes omnipotents. 

Puissance; 3° de Volonté; 4° d'Action; 5° de Condescendance; 6° de 
Gloire; 7° de Révélation, ce qui est exprimé par les mots : 

^bTjaJ ^il •Lsâ^ji itoU 

Le chiffre 7 est atteint par la somme des lettres formant ces deux 
noms : Aly Mohammed, qui sont ceux du Bàb. 

.1. Ceci signifie aussi : « Chacun de ces prophètes, chacune de ces 
« incarnations qui sont ma Porte, mon Bâb, viennent aussi révéler aux 
« hommes l'exposition du nom de Dieu donnée par nous. » Toutes les 
fois que le mot Bàb reparaît, il y a matière à double sens. 

2. C'est-à-dire les Imams et leurs descendants persécutés et marty- 
risés par les Abbassides. Ceci est une concession à la religion nationale. 

3. Les âmes de Mohammed, des martyrs ont revêtu de nouveaux 
corps et se sont manifestées dans le monde, où elles ont été et sont 
encore les confesseurs et les docteurs bàbys. * • 

û. C'est-à-dire : ces docteurs sont en fait une incarnation, une éma- 
nation de Dieu même. 

5. L'unité qui contient toute chose opposée à l'unité qui ne se 
peut fractionner sans perdre sa matière propre. 

6. On verra plus bas les noms des mois. 

—• «• »rx„ t . 

- -U4u..- - 
■ t-r. mu,. 

C 

e- 

de 

(es 

ide 

de 

u à 
: art) 
it ce 

comme 
ie s'an- 

^eignenr, 

inmériquc 

iâmmed et 

r le second, 

•ent one des 

itiqaeavecle 

474 APPENDICE. 

nifeste et dont le nom est fourni par le calcul des lettres du 
mot hyy (le vivant *), et avant l'apparition (de ce personnage), 
il a fait sortir la nature des sept lettres du sein des lettres pri- 
mitives 2 , dont l'antériorité est comprise dans l'unité même, 
puis (il faut savoir que) dans la source de cet unique 3 repose 
Tunique du Koran 4 , qui est à la fois manifesté et caché, le 
premier et le dernier, et (il faut savoir encore que) le docu- 
ment postérieur est (indicatif) de l'essence de l'unique, de 
même que l'est aussi le document antérieur qui est leForgân 5 . 
La différence est celle-ci : que dans l'espace de 1270 ans, la 
révélation a toujours progressé dans les âmes des prophètes suc- 
cessifs, et à chaque apparition nouvelle (de l'un de ces manda- 
taires divins), les préceptes se sont modelés sur l'état des es- 
prits, et ainsi, cette fois-ci, il s'est manifesté un agrandissement 
auguste dans la révélation du nom 6 du sage, le dernier venu 
(le Bàb), lequel nom contient l'essence des sept lettres 7 ; (et 
l'agrandissement a eu lieu) parce que celles-ci sont produites 
(en cette occasion) par l'intermédiaire du nombre des huit 
unités (appelées) « les miroirs de Dieu 8 ». La force du foyer 

1. Ce nouveau prophète ne s'est pas encore manifesté, et lorsque les 
bàbys veulent en parler, comme son nom est encore inconnu, on le 
désigne par les mots arabes qui l'indiquent ici : Men yezher hu Allah, 
« Celui que Dieu manifestera. » 

2. C'est-à-dire que sept— les sept attributs indiqués plus haut— ont 
agi en faveur des hommes, depuis bien des siècles, d'une manière pro- 
portionnée à rétendue des révélations successives, et ces sept attributs 
sont sortis de l'unité représentée par le chiffre 19. 

3. Représenté par 19. 

6. C'est-à-dire que le mot wahed, « l'Unique, » si souvent employé 
par le Koran comme étant l'attribut le plus essentiel de Dieu, n'est pas 
autre chose que l'expression voilée de ce chiffre 19. 

5. Le document postérieur, c'est la révélation bàbye; l'antérieur, 
c'est la série des livres émanés des anciens prophètes et le Bàb appli- 
que à la somme de ces livres le nom commun de Forganou Explication. 

6. Par une tradition judaïque que les musulmans ont conservée, 
le mot Ism, ici employé dans son acception ordinaire « le nom, » 
signifie les attributs, sefât. 

7. Les sept lettres fournies par l'addition pure et simple des lettres 
contenues dans les noms suivants : Aly, Mohammed. Le Bàb réunis- 
sait ces deux noms. 

8. Merai oullak. Les intermédiaires dans lesquels Dieu se reflète et 
par lesquels nous arrive son image. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 475 

d'affection (qui existe dans la nature des sept lettres) est 
telle que la puissance de rivaliser avec elle n'a été donnée à 
personne. 

Le signe du soleil de l'unité s'absorbe dans l'unité 
même 4 . 

Tout homme qui lit le verset : « Dieu atteste qu'en vérité, 
« Lui, il n'y a pas de Dieu, sinon Lui, l'auguste, l'aimé ! A 
t Lui appartiennent les noms excellents, tout ce qui est dans 
« les cieux et tout ce qui est sur la terre le prie, ainsi que 
« ce qui est entre les deux ! Il n'y a pas de Dieu sinon Lui, le 
« vivant, le protecteur, l'Éternel ! » puis, qui (après avoir ré- 
cité cette formule) ajoute encore cette prière : « Dieu ! 
donne le salut à la substance des sept lettres (au Bâb) puis 
aux lettres du vivant (celui qui doit venir après le Bâb), avec 
la sublimité et la gloire ! » celui-là (qui a proféré ces deux éja- 
culations) a fait acte de foi à l'Unique (représenté par le nom- 
bre dix-neuf). 

LA SECONDE UNITÉ 2 . 

Lui ! au nom de Dieu, le plus grand, le plus saint ! En vé- 
rité, oh ! les lettres ita et Ba 3 Î Elles portent témoignage de 
ceci qu'en vérité, Lui, il n'y a pas de Dieu sinon nous ! Certes 
ceci est révélé dans le premier paragraphe de la seconde 
unité : Fais connaître la puissance de ton Seigneur par ses 
préceptes ! Porte témoignage pour l'indication de l'infini de 
toutes choses î Rends l'homme impuissant à rétorquer ou à 
nier ce qui aura été révélé par une exposition (de notre part) 
et, en vérité, il est démontré dans ce livre (actuel) tout ce 
qu'il est désirable de savoir ! 

1. C'est-à-dire que le Bâb, quelle que soit son importance comme 
producteur et symbole de la foi, disparaît devant Dieu, le signe s'an- 
nihilant devant la chose représentée. 

2. Le texte arabe reprend ici. 

3. Réunies, ces deux lettres fournissent le mot rabb, • le Seigneur, 
le maître, un des noms suprêmes de Dieu. » Leur valeur numérique 
est représentée par 202. Et les valeurs numériques de Mohammed et 
d'Aly, additionnées, donnant 92 pour le premier, et 110 pour le second, 
on a également 202; ainsi les deux lettres ra et ba contiennent une des 
plus hautes appellations de Dieu, laquelle se trouve être identique avec le 
nom du nouveau prophète. 

47C APPENDICE. 

Dans le second paragraphe (il est dit) : Il n'est pas possible 
d'être enlacé dans la science de l'Exposition si ce n'est par 
ton intermédiaire et dans le but que tu sois et la fin et le 
commencement ! , ou bien en portant témoignage de ce que 
J'ordonne. En vérité, ceux-là (qui suivent Tune ou l'autre de 
ces routes) sont ceux qui remportent la victoire. 

Dans le troisième paragraphe il est ordonné : 11 n'est per- 
mis à personne de donner (à mes prescriptions) un autre sens 
que celui que j'ai donné moi-môme. Dis (en conséquence) : 
Tout ce qu'il y a d'excellent retourne à moi, et hors de moi, 
(retourne) au mot néant 1 . Telle est la science de l'Exposition 
si vous la connaissez. 

Ce qui est excellent (en soi) est défini comme étant ce qui 
retourne '(au monde de) l'atome, dans la science des purs ; 
donc ce qui est en dehors de l'excellent destiné (au monde de) 
l'atome (c'est-à-dire le mal), porte témoignage dans ce qui est 
en dehors des bienheureux 3 . 

En vérité, lisez les enseignements précédents 4 si vous pou- 
vez les comprendre. Tous ces enseignements sont l'image de 
celui-ci, si vous le comprenez ! Tout cela c'est le nom saint 
produit par une nouvelle évolution, en vérité, vous en êtes les 
témoins! Cette nouvelle évolution sera marquée par l'avéne- 
ment de « Celui que Dieu manifestera 5 ; » au temps que 
Dieu voudra, vous en acquerrez la certitude. 

1. C'est-à-dire, que Dieu soit l'objet principal ou même unique de 
l'examen et de l'étude. Mais, dans l'idée que les babys se font de Dieu, 
il est clair qu'il s'agit ici de l'ensemble des êtres. 

2. Il faut comprendre ici non-seulement le néant absolu, mais l'er- 
reur et l'hérésie, qui en sont les représentants intellectuels. 

3. En croyant que ce qui est en dehors des Bienheureux est certai- 
nement le mal, par cela seul on conçoit que ce qui est en dehors d'eux 
n'a rien à faire avec l'excellent ni avec sa destinée qui est de retourner 
à l'indivisibilié. 

h- Ces enseignements précédents sont les livres usités, la Thora, les 
Psaumes, l'Évangile, le Koran. 

5. Le Bâb étant « Celui que Dieu manifeste », l'Émanation qui vien- 
dra api es lui sera « Celui que Dieu manifestera. » Il y aura toujours, 
dans le monde, de pareilles incarnations et il y en a toujours eu. Seule- 
ment, elles sont de deux sortes : celles qui continuent et maintiennent 
une phase de la révélation; celles qui en commencent une autre. Jésus, 
Mahomet, le Bàb et a Celui queDieu manifestera, » sont de ces dernières. 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 477 

Ensuite, dans le quatrième paragraphe, il est dit : Nous n'a- 
vons rien abrogé dans le livre (actuel) ; (exécutez les anciens 
commandements) si vous croyez à « Celui que Dieu manifes- 
tera ». 

Ensuite, dans le cinquième paragraphe, il est dit : Il n'a été 
révélé aucune parole dans l'Exposition (de la foi), sans que 
(cette parole) ait en elle l'esprit (divin). Vous vous attacherez 
douloureusement à la science profonde. Vous vous amusez 
maintenant à la science superficielle. En vérité, vous étudiez 
ce qui est vain *. Certainement vous finirez par comprendre 
la manifestation de Dieu, si vous êtes clairvoyants: et si vous 
lisez (avec intelligence) les choses incontestables, certaine- 
ment vous les accepterez. Voilà ce qui est manifesté de la 
part de Dieu, si vous le voulez saisir ! 

En vérité, la première des douceurs, c'est que vous lisiez avec 
la permission de Dieu (les préceptes actuels). Tous les mots 
(employés ici) s'y adressent. Soyez intelligents et ne dites 
pas : « Il n'y a pas de Dieu, sinon Dieu 1» jusqu'à ce que vous 
soyez parvenus au ciel de la lumière des choses incontestables. 
Telle est la condition que Dieu vous a imposée et telle est la 
marque de faveur que Dieu donne à ceux qui s'approchent de 
lui M 

Ensuite, dans le sixième paragraphe, il est dit : Nous n'a- 
vons pas révélé l'explication de ce qui est excellent dans notre 
exposition, sinon en vue de « Celui qui sera manifesté au jour 
du jugement » pour me servir de signe. Puissiez- vous vous 
réfugier vers lui! Et nous n'avons pas fait l'explication de 
ce qui est en dehors de l'excellent (du mal) sinon pour ceux 
qui ne le suivent pas. Certainement ceux-là ne sont pas les 

1. La théologie musulmane. La science profonde ou comme il est dit 
dans le texte, la science lointaine, c'est la critique et l'analyse bàbyes. 

2. Les babys font ici une déclaration directement opposée à celle 
des musulmans. Ils affirment qu'il n'est pas permis de se servir de 
la profession de foi unitaire, tant qu'on n'en a pas compris la por- 
tée. Les musulmans, au contraire, sont d'avis que renonciation seule 
de la formule est bonne et méritoire, qu'on la comprenne ou non, et ils 
poussent ce principe jusqu'à déclarer converti tout homme qui, fortui- 
tement, sans en avoir conscience, en état d'ivresse ou même en songe, 
aura prononcé les paroles sacramentelles* 

478 APPENDICE. 

serviteurs (de Dieu), jusqu'au moment où nous ayons décidé 
qu'ils le deviennent. Et, assurément, c'est de la môme façon 
que nous avons révélé le Koran ; mais il y a un voile (épais) 
entre vous et (la compréhension de) mon intention. 

C'est pourquoi les huit unités forment un cycle de nuits et 
de jours par rapport à ceci (le livre des préceptes), et vous êtes 
envers ce (livre) dans l'adoration aussitôt que vous reconnais- 
se! l'unité *. 

Voilà (quelle sera) la mesure (exacte) de la bonne direction 
dans (la mise en pratique) de l'Exposition, si vous lui consa- 
crez votre foi jusqu'au temps où se lèvera le soleil su- 
blime *! et cela est (ainsi) ! et, « Celui que Dieu manifestera,» 
si vous suivez ses voies (alors), certainement, vous serez croyants 
et vous demeurerez éternellement dans la satisfaction, et si- 
non, vous serez effacés. 

Ensuite le septième paragraphe dit : Le jour du jugement 
sur lequel vous portez votre réflexion (a commencé) du mo- 
ment où s'est levé le soleil de grand prix 3 et il durera jusqu'au 
moment où il (ce soleil) se couchera (jusqu'à la mort du Bàb). 
(Ces jours) auront (composé) l'excellent (tel qu'il est défini) 
par le livre de Dieu (le présent livre 4 ) (en contraste) avec les 
nuits (qui suivront le temps de la mort du Bàb, temps de té- 
nèbres spirituelles), si vous le jugez (comme il convient). 
Dieu n'a pas créé quoi que ce soit, si ce n'est, en vérité, 
pour ce jour, où toutes choses arriveront à la satisfaction de 
Dieu. Alors vous opérerez la réunion avec Lui ! 

Et, au jour du jugement, on contemplera (la réunion à 
Dieu) et cela, d'une manière évidente. Et, en vérité, attendez! 
Et, en vérité, nous, nous attendons ! Mais vous,, opérez en 
vue de Dieu. 

1. C'est parce que vous avez peine à saisir la vérité que les nuits et 
les jours, c'est-à-dire l'enchaînement des temps, s'est allongé avant que 
vous ayei été en état de comprendre les préceptes actuellement ré- 
vélés; mais aussitôt que tous arrivez à saisir la véritable nature, le 
sens exact de l'unité divine, alors vous eu êtes les serviteurs de fait et 
réellement, et non plus fictivement, comme au temps ou vous n'en aviez 
pas la connaissance. 

2. Où paraîtra « Celui que Dieu manifesterai. »• 

3. C'est Aly-Mohammed, le Bàb, ou Hesret Alâ. 

4. Voir ci-dessus le troisième i 

LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 479 

Et, certainement, en vérité, le jour du jugement 1 est pro- 
che, et, en vérité, vous, vous êtes sans connaître le jour 
(précis). 

Et celui qui unit sa nature â la mienne, assurément nous 
le ferons jouir de tout ce qui peut rendre quelqu'un content 
d'un autre, et, certes, il vous faut apprendre (à connaître) le 
dernier mot. Dès lors vous saurez le terme (de la foi*). 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : En vérité, la mort 
commande sur toute chose, par suite de ma manifestation 
et (en conséquence) de ce que les hommes n'ont pas eu pour 
moi (tout l'amour) nécessaire, et je ne créerai pas mon œuvre 
(à nouveau). En vérité, c'est cette conclusion qui vous sera 
bonne et qui vous enlève au feu (pour vous porter) à la lu- 
mière. Elle constitue le grand équateur, si vous la considé- 
rez bien 3 . Elle est la mort dans la vie 4 , et, assurément, la 
vérité (ou Dieu) sera certainement en elle, et, certes, la mort 
du corps est l'image de cette mort (à l'erreur). Quand vous 
serez tous parvenus à la vie (éternelle), certainement vous le 
verrez 1 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : En vérité, la lettre 
Syn 5 et tout ce qui croit en elle, tous renaîtront au jour du 

1. On peut traduire aussi : « l'événement merveilleux» et « rabais- 
sement » de toute chose qui fait pressentir la fin. 

2. « Ce dernier mot, » qui est le dix-huitième des nombres compris 
dans le mot %y,etqui indique, par conséquent, le dernier des Impecca* 
blés purs est considéré comme désignant Hadjy Mohammed -A ly Bal* 
fouroushy, surnommé Goddous, • le Saint. » C'était un des lieute- 
nants du Bàb. 

3. La mort, la conclusion dont il est ici parlé, n'est pas la mort or* 
dinaire. C'est la mort finale, terminant la série des morts temporaires 
et aboutissant au jugement définitif. Après elle, point de retour & un 
mode temporaire d'existence, à cette existence actuelle, abolie pour 
toujours. 

a. C'est-à-dire le détachement absolu de tous les vices et de toutes 
les imperfections qui arrêtent l'homme dans son essor vers Dieu. 

5. La lettre syn ou S, est la plus considérable des lettres de lumière 
comme étant la clef de plusieurs mou d'une signification auguste, 
tels que, par exemple, selam, « le salut, » Si l'on entre plus à fond 
dans la valeur qui lui est